Chapitre 34 Un honnête larcin
Aubry passa ces deux heures assis sur son escabeau sans bouger de sa place, tant sa pensée active tenait son corps en repos.
À l’heure dite, le guichetier descendit, renouvela l’eau, changea le pain ; c’était ce que, dans la langue du Châtelet, on appelait un dîner.
L’écolier se rappelait ce que lui avait dit le mourant, c’est-à-dire que la porte de la prison ne s’ouvrait que toutes les vingt-quatre heures ; cependant il demeura encore longtemps assis à la même place et sans faire un seul mouvement, craignant que l’événement de la journée ne changeât quelque chose aux habitudes de la prison.
Bientôt il vit, grâce à son soupirail, que la nuit commençait à venir. C’était une journée bien remplie que celle qui venait de s’écouler. Le matin, l’interrogatoire du juge ; à midi, le duel avec Marmagne ; à une heure, la prison ; à trois heures, la mort du prisonnier, et maintenant ses premières tentatives de délivrance.
Un homme ne compte pas beaucoup de journées pareilles dans sa vie.
Jacques Aubry se leva lentement, alla à la porte pour écouter si personne ne venait ; puis, pour qu’on ne vît pas sur son pourpoint la trace de la terre et de la muraille, il se dévêtit de cette partie de son costume, tira le lit et trouva l’ouverture dont lui avait parlé son compagnon.
Il se glissa comme un serpent dans cette étroite galerie, qui pouvait avoir huit pieds de profondeur, et qui, après avoir plongé sous le mur, remontait de l’autre côté.
Au premier coup de poignard que donna Aubry, il sentit effectivement au son que rendait le sol, qu’il allait bientôt arriver à son but, qui était de s’ouvrir une issue dans un lieu quelconque. Où cette issue donnerait-elle ? il eût fallu être sorcier pour le dire.
Il n’en continua pas moins activement son travail, en faisant le moins de bruit possible. De temps en temps seulement il sortait de son trou comme fait un mineur, pour semer par la chambre la terre, qui eût fini par encombrer sa galerie : puis il se glissait de nouveau dans son passage et se remettait à la besogne.
Pendant qu’Aubry travaillait, Ascanio songeait tristement à Colombe.
Lui aussi avait, comme nous l’avons dit, été conduit au Châtelet ; lui aussi, comme Aubry, avait été jeté dans un cachot. Cependant, soit hasard, soit recommandation de la duchesse, ce cachot était un peu moins nu, et par conséquent un peu plus habitable que celui de l’écolier.
Mais qu’importait à Ascanio un peu plus ou un peu moins de bien-être. Son cachot était toujours un cachot : sa captivité une séparation. Colombe lui manquait, c’est-à-dire plus que le jour, plus que la liberté, plus que la vie. Colombe avec lui dans le cachot, et le cachot devenait un lieu de délices, un palais d’enchantement.
C’est que les derniers temps de sa vie avaient été si doux au pauvre enfant ! Le jour songeant à sa maîtresse, la nuit demeurant près d’elle, il n’avait jamais pensé que ce bonheur pût cesser. Aussi, parfois, au milieu de sa félicité, la main de fer du doute lui avait serré le cœur. Il avait, comme un homme qu’un danger menace, mais qui ne sait pas quand ce danger fondra sur lui, il avait promptement écarté toutes les inquiétudes de l’avenir pour épuiser tous les délices du présent.
Et maintenant il était dans un cachot, seul, loin de Colombe, peut-être enfermée elle-même comme lui, peut-être prisonnière dans quelque couvent dont elle ne pourrait sortir qu’en passant dans la chapelle où l’attendrait le mari qu’on voulait la forcer d’accepter.
Deux passions terribles veillaient à la porte de la prison des deux enfants : l’amour de madame d’Étampes au seuil de celle d’Ascanio, l’ambition du comte d’Orbec au seuil de celle de Colombe.
Aussi, une fois seul dans son cachot, Ascanio se trouva-t-il bien triste et bien abattu : c’était une de ces natures tendres qui ont besoin de s’appuyer sur une organisation robuste ; c’était une de ces fleurs frêles et gracieuses qui se courbent au moindre orage et qui ne se relèvent qu’aux rayons vivifiants du soleil.
Jeté dans une prison, le premier soin de Benvenuto eût été d’explorer les portes, de sonder les murs, de faire résonner le sol pour s’assurer si les uns ou les autres n’offraient pas à sa vive et belliqueuse intelligence quelque moyen de salut. Ascanio s’assit sur son lit, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et murmura le nom de Colombe. Qu’on pût s’évader par un moyen quelconque d’un cachot fermé par trois grilles de fer, et entouré par des murs de six pieds d’épaisseur, l’idée ne lui en vint même pas.
Ce cachot, comme nous l’avons dit, était au reste un peu moins nu et un peu plus habitable que celui de Jacques ; il y avait un lit, une table, deux chaises et une vieille natte ; en outre, sur une avance en pierre pratiquée sans doute à cet effet, brûlait une lampe. C’était sans doute le cachot des privilégiés.
Il y avait aussi une grande amélioration dans le système alimentaire ; au lieu du pain et de l’eau qu’on apportait une fois par jour à notre écolier, Ascanio jouissait de deux repas, avantage qui était compensé par le désagrément de voir deux fois son geôlier : ces repas même, il faut le dire en l’honneur de la philanthropique administration du Châtelet, n’étaient pas tout à fait exécrables.
