‹ Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûrChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE III - I

CHAPITRE III - I

UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES

Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas à l'Église catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en cette île de Jersey où, selon l'expression de Veuillot, il représentait si bien «Jocrisse à Pathmos», il se donnait des séances de spiritisme dont le fidèle Vacquerie, Lesclide et d'autres nous ont rapporté les péripéties.

Le poète lui-même en parle dans son livre sur William Shakespeare où; selon sa coutume, il mélange, en une effarante salade, les pires absurdités aux vues les plus grandioses -- le tout relevé d'une moutarde de vocables hétéroclites.

«Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas», disait Napoléon. Chez Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses poèmes, d'une strophe à l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe à son voisin.

Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé: _le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question. «Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!»

Puis quelques citations -- bien choisies d'ailleurs -- et un point, c'est tout.

Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur.

Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce désordre chatoyant que fut le romantisme.

C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume: _Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr d'hilarité.

Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est originairement bon; ce sont les institutions sociales et religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler, comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des anarchistes. -- Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle _Enquête sur la Monarchie_, «qu'ils ne formaient que des anarchistes ou des dilettantes».

Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle, incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui cherchaient un lien entre toutes ces incohérences.

En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète découvre Dieu dans un pied de table.

À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus- Arlequin qu'il est le moins cocasse.

Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres et la guerre sera pour jamais abolie. -- Au vingtième siècle, il n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si longtemps pour constituer les États-unis d'Europe...

Et forces sottises du même acabit dont les d'Estournelles de Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pâture pour le pourlèchement de la Franc-Maçonnerie.

La seule prédiction de Hugo qui se soit réalisée c'est celle où il annonce les aéroplanes. Encore les décrivait-il comme des sphères de cuivre.

Mais on n'en finirait pas s'il fallait énumérer toutes les folies où se dispersa ce grand poète difforme que Henri Heine avait si justement qualifié «un beau bossu».

Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des sacrements et des mystères de l'Église, qui mange du prêtre comme le ferait un Homais gargantuesque, cherche à établir le bien-fondé de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'Égypte et les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apulée. Enfin il cite, avec dévotion, certains trépieds de Dodone qui, paraît-il, entraient en danse au commandement des hiérophantes. Puis il conclut: «Dieu est là...»

Dieu, je ne crois pas, mais -- _un Autre_ fort probablement.