CHAPITRE V
LA FAMINE
Sur la Volga.
La silhouette de Nijni s'efface peu à peu, à mesure que notre bateau descend la Volga. Bientôt, un tournant nous cache les dernières églises de la ville haute et le palais du gouverneur sur le rebord de son Kremlin. Nous glissons sur le large fleuve boueux entre deux rives plates bordées d'arbres rabougris, sur lesquels se voit encore l'étiage des crues passées ; par endroits, la berge est rongée par le courant, et des racines y font saillie. Un lent voyage dans la paix de l'eau calme. Les mouettes nous font cortège, allongeant leur tête noirâtre de petite vieille futée, et tourbillonnant au-dessus de notre sillage, avec d'imperceptibles mouvements de leurs longues ailes grises frangées de noir.
Je vais au-devant de la famine et du typhus dans le district (_ouièzde_) de Loukoyanof. Depuis quelques mois, ce district est devenu fameux en Russie : les journaux sont pleins de son nom et des polémiques acharnées qui s'y rattachent. Voici brièvement ce que je viens d'apprendre à ce sujet.
Vers la fin de l'année 1891, la récolte de seigle ayant été nulle, les paysans de plusieurs districts de la province de Nijni se virent menacés de mourir de faim. En outre, dès le printemps suivant, le typhus, qui reste à l'état endémique dans ces contrées, prit des proportions inquiétantes. Des médecins et des inspecteurs furent envoyés sur les lieux, et le gouverneur résolut d'organiser des secours.
C'est alors qu'éclata l'affaire de Loukoyanof. Dans ce chef-lieu de district, un parti d'opposition se constitua. Il comprenait surtout des propriétaires nobles domiciliés dans l'_ouièzde_ et investis de fonctions publiques ; la plupart étaient des _zemskie natchalniki_ (chefs de districts ruraux). Ces messieurs estimèrent qu'il ne convenait pas de venir en aide aux paysans, d'installer des fourneaux pour les affamés et des ambulances pour les malades. Ils firent tous leurs efforts pour entraver l'organisation des secours.
Le scandale fut grand ; mais ces fonctionnaires avaient compté sans leur hôte. Le parti de la charité était représenté par des hommes d'une haute valeur intellectuelle, et, de plus, énergiques, intègres et bons : je puis citer parmi eux l'un des premiers parmi les romanciers russes de la jeune école : Vladimir Korolenko[2]. En outre, le gouverneur était décidé à ne pas laisser le trouble se prolonger. Une commission d'enquête fut envoyée au mois de mars, pour étudier sur les lieux les besoins des villages, l'attitude prise par les autorités locales, et l'emploi des sommes destinées aux secours. Cette commission découvrit de graves irrégularités, pour ne pas dire davantage. Certains _zemskie nachalniki_ refusaient en principe toute autorisation aux gens désireux d'ouvrir un fourneau pour les vieillards et les enfants : «Vous ne pouvez les nourrir tous, répétaient-ils ; il vaut mieux n'en nourrir aucun.» En outre, l'un d'entre eux ne put fournir que de vagues explications sur l'emploi des sommes qu'il avait reçues, à charge de les distribuer. Presque partout, la commission d'enquête se heurtait au mauvais vouloir des gens influents, parfois même à leur manque d'honnêteté. Plusieurs fonctionnaires furent contraints par elle de donner leur démission : maintenant, ils intriguent contre leurs successeurs. Mon ami Serge Ivanovitch remplace l'un des plus compromis, et distribue du pain, en attendant la nouvelle récolte : je vais donc au centre même de la résistance, et je tomberai en plein champ de bataille.
[Note 2 : V. Korolenko a publié ses impressions de famine sous le titre de : _V'golodny gode_ (dans l'année de la faim). C'est un livre précieux.]
Rabotki, six heures du soir.
Nous avons parcouru lentement les 70 verstes[3] qui séparent de Nijni la petite station de Rabotki. La Volga offre peu d'intérêt dans ces parages ; çà et là, elle s'élargit jusqu'à 1 000 ou 1 200 mètres, sur des sables qui affleurent ; il faut au pilote une anxieuse attention pour trouver les chenaux les plus profonds, et pour s'y engager : un faux coup de barre nous jetterait sur un bas-fond. La rive gauche est basse : sur la droite, des falaises se dessinent, et l'on n'en apprécie la hauteur qu'en y voyant, par endroits, la forme rouge d'un moujik accroché comme une mouche parmi les broussailles de la pente.
[Note 3 : La verste vaut 1 067 mètres.]
La police du village, prévenue par dépêche, sur l'ordre du gouverneur, m'attendait au débarcadère pour m'aplanir les difficultés. Avec de l'aplomb, quelques mots de russe et quelques pourboires, je me suis tiré d'affaire. L'homme de police m'a conduit dans une auberge et il s'est chargé de commander mes chevaux pour demain matin au petit jour. Aussi l'aubergiste ne me parle-t-il plus que courbé en deux. Tandis qu'il me prépare une soupe au sterlet, j'écris ces notes, assis au frais. Près de moi par la fenêtre ouverte, j'entends un pope se quereller avec un paysan ; la dispute s'achève avec des larmes, des mains baisées, et un petit verre de _vodka_.
Le village de Rabotki est suspendu à l'une des berges de la Volga. La terrasse rustique où j'écris est au premier étage de l'auberge, dominant ainsi le fleuve et la place du village qui sert de port. Le soleil a déjà disparu, mais il éclaire encore de lueurs roses une colline qui, là-bas, vers l'est, semble barrer le courant. La Volga, resserrée en cet endroit, n'a guère plus de 800 mètres de large ; mais l'eau qui passe, à peine ridée par les premiers frissons du soir, coule avec une belle majesté tranquille, emportée entre ses bords, sans remous, comme tout d'une pièce : on dirait une énorme coulée de métal gris. La rive gauche, très plate, s'allonge à perte de vue sous des broussailles. Sur la place du village, des moujiks en chemise rouge vont et viennent, déchargent des bateaux de foin, transportent des sacs. Le soir descend. Une barque longue s'est détachée du bord ; à l'avant et à l'arrière, on y distingue la forme rouge d'un moujik ; lentement, elle dérive au fil du courant, comme assoupie sur l'eau, que les reflets du ciel ont faite bleue et rouge. Tout est calme, les bruits ont cessé, bientôt tout va dormir. En contemplant cette activité paisible près du fleuve, je cause avec un médecin rappelé du district où je vais, et où il soignait des typhiques ; il va s'installer à Nijni dans la barque-hôpital où l'on attend le choléra. C'est le beau fleuve lui-même, la _Mère Volga_, qui charrie les germes de mort : le fléau est à quelques heures d'ici, à Kazan ; et, qui sait ? le feu qui pointe là-bas, est peut-être celui du navire qui l'apporte à son bord...
14 juillet.
Ce matin, dès l'aube, la sirène d'un bateau à vapeur qui passait au large sur l'eau calme, m'a éveillé. Sous le ciel limpide, le fleuve était admirable à cette heure ; une buée légère y courait, estompant les lointains, dans la lumière naissante. Éveiller l'aubergiste, envoyer chercher mes chevaux, grande affaire. Enfin, vers trois heures du matin, un _tarentass_ attelé d'une _troïka_ de forts chevaux vint se ranger devant ma porte, et je m'y hissai avec mes bagages. Nous partîmes par des chemins creux, encore humides d'une abondante rosée.
Une _troïka_ n'est pas, comme le croyait Théophile Gautier, «un traîneau» ; c'est un groupe de trois choses semblables ; le mot, il est vrai, s'applique généralement à un attelage. Un fort trotteur sert de limonier, la tête surmontée de la _douga_, un arc en bois qui unit les brancards, et diminue par son élasticité les réactions que le collier aurait à supporter. De chaque côté des brancards, un cheval est attelé à un palonnier très mobile, et ne porte qu'un collier et des traits : une seule guide le rattache à son compagnon. Mais, tandis que le limonier ne doit jamais quitter le trot, ses deux voisins, si l'attelage est bien conduit, ne doivent pas cesser de galoper. Ils sont d'ailleurs très libres : le cocher ne s'occupe guère de les diriger : si le chemin s'élargit, la _troïka_ peut s'étaler en éventail ; si la route se resserre entre deux talus, les chevaux de volée escaladent comme ils peuvent le revers de la pente, glissent, se rattrapent, trébuchent de nouveau, mais finissent toujours par se tirer d'affaire, grâce à ce merveilleux instinct des bêtes qu'on laisse très libres. S'il se présente une descente, on marche au pas ; le limonier, à lui tout seul, retient la voiture : il faudrait le rouer de coups pour le lancer au trot ; s'agit-il, par contre, d'une pente à escalader, toute la _troïka_ s'en mêle. D'un coup de langue, le cocher enlève ses trois chevaux, et les voilà, trottant et galopant, lancés à l'assaut à toute vitesse. Au sommet de la _douga_, pend une clochette ; pour rien au monde, le moujik qui me sert de postillon ne consentirait à renoncer à ce privilège de la poste si exaspérant pour les nerfs.