Ascanio s’occupa peu de ce détail ; c’était une de ces organisations délicates, féminines, qui semblent vivre de parfums et de rosée. Toujours plongé dans ses réflexions, il mangea un peu de pain, but quelques gouttes de vin, et continua de penser à Colombe et à Benvenuto Cellini ; à Colombe comme à celle en qui il mettait tout son amour, à Cellini comme à celui en qui il mettait toute son espérance.
En effet, jusqu’à ce moment, Ascanio ne s’était occupé d’aucun des soins ni des détails de l’existence ; Benvenuto vivait pour deux ; lui, Ascanio, se contentait de respirer, de rêver quelque bel ouvrage d’art, et d’aimer Colombe. Il était comme le fruit qui pousse sur un arbre vigoureux et qui reçoit de cet arbre toute sa sève.
Et maintenant encore, tout anxieuse qu’était sa situation, si, au moment où on l’avait arrêté, si, au moment où on l’avait conduit au Châtelet il avait pu voir Benvenuto Cellini, et si Benvenuto Cellini eût pu lui dire en lui serrant la main : Sois tranquille, Ascanio, je veille sur toi et sur Colombe, sa confiance dans le maître était si grande que, soutenu par cette seule promesse, il eût attendu sans inquiétude le moment où sa prison s’ouvrirait, sûr que cette prison devait s’ouvrir, malgré les portes et les grilles qui s’étaient brusquement refermées sur lui.
Mais il n’avait pas vu Benvenuto, mais Benvenuto ignorait que son élève chéri, que le fils de sa Stéphana, fût prisonnier ; il fallait un jour pour aller le prévenir à Fontainebleau, en supposant que quelqu’un eût l’idée de le faire ; un autre jour pour revenir à Paris, et en deux jours les ennemis des deux amants pouvaient prendre bien de l’avance sur leur défenseur.
Aussi Ascanio passa-t-il tout le reste de la journée et la nuit qui suivit son arrestation sans dormir, tantôt se promenant, tantôt s’asseyant, tantôt se jetant sur son lit auquel, par une attention particulière qui prouvait à quel point le prisonnier était recommandé, on avait mis des draps blancs. Pendant toute cette journée, pendant toute cette nuit, et pendant toute la matinée du lendemain, rien ne lui arriva de nouveau, si ce n’est la visite régulière du guichetier qui lui apportait ses repas.
Vers les deux heures de l’après-midi, autant du moins que le prisonnier pût en juger par le calcul qu’il fit du temps, il lui sembla entendre parler près de lui : c’était un murmure sourd, indistinct, dans lequel il était impossible de rien distinguer, mais causé évidemment par des paroles humaines. Ascanio écouta, se dirigea du côté vers lequel le bruit se faisait entendre : c’était à l’un des angles de son cachot. Il appliqua silencieusement son oreille à la muraille et au sol : c’était de dessous la terre que le bruit semblait venir.
Ascanio avait des voisins qui n’étaient évidemment séparés de lui que par un mur étroit ou par un mince plancher.
Au bout de deux heures à peu près cette rumeur cessa et tout rentra dans le silence.
Puis, vers la nuit, le bruit recommença, mais cette fois il avait changé de nature. Ce n’était plus celui que font deux personnes en parlant, mais le retentissement de coups sourds et pressés comme ceux que frappe un tailleur de pierre. Ce bruit venait au reste du même endroit, ne s’interrompait pas une seconde, et allait toujours se rapprochant.
Si préoccupé que fût Ascanio de ses propres idées, ce bruit ne lui en parut pas moins mériter quelque attention, aussi demeura-t-il les yeux fixés vers l’endroit d’où ce bruit venait. On devait être au moins au milieu de la nuit, mais malgré son insomnie de la veille, Ascanio ne songea pas même à dormir.
Le bruit continuait ; comme ce n’était pas l’heure d’un travail ordinaire, il était évident que c’était celui de quelque prisonnier qui travaillait à son évasion. Ascanio sourit tristement à cette idée qu’arrivé jusqu’à lui, le malheureux qui, un instant peut-être, se serait cru en liberté, n’aurait fait que changer de prison.
Enfin le bruit se rapprocha tellement qu’Ascanio courut à sa lampe, la prit, et revint avec elle vers l’endroit où il se faisait entendre ; presque au même instant, le sol se souleva dans l’angle le plus éloigné du cachot, et la boursouflure, en se fendant, donna passage à une tête humaine.
Ascanio jeta un cri d’étonnement, puis de joie, auquel répondit un autre cri non moins accentué. Cette tête, c’était celle de Jacques Aubry.
Un instant après, grâce à l’aide qu’Ascanio donna à celui qui venait lui rendre visite d’une façon si étrange et si inopinée, les deux amis étaient dans les bras l’un de l’autre.
On devine que les premières questions et les premières réponses furent quelque peu incohérentes ; mais enfin, à force d’échanger des mots sans suite, ils parvinrent à mettre un peu d’ordre dans leur esprit et à jeter un peu de clarté sur les événements. Ascanio, d’ailleurs, n’avait presque rien à dire, tandis qu’au contraire il avait tout à apprendre.
Alors Aubry lui raconta tout : comment lui, Aubry, était revenu à l’hôtel de Nesle en même temps que Benvenuto, comment ils avaient appris presque ensemble la nouvelle de l’arrestation d’Ascanio et l’enlèvement de Colombe ; comment Benvenuto avait couru à son atelier comme un fou, criant : « À la fonte ! à la fonte ! » et lui, Aubry, au Châtelet. Alors ils s’étaient séparés, et l’écolier ne savait plus rien de ce qui s’était passé depuis ce moment à l’hôtel de Nesle.
