L'ACCOSTAGE DU «DUALA»
Le Duala, de couleur grise, cherchait sa route à travers le Maroni. Sur le Maroni, à cause des bancs, on ne peut marcher droit, c'est en zigzag que les bateaux remontent ou descendent la rivière.
Il touchait presque la brousse. On eût dit qu'il tenait à montrer avant tout à sa cargaison d'hommes ce qui serait leur plus grand ennemi. Mais ce n'était pas, car les transportés sont dans des cages, au fond, et ne voient rien.
Un vieux forçat, que cachait un arbre, épiait l'avance du cargo. L'ancien mâchait et remâchait des souvenirs.
Boppe est-il à bord? Les autorités se le demandaient. Il avait déjà une place toute prête, camp Godebert, à la société forestière. Et puis, plus les curiosités sont mauvaises, plus elles vous tiennent. On ne reçoit pas tous les jours un homme du monde à Saint-Laurent.
Il pleuvait. La chape de plomb que chacun porte sous les tropiques en était alourdie. Une légère émotion, malgré l'habitude, marquait les chefs. Le Duala siffla. Il accostait.
Derrière chaque hublot souqué un couple de têtes, joue à joue, s'encadrait. Ce verre épais les séparait, seul, maintenant, du but final. Ils cherchaient à voir.
L'ancre tomba.
La patente était nette. Pas d'épidémies, trois morts seulement. Libre pratique fut donnée.
Nous gravîmes la coupée, Boppe n'était pas à bord. Le silence régnait sur le pont. Cela frappait d'autant que, sur un bateau, à l'arrivée, le brouhaha est de rigueur. Des ordres coururent immédiatement.
--Qu'on lui montre le bagne trois, à ce Monsieur, dit le commandant.
LE BAGNE Nº 3
Je descendis. La cale ordinaire formait la cour. Autour, écrasées par un toit bas, les cages. Ces cages étaient sombres. On distinguait les forçats se tenant aux barreaux, mais non les autres du fond. Les autres représentaient un grouillement confus. Tous étaient vêtus de laine bleue, tondus, rasés, inquiets. Arabes et blancs de France.
--Voulez-vous entrer? me demanda le surveillant.
C'est comme s'il m'avait dit d'entrer dans une boîte à sardines quand les sardines y sont.
Aucune odeur. Propre même. Je crois qu'ils étaient cent dans ce bagne trois. Le bateau amenait six cent soixante-douze condamnés moins les trois morts.
--Alors, tenez-vous prêts.
Le surveillant ouvrit la cage.
Contre les révoltes possibles, des tuyaux de vapeur donnent dans ces cages. Discipline ou ébouillantage: c'est à choisir.
--Au galop! Au galop!
Chargeant en hâte leur sac, les forçats se précipitèrent.
Ils prenaient maladroitement l'échelle et, soit qu'ils eussent oublié comment on marche, tous, débouchant sur le pont de coupée, ramassaient la bûche.
--Adieu! envoie un garçon du bord à l'un.
--Au revoir! répond le forçat en tombant.
--Allons, grouillons!
Ils remontaient leur sac de toile sur l'épaule. Le sac glissait aussi.
LE DÉBARQUEMENT
Quittant le bateau, je me postai sur le wharf.
Beau convoi! Presque tous jeunes et costauds, mais lourdauds. Recrutement de campagne plutôt que de faubourgs. Les Arabes avaient plus de race.
Tous saluaient, soulevant leur calotte de drap, ils ne savaient quoi, saluaient des parapluies, des libérés débardeurs. Pour eux, dès lors, tout ce qui bougeait était un chef.
Un vieux paysan n'avait pourtant pas perdu le nord; lui possédait trois sacs et les serrait!
L'un avait le nez rouge. Ce nez aura le temps de blanchir.
Attentifs aux ordres, tous cherchaient à se ranger le plus vite, le mieux possible.
Il pleuvait toujours.
La coupée présenta soudain une bête à deux dos. Un bagnard descendait un autre bagnard. A terre le porteur posa l'homme qui s'écroula. C'était un paralytique.
--Allons! trois hommes, cria un surveillant.
