‹ Athalie (Racine), Didot, 1854Chapitre 11 sur 35 · Scène VII.

Scène VII.

JOAS, ATHALIE, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, ABNER, deux lévites, le chœur, suite d’athalie.

JOSABETH, aux deux lévites.

Ôvous, sur ces enfants si chers, si précieux,
Ministres du Seigneur, ayez toujours les yeux.

ABNER, à Josabeth.

Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.

ATHALIE.

Ôciel ! plus j’examine et plus je le regarde…
C’est lui ! D’horreur encor tous mes sens sont saisis.
(montrant Joas.)

Épouse de Joad, est-ce là votre fils ?

JOSABETH.

Qui ? lui, madame ?

ATHALIE.

Qui ? lui, madame ? Lui.

JOSABETH.

Qui ? lui, madame ? Lui. Je ne suis point sa mère.
(montrant Zacharie.)

Voilà mon fils.

ATHALIE, à Joas.

Voilà mon fils. Et vous, quel est donc votre père ?
Jeune enfant, répondez.

JOSABETH.

Jeune enfant, répondez. Le ciel jusque aujourd’hui…

ATHALIE.

Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui ?
C’est à lui de parler.

JOSABETH.

C’est à lui de parler. Dans un âge si tendre
Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre ?

ATHALIE.

Cet âge est innocent ; son ingénuité
N’altère point encor la simple vérité.
Laissez-le s’expliquer sur tout ce qui le touche.

JOSABETH, tout bas.

Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouche !

ATHALIE.

Comment vous nommez-vous ?

JOAS.

Comment vous nommez-vous ? J’ai nom Éliacin.

ATHALIE.

Votre père ?

JOAS.

Votre père ? Je suis, dit-on, un orphelin
Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
Et qui de mes parents n’eus jamais connaissance.

ATHALIE.

Vous êtes sans parents ?

JOAS.

Vous êtes sans parents ? Ils m’ont abandonné.

ATHALIE.

Comment ? et depuis quand ?

JOAS.

Comment ? et depuis quand ? Depuis que je suis né.

ATHALIE.

Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre ?

JOAS.

Ce temple est mon pays ; je n’en connais point d’autre.

ATHALIE.

Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer ?

JOAS.

Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

ATHALIE.

Qui vous mit dans ce temple ?

JOAS.

Qui vous mit dans ce temple ? Une femme inconnue,
Qui ne dit point son nom, et qu’on n’a point revue.

ATHALIE.

Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?

JOAS.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ?
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature.
Tous les jours je l’invoque ; et d’un soin paternel
Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

ATHALIE.

Quel prodige nouveau me trouble et m’embarrasse !
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder… Je serais sensible à la pitié !

ABNER.

Madame, voilà donc cet ennemi terrible ?
De vos songes menteurs l’imposture est visible,
À moins que la pitié qui semble vous troubler
Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

ATHALIE, à Joas et à Josabeth.

Vous sortez ?

JOSABETH.

Vous sortez ? Vous avez entendu sa fortune :
Sa présence à la fin pourrait être importune.

ATHALIE.

(à Joas.)

Non : revenez. Quel est tous les jours votre emploi ?

JOAS.

J’adore le Seigneur ; on m’explique sa loi ;
Dans son livre divin on m’apprend à la lire ;
Et déjà de ma main je commence à l’écrire.

ATHALIE.

Que vous dit cette loi ?

JOAS.

Que vous dit cette loi ? Que Dieu veut être aimé ;
Qu’il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé,
Qu’il est le défenseur de l’orphelin timide ;
Qu’il résiste au superbe et punit l’homicide.

ATHALIE.

J’entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
À quoi s’occupe-t-il ?

JOAS.

Àquoi s’occupe-t-il ? Il loue, il bénit Dieu.

ATHALIE.

Dieu veut-il qu’à toute heure on prie, on le contemple ?

JOAS.

Tout profane exercice est banni de son temple.

ATHALIE.

Quels sont donc vos plaisirs ?

JOAS.

Quels sont donc vos plaisirs ? Quelquefois à l’autel
Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel ;
J’entends chanter de Dieu les grandeurs infinies ;
Je vois l’ordre pompeux de ses cérémonies.

ATHALIE.

Eh quoi ! vous n’avez point de passe-temps plus doux ?
Je plains le triste sort d’un enfant tel que vous.
Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

JOAS.

Moi ! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire !

ATHALIE.

Non ! je ne vous veux pas contraindre à l’oublier.

JOAS.

Vous ne le priez point.

ATHALIE.

Vous ne le priez point. Vous pourrez le prier.

JOAS.

Je verrais cependant en invoquer un autre.

ATHALIE.

J’ai mon dieu que je sers, vous servirez le vôtre :
Ce sont deux puissants dieux.

JOAS.

Ce sont deux puissants dieux. Il faut craindre le mien.
Lui seul est Dieu, madame ; et le vôtre n’est rien.

ATHALIE.

Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

JOAS.

Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule.

ATHALIE.

Ces méchants, qui sont-ils ?

JOSABETH.

Ces méchants, qui sont-ils ? Eh, madame ! excusez
Un enfant…

ATHALIE, à Josabeth.

Un enfant… J’aime à voir comme vous l’instruisez.
Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire ;
Vous n’êtes point sans doute un enfant ordinaire.
Vous voyez, je suis reine et n’ai point d’héritier :
Laissez là cet habit, quittez ce vil métier ;
Je veux vous faire part de toutes mes richesses ;
Essayez dès ce jour l’effet de mes promesses.
À ma table, partout à mes côtés assis,
Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS.

Comme votre fils ?

ATHALIE.

Comme votre fils ? Oui… Vous vous taisez ?

JOAS.

Comme votre fils ? Oui… Vous vous taisez ? Quel père
Je quitterais ! et pour…

ATHALIE.

Je quitterais ! et pour… Eh bien ?

JOAS.

Je quitterais ! et pour… Eh bien ? Pour quelle mère !

ATHALIE, à Josabeth.

Sa mémoire est fidèle ; et dans tout ce qu’il dit,
De vous et de Joad je reconnais l’esprit.
Voilà comme, infectant cette simple jeunesse,
Vous employez tous deux le calme où je vous laisse.
Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur ;
Vous ne leur prononcez mon nom qu’avec horreur.

JOSABETH.

Peut-on de nos malheurs leur dérober l’histoire ?
Tout l’univers les sait ; vous-même en faites gloire.

ATHALIE.

Oui, ma juste fureur, et j’en fais vanité,
A vengé mes parents sur ma postérité.
J’aurais vu massacrer et mon père et mon frère,
Du haut de son palais précipiter ma mère,
Et dans un même jour égorger à la fois
(Quel spectacle d’horreur !) quatre-vingts fils de rois :
Et pourquoi ? pour venger je ne sais quels prophètes
Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :
Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié,
Esclave d’une lâche et frivole pitié,
Je n’aurais pas du moins à cette aveugle rage
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,
Et de votre David traité tous les neveux
Comme on traitait d’Achab les restes malheureux !
Où serais-je aujourd’hui si, domptant ma faiblesse,
Je n’eusse d’une mère étouffé la tendresse ;
Si de mon propre sang ma main versant des flots
N’eût par ce coup hardi réprimé vos complots ?
Enfin de votre Dieu l’implacable vengeance
Entre nos deux maisons rompit toute alliance :
David m’est en horreur ; et les fils de ce roi,
Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi.

JOSABETH.

Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nous juge.

ATHALIE.

Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge,
Que deviendra l’effet de ses prédictions ?
Qu’il vous donne ce roi promis aux nations,
Cet enfant de David, votre espoir, votre attente…
Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente :
J’ai voulu voir ; j’ai vu.

ABNER, à Josabeth.

J’ai voulu voir, j’ai vu. Je vous l’avais promis :
Je vous rends le dépôt que vous m’avez commis.

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