XI
Au matin, les journaux justifièrent en partie cette quiétude. Si la foule avait assailli de pierres une voiture où elle avait cru reconnaître le prince de Polignac rentrant à l'hôtel des Affaires étrangères, la gendarmerie avait promptement dispersé l'émeute. _Le Marteau_ publiait un dessin de Joseph Bridau: un Charles X gâteux, sous le costume des Jésuites, avec l'emblème du Sacré-Coeur autour du bras, le cierge et le bréviaire aux mains. La légende était: _Oh! le vilain sire!_ A la seconde page, s'étalait, en lettres grasses, la protestation des journalistes; puis une invitation à l'entente pour le refus de l'impôt, article identique à celui du _National_ et du _Temps_. Après cette lecture, Omer écrivit la minute de l'opposition contre le créancier de madame Cardoche: il sut y insérer, fier de son adresse, une subtilité de procédure fort essentielle, et que l'huissier eût certainement omise. De bonne heure, il monta dans le tilbury, en promettant à son Elvire de lui rapporter, le soir, du poisson de mer, soles ou turbot, que l'on achetait chez Laffitte et Caillard, à l'arrivée de la diligence normande.
Paris ne semblait guère plus ému que la veille. Les fumets de cuisine s'échappaient des restaurants. Le «tigre» reçut les rênes à la porte de l'huissier, rue de l'Echelle. Recopié séance tenante, l'exploit fut transmis à l'avoué de Camusot. Après quoi, l'attelage trotta vers le magasin de lingerie, rue Montpensier. Or, un rassemblement d'épiciers, de commères, de curieux, de gâte-sauces embarrassait la voie devant la boutique de Pied-de-Jacinthe. L'avocat sut immédiatement que le commissaire de police, après avoir saisi les presses du _National_, celles du _Temps_, venait opérer dans l'imprimerie du _Marteau_. Vingt commis et artisans prolixes le renseignèrent:
--C'est grand dommage: le monde du quartier s'amusait à voir les drôleries dans la vitrine... M'est avis que le pauvre vieux va fermer boutique. Le v'là ruiné, de ce coup-là... Un homme qui a versé son sang pour la France!... Sacré nom!... C'est pas l'Empereur qu'aurait fait ça!...
--Sûr et certain!... approuva le garçon de café qui rattachait le ruban de son escarpin.
--On attend le ferreur des forçats: il est encore à démonter les machines du _Temps_... Il n'y aura pas un honnête serrurier pour accepter de faire cette besogne-là!
--Pas plus ici qu'en haut de la rue,... déclarait un commis fanfaron à une dizaine de flâneurs bavardant, les mains dans les poches.
Omer sauta du tilbury, l'envoya devant le café de la Régence.
--Je suis l'avocat du sieur Pied-de-Jacinthe,... dit-il au gendarme qui défendait les abords de la maison.
Il montra sa carte. On lui permit de parvenir jusqu'à la cour humide, bordée de hangars et d'appentis. Outre six gendarmes, baïonnette au canon, cent personnes l'encombraient, typographes de Pied-de-Jacinthe, voisins, carbonari et F. F.·. de l'Ardente-Amitié, buveurs des _Enfants de Momus_, messieurs. Le major Gresloup, battant du poing son estomac proéminent, excitait encore le capitaine Lyrisse. L'étudiant Ribéride endoctrinait un artisan timide conduit devant la porte close par le patron qui refusait de l'ouvrir:
--Je vous répète ce que nous disions tout-à-l'heure, M. Baude et moi, à votre camarade, dans les ateliers du _Temps_... Si vous forcez cette porte, vous devenez le complice d'un acte illégal, vous commettez un vol avec effraction, que l'article 384 du Code pénal punit par les travaux forcés... Voici Maître Héricourt, avocat à la Cour d'appel: il confirmera ce que j'avance...
Omer regretta d'entrer juste à point pour s'afficher au nombre des rebelles, et de façon irrémédiable. Néanmoins, il se refusa d'hésiter. Sous la mèche noire, l'oeil malin d'Ulysse Trélat le surveillait. Dans le groupe des Carbonari, M. Buchez gardait une mine de sévérité muette entre les bouts de son col mou. M. Raspail guettait, de sa figure noiraude, vive, engoncée dans le gros col de velours. Dieudonné Cavrois crispait ses larges joues pour réprimer ses objurgations; et, rigide dans sa gaine de vêtements sombres, M. Roulon mâchonnait une sentence de flétrissure. Omer pensa qu'après tout sa nouvelle richesse permettait l'indépendance. Il se décida pour le brave oncle Edme, pour son beau-père, pour l'ardeur de ce Ribéride à la chevelure de page, et pour la tradition romaine que le fils d'Elvire perpétuerait. Mot à mot, lentement, dévotement, il récita l'article 384. Son accent courageux et solennel étonna.