Dans la masse, une hésitation, aucun n'osait se détacher.
--N'importe lesquels. On ne choisit pas des images!
Trois transportés prirent le paralytique et le déposèrent dans un tombereau.
--Devrait-on nous envoyer des loques pareilles? fit le commandant de Saint-Laurent.
Le convoi débarquait sans cesse par deux échelles.
Parmi ces frustes, un homme tranchait. De la catégorie «des messieurs» il portait lunettes bordées d'écaille. C'était un garçon de famille, pas de ceux du bagne! Il regardait ses compagnons comme s'il ne les avait pas encore vus. Sa pensée était transparente: «Qu'est-ce que je fais dans ce troupeau?»
--Allons! serrez! serrez!
Il serra comme les autres.
Voilà une bonne vieille bille d'Arabe. Il vient là comme il irait ailleurs. Il est de ceux qui ne sont pas fixés.
Cette fois, un moribond apparaît, porté sous les bras et par les pieds. On le pose sur le wharf.
--Oh! fait le malheureux.
Il a la fièvre typhoïde.
--Mais c'est un cadavre! dit le commandant.
--Pas encore, répond l'infirmier.
--Doucement, doucement, crie un surveillant.
Et le squelette fait son entrée au bagne sur une civière.
Les rangs sont formés. On n'attend plus qu'un ataxique soutenu par deux camarades; il marche aussi vite qu'il peut. C'est fait. Il a rejoint le troupeau.
On avait compté le gibier au fur et à mesure.
--Six cent soixante-trois debout, cinq dans le tombereau, un sur la civière, trois morts, ça fait le compte, dit un principal.
--Marche!
Le bataillon enfile le boulevard Malouet.
Ils vont au camp de Saint-Laurent, tout à côté. Certains essayent de découvrir le pays, mais le trajet est court. Voici déjà, surmontée de deux clés, armes symboliques de Guyane, la porte de fer.
Il est six heures, les anciens sont rentrés. Accrochés comme des singes aux barreaux des locaux, ils regardent l'arrivage. Autant de pigeons, pensent-ils, à plumer demain.
--Soixante-cinq par case, dit le principal. Grouillons!
En un tournemain les 663 «de bord» sont enfournés. Je regarde: plus rien. Je me tourne vers un chef:
--Rien dans les mains, rien dans les poches, fait-il, vous pouvez voir.
Ce que je vois, c'est que l'on a tout mis ensemble, sans triage: les mauvais, les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui pourrait être sauvé, les jeunes et les vieux, le vice et j'allais dire l'innocence, et je me comprends. Ce n'est même pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés. Allez! grouillons! Poussez! contaminez-vous, pourrissez-vous, dégradez-vous, mais ne nous em...bêtez pas!
--C'est le moment des tristes réflexions, me dit le principal. Ils se demandent maintenant comment on sort d'ici.
On m'ouvre une case. J'entre. Ils ne se demandent rien du tout. Un baquet d'eau est entre les deux bat-flanc. Ils s'abreuvent comme des bêtes, déjà.
2448 BLANCS...
--Si j'avais à écrire l'histoire du bagne, je commencerais ainsi...
C'est Marius Gardebois, dit le Savoureux, ex-bagnard, ex-romanichel, présentement, depuis trois semaines porteur attitré de mon parapluie, qui a la parole:
--Je commencerais ainsi: Il y avait une fois, en Avignon, un aveugle. Cet aveugle gagnait 20 francs, la semaine, et 25 francs le dimanche, à cause de la porte de l'église. Il était heureux, monsieur. L'hiver, il avait un pardessus; et toute l'année deux repas chaque jour. Le soir, Tobie s'offrait une jeune fille pour la lecture. Passe le docteur Pamard: «Viens à l'hôpital, mon brave, lui dit le docteur, je te guérirai.» Huit mois après je rencontre mon aveugle au pied du château des papes». Il voyait, mais n'avait plus ni souliers, ni pardessus. Sa mine était défaite. Il semblait un vieil orphelin égaré.
--Eh! mon pauvre vieux, lui dis-je, que se passe-t-il?
--Malheur! Ce cochon-là m'a réussi!
