‹ Au HoggarChapitre 3 sur 8 · II

II

ÉTUDES BOTANIQUES * * * * *

DE LA FLORE DES PAYS CRÉTACICO-TERTIAIRES SUD-CONSTANTINOIS OU DE LA FLORE DU SAHARA ARABE

(Caractères généraux.) * * * * *

La flore des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois a une physionomie à elle.

_Elle est caractérisée par le règne des Salsolacées_ qui sont la note dominante de la végétation, ainsi que par sa relative uniformité et monotonie.

Ces caractères la distinguent nettement de la flore du Massif Central Saharien, ou flore du pays targui, variée, et dans laquelle les Salsolacées jouent un rôle beaucoup moins important, un rôle même effacé.

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Les _espèces essentielles_ de cette flore, répandues en grande abondance, sont principalement :

_a)_ Dans les =ergs=, et presque exclusivement dans les ergs :

Salsolacées : le _Had_ (_Cornulaca monocantha_, Del.).

Graminées : le _Drinn_ (_Arthratherum pungens_, P. B.), le _Sboth_, variété soyeuse.

Polygonacées : l’_Aricha_, 3e forme de _Calligonum comosum_, L’Hérit., l’_Azelle_, 2e forme de _Calligonum comosum_, L’Hérit.

Le _Drinn_ et le _Had_ se trouvent à la vérité plus au Sud dans quelques ergs du pays targui, mais par suite du rôle considérable joué par les ergs dont ces plantes sont l’apanage, en Sahara arabe, ces espèces font plus partie de la physionomie de cette flore, que de celle du Massif Central Saharien, du pays targui ;

_b)_ Dans les =terrains argilo-salés et humides= :

Salsolacées : le _Guetof_ (_Atriplex Halimus_ L.)

Plombaginées : le _Zita_ (_Limoniastrum Guyonianum_, Dur. et var. _Ouarglense_, de Pomel).

Le _Guetof_ se trouve également en pays targui.

Le _Zita_ semble avoir besoin de plus de sel et d’humidité que lui ;

_c)_ Sur les =plateaux calcaires=, dès qu’il y a un peu de sable :

Graminées : le _Sfar_ (_Arthratherum brachyatherum_, Coss. et Bal.) ;

_d)_ Associées, dans les =sols calcaires=, soit sur les hamadas plus ou moins ensablées, soit dans les alluvions sablo-argilo-calcaires des oueds, soit dans les sebka gypseuses :

Salsolacées : le _Baguel_ (_Anabasis articulata_, Moq., var. _elongata_), l’_Agerem_ (_Anabasis articulata_, type), le _Bel-Bel_ (? _Anabasis articulata_, var. ou ? _Salsola tetragona_, Del.).

Légumineuses : l’_R’tem_ (_Retama rtem_, Webb.).

Le _R’tem_ a une affection particulière pour les plateaux calcaires légèrement ensablés et les oueds de hamada légèrement caillouteux et sablonneux.

Je n’ai jamais observé l’_R’tem_ au Sud de la Hamada de Tinghert ;

_e)_ Répandue =un peu partout= sur les plateaux, dans les sables des plateaux, les sables d’oued, les petites dunes et à la base des grandes dunes :

Salsolacées : le _Damran_ (_Traganum nudatum_ Del.).

[Illustration : PLANCHE I.

Pays crétacico-tertiaires. Pâturage à _Damran_ et à _Baguel_, dans une plaine sablonneuse au Sud d’Ouargla]

Gnétacées : l’_Alenda_ (_Ephedra alata_, Decne).

L’_Alenda_ semble plus exigeant de sable que le _Damran_ qui, lui, paraît plus éclectique de goût quant à la nature du sol ;

_f)_ Sur les « =regs= » caillouteux, dans les « _Gassis_ » :

Salsolacées : le _Ressel_ (_Halocnemon strobilaceum_, Moq.).

Graminées : le _Nessi_ (_Aristida plumosa_, L., var. _floccosa_, Batt. et Trab.).

Le _Ressel_ n’apparaît que dans les parties Sud des gassis du Grand Erg Oriental. (Je ne l’ai observé dans le Gassi Touil qu’à partir d’un point situé à 90 kilomètres environ au Nord de Hassi Pujat.)

Le _Nessi_ se trouve ailleurs que sur le reg où il forme des taches dorées ; on le trouve un peu partout ; il pousse après la pluie en touffes vert tendre, puis se conserve longtemps en touffes devenues jaunes.

Ces deux espèces méritaient d’être réunies, associées, car elles sont, en Sahara arabe, à peu près la seule végétation des regs et gassis.

Telles sont les espèces de plantes persistantes qui constituent le fond typique de la flore du Sahara arabe.

C’est cet ensemble qui constitue l’essentiel de la végétation de la plus grande partie de la vaste cuvette (du vaste bassin) crétacico-tertiaire sud-constantinoise.

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Au Sud et au Sud-Ouest, les bords relevés de cette cuvette, le Tademaït et le Tinghert, ont une tendance à avoir une flore individualisée par rapport à cet ensemble.

Il semble que cela soit dû :

1º Au caractère géologique particulier de ces pays de hamada à vallées encaissées dans les calcaires et les argiles, vallées relativement humides et abritées, constituant un milieu, un habitat spécial ;

2º A la situation géographique : latitude plus faible et proximité du pays targui.

C’est une flore de transition.

Dans ces vallées on trouve principalement :

_a)_ Les arbres ou arbustes suivants :

Tamaricinées : l’_Etel_ (_Tamarix articulata_, Vahl), le _Fersig_ (_Tamarix pauciovulata_, J. Gay).

Légumineuses : le _Teleh_ (_Acacia tortilis_, Hayne) ; l’_Rtem_, déjà cité, est particulièrement abondant.

Rhamnées : le _Sedra_ (_Zizyphus Lotus_, Def.) qui est un jujubier.

_b)_ Comme plantes de petite taille dans les fonds humides :

Cucurbitacées : la _Coloquinte_ (_Citrullus Colocynthis_, Schrad.).

Crucifères : le _Chobrock_ (_Zilla macroptera_, Cosson), le _Krom_ (? _Moricandia divaricata_, Cosson et Dur.).

Géraniacées : le _Zemma_ (_Erodium glaucophyllum_, Ait.).

Resedacées : _Randonia africana_, Cosson, _Reseda villosa_, Cosson, etc.

Certaines de ces plantes, les Tamaricinées (qui avec l’Rtem sont à affinités méditerranéennes) entre autres, se rencontrent également dans certaines vallées des plateaux de la région d’Inifel et de Fort Miribel (le bord Ouest de la grande cuvette crétacico-tertiaire sud-constantinoise) dans l’oued Mya et en d’autres rares coins humides et plus ou moins abrités du Sahara arabe.

Mais ce sont les vallées ombreuses du Tademaït et du Tinghert qui sont particulièrement leurs terres d’élection ; c’est là que l’on trouve l’ensemble de ces espèces bien représentées et que l’on est frappé par le cachet particulier de la flore ainsi individualisée dans la flore générale des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois.

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Après les pluies, avec le _Nessi_, une végétation particulière sort du sol et fleurit avec une rapidité stupéfiante : c’est l’_acheb_ (ou « pâturage vert »).

L’_acheb_ est un ensemble de plantes tendres, vertes, gorgées d’eau et en fleur, que la pluie fait sortir du sol comme par un coup de baguette magique ; flore essentiellement éphémère, et qui, vivant par cette humidité fugace, doit vite fleurir et grainer.

L’_acheb_ est en général à base de Crucifères ; par exemple : le _Hennê_ (? _Henophyton deserti_, Cosson et Dur.), _Lehema_ (? _Malcomia aegyptiaca_, Spr.), le _Goulglane_ (? _Savignya longistyla_, Boiss. et Reut.).

Que je rappelle la présence curieuse du _Populus euphratica_, Oliver, dans l’oued Mya, que j’ai constatée après Inifel, aux environs de Sejra Touila — dans mon itinéraire de retour — et celle, intéressante, dans le Sud des Gassis du Grand Erg, du _Hyosciamus Falezlez_, Cosson, ou jusquiame, _Bethina_ en arabe, _Efelehleh_ en tamahak, que j’ai observée à une dizaine de kilomètres au Nord de Hassi Pujat, sur le Gassi, et cette esquisse des traits généraux de la flore des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois, tels qu’ils me sont apparus lors de mon passage dans ces régions, est terminée.

