II
Je la connaissais bien, cette arrestation du trésor dont, après soixante ans, on ne s’entretenait qu’à voix basse, les meilleures familles de notre petite ville s’y trouvant compromises.
Il planait des légendes là-dessus.
Tout petit, près du lavoir, j’avais certain jour eu grand’peur, à voir la vieille femme majestueuse et sèche qu’on nommait la longue Eponine entrer en fureur, s’arracher rubans et coiffe et secouer dans la mêlée des battoirs ses mèches grises d’Euménide, parce que les lessiveuses, se disputant pour la bonne place, lui avaient demandé--allusion sanglante!--combien il faut de pièces de cinq sous pour faire cinq cents francs.
La longue Eponine, paraît-il, avait coopéré à l’arrestation, et touché, pour sa part, cinq cent francs en pièce de cinq sous, comme les autres. Et le soir, parlant de ces choses, voici ce qui se raconta à la veillée.
Une fillette de Vilhosc, qui avait vu, après le coup fait, les voleurs manger une omelette au jambon dans une ferme, était entrée en service à la ville. Un jour, elle dit, désignant un riche bourgeois qui passait: «Je le reconnais, en voilà un qui a mangé de l’omelette.» Alors ses maîtres, avertis, l’avaient envoyée, aussitôt la nuit, remplir la cruche à la fontaine. Jamais elle n’en était revenue. Des gens apostés l’avaient saisie, bâillonnée, liée, cousue dans un sac et jetée du haut du vieux pont au beau milieu de la Durance. C’était du temps de la République. Et ces récits nous inspiraient une égale horreur pour cette République, dont le nom résonnait toujours à propos de crime, et pour la tragique fontaine que nous évitions maintenant par un long détour quand, le soir, au sortir du collège, nous l’entendions bouillonner invisible et vomir l’eau de ses quatre canons dans le coin sombre de la place.