C'était de son bienfaiteur qu'il parlait ainsi. En lui rendant la vue, l'homme de science l'avait jeté dans la misère. C'est l'histoire du forçat.
Quand on est forçat, on mange, fume, bricole. La fièvre vous mord-elle au dos? Si l'on sait s'y prendre, on voit s'amener une bonne couverture. Sans souci du lendemain ni de la colonisation on rend grâce à Dieu de la boule de pain et des 95 grammes de bœuf. Ah! le bon souvenir! monsieur! Le libéré passe son temps à soupirer après les travaux forcés!
· · ·
Nous touchons à une grave erreur du bagne.
C'est la loi, mais la loi s'est trompée.
Reposons le problème. Quand un homme est condamné à cinq ou sept ans de travaux forcés, sa peine achevée, il doit le doublage, c'est-à-dire demeurer encore cinq ans ou sept ans en Guyane.
Quand un homme est condamné à huit ans et plus ce n'est pas alors pour lui: quitte et double, mais quitte et crève. Il doit rester toute sa vie sur le Maroni.
Bien.
La loi a pris cette mesure pour deux motifs: 1º l'amendement du condamné; 2º les besoins de la colonisation.
Très bien.
La loi prévoit que le transporté libéré pourra recevoir une concession.
Bravo!
Or, à ce jour, l'effectif des libérés est 2.448.
Souvenez-vous, s'il vous plaît, de ce troupeau hagard d'hommes avilis que je vous montrais, l'autre jour, rôdant par les rues indifférentes et cruelles de Saint-Laurent-du-Maroni.
Deux mille quatre cent quarante-huit blancs sans toit, sans vêtement--évidemment, ils ne se promènent pas tout nus--sans vêtement quand même, sans pâture, sans travail et sans l'espoir d'une embauche. Tous ont faim. Ce sont des chiens sans propriétaire.
Leur peine est finie. Ils ont payé. A-t-on le droit, pour la même faute, de condamner un homme deux fois?
Laissons la théorie. Regardons encore la réalité.
Deux mille quatre cent quarante-huit individus, moral anéanti, physique dégradé, bêtes de somme? Pas même! bêtes galeuses qu'on chasse. On leur a assigné un espace et dans cet espace, ils grouillent, maudissent le jour, se révoltent tout haut, se saoulent, s'entre-tuent. Voilà l'amendement!
Ils sont assis sur ce trottoir, sombres lazaroni. Vous passez, ils ouvrent un œil et se rendorment. Voilà la colonisation!
Pourquoi?
Parce que les concessions c'est de la blague! On en compte sept ou huit (2.448 libérés!)
Font-ils leurs affaires, ces sept ou huit nababs du Maroni? Ils vivotent. Ce qui pousse ils le portent au marché dans le creux de la main. Encore ne vendent-ils pas tout. Si petite que soit l'offre, elle dépasse la demande en Guyane.
Un seul, Piron, ex-maire de Gentilly, menait bien sa maison. On le trouva, l'autre matin, dans son carbet, la tête d'un côté, le corps de l'autre. Le sabre d'abatis, instrument de cet ouvrage, gisait encore sanglant sur le parquet. Des voisins avaient rendu visite à Piron...
· · ·
Donc, pas de concessions.
Alors, qu'ils s'emploient en ville! dites-vous?
Je n'ai pas compté les comptoirs sur mes doigts, mais je crois, rien qu'avec mes deux mains, que j'aurais eu assez de doigts. Mettons dix maisons de commerce. Ces maisons préfèrent les «assignés», forçats en cours de peine. Ceux-ci sont plus dociles; quand ils flanchent, on leur dit: «Je vais te renvoyer au camp!» Et ça ne flanche plus! Et puis, c'est beaucoup moins cher. C'est pour rien, presque. Le forçat trouve une place, le libéré: non.
--Eh bien! s'ils ne trouvent pas de travail, qu'ils aillent plus loin! ajoutez-vous?
--Ils ne trouvent pas d'embauche, mais n'ont pas le droit d'aller ailleurs. C'est formidable! Mais n'employons pas de grands mots. L'habitude en serait trop vite prise avec ce sujet.