Mais à l’Iliade commune succéda l’Odyssée particulière. Aubry raconta à Ascanio son désappointement en voyant qu’on ne voulait pas le mettre en prison ; sa visite chez Gervaise, la dénonciation de celle-ci au lieutenant criminel, son interrogatoire terrible, qui n’avait eu d’autre résultat que cette amende de vingt sous parisis, amende si humiliante pour l’honneur de Gervaise ; enfin sa rencontre avec Marmagne, au moment où il commençait à désespérer de se faire mettre en prison ; puis, à partir de là, tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où, ne sachant pas dans quel cachot il allait entrer, il avait, en fendant avec sa tête la croûte de terre qui lui restait à percer, aperçu à la lueur de sa lampe son ami Ascanio.
Sur quoi les deux amis se jetèrent de nouveau dans les bras l’un de l’autre et s’embrassèrent derechef.
— Et maintenant, dit Jacques Aubry, écoute-moi, Ascanio, il n’y a pas de temps à perdre.
— Mais, dit Ascanio, avant toute chose, parle-moi de Colombe. Où est Colombe ?
— Colombe ? je n’en sais rien ; chez madame d’Étampes, je crois.
— Chez madame d’Étampes ! s’écria Ascanio, chez sa rivale !
— Alors, c’est donc vrai ce qu’on disait de l’amour de la duchesse pour toi ?
Ascanio rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
— Oh ! il ne faut pas rougir pour cela, s’écria Aubry. Peste ! une duchesse ! et une duchesse qui est la maîtresse du roi ! Ce n’est pas à moi qu’une pareille bonne fortune arriverait. Mais voyons, revenons à notre affaire.
— Oui, dit Ascanio, revenons à Colombe.
— Bah ! il s’agit bien de Colombe. Il s’agit d’une lettre.
— Quelle lettre ?
— D’une lettre que la duchesse d’Étampes t’a écrite.
— Et qui t’a dit que je possédais une lettre de la duchesse d’Étampes ?
— Benvenuto Cellini.
— Pourquoi t’a-t-il dit cela ?
— Parce que cette lettre il la lui faut, parce que cette lettre lui est nécessaire, parce que je me suis engagé à la lui rapporter, parce que tout ce que j’ai fait enfin c’était pour avoir cette lettre.
— Mais que veut faire de cette lettre Benvenuto ? demanda Ascanio.
— Ah ! ma foi ! je n’en sais rien, et cela ne me regarde pas. Il m’a dit : Il me faut cette lettre. Je lui ai dit : C’est bon, je l’aurai. Je me suis fait mettre en prison pour l’avoir ; me voilà, donne-la-moi, et je me charge de la faire passer à Benvenuto ! Eh bien ! qu’as-tu donc ?
Cette question était motivée par le rembrunissement de la figure d’Ascanio.
— J’ai, mon pauvre Aubry, dit-il, que tu as perdu ta peine.
— Comment cela ? s’écria Jacques Aubry. Cette lettre, n’aurais-tu plus cette lettre ?
— Elle est là ! dit Ascanio en mettant la main sur la poche de son pourpoint.
— Ah ! à la bonne heure. Alors donne-la-moi que je la porte à Benvenuto.
— Cette lettre ne me quittera point, Jacques.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que j’ignore ce qu’en veut faire Benvenuto.
— Il veut s’en servir pour te sauver.
— Et pour perdre la duchesse d’Étampes, peut-être. Aubry, je ne perdrai pas une femme.
— Mais cette femme veut te perdre, toi. Cette femme te déteste ; non, je me trompe, cette femme t’adore.
— Et tu veux qu’en échange de ce sentiment…
— Mais c’est exactement comme si elle te haïssait, puisque toi tu ne l’aimes pas ; d’ailleurs c’est elle qui a tout fait.
— Comment, qui a tout fait ?
— Oui, c’est elle qui t’a fait arrêter, c’est elle qui a enlevé Colombe.
— Qui te l’a dit ?
— Personne ; mais qui veux-tu que cela soit ?
— Mais le prévôt, mais le comte d’Orbec, mais Marmagne, à qui tu avoues que tu as tout dit.
— Ascanio ! Ascanio ! s’écria Jacques désespéré, tu te perds !
— J’aime mieux me perdre que de commettre une lâche action, Aubry.
— Mais ce n’est pas une lâche action, puisque c’est Benvenuto qui se charge de l’accomplir.
— Écoute, Aubry, dit Ascanio, et ne me garde pas rancune de ce que je vais te dire. Si c’était Benvenuto qui fût là à ta place, si c’était lui qui me dît : C’est madame d’Étampes, ton ennemie, qui t’a fait arrêter, qui a enlevé Colombe, qui la tient en son pouvoir, qui veut forcer sa volonté ; je ne puis sauver Colombe qu’à l’aide de cette lettre ; je lui ferais jurer qu’il ne la montrerait pas au roi, et je la lui donnerais. Mais Benvenuto n’est point ici, je n’ai aucune certitude que la persécution me vienne de la duchesse. Cette lettre serait mal placée entre tes mains, Aubry ; pardonne-moi, mais tu avoues toi-même que tu es un franc écervelé.
— Je te jure, Ascanio, que la journée que je viens de passer m’a vieilli de dix années.
— Cette lettre, tu peux la perdre ou en faire, dans un but excellent, je le sais, un usage inconsidéré, Aubry, cette lettre restera où elle est.
— Mais mon ami, s’écria Jacques Aubry, songe bien, et Benvenuto l’a dit, que cette lettre seule peut te sauver.
