Scène VII
LA FÉE, TRIVELIN, ARLEQUIN.
(Arlequin arrive tenant en main le mouchoir de Silvia qu’il regarde, et dont il se frotte tout doucement le visage.)
La Fée, continuant de parler à Trivelin.
Je suis curieuse de voir ce qu’il fera tout seul. Mets-toi à côté de moi ; je vais tourner mon anneau qui nous rendra invisibles.
(Arlequin arrive au bord du théâtre, et il saute en tenant le mouchoir de Silvia ; il le met dans son sein, il se couche et se roule dessus ; et tout cela gaiement.)
La Fée, à Trivelin.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela me paraît singulier. Où a-t-il pris ce mouchoir ? Ne serait-ce pas un des miens qu’il aurait trouvé ? Ah ! si cela était, Trivelin, toutes ces postures-là seraient peut-être de bon augure.
Trivelin.
Je gagerais, moi, que c’est un linge qui sent le musc.
La Fée.
Oh ! non. Je veux lui parler ; mais éloignons-nous un peu pour feindre que nous arrivons.
(Elle s’éloigne de quelques pas.)
Arlequin se promène en chantant.
Ter li ta ta li ta.
La Fée.
Bonjour, Arlequin.
Arlequin, en tirant le pied, et mettant le mouchoir sous son bras.
Je suis votre très humble serviteur.
La Fée, à part à Trivelin.
Comment ! voilà des manières ! Il ne m’en a jamais tant dit depuis qu’il est ici.
Arlequin, à la Fée.
Madame, voulez-vous avoir la bonté de vouloir bien me dire comment on est quand on aime une personne ?
La Fée, charmée, à Trivelin.
Trivelin, entends-tu ? (À Arlequin.) Quand on aime, mon cher enfant, on souhaite toujours de voir les gens ; on ne peut se séparer d’eux ; on les perd de vue avec chagrin. Enfin on sent des transports, des impatiences et souvent des désirs.
Arlequin, en sautant d’aise et à part.
M’y voilà.
La Fée.
Est-ce que vous sentez tout ce que je dis là ?
Arlequin, d’un air indifférent.
Non, c’est une curiosité que j’ai.
Trivelin.
Il jase, vraiment !
La Fée.
Il jase, il est vrai ; mais sa réponse ne me plaît pas. Mon cher Arlequin, ce n’est donc pas de moi que vous parlez ?
Arlequin.
Oh ! je ne suis pas un niais ; je ne dis pas ce que je pense.
La Fée, avec feu, et d’un ton brusque.
Qu’est-ce que cela signifie ? Où avez-vous pris ce mouchoir ?
Arlequin, la regardant avec crainte.
Je l’ai pris à terre.
La Fée.
Àqui est-il ?
Arlequin.
Il est à… (Puis s’arrêtant.) Je n’en sais rien.
La Fée.
Il y a quelque mystère désolant là-dessous ! Donnez-moi ce mouchoir ! (Elle lui arrache, et après l’avoir regardé avec chagrin, et à part.) Il n’est pas à moi ; et il le baisait ! N’importe ; cachons-lui mes soupçons, et ne l’intimidons pas ; car il ne me découvrirait rien.
Arlequin, humblement, et le chapeau bas.
Ayez la charité de me rendre le mouchoir.
La Fée, en soupirant en secret.
Tenez, Arlequin ; je ne veux pas vous l’ôter, puisqu’il vous fait plaisir.
(Arlequin en le recevant baise la main, la salue, et s’en va.)
La Fée.
Vous me quittez ! Où allez-vous ?
Arlequin.
Dormir sous un arbre.
La Fée, doucement.
Allez, allez.