‹ Au pays de CocagneChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIII

LA LÉGENDE DE SAINTE DÉVOTE

Il ne ferait pas bon en rire devant les Monégasques, pas plus que devant les Corses, d’ailleurs, car je faillis, l’été dernier, avoir maille à partir avec un honnête bandit de _Pietra di Verde_ parce que je souriais des vœux qu’il adressait à la sainte, dont la chapelle s’élevait dans un chemin désert en un coin du maquis.

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Je ne veux donc pas quitter Monaco sans parler de la pieuse légende qui se rattache au patronage de cette élue du paradis.

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En ce temps-là, comme dit l’Évangile, à l’instigation de Galerius, Dioclétien commença ce qu’on appela depuis l’_ère des martyrs_. Il faut dire aussi que les Chrétiens devenaient envahissants. Suivant la coutume de tous les fanatiques, sectaires politiques ou religieux, ils prétendaient imposer leurs convictions, et faire le bien des gens malgré eux. En pays corse, terre de têtes exaltées, leur propagande était extrême, et leurs moyens de persuasion menaçaient de devenir violents. Je l’ai déjà dit, l’Histoire est à refaire. Malheur aux vaincus! En tout martyr, il y a, parfois, l’étoffe d’un bourreau. Donc, la vieille société, sapée de toutes parts, se défendait de son mieux, comme la nôtre se défend actuellement, contre le formidable inconnu qui se prépare à la démolir. Un proconsul, préfet à poigne d’alors, fut expédié en Corse, muni d’ordres sévères et de pleins pouvoirs. Et, comme les fonctionnaires du dernier Empire, il commença l’œuvre d’épuration. Pas plus que les agents spéciaux de Napoléon III, il n’épargna les perturbateurs de l’ordre établi, qui est toujours, comme on le sait, le bon ordre. Sitôt pris, sitôt pendu.

Une jeune fille de la montagne, qui portait le nom prédestiné de _Dévote_, traquée par des légionnaires, leur échappe à grand’peine et court se réfugier chez le sénateur romain Enticus, homme docte et sage, quoique païen. Non seulement Dévote comptait à peine seize printemps, mais elle était jolie à ravir et possédait une paire d’yeux comme on n’en voit qu’en Corse. Je vous laisse à penser si le sénateur reçut la fugitive à bras ouverts.

Et, non content de lui donner asile, la légende rapporte qu’il se laissa convertir. Instruit du fait, le préfet à poigne le somma de lui livrer la belle aux lèvres si persuasives. Peut-être voulait-il aussi essayer de son éloquence. Enticus, comme bien vous le pensez, refusa avec indignation. N’osant le faire mettre à mort directement à cause de son influence, l’homme de Dioclétien lui envoya sournoisement son cuisinier ordinaire, initié dans l’art qui rendit célèbre l’empoisonneuse Canidie; il mêla adroitement quelques herbes choisies à un pâté d’anguilles, qui firent lestement passer Enticus de vie à trépas, et privèrent du coup Dévote de son sénateur.

Elle paraît devant le préfet à poigne, qui lui ordonne de sacrifier sur-le-champ aux dieux de l’Olympe, à commencer par le dieu Priape.

«Jamais! répond la fière jeune fille. Vos dieux ne sont qu’idoles de pierre et de bois!

--Heu! heu! ricana le proconsul, le dieu Priape n’est pas de bois.

--Tu me fais horreur, riposta Dévote.

--Elle blasphème, s’écrie le proconsul, irrité; et il lui fait casser les dents à coups de cailloux. Puis, jambes et poings liés, il ordonne qu’on la traîne sur des rocs aigus; mais, tandis que son corps se déchirait et laissait des traces sanglantes, la jeune martyre accuse devant la foule avide, son bourreau d’avoir assassiné Enticus.

C’est alors que le Romain, de plus en plus furieux, la condamne à être attachée à la queue d’un cheval, qu’on lance, affolé, par les chemins rocheux.

Et le peuple atterré vit l’âme de la vierge s’échapper sous forme de colombe, et monter tout droit au ciel. La nuit même deux prêtres de Jésus, blottis dans une caverne, où ils attendaient des jours meilleurs, reçurent la visite d’un ange qui leur ordonna de transporter hors de l’île le corps de la jeune fille, que le proconsul destinait au bûcher. Les deux prêtres, aidés d’un matelot, nommé Gratien, s’emparèrent du corps, l’embaumèrent avec des fines herbes, le placèrent dans une barque, et firent voile pour l’Afrique.

Un vent contraire les poussa vers le Nord; la mer grossissait, la barque prenait eau, les prêtres priaient, et le marin, harassé de travailler seul, s’endort. Alors lui apparaît l’âme de la jeune vierge:

«Lève-toi, matelot, dit-elle. Le vent s’est apaisé, la mer calmée, ton esquif n’est plus battu par les vagues. Veille avec tes compagnons, et quand une colombe sortira de ma bouche, suis-la, et où elle s’arrêtera tu déposeras mon corps.»

Gratien s’éveille, secoue les prêtres, qui marmottaient toujours, ne mettant guère en pratique le précepte: «Aide-toi, le ciel t’aidera».

«Assez d’_oremus_, il s’agit de veiller au grain, ou plutôt à la colombe. Ouvrez l’œil, et le bon!

On approchait de terre, et bientôt une petite colombe blanche sortit d’entre les lèvres tuméfiées de la pauvre Dévote. Elle s’éleva dans les airs et se dirigea vers un endroit appelé en grec Monosoïkos, en latin Singulare, en provençal Mounèque et en français Monaco. Après avoir tournoyé quelque temps, cherchant, sans doute, une bonne place, elle s’arrêta dans la vallée étroite des Gaumates. Le matelot Gratien et les deux prêtres y ensevelirent la martyre; et la preuve c’est qu’on y construisit une chapelle, qu’il est loisible à tous d’aller voir.

Cet événement arriva le seizième jour des calendes de février, c’est-à-dire le 27 janvier de notre ère.

Et voilà comme quoi sainte Dévote est la patronne de Monaco.

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En 1640, Honoré II, qui chassa les Espagnols de son rocher, pour le mettre sous le protectorat de la France, fit frapper des monnaies de billon, des florins gros et des patards dont le revers porte l’image de la sainte. En 1720, on retrouve le même type sur des monnaies de cuivre. Ce qui atteste l’estime dont elle jouit dans la population.

En Corse, la victime du féroce et cynique proconsul ne fut pas oubliée; son souvenir était même si vivace qu’en 1757, lorsque Paoli leva l’étendard de l’indépendance, il créa sous ses auspices un ordre de chevalerie.

_Chevalier de Sainte-Dévote_! En ce temps de chasse aux décorations, voilà un titre qu’on devrait rétablir; il stimulerait les hésitants, et encouragerait les tièdes en matière de foi. On verrait décupler le nombre des fidèles.