— Benvenuto me sauvera sans cela, Aubry ; Benvenuto a la parole du roi qu’il lui accordera une grâce le jour où son Jupiter sera fondu. Eh bien, quand tu as cru que Benvenuto devenait fou parce qu’il criait : « À la fonte ! à la fonte ! » Benvenuto commençait à me sauver.
— Mais si la fonte allait manquer, dit Aubry.
— Il n’y a pas de danger, reprit Ascanio en souriant.
— Mais cela arrive aux plus habiles fondeurs de France, à ce qu’on assure.
— Les plus habiles fondeurs de France ne sont que des écoliers auprès de Benvenuto.
— Mais combien de temps peut durer cette fonte ?
— Trois jours.
— Et pour mettre la statue sous les yeux du roi, combien de temps faut-il ?
— Trois autres jours encore.
— Six ou sept en tout, à ce que je vois. Et si d’ici à six ou sept jours madame d’Étampes force Colombe à épouser d’Orbec ?
— Madame d’Étampes n’a aucun droit sur Colombe. Colombe résistera.
— Oui, mais le prévôt a des droits sur Colombe comme sa fille, le roi François Ier a des droits sur Colombe comme sa sujette ; si le prévôt ordonne, si le roi ordonne…
Ascanio pâlit affreusement.
— Si lorsque Benvenuto demandera ta liberté, Colombe est déjà la femme d’un autre, dis, que feras-tu de la liberté ?
Ascanio passa une main sur son front pour essuyer la sueur qu’y faisaient poindre les paroles de l’écolier, tandis que son autre main cherchait dans la poche la lettre libératrice ; mais au moment où Aubry croyait qu’il allait céder, il secoua la tête, comme pour en chasser toute irrésolution.
— Non ! dit-il, non ! À Benvenuto seul. Parlons d’autre chose.
Et il prononça ces paroles d’un ton qui indiquait qu’il était, pour le moment du moins, parfaitement inutile d’insister.
— Alors, dit Aubry, paraissant prendre intérieurement une résolution importante ; alors, mon ami, si c’est pour parler d’autre chose, nous en parlerons aussi bien demain matin, ou demain dans la journée, attendu que j’ai bien peur que nous ne soyons ici pour quelque temps. Quant à moi, je t’avoue que comme je suis assez fatigué de mes tribulations de la journée et de mon travail de la nuit, je ne serais point fâché de me reposer un peu. Ainsi donc, reste ici, je retourne chez moi. Quand tu auras envie de me revoir, tu m’appelleras. En attendant, mets cette natte sur le trou que j’ai fait, afin qu’on ne coupe pas nos communications. Bonne nuit ! et comme la nuit porte conseil, j’espère que je te trouverai plus raisonnable demain matin.
Et à ces mots, sans rien vouloir écouter des observations d’Ascanio qui essayait de le retenir, Jacques Aubry rentra la tête la première dans son couloir et regagna en rampant son cachot. Quant à Ascanio, en exécution du conseil que lui avait donné son ami, à peine les jambes de l’écolier eurent-elles disparu à leur tour qu’il traîna la natte dans l’angle de sa prison. La voie de communication qui venait de s’établir entre les deux cachots disparut donc entièrement.
Puis il jeta son pourpoint sur une des deux chaises qui, avec la table et la lampe, composaient son ameublement, s’étendit sur son lit, et, tout bourrelé d’inquiétude qu’il était, s’endormit bientôt, la fatigue du corps l’emportant sur les tourments de l’esprit.
Quant à Aubry, au lieu de suivre l’exemple d’Ascanio, quoiqu’il eût au moins autant besoin que lui de sommeil, il se contenta de s’asseoir sur son escabeau et se mit à réfléchir profondément, ce qui, comme le sait le lecteur, était si parfaitement contre ses habitudes, qu’il était évident qu’il méditait quelque grand coup.
L’immobilité de l’écolier dura un quart d’heure à peu près, après quoi il se leva lentement, et du pas d’un homme dont toutes les irrésolutions sont fixées, il s’avança vers son trou, où il se glissa de nouveau, mais avec tant de précaution et en observant un si profond silence cette fois, qu’au moment où, arrivé de l’autre côté, il souleva la natte avec sa tête, il s’aperçut avec joie que l’opération qu’il venait d’accomplir n’avait pas réveillé son ami.
C’était tout ce que demandait l’écolier ; aussi avec des précautions plus grandes encore que celles qu’il avait prises jusque-là, il sortit lentement de sa galerie souterraine, s’approcha en retenant son souffle de la chaise où était déposé le pourpoint d’Ascanio, et, l’œil fixé sur le dormeur, l’oreille tendue à tout bruit, prit dans la poche la précieuse lettre tant ambitionnée par Cellini, et mit dans l’enveloppe un simple billet de Gervaise qu’il plia exactement de la même façon que l’était la lettre de la duchesse, pensant, tant que Ascanio ne l’ouvrirait pas, lui faire croire que c’était toujours la missive de la belle Anne d’Heilly qui était restée en sa possession.
Puis, avec le même silence, il regagna la natte, la souleva, se glissa de nouveau dans le trou, et disparut comme les fantômes qui s’abîment dans les trappes de l’opéra.
Il était temps, car à peine rentré dans son cachot, il entendit la porte de celui d’Ascanio roulant sur ses gonds, et la voix de son ami qui criait avec l’accent d’un homme qui s’éveille en sursaut :
— Qui va là ?
— Moi, répondit une voix douce, ne craignez rien, c’est une amie.
Ascanio, à moitié vêtu, comme nous l’avons dit, se souleva à l’accent de cette voix qu’il croyait reconnaître, et à la lueur de sa lampe il vit une femme voilée. Cette femme s’approcha lentement de lui et leva son voile. Il ne s’était pas trompé, cette femme, c’était madame d’Étampes.
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Il y avait sur le visage mobile de la belle Anne d’Heilly un mélange de compassion et de tristesse auquel Ascanio se laissa prendre et qui le confirma, avant même que la duchesse eût ouvert la bouche, dans l’idée qu’elle était entièrement innocente de la catastrophe dont lui et Colombe venaient d’être victimes.
— Vous ici, Ascanio ! dit-elle d’une voix mélodieuse ; vous à qui je voulais donner des palais et que je retrouve dans une prison.
— Ah ! madame, s’écria le jeune homme, il est donc vrai que vous êtes étrangère à la persécution qui nous atteint ?
— M’avez-vous soupçonnée un instant, Ascanio ? dit la duchesse ; alors vous avez raison de me haïr, et je n’ai, moi, qu’à me plaindre en silence d’être si mal connue de celui que je connais si bien.
— Non, madame, non, dit Ascanio ; on m’a dit que c’était vous qui aviez tout conduit, mais je n’ai pas voulu le croire.
— Bien ! Ascanio, vous ne m’aimez pas, je le sais, mais au moins chez vous la haine n’est point de l’injustice. Vous aviez raison, Ascanio ; non seulement je n’ai rien conduit, mais encore j’ignorais tout. C’est le prévôt, M. d’Estourville, qui, ayant tout appris, je ne sais comment, est venu tout dire au roi, et qui a obtenu de lui l’ordre de vous arrêter et de reprendre Colombe.
— Et Colombe est chez son père ? demanda vivement Ascanio.
— Non, dit la duchesse, Colombe est chez moi.
— Chez vous, madame ! s’écria le jeune homme. Pourquoi chez vous ?
— Elle est bien belle, Ascanio, murmura la duchesse, et je comprends que vous la préfériez à toutes les femmes du monde, la plus aimante de ces femmes vous offrît-elle le plus riche des duchés.
— J’aime Colombe, madame, dit Ascanio, et vous savez qu’on préfère l’amour, ce bien du ciel, à tous les biens de la terre.
— Oui, Ascanio, oui, vous l’aimez par-dessus toute chose. Un instant j’ai espéré que votre passion pour elle n’était qu’un amour ordinaire. Je me suis trompée. Oui, je le vois bien maintenant, ajouta-t-elle avec un soupir, vous séparer plus longtemps l’un de l’autre serait s’opposer aux volontés de Dieu.
— Ah ! madame, s’écria Ascanio en joignant les mains, Dieu vous a donné le pouvoir de nous réunir. Soyez grande et généreuse jusqu’au bout, madame, et faites le bonheur de deux enfants qui vous aimeront et qui vous béniront toute leur vie.
— Eh bien ! oui, dit la duchesse, je suis vaincue, Ascanio ; oui, je suis prête à vous protéger, à vous défendre ; mais, hélas ! peut-être, à cette heure, est-il trop tard !
— Trop tard ! que voulez-vous dire ? s’écria Ascanio.
— Peut-être, à cette heure, Ascanio, peut-être suis-je perdue moi-même.
— Perdue ! et pourquoi cela, madame ?
— Pour vous avoir aimé.
— Pour m’avoir aimé ! Vous, perdue à cause de moi ?
— Oui, imprudente que je suis, oui, perdue à cause de vous ; perdue pour vous avoir écrit.
— Comment cela ? je ne vous comprends pas, madame.
— Vous ne comprenez pas que le prévôt, muni de l’ordre du roi, a ordonné une perquisition générale de l’hôtel de Nesle ? Vous ne comprenez pas que cette perquisition, dans laquelle on recherche toutes les preuves de votre amour avec Colombe, s’exercera principalement dans votre chambre ?
— Eh bien ? demanda Ascanio impatient.
— Eh bien ! continua la duchesse, si dans votre chambre on retrouve cette lettre que dans un moment de délire je vous ai écrite, si cette lettre est reconnue pour être de moi, si cette lettre est mise sous les yeux du roi, que je trompais déjà et que bientôt je voulais trahir pour vous, ne comprenez-vous pas que mon pouvoir tombe à l’instant même ? Ne comprenez-vous pas que je ne puis plus rien pour vous ni pour Colombe ? Ne comprenez-vous pas enfin que je suis perdue ?
— Oh ! s’écria Ascanio, tranquillisez-vous, madame, il n’y a pas de danger ; cette lettre est ici, elle est là, elle ne m’a point quitté.
La duchesse respira, et sa figure passa de l’expression de l’anxiété à celle de la joie.
— Elle ne vous a pas quitté, Ascanio ! s’écria-t-elle à son tour ; elle ne vous a pas quitté ! Et à quel sentiment, dites, dois-je que cette heureuse lettre ne vous ait pas quitté ?
— À la prudence, madame, murmura Ascanio.
— À la prudence ! Je me trompais donc encore, mon Dieu ! mon Dieu ! Je devrais cependant être bien certaine, bien convaincue. À la prudence ! Eh bien ! alors, ajouta-t-elle en ayant l’air de faire un effort sur elle-même, puisque je n’ai à vous remercier que de votre prudence, Ascanio, croyez-vous bien prudent, dites-moi, de garder ici sur vous, quand on peut descendre à tout moment dans votre prison, quand on peut vous fouiller de force ; trouvez-vous bien prudent, dis-je, de garder une lettre qui doit, si elle est connue, mettre hors d’état de vous protéger, vous et Colombe, la seule personne qui puisse vous sauver ?