Mais mon _tarentass_ ! Le mot m'était déjà connu, grâce à _Michel Strogof_ ; mais j'ignorais la chose, hélas ! Le Bœdeker prétend que le _tarentass_ «ressemble à une voiture» ; on n'est pas plus flatteur, en vérité ! Figurez-vous une sorte d'auge en bois. Posez-la sur deux rondins longs de trois mètres, et fixés à chaque extrémité sur un essieu actionnant deux roues. Voilà l'objet. Clouez maintenant une planche sur le bord antérieur de l'auge, et vous aurez le siège du cocher. Quant au voyageur, il s'installe comme il peut, dans l'auge, parmi du foin. Il s'efforce d'abord de loger ses bagages. Cela fait, il essaie de se confectionner un siège, en ramenant sous lui un gros tapon de foin. «Quelle délicieuse invention ! se dit-il au départ, encore sans défiance : je vais passer ma journée à rêver, allongé dans cette herbe odorante !» Il ne tarde pas à prendre un autre ton. Sur une vraie route, le _tarentass_ serait doux peut-être ; mais s'il y avait des routes en Russie, on n'aurait pas besoin du _tarentass_, l'incassable véhicule. Sauf quelques grandes chaussées, consciencieusement cailloutées de pierres pointues, et que les voitures ont grand soin d'éviter, les voies de communication en Russie, sont dites _routes naturelles_. Elles se tracent peu à peu, dans la plaine et dans la forêt, au passage des voitures et du bétail. Nul ne les entretient ; les ornières s'y creusent à l'infini, les fondrières s'y installent à loisir : au printemps et à l'automne, ce sont des marécages, où l'on ne peut guère circuler qu'à cheval ; en été, un pied de poussière les tapisse. Si une pluie violente a gâté la route, on en pratique une autre à côté, tout simplement...
Pressé d'arriver au but, j'avais commis l'imprudence de promettre au postillon un pourboire d'étranger, s'il menait bon train. Voilà mon _tarentass_ lancé au triple effort de ma _troïka_, parmi les ornières, les creux, les ravins, les dos d'âne, ne connaissant pas d'obstacle, et sacrifiant tout au respect de la ligne droite. Les chevaux de flanc me criblent le visage de parcelles de boue ou de terre friable, détachées du chemin à chaque foulée. L'auge en bois où je me suis accroupi sans défiance, sursaute de cahot en cahot ; les perches de couple qui la supportent, lui servent de rudimentaires ressorts ; ils sont solides, ces ressorts, c'est l'essentiel, n'est-ce pas ! Quelques ornières traîtreusement durcies augmentent la trépidation : effaré, j'essaie de me cramponner au rebord du véhicule ; une secousse me fait lâcher prise, et du dos, je viens heurter l'autre rebord. Puis, c'est mon coude, puis c'est mon épaule qui viennent se frotter aux parois du _tarentass_ ; au moment où j'y pense le moins, sur la route un instant aplanie, une grosse pierre détermine un heurt nouveau, douloureux à crier. Et mon postillon, dans sa chemise rouge qui bouffe au vent, hurle de plus belle, excitant ses chevaux, les bras levés. Que faire ? comment trouver une position stable, entre mes bagages qui tressautent follement à mes pieds, et le bord meurtrissant de la voiture ? Après une heure de route, je suis déjà moulu. Je me résigne à cesser la lutte, et à me laisser aller au beau milieu du foin, tâchant seulement d'éviter les contacts directs avec tous les objets solides qui m'environnent. Il se trouve que c'est, en somme, la meilleure façon de voyager en _tarentass_, et je n'y serais plus trop mal, si je n'avais les entrailles secouées par d'implacables ressauts.
Bientôt, le soleil monte à l'horizon, et la poussière s'ajoute aux charmes du voyage. La poussière et la boue, en Russie, prennent des proportions qu'on ne connaît pas dans nos pays. En été, les chemins ressemblent à une piste de manège ; mais, au lieu de sciure de bois et de rondelles de liège, c'est une impalpable poussière blanche qui les tapisse en couche épaisse. Un chien qui court sur une route, y soulève un tel nuage de poussière, que, d'un peu loin, on croit voir s'avancer un cavalier. Lorsque, au lieu d'un chien, trois chevaux galopent dans la couche molle, on croirait voir la fumée d'un gros incendie. En peu de temps, le voyageur est couvert de cette poussière, son visage, ses mains, son cou deviennent tout noirs ; ses vêtements changent de couleur, et ses bagages, si bien fermés qu'ils soient, se remplissent de fines parcelles grises.
Tandis que, pelotonné dans mon foin, je roule ainsi par la piste cahoteuse qui semble se volatiliser à notre passage, l'idée me vient subitement que c'est aujourd'hui le 14 juillet ; et je me représente Paris à cette heure, sous le même grand soleil, avec les revues, le bruit, la foule, les pétards... Non, en vérité, malgré mes contusions, j'aime mieux être ici, filant au grand trot par la campagne, le long des prés où, en ce moment, des moujiks en chemise rouge, par troupes de cent à cent cinquante, fauchent l'herbe, en se balançant tous ensemble d'une jambe sur l'autre, avec un grand geste régulier des bras.
Le paysage n'est plus celui auquel, jusqu'à présent, la Russie m'avait accoutumé. Plus de forêts ; les arbres isolés, rares déjà ce matin, disparaissent tout à fait dans le courant de la journée, et c'est, à perte de vue, la plaine uniforme, mamelonnée de lentes ondulations qui dessinent le lit de nombreux torrents desséchés à cette heure. Tous les trente kilomètres, à peu près, je m'arrête pour relayer : je passe avec mes bagages dans un autre _tarentass_, après m'être restauré d'un verre de thé et d'un morceau de pain. Les _isbas_ sont petites, souvent misérables ; elles reposent, isolées de terre, sur des troncs d'arbre enfoncés comme des pilotis, ou sur de grosses pierres. Quand le support a faibli, l'_isba_ s'est inclinée lamentablement, et elle reste ainsi, un flanc dressé en l'air, l'autre fiché dans le sol...
Et la course reprend, monotone. Si loin que l'horizon s'étende, pas une forêt ; partout, la surface noire des champs labourés, les verts rectangles des avoines, et l'immensité jaune des récoltes mûres. Sur les collines, de gris moulins à vent tournent leur croix.
· · ·
Vers sept heures du soir, je suis arrivé à Loukoyanof, la capitale de l'_ouièzde_, une sorte de sous-préfecture. C'est une petite ville, assez propre, sur une pente dénudée ; mais, à peine ai-je eu la force d'apercevoir quelques cochons qui se promenaient sur la place : seize heures de cahots m'ont exténué ; le postillon a dû me prendre sous les bras pour m'extraire du _tarentass_, et me hisser jusqu'au premier étage de l'auberge où nous avons fait halte. C'est là que j'écris ces notes. Ma petite chambre est propre, les murs en sont fraîchement crépis, le matelas posé sur le lit de fer est engageant ; seulement, ignorant les usages russes, je me suis mis en route sans oreiller et sans draps. Il me faudra, après un semblant de dîner, m'allonger dans ma couverture. Je rêverai sans doute des luttes qui ont eu notre auberge pour théâtre, il y a quelques mois, entre le Comité _de secours aux affamés_ et le Comité _de résistance aux secours_.
15 juillet.
Ma route n'est plus longue : j'ai fait hier 150 verstes ; 70, au plus, me séparent encore de la métairie où mon ami Serge Ivanovitch a pris ses quartiers. Par malheur, en sortant de Loukoyanof, nous tombons sur la grande route impériale, qui relie Nijni-Novgorod à Pensa. Cette voie, large de cinquante à soixante mètres, mérite son titre de route impériale, par le nombre et la profondeur des ornières qui la sillonnent. Aussi peu entretenue que les chemins dits «naturels», elle est, par endroits, tout à fait impraticable. Quand on peut s'échapper à travers champs, on n'y manque pas ; mais souvent, les talus et les fossés qui bordent la voie, empêchent toute escapade, et force est aux véhicules de s'enfoncer dans une double ornière, comme un tramway dans ses rails ; les cahots sont terribles alors. A plusieurs reprises, j'ai demandé grâce à mon postillon surpris : il s'est contenté de sourire largement, sans ralentir ses chevaux.
Aux deux côtés de la route, se dressent de gros bouleaux blancs ; les chenilles en ont dévoré toute la verdure, et, avec leur ramille dépouillée, ils donnent l'impression singulière d'un hiver neigeux anticipé, sous le soleil qui brûle. Sur l'horizon, des seigles mûrs, à perte de vue ; ils sont chétifs, malingres ; çà et là, des paysans noirs de hâle les fauchent.
De vagues collines pointillées de gris moulins à vent, une rivière qu'on traverse sur un pont de bois dont les solives sont pourries, une église blanche et verte sur une place entourée d'une dizaine de maisons en briques crépies de blanc, puis, des _isbas_ misérables semées le long d'une route de poussière noire faisant songer au sol qu'on trouve près des grandes usines--c'est tout ce que je vois de Potchinki, énorme bourg de dix mille paysans.--Puis, des lieues encore de seigles mûrs, mêlés çà et là de vertes avoines, deux ou trois grands villages égrenés le long du chemin, un bois de chênes où les chenilles n'ont pas laissé la trace d'une feuille verte, enfin, les bâtiments d'une métairie : je suis au terme de mon voyage, au _Marécévski khoutor_[4].
[Note 4 : _Khoutor_ signifie métairie, exploitation rurale. On rencontre surtout de ces grandes fermes dans la moitié méridionale de la Russie, en particulier dans la région de la Terre noire.]
Attiré par le bruit de la clochette que font tinter mes chevaux, mon vieil ami Serge Ivanovitch G. apparaît sur le seuil, et je revois, avec un battement de cœur, son bon visage barbu, bruni par le soleil, et l'éclair dont ses yeux s'animent, malgré tous ses efforts pour paraître impassible.
