CHAPITRE V
UNE SUPERSTITION
Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable pour désigner cette croyance, chère à tant de démocrates, qu'en encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques, scientifiques et littéraires, on améliore l'humanité. Comme je l'ai rappelé, c'était là une des marottes de Victor Hugo. C'est également celle qu'agitent le plus volontiers nombre d'universitaires à qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit perdre le sens du réel.
Après la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand sérieux: «C'est le maître d'école allemand qui a préparé les victoires de nos ennemis; imitons les, répandons à flots l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine.
Un demi-siècle a passé; on a établi l'instruction obligatoire; les intelligences prolétaires et paysannes ont été triturées par de zélés pédagogues. Résultat: non seulement nous n'avons pas reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumières n'a point modifié la mentalité du grand nombre. Chez beaucoup, rien de persista de l'instruction reçue à l'école. Pour preuve, l'examen que l'on impose aux recrues à leur entrée dans les régiments. On a publié plusieurs de ces interrogatoires et l'on sait quelles réponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire contemporaine. Quant à la géographie, quant à la morale, même quant à l'orthographe, -- néant. Les enseignements des livres et des maîtres avaient traversé ces têtes comme l'eau traverse les mailles d'un crible en n'y laissant qu'un résidu de vocables dénués de sens.
Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur inculqua que jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la France tâtonnait dans les ténèbres et gémissait, affreusement misérable, sous l'oppression des rois et du clergé, comme on leur affirma que la Révolution les avaient émancipés, ils en ont conclu qu'étant des hommes libres, ils ne devaient tolérer aucun joug; et ils ont couru au socialisme révolutionnaire comme le fer court à l'aimant.
N'y a-t-il point là une démonstration évidente de cette banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua de faire lapider Brunetière par la postérité des Jacobins?
· · ·
Il y a quelques temps, je pensais à ces choses et je ne pouvais m'empêcher de sourire en me remémorant une chanson de café concert en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique:
_Un peuple est fort quand il sait lire,_ _Quand il sait lire, un peuple est grand!..._
Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple français sait lire -- ou à peu près. Est-il devenu plus fort? Non, car il se traîne, comme un faible bétail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui le dupent.
Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand elle abandonne l'ambition de s'affirmer la première de toutes, sous prétexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien être notre cas.
Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste, la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé: _Les Ouvriers._
Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après Florian. -- Seulement je crois que les gars de Charonne et de la Villette ne s'y reconnaîtraient guère.
Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci: prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan de _la chaussette à clous_ et de _la machine à bosseler_, apprenez-lui l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les perfections.
Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur, intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et voici la façon dont il s'exprime:
_Je dessine chez moi, je vais dans les musées,_ _Je suis les cours publics; il s'en fait à foison!_ _J'apprends tant bien que mal à forger ma raison._
_À quoi sert d'habiter une pareille ville_ _Si c'est pour y moisir comme une âme servile?_ _Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux,_ _Des choses de l'esprit m'a rendu curieux._
_Puis on veut être utile, étant célibataire:_ _J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire..._
Ainsi ce cher garçon -- qui sait lire -- formé par une mère -- qui savait lire -- estime que pour un célibataire l'idéal c'est le secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques ils firent dans le chemin de la vertu!
Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade. À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des célibataires -- et sans doute la présidence à des hommes mariés. À moins que le poète -- cela semble ressortir aussi de l'inversion - - n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas dire plus.
Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là.
Et le graveur lui répond lyriquement:
_... j'ai lu!_ _Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire_ _Est encore un esprit qui parle et qui respire._ _La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoir_ _Que pour la reconnaître il suffit de la voir! ..._
Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en un style attrayant; 2° que la vérité -- laquelle? religieuse? sociale? scientifique? il ne le dit pas -- s'impose à tous, sans effort, dès qu'elle se révèle.
Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes _quand même_ qui, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre pauvre nature...
Le nommé Marcel continue:
_Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche,_ _Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!_ _Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir;_ _Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;_
_Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale,_ _Elle imprime au visage une marque fatale!_ _Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé;_ _Mais quiconque sait lire est un homme sauvé._
On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est une lacune.
Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche le visage des illettrés?
J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B. Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front.
Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est, pour le moins... audacieuse.
Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi imprudemment confiantes... Les livres nous apprennent toutes les façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale (et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître les innombrables et contradictoires explications que d'autres hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique. Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères «illettrés», pour parler comme les statistiques... Un ouvrier comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque, _l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel, ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche, violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé. Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que M. Manuel lui attribue...»
On ne saurait mieux dire.
Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron, aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est la fête de sa mère -- qui sait lire, qui lui donna le goût de la lecture. -- Ce pourquoi il l'appelle «la sainte».
Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie. M. Manuel -- qui est, je crois, israélite, ne préconise point la pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte.
Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière -- puisqu'elle sait lire -- qui nourrit de son travail son petit frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel afin de conclure le mariage.
Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire de Marcel:
_La beauté de la femme est l'oeuvre du mari._
Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à lire.
Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble. Si c'était lui!
Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. -- C'est M. Morin, le patron d'Hélène... et c'est aussi le mari de «la sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à l'usage des drames pédagogiques.
Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux coups de couteau puis a pris la fuite.
Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi fréquentait-il les mastroquets?
Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-même qui nous l'apprend:
Je n'ai jamais connu le chemin de l'école!
L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire que le comptoir des marchands de vins.
Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque -- elle a lu tant de livres! -- elle résista aux suggestions de la misère, trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires, puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de sociétés vertueuses que nous savons.
Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus. Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre, philanthrope.
Comment s'opéra cette transformation?... Oh! c'est très simple: dans l'intervalle, Morin avait appris à lire.
Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses. Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._
· · ·
Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à fait baroque.
Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience, que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts, qu'on la rend meilleure.
Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution, persuadés, -- en bon matérialistes -- que l'homme est un animal perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel. C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient, que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain, nous serons tous des dieux!...
L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le sang.
Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans la charité, elle s'efforce de les éclairer.
Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou bien, tristes fous ignorant que l'Église _ne peut pas périr_, ils se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront leur conscience.
L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu, l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier...