‹ Au bord du Désert: L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes arabes; La pétition de l'ArabeChapitre 2 sur 6 · L’AUTRUCHE

L’AUTRUCHE

Mansour, le cavalier qu’un ramier ne peut suivre, A le cœur pris d’amour pour la juive Sarah. Comme il n’est pas aimé, Mansour ne veut plus vivre, Et comme elle n’est pas voilée,--il en mourra.

Les cheveux de Sarah sont plus noirs que la robe Du cheval de Mansour noir comme le corbeau. Il est pauvre.--Elle est riche et son cœur se dérobe. Elle est à qui lui fait le présent le plus beau.

Sarah porte, au sommet de sa tête si brune, Un bonnet d’or,--pointu,--d’un merveilleux travail; Ses jambières sont d’or; mais, malgré sa fortune, Elle ne peut avoir... quoi donc?--Un éventail!...

Oh! mais un éventail fait de plumes d’autruche, De certaine grandeur, de certaine couleur! Elle dit à Mansour, qui ne voit pas l’embûche: «Va!... Je te donnerai mon baiser le meilleur...

«Vas au désert, chasser l’autruche bleue et rose, Et reviens m’apportant les plumes que je veux! Je n’aime pas qui dit: «Je ne peux» ou: «Je n’ose!...» Sarah, devant Mansour, peigne ses longs cheveux.

Bleue et rose! ô Mansour! Une autruche pareille Ne se voit pas souvent, même au fond des déserts! Mais déjà ton cheval a redressé l’oreille... Il connaît qui le monte et comprend qui tu sers!

Le cheval va souffrir puisque l’amour chevauche! --«Ah! se dit le coursier, mon maître n’est pas fin! La juive au bonnet d’or n’a rien sous le sein gauche: Allah! l’espace est grand! et le désir, sans fin!»

Et les voilà partis dans le désert qui s’ouvre. Ils vont. Le sable est mou sous les pas ralentis! Ils vont. Le soleil darde, et la sueur les couvre. Leur désir les devance!... Oh! comme ils sont partis!

Sa gourde, pleine d’eau, suspendue à la selle, Mansour, son long fusil sur l’échine, en travers, Vole,--et son beau cheval aux jambes de gazelle Déjà rêve une source au pied des dattiers verts!

Le sable roux ressemble au cuivre en feu des cruches Que les femmes, le soir, vont plonger dans les puits. Il a soif, le cheval du fort chasseur d’autruches! Il rêve à la rosée, à la fraîcheur des nuits!

Mais Mansour a raison de respecter sa gourde! Mansour ne doit pas boire: on est en Ramadan: «Je boirai plus tard... Puis, ma gourde n’est pas lourde! Mon cheval voudrait bien un peu d’eau, cependant...

«Pas encor, mon cheval! Encor quinze ou vingt lieues! Il faut la rencontrer demain, au point du jour, L’autruche merveilleuse et rose, aux ailes bleues! En avant!» dit Mansour, le cavalier d’amour!

Ils vont. Le soleil darde. Enfin, Mansour s’arrête. «On boirait le désert, si le sable était d’eau!» Il boit donc, déjà traître à la loi du Prophète. Il boit,--et mouille un peu son cheval au naseau.

Ils repartent. La soif affolante les ronge. Mais Mansour, dont la fièvre a fait les yeux brillants, N’a-t-il pas, dans le sac de cuir où sa main plonge, Un peu d’une eau de flamme interdite aux croyants?

Il songe: «Gardons l’eau pour mon cheval fidèle!» Et boit.--Dès qu’il a bu deux gouttes d’eau de feu, L’autruche bleue et rose apparaît... oui!... c’est elle!... «Oh! fait Mansour, Allah Akbar!... Attends un peu!»

Mais elle n’attend pas! Elle est loin, pour la balle! Et de l’angle pointu de son large étrier, Ensanglantant la chair du cheval qui s’emballe, Mansour se sent venir le cœur d’un meurtrier!

Plus vite, bon cheval! vite! et plus vite encore! ... Le sable n’est plus même effleuré par ses pas! Bouche ouverte, il boit l’air; l’espace, il le dévore! Et l’autruche, s’aidant des ailes, court là-bas.

Ses deux orteils géants laissent leur lourde marque Sur le sable, où parmi des alfas et des diss, Son aile ouverte au vent, elle a l’air d’une barque... Encor cent pas, Mansour! Encor vingt!... Plus que dix!

«Le désert, dit Mansour, est donc infranchissable?» Oui! ton cheval faiblit... Arrête-toi, Mansour! Moins terrible est la mer que l’océan de sable!... Mais, l’amour est aveugle; il va! Le cœur est sourd...

Le cheval a faibli sur son jarret si ferme!... Heureusement le soir gagne le firmament, Et, comme un disque d’or dans un coffre qu’on ferme, Le soleil sous le sable a plongé brusquement.

Ils ont couru deux jours! Et, deux nuits, côte à côte, Ils ont dormi, la fièvre au sang, le sang aux yeux, Et, comme un pauvre esquif perdu dans la mer haute, Ils ont jugé leur route aux étoiles des cieux.

Quelques fruits de dattier dans un sac, un peu d’orge, Ils ont vécu sans boire et presque sans manger. Le sable respiré met l’enfer dans leur gorge... Ils repartent... L’amour ne hait pas le danger.

Chaque matin, l’autruche est là, plus belle encore, Dressant sa tête plate, érigeant un long col, Plus bleue, et bien plus rose aux rayons de l’aurore... Ils repartent... Leur course à tous trois est un vol!

C’est bien elle! Son œil semble une grosse agate. Où doit-il la frapper? Car Mansour est adroit! A la tête? au flanc gauche? ou lui casser la patte? Il la vise,--et remet toujours son fusil droit.

«Allah!» Comme frappé d’une balle lui-même, Le cheval de Mansour, mort, s’abat tout d’un coup!... --Le cavalier, sanglant, vers son cheval qu’il aime Se retourne, et lui met les bras autour du cou.

--«Ferme, mon beau cheval, tes grands yeux de gazelle! L’amour fait, comme il veut, des cœurs faibles ou forts!... Ma juive ressemblait à la lune nouvelle Qui reviendra ce soir pour sourire aux deux morts.»

Il dit... croit voir Sarah... Son œil vague s’entr’ouvre, Se referme...--L’autruche, un rêve, a fui bien loin. La nuit monte. Un vent souffle... et le sable les couvre. Mektoub!--Le fond des cœurs n’a que Dieu pour témoin.

A BAB’AZOUN

J’ai fait des vers pour toi, bon nègre; Je veux t’en faire de meilleurs: On y sentait l’ironie aigre, Et je n’aime pas les railleurs.

Joyeux et noir porteur de lyre, Je fais mon devoir en t’aimant, Bab’Azoun,--Salem, veux-je dire,-- C’est vrai que je t’aime vraiment.

Trois notes, sur la corde unique De ta lyre à l’archet courbé, Te suffisent, noir sympathique, Danseur qui n’es jamais tombé!

Tu ne connais qu’un saut de danse: Un pied arrière, un pied avant; Mais tu martèles la cadence, Et je te trouve assez savant.

Ton bon rire à belles dents blanches, Sous tes lèvres de charbonnier, Est un lys perdu dans les branches Obscures du noir ébénier!

Et tu ris au tableau qui change Dans l’univers toujours pareil, En dînant tantôt d’une orange, Tantôt d’un rayon de soleil.

Tu trouves que la rose est belle, Autant, plus ou moins que Zorah, Et Zorah,--tu danses pour elle, En rêvant qu’elle t’aimera.

Ton art, c’est de rire à ton rêve, De revoir la vie en trois sons, De savoir qu’elle est simple et brève, Et de danser à tes chansons.

Ton art, c’est d’être toi, sans honte, Moitié nu, noir, et, propre ou non, De ne chercher en fin de compte Ni gros argent, ni grand renom!

Et cela, pourquoi? pour distraire Ceux à qui plaît... ce qui te plaît!... Tu vois bien que je suis ton frère, Moi qui suis plus blanc que le lait!