— Madame, dit Ascanio de sa voix douce, et avec cette teinte de mélancolie que ressentent toujours les cœurs purs lorsqu’ils sont forcés de douter, j’ignore si l’intention de nous sauver, Colombe et moi, est au fond de votre cœur comme elle est sur vos lèvres ; j’ignore si le désir seul de ravoir cette lettre qui, ainsi que vous l’avez dit, peut vous perdre, ne vous a pas conduite ici ; j’ignore enfin si, une fois que vous la tiendrez en votre pouvoir, de protectrice que vous vous faites, vous ne nous redeviendrez pas en ennemie ; mais ce que je sais, madame, c’est que cette lettre est à vous, c’est qu’elle vous appartient, c’est que, du moment où vous la venez réclamer, je n’ai pas, moi, le droit de la retenir.
Ascanio se leva, alla droit à la chaise sur laquelle était son pourpoint, fouilla dans la poche, et en tirant une lettre dont la duchesse au premier coup d’œil reconnut l’enveloppe : – Voilà, dit-il, madame, ce papier tant désiré par vous, et qui, sans pouvoir m’être utile, peut vous être si nuisible. Reprenez-le, déchirez-le, anéantissez-le. J’ai fait ce que je dois ; vous ferez, vous, ce que vous voudrez.
— Ah ! vous êtes vraiment un noble cœur, Ascanio ! s’écria la duchesse, emportée par ce premier mouvement qu’on retrouve parfois encore même au fond des âmes les plus corrompues.
— On vient, madame, prenez garde ! s’écria Ascanio.
— Vous avez raison, dit la duchesse.
Et, au bruit des pas qui effectivement se rapprochaient, elle étendit vivement la main vers la lampe, présentant le papier à la flamme, qui s’y attacha et le dévora en un instant. La duchesse ne le lâcha cependant que lorsque le feu fut près d’atteindre ses doigts, et la lettre aux trois quarts consumée descendit en tournoyant ; lorsqu’elle toucha le sol, elle était complètement réduite en cendres ; cependant sur ces cendres la duchesse mit encore le pied.
En ce moment le prévôt parut sur la porte.
— On me prévient que vous êtes ici, madame, dit-il d’un air inquiet en regardant alternativement Ascanio et la duchesse, et je m’empresse de descendre pour me mettre à vos ordres. Avez-vous en quelque chose besoin de moi ou des gens qui sont sous mes ordres ?
— Non, messire, dit la duchesse, ne pouvant dissimuler le sentiment de profonde joie qui débordait de son cœur sur son visage. Non, mais je ne vous en rends pas moins grâce de votre empressement et de votre bonne volonté ; j’étais venue seulement pour interroger ce jeune homme que vous avez fait arrêter, et pour m’assurer s’il était véritablement aussi coupable qu’on le disait.
— Et le résultat de cet examen ? demanda le prévôt d’un ton où il ne pouvait s’empêcher de laisser percer une légère teinte d’ironie.
— Est qu’Ascanio est moins coupable que je ne le pensais. Je vous recommande donc, messire, les plus grands soins pour lui. En attendant, le pauvre enfant est bien mal logé. Ne pourriez-vous lui donner une autre chambre ?
— On y avisera dès demain, madame, car, vous le savez, pour moi vos désirs sont des ordres. Avez-vous autre chose à commander et voulez-vous continuer votre interrogatoire ?
— Non, messire, répondit Anne, je sais tout ce que je désirais savoir.
À ces mots la duchesse sortit du cachot en jetant à Ascanio un dernier coup d’œil mêlé de reconnaissance et de passion.
Le prévôt la suivit et la porte se referma derrière eux.
— Pardieu ! murmura Jacques Aubry, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation de la duchesse et d’Ascanio, pardieu ! il était temps.
En effet, le premier soin de Marmagne, en revenant à lui, avait été de faire dire à la duchesse qu’il venait de recevoir une blessure qui pourrait bien être mortelle, mais qu’avant de mourir il voudrait lui révéler un secret de la plus haute importance pour elle. À cet effet la duchesse était accourue. Marmagne lui avait dit alors qu’il avait été attaqué et blessé par un certain écolier nommé Jacques Aubry, lequel cherchait à entrer au Châtelet pour pénétrer jusqu’à Ascanio et rapporter à Cellini une lettre dont Ascanio était porteur.
À ces mots la duchesse avait tout compris, et tout en maudissant la passion qui l’avait cette fois encore fait sortir des limites de sa prudence ordinaire, elle était, quoiqu’il fût deux heures du matin, accourue au Châtelet, s’était fait ouvrir le cachot du prisonnier, et là avait joué avec Ascanio la scène que nous venons de raconter, et qui avait eu, du moins la duchesse le pensait ainsi, le dénouement qu’elle désirait, quoique Ascanio n’en eût pas été entièrement la dupe.
Comme l’avait dit Jacques Aubry, il était temps.
Mais la moitié de la besogne seulement était faite, et certes la plus difficile moitié restait à faire. L’écolier tenait sa lettre qui avait si bien manqué d’être anéantie à jamais ; mais pour que cette lettre eût sa valeur réelle, ce n’était pas entre les mains de Jacques qu’elle devait être, c’était entre les mains de Cellini.
Or, Jacques Aubry était prisonnier, bien prisonnier, et il avait appris de son prédécesseur que ce n’était pas chose facile que de sortir du Châtelet une fois qu’on y était entré. Il était donc, nous devons le dire, comme ce coq qui a trouvé une perle, dans le plus grand embarras de ce qu’il devait faire de sa richesse.
