XIV
TASIO LE FOU OU LE PHILOSOPHE
L'étrange petit vieux vaguait distrait par les rues.
C'était un ancien étudiant de philosophie qui, pour obéir à sa vieille mère, avait abandonné ses études, bien qu'il ne manquât ni de moyens ni de capacités; sa mère était riche et l'on disait qu'il avait du talent. La bonne femme craignait que son fils ne devînt un savant et oubliât Dieu, aussi lui donna-t-elle à choisir entre devenir prêtre ou quitter le collège de San José. Lui, qui était amoureux, prit ce dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d'une année, il chercha une consolation dans les livres et, par eux, se délivra de la tristesse, de la gallera et de l'oisiveté. Malheureusement ses études l'absorbèrent à l'excès, ses achats de livres furent trop répétés, sa fortune dont il délaissa le soin se fondit peu à peu et un jour vint où il se trouva complètement ruiné.
Les gens de bonne éducation l'appelaient Don Anastasio ou Tasio le philosophe; les autres, qui formaient la majorité, Tasio le fou, à cause de ses idées peu communes et de l'étrange façon dont il agissait envers ses concitoyens.
Comme nous l'avons déjà dit, la soirée menaçait d'une tempête; quelques éclairs illuminaient de leur lumière pâle le ciel couleur de plomb, l'atmosphère était pesante et l'air extrêmement chaud.
Le philosophe Tasio paraissait avoir oublié déjà le crâne de sa chère morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.
Arrivé à la porte de l'église il entra et, s'adressant à deux petits garçons, l'un de dix, l'autre de sept ans environ:
--Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mère vous a préparé un dîner de curés.
--Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures, señor! répondit le plus âgé. J'attends de toucher ma paye pour la donner à notre mère.
--Ah! et où allez-vous?
--A la tour, señor, sonner les cloches pour les âmes!
--Vous allez à la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas des cloches pendant l'orage.
Puis il sortit de l'église, non sans avoir regardé avec pitié les deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.
Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:
--Maintenant, je serais désolé que la foudre tombât.
Et, la tête basse, il s'en alla pensif vers les alentours de la bourgade.
--Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoudé à une fenêtre.
Le philosophe leva la tête et vit une figure, paraissant âgée de trente à trente-cinq ans, qui lui souriait.
--Que lisez-vous là? demanda Tasio en montrant un livre que l'homme tenait à la main.
--C'est un livre d'actualité: Les peines que souffrent les âmes bénies du Purgatoire! répondit l'autre toujours souriant.
--Hombre, hombre, hombre! s'écria le vieillard sur des tons de voix différents, et il entra dans la maison; l'auteur doit être un homme bien malin.
En haut de l'escalier, il fut reçu amicalement par le maître de la maison et sa jeune femme. Lui s'appelait D. Filipo Lino et elle Da. Teodora Viña. D. Filipo était le lieutenant principal des cuadrilleros [61] et le chef d'un parti presque libéral, si l'on peut lui donner ce nom, et s'il est possible qu'il y ait des partis dans les pueblos des Philippines.
--Avez-vous rencontré au cimetière le fils de D. Rafael, qui vient d'arriver d'Europe?
--Oui, je l'ai vu comme il descendait de voiture.
--On dit qu'il y allait chercher le tombeau de son père... Le coup doit avoir été terrible!
Le philosophe haussa les épaules.
--Ne vous intéressez-vous pas à ce malheur? demanda la jeune femme.
--Vous savez que j'ai été l'un des six qui ont accompagné le cadavre, c'est moi qui me présentai au capitaine général quand je vis qu'ici tout le monde, même les autorités, se taisait devant la profanation dont il avait été victime; et vous savez que je préfère honorer un homme que j'estime pendant sa vie qu'après sa mort.
--Alors?
--Vous savez, señora, que je ne suis pas partisan de la monarchie héréditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mère m'a transmises, je pense un peu comme les Chinois: j'honore le père pour le fils, non le fils pour le père. Que chacun reçoive la récompense ou le châtiment de ses oeuvres, mais non pas de celles des autres.
--Avez-vous commandé une messe pour votre défunte épouse, comme on vous le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.
--Non! répondit le vieillard en souriant.
--Quel malheur! s'écria-t-elle avec un véritable chagrin; on dit que jusqu'à demain dix heures les âmes vaguent libres, attendant les bonnes oeuvres des vivants, et qu'une messe dite ces jours-ci équivaut à cinq les autres jours de l'année ou même à six, comme disait ce matin le curé.
--Holà! c'est-à-dire que nous avons un délai gracieux dont nous devons profiter?
--Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne croit pas au Purgatoire.
--Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se soulevant à demi sur son siège. J'y crois tellement bien que je sais même quelque peu son histoire!
--L'histoire du Purgatoire! s'exclamèrent, pleins de surprise, les deux époux. Voyons! racontez-nous la?
--Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes à son intention, ne parlez-vous pas des peines qu'on y souffre? Bon! voici qu'il commence à pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer, répondit Tasio; et il médita un moment.
D. Filipo ferma le livre qu'il avait à la main, Doray s'assit près de lui, disposée à ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait dire. Celui-ci commença ainsi:
--Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de N.-S. Jésus-Christ; il devait être au centre de la terre, selon le P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d'après le moine dont nous parle le P. Girard. Mais l'endroit est ici ce qui importe le moins. Eh bien, qui donc brûlait dans ces feux allumés depuis le commencement du monde? Car la philosophie chrétienne nous prouve leur existence très ancienne, puisqu'elle nous dit que Dieu n'a plus rien créé après qu'il se fût reposé.
--Le Purgatoire pourrait avoir existé in potentia, mais non in actu! objecta le lieutenant.