SALIM

En soixante-dix ans, Salim, homme au cœur pur, Avait toujours marché vers le ciel, d’un pied sûr, Si ce n’est que, sept jours durant, pour une femme, Il avait oublié de surveiller son âme, Et, sept nuits, détournant ses yeux du but divin, Il s’était enivré de baisers et de vin.

Voilà.--Sa vie était, à l’âge où le front penche, Blanche, et superbe à voir comme sa barbe blanche. Au pli de son sourire on lisait la bonté; Comme un livre de sage il était consulté; Et sa parole d’or, comme un doux miel qui coule, En la réjouissant pouvait nourrir la foule. Dans ses yeux, on voyait, ensemble ou tour à tour, La fraîcheur de l’eau pure et la splendeur du jour.

Il avait si grand cœur qu’étant dans la misère Jadis, et n’ayant rien que le pain nécessaire, Comme son ennemi mortel lui demandait Un morceau de ce pain dans lequel il mordait: «Prends,» dit-il, en ôtant le morceau de sa bouche, Ce qui toucha si bien le mendiant farouche Qu’il avait de ce temps, en tous lieux, publié Que Salim était bon, juste et plein de pitié.

Mais une femme, un soir, belle comme une étoile, Passa près de Salim en écartant son voile. Il la vit, et connut la joie et le tourment De vivre et de mourir cent fois en un moment, De s’oublier soi-même et d’oublier le monde, Et tout,--pour épuiser la volupté profonde; Et cet oubli de tout, au fond des voluptés, Avait duré sept jours et sept nuits, bien comptés.

Il mourut.--Dans la mort, la justice commence. L’ange du Châtiment et l’ange de Clémence Le portèrent vers Dieu, disant: «Vois, celui-ci! C’est un juste!»--Un pervers! Tous deux parlaient ainsi. L’un, l’ange qui tenait Salim par le bras gauche, Invoquant les sept jours, les sept nuits de débauche, L’autre, à droite, invoquant les soixante-dix ans De sagesse. Et sagesse et crime étaient présents.

Dieu dit: «Il faut peser cela, dans la Balance.» La Balance apparut. Les anges, en silence, Mirent sur un plateau les sept fois dix ans,--puis, Dans l’autre, les sept jours de faute et les sept nuits... On lâcha brusquement les chaînes entraînées... La semaine fut plus lourde--que les années!

L’ange du Châtiment se réjouit, moqueur, Mais l’ange du Pardon attendit en son cœur; Et Dieu, dans la clarté de sa justice immense, Dit alors: «Prends ce pain, ange de la Clémence! Prends le morceau de pain que Salim affamé A son pire ennemi--pour me plaire--a donné! Mets ce morceau de pain mordu--dans la Balance!»

Cela fut fait encore au milieu du silence. L’éternité muette attendit cet arrêt... Et, les sept fois dix ans ôtés,--quand tout fut prêt,-- Le pain de la pitié suave et surhumaine Se trouva plus pesant que la lourde semaine!

LES HIRONDELLES

A Pierre Valdagne.

Où vont mourir les hirondelles, Tout Arabe vous le dira: A la Mecque, que les fidèles Ont appelée: _Om el Kora_.

A la Mecque, _Mère des Villes_, Où jamais le pas d’un chrétien N’a laissé ses empreintes viles, Tout bon musulman le sait bien;

Aux lieux où naquit le Prophète, Et que salue à deux genoux, En frappant le sol de sa tête, Tout homme vêtu du burnous;

C’est là que vont, à tire d’ailes, Dès qu’elles sentent leur moment, Mourir les libres hirondelles, Coursières du bleu firmament.

Dans leur course à travers le monde, Elles ont choisi ce tombeau, Bien plus beau que la mer profonde, Si beau que le ciel est moins beau.

Tout autour de la ville sainte, Le sol est nu, c’est un désert... Mais un désert dont elle est ceinte Est plus beau qu’un champ d’orge vert!

Les pierres de sa plaine aride Ont de merveilleuses couleurs, Et son sable, que le vent ride, Est plus beau qu’un genêt en fleurs!

