IV
Georges s'appuya à la devanture et me dit:
-- Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?
-- Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment, d'augmenter le désordre.
Il rêva quelques instants puis il reprit: -- Oui, n'est-ce pas, la tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge d'or sur la terre.
C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité. Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me tenait si fort l'intellect que je répondis: -- Et pourquoi pas?
Georges éclata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le sang, et poursuivit: Ah! poète, tu te vois déjà roucoulant sous les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiéter de la pâture ni du terme. Et bien, moi, je me f... de vos églogues et j'ai bien autre chose en tête.
-- Et quoi donc?
-- La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en finir avec cette existence odieuse où l'homme ne se hausse à la conscience des phénomènes que pour souffrir.
-- Que veux-tu donc?
-- Rien, plus rien!
Ébahi, je le regardai. En effet, c'était la première fois que je rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis à nu, celui qui, propulsé par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrêmes conséquences la doctrine née de la Révolution, cultivée, épanouie au dix-neuvième siècle, aboutie aujourd'hui à sa floraison suprême: le culte de la Mort sous couleur de liberté intégrale.
-- Et les moyens, dis-je.
Il eut un geste de souffrance! -- Je ne sais pas... Tout viendra en son temps. Mais en attendant, détruisons, détruisons!
Ses yeux semblaient des brasiers noir et or. À le considérer, j'avais peur, _j'avais froid._
Je crus trouver un argument: -- Tuerais-tu les femmes?
-- Oui!...
-- Tuerais-tu les enfants?
-- Oui!...
Je tressaillis d'horreur et je m'écartai de lui.
Georges s'aperçut de ma répulsion: -- Ah! dit-il, vous êtes tous des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table rase. Et pourtant, quelle beauté! l'individu devenu tellement libre, tellement dieu, qu'il conçoit la nécessité d'arrêter à jamais l'évolution au point où il est parvenu.
Il se mit à rire du même rire poignant et cracha encore du sang... Je ne puis dire ce que j'aurais répliqué. Ce n'était plus un homme que j'avais devant moi; c'était je ne sais quel être ténébreux qui m'entraînait dans la grande épouvante.
Heureusement mon envoyé aux compagnons de la rue Mouffetard revint à ce moment.
-- Ça y est, camarade, me dit-il, tous seront là pour l'attaque de la Préfecture.
Avant que je pusse lui répondre, Georges posa sa main décharnée sur mon bras et me dit: -- Tueras-tu ce soir?
-- Autant que possible, non, répondis-je.
C'était vrai; même au temps de mes pires égarements révolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang versé. D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir.
Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: -- Moi, je tuerai...
-- Et qui donc?
-- Le premier venu.
-- Et s'il est innocent?
Il ricana de nouveau. -- Te rappelles-tu le mot d'Émile Henry à son procès? _Il n'y a pas d'innocents._ Je pense comme lui...
De ce coup, sous prétexte de m'entendre avec mon émissaire, je m'écartai définitivement et, sans prendre congé de Georges, je traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de dédain, et pourtant il y avait dans ses prunelles comme une détresse infinie...
Le soir, à l'assaut de la Préfecture, je reçus d'un sous-brigadier de la garde à pied, un coup de baïonnette dans l'épaule gauche qui, par la grâce de Dieu, me mit hors de combat.
Puis le ministère fit venir soixante mille hommes de troupe dans Paris. Et la grand'ville frémissante rentra sous le joug des parlementaires.