Dans une société comme la nôtre, où les cadres sont étroits, et les caractères en quelque sorte nivelés par une éducation uniforme, on trouverait difficilement des hommes du genre de Serge Ivanovitch. Il appartient à une famille de la meilleure bourgeoisie moscovite ; ses études au lycée et à l'école de Droit ont été brillantes ; il a travaillé plusieurs années à l'Université de Berlin, où je l'ai connu, et prépare les thèses qui doivent lui ouvrir l'Enseignement supérieur. Il parle le français, l'allemand, l'anglais et l'italien ; c'est un esprit net, avide de science, et qui éprouve un impérieux besoin d'aller au fond des choses. Le désir de savoir fait taire en lui toutes les autres préoccupations. Il s'intéresse aux études les plus diverses, mais il ne sait pas en effleurer une seule : il les pousse toutes à fond avec un égal amour. Cet appétit de science est déjà un signe distinctif du caractère russe ; ce peuple jeune, en qui bouillonne la sève, dédaigne notre prudence de vieillards et de désabusés : tandis que nous choisissons avec circonspection l'objet auquel nous appliquerons notre activité, ils jettent la leur à pleines mains, sans compter. Ils ne se répètent pas, comme nous, le dédaigneux et banal proverbe : «Qui trop embrasse mal étreint» ; c'est qu'ils se sentent très forts, et c'est aussi qu'ils sont très jeunes.
Chez nous, ou en Allemagne, Serge Ivanovitch serait un savant livresque, et les questions vitales ne le toucheraient point : il aurait une spécialité qui lui cacherait la vie. Mais, dans la société russe, on ne s'abstrait pas si aisément du monde extérieur. Ces Slaves veulent regagner le temps perdu, atteindre, dépasser l'Occident, et tous s'y mettent à peu près dès qu'ils savent lire. Les questions pratiques passionnent leurs érudits presque autant qu'elles agitent nos politiciens. Vous comprendrez maintenant que Serge Ivanovitch ait pu fermer ses livres, oublier ses thèses, et aller s'enfouir au fond d'un district décimé par le typhus et la famine, pour y distribuer aux paysans du pain et des semences. Ce sacrifice, inconcevable chez nous, il l'a consommé simplement, sans bruit. Et il est là, parmi ses moujiks, vêtu d'une chemise bleue à pois noirs, chaussé de grandes bottes, et coiffé d'une casquette blanche, donnant des ordres de sa voix douce et caressante, qui contraste si singulièrement avec l'énergie que je lui connais. Il est là, sans littérature, sans politique, touchant la vraie vie, et souvent la mort, et, après la première effusion du revoir, il ne me questionne pas sur le dernier livre à succès, mais il m'entretient de la famine.
Les bâtiments de notre métairie s'étalent sur le bord d'un plateau qui domine l'horizon infini d'une plaine. On ne distingue d'ici que trois couleurs en immenses plaques irrégulières ; à perte de vue, s'étendent les ondulations jaunes des seigles mûris ; çà et là, les avoines y font de vertes enclaves, et, plus près de notre colline, un grand îlot brun, aux bords déchiquetés, indique la place des guérets communaux qui attendent la semence prochaine. Pas un village n'est visible sur cette immensité ; il faut une longue-vue pour découvrir un clocher, au bord de l'horizon. Pas une forêt non plus ; les derniers arbres se trouvent autour de notre ferme, et encore leur feuillage est-il entièrement rongé par les chenilles et les cantharides. Oh, qu'elle est triste, cette plaine infinie, où rien ne bruit, où rien ne perce, où rien n'attire le regard !
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La dernière famine s'est étendue à dix-sept provinces ou _gouvernements_ ; elle ne les a pas frappés tous en bloc ; on dirait, au contraire, qu'elle a choisi certains territoires pour s'y installer plus à l'aise, en épargnant les autres. Partout, la récolte a été mauvaise, mais, dans certains districts, elle a été nulle : celui où je viens d'arriver, est de ce nombre. Je vais pouvoir y étudier en détail la distribution des secours.
Les secours dont on dispose actuellement, proviennent de trois sources : du Gouvernement, de la charité privée russe, et de la charité privée étrangère.
L'État a songé surtout à fournir des semences, car il ne suffit pas de pourvoir aux besoins présents, il faut songer aussi à l'année qui va venir ; or, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes, les paysans laisseraient leurs terres incultes, puisqu'ils n'ont absolument rien récolté. De grosses sommes ont été consacrées à l'achat de semences, et chacun des besogneux a reçu la quantité de seigle et d'avoine nécessaire pour assurer la récolte prochaine. Quelques-uns, il est vrai, ont en partie mangé ce grain, et tels de leurs champs sont restés en friche ; mais ils mouraient de faim : ne nous hâtons pas trop de leur jeter la pierre, à ces imprévoyants.
D'autres millions ont été consacrés à nourrir directement les paysans affamés, au moyen de distributions mensuelles de seigle, sous forme de grain ou de farine. Il faut d'ailleurs mettre à part les différents secours fournis par l'État : ce ne sont pas des dons à proprement parler, mais des avances, des prêts. Sur le livret des chefs de famille, à la suite de la dette de rachat qu'ils ont contractée envers la Caisse de l'Empire, on inscrit le nombre de _pouds_ (poids de 16 kilogrammes) de grain qu'ils reçoivent du Gouvernement. A la vérité, ils ne seront pas tenus d'en rembourser le prix ; ils s'engagent seulement à les restituer en nature dans un certain laps de temps. La charge est assez lourde ainsi, et Dieu sait quand ils acquitteront cette dette nouvelle.
Les autres secours sont de purs dons de charité. Les fonds dits du _césarévitch_, sont remis en espèces à des fonctionnaires chargés de les attribuer pour le mieux ; à cela, s'ajoutent les sommes envoyées par des personnes charitables aux gouverneurs de provinces ; puis, le produit des quêtes faites en Russie et à l'étranger, entre autres, de très grosses sommes recueillies en Angleterre, et que deux membres d'un comité londonien sont venus distribuer eux-mêmes. Ajoutez les secours obscurs et pourtant si efficaces de la charité personnelle, non pas le sou jeté dans la casquette du mendiant, mais le pain distribué à propos et régulièrement, parmi des enfants et des adultes à qui, littéralement, et sans en tirer gloire, on _donne la vie_. Enfin les fameuses cargaisons de blé envoyées par les États-Unis. Toute l'Europe a suivi avec intérêt le voyage des navires qui les portaient ; mais on ne sait guère ce que contenaient les grands sacs du chargement. En les ouvrant à destination, on y trouva, outre du blé, des vêtements, des provisions, des jambons, que de braves gens de là-bas envoyaient aux affamés d'ici : fermiers, émigrants, eux aussi, sans doute, ils ont connu la dure misère dans une contrée fertile, et leur cœur s'est ému. Comme il est touchant, ce cadeau anonyme et dissimulé ! Dans les romans d'autrefois, les bonnes mères cachaient ainsi, dans la valise du fils, au départ, quelques louis «enveloppés dans des hardes»...
Il était moins difficile de réunir les secours, que de les distribuer équitablement. Il ne s'agit pas d'un pays divisé en minces parcelles, et où les fils administratifs vont se ramifier dans les coins les plus reculés. Ce sont d'immenses étendues, où les villages sont posés de loin en loin, à peine reliés entre eux par des ornières, et souvent même, ignorés des fonctionnaires qui les administrent. Comment savoir les besoins de chaque paysan, l'état de sa récolte, les pertes qu'il a subies, les ressources dont il dispose encore ? comment éviter, surtout, les complaisances des autorités villageoises qui fournissent ces indications ? Même si ces hommes sont animés de bonnes intentions, il leur sera singulièrement difficile d'être équitables ; les paysans qu'ils n'auront pas portés sur la liste de secours voudront se venger : «On est venu briser mes vitres le soir même de la distribution,» disait un des prêtres chargés du recensement des récoltes.
Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, et, je pense, aussi dans les gouvernements voisins, la répartition des secours a été centralisée entre les mains des _zemskie natchalniki_ (chefs de districts ruraux). Ces fonctionnaires, qui appartiennent à l'aristocratie, résident sur leurs terres, au village, et sont, par suite, en contact direct avec les moujiks. On a vu déjà que ceux de l'_ouièzde_ de Loukoyanof ne se sont pas décidés sans murmurer à venir en aide aux paysans affamés et malades. Serge Ivanovitch occupe, pour quelque temps, le poste que l'un d'eux a dû abandonner, faute de s'être entendu avec la commission d'enquête chargée de vérifier ses comptes...
17 juillet.
A peine installé, je commence mes visites aux environs. Serge Ivanovitch est occupé à arrêter ses comptes avec les maires des trente-sept villages qu'il administre ; je l'accompagne dans ses tournées ; il m'a montré à me tenir en _tarentass_, et je ne souffre plus des cahots.
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Les journaux arrivés ce matin nous annoncent qu'une fête russe se prépare aux Tuileries ; on y verra, dit-on, la reproduction d'un village russe. Quelles _isbas_ gentilles on va construire sous les marronniers, et comme il sera coquet, ce village ! Heureux qui se fiera naïvement à ce genre de couleur locale.
