VIII
MONSIEUR PACAUD
J’y fais un dernier voyage, à ce charmant pays du passé.
_Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem._
J’ai pour excuse, à ce goût désordonné pour les pèlerinages, mon âge d’abord, qui n’est plus celui des godelureaux qui entrent dans la vie avec la mémoire grande ouverte comme un tiroir vide, puis cette automnale saison qui est celle des méditations tendues vers les joies abolies. Ce ciel de cuivre des couchants trop tôt venus dans la journée ne sonne-t-il pas, pour vous comme pour moi, la fanfare silencieuse des amours anciennes et des anciens bonheurs? L’horizon m’apparaît alors, dans ce jaune déclin du soleil traversé de nuées que chevauchent de fantastiques cavaliers, comme une chasse lointaine qui passe avec des rumeurs d’hallali dans l’air fouetté de feuilles mortes. Ce sont mes anciens rêves, mes désirs d’autrefois qu’emporte la croupe échevelée des chimères, tandis que la nuit descend où je les irai rejoindre un jour, chasseur attardé moi-même que l’ombre surprend au bord du chemin de ses premières tendresses. Une chanson d’antan me monte aux lèvres:
Temps mélancolique d’automne, J’adore, pour me souvenir, Ton jour pâlissant qui s’étonne De voir le soir si tôt venir.
D’un regard perdu j’aime à suivre Le vol pensif de mes regrets, Vers des couchants rayant de cuivre La chevelure des forêts,
Et, blanches parmi les fumées De tes horizons incertains, A voir passer les bien-aimées De mes rêves déjà lointains!
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Quand je me demande avec sincérité, creusant dans le jardin fleuri de mon enfance, quand je commençai d’aimer, je finis toujours par découvrir que j’ai aimé toute ma vie. Je me rappelle à merveille une fessée que je reçus, avant l’âge de six ans certainement, pour m’être caché dans la chambre d’une vieille demoiselle dont j’étais épris, dans le but inavouable d’assister à sa toilette du soir. Elle me découvrit sous les rideaux de son lit et me livra impitoyablement au bras séculier de mon père. Il était trop tard: car j’avais assisté à quelques menus exercices de cavalerie hydraulique où le spectacle de ses charmes m’avait été donné dans un sonore barbotement d’eau. Je me souviens parfaitement de ce que je vis. C’était copieux et c’était rose. Je ne regrettai pas les claques que je reçus sur le derrière à cette occasion, et puisque cette méchante personne fut sans égard pour ma passion, je proclamerai qu’elle s’appelait Zoé et était nièce du curé d’une des plus importantes paroisses de Paris, voire de la plus mondaine. Elle venait, tous les ans, chez ma grand’tante, à la campagne, avec son oncle, qui, lui aussi, était rose et copieux. Ce qu’on appelle: air de famille n’est pas toujours un vain mot.
Ce début laborieux dans la carrière de séducteur ne me découragea pas. J’obtins d’autres fessées pour avoir été familier avec la gouvernante de ma grand’tante et avec la petite fille du jardinier. Je ne sais pas où j’ai la mémoire placée, mais ces mauvais traitements y sont restés gravés à travers les temps. Tout cela n’était au fond que des amourettes. Ma première passion sérieuse ne me vint que vers neuf ans, dans une maturité relative; mon cœur, exercé par ces escarmouches, était prêt à livrer enfin un grand combat. Je ne vous compromettrai pas, Madame, qui avez aujourd’hui mon âge; mais l’univers entier, que j’aime à croire composé de mes lecteurs, sauf quelques peuplades insignifiantes et quelques hommes politiques sans importance, saura que vous aviez alors la plus délicieuse tête blonde qu’on pût rêver, que vous sembliez une gerbe de blé céleste où votre bouche étincelait comme un coquelicot au soleil, où vos yeux semblaient deux bluets perdus dans la moisson. Oui, certes, je révèlerai à ce monde recueilli qui m’écoute, à l’exception d’une douzaine de Patagons et de quelques députés, que vous étiez un rêve vivant, un bouquet qui marche comme la forêt de Macbeth, un écrin animé où vos petites dents sonnaient dans votre voix comme des perles qui s’égrènent... O Ma... dame--j’allais dire votre petit nom et ajouter: idole de mon âme! comme dans _Guillaume Tell_. Mais je suis bien trop discret pour cela. Maintenant, si quelqu’un devine comment vous vous appelez, ce ne sera vraiment pas ma faute.