Alors, ils volent.
Et si j'étais à leur place...
Et si vous étiez à la mienne...
Il faut voler ou se suicider.
Dans ce monde, on fait plutôt un geste que l'autre.
Quand il ne porte pas mon parapluie, Marius travaille chez Raquedalle. C'est un Chinois. Ce n'est pas son nom. Marius l'appelle Raquedalle parce que, ce qu'il raque, humecte tout juste la dalle. Parfois Marius gagne un pain et cinq sous. Un autre jour, c'est vingt sous sans pain. Alors, rue Mélinon je le rencontre, ses vingt sous marqués dans la main. Il réfléchit: «Si je mange, je ne puis pas fumer; si je fume, je ne mangerai pas.» Il se tâte et, penchant sa tête, sourit profondément.
Mais Marius est Marius. Les autres ne sont pas philosophes. Ils vitupèrent, deviennent fous. Cette nuit, tenez, rue Mélinon (tout se passe rue Mélinon), un libéré, à genoux sur le trottoir, un bout de chandelle devant lui, les bras en croix, crie à tue-tête: «Donnez-moi la ciguë, s'il vous plaît, donnez-moi la ciguë.»
Ils n'ont pas soif, cela je l'affirme. Ils noient tout dans le tafia, et les misères physiologiques et le mépris dont on les entoure et l'angoisse qui, à leur insu, désagrège leur âme, âme qu'ils ne sentent peut-être pas, mais ont quand même.
Savez-vous l'homme le plus malade, à Saint-Laurent, de tout ce scandale? C'est le pasteur.
Il arriva tout de go, un beau matin, avec ses bottes. Il venait régénérer le bagne. Sa valise était toute petite, mais son cœur... Et il parut rue Mélinon.
--Mais enfin, monsieur, me dit-il, qu'est-ce que c'est que cela?
--Le bagne, monsieur le pasteur.
L'homme de Dieu allait, venait, revenait.
--Mais j'ai fait la guerre, monsieur, et ce n'était pas ainsi.
--Heureusement!
Il essuyait ses lunettes, les remettait.
Et soudain, me fixant dans les pupilles:
--Mais si vous ne dites pas ces choses, monsieur, vous serez un misérable!
Je lui ai pardonné, il était déchaîné.
· · ·
J'ai rencontré Manda. Oui, Manda de la Bande à, de la Bande à Manda. Il n'est pas mort, non! L'amant de «Casque d'Or» vit encore. Il est libéré. Quand je l'aperçus il était sur une échelle truelle en main, faisant le maçon.
--Oui, je suis maçon, me dit-il, ça ne vous va pas?
Quand je fus mieux dans ses papiers, nous partîmes tous deux prendre un verre, chez Pomme à Pain.
--Un mou-civet! un!
On ne mange que des mous-civet dans ces palaces!
--Et vous ne savez pas combien cette crapule de Pomme à Pain tire de biftecks dans une tête de bœuf? Dix-neuf! Eh bien! voilà notre vie! J'ai fait vingt ans. Pourquoi? Pour rien. Un fripouillard, Lecca, me brûle d'un coup de revolver, je lui flanche mon couteau dans le ventre. C'est de la défense. Il n'en est pas même mort. Le bouquet, c'est qu'il est venu ici--pour une autre affaire.--Pendant cinq ans, nous nous sommes cherchés--pas pour nous embrasser. Il voulait me tuer, et prétendait ne s'être fait envoyer au bagne que dans ce but. Bah! Bah! tout cela est vieux, c'est fini. J'ai payé pour le socialisme, pour l'anarchisme, pour l'apachisme. J'ai payé. Bien. Mais c'est fini. Plutôt ça commence. Quand je me regarde aujourd'hui, je me dis que j'étais heureux au bagne. J'ai été infirmier pendant vingt ans. Tous les docteurs me vantaient. J'avais leur confiance. Je faisais moi-même tout seul les petites opérations. J'aidais ces messieurs dans les grandes. Mes vingt ans s'achèvent. On me met à la porte. Pas les docteurs. Ils ont tout fait pour me garder, mais c'était la loi: A la porte! Et maintenant vous voyez! La maison que je bâtis sera bientôt finie. Je serai sur le pavé, sous le marché