‹ Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890Chapitre 62 sur 124 · V

V

Au milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et multipliait plus que jamais sa _copie_. On retrouvait un peu partout sa signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328], _le Camarade_. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le mot de l’énigme:

Mon cher ami,

_Tu quoque_...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans le _Camarade_! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottises de 62. Après cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont les _tavans_ et les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six articles au _Nain Jaune_: quelques mois plus tard, la chose tomba d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur du _Camarade_, trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux articles du _Nain Jaune_; voilà toute l’histoire...

Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre du 20 février:

Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars, date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:

Samedis de la _Gazette_, purée à la Chambord.

Mercredis de l’_Univers illustré_, sauce aux câpres, pointes d’asperges au gros sel.

Une notice sur M. Thiers pour l’_Illustration_; salade composée (se mange avec des oublis).

Un roman pour le _Figaro_, flanqué de _petits fours_!

Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à tout jamais nos garances.

Pontmartin parle ici de ses _mercredis_ de l’_Univers illustré_, où il faisait à ce moment le _Courrier de Paris_, pour suppléer le courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché. Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient. Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. Les _Courriers de Paris_ étaient uniformément signés _Gérôme_. Mais quand Pontmartin tenait la plume, les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus seulement du Parfait, mais du plus que parfait.

Les _Idées de M^{me} Aubray_, dont les hôtes de La Malle avaient eu la primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la première représentation et de ses suites:

...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer d’après certains articles et d’après l’effet voulu de la première représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal était de son avis, s’est tenu pour satisfait.

Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur? D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était attendu, de rendre compte de _Madame Aubray_ dans la _Revue des Deux Mondes_[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’_Affaire Clemenceau_; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre ébouriffant: _Menken, sa mère et Alexandre Dumas père_, nous montrent une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire en est encore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami, en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va revenir[332]...

Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui fut prononcée le 31 mars et qui traitait des _causes de la décadence artistique_, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement illustre[333] a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la Réclame[334]’».

Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame, c’était pour l’auteur des _Causeries littéraires_, la plus enviable des récompenses. Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui, pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix. Au mois de juin 1867, il publia le tome IV des _Nouveaux Samedis_. Le très spirituel Arthur de Boissieu[335] lui consacra une de ces _Lettres d’un Passant_ qui obtinrent, à la fin du second Empire, un si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:

M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie. Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais lui reprocher quelques faiblesses amicales et certaines indulgences partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en prêtant, il reste riche[336].