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Nous avions un professeur en commun qui faisait aussi la classe à trois petites cousines de mon adorée. Ce m’est vraiment une occasion merveilleuse de donner un mot de souvenir à ce premier maître. Car, l’instruction passant pour le plus grand des biens dans tous les discours officiels, je ne dois à personne autant qu’à ce bon M. Pacaud qui quittait religieusement, trois fois par semaine, son école d’Evry-sur-Seine pour me venir donner des leçons d’écriture et de géographie, en compagnie de ces demoiselles. Avant de pénétrer dans notre salle d’études, il ne manquait jamais de passer par la cuisine où il se chauffait les mains, de grosses mains rouges et tourmentées comme des sarments de vigne, au grand feu devant lequel tournait déjà la broche, ces choses mémorables se passant une heure environ avant le dîner. De cette fumigation, M. Pacaud rapportait à ses doigts une odeur de rôti qui augmentait encore notre appétit et nous faisait paraître sa conférence plus longue encore. C’était un homme d’aspect austère et très commun, mais excellent et d’une patience à toute épreuve. Nous étions remarquablement inattentifs à ses paroles, mais il se résignait volontiers à ne parler que pour lui-même, parce qu’il trouvait qu’il parlait très bien et avait grand plaisir à s’entendre. Un peu d’orgueil était son seul défaut. Ainsi à l’église, le dimanche, où il jouait du serpent, il ne manquait jamais de partir avant les chantres et de terminer son accompagnement longtemps après eux, pour bien faire comprendre qu’il était fort capable de faire un solo. Rarement il nous donnait des pensums, mais ils étaient terribles. C’était invariablement un verbe composé d’une phrase entière comme celle-ci: «Je suis puni pour avoir fait la grimace à ce bon M. Pacaud».--«Tu es puni pour avoir fait la grimace... etc.» ou bien: «Je sais à présent que Londres n’est pas la capitale de l’Allemagne».--«Tu sais à présent... etc.» C’était d’un ennui et d’un long! Quand il nous collait une de ces punitions redoutables, il prenait machiavéliquement son menton entre les ongles de sa dextre et nous regardait en dessous de ses gros sourcils broussailleux et grisonnants avec un air qui signifiait: Eh! eh! voilà qui ne vous fait pas rire!
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Il nous était interdit formellement de nous corriger mutuellement nos devoirs avant son arrivée. Mais par quoi se trahirait et se manifesterait un amour naissant et passionné sinon par une révolte complète contre toutes les lois divines et humaines? Le Titan raillant les dieux jusque sous leur foudre est l’image fidèle de l’homme vraiment épris. Ma... bien-aimée n’avait pas le génie de l’orthographe, lequel est d’ailleurs bien moins essentiel à une femme que la beauté. Toute la syntaxe, y compris la règle des participes et la conjugaison des verbes irréguliers, pour de jolis nénés et des hanches noblement arrondies suivant les impeccables décrets de la statuaire antique! Je vous vendrai quand vous voudrez un lot complet d’exceptions et d’exemples de langage pris dans les meilleurs écrivains pour un mollet un peu haut, comme je les aime. Que voulez-vous! Ce n’est pas l’âme de Burnouf, mais celle de Léandre qui habite ma poitrine. Donc elle faisait pas mal de fautes, l’adorable créature, et, comme elle était très inhabile à les réparer, c’est moi qui, mon canif à la main, un canif arrondi qui enlevait très bien les lettres, sans mordre trop avant dans l’épaisseur du papier, qui corrigeais ses bévues avant que M. Pacaud les vînt constater.
Ce jour-là (elle avait encore moins de génie qu’à l’accoutumée), elle avait écrit: _comédie_ avec un _q_. Et quel _Q_! modulé avec amour et netteté par une plume caressante. Le temps pressait... le maître allait venir. Je sortis mon instrument bien vite et me mis à l’œuvre pour faire place nette au _C_ que je méditais. Mais, par quel miracle? M. Pacaud, entré sournoisement, était déjà derrière moi, sans que personne eût pensé à me pousser le coude pour m’en avertir. On ne rôtissait pas probablement à la cuisine ce jour-là. Il mit sa lourde main sur mon épaule.
--Qu’est-ce que vous faites-là, Monsieur? me dit-il sévèrement.
Je balbutiai; j’étais tout rouge.
Lui, d’un ton dégagé, celui d’un homme qui ne veut pas s’attarder à un incident sans portée, reprit d’une voix calme, mais gouailleuse, très ingénue d’ailleurs et sans malice:
--Vous en serez quitte pour conjuguer trois fois le verbe: «Je suis châtié pour avoir gratté le _Q_ de mademoiselle Ma...
Il s’arrêta net, en devenant plus rouge que moi-même. Mais sans se troubler et en ébauchant simplement une pantomime d’excuse vers la cause vivante et souriante de mon malheur:
--Non! au fait! Vous mettrez: «Pour avoir gratté le mien!»
Et il ajouta:
--Vous, mon gaillard, les femmes vous en feront faire de belles.
C’était un rude prophète que M. Pacaud.
TABLE
AVANT-PROPOS.