--Bon ça!... fit le serrurier, ôtant sa casquette pisseuse, avec une emphase de théâtre... Respect à la Loi! Je m'en vais...
--Maître Héricourt,... réprimanda le commissaire de police,... il vous appartient moins qu'à tout autre de méconnaître mon caractère et mes insignes. J'agis au nom des Pouvoirs Constitués...
Ce freluquet au chapeau de castor était donc l'ennemi. Son observation, c'était l'insulte de la force barbare.
--Non, monsieur,... répliqua vivement Omer, glorieux des murmures qui l'approuvaient déjà... Non, monsieur: vous n'accomplissez pas un devoir prescrit par la loi; vous obéissez aux caprices de vos maîtres. Nous, citoyens, n'avons pas à nous incliner devant des caprices... Les Ordonnances n'ont pas été ratifiées par la Chambre Basse ni par la Chambre Haute... Ce sont des caprices, et non point des lois...
Il acheva d'une voix tonnante, grisé par l'ivresse de ses nerfs, et, tout à coup, transporté d'aise en s'admirant héroïque. Le vent de ses paroles le soulevait au-dessus des hommes. Il eût dit que, du buste, il dépassait, tout-à-coup, leurs statures.
--Vive la Charte!... conclut l'escogriffe blême.
Pareille acclamation jaillit de toutes les bouches. Le Silène lui-même la proféra derrière l'échine du gnome hideux. Les cochers la renfoncèrent par des gesticulations véhémentes. De son oeil sanglant, de son front de marbre, l'ancien cuirassier Brémondot menaça, la lippe en avant, le petit commissaire quinteux qui s'exaspérait, qui bredouillait:
--Paix-là! Messieurs! paix-là! Doutez-vous que je puisse vous faire arrêter sur-le-champ pour rébellion?... Obtempérez aux ordres.
Omer sentit bruire dans ses fibres toute la colère de l'assistance. Il sut qu'il excitait les courages endormis, que ces gens l'adoraient, vivante incarnation de la justice près de les défendre du chômage, de la faim, de la mort. Hors de lui, hors de sa prudence, le jeta l'espoir de les entraîner, de déconcerter ce petit policier bilieux. Le jeune homme n'avait qu'à gagner en payant d'audace; il haussa les épaules dédaigneusement.
--Ça, Maître Héricourt, je puis vous conduire vous-même à la Conciergerie, les menottes aux poignets!
--Je vous en défie!... L'article 341 punit des travaux forcés l'arrestation arbitraire. Tout le barreau de Paris agirait contre vous, et ferait appliquer la loi!... Car cela, c'est la Loi! Tandis que ceci, ce n'est rien du tout... Ce n'est rien, en vérité, moins que rien!
De l'index il désignait les ordonnances qu'un subalterne collait au mur. Il cria:
--Rien devant la Loi! Moins que rien!
A cet instant, sa croyance vécut en lui, mieux que lui-même. En ses veines, en son coeur palpitant affluait tout le sang noble des ancêtres latins que son érudition vénérait, celui du Peuple aux Sept Collines. En son âme s'exaltait l'honneur des Gracques, de Brutus, de Justinien, de Danton, pontife de cet esprit antique servi par les armées Jacobines, par le colonel Héricourt, avant qu'il fut tué en pourchassant, après Wagram, les soldats de la tyrannie. Contre le serviteur des mêmes adversaires, le fils avança, l'enferma dans son geste à la Popilius. Heureux d'être puissant, Omer délirait presque. Ses nerfs vibraient, et ceux aussi des grands Romains ressuscités en lui. C'était la foi secrète des légionnaires qui s'évertuait par son éloquence; c'étaient les antiques forces mystérieuses de leur Mithra qui, par la bouche, allaient vaincre. Ainsi que ce jeune dieu au bonnet rouge, il terrasserait encore la bestialité du taureau symbolique, la brutalité des rois, en la personne mesquine de ce petit domestique éperdu, prêt, d'instinct, au recul, tandis que l'officier de gendarmerie, par les lueurs mal éteintes de son regard, approuvait tant de courage civique. «Mon fils! pensait Omer. Je fais à ta descendance un destin de liberté!» Il l'évoquait endormi, l'enfant d'Elvire, l'espoir aux yeux clairs et aux cils sombres de leur oeuvre conjugale. Et cette chère image ordonnait d'abolir toute peur, de soumettre la vie présente aux félicités du temps futur.
A sa main s'attachait la rude poigne de l'oncle Edme, qui lui froissait les muscles pour le remercier. Chaude caresse d'affection, le major enlaçait du bras la taille de son disciple. Le prote redressa tout son corps maigre, et lança des jurons émus vers les toits.
Dans cette cour noirâtre, humide et profonde comme un puits, une chose majestueuse s'accomplissait. L'esprit terrassait la force. Honteux de leur mission, les gendarmes ne bougeaient pas derrière leurs baïonnettes. Appuyant sur le grand sabre ses gantelets jaunes, leur capitaine épiait insolemment les allures du commissaire qui dictait au subalterne les notes d'un rapport. Les carbonari gardaient leurs masques de juges devant le coupable qu'était ce pauvre fonctionnaire tripotant son écharpe à franges. Il y eut du silence et du respect. Les apprentis eux-mêmes ne chuchotaient plus en haut du haquet où ils s'étaient juchés, les jambes pendantes. Une main dans son habit, Omer Héricourt recevait les félicitations d'Ulysse Trélat, de M. Buchez, de M. Roulon, de Cavrois, qui se présentait en sueur et cramoisi.
Le ferreur des forçats fit son entrée, portant des tenailles et des pinces. Les huées de Bahorel et de Grantaire furent renforcées par celles de l'escogriffe, du gnome, du bossu, des cochers, de tous les typographes.
--Laissez cela, mes amis!... pria le jeune Ribéride, beau de sa pâleur... Ce n'est pas un homme, c'est un instrument...
Le colosse enfonça son bonnet de laine sur ses favoris. De ses bras lourds, il choisissait entre ses outils posés à terre. Il se baissa: la croupe monstrueuse tendit le pantalon de cuir. Il glissa un levier sous la porte, agit. Les vis de la serrure sautèrent bientôt. Les recors se précipitèrent dans l'atelier béant. A leur suite, le ferreur se dirigea vers les machines. On entendit retentir le son clair du marteau qui frappait les boulons. Alors Pied-de-Jacinthe boutonna son habit carré contre sa maigre poitrine. Son menton tremblotait. Dans ses yeux brouillés et jaunes, de l'eau sourdait.
--Il est inutile de revenir ici, vous autres!... dit-il aux ouvriers... Je n'aurai plus de travail pour vous... Je ne sais plus moi-même où trouver mon pain...
L'escogriffe et le prote grêlé grognèrent vers les gendarmes impassibles.
--Va demander au commissaire qu'il t'offre la soupe et le boeuf!... conseilla le cocher Gousenot... As-tu du coeur? Alors vas-y... Aïe donc!
Un clin d'oeil malicieux creusa la ride profonde qui partageait sa joue. Dambeton encouragea les ouvriers par les moqueries de son mufle moustachu. Brémondot oscillait sur les colonnes de ses jambes, serrait ses poings de cuirassier formidable. Assurant leurs chapeaux cabossés, les buveurs des _Enfants de Momus_ s'apprêtaient à des luttes. Cavrois prévit le danger:
--Hors d'ici!... Cela pue le crime!
· · ·
Au soleil de la rue, ils furent abordés par la foule curieuse et babillarde.
--Nous sommes des ouvriers sans pain, et, tout à l'heure, sans feu ni lieu!... marmonna l'escogriffe pour les badauds qui l'entourèrent.
--Je vais quérir des sous chez Polignac, moi!... décida le gnome barbu; et il roula son tablier autour de ses hanches.
On l'applaudit. Une fille minable tira par sa blouse le morne Silène dont les bajoues fléchissaient.
--Patience!... recommandait aux apprentis le petit bossu, patience!... Sais-tu comment on peut coudre un drapeau bleu, blanc, rouge?
--Il y a des étoffes chez la marchande de modes, la mère Cardoche...
--Le patron dit que ça chicanerait joliment les mouchards. Seulement...
--De l'argent?... interrompit Dieudonné Cavrois, qui fouillait dans son large pantalon de toile... Tiens, voilà un écu... Achète les trois couleurs.
A ces mots, l'avocat se souvint de madame Cardoche et de ses inquiétudes. Il se disposait à lui rendre visite, lorsqu'il aperçut Rambourg écroulé sur une borne, au milieu de ses cochers. Bridoit, l'ancien canonnier, prit le bras de l'escogriffe, et le tira dans le cabaret des _Enfants de Momus_, puis Goussenot y conduisit le prote grêlé, deux manoeuvres. Il les invitait tout haut:
--Allons boire à la santé de la Charte et du général La Fayette!... Venez aussi, tonnerre!... C'est un hussard de l'Empereur qui régale!
--Vive l'Empereur!... s'écria le petit bossu brusquement.