Un village russe ! Sur l'horizon sans relief et sans couleur, rien ne se profile que les bulbes et la flèche mince d'un clocher blanc et vert. Autour du clocher, une grosse tache grise--c'est le village. Dans cette contrée-ci, peu ou point d'arbres ; une mare, çà et là, et, dans les enclos, de grands tournesols jaunes, large épanouis. Grises, les _isbas_ rangées en deux files sur le bord du chemin ; basses, humbles, semblant ployer l'échine, et se faire toutes petites. Gris, les hangars de branches entrelacées, gris, les épais toits de chaume assujettis par des perches grises. Le village n'a point de rues. Les _isbas_ sont, il est vrai, toutes alignées en bordure de la route où elles tournent leur pignon ; mais l'espace compris entre la double file est couvert de gazon ras, et le bétail y paît, quand il n'est pas aux champs. Dans cette grisaille, pourtant, circulent des paysans et des femmes, vêtus de couleurs éclatantes où domine le rouge : chemises rouges, corsages rouges, jupons rouges. Quand nous passons, ils nous saluent d'une grande révérence, qui fait voleter les cheveux longs des hommes.
Nous voici à quelques lieues de chez nous, chez l'intendant d'une grande propriété ; il a laissé sa fille administrer un fourneau pour les enfants du village, et Serge Ivanovitch vient prendre congé. Une grosse dame nous reçoit : nous avons, je le crains, interrompu sa sieste : il fait si chaud aujourd'hui ! Néanmoins, elle est fort aimable, et, sans rancune, elle nous guide à travers un dédale de chambres nues, d'escaliers et de couloirs, pour nous amener dans un frais sous-sol. Aux murs, les portraits des souverains russes, et celui de l'impératrice d'Allemagne. La grosse dame est née dans une de ces colonies allemandes qui se sont fixées sur le cours moyen de la Volga. Elle sait également bien l'allemand et le russe, mais ses enfants ne parlent couramment que cette dernière langue : la russification se fait ainsi peu à peu, sans violence, dès que ces colons allemands s'éloignent du village où ils sont nés. Cette dame a pris toutes les habitudes russes, mais elle a conservé encore quelque chose du sentiment pratique et de la _Gemüthlichkeit_[5] de ses ancêtres. D'ailleurs, le sofa, derrière la table ovale, couverte d'une serviette placée en pointe, comme aussi le meuble commode et bas, rappelant un intérieur allemand.
[Note 5 : Mot intraduisible qui désigne une espèce de laisser aller bon enfant, spécial aux Allemands.]
Nous causons de la famine. Tout en s'éventant avec son mouchoir, la grosse dame donne de nombreux détails ; le ton de sa voix est tranquille ; non pas indifférent, certes, mais paisiblement compatissant.
--Oui, chez nous, ils ont beaucoup souffert ; ils n'avaient rien, rien à manger. A la première distribution que nous avons faite, on apporta d'énormes pains noirs ; il y avait un pain pour six. Monsieur, ils se jetèrent dessus comme des bêtes. En quelques minutes, ils eurent tout dévoré, et ils nous disaient, les mains jointes : «Encore, encore, donnez encore du pain !»
La grosse dame souligne ces paroles d'un tout petit rire tranquille.
--Alors, rien n'avait poussé ?
--Absolument rien. Le bétail faisait peine à voir : il ne trouvait rien à se mettre sous la dent et maigrissait affreusement. Le soir, les animaux rentraient des champs avec le museau plein de terre, à force d'avoir cherché des racines, à défaut d'herbe. Cela faisait mal, de les voir... Mais, messieurs, je vous en prie, passons par ici, le samovar est prêt.
Derrière le samovar, une jeune fille prépare le thé, et, tout en emplissant nos verres, elle me donne des détails sur le fourneau qu'elle dirige.
--Les enfants y sont seuls admis, de cinq à quinze ans. Matin et soir, nous leur distribuons une soupe de pain préparée avec du beurre ; ils ont de la _Kâcha_[6] et du pain à discrétion. Au temps des meilleures récoltes, ils n'ont jamais connu chez eux pareil bien-être. Nous avons soixante-quinze enfants, et malgré les épidémies qui règnent autour de nous, pas un seul n'est malade.
[Note 6 : Le mot _Kâcha_, que les Russes, bizarrement, traduisent par _gruau_, désigne soit un gâteau, soit une bouillie au lait ou à l'eau, préparée avec une céréale moulue à gros grains (blé noir, blé, avoine, etc.) ; quand on l'emploie sans adjectif, il désigne du sarrasin ou blé noir : c'est un des mets nationaux des Russes (comme de nos Bretons).]
--Vos petits protégés apprennent-ils à lire, mademoiselle ? avez-vous une école, dans ce village ?
--Oui, en hiver ; mais elle est dans un piètre état. C'est le pope qui la dirige ; or il n'a guère de place pour réunir ses élèves. La plus grande pièce de son _isba_ est la cuisine ; c'est là qu'il fait la classe : seulement, il n'y tient guère que dix personnes, lui compris.
--Alors, faute de place, les autres resteront illettrés ?
--Ils resteront illettrés, me répond la jeune fille, de sa voix calme, tout en m'offrant des confitures...
Sur les cinq heures, nous arrivons à Protassovo, un grand village de 2 000 habitants, qui étale ses huttes grises sur une pente dénudée. Nous descendons chez le docteur, car Protassovo est un centre d'épidémie. Il faut dire qu'aucune épreuve n'a été épargnée à ces malheureux paysans. Non seulement la faim les torture, mais ils sont, en même temps, décimés par la dysenterie, et par une très grave épidémie de typhus. Les ravages en sont grands, parmi ces villages russes, où les paysans vivent dans un insouciant pêle-mêle, et négligent les moindres précautions d'hygiène. Les médecins ? pense-t-on. Dans cet _ouièzde_ (département) qui compte 180 000 habitants, répartis sur plusieurs centaines de villages, il n'y avait en tout, jusqu'à ces derniers mois que _deux_ médecins. Sans doute, un certain nombre de personnes riches amènent avec elles un docteur durant leur villégiature ; mais on comprend que celui-ci ne passe pas son temps à courir les villages, puisqu'il est engagé au service d'une famille. Souvent, il faudrait que les paysans fissent 100 ou 150 kilomètres pour trouver des secours médicaux. Ils s'en gardent bien ; ils souffrent, voilà tout, et fréquemment, la mort les délivre.
Le général Baranof a fait tout le possible pour remédier à cet état de choses ; il n'a point reculé devant l'énorme difficulté de cette tâche. Le dévouement spontané lui est venu en aide : une foule de jeunes docteurs, d'étudiants en médecine, d'infirmiers et d'infirmières, ont répondu à son appel, et sont venus s'installer dans de pauvres _isbas_, au milieu des villages contaminés. On a organisé à la hâte dans les plus gros bourgs (quelques-uns comptent de 1 500 à 3 000 habitants) des hôpitaux rudimentaires. Des médecins parcourent la campagne, portant de famille en famille des médicaments et des secours. Néanmoins, l'épidémie n'est pas éteinte encore : tel gros village compte à présent jusqu'à 200 malades, et la mortalité, relativement faible parmi les adultes, est effrayante parmi les jeunes enfants.
Le docteur de Protassovo est un jeune homme blond, tout petit avec un gros nez, les cheveux rejetés en arrière, l'air accueillant et jovial ; son prédécesseur est mort du typhus à cette place même ; mais il ne paraît pas y songer. Il nous fait voir son hôpital, improvisé dans une grande _isba_ bien claire et bien aérée. Les malades sont étendus sur des matelas que supportent des tréteaux ; des couvertures grises les enveloppent. A notre entrée, ils ne tournent même pas la tête, ils ont l'air profondément abattus, plongés dans un état d'hébétement ou de souffrance muette qui les rend indifférents à la vie qui les entoure.
En sortant, j'aperçois en plein air, sur une place, une longue tablée d'enfants : on a ouvert ici un fourneau qui fonctionne sous la surveillance du pope. Les petits paysans sont assis sur des bancs, par rang de taille, et l'aspect de leurs chemises rouges alignées est joli. Chacun d'eux tient de la main gauche un morceau de pain, et de la droite, une cuiller en bois, très évasée, presque ronde. Ils ont une terrine de soupe pour cinq ; ils puisent à même la terrine, et, entre chaque cuillerée, ils mordent dans leur pain. Leur potage n'est pas mauvais. Tous ces enfants ont l'air heureux et gai, et ce qui est plus rare, ils sont polis, et semblent reconnaissants.
Nous prenons le thé du soir entre le docteur, son aide et l'infirmière. Nous n'avons pas mangé depuis le matin, mais, avec du thé, du pain et des confitures, on va loin, en Russie. J'avais parlé du blé envoyé par les États-Unis.
--Il est spécialement destiné aux malades, me dit le petit docteur, parce qu'on en fait du pain blanc plus léger que le grossier pain de seigle dont nous disposons d'ordinaire. En voulez-vous goûter ?
Il m'en apporte une miche. C'est une rareté que du pain blanc dans ces parages. Celui-ci est léger, doré ; la pâte en est fine. Au goût, il laisse comme une légère pointe d'amertume qui n'est pas désagréable ; malades et convalescents s'en trouvent fort bien.
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En route pour l'extrémité du district, sous un soleil qui nous brûle dans le _tarentass_. La route poussiéreuse se prolonge, noirâtre, entre les seigles mûrs, sur une immense plaine plissée d'ondulations jaunes et de bourrelets nus. La moisson est partout commencée. Mais cet horizon vide, sans une forêt, fatigue l'esprit. Pas un arbre ! on ne s'étonne guère des implacables sécheresses qui ramènent si souvent ici la famine.