couvert. Je ne suis pas un fainéant, qu'on me donne du travail. Et quelle existence! Ne toucher la main à personne. Ne pas s'asseoir. On ne vous offre jamais une chaise! Alors on pleure. On sort de chez un Chinois pour entrer chez un autre Chinois (les caboulots). On vient là chez Pomme à Pain. Ah! le Caveau! l'Ange Gabriel, mais c'étaient des salons, si on compare. Les honnêtes gens eux-mêmes auraient honte de fréquenter ici. On vous plonge tout vivant dans la crapule. J'ai un métier. Je suis presque médecin. Si je l'exerce on me f... dedans. Mais sortez-nous de cette ordure! Mais faites-nous donner du travail! Pour le libéré c'est la mort certaine. J'ai été vingt ans honnête à l'hôpital. Je ne puis pas me remettre apache. Je ne me vois plus sur le Maroni guettant les canots d'or qui descendent et tâchant de viser juste. Maintenant de tous les côtés je suis bon même du côté des Bambous. A Paris, dans n'importe quel hôpital, je trouverais une place. Pourquoi, vous qui êtes les plus forts, nous écrasez-vous? Nous avons payé... payé!
· · ·
Voici une histoire.
Un libéré «coupable d'avoir volé des légumes dans le jardin d'un concessionnaire et de les avoir mangés sur place», est amené chez un surveillant.
--Quoi! fait le surveillant, toi qui, au bagne, pendant dix ans, fus si honnête! Va-t'en mais ne recommence plus.
--Mettez-moi en prison, supplie le malheureux.
--Je ne pourrai te garder qu'un jour.
--Merci!
Le lendemain, après la ration, le surveillant veut renvoyer son homme.
--Par pitié! conservez-moi encore un jour.
--Tu me promets de ne plus voler?
--Promis, chef!
Quand le lendemain, le surveillant ouvrit la case, son protégé était pendu. Le testament écrit au mur disait: «Je vous avais promis de ne plus voler, chef! C'est ma seule façon de tenir parole.»
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Le soir à dix heures je me promenais dans Saint-Laurent avec deux Français, Bourillon et Lalanne, mes amis; soudain Lalanne se détache de nous et court vers le trottoir en face.
--Qu'est-ce que vous faites là? dit-il à deux ombres.
--Mais rien, monsieur Lalanne (tout le monde se connaît ici, les crapules et les honnêtes gens).
Ils avaient déjà forcé la serrure de la porte.
--F...tez-moi le camp!
--On préférerait bien travailler, monsieur Lalanne... Y a pas de travail!
Voilà!...
Je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C'est un temps que j'ai passé hors la vie. Pendant un mois j'ai regardé les cent spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent. Je les revois devant mes yeux, un par un, et subitement, tous se rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents.
Assassins, voleurs, traîtres, vous avez fait votre sort, mais votre sort est épouvantable. Justice! tu n'étais guère jusqu'à ce jour, pour moi, que la résonance d'un mot; tu deviens une Déesse dont je ne soutiens plus le regard. Heureuses les âmes droites, certaines, dans le domaine du châtiment, de donner à chacun ce qui lui appartient. Ma conscience est moins sûre de ses lumières. Dorénavant, si l'on me demande d'être juré je répondrai: Non!
FIN
LETTRE OUVERTE
à M. le Ministre des Colonies[2]
Monsieur le Ministre,
J'ai fini.
Au gouvernement de commencer.
Vous êtes un grand voyageur, M. Sarraut. Peut-être un jour irez-vous à la Guyane. Et je vois d'ici l'homme qui, en Indochine, a fait ce que vous avez fait. Vous lèverez les bras au ciel, et d'un mot bien senti tombera du premier coup votre réprobation.
Ce n'est pas des réformes qu'il faut en Guyane, c'est un chambardement général.