La présence des gendarmes, des mouchards empêcha des approbations plus bruyantes.
Là-dessus, un garçon accourut qui distribuait gratuitement à tous les exemplaires du _National_. En une minute, la rue s'éclaira de mille feuilles fraîches qu'on déployait sur le seuil des boutiques. Au coeur des groupes, des jeunes gens récitaient les paragraphes, avec des intonations d'acteurs, apprises boulevard du Temple. Le coureur jetait les journaux par dizaines dans les magasins, dans les allées des maisons. Il leva les stores rouges des fiacres abandonnés contre le trottoir, pour y introduire le factum séditieux:
--A bas les ordonnances! Et vivent les chasseurs à cheval!... criait Brémondot en faisant claquer son fouet.
--Qui trinque avec les braves?...
Ni l'oncle Edme, ni le major ne se dérobèrent à l'invitation de l'ancien soldat. Ils emmenaient Pied-de-Jacinthe, bien qu'Omer voulût lui dicter une procuration. Dans la tabagie, on s'excita tout de suite. Pied-de-Jacinthe promit de décrocher ses pistolets d'arçon et de tuer comme un chien le mouchard qui s'opposerait au montage des presses. L'escogriffe et le gnome barbu jurèrent d'être ses complices. Quant aux cochers, nulle de leurs vieilles prouesses en Espagne, en Russie, en Saxe n'égalait plus ce que prodiguerait leur vaillance prochaine.
--Si Martignac gouverne avec le centre, il est chassé par la droite; si Polignac gouverne avec la droite il est chassé par le centre et la gauche... Il n'y a plus de gouvernement possible.., démontrait à M. Roulon le major Gresloup... L'anarchie prépare la tyrannie. Prenons garde à nos droits.
--Il faut que les gens de coeur s'unissent pour en finir avec ce régime restauré deux fois par l'ennemi! commanda Dieudonné.
On choqua les verres... On dénombrait les chances. Un peu moqueur, Omer douta qu'ils pussent réussir: le canon aurait vite réduit à rien leurs efforts. Mais Goussenot rappela qu'en Espagne les chevau-légers tout seuls, lances au poing, avaient culbuté les batteries de la Sommo-Sierra sur un affreux terrain de montagne... Et le tambour de 1815 cita des exemples, confusément. L'avocat examinait les vestes déteintes, les amples pantalons écourtés, les bottes éculées, les chemises rapiécées de ces pitoyables paladins. Il eût souri de leurs ventardises. Elles l'ennuyèrent bientôt comme celles du capitaine et du major qui renchérissaient.
--Marmont prend, au Carrousel, le commandement des troupes!... confirma Michel Chrestien, la barbe en désordre et le visage en sueur.
--Celui que l'Empereur a flétri par ces mots: «La trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l'armée!...»
--Un traître! L'ami des Kaiserlicks et des Cosaques...
--Voilà bien celui qu'il fallait aux agents de Metternich!
--Soldats de l'Empereur, l'ennemi règne dans nos murs!... ajouta le capitaine Lyrisse... Vous laisserez-vous subjuguer sans vous défendre?
Les jurons répondirent. On posa rudement les rouges bords. Le poing de Dambeton ébranla le comptoir d'un grand coup qui fit s'épancher le vin... Dehors, la nouvelle se propagea. Les commis de l'armurier la transmirent aux porteurs de la boulangerie. Des servantes l'enseignèrent aux deux bouchers occupés à vêtir de graisse les quartiers de viandes, le long de l'étal. De son entresol, un lecteur du _Figaro_ comprit: il appela son fils, qui le rejoignit à la fenêtre, se pencha pour interroger le marchand de tonneaux roulant sa barrique. Un jeune cavalier arrêta son cheval, s'informa, puis se découvrit:
--Vive la Charte!...
--A bas les ordonnances! A bas les ministres!... firent les imprimeurs aux bonnets de papier, les noirs mécaniciens des presses. Ils commençaient à descendre la rue Richelieu, par équipes congédiées:
--Du pain! Pas de ragusades!...
L'ivresse agrandissait les yeux hagards de ceux qu'avaient altérés la chaleur de la saison et les ardeurs de l'invective. Manches retroussées, gilets ouverts, bras dessus, bras dessous, ils avançaient, trapus et arrogants. Les brocheurs de la rue de l'Oursine, aux tabliers salis de colle, marchaient sur deux files, comme la troupe, et chantaient:
En avant Fanfan la Tulipe, Oui, mill' noms d'un' pipe, En avant!
Dieudonné reprit ce refrain à pleine gorge.