On trouvera plus loin, dans le paragraphe traitant de mon itinéraire, l’énumération des associations principales de plantes essentielles rencontrées de Ouargla à Temassinin.

=Du pâturage et du pâturage en Sahara arabe.=

C’est là un des esclavages du Saharien. On finit par être hypnotisé sur ce point de vue et la « question pâturage » devient rapidement un des sujets de conversation dominant.

C’est que c’est une question vitale.

Le chameau en effet est très résistant, mais à la condition qu’il mange presque tout le temps et que sa nourriture soit celle qui lui plaît.

_On s’expose à des désastres si les chameaux n’ont pas régulièrement chaque jour leurs heures de pâturage._

Car cet animal ne se « refait » pas en cours de route ; tout ce que l’on peut espérer, et encore, c’est qu’il se conserve assez près de sa forme de départ et il faut un pâturage régulier[21] pour le maintenir ainsi à peu près en forme (en supposant naturellement qu’on ne le fatigue pas trop), sinon sa bosse fond, puis ses cuisses, l’animal a l’œil triste, et bientôt il tombe « assel » et vous dit adieu sans se préoccuper du cruel embarras dans lequel il vous met.

Le chameau est difficile quant à sa nourriture, non que les plantes qu’il mange présentent toujours à notre œil humain un aspect bien appétissant, mais il aime une certaine variété et si on abuse de certains genres de pâturages trop longtemps, il erre tristement avec un air distrait et pensif sans sembler songer à la présence des plantes qu’il avalait goulûment la veille ; _il faut donc le mettre en appétit par des changements fréquents si on veut qu’il mange beaucoup et se maintienne en bonne forme_.

Certains ont une nature plus heureuse et sont toujours en appétit, mais ce sont des cas particuliers.

Des considérations de saison et d’état des animaux jouent aussi dans le choix des pâturages ainsi que des considérations d’abreuvage.

Pour qu’un chameau profite des instants qu’on lui donne pour paître, il est préférable qu’il soit nu et qu’il puisse folâtrer à son aise. Quand on le peut, il vaut mieux le laisser sans entraves : il y a beaucoup de fantaisie dans son caractère et il faut qu’il puisse s’y abandonner à ces moments-là ; c’est un grand enfant farceur : il aime aller de touffes en touffes en ne donnant qu’un coup de dent à chacune ; bien souvent il refusera d’une plante qu’on lui offre, pour se précipiter avec un air affriandé vers une autre semblable et de même espèce ; il aime à happer rapidement, et sous son nez, la touffe qu’un camarade se préparait à tondre.

Les chameaux n’aiment pas manger avec la chaleur ; l’été, il faut les faire paître le matin jusqu’à 10 heures ou l’après-midi après 5 heures du soir, ou encore la nuit.

Si le chameau aime des plantes piquantes comme le _Had_ qu’il dévore ainsi qu’un mets velouté, s’il aime des espèces de paquets de verges comme le _Damran_ et l’_Ageran_, bref, si beaucoup de ses mets préférés semblent trouver chez lui de l’affection par suite d’un fond de vice dans sa nature, il a également un goût marqué pour les fleurs les plus délicates, les plus parfumées et les plus charmantes, comme les fleurs d’_Acheb_, de _Teleh_, de _R’tem_, et semble ne pas être insensible, loin de là, à la poésie et à la tendresse de cette nourriture.

C’est une stupeur, la première fois que l’on rencontre de l’acheb, de voir tout ce parterre brillant et éclatant de fleurs délicieuses de grâce et de couleurs, happé goulûment par sa lèvre bavante et dégoûtante de chameau.

En cet animal si inattendu qu’il semble avoir été forgé un jour de distraction, si repoussant qu’aucun art antique ne s’est plu à en reproduire l’image, si abject que d’un commun accord les textes anciens ont en général fait silence autour de lui, je n’en vois qu’une excuse : ses bons yeux doux et profonds.