La famine ! Pour combien de nous, ce mot n'est-il qu'une abstraction ! Tout enfant, parcourant _l'Histoire de France en 100 tableaux_, je vis une gravure où des gens à demi nus se traînaient sur le sol. On m'apprit que cette gravure représentait une famine, et, longtemps, l'image m'en poursuivit. Elle me revient aujourd'hui en traversant ces bourgs, où les typhiques gisent sur des peaux, devant leur porte, dans l'ombre tiède. Sauf la farine qu'on leur distribue, _ils n'ont rien à manger_ ; ni lait, ni choux ni pommes de terre ; pas une racine, pas une herbe. Ce dur pain noir, ils le dévorent tout sec ; encore leur faut-il modérer leur appétit, pour atteindre la fin du mois. La misère des villes, certes, est terrible ; mais, presque toujours, elle laisse voir les traces de quelque défaut ou de quelque vice qui l'ont causée. Dans ces villages perdus, la misère paraît bien autrement implacable : le manque de travail n'y est pour rien, la terre seule est coupable, cette bonne _Terre noire_, si patiente d'ordinaire, si prompte à rendre les semences qu'on lui a confiées, et qui brusquement s'y refuse, par un caprice de mauvaise mère. J'avais lu quelques descriptions du pays, avant de venir en Russie. Oh ! les heureux touristes qui n'ont rien aperçu que des moujiks joyeux et rieurs, des moujiks qui possèdent un samovar, et font du thé à chaque repas !
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--Tu reçois du pain ?
--J'en reçois.
--Montre-le.
Telle est notre question habituelle, et la réponse des paysans à qui nous nous adressons en visitant les villages. A leur suite, nous pénétrons dans les _isbas_, courbés en deux sous la porte basse. L'_isba_ est une case en bois ; elle est fort petite en ce pays, où les forêts sont si rares. D'abord, une espèce d'antichambre, à laquelle, dans les maisons riches, on accède par quelques degrés. Puis, une pièce d'habitation où, dans un coin, brille une _icône_, c'est-à-dire une image sainte, en cuivre ou en zinc, parfois même en papier colorié. Les parois de la case sont formées de troncs de sapins non équarris, assemblés par tenons et mortaises, et calfatés avec de la bourre de chanvre.
Il existe généralement une seconde pièce, un peu plus petite que la première, mais aménagée de la même façon. Tout autour de la chambre règne un banc ininterrompu ; en quelques coins, il est plus large et sert de lit. Une ou deux minuscules fenêtres, aux vitres à peu près opaques, éclairent pauvrement l'intérieur. Au milieu de la pièce, s'allonge un énorme four en maçonnerie, tout creusé de niches qui servent de garde-manger, et aplati à la partie supérieure : c'est là-haut que toute la famille s'étend au chaud, durant les nuits d'hiver. Pour meubles, enfin, une table, et, dans les coins, une ou deux malles en bois, dans lesquelles le moujik serre ses trésors : un peu de seigle, quelques mouchoirs d'étoffe voyante, et des graines de tournesol. L'_isba_, dans cette contrée, est souvent si petite, qu'on a peine à s'y tenir debout ; Dieu sait le nombre de heurts qu'a supportés ma _fourajka_, ma casquette russe en toile blanche !
En entrant, une insupportable odeur aigre vous saisit à la gorge, car, très souvent, les fenêtres sont posées à demeure et ne peuvent s'ouvrir. D'ailleurs, elles sont si petites qu'elles ne sauraient renouveler l'air. Un nuage de mouches se lève à chacun de vos mouvements ; les parois, la table, le banc, le plancher, en sont tout noirs : de ma vie je n'en ai tant vu. Le paysan, d'ailleurs, fait bon ménage avec les mouches qui, le matin, l'éveillent à l'aube.
Le paysan ou la _bâba_ (paysanne) qui nous accompagne, ouvre le tiroir de la table, et en sort une miche de pain fait avec la farine distribuée par le Comité. Ce pain, presque partout le même, très ferme et très compact, n'est pas grisâtre, comme le pain de seigle ordinaire, mais noir, d'un noir bien franc ; au goût, il est mauvais.
--Es-tu content de ce pain ? demandons-nous.
--J'en suis content ; il est bien meilleur que celui des mois passés, et puis il n'y a presque pas de _lébéda_.
Un dictionnaire m'a appris que la _lébéda_ s'appelle en français l'_arroche_ ; c'est une mauvaise herbe de nos jardins. Durant les années de sécheresse, elle envahit les champs, et pousse à la place du seigle. Chez nous, on la jette au fumier ; les paysans d'ici en recueillent les petites graines noires, grosses comme une tête d'épingle ; ils les portent au moulin, et, de la farine ainsi obtenue, font une espèce de pain noir. Ils s'attirent par là de graves maladies d'estomac ; mais, songe-t-on à demain quand on a faim[7] ?
[Note 7 : Chose très curieuse, l'_arroche_ (_atriplex_) est, en Chine comme en Russie, un succédané de la céréale ordinaire (ici, le riz, là, le seigle), en temps de famine. Les Chinois n'en consomment pas la graine, mais les pousses : ils s'attirent par là, eux aussi, une maladie, qu'a étudiée le Dr J.-J. Matignon : Cf. Acad. de Médecine, 5 janv. 1897, et _Superstitions, Crimes et Misère en Chine_, p. 282.]
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Dans une minuscule _isba_, dont les supports ont faibli, et qui s'est inclinée vers la terre, comme une boîte mal d'aplomb, une paysanne me fait goûter des galettes d'avoine qu'elle vient de sortir du four ; je les trouve fort bonnes, et je ne puis m'empêcher de songer à ces visites des autorités dans les réfectoires des lycées. M. l'Inspecteur goûtait une cuillerée de soupe et la déclarait succulente ; nous avions peine, nous élèves, à en avaler une demi-assiette, et nous ne comprenions pas M. l'Inspecteur, et nous l'accusions d'hypocrisie ! Aujourd'hui, si je m'en tenais à la galette d'avoine que je viens de goûter, je déclarerais qu'on vit plantureusement dans ce village. Beaucoup, et de de bonne foi, font ainsi leurs enquêtes !
Je sens vraiment ici la valeur de ce mot : «le pain quotidien» que, depuis l'enfance, nous avons murmuré chaque jour, sans y attacher notre esprit. «Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien» ; qu'est-ce que cela signifie, pour des gens qui, comme nous, se réjouissent quand ils ont bien faim ?--Le pain quotidien, c'est ici tout le but d'une existence humaine. Avoir du pain modeste, dur et sec, mais sans trop de _lébéda_, et en pouvoir manger trois fois par jour à discrétion, voilà l'idéal pour lequel ces grands hommes maigres aux yeux clairs luttent et travaillent. Combien encore ne l'atteignent point !
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Et les popes ? demandai-je, en voyant passer un prêtre, grand et crasseux, barbe et cheveux flottants, longue soutane, jadis violette,--et les popes ? ils ont dû adoucir bien des maux ?
--Dieu les en garde ! Vous savez bien que la plupart d'entre eux n'ont pas de traitement, et vivent uniquement des aumônes qu'ils vont quêter les jours de fête, et que, bon gré mal gré, tous les orthodoxes du village déposent dans leur panier tendu. Nous avons voulu les employer pour répartir les secours ; il a fallu y renoncer, car tout allait aux riches. C'est de ces derniers, en effet, que dépendent les popes, puisqu'ils vivent d'aumônes. Par un _poud_ (16 kilog.) de grain distribué à propos, ils s'assuraient une abondante collecte le jour de la quête. Ils veulent vivre, eux aussi, et leurs femmes, et leurs enfants. Charité bien ordonnée...
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Dans la clarté bleuâtre qui, durant ce mois sans nuits, forme la transition entre le crépuscule et l'aurore, nous arrivons à Novo-Ivanovo, et nous descendons chez le sacristain, car, en dépit de ses 3 000 habitants, le bourg n'a pas d'auberge, bien entendu.
Ah ! la bonne figure, ce sacristain ! et comme il repose des affamés ! D'abord, il est ivre, et nous explique gaiement qu'ayant terminé ses foins aujourd'hui même, il a festoyé avec ses moujiks. Une ivresse gaillarde et bon enfant, que la sienne. Ses longs cheveux gris roulent en boucles sur sa soutane jaunâtre, invraisemblablement crasseuse. Sa barbe descend noblement, en flots d'argent, et le contraste est impayable, entre cette belle barbe ondulée et la trogne bourgeonnée de l'ivrogne, avec ses petits yeux malins de Russe dégourdi, son gros nez sensuel, et sa bouche en coup de sabre. Sa femme nous fait chauffer un samovar et nous apporte les restes du dîner : une platée de mouton avec du sarrasin ; mais ce mouton a un tel goût que nous préférons dîner d'œufs à la coque, cassés dans une assiette creuse, et avalés en guise de soupe. Nous invitons le sacristain à prendre un verre de thé, et il envoie sa femme se coucher. Il se détend alors, il se familiarise. Un morceau de sucre aux dents, il boit son thé à petites gorgées, et de son œil malin, il m'observe. Mon accent l'intrigue ; comme les paysans, il «comprend sans comprendre» ce que je dis. En apprenant que je viens de Paris, ses yeux s'allument ; mais au fond, il ne me croit qu'à demi : a beau mentir qui vient de loin ! Il est amusant, ce jovial ivrogne, et, maintenant que sa femme n'est plus là, il sort de bien bonnes histoires du fond de son sac à malices. Il a été successivement greffier de tribunal, garçon épicier, geôlier dans la maison d'arrêt de Nijni-Novgorod, puis maître d'école--car il a ses lettres, et tient à nous montrer ses parchemins !--enfin, le voilà sacristain-psalmiste dans ce gros bourg. Il possède une _isba_ solide qui lui a coûté 50 roubles ; la famine, il s'en moque, car, outre le pain, la _vodka_ ne lui a jamais manqué ! Enfin, il nous apporte du foin, sur lequel nous nous étendons au beau milieu de son _isba_, saupoudrée au préalable d'une vigoureuse poudre à punaises.