Des femmes les accompagnaient. Les fanchons de couleurs, les madras éclatants enveloppaient leurs faces tour à tour chagrines et rieuses. Les balcons se garnirent d'épouses inquiètes qui ragrafaient leurs camisoles, en se montrant la multitude accrue. Des orateurs poussifs, grimpés sur les bornes, interprétaient la prose des gazettes. Mais une rumeur immense, vague et lointaine naissait. La rue se remplissait de bravaches. Il en sortait des maisons, et ils finissaient d'endosser leurs vestes pour applaudir les paroles les plus téméraires du bel Enjolras enrôlant l'émeute près de Ribéride. La tête d'ange et la tête de page enjôlaient les grosses femmes émues, les écolières qui dansaient la capucine, les cuisinières qui protégeaient du bras droit leur pain de quatre livres et leur panier de provisions tenus dans le bras gauche. Un chien, férocement aboyait: il reçut un coup de trique, et s'enfuit avec de longues plaintes de désespoir chétif. Le long des façades indéfinies, montaient mille vociférations, jusqu'au fleuve du ciel qu'enserraient les girouettes et les angles des toitures.
Aux _Enfants de Momus_ défilèrent successivement les membres de l'Ardente-Amitié, qui présentaient leurs condoléances à Pied-de-Jacinthe, le F.·. Terrible. L'employé de banque avait été poursuivi par les agents de police dans le jardin du Palais-Royal; il ôta son chapeau pour éponger son crâne verruqueux:
--Polignac a violé la loi: il est hors la loi! Qu'en dites-vous, Maître Héricourt?
--Assurément!... concéda l'ébéniste aux mains éternellement vernies de palissandre... Le commerce de Paris retire sa confiance au gouvernement. J'ai mis les barres aux portes de ma boutique; et me voilà. L'Ardente-Amitié doit soutenir le F.·. Pied-de-Jacinthe illégalement frappé. Tel est mon avis, Monsieur!
Et il courbait en deux son corps famélique, sous le nez de l'avocat, pour le convaincre de plus près.
--Les propriétaires seront avec vous!... déclara solennellement M. Roulon... Les ministres ne doivent porter aucune atteinte à la propriété: c'est inscrit dans la Charte. En ruinant mes locataires, ils réduisent le revenu de mon immeuble. Ah!
Dans la porte ouverte, le petit vieux fardé de rose montra bientôt son toupet de filasse. Il se faufila parmi les cochers:
--Maître Héricourt, j'ai vu le 10 Août, moi!... Donc je puis le dire, c'est une turpitude! On trompe le roi Charles X. Quelle faute d'avoir donné le commandement à Marmont!... Tous mes employés désertent mes bureaux... Ils sont au café Lemblin, et ils demandent au général Dubourg un plan de résistance.
--Après tout, conseillait un F.·. ventru, nous avons encore chez nous nos fusils et nos fourniments de gardes nationaux. Si on a licencié les légions en 1827, on n'a pas osé les désarmer. Nous pouvons toujours faire observer la Loi...
Et, du pouce, il écrasa dans l'air ses ennemis prochains... Mais les bravades des cochers étouffèrent tous les propos. On suffoquait dans cette salle étroite; le bruit des voix ébranlait sur les étagères les rangs de bouteilles à rogomme. La tenancière se plaignit tout à coup d'être volée: il fallut que Dieudonné lui jetât une pièce d'or:
--Tiens Maman, et ne pleure plus!... Polignac fait marcher ton commerce.
L'oncle Edme réclamait les adresses de tous les anciens soldats résidant à Paris pour les convoquer. Assis derrière une table couverte de chopines, il notait au crayon, sur le dos d'une lettre, les renseignements contradictoires de gens qui se querellaient.
--Omer.., dit M. Gresloup.., il est indispensable que je communique ces nouvelles au général Pithouët, avant qu'il écrive au général Lamarque. Il m'attend, d'ailleurs, pour se rendre à la réunion des députés libéraux chez M. Casimir Perier. Venez avec nous Dieudonné!... Avez-vous une voiture?