--Très bien! Cependant je vous répondrai que quelques-uns en ont eu connaissance comme existant in actu; l'un de ceux-là fut Zarathustra ou Zoroastre, qui écrivit une partie de l'Avesta et fonda une religion qui a certains points de contact avec la nôtre; ce Zarathustra, selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jésus-Christ.
Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d'Hermipos, et d'Eudoxe, le croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu'il en soit ce que l'on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d'une espèce de Purgatoire et donnait les moyens de s'en délivrer. Les vivants pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché, en récitant des passages de l'Avesta, en faisant de bonnes oeuvres, mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu'à la quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à l'accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent l'occasion d'un grand commerce et exploitèrent
«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem, il paraît que c'était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances, le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée, par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble à notre Purgatoire, bien qu'il faille tenir compte de la différence des religions.
Un éclair, suivi d'un retentissant coup de tonnerre, fît lever la tête à Doray qui dit en se signant:
--Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite et allumer les chandelles de pardon.
La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit, tandis qu'il regardait s'éloigner la jeune femme:
--Maintenant qu'elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet plus raisonnablement. Doray, bien qu'un peu superstitieuse est bonne catholique et je n'aime pas arracher la foi du coeur; une foi pure et simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls s'y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l'idée du Purgatoire est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l'union entre ceux qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande pureté de vie. Le mal est dans l'abus qui s'en fait.
Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette idée qui n'existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni Moïse ni Jésus-Christ n'en font la plus petite mention et l'unique passage que l'on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la Sainte Église Catholique ne l'admit que longtemps après. La religion païenne non plus n'avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité de Virgile: Aliæ panduntur inanes [62], qui donna occasion à Saint Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia dans sa Divine Comédie, ne peut être l'origine de cette croyance. Ni les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n'avaient non plus rien qui ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples du Nord de l'Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore leurs croyances et jusqu'à leurs rites, même christianisées, n'ont pu accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s'asseoir au Capitole: c'étaient des religions de brumes qui se dissipaient au soleil du midi.--Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l'Église qui semblent le mentionner, furent S. Clément d'Alexandrie, Origène et S. Irénée; peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l'Orient, car nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l'orientalisme d'Origène. S. Irénée voulut en prouver l'existence par le fait que Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme devait y rester jusqu'à la résurrection de la chair, bien que cette assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso [63]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s'il n'affirme pas son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant que dans l'autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous recevons en celle-ci pour nos péchés.
--Diantre soit de S. Augustin! s'écria D. Filipo; n'était-il pas satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu'il en voulut la continuation?
--Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n'y croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l'admettre dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius ignis credendus est [64], rien sur ce sujet ne fut définitivement établi jusqu'à l'année 1439, c'est-à-dire huit siècles après, dans laquelle le concile de Florence déclara qu'il devait exister un feu purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l'amour de Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia, Spiritu Sancto edocta, etc [65], où il est dit que les secours des vivants, les prières, les aumônes et autres oeuvres pieuses et surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n'y croient pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque ligaberis in terra [66] ne peut dire usque ad purgatorium [67], mais à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je n'en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s'est dit sur ce fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et tranquillement. Maintenant, je m'en vais; je ne sais pourquoi cette nuit la piété des chrétiens permet le vol--les autorités laissent faire--et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres, me croient déjà damné...
--Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable parfum.
--Je ne sais pas, señora, ce que Dieu fera de moi, répondit le vieux Tasio tout pensif. Quand je serai près de mourir, je m'abandonnerai à lui sans crainte: il fera de moi ce qu'il voudra. Mais il me vient une idée.
--Laquelle?
--Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et si, comme disent beaucoup de curés, cinq sur cent d'entre eux à peine y réussissent, les catholiques ne formant, à en croire les statistiques, que la douzième partie de la population de la terre, il serait donc vrai qu'après des milliards et des milliards d'hommes damnés pendant les innombrables siècles qui précédèrent la venue du Sauveur, maintenant, après qu'un fils de Dieu est mort pour nous, il ne pourrait échapper aux flammes éternelles que cinq âmes sur douze cents? Oh! certainement non! je préfère dire et croire avec Job: Seras-tu sévère contre une feuille qui vole et poursuivras-tu de ta colère un épi desséché? Non! une telle prédominance du mal est impossible, le croire c'est blasphémer!
--Que voulez-vous, la justice, la pureté divine...
--Oh! mais la justice et la pureté divine voyaient l'avenir avant la création! répondit le vieillard tout ému en se levant. L'homme est un être secondaire et non nécessaire et ce Dieu ne devrait pas l'avoir créé si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner des centaines à une éternité de souffrances, et pourquoi? pour des fautes originelles ou des erreurs d'un moment? Non, si vous êtes sûr de cela, étouffez alors votre fils endormi; si cette croyance n'était pas un blasphème contre un Dieu qui doit être le Suprême Bien, le Moloch phénicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang innocent, dans les entrailles de bronze duquel étaient brûlés vivants les petits enfants arrachés au sein de leurs mères, cette divinité horrible et sanguinaire serait à côté de lui une douce jeune fille, une amie, la mère de l'Humanité!
Et rempli d'horreur, le fou ou le philosophe--comme on voudra l'appeler--sortit de la maison, courant dans la rue malgré la pluie et l'obscurité.
Un éclair éblouissant, accompagné d'un épouvantable coup de tonnerre remplissant l'espace d'étincelles meurtrières, illumina le vieillard qui, les mains tendues vers le ciel, criait:
--Tu protestes! Je sais que tu n'es pas cruel, que toi seul dois être appelé le Bon!
Les éclairs redoublaient, la tempête devenait de plus en plus furieuse...