Pour ce qui est bagne, quatre mesures s'imposent, immédiates:
1º La sélection. Ce qui se passe aujourd'hui est immoral pour un Etat. Aucune différence entre le condamné primaire et la fripouille la plus opiniâtre. Quand un convoi arrive: allez! tous au chenil, et que les plus pourris pourrissent les autres. Le résultat est obtenu, monsieur le ministre. Il n'y faut pas un an.
2º Ne pas livrer les transportés à la maladie. Et cela pour deux motifs. L'un intéressant le bon renom de la France: l'humanité; l'autre, l'avenir de la colonie: le rendement. Vous envoyez de la main-d'œuvre à la colonie et vous faites périr cette main-d'œuvre. Ne serait-ce que pour la logique, qui est l'une des manières de raisonner les plus appréciées de notre génie, il faut éloigner du bagne les fléaux physiques.
Rendre la quinine obligatoire.
Inventer un modèle de chaussures (puisqu'ils vendaient jadis celles qu'on leur donnait), chaussures qui seront sans doute infamantes, mais salutaires.
Nourrir l'homme non d'après le règlement, mais selon l'estomac.
Tous vos médecins coloniaux vous diront que c'est là le premier pas.
3º Rétribution du travail.
Pour faire travailler un homme qui est nourri, (peut-être cela changera-t-il au vingt-cinquième siècle, mais nous ne sommes qu'au vingtième), il faut au moins trois choses: l'appât d'une récompense, la crainte d'un châtiment exemplaire ou l'espoir d'améliorer sa situation.
Pour ce qui est châtiment, nous ne pouvons mieux faire. Ce moyen, dans cette société-là, n'est donc pas efficace. Il vous reste les deux autres. Ainsi procèdent les bagnes américains. Le résultat est favorable.
4º Suppression du doublage et de la résidence perpétuelle comme peines accessoires.
Si je ne vous ai pas prouvé, monsieur le ministre, que les buts offerts à cette mesure n'ont pas été atteints, tout le monde vous le prouvera.
Le libéré ne s'amende pas, mais se dégrade.
La colonie ne profite pas de lui, mais en meurt.
J'ai dit pourquoi. Vous le savez. A autre chose.
· · ·
La main-d'œuvre ayant été remise en état, l'essentiel manquera encore: un plan de colonisation.
La Guyane est un Eldorado, mais on dirait que nous y débarquons d'hier. Depuis soixante ans, nous tournons et retournons autour d'une coquille qui renferme un trésor et nous n'osons pas briser cette coquille.
Il y a de l'or en quantité, toutes les essences les plus précieuses. Il y avait du balata. Il y aura peut-être du bali. Il n'y aurait qu'à se baisser ou qu'à monter aux arbres. On boit un punch et l'on se croise les bras. Pourquoi? Le pays n'est pas équipé.
Le pays n'est pas équipé parce que le directeur qui vient détruit le travail du directeur qui s'en va.
Les colonies ne sont pas faites pour MM. les très honorables gouverneurs et directeurs.
Une fois votre plan établi, monsieur le ministre, vous direz à l'homme que vous aurez élu: Partez! Si cet homme meurt, tombe malade ou en pâmoison, vous direz au successeur que vous lui donnerez: Partez! Les grands intérêts de la nation doivent être au-dessus des hasards qui souvent président au choix des exécutants. Il y a le conseil général de la Guyane! Je sais! Le conseil général de la Guyane est prêt à acclamer celui qui, à sa tête, marchera à la découverte de son pays. Du moins il faut le penser, sinon...
Vous voilà, monsieur le ministre, devant une reconstruction. Comme le terrain n'est pas libre, vous vous trouvez du même coup en face d'une démolition. Il faudra passer sur le corps de l'administration pénitentiaire.
Vous aurez beau câbler au gouverneur qu'il a toute autorité sur le directeur, cela n'empêchera pas le directeur d'être le gérant absolu des quatorze millions que vous lui envoyez chaque année pour les bagnards.
Le gouverneur aura peut-être l'autorité, mais le directeur aura l'argent.
L'administration pénitentiaire est un corps trop étroit, vivant sur lui-même, recruté, en partie, sur place, avançant sur place.
Le directeur est un roi trop autonome et, sinon vous, du moins vos prédécesseurs ont pu voir des directeurs faire sauter des gouverneurs.