Omer accepta volontiers de fuir cette bagarre où chacun expliquait ses opinions à tue-tête. Tous trois se dirigèrent en hâte vers le café de la Régence, et le tilbury de l'avocat. Ils eurent de la peine à contourner les rassemblements compacts. Gagne-petit, serruriers noircis par la limaille, savetiers brandissant une forme ou une empeigne, coiffeurs frisés, peintres munis de leurs pinceaux, tous s'évadaient de leurs échoppes, dégringolaient de leurs échafaudages, afin de participer au tumulte de la rue, que bouscula brusquement, derrière un essor de gamins et de fugitifs éperdus, le trot de six gendarmes à cheval. Frôlés par la masse, les deux cousins s'engouffrèrent dans une allée sombre, aux bras de maritornes hurlantes dont les chairs molles et chaudes, à travers l'étoffe, les touchèrent. Le péril passait. Au milieu de la rue, un broc de lait visqueux répandu sur le pavé, un garçon qui se relevait en serrant à deux mains son crâne, intéressèrent aussitôt la foule. De nouveau elle envahit la chaussée. M. Gresloup appelait de loin. Peureux de recevoir un coup de sabre, d'être foulé par les chevaux, Omer pesta contre l'imprudence des petites gens. A quoi servait-elle? Il blâma vivement l'oncle Lyrisse de convier le peuple à cette lutte intempestive et dangereuse.
· · ·
Au café de la Régence, sous les nymphes des peintures murales, on retrouva le gilet rouge de Ribéride, l'habit «fumée de Londres» et l'habit «pain brûlé» de Courfeyrac, de Combeferre, la figure rasée d'Ulysse Trélat, la barbe en collier du sévère M. Buchez. Sa tabatière de corne en avant, M. d'Orichamps offrit une prise. M. Mesnil, qui jouait aux échecs avec M. Raspail, remonta ses lunettes pour accueillir par des interjections dramatiques le major et son gendre. On échangea des vues. Ces messieurs attendaient l'heure de la réunion chez Casimir Perier. Les curiosités anxieuses des autres consommateurs se fixaient alors, sur la droite de la place. Là-bas, des gendarmes à pied refoulèrent jusqu'aux échafaudages d'une bâtisse, sur le coin de la galerie de Nemours, quelques apprentis, l'escogriffe et le gnome qui, le coude en dehors, refusaient de se disperser. Dans le café, toutes les âmes des spectateurs vivaient les affres du conflit, guettaient la fin. Qui tenant pour l'autorité, qui pour la révolte, on dissimulait sous des plaisanteries et des rires, la passion réelle de vouloir aussi craindre et porter les coups. Chacun disait comment devait agir le soldat au bicorne qui traînait son fusil d'une main, et de l'autre, molestait un vigoureux coltineur attentif à ne point perdre son _National_.
Cependant un brigadier, de sa baïonnette, effraya les grimaces des apprentis: ils se réfugièrent à l'abri de la palissade, parmi les tas de moellons et les sacs de ciment... Des maçons, perchés sur une échelle, reprochèrent au gradé la chute d'un enfant loqueteux qui pleurait. Ils menacèrent de descendre et de s'en mêler. Un gâcheur de plâtre, injurié par le militaire, secoua sa truelle. La tache de boue blanche s'aplatit sur l'épaulette, sur le plastron rouge, sur la joue bandée par la jugulaire... A cette vue, les cavaliers en peloton dans la rue Saint-Honoré dégainèrent bruyamment. De l'échafaudage cent huées partirent... Une pluie de plâtre s'abattit sur les gendarmes à pied, qui regagnèrent à reculons la galerie de Nemours. Ces flasques projectiles ne traversant plus la distance, des pierres furent projetées. L'une, rebondit, vint frapper le paturon d'un cheval bai qui, ruant, ébranla son maître, aux rires nerveux de la foule accourue. Alors les ordres du maréchal des logis attirèrent la garde du Palais-Royal. Les shakos à tresses, les habits à brandebourgs de ces fantassins furent visibles entre les colonnes. Eux, rapides, se déployèrent. Déjà s'esquivaient les apprentis et les maçons, que la foule des badauds, assemblée devant la rue Richelieu, reçut dans son sein et qu'elle entraîna, refluant le long des arcades, vers la rue Montpensier. Un peloton de centaures à bicornes et à sardines blanches l'y bloqua, bien qu'ils fussent assaillis d'insultes, de cailloux, de savates, de trognons, de bouteilles vides, bien que les chevaux renaclassent, dans un bruit de fers et de sabres. Les personnes accoudées aux fenêtres de la maison. Lepage refermèrent promptement les persiennes, dont la poussière s'envola...
--Il faut pouvoir rendre compte de ce qui se passe au général Pithouët... dit le major... Allons voir.
Au galop de ses courtes jambes musclées, il franchit la place. Dieudonné s'élança derrière lui; sa graisse cahotait dans sa redingote flottante. Le gros garçon jovial entonna le refrain cher aux grisettes de la mère Cardoche:
Avance donc, mon petit Ernest! Hé! avance donc!