Essayer de fuir par la violence était impossible. Armé de son poignard, Jacques Aubry pouvait bien tuer le gardien qui lui apportait son repas, prendre ses clefs et ses habits ; mais, outre que ce moyen extrême répugnait à l’excellente nature de l’écolier, il ne lui offrait pas encore, il faut le dire, une sécurité suffisante. Il y avait dix chances contre une pour qu’il fût reconnu, fouillé, dépouillé de sa précieuse lettre, et réintégré dans son cachot.
Essayer de fuir par adresse était moins certain encore. Le cachot était creusé à huit ou dix pieds sous terre, des barres de fer énormes croisaient le soupirail par lequel pénétrait le seul rayon de jour qui descendît dans le cachot. Il fallait des mois pour desceller un de ces barreaux, puis d’ailleurs, ce barreau descellé, où se trouverait le fugitif ? dans quelque cour aux murs infranchissables où l’on ne manquerait pas de le retrouver le lendemain matin.
Restait la corruption ; mais grâce au jugement rendu par le lieutenant criminel, et qui attribuait à Gervaise vingt sous parisis pour la perte de son honneur, le prisonnier ne possédait plus pour toute fortune que la somme de dix sous parisis, somme insuffisante pour tenter le plus mauvais geôlier de la plus mauvaise prison, et qui ne pouvait décemment s’offrir à un porte-clefs d’une forteresse royale.
Jacques Aubry était donc, nous sommes forcés d’en convenir, dans le plus cruel embarras.
De temps en temps une idée libératrice paraissait bien cependant se présenter à son esprit, mais cette idée sans doute entraînait avec elle de bien graves conséquences, car chaque fois qu’elle revenait, avec la persistance des bonnes idées, le visage d’Aubry se rembrunissait visiblement, et il poussait des soupirs qui prouvaient que le pauvre garçon subissait une lutte intérieure des plus violentes.
Cette lutte fut si violente et si prolongée que de toute la nuit Jacques ne songea pas même à dormir : il passa le temps à se promener de long en large, à s’asseoir, à se lever. C’était la première fois qu’il lui arrivait de veiller pour réfléchir ; Jacques n’avait jamais veillé que comme buveur, comme joueur ou comme amoureux.
Au point du jour cependant la lutte parut apaisée par la victoire sans doute d’une des forces opposées, car Jacques Aubry poussa un soupir plus lamentable encore qu’aucun de ceux qu’il eût poussés jusque-là, et se jeta sur son lit comme un homme complètement abattu.
À peine était-il couché qu’il entendit des pas dans l’escalier. Ces pas s’approchèrent, la clef grinça dans la serrure, les verrous crièrent, la porte tourna sur ses gonds, et deux hommes de justice apparurent sur le seuil : l’un était le lieutenant criminel, l’autre son greffier.
Le désagrément de la visite fut tempéré par le plaisir qu’eut Jacques Aubry à reconnaître deux anciennes connaissances.
— Ah ! ah ! mon jeune homme, dit le lieutenant criminel en reconnaissant Jacques Aubry, c’est donc encore vous que je retrouve, et vous êtes donc parvenu à vous faire mettre au Châtelet ? Tudieu ! quel gaillard vous faites ! Vous séduisez les jeunes filles et vous perforez les jeunes seigneurs ! Mais, prenez-y garde ! cette fois-ci, peste ! la vie d’un gentilhomme, c’est plus cher que l’honneur d’une grisette, et vous n’en serez pas quitte pour vingt sous parisis.
Si formidables que fussent les paroles du juge, le ton avec lequel elles étaient prononcées rassurait quelque peu le prisonnier. Cet homme à la face joviale entre les mains duquel il avait eu la chance de tomber paraissait si bon garçon, qu’il semblait que rien de fatal ne pût venir de lui. Il est vrai de dire qu’il n’en était pas de même de son greffier, qui, à chaque menace que faisait le lieutenant criminel, secouait approbativement la tête. C’était la seconde fois que Jacques Aubry voyait ces deux hommes à côté l’un de l’autre, et quelque préoccupation que lui inspirât la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il ne pouvait s’empêcher de faire intérieurement les réflexions les plus philosophiques sur le caprice du hasard, qui avait dans un moment de fantaisie accolé l’un à l’autre deux individus aussi opposés de physique et de caractère.
L’interrogatoire commença. Jacques Aubry ne cacha rien ; il déclara qu’ayant reconnu dans le vicomte de Marmagne un gentilhomme qui l’avait déjà trahi plusieurs fois, il avait sauté sur l’épée d’un page et l’avait défié, Marmagne avait accepté le défi ; le vicomte et l’écolier avaient ferraillé un instant ; puis le vicomte était tombé. Il n’en savait pas davantage.
— Vous n’en savez pas davantage ! vous n’en savez pas davantage ! murmurait le juge tout en dictant l’interrogatoire au greffier. Peste ! il y en a bien assez comme cela, ce me semble, et votre affaire est claire comme le jour, d’autant plus que le vicomte de Marmagne est un des grands favoris de madame d’Étampes. Aussi il paraît qu’elle vous a recommandé au prône, mon brave garçon.
— Diable ! fit l’écolier qui commençait à s’inquiéter. Dites-moi donc, monsieur le juge, est-ce que l’affaire est aussi mauvaise que vous le dites ?
— Plus mauvaise ! mon cher ami, plus mauvaise ! attendu que je n’ai pas l’habitude d’intimider mes clients. Mais je vous préviens de cela afin que si vous aviez quelques dispositions à prendre…
— Des dispositions à prendre ! s’écria l’écolier. Dites donc, dites donc, monsieur le lieutenant criminel, est-ce que vous croyez qu’il y a danger d’existence ?
— Certainement, dit le juge, certainement. Comment ! vous attaquez en pleine rue un gentilhomme, vous le forcez à se battre, vous lui passez votre épée au travers du corps, et vous demandez s’il y a danger d’existence ! Oui, mon cher ami ; oui, et très grand danger même.
— Mais enfin ces rencontres-là arrivent tous les jours, et je ne vois pas qu’on poursuive bien les coupables.
— Oui, entre gentilshommes, mon jeune ami. Oh ! quand il plaît à deux gentilshommes de se couper la gorge, c’est un droit de leur condition et le roi n’a rien à y voir ; mais s’il allait prendre un jour l’idée aux vilains de se battre avec les gentilshommes, comme les vilains sont vingt fois plus nombreux que les gentilshommes, il n’y aurait bientôt plus de gentilshommes, ce qui serait dommage.
— Et combien de jours croyez-vous que mon procès puisse durer ?
— Cinq ou six jours à peu près.
— Comment ! s’écria l’écolier, cinq ou six jours, voilà tout ?
— Sans doute, le fait est clair : il y a un homme qui se meurt, vous avouez que vous l’avez tué, la justice est satisfaite ; cependant, ajouta le juge en donnant à son visage un caractère plus profond encore de mansuétude, si deux ou trois jours de plus peuvent vous être agréables…
— Très agréables.
— Eh bien, nous allongerons les écritures et nous gagnerons du temps. Vous êtes bon garçon au fond, et je serai enchanté de faire quelque chose pour vous.
— Merci, dit l’écolier.
— Et maintenant, reprit le juge en se levant, avez-vous quelque chose à demander ?
— Je voudrais voir un prêtre, est-ce impossible ?
— Non pas, et vous êtes dans votre droit.
— Eh bien, alors, monsieur le juge, priez qu’on m’en envoie un.
— Je vais m’acquitter de votre commission. Sans rancune, mon jeune ami.
— Comment donc ! au contraire, bien reconnaissant.
— Monsieur l’écolier, dit alors à demi-voix et en s’approchant de Jacques Aubry le greffier, voudrez-vous bien m’accorder une grâce ?
— Volontiers, dit Aubry ; laquelle ?
— Mais c’est que vous avez peut-être des amis, des parents, à qui vous comptez laisser tout ce que vous possédez.
— Des amis ? je n’en ai qu’un, et il est en prison comme moi. Des parents ? je n’ai que des cousins, et même des cousins fort éloignés. Ainsi, parlez, monsieur le greffier, parlez.
— Monsieur, je suis un pauvre père de famille, ayant cinq enfants.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je n’ai jamais eu de chance dans mon emploi, que je remplis pourtant, vous pouvez le dire, avec scrupule et probité. Tous mes confrères me passent sur le corps.
— Et pourquoi cela ?
— Pourquoi ? Ah ! pourquoi ? Je vais vous le dire.
— Dites.
— Parce qu’ils ont du bonheur.
— Ah !
— Mais, pourquoi ont-ils du bonheur ?
— Voilà ce que je vous demanderai, monsieur le greffier.
— Et voilà ce que je vais vous dire, monsieur l’écolier.
— Vous me ferez plaisir.
— Ils ont du bonheur… – Le greffier baissa encore la voix d’un demi-ton. – Ils ont du bonheur, parce qu’ils ont de la corde de pendu dans leur poche : comprenez-vous ?
— Non.
— Vous avez l’intelligence difficile. – Vous faites un testament, n’est-ce pas ?
— Un testament, moi ! pourquoi faire ?
— Dame ! pour qu’il n’y ait pas de procès parmi vos héritiers. Eh bien ! mettez sur ce testament que vous autorisez Marc-Boniface Grimoineau, greffier près M. le lieutenant criminel, à réclamer du bourreau un petit bout de votre corde.
— Ah ! fit Aubry d’une voix étranglée. Oui, je comprends.
— Et vous m’accordez ma demande ?
— Comment donc !
— Jeune homme ! rappelez-vous ce que vous venez de me promettre. Beaucoup ont pris le même engagement que vous ; mais les uns sont morts intestats, les autres ont mal écrit mon nom, Marc-Boniface Grimoineau, de sorte qu’il y a eu chicane ; d’autres enfin, qui étaient coupables, monsieur, parole d’honneur ! bien coupables, ont été acquittés et sont allés se faire pendre ailleurs ; de sorte que je désespérais véritablement quand vous nous êtes tombé entre les mains.
— C’est bien, monsieur le greffier, c’est bien, dit Jacques, cette fois, soyez tranquille, si je suis pendu, vous aurez votre affaire.
— Vous le serez, monsieur, vous le serez, n’en faites pas de doute.
— Eh bien ! Grimoineau ? dit le juge.
— Me voilà, monsieur le lieutenant criminel, me voilà. Ainsi, c’est convenu, monsieur l’écolier ?
— C’est convenu.
— Parole d’honneur !
— Foi de vilain !
— Allons, murmura le greffier en s’en allant, je crois que cette fois-ci enfin j’aurai mon affaire. Je vais annoncer cette bonne nouvelle à ma femme et à mes enfants.
Et il suivit le lieutenant criminel, qui sortit tout en le grondant gaiement de s’être tant fait attendre.
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