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Au matin, le policier de l'endroit, son grand sabre en sautoir, est venu me contempler. Gravement, il exprime à Serge Ivanovitch son étonnement ; il n'avait pas cru qu'un Parisien pût ressembler autant à un Russe ; je suis vêtu d'une chemise rouge à la moujik, et j'ai aux jambes de grandes bottes plissées ; il n'en revient pas :--alors, à Paris, c'est donc aussi la mode ?
Quelques heures plus tard, nous voilà loin du jovial sacristain, sur les confins du canton, à la lisière même du gouvernement de Pensa. Le sol a changé d'aspect ; nous avons quitté la _Terre noire_ et nous nous trouvons sur un filon de sable, où croissent quelques forêts, et çà et là des moissons étiques. Dans ces deux ou trois derniers villages, jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu de fonctionnaire supérieur, avant la première visite de Serge Ivanovitch : les _starostes_ et les greffiers[8] gouvernaient à leur gré ces quelques milliers de paysans.
[Note 8 : Les _pisari_ ou écrivains sont des paysans instruits qui servent de greffiers dans les villages. Parfois, ils sont seuls, avec les popes, à savoir lire et écrire. Leur influence est souvent très considérable.]
Dieu, qu'on est pauvre, en ce coin perdu ! Les huttes sont délabrées à faire peur. Jamais la tache grise d'un village russe ne m'a paru plus lamentable, plus aplatie devant la puissance terrible qui maintient sur elle la misère. Les hangars sont éventrés, les _isbas_, toutes petites, sont vieilles, à demi pourries, chancelantes parfois. Le chaume des toitures est arraché par places ; ailleurs, il est brûlé. C'est partout une misère effroyable, non point passagère comme en certains autres villages, mais évidemment persistante.
Entre les huttes grises, circulent de grand moujiks décharnés vêtus d'une chemise rouge et d'un pantalon de toile, coiffés d'une sorte de chapeau haut de forme en grossier feutre gris, et chaussés de silencieuses bottes en feutre. Ils passent sans bruit, comme des ombres. Ce sont d'excellents paysans, paisibles, travailleurs, et pas ivrognes ; mais ils n'ont pas de chance : c'est leur seconde année de sécheresse et de récolte nulle. Sans les distributions de farine, tout serait mort, en ces parages, sauf peut-être cinq ou six familles riches. Je demande à l'un d'eux : «As-tu du bétail ?»
--Non.
--Mais un cheval ?
--Non plus. J'en avais un, mais je l'ai _mangé_[9].
[Note 9 : C'est-à-dire : je l'ai vendu pour me nourrir.]
--A combien ?
--A deux roubles !
Et il n'est pas le seul. Dans tout le département de Loukoyanof, de 75 000 chevaux, qui existaient à l'entrée de l'hiver, il n'en reste plus que 26 000. Or, un paysan russe qui n'a pas de cheval est ruiné, car ses champs restent incultes.
Nous trouvons dans une _isba_ une vieille femme ridée, ratatinée, occupée à faire manger de la semoule à un jeune enfant.
--Tu reçois du pain ?
--Non, _batiouchka_, j'en ai à moi. D'abord, nous avons accepté des semences ; mais depuis, nous les avons rendues, car c'est un péché, vois-tu, de conserver ce dont on peut se passer...
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A O. nous rencontrons un jeune étudiant en médecine, à qui l'on a confié la population de six bourgs et de quatre villages, soit environ 10 000 habitants. Il avait entendu parler du Français qui visite la contrée ; il vient à moi. En peu d'instants, je sais son histoire. Une manifestation à laquelle il a pris part avec d'autres étudiants, l'a fait reléguer de Saint-Pétersbourg à Kïef. Sa quatrième année d'études achevée, il s'est mis à la disposition du Comité qui organise les secours pour la présente épidémie, et on l'a nommé ici aux appointements de 75 roubles (200 francs) par mois. Il relève à peine d'une attaque de typhus qu'il a gagnée dans son service. C'est un grand corps maigre, avec les yeux brillants et le parler rapide d'un enthousiaste. D'ailleurs, il ne se pose pas en martyr, tant s'en faut.
Je lui propose de l'accompagner dans ses visites, et voici une interminable ronde par des _isbas_ misérables. Les malades sont étendus tous habillés sur des peaux ou sur du foin, car les paysans russes ignorent l'usage du lit ; quelques-uns d'entre eux gémissent. Voici toute une famille, affaissée en grappe lamentable dans une cour, sur du fumier sec ; ils sont atteints de typhus. Un enfant à la mamelle vagit près de sa mère malade ; son pauvre petit visage souffreteux est littéralement noir de mouches ; nul n'est là pour les écarter, et ses petits poings épuisés ne font même plus d'efforts pour les chasser. Plus loin, une jeune femme qui gémit ; celle-là sera morte avant une heure : rien à faire, nous passons... Des malades, des malades encore, tous semblables dans l'anéantissement de la souffrance.
Un convalescent, maigre moujik d'une cinquantaine d'années, se dresse à notre vue sur son cadre de bois.
--Eh bien, dit l'étudiant, comment vas-tu ?
--Mieux ! bien mieux ! tu m'as sauvé ; je te remercie.
--Qu'est-ce que tu as à manger ?
--Du pain.
--Belle nourriture pour un convalescent ! fait mon compagnon. Je vais te donner du lait et du thé.
--Du lait et du thé ! répète l'homme, avec un indicible accent de joie ; oh, oui, oui, donne-m'en !
Nous avons pris le thé chez le pope du village. O. qui étale sur une colline dépouillée la monotonie de ses huttes grises, est un bourg fort connu dans la contrée. Ses habitants, célèbres comme voleurs de chevaux, sont la terreur du pays qu'ils dévalisent. Ils s'en font gloire. Le _staroste_ (maire), grand, sec, l'œil vif et mobile, a l'air d'un chef de brigands ; il en est un. Un coup de hache reçu, dit-on, dans une expédition nocturne, a laissé sur son visage une cicatrice profonde.
Le pope qui nous reçoit est tout jeune, de haute taille, dans sa soutane soignée. Il a un joli visage fin, aux yeux bleus légèrement bridés ; sur les épaules, de longues boucles blondes ; au menton une fine barbe en copeaux d'or. Son intérieur est propre à souhait, son _isba_ reluisante et toute neuve : je ne saurais dire combien cette vue est réconfortante, après une tournée comme la nôtre. Dans la cour, un énorme chien tire sur sa chaîne, dès qu'on ouvre la porte, et se précipite de tout son poids, en étalant des crocs féroces.
--_Batiouchka_, dis-je au prêtre, pourquoi donc avez-vous un chien si méchant ?
--Oh ! répond-il avec un discret sourire qui plisse ses yeux bleus légèrement obliques, c'est nécessaire quand on habite un tel village. Les moujiks d'ici cherchent, parfois, la nuit, à me reprendre ce qu'ils m'ont donné le jour. L'an dernier, je ne sais pourquoi, ils m'ont incendié...
Cela est dit d'un ton paisible, sans colère, avec une aimable charité chrétienne, qui semble toute naturelle d'abord, et qu'on n'admire qu'à la réflexion.
Nous avons un long chemin à faire pour rentrer. Il nous faudra plusieurs relais. La chaleur est intolérable ; nous n'avons sur nous qu'un pantalon et une chemise en toile rouge, et pourtant, immobiles dans notre _tarentass_, nous nous sentons brûler. Pour comble de malheur, un de nos essieux vient à se rompre. Nous sommes sur un plateau, à vingt verstes au moins du plus proche village, et pas un arbre n'est à l'horizon. Nous découvrons enfin un paysan qui travaille dans un champ, et nous descendons jusqu'à lui à travers les guérets et les chaumes ; il consent à nous prêter un de ses essieux. Si notre cocher ne revient pas le lui rendre ce soir, il devra rester là et passer une nuit de plus sous sa charrette. Pourtant, avec simplicité, il nous vient en aide, et s'offense du pourboire offert.
Vers le soir, nous arrivons enfin au bord d'une large rivière, dans laquelle nous décidons de nous baigner. Lorsque nous sortons de l'eau et nous séchons sur le rivage, dans le simple appareil des baigneurs russes qui ignorent l'usage du caleçon, voici venir sur l'autre bord, une blanche file de paysannes. Elles sont de race _mordva_, toutes vêtues de toile blanche, sur laquelle tranche leur visage noirci. Elles viennent de moissonner et rentrent au village ; mais il leur faut traverser le gué qui côtoie le fond où nous nous sommes baignés. En nous apercevant, elles échangent entre elles quelques observations, puis, une à une, gravement, elles posent dans l'eau leurs jambes nues, les jupons relevés aussi haut que la profondeur du gué l'exige. Elles passent ainsi près de nous, plus qu'à moitié nues sans paraître gênées le moins du monde.