Omer ne voulut pas être lâche. Comme les chevaux s'arrêtaient à la face de la foule, il prit son élan derrière l'habit «fumée de Londres». Au pas de course, Courfeyrac soutint que leur présence de fashionables, dans les rangs du peuple, ferait réfléchir les commissaires. Bien qu'essoufflé, Combeferre ajouta que c'était un devoir de donner l'exemple. Otant son chapeau qui dansait sur sa chevelure, Raspail assura qu'on avait trop prêché la révolte pour se dérober à ses périls. Quant à Ribéride, il bondissait comme un chamois, ayant aperçu au seuil de Mme Cardoche le feutre mou d'Enjolras, les mains sales de Bahorel et la tignasse de Grantaire, juchés sur la voiture du cuirassier Brémondot. Autour des roues, les ouvriers en sueur s'égosillaient:
--Vive la Charte!
--A bas Polignac!
Par le travers de la rue Montpensier, le fiacre de Goussenot et celui de Dambeton, déjà, formaient obstacle. A l'abri de ces véhicules boiteux et de leurs mazettes titubantes, la foule se rassemblait, criarde et moqueuse. Loin de ses amis, Omer y fut, dans les jupes puantes d'une harengère qui protégeait mal de la bousculade son éventaire à poissons nacrés.
--De quoi, l'asticot? Je vais pas écraser le monde, peut-être?... répondait l'ancien hussard au gendarme enjoignant de livrer passage.
--Hohu-ho!... hô!... Hé! la prévôté?... Viens donc faire reculer Cocotte, si tu peux, et sans renverser les commères!... priait Dambeton.
Tous deux fustigeant leurs haridelles, tirant sur les rênes, feignaient de ne savoir où garer leurs caisses jaunes; ils constituaient, par cet embarras, un rempart qui fermait la rue. Ils usaient de plaisanteries militaires; ils désarmaient à demi la sévérité de la consigne. A son tour, le fiacre de Brémondot vint protéger la foule de tâcherons en manches de chemise, qui, dans cet orifice de la rue Montpensier, piétina, rit, se conta des prouesses mensongères, chatouilla les demoiselles, s'appela, s'offrit à boire.
Mme Cardoche, au pas de sa porte, encourageait les voisins en contant la fin de Labédoyère, et comment la veuve avait dû payer à l'État, outre les frais de justice, trois francs d'indemnité pour chacun des soldats exécuteurs. Ses grisettes aidaient le récit, corsaient le drame au grand émoi des concierges. En parlant, Cydalise nouait, à son menton pointu, les brides d'un bonnet blanc: elle allait sortir avec la Bordelaise, qu'emmenait Cavrois. Omer ne sut être complètement cruel aux oeillades de son ancienne amante, Angeline, qui remonta quatre à quatre, en haut de l'étroite maison, quérir une écharpe: Dieudonné, malin, l'avait invitée de même. Heureuse de savoir la saisie ajournée, Mme Cardoche leur donna congé, à condition qu'elles fissent honte, par toutes les injures, aux assassins de Labédoyère. Bientôt, les trois fillettes gambadaient. C'était la même poitrine lourde et succulente au souvenir, qui tremblait encore dans le corsage à fleurs d'Angeline. Omer craignit d'offenser Elvire si, comme avant son mariage, il pesait, dans ses mains frémissantes, cette chair de délices. L'espiègle l'engagea, du sourire, à renouveler leurs ébats. Il sentit le désir accélérer les mouvements de son coeur.
Il se rapprochait d'elle sous couleur de répondre, par-dessus la fanchon, aux appels de Cavrois, lorsqu'un enfant affirma que la troupe assommait les flâneurs, de l'autre côté du Palais-Royal, dans la rue du Lycée. Toutes les têtes hâves et toutes les têtes rubicondes se tendirent hors des cols. Une clameur unanime jaillit des bouches, envahit la rue, fut répétée par les gens aux fenêtres, par les filles des mansardes. Les bruits de la colère humaine se confondirent, vibrèrent ensemble, heurtèrent les tempes, étourdirent les sages, grisèrent les rageurs. Un fluide maître enivrait Omer lui-même, fut prêt à combattre, les poings serrés, les dents grinçantes. La foule s'affola, brailla, se détourna, s'engagea derrière le Palais-Royal; et son flot saisit Omer, le jeta sur la hanche d'Angeline, le colla contre l'odeur de cette peau moite, les enveloppa dans la fougue générale, les roula loin des leurs, au long des boutiques où pendaient les pains de sucre, les grappes de chandelles, les paires de bottes à tiges rouges, les banderoles des teinturiers, les panonceaux des gens de loi, les tableaux des sages-femmes, les grenadiers peints des marchands d'hommes, les traversins des matelassières. La main de la grisette étreignait chaudement celle de son carbonaro, et cela mêlait à la peur de la bagarre les images de voluptés perdues.
