III
LE DÎNER
Jele Jele bago quiere [15].
Fr. Sibyla paraissait très content de lui. Il marchait tranquillement, et sur ses lèvres fines et pincées ne se lisait que le dédain; il consentait cependant à converser avec le docteur boiteux de Espadaña, qui lui répondait par monosyllabes, tout en bégayant quelque peu. Le franciscain était d'une humeur épouvantable, il donnait des coups de pied aux chaises qui se trouvaient sur son chemin et gratifia même d'un coup de coude un élève de l'école des cadets. Le lieutenant restait toujours aussi grave; quant aux autres, ils parlaient avec animation et ne tarissaient pas en éloges sur la magnificence du service.
Instinctivement, peut-être par habitude, les deux religieux se dirigèrent vers l'extrémité de la table: ce qui était à prévoir se produisit; comme deux candidats pour une chaire vacante, ils commencèrent à se décerner mutuellement les louanges les plus exagérées, tout en se servant de sous-entendus habilement suggestifs, quitte pour l'aspirant évincé à exprimer son mécontentement par des grognements et des murmures.
--Cette place est pour vous, Fr. Dámaso.
--Mais non, pour vous, Fr. Sibyla.
--Je ne saurais... vous êtes plus ancien que moi parmi les amis de la maison... confesseur de la défunte... l'âge, la dignité, l'autorité...
--Pas si ancien que vous le dites. Par contre, vous êtes le curé du faubourg, répondit d'un ton sec Fr. Dámaso, sans cependant abandonner la chaise.
--Puisque vous l'ordonnez, j'obéis, conclut le P. Sibyla en se disposant à s'asseoir.
--Mais je n'ordonne rien, protesta le franciscain, je ne me permettrais pas...
Fr. Sibyla allait cependant s'asseoir sans faire cas de ces protestations quand son regard se rencontra avec celui du lieutenant. Selon l'opinion religieuse aux Philippines, le plus haut gradé des officiers est inférieur au cuisinier du couvent. Cedant arma togæLes armes le cèdent à la toge, disait Cicéron au Sénat; cedant arma cottæ, disent les moines à Manille. Mais Fr. Sibyla était fin et il reprit:
--Señor lieutenant, nous sommes ici dans le monde et non pas à l'église; cette chaise vous appartient.
Rien qu'à en juger par le son de sa voix il était clair que, même dans le monde, il considérait la place en litige comme la sienne.
Le lieutenant ne voulut-il pas le contrarier? lui déplut-il de s'asseoir entre deux moines? toujours est-il qu'il refusa d'un mot bref.
Pendant leur lutte de politesses, aucun des deux compétiteurs ne s'était occupé du maître de la maison.
Ibarra s'en était aperçu, il avait regardé tout en souriant:
--Comment, dit-il, vous ne vous asseyez donc pas avec nous, D. Santiago?
Mais tous les invités étaient placés, aucun siège ne restait libre, Lucullus ne dînait pas chez Lucullus.
--Ne vous dérangez pas, restez tranquille, répondit Capitan Tiago, posant la main sur l'épaule du jeune homme. Cette fête a été donnée pour rendre grâces à la Vierge de votre heureuse arrivée. Ho! qu'on apporte la tinola! J'ai commandé de la tinola exprès pour vous qui, depuis quelque temps, n'y avez pas goûté.
On apporta un grand plat fumant. Le dominicain, après avoir murmuré le Benedicite, auquel presque personne ne sut répondre, commença à servir les invités. Ce fut sans doute par inattention, mais il ne mit dans l'assiette du P. Dámaso qu'un peu de citrouille et de la sauce où nageaient un cou dénudé et une aile de poule suffisamment dure, tandis que les autres se régalaient des pattes et du blanc. Ibarra privilégié avait reçu les rognons. Le franciscain avait tout vu, il hacha les pépins, prit un peu de bouillon, laissa tomber bruyamment la cuiller et repoussa bruyamment l'assiette devant lui. Le dominicain, très distrait, conversait avec le jeune homme blond.
--Depuis combien de temps avez-vous quitté le pays? demanda Laruja à Ibarra.
--Depuis presque sept ans.
--Alors, vous devez l'avoir oublié?
--Bien au contraire! mon pays peut, comme il me semble, ne plus se souvenir de moi, j'ai toujours pensé à lui.
--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme blond.
--Je veux dire que, depuis un an, je n'ai plus reçu de nouvelles d'ici, de telle sorte que je me trouve comme un étranger qui ne sait ni quand ni comment est mort son père.
Le lieutenant ne put retenir un cri de stupéfaction.
--Et où étiez-vous que l'on ne vous a pas télégraphié? interrogea Da. Victorina. Quand nous nous sommes mariés, nous avons envoyé des dépêches dans la Pegninsule [16].
--Señora, ces deux dernières années, je les ai passées dans le Nord de l'Europe, en Allemagne et dans la Pologne russe.
