‹ Au HoggarChapitre 7 sur 8 · III

III

ÉTUDES ZOOLOGIQUES * * * * *

=De la faune dulcaquicole du pays targui.=

Au point de vue zoologique, le Massif Central Saharien est intéressant par sa faune dulcaquicole ; alors que les pays crétacico-tertiaires ne possèdent pas en général (en dehors des oasis) d’eaux permanentes en surface, le Massif Central Saharien avec ses vallées profondes, ses eaux totalisées plus ou moins dans les lits de ses vallées et ses seuils de retenue, présente en un certain nombre de points des petites mares permanentes.

Chose curieuse étant donné l’éloignement actuellement réciproque de ces mares et leur éloignement global d’autres milieux dulcaquicoles, ces points d’eau possèdent une faune aquatique complète.

Au premier abord l’on peut remarquer d’abondants _insectes_ d’eau ; les _Dytiscides_, les _Gyrinides_, les _Hémiptères-Népides_ (_Noctonètes_ et autres) sont nombreux.

A citer particulièrement pour les insectes aquatiques les points d’eau d’Entenecha, de Tahara, d’In-Ebeggi et d’Ens-Iguelmamen, dans le Tifedest, d’In-Ebeggi, dans l’Anahef, de Tin-Eselmaken, dans les Tassilis.

Un examen plus attentif permet de reconnaître, outre la présence des larves de ces animaux et de larves de moustiques, celles de _Vers_.

Enfin l’on a la, surprise de trouver parfois des _Poissons_ en abondance ; dans la mare permanente de Tin-Eselmaken, près d’Amguid, en particulier j’ai eu l’occasion d’observer la présence de nombreux poissons dont certains atteignaient une taille de 30 centimètres environ ; je suis arrivé à en capturer deux qui ont été déterminés par le docteur Pellegrin, du Museum[75] ; ce sont deux exemplaires du _Barbus biscarensis_ Boulenger, des environs de Biskra.

Une autre espèce de barbeau, le _Barbus Deserti_ Pellegrin, a été récoltée dans la mare d’Ifedil, dans les Tassilis également, associée à l’espèce précédente et décrite par le Dr Pellegrin ; il est probable que cette espèce existe également à Amguid.

Tels sont les deux points du Massif Central Saharien où la présence des poissons a été reconnue avec certitude et les espèces déterminées.

Ces barbeaux se rencontrent certainement en d’autres mares permanentes du Tassili de l’Ajjer, en particulier probablement dans l’oued Mihero ; les Touareg m’en ont signalé également dans l’Emmidir (dans un aguelmam de l’oued Arak).

Ils se rencontrent peut-être également dans le Pays cristallin.

Foureau a signalé des _Clarias_ (Siluridés) dans les Tassilis de l’Ajjer ; je n’en ai point rencontré et je me demande s’il n’y aurait pas eu confusion.

Les Touareg ne mangent pas les poissons sous prétexte qu’ils sont impurs, se nourrissant, disent-ils, d’excréments !

C’est la même raison qui leur fait ne pas manger de poulet (disent-ils) ; mais il se peut qu’il y ait plutôt dans ces coutumes une cause ancienne religieuse.

Si l’on examine ces eaux avec une grande attention on y trouve de nombreux _Crustacés_ de petite taille ; j’ai observé en particulier la présence de _Branchipus_ en trois aguelmams différents : l’un près de Tin-Edness, vers 900 mètres d’altitude, dans lequel ils étaient très nombreux ; l’autre dans le Telleret’ba, vers 1.500 mètres d’altitude, le troisième dans l’oued Ens-Iguelmamen (au pied de la gara Ti-Djenoun).

Les _Batraciens_ ne sont pas absents : le Cne Cortier a recueilli la _Rana mascareniensis_ D. B. (déterminée par le Dr Pellegrin) dans la mare d’Ifedil ; il est vraisemblable que d’autres espèces sont répandues dans le Massif Central Saharien ; j’ai observé de nombreux tétards en divers points d’eau, mais en particulier dans l’oued Terroummout, la partie amont de l’oued Tamanrasat où, chose curieuse, ils étaient là répandus en abondance dans des flaques d’eau laissées par la « venue » récente de l’oued (un aguelmam permanent placé en amont permet, je crois, d’expliquer ce curieux peuplement) et à Idelès où les grenouilles pullulaient quand j’ai passé.

La présence de Batraciens est aussi étonnante que celle de Poissons au Sahara.

Enfin, c’est une chose fort surprenante que la présence de _Crocodiles_ en pays targui (car là le peuplement par l’intermédiaire des pattes d’oiseaux n’est guère vraisemblable).

C’est au Cne Nieger que revient l’honneur d’avoir permis la détermination de l’espèce exacte de ces crocodiles déjà signalés par Duveyrier et de Bary.

C’est le _Crocodilus niloticus_ Lour., des grands fleuves africains (déterminé par le Dr Pellegrin).