La ville sainte est pure et blanche Comme l’écume de la mer, Ou comme, en avril, une branche D’aubépine--au parfum amer.

C’est là que vont, à tire d’ailes, Lorsqu’elles sentent leur moment, Mourir les libres hirondelles, Coursières du bleu firmament!

On les trouve, l’aile fermée, La nuit de la mort dans leurs yeux, Et parfois la plaine est semée De leurs doux cadavres soyeux.

Le soleil sèche, sous la plume, Les petits corps, les petits os, Et l’Arabe, pieux, allume Son foyer--avec ces oiseaux.

Il n’a ni racines ni branches Pour faire un brasier, au désert, Mais des plumes noires et blanches... Heureux celui dont la mort sert!

Allah! béni soit ton prophète! Béni soit Allah, le seul Dieu... Lorsque sa destinée est faite, L’hirondelle devient du feu.

Et vers la Mecque, à tire d’ailes, Lorsqu’elles sentent leur moment, Volent les libres hirondelles, Coursières du bleu firmament.

PAROLES DU PAUVRE ARABE

Que m’importe à moi la fortune?... La femme qui me rend joyeux Tous les soirs est douce à mes yeux Comme les rayons de la lune.

Elle m’est douce le matin Comme Zorah, la Belle Étoile: Très peu d’hommes ont vu son voile: Nul n’a vu son front enfantin.

Nous vivons libres sous la tente, Dans les genêts, au pied des monts; Nous nous aimons, et nous aimons La nuit douce et l’aube éclatante.

Je n’ai pas même de cheval, Point de chameaux et pas de chèvre. Mais ma belle est douce à ma lèvre Comme l’eau pure au fond du val!

Toutes les étoiles sont nôtres Aussi bien qu’au cheik de Biskra, Et j’attends l’heure où Dieu voudra, En gardant les troupeaux des autres.

Mais, les troupeaux du firmament, Les étoiles, à qui sont-elles? Et pour qui sont-elles plus belles Que pour moi--qui vis pauvrement?

Mon sang est rouge dans mes veines, Et--crois bien ce que je te dis:-- Je préfère mon paradis A toutes vos fortunes vaines.

Allah (loué soit le seul grand!) Mettra sur nos tombes voisines Les mêmes chardons pleins d’épines, Si tu suis l’ordre du Koran,

Et l’on verra, sur nos deux tombes, Deux trous, dans la pierre creusés, Où boiront les oiseaux posés, Les passereaux et les colombes,

Car notre destin est pareil, Et Mahomet veut que la pierre Des morts--qu’a lassés la lumière-- Serve aux oiseaux, las du soleil.

LE CIMETIÈRE

Le cimetière où je vivrai De la vie heureuse des choses, Sera plein de lys et de roses: Un jardin touffu comme un pré.

S’il n’a point de roses, n’importe: Il sera plein de hauts chardons; L’herbe folle des abandons Vivra de ma poussière morte.

Il sera, j’espère, pareil A ceux des enfants du Prophète, Où les oiseaux chantent la fête De l’eau, de l’ombre et du soleil.

Là, sur la tombe en pierre blanche, On a creusé pour les oiseaux Deux trous où s’amassent les eaux, Où la tourterelle se penche.

L’Arabe y verse l’eau des puits Quand l’eau du ciel est épuisée: Par ces deux yeux,--pluie ou rosée,-- Les tombeaux regardent les nuits.

Sous l’herbe épaisse qui les voile, On voit, mystérieux et beaux, Dans la nuit briller ces tombeaux Où repose une double étoile.

Le mort semble dire au passant: «Moi, je ne verrai plus l’aurore... Mais tout doit vivre, aimer encore: Oubliez-moi, je suis l’absent!

«Oubliez ceux qui sont des âmes, Vivez, vous qui traînez les corps! Aimez-vous en paix sur les morts, Jeunes hommes et jeunes femmes!

«Vous qui connaissez le désert Où la soif horrible--torture, Donnez aux oiseaux de l’eau pure, Et l’ombre d’un grand chardon vert!»