Le docteur de Espadaña, qui jusqu'alors ne s'était pas risqué à prendre la parole, crut qu'il était convenable de dire quelque chose:
--Co... connaissez-vous en Espagne un Polonais de Va... Varsovie, appelé Stadtnitzki, si je me souviens bien de son nom? L'avez-vous rencontré, par hasard? demanda-t-il timidement et presque en rougissant.
--C'est très possible, répondit Ibarra avec amabilité, mais, en ce moment, je ne me le rappelle pas.
--Mais on ne peut pas le con... confondre avec un autre, ajouta le docteur qui commençait à retrouver un peu de hardiesse; il était blond comme l'or et parlait un bien mauvais espagnol.
--Le signalement est excellent, mais malheureusement, je ne parlais pas un mot d'espagnol si ce n'est dans quelques consulats.
--Et comment vous arrangiez-vous? remarqua avec surprise Da. Victorina.
--Je me servais de la langue du pays, señora.
--Parlez-vous aussi l'anglais? dit le dominicain qui avait été à Hong-kong et parlait assez bien le Pidgin-English [17], cette corruption de l'idiome de Shakespeare défiguré par les fils de l'Empire Céleste.
--J'ai habité un an en Angleterre avec des gens qui ne parlaient que l'anglais.
--Et quel est le pays qui vous plaît le plus, en Europe? demanda le jeune blond.
--Après l'Espagne, ma seconde patrie, toutes les nations de l'Europe libre!
--Et puisque vous avez tant voyagé, dites-nous ce que vous avez vu de plus intéressant? questionna Laruja.
Ibarra parut réfléchir.
--Intéressant, dans quel sens?
--Par exemple... dans ce qui touche à la vie des peuples, à leur vie sociale, politique, religieuse, en général, dans leur essence même, dans l'ensemble...
Ibarra médita un long moment.
--Franchement, ce qu'il y a de surprenant dans ces pays, à part l'orgueil national de chacun... Avant de visiter un pays, je cherchais à étudier son histoire, son Exode, si je puis employer ce mot et, ensuite, tout me semblait naturel; j'ai vu que toujours la richesse et la misère des peuples étaient en raison directe de leurs libertés et de leurs préjugés et, par conséquent, en proportion avec les sacrifices ou avec l'égoïsme de leurs devanciers!
--N'as-tu rien vu de plus? demanda avec un rire moqueur le franciscain qui, depuis le commencement du dîner n'avait pas dit une parole, occupé qu'il était par le soin de son estomac. Ce n'était vraiment pas la peine de gaspiller ton argent pour apprendre si peu de choses. Il n'est pas un gamin à l'école qui n'en sache autant.
Ibarra, interloqué, ne savait que dire; les convives surpris se regardèrent, craignant un scandale.--Le dîner touche à sa fin, et Sa Révérence en a déjà assez, allait-il répondre, mais il se contint:
--Señores, observa-t-il très doucement, ne vous étonnez pas de ces familiarités de notre ancien curé! Il me parlait ainsi quand j'étais enfant, et, pour Sa Révérence les années ne comptent pas. Aussi, je la remercie de ce souvenir des jours passés, du temps où elle venait fréquemment chez nous et honorait de sa présence la table de mon père.
D'un regard furtif, le P. Sibyla observa le franciscain qui tremblait un peu.
Ibarra se leva:
--Vous me permettrez de me retirer. A peine arrivé, je dois me remettre en route dès demain et j'ai encore beaucoup d'affaires à terminer. Le dîner est presque achevé, je bois peu de vin et prends à peine de liqueurs.
Et, levant un petit verre qu'il n'avait pas touché jusqu'alors:
--Señores, tout pour l'Espagne et pour les Philippines!
Capitan Tiago lui dit à voix basse:
--Ne partez pas; Maria Clara va venir, Isabel est allée la chercher. J'attends aussi le nouveau curé de son pueblo; c'est un saint.
--Je ne puis rester plus longtemps, je dois faire aujourd'hui une très importante visite; demain, je viendrai avant de partir.
Et il s'en alla. Entre temps, le franciscain exhalait sa bile:
--Avez-vous vu, disait-il au jeune blond tout en jouant avec le couteau à confitures, avez-vous vu cet orgueil! Ces jeunes gens se croient des personnages, ils ne peuvent tolérer qu'un prêtre les reprenne. Voilà ce que l'on gagne à les envoyer en Europe: le gouvernement devrait interdire ces voyages.
Cette même nuit, le jeune blond ajoutait, entre autres remarques, à ses «Etudes coloniales» le chapitre suivant: «Comment un cou et une aile de poulet dans l'assiette de tinola d'un moine peuvent troubler la gaieté d'un festin» et, parmi ses observations, se trouvaient celles-ci: «Aux Philippines, la personne la plus inutile dans une fête ou dans un dîner est celle qui invite: on peut commencer par mettre à la porte le maître de la maison et tout va bien.--Dans l'état actuel des choses, c'est presque un bien de ne pas laisser un Philippin sortir de son pays et de ne pas apprendre à lire aux indigènes.»