II
Mon père est mort, j’atteins mon cinquantième hiver; Mais je garde très frais, dans ma vieille mémoire, Le souvenir de ce ruisseau, vivante moire, Qui frissonne et bruit au fond du vallon vert.
Pour vous, qui fûtes bon et qui m’êtes si cher, O mon père, le Christ vous reçut dans sa Gloire; Et, comme, ainsi que vous, j’ai le bonheur de croire A l’immortalité de l’âme et de la chair,
Mon rêve, c’est d’aller, un jour, bientôt, peut-être, Vous retrouver là-haut, auprès du divin Maître, Et de recommencer, comme au bon temps jadis,
(Dieu qui peut tout, peut bien nous permettre ces choses) Nos pêches aux goujons dorés, aux truites roses, Dans quelque merveilleux ruisseau du Paradis.
L’attendrissement a imprégné le poète; le chasseur a mis bas les armes, il ne s’agit plus que de pêche innocente sans crainte de procès verbal.
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Le pays et les gens me faisaient fête. Le village s’animait du va-et-vient de mes hôtes et de mes visiteurs.
Vermenouze était choyé.
Comme pour Flour de Brousso, les amis et voisins du poète avaient fait leur devoir, assuré la publication d’En plein Vent[46]. Ç’avait été un gros succès littéraire. Vermenouze n’était pas indifférent aux louanges qu’il recevait des maîtres à qui il avait fait le service de son livre.
[46] En plein vent (P.-V. Stock, éditeur).
Mais les étés peuvent se prolonger jusqu’à la Saint-Martin: ils ont une fin. Notre Lintilhac ne venait plus faire sa pleine eau dans la Cère, en suspendant «sa moumoute»,--sa perruque--à quelque branche. Les camarades avaient repris le train pour la capitale. On s’installait pour les quartiers d’hiver--lorsqu’un soir, Vermenouze m’arriva tout défait: il quittait Aurillac--et moi, je m’embarquais pour l’Indochine.
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Ce furent les années (1901-1904) où il composa Mon Auvergne. Il me montra le manuscrit avec gêne, j’y allais tout franc comme d’habitude. Son recueil manquait un peu de l’unité qui liait ses précédents ouvrages, patois ou français. Je remarquais surtout les professions de foi trop fréquentes, et banales, qui intervenaient à tout propos. Je trouvais Vermenouze irréductible. Des influences confessionnelles l’avaient encerclé. Cependant Mon Auvergne, sous la réserve des critiques précédentes, montre un Vermenouze d’inspiration élargie et d’envolée plus haute. L’homme vieilli s’est attendri. Dans sa maison natale, entre les siens,--sa mère vivait encore,--il est touché d’une grâce exquise. Il sort moins, craignant de laisser trop seule et inquiète la vieille femme chérie. Il ne chasse et ne pêche plus guère qu’autour de chez lui. Il tisonne, sous la vaste cheminée familiale; sa foi devient plus exigeante. Il m’écrit, au sujet d’un roman projeté en collaboration sur les émigrants cantaliens en Espagne:
Je me mets à votre disposition pour vous fournir tous les renseignements et documents qu’il sera en mon pouvoir de me procurer. Il est même possible que j’écrive quelque chapitre du livre, pourvu que la morale et la religion chrétienne y soient partout respectées!
Ainsi, pour lui, un livre n’est plus un livre, mais une manifestation religieuse et politique. Il mêle la poésie et «les inventaires»; je n’insiste pas. Jouissons seulement des beautés du livre en soi,--sous la typographie fâcheuse et le puéril ex libris de la Revue des Poètes:
Il n’est pas de poète régionaliste qui ait chanté d’une voix plus douce les horizons intimes; sa langue s’est assouplie, comme sa rudesse s’est apaisée:
Ma Mère
Notre logis, sous sa glycine et son tilleul, Égayait les prés verts de sa blancheur riante, Mais la mort vint, qui prit l’aïeule, puis l’aïeul, Et qui bientôt courba, douloureuse et priante,
L’épouse veuve sur un troisième linceul. Et dans cette maison, où mène une humble sente, Ma mère pour toujours s’enferme, vieillissante, Avec le souvenir de ses morts, seule à seul.
Maintenant, elle, aussi, vers Dieu s’en est allée... Mais quand ma lèvre, après que j’ai prié, le soir, Touche les pieds du Christ en bois vétuste et noir,
A la place où son âme un jour s’est exhalée, C’est un peu d’elle encor que j’embrasse à genoux, Sur ce Christ qu’ont baisé tous les morts de chez nous.
En fait, ce n’est que par le ton que Mon Auvergne diffère d’En plein Vent, dont elle répète le plus souvent le thème limité au décor familier, aux scènes du foyer, aux courses dans la montagne, aux pittoresques émigrants.
Mais aux sonnets rigides, parfois d’un réalisme quelque peu pictural, a succédé une poésie, plus affective et repliée, où le sentiment l’emporte sur l’impression, alors que la forme elle-même s’assouplit et se nuance davantage.
LE GRILLON
J’ai pour hôte un grillon à peau parcheminée Et flétrie, à la voix fêlée,--un grillon vieux, Qui, tout l’hiver, durant les longs soirs pluvieux, Tient en éveil l’écho de notre cheminée.
Ce vieillard, qui, peut-être, a connu nos aïeux, Est d’humeur casanière, et vit en cénobite, Laissant à peine, au fond du trou noir qu’il habite, Luire l’émail blafard et poli de ses yeux.
Il boitille en marchant, et n’a plus qu’une antenne, Une sorte de poil qui, sur son front chenu, Tremble ainsi qu’un plumet minuscule et ténu; --Quand il chante, sa voix paraît toujours lointaine.
Paraît toujours lointaine et venir du passé... Et, dans ces chants voilés, tristes comme des plaintes, Il ne sait évoquer que des choses éteintes, Des êtres qui depuis longtemps ont trépassé.
Il évoque, sous le rayonnement des lampes De jadis,--qui ne se rallumeront jamais, Le tranquille sommeil des aïeuls que j’aimais, Et leurs beaux cheveux blancs flottant le long des tempes.
Il dit, le vieux grillon, de son timbre brisé, La mère qui m’aima du seul amour qui dure, Et dont la mort m’a fait une telle blessure Que mon cœur n’en sera jamais cicatrisé.
Et je revois le bon sourire de ses lèvres, Et je songe que les amantes et les sœurs N’ont pas les tendres bras caressants et berceurs, Dont elle enveloppait mes douleurs et mes fièvres.
C’est ainsi que, mélancolique évocateur! Le grillon dit les chers disparus qu’il regrette, Tandis que son antenne unique,--son aigrette, Se dresse sur son front de toute sa hauteur.
Par instants, il se penche au bord de la lézarde Où son timbre enroué sonne, toujours lointain, Et, jusque sur le mur, que la fumée a teint De bistre fauve et d’or rougeâtre, se hasarde.
J’écoute ce grillon, chantre des longs hivers, Et qui, poète et vieux comme moi, me ressemble: Voilà plus de trente ans que nous vivons ensemble, Lui, chantant ses chansons, et moi, faisant des vers.