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Serge Ivanovitch m'a proposé ce matin d'aller voir un grand _bazar_ (marché) qui se tient aujourd'hui dans un district voisin ; nous devons traverser une contrée beaucoup moins éprouvée que celle-ci : je jugerai de la différence.
Deux chevaux maigres emportent notre _tarentass_, sous un soleil de feu. Nous traversons plusieurs villages que la faim, paraît-il, a moins cruellement touchés que leurs voisins de l'ouest. C'est cependant le même aspect gris et misérable, à peine atténué, çà et là, par la gaîté de quelques arbres verts. A onze heures, nous arrivons à Lady, bourg important où se tient une espèce de foire. La poussière enveloppe tout et fait comme un brouillard qui tamise les rayons du soleil. Dans une rivière qui coupe le chemin aux portes du village, grouille et clapote un amas de chairs blanches ; ce sont des paysans qui, épuisés de chaleur, viennent, entre deux affaires traitées, mettre bas leurs vêtements et se jeter à l'eau. Puis, sur la route, ce sont des centaines de _télègues_[10] qui se suivent à la file ; plus loin, d'autres sont rangées aux abords des maisons ; elles obstruent toutes les voies, encombrent toutes les places ; les chevaux, dételés, mangent tranquillement dans la charrette, qui leur sert de ratelier. Autant de _télègues_, autant de familles ; personne ne vient ici à pied.
[Note 10 : Charrette légère en forme d'auge très évasée, et généralement à claire-voie.]
Il y a peu de marchandises originales sur ce marché empoussiéré : des poteries d'usage domestique, des vases à lait au col mince, et des écuelles vernies de vert, quelques articles en bois tourné et en corne, d'un travail grossier. Je suis frappé surtout par de grands étalages de poissons secs que les passants achètent, comme nous ferions des gâteaux, et dans lesquels ils mordent à belles dents. Dans les auberges, on boit de la bière et de la _vodka_ ; un peu partout, on s'abreuve de _kvass_ jaune. Le _kvass_ est une boisson de famille, que les ménagères préparent chacune selon sa recette. Les soldats de Napoléon la nommaient, s'il faut en croire Tolstoï et la légende : «limonade de cochon.» Le _kvass_ est préparé avec des herbes diverses et du seigle que l'on fait fermenter dans l'eau chaude. Le goût en diffère avec chaque famille : tantôt il est doucereux, tantôt il est aigrelet ; en tout cas, c'est une boisson rafraîchissante, et les Russes l'aiment beaucoup.
Çà et là, sur le chemin, de hideux mendiants des deux sexes, sales, dépenaillés, sinistres, sont accroupis, en rond dans la poussière, et chantent sur un ton suraigu de monotones litanies : les copecs pleuvent dans leur casquette ou leur tablier. La foule circule et se coudoie avec des rires, dans la chaleur. Tout ce peuple s'amuse, bavarde, et grignote sans interruption des graines de tournesol ; quelques-uns savourent des pâtisseries que des marchands en plein vent font frire dans de l'huile à brûler. C'est une vraie foire russe, crasseuse et bon enfant, regorgeant d'ivrognes, et empestant l'odeur du moujik jointe à celle de toutes ces choses liquides ou solides que consomment les passants. Les hommes sont vêtus de chemises-blouses roses ou écarlates ; les femmes, des pieds à la tête, sont enveloppées d'étoffes aux couleurs voyantes : leurs jupes, leurs tabliers, leurs corsages, leurs fichus sont rouges, violets, bleus, jaunes, que sais-je encore ! Ces tons criards blessent les yeux quand on les voit de près ; mais d'un peu loin, ils se fondent dans la brume de poussière qui plane sous le soleil, et l'aspect est charmant de ce grouillement coloré au milieu de la grisaille des choses.
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Nous allons terminer la journée dans une gentilhommière du voisinage. Il nous faut traverser le village où réside le _maréchal de la noblesse_[11] de notre département, M. P. C'est un homme fort intelligent et puissamment riche : il est à la tête des nobles mécontents et de la ligue _contre_ la distribution des secours. Je m'explique aisément son attitude : les paysans de son village ont l'air de petits bourgeois. Ils sont riches, et la sécheresse n'a pas touché leurs terres, d'ailleurs très fertiles. Leurs _isbas_, spacieuses, sont élégamment construites, ornées de quelques sculptures, propres et avenantes. Elles n'ont pas de toit de chaume, mais pour l'instant, des planches solides, bien ajustées, les recouvrent. Même, un jardinet confine à chaque étable. M. P. est trop occupé avec ses 12 000 hectares de terre, pour entreprendre des excursions dans son département. Son village est heureux et riche ; n'est-il pas naturel de sa part de déclarer qu'il en est partout de même, et que, si, en certains endroits, les paysans crient famine, c'est par paresse ? Évidemment, M. P. est de bonne foi, quand il traite de _révolutionnaires_ ceux qui soutiennent les plaintes des paysans. On devrait, pour l'éclairer, pouvoir le forcer à vivre huit jours dans tel village que j'ai visité avant-hier, à 100 kilomètres d'ici.
[Note 11 : Ou mieux, le _président de la noblesse_. Il est élu tous les trois ans dans chaque département.]
C'est chez un de ses jeunes voisins de campagne que nous descendons ; la contrée, décidément, a changé d'aspect. Elle est devenue brusquement ondulée. Une rivière se montre au bout d'une descente, et le cottage où nous entrons est posé dans le site le plus frais qui se puisse rêver. De la terrasse où la table est mise, on domine la rivière, sur laquelle s'étalent à cette heure les reflets moirés du couchant ; sur l'autre bord, une belle forêt sombre cache l'horizon. Je ne m'attendais point, après cette semaine de misère, à trouver, à quinze lieues de chez nous, la civilisation la plus élégante. Des dames nous reçoivent, en toilette claire d'une jolie coupe, et j'ai un peu honte de ma chemise rouge dont on sourit. Il me faut sortir du rêve de compassion où j'ai vécu depuis quinze jours. Sur cette terrasse vers laquelle monte la délicieuse fraîcheur de l'eau, nous prenons place à une longue table, où un maître d'hôtel nous fait passer les plats ; il me faut, d'un brusque effort, oublier les impressions qui m'écrasent, et tâcher de causer, de répondre au joli français des femmes élégantes qui m'environnent. Mais, que dire à ces gens qui rient, qui plaisantent, qui m'interrogent sur les nouveautés de Paris ? Entre Paris et moi, il y a le choléra, le typhus, la famine ; tandis que la charmante société que voilà, oubliant tous ces fléaux, parce qu'elle vit au milieu d'eux, ne s'intéresse qu'aux choses parisiennes ; elle a raison peut-être. Pour quelques heures, nous voici en pleine banalité de salon. Sur la terrasse fraîche, au-dessus de l'eau qui miroite, il me faut dire comment j'ai pu, moi Français de France, m'aventurer dans ces parages ; puis on cause de Ravachol et du général Boulanger qui avait par ici des sympathies. Heureusement, un des jeunes gens tient à me montrer ses lévriers à loups : nous parlons chasse, et j'échappe ainsi à la conversation obligée sur l'entrevue de Cronstadt.
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Le choléra se rapproche. Il est à Nijni depuis plusieurs jours, et voilà que des fuyards l'apportent dans les villages. Les médecins et les infirmières sont devenus indispensables dans la capitale de la province, où la grande Foire annuelle est ouverte : ils nous quittent presque tous. Nous nous soignerons comme nous pourrons. Des nouvelles graves nous parviennent de la basse Volga : des émeutes y ont éclaté dans les villes, surtout à Astrakhan, où des médecins ont été tués, et où les Cosaques ont dû charger la foule. La populace, ignorante, accuse les médecins d'empoisonner les malades : les injections sous-cutanées contiennent, d'après elle, un poison subtil. Le bruit s'est répandu là-bas que le Tsar a vendu à l'Anglais le droit de dépeupler par ce moyen quatre provinces ! De toutes parts les bruits les plus absurdes se redisent à l'oreille.
C'est aux médecins surtout qu'on en veut. L'autre jour, à Nijni, un homme a fait un speech, disant qu'il fallait leur courir sus. On l'a conduit devant le gouverneur : «Tu prétends qu'on enterre les malades tout vivants ? Eh bien, je te condamne à servir comme infirmier dans l'hôpital des cholériques : tu verras de plus près ce qui s'y passe !»
Ici, les villages sont calmes : on attend.
Après dîner, le jeune étudiant en médecine, dont j'ai fait la connaissance il y a quelques jours, entre dans notre salle.
--Quel heureux hasard vous amène ?
--Je pars.
--Où cela, grand Dieu !
--Pour Astrakhan ! répond-il simplement. On cherche là-bas des médecins de bonne volonté : je me suis inscrit avec beaucoup d'autres.
Il est bien chétif encore, bien maigre, avec des yeux qui luisent d'enthousiasme. En reviendra-t-il, de ce terrible foyer de mort ?... Nous parlons peu. Que se dire ? Un serrement de mains exprime toutes nos pensées...
