XXII.
_Le climat du pays des Pieds-Noirs._
Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource est le bétail.
L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30° Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°. Depuis la fin de décembre jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux plus graves accidents.
Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.
Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la lanterne à côté de lui.
Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.
Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une tempête, je m’égarai et restai un jour et toute une nuit seul dans la neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.
Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir serait s’exposer à mourir de froid.
Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total à la Providence.