Des plantes du Sahara arabe, le chameau préfère le _Had_, le _Sfar_, le _Damran_, le _Krom_, en fleurs ou portant ses graines, le _Chobrock_ en fleurs et par dessus tout l’_Acheb_ (ou pâturage vert).

Le _Drinn_, le _Sboth_ et le _Nessi_, quand ils ne sont pas trop secs ou qu’ils portent leurs graines, sont aimés du chameau.

Le chameau mange l’_Azelle_, l’_Aricha_, le _Guetof_, le _Baguel_, l’_Agerem_ et le _Bel-Bel_.

Il ne mange pas l’_R’tem_, sauf ses fleurs, ni l’_Alenda_, ni le _Zemma_, ni le _Falezlez_.

Il n’accepte le _Ressel_ que quand cela lui passe par la tête — et c’est assez rare.

On le voit parfois s’attaquer aux _Tamarix_.

Du _Teleh_ il mange les fleurs et les fruits en tire-bouchon, avec grand plaisir. Les Touaregs, avec les fruits du _Teleh_, font, en les pilant, des pâtées pour les jeunes.

Telle est la valeur des plantes essentielles du Sahara arabe pour l’alimentation des chameaux.

On voit que les Salsolacées sont toutes, sauf le _Ressel_, appréciées du chameau[22].

Ces Salsolacées, ainsi que nous l’avons dit plus haut, sont la dominante de la végétation du Sahara arabe et sont répandues sur d’immenses surfaces, d’ailleurs, chose curieuse, par vastes étendues où souvent l’on ne trouve qu’une ou deux espèces mais en quantité.

On voit ainsi l’étendue considérable de pâturages quasi permanents dont disposent les tribus arabes (Chamba et autres). _C’est là ce qui caractérise ces régions au point de vue pastoral ; c’est la présence de vastes étendues de pâturages quasi permanents de Salsolacées, de vastes plaines où l’on peut vivre à peu près constamment (car là où le chameau vit, l’homme peut subsister en se nourrissant du lait des chamelles et des chèvres)._

Quand les animaux ont tout tondu, on change de camp.

La pluie a aussi une influence sur les déplacements, car dans les régions d’_acheb_ les animaux ont plus de lait, ils ont besoin de boire moins souvent et on s’établit de préférence là où il a plu récemment.

Naturellement, dans ce nomadisme on est l’esclave des points d’eau où il faut faire boire les chameaux régulièrement suivant la saison et la qualité du pâturage de tous les trois jours à tous les huit jours et, en général, les nomades s’établissent près des puits, non seulement pour pouvoir abreuver facilement leurs chameaux mais encore et surtout à cause des ânes, chèvres et moutons qui demandent à boire plus souvent.

Quand il y a beaucoup d’_acheb_ et pas de plantes salées, les chameaux peuvent se passer de boire très longtemps, mais c’est un cas qui se produit surtout en pays targui.

_Ce sont les régions de sable, à_ Had, _qui sont les meilleurs pâturages en toute saison en Sahara arabe._ Puis les étendues sablonneuses à _Damran_.

[Illustration : PLANCHE II.

Pays crétacico-tertiaires. Camp dans les dunes, dans l’_Erg_, près de Hassi el Khollal. Végétation typique d’_Erg_ : 1, _Drinn_ ; 2, _Had_ et 3, _Azelle_.]

_Ce sont les regs des Gassis et les Hamadas non ensablées (à moins qu’il n’ait plu récemment) qui constituent les pays les plus déshérités au point de vue pastoral._

En pays targui, on n’a pas en général ainsi d’immenses étendues de pâturages quasi permanents, mais salés, de Salsolacées. C’est là l’apanage des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois.

On trouvera, dans le paragraphe traitant de mon itinéraire, les plantes composant les pâturages rencontrés successivement d’Ouargla à Temassinin.

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[Note 21 : En l’absence de pâturages il convient, quand l’on peut, de se munir d’_Alef_, de _Drinn_, de _Bechna_ et autres fourrages.]

[Note 22 : Mais étant salées elles obligent à faire boire les chameaux souvent.]