III.
_Mode d’élection des Chefs._
L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.
Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef. Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.
»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.--La première est de _posséder la pipe_.--Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit jours, il
[Illustration: La chasse au buffalo en Amérique.]
jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises. Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer, embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il _possède la pipe_, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans cette entreprise son intelligence et sa valeur.--Ainsi donc la première condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre les ennemis.
»La seconde condition, c’est de _frapper un ennemi_ vivant ou mort, ou de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur tour, mais leur gloire est moindre.
»La troisième condition, c’est d’_enlever à l’ennemi_ son fusil ou son arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas complètement.
»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration, c’est de _pénétrer la nuit_ dans un camp ennemi, de couper la corde du cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir en emportant la corde.
»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et obéiront à ses ordres.»
Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»
Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»
En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!