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Nous prenions le thé, ce soir, vers onze heures, dans la salle à manger de notre métairie. Une bonne qui accourt nous prévient qu'on aperçoit «un bel incendie» ; nous sortons. La métairie s'élève au bord d'un plateau qui domine l'immense plaine de seigles moissonnés : on distingue admirablement. On dirait un feu de joie allumé à l'autre bord de la plaine, à trente kilomètres de nous : les flammes qui vont et viennent, s'abaissent et se ravivent par intervalles, n'ont pas du tout l'air sinistre à cette distance. Seulement, dans le ciel monte toute droite une énorme lueur, et par elle, on mesure l'importance de l'incendie. C'est une grande métairie qui brûle tout là-bas : chacun des points brillants est une meule de paille, et les charbons qu'on entrevoit, sont autant de hangars consumés. Pas un bruit sur l'immensité, pas un son de cloche, pas un appel : seule, la lueur silencieuse anime la nuit. Je m'étonne de l'insouciance de nos gens, groupés en curieux autour de nous : «Bah ! me disent-ils, nous sommes habitués à pareil spectacle, seulement, on ne voit pas toujours aussi bien !»
Oui ! ce spectacle peut leur être familier. Avec la famine et les épidémies, le feu, _le coq rouge_, comme ils disent, est l'un des grands fléaux du paysan russe. Dans ces villages faits de bois sec couvert de paille, la moindre étincelle qui jaillit d'un poêle, la moindre cigarette que laisse tomber un ivrogne ou un voisin malveillant, suffisent pour enflammer les pauvres huttes. Dans chaque village on voit des toits percés à jour et des poteaux calcinés. A Potchinki, tout près d'ici, un incendie a récemment dévoré 400 _isbas_. Or, dans ce pays nu, le bois est hors de prix : les incendiés sont réduits à mendier un abri. On a bien introduit dans ces villages une espèce d'assurance mutuelle, mais on est long à en toucher les primes, quand on les touche. En attendant, il faut que le moujik s'endette, c'est-à-dire qu'il engage ses bras et sa récolte.
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A Loukoyanof, par une chaleur atroce. Pas d'eau, pas d'ombre, rien de frais. Un seul remède, un unique consolateur : le thé.
Malgré une jolie église dressant la fraîcheur de ses murs blancs et de ses coupoles vertes sur la grisaille de la pente désolée où s'essèment les _isbas_, la ville, avec ses rues de gazon pelé où trottinent d'innombrables petits cochons noirâtres, n'a pas d'autre attrait que la célébrité éphémère que lui a donnée l'affaire des _zemskie natchalniki_. J'ai conté plus haut comment ces fonctionnaires nobles s'étaient opposés à la distribution de vivres parmi les affamés.
La noblesse d'ici trouve en général qu'on s'occupe trop des paysans : en leur témoignant une bienveillance si marquée, on risque, dit-elle, de faire naître en eux d'insupportables prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne souffrent pas autant que le croient les habitants des villes ; si vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler, et deviendront de plus en plus exigeants ; familiers d'abord, bientôt arrogants.
Nous aurions tort de prendre ceux qui parlent ainsi pour une société d'hommes cruels et sanguinaires, à la façon des méchants planteurs, dans la _Case de l'Oncle Tom_. Il y a, sans doute, parmi eux, tel fonctionnaire cupide et méprisable ; mais, quelques-uns sont de fort honnêtes gens. Seulement, ils connaissent peu les paysans au milieu desquels ils vivent ; en outre, ils ont une terreur folle des innovations, parce que, pour eux, toute innovation est un pas vers le bouleversement social. Ils ne sauraient croire à des modifications progressives : d'après eux, toucher, même d'une main légère, à l'ordre de choses existant, c'est vouloir le renverser : voilà pourquoi ils s'y attachent désespérément. Dans le cas spécial du district de Loukoyanof, cette théorie de la noblesse résidante n'a pas laissé d'avoir une conséquence curieuse. Cette année en effet, c'est le Gouvernement qui a patronné toutes ces tentatives généreuses de secours aux paysans ; or, la noblesse, instrument chéri et préféré d'Alexandre III, s'est mise à lutter contre lui sur ce terrain, faute d'avoir su modifier à temps ses vieilles théories et renoncer à sa ridicule _nihilist-fever_. Depuis les affaires du mois de mars, tout le district est divisé en deux camps, et l'on s'observe.
L'arrivée d'un Français dans ces parages a causé une certaine émotion, faite de curiosité et d'inquiétude. On a su, en interrogeant les postillons, que je voyage avec un papier officiel ; mais d'autre part, on a appris que je n'ai pas de métier manuel ; on sait de plus que le propriétaire de la métairie où j'ai pris quartier, lit volontiers des ouvrages d'économie politique. De ces indices patiemment rapprochés, on a conclu que j'étais socialiste--pouvait-on moins faire ? Pourtant, la raison de mon voyage reste encore inexpliquée. Tous m'interrogent là-dessus, et à tous je réponds : «Pure curiosité» ; mais, depuis le postillon hilare, jusqu'au grand seigneur terrien, tous hochent la tête à cette réponse.
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J'ai fait tantôt la connaissance de Mme Davydova. Veuve d'un officier de marine, apparentée à la meilleure noblesse, cette dame s'est consacrée depuis de longues années à la propagation des travaux féminins parmi les paysannes. Aucun sacrifice ne lui a coûté : elle a même fait un long séjour dans l'Asie Centrale pour y étudier la fabrication des tapis et l'importer, s'il est possible, dans son pays. Depuis plusieurs mois, elle ne s'occupe que de la famine. Elle parcourt bravement la Russie en _tarentass_, pour le compte du Comité de secours. Cet hiver, elle a distribué aux paysannes des matières textiles dont la moitié leur appartiendrait, à condition d'en tisser l'autre moitié pour le compte des donateurs. «Je recueille en ce moment les tissus terminés, me dit-elle, en fumant une cigarette ; il n'y a pas un fil perdu.» Le trait mérite d'être relevé, en ce pays-ci.
A voir cette femme qui s'expose aux cruelles fatigues d'un voyage dans la province russe, je songe à l'Angleterre, où l'on rencontre des caractères de ce genre. Seulement, une Anglaise eût vite fait de prendre des allures masculines, tandis que la grande dame russe a conservé sa distinction féminine, avec un peu de hauteur ironique.
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Ce matin, en passant à Potchinki, nous avons voulu déjeuner. Or, il existe dans cette petite ville un bon cuisinier : il est au service d'un moine, factotum du Mal de la noblesse, qui fait préparer un dîner fin chaque fois que se réunissent ces messieurs du _Comité de résistance aux secours_. Nous avons mandé ce cuisinier ; mais, quand on lui a dit nos noms, il a déclaré qu'il ne saurait venir prendre nos ordres, et qu'il fallait nous adresser ailleurs. Travaillant ici, les jours de marché, pour la noblesse de l'opposition, il ne veut pas chauffer ses casseroles pour des «agitateurs» comme nous.--On a des principes, que diable !
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Les fonds recueillis par le Comité de secours que préside le Tsarévitch, sont distribués en espèces à des personnes de confiance. Un propriétaire de nos voisins m'expliquait l'usage qu'il fait des sommes qu'on lui attribue. Il achète des chevaux, et les donne à des paysans qui n'en ont plus. Ces paysans, en échange, s'engagent à faire, une année durant, le gros travail des champs chez un voisin pauvre. Quant à Serge Ivanovitch, il achète des chèvres, et les distribue à des familles chargées de petits enfants.--J'aime voir l'imagination charitable s'exercer dans ce sens : il me semble que le mérite du cadeau en est doublé.
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Des chevaux sont commandés pour ce soir ; je vais partir et regagner Nijni-Novgorod, puis Moscou. Serge Ivanovitch m'y rejoindra dans quelques semaines. L'idée de mon départ m'attriste. Au moment de quitter, probablement pour n'y jamais revenir, cette immense plaine jaunâtre et nue, où j'ai touché de si près la misère, la famine et la maladie, où j'ai causé avec tant de maigres moujiks sauvés par la charité, où j'ai vu en détail un coin si intime de la province russe, je sens, malgré ma fatigue, un violent regret. Par-dessus de mesquines divisions politiques, j'ai eu ici, pendant un mois, un spectacle triste, mais fortifiant : triste, comme l'est toute peine et toute souffrance ; fortifiant, par l'exemple de la résignation avec laquelle ce peuple supporte sa misère. Puis, le dévouement de tous ces hommes qui sont venus assister les pauvres m'a pénétré d'admiration. Nous ne sommes pas habitués à voir des jeunes gens agir ainsi, de toute leur vigueur et de toute leur âme, en faveur d'une œuvre obscure dont les journaux ne sauront rien. Ceux-ci paraissent, en vérité, ne jamais s'être dit le décevant : «à quoi bon ?» que les jeunes hommes de nos pays se répètent si souvent, au premier contact avec la vie. Dès qu'il s'est agi d'une œuvre utile et charitable, ils étaient là, modestement. Qu'est-ce donc qui les fait ainsi ? et qu'est-ce qui les soutient ? La religion, je le sais, leur est indifférente à la plupart, et le succès ne saurait les atteindre si loin. Il faut donc qu'ils trouvent en eux-mêmes le goût de la charité et la récompense du devoir accompli. Sans doute, leur fatalisme semi-oriental les garde contre toute crainte du danger ; mais avant tout, ces dévoués sont dominés par la conviction que leur dévouement ne s'éparpillera pas en vain. Ils sentent, d'instinct, qu'ils travaillent dans une matière vierge, dans une molle argile, où leur empreinte se conservera, durcie par le feu. Ils savent qu'ils ne sont pas, comme on l'est dans nos pays faits, perdus dans l'immense complication d'un mécanisme social qui semble annihiler l'effort individuel. Ils ont conscience d'être, personnellement et sans intermédiaires, des créateurs de civilisation.