C’est pourquoi les tombeaux fidèles, Le jour, sont pleins d’oiseaux posés, Et, la nuit, d’un bruit de baisers Et de petits battements d’ailes.

FANTASIA

En avant, mon cheval, aïa! Fantasia!

Les deux tribus vont en découdre. Drus, ondulants comme des blés, Les cavaliers sont rassemblés. On va faire chanter la poudre! Aïa, aïa! Fantasia!

L’une vers l’autre, les deux troupes S’élancent, ayant pris du champ... Elles volent,--se rapprochant!... Crinières, dos, visages, croupes! Aïa, aïa! Fantasia!

Arrivés face à face, halte! Brusquement, on s’est arrêté: Chacun,--son coup de feu jeté,-- Pousse un cri, repart et s’exalte! Aïa, aïa! Fantasia!

Chacun se débat comme quatre. Tromblon, pistolet, mousqueton, Comment donc les recharge-t-on? On est toujours prêt à combattre! Aïa, aïa! Fantasia!

C’est un vrai tableau de la guerre; On se heurte, on se brave, on fuit, On tombe, on hurle. Cris et bruit. On se blesse, mais ce n’est guère! Aïa, aïa! Fantasia!

Cette mêlée en gaîté joue Avec la flamme, avec le fer; Plus d’un fusil, qu’on lance en l’air, --Tout en courant,--retombe en joue: Aïa, aïa! Fantasia!

On se mêle, on reprend du large; Hommes et chevaux sont ardents: Des mains, du pied, avec les dents, On charge, on décharge, on recharge! Aïa, aïa! Fantasia!

On se fusille en plein visage, On se brûle barbe et sourcils; Les moins noirs sont les plus noircis! Les moins braves font du courage! Aïa, aia! Fantasia!

C’est un fourmillement de bêtes. L’une se cabre, l’autre court; L’autre, au galop, s’arrête court!... Les cent autres font des courbettes. Aïa, aïa! Fantasia!

Avec leurs jambes de gazelles, Sous les blancs burnous envolés, Tous les chevaux semblent ailés! Tous les cavaliers ont des ailes!...

En avant, mon cheval, aïa! Fantasia!

LE CADI

Le plus sage se trompe; un enfant le confond; Dieu seul peut être juste: il voit les cœurs au fond; C’est pourquoi la clémence humaine est chose sainte. Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte, Sachant qu’il ne peut pas être juste longtemps, Fût-il sage parmi les sages éclatants. Tel est un bon nageur, si bon qu’on le proclame, Adroit et fort, habile à bien couper la lame, Mais qui seul au milieu des grands flots inconstants, En pleine et haute mer ne nage pas longtemps. On raconte qu’Ali-Shérif était si sage Qu’on le nomma cadi (juge) dans son grand âge. --«C’est pour te faire honneur, ami, dit le sultan, Et pour aider à la justice... Es-tu content?» Mais le sage, frappant du visage la terre, S’écria: «J’ai vécu ma longue vie austère, Juste, dit-on, mais seul!--j’ai respecté la loi... Mais je n’ai point jugé d’autres hommes que moi! Oh! par pitié, grand Dieu! (secours-moi, saint Prophète!) Si j’ai su vénérer la justice parfaite, Épargne la misère à ton vieux serviteur De punir l’innocent, de louer l’imposteur, Et cela pour avoir trop aimé la justice! O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!... Ne me condamne pas à ce terrible honneur!»

Et ce vieillard mourut, exaucé du Seigneur.

EAU DE ROSE

Eau de rose de l’Orient, L’enfant à qui l’on te destine Va t’accueillir, en souriant Avec sa bouche d’églantine. Son doux teint d’ambre, velouté, Est celui de la rose-thé Où court, en ombre purpurine, Le sang même de la beauté, Et toute sa personne fière A, dans ses joyeux dix-sept ans. Cet air de reine du printemps Qu’on voit à la rose trémière.

Va donc, parfum; va, goutte d’eau, Perler sur cette fraîche peau. Comme sur la rose baisée Perle la goutte de rosée. Sois accueillie en souriant... Tu seras pourtant peu de chose, Eau de rose,--pour une rose, Eau de rose de l’Orient.