Les Touareg m’ont souvent d’ailleurs signalé l’existence de crocodiles dans des aguelmams des Tassilis (en particulier dans celui de l’oued Mihero).

Il semble avoir existé plus à l’Ouest, car au Sud de Tiounkenin, dans l’Emmidir, se trouvent deux aguelmams permanents[76], les plus grands et les plus profonds que j’ai vus au Sahara, et, paraît-il aussi, plus vastes et profonds que les plus avantagés à ce point de vue, des Tassilis de l’Ajjer : ce sont les aguelmams Afelanfela (ou Deïtman) ; mes Touareg me déclarèrent qu’il y avait là un grand crocodile et qu’il avait même le meurtre du grand-père de l’un d’eux à son actif (!) ; je m’empressai de me rendre à cet endroit ; je constatai la présence des aguelmams en question mais pas de leur hôte terrible, ni de traces quelconques qu’on puisse lui attribuer ; je n’allai point cependant jusqu’à tenter l’expérience de l’appât, en me permettant de nager dans ce lac ainsi que ce m’était un plaisir dans les autres aguelmams ; mes Touareg ayant mis tout leur talent de persuasion à me convaincre que ce n’était pas prudent.

Il semble que ce vieux crocodile solitaire soit mort, car les témoignages de mes Touareg étaient très précis et comme eux je ne doute pas qu’un crocodile ait pu vivre là : la taille de ces aguelmams, leur profondeur, leur richesse en algues et plantes aquatiques, leurs alentours à végétation exubérante, permettent très bien d’imaginer qu’il pût en être ainsi.

Le capitaine Duprè m’a dit avoir trouvé une mâchoire de crocodile en un point d’eau des Tassilis de l’Ajjer.

Telle est la physionomie générale de la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; on voit que les groupes aquicoles principaux : Poissons, Reptiles, Batraciens, Crustacés, Vers, etc., y sont représentés.

Cette faune aquatique[77] mériterait des recherches suivies[78], entre autres l’exploration systématique des mares permanentes et quasi-permanentes, peu nombreuses d’ailleurs, du Massif Central Saharien, en particulier _dans les Tassilis de l’Ajjer_ des mares d’Ifedil, de Mihero, de Taragaïn (dans l’oued Iskaouen), de l’oued In-Tmanahen et de Tin-Eselmaken ; _dans l’Emmidir_, des mares d’Afelanfela (ou Deïtman, près de Tiounkenin), de l’oued Arak ; _dans le Pays cristallin_, des mares de Tin-ed’ness (Edjéré), du cirque intérieur du Tellerteba (Anahef), du Tala-Malet, de l’oued Terrinet (près d’Idelès, beaux marécages), de Tahara (Tifedest), de l’oued Ens-Iguelmamen (Oudan) — particulièrement des mares du Tifedest-ta-Mellet et de l’Oudan.

Que penser de la présence d’une faune dulcaquicole complète, avec Poissons, Reptiles et Batraciens, localisée dans les rares mares permanentes du pays targui, isolée au milieu du Sahara, _sinon que c’est un héritage des temps humides, une « faune résiduelle »_.

_C’est dans cette fin que nous avons cru devoir faire cette petite mise au point zoologique malgré qu’elle ne contienne que quelques précisions nouvelles._

Quant à dégager les caractères propres, les éléments originaux et particuliers de cette faune résiduelle, ses relations et échanges passés avec le voisinage, c’est ce qu’il est encore impossible de faire, étant donné les précisions encore peu nombreuses que l’on en a[79].

On peut tout de même indiquer, ce qui est logique, que ses relations se sont faites probablement surtout par versants, que la ligne de partage des eaux a une grande importance à ce sujet, ce qu’indique la présence du _Barbus biscarensis_ ou barbeau de Biskra à Tin-Eselmaken et à Ifedil, c’est-à-dire justement sur des points du réseau hydrographique ancien qui relèvent de la région des Chotts comme l’oued Biskra.

Il est difficile de déterminer si ce poisson est de passé plutôt ahaggarien que zibanais.

Nous nous bornons à cet exposé sur la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; au point de vue zoologique c’est ce qui nous paraît le plus intéressant à signaler pour le moment dans ces pays et, d’autre part, le reste nous entraînerait hors des proportions imposées à ce travail.

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[Note 75 : Par l’intermédiaire de M. le Profr Leger.]

[Note 76 : Probablement alimentés par une source importante, comme un bouillonnement en surface semble l’indiquer.]

[Note 77 : La flore aquatique aussi d’ailleurs.]

[Note 78 : J’avais fait des recherches dans ce sens et je me promettais de présenter, comme suite de mon expédition, une étude détaillée de la faune dulcaquicole du Sahara central ; malheureusement les matériaux recueillis dans ce but ont été victimes d’accidents dus à la malveillance, qui me privent de la possibilité de présenter cet ensemble qui eût été intéressant par sa nouveauté.]

[Note 79 : Et que malheureusement par suite des incidents signalés précédemment je n’ai pu rapporter.]