VI
Ce fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son âge et pour ses goûts.
Le 5 avril, le _Gaulois_ annonça qu’il publierait, chaque semaine, deux articles de l’auteur des _Samedis_. Pensant bien que cette collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelque surprise et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:
Vous verrez dans le _Gaulois_ de ce matin l’annonce d’une collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notre _mal’aria_ républicaine et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégant _gentleman_, m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser. J’essaierai de faire, dans le _Gaulois_, quelque chose d’intermédiaire entre le _premier-Paris_ et la Causerie littéraire; une variante des _Lettres d’un intercepté_ sous une forme plus parisienne; je garde le droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur, l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer le péril urgent et combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, le _Gaulois_, qui tire à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000 abonnés de plus, m’est plus favorable que la _Gazette de France_...
Il n’abandonnait point, du reste, la _Gazette_, où ses _Samedis_ ne subirent aucune interruption.
Les chroniques de Pontmartin au _Gaulois_ parurent du 9 avril au 24 juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres: _La Première hirondelle_;—_Pilote habile_;—_Le Plat du jour_;—_Le Second Favre_;—_Héloïse et Abélard_;—_Le Rouge et le Jaune_, ballade parisienne;—_Le Secret des monarchistes_;—_Les Termites_;—_Leur Modération_;—_La Revanche_;—_La Vraie recette_;—_La Confession d’un... moine italien_;—_Les Hommes nécessaires_;—_Hé! donc?_—_Les Vieilles lunes_;—_Libérateur du territoire_;—_La Rosière de Draguignan_, saynète;—_Qui veut la fin veut les moyens_;—_Ce qu’ils auraient fait, ce que vous faites_;—_Le Pour et le Contre_;—_La Première du ROI S’AMUSE_;—_Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à Téhéran_;—_Les Pèlerinages_.
De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par Pontmartin dans ses _Nouveaux Samedis_[394]. Ce sont celles qui ont pour titres: _Pilote habile_, _le Plat du jour_, _leur Modération_, _la Confession d’un... moine italien_, _Qui veut la fin veut les moyens_. S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques, ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.
Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne du _Gaulois_, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles, _la Mandarine_. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin. Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine.
Cet ingénieux et dramatique récit[395] forme la pièce principale du volume, que complètent d’autres nouvelles, _Françoise_, _Un Trait de lumière_, _Cent jours à Cannes_, _les Deux talismans_ et _Une Cure merveilleuse_.
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L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne reprendre ses séances que le 19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris. Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est resté très présent.
Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à la _Gazette_, deux _premiers-Paris littéraires_ au _Gaulois_ et une _Revue du Salon_ à l’_Univers illustré_. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une fois _fait_, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ou une Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.
Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour la _Gazette de France_, un article sur les _Sonnets capricieux_, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»
L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.
Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation de _LE ROI L’A DIT_, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873, _LE ROI_ n’avait _RIEN DIT_!