Le remède? Il en est plusieurs: fusionner le corps de la Pénitentiaire avec celui des administrateurs coloniaux. On y gagnerait un élargissement de vues et, puisqu'il s'agit, avant tout, de faire rendre la colonie, on aurait des coloniaux et non des pénitentiaires. Du même coup, l'administrateur en chef tomberait dans la main du gouverneur, c'est-à-dire dans la vôtre. D'autres proposent de donner le bagne aux militaires. Le passé plaide pour leur thèse. La Guyane n'a travaillé que lorsqu'un colonel dirigeait tout. Cette idée vous paraîtra peut-être fort réactionnaire si toutefois aller de l'avant peut s'appeler revenir en arrière.
Et voici les hommes modernes:
--Affermez le bagne à un gros industriel, un homme d'affaires d'envergure. Et vous verrez le rendement.
Vous avez le choix, monsieur le ministre et peut-être aussi votre idée. Nous l'attendons.
· · ·
Je voudrais vous signaler deux cas:
1º Celui des Grecs condamnés par le Conseil de guerre de Salonique. Il ne vous est pas inconnu, vous avez déjà gracié plusieurs d'entre eux: Papagermanos, Stefo Risto, Ismaïl, Kiazini, Vessel... Il en reste encore onze ou douze.
Ce n'est pas parce qu'ils m'ont dit: Tipota: «Je n'ai rien fait», que je m'occupe d'eux, mais je connais la Macédoine. D'ailleurs sont-ils Grecs, Serbes, Bulgares, Turcs, ils n'en savent rien, nous non plus. C'était la lutte, l'époque où un soupçon était déjà une preuve. On ne contrôlait guère. Il y avait certainement, dans nos rafles, beaucoup plus de vieux bergers ahuris que d'espions. Leurs dossiers sont loin d'être lumineux. Ils ont bien payé, même ceux qui n'ont rien fait. Renvoyez-les dans leur montagne. La France ne gagne rien à les tenir. La guerre est finie.
2º Le cas des frères Gonzalez, Espagnols, internés à l'île Royale, pour intelligences avec l'ennemi. Les autorités de la pénitentiaire leur ont bien accordé de petits postes de faveur. C'est peu quand on demande, comme ils le font, la mort ou la réhabilitation, leur affaire n'est pas claire.
La Justice ne réclame que des coupables, et non des innocents même étrangers.
Voilà, monsieur le ministre. Et croyez que, si l'enquête présente pèche sur un point, ce n'est pas pour avoir ajouté, mais oublié des choses.
Albert LONDRES.
[2] Le Petit Parisien du 6 septembre dernier publiait, en conclusion de cette enquête au Bagne, une lettre ouverte de M. Albert Londres, à M. Albert Sarraut, ministre des Colonies. Nous croyons devoir la reproduire en fin de ce volume.
(NOTE DE L'EDITEUR.)
IMPRIMERIE RAMLOT & Cie 52, Avenue du Maine, 52 PARIS
TABLE DES MATIÈRES
Vers la Guyane. 7
A CAYENNE
C'était Cayenne. 21
A terre. 33
Chez Bel-Ami. 43
Espel-le-chacal. 55
L'expiation D'ullmo. 65
Monsieur Duez... Et Madame. 77
La Route coloniale nº... Zéro. 89
AUX ILES DU SALUT
L'arrivée Aux Iles. 101
Dans les cachots. 109
Roussenq, L'«inco». 121
Les Fous. 133
Au «Diable». 143
Marcheras L'aventurier. 147
A SAINT-LAURENT-DU-MARONI
La capitale du crime. 159
La cour ces miracles. 169
Chez les forçats qui sont nus. 177
Les Pieds-de-Biche. 185
Une histoire. 193
Mon «Garçon de famille» et quelques autres. 197
Chez les lépreux. 207
Sœur Florence. 217
Au cinéma. 225
Au tribunal maritime. 231
J... 245
Six évadés dans la brousse. 249
Et cette après-midi, un convoi arriva. 259
2448 blancs... 269
Je rêve encore chaque nuit. 280
Lettre ouverte à M. le Ministre des Colonies. 281