‹ Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890Chapitre 53 sur 124 · I

I

A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume des _Causeries littéraires_, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes, _libéraux_ et parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait du chantre de _Frétillon_ et du _Dieu des bonnes gens_. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis le _Charivari_ jusqu’au _Siècle_, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!

L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre: _les Fétiches littéraires_, dans le _Correspondant_ d’abord[280], puis dans le premier volume des _Causeries du Samedi_, il publia sur la _Comédie humaine_ et son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cette fois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.

Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire les _Jeudis de Madame Charbonneau_? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.