En avant, Cydalise et la Bordelaise avaient pris les bras de Dieudonné; elles le suivaient par grandes enjambées comiques. Leurs voix grêles acclamaient la Charte, parce que les apprentis trottant autour d'elles l'acclamaient d'abord. A leur exemple, Angeline criait de sa large bouche savoureuse. Chaque fois, la gaieté de cette figure ronde et blonde accroissait la fièvre du jeune homme, autant que l'accroissaient le bourdonnement des voix, les rumeurs indécises et lointaines, les audaces pétillant aux yeux du peuple fou, le tapage des souliers battant le sol. Après s'être essuyé les mains, le mitron quittait la gargote et se mêlait à la bande. Des messieurs à tournure militaire s'évadaient en hâte des cafés. Prononçant le nom du major Gresloup, ils tâchaient d'entrevoir sa carrure prochaine. Rejoindre son beau-père eût sauvé le jeune homme d'une faute: Angeline était trop tentante, le cou nu, les bras nus et potelés sur l'écharpe de tulle vert. Dans leur hâte, des brutes les rejetaient l'un sur l'autre. Elle s'agriffait à lui, qui devait soutenir cette chair confiante. Il évoqua les heures de délices anciennes: les dômes de cette ferme poitrine haletaient; les jambes douces et duveteuses le frôlaient; la chevelure blonde s'éparpillait entre leurs lèvres. Il l'aima, malgré cette course avec des gens du commun, par des rues graillonneuses, à un danger probable qui, peut-être, l'étendrait mort. Il épiait les cris d'Angeline, et l'effort du souffle attirant la gorge à l'échancrure de la collerette.
On s'essoufflait, Omer eût voulu renverser le portefaix au dos large, l'homme trop lent qui retardait sa précipitation; il eût voulu tuer l'enfant qui lui bourrait le dos. Ces colères brèves exaspéraient son délire et son désir.
Or, après un détour, toute bleue d'ombres, sauf sous l'angle de soleil qui dorait obliquement une façade, ce fut la rue du Lycée. Le Palais-Royal, à droite, plongeait dans un fleuve de figures bruyantes... On chantait, en avant, on hurlait. Cailloux et bouteilles jaillissaient de la multitude vers les bicornes de quelques gendarmes à cheval, droits sous les baudriers jaunes, et qui caracolaient. L'un ne sut parer du bras le choc d'un tesson. Alors les shakos fleurdelysés de la garde royale furent aperçus, à la seconde où le courant de foule se divisa soudain, se baissa, où la tête brune de Raspail, là-bas, fléchit, comme pour éviter un coup, où l'habit «fumée de Londres» s'aplatit avec Courfeyrac hagard contre une vitrine du restaurant doré, où même Angeline se cacha la face dans la poitrine d'Omer qu'elle étreignit de toute sa terreur; elle avait aussi vu le rang de fusils en joue, la série de trous noirs. Un éclair les illuminait en déchirant l'air, en crachant la fumée sur une trombe de fugitifs, de femmes aux yeux vitreux, d'enfants qui s'étranglaient; un maçon, la barbe en avant, culbuta, pantela contre terre, se crispa, se roidit, sembla près de vomir, et ne bougea plus, cadavre étique empaqueté dans des loques plâtreuses.
Cette fumée se dilua, découvrit des pantalons blancs, des brandebourgs, des vestes bleues. Les soldats tiraient la baguette pour recharger. Des frissons passaient dans l'échine en sueur d'Omer, ébaubi, asphyxié par l'odeur de poudre.
--Aux armes!... commanda soudain la grosse voix militaire de Pied-de-Jacinthe... Aux armes!
Monté sur une borne, le vieillard en délire levait sa canne ainsi qu'une épée.
--Vengeance! vengeance! On nous tue... Vengeance!... conseillait Ribéride, désignant le mort.
--Vengeance!... répondirent mille voix éduquées au parterre des théâtres.
Et des poings de malédiction se tendirent vers la troupe intangible: car les chevaux adroits des gendarmes repoussaient, du flanc, ceux assez hardis pour attendre de pied ferme, et les chassaient. Les lueurs des sabres sautèrent des fourreaux.... De rudes bousculades refoulèrent les cris, les hommes, jusque dans l'estaminet, dont une glace rompue s'effondra, s'émietta, cliqueta sur le sol... Gêné par le poids d'un barbon et par celui d'Angeline qui l'étouffaient, l'écrasaient au coin du billard, Omer se révolta contre la douleur et la honte de céder. En lui, l'orgueil animal se rebiffa; sa raison s'embrumait. Brusques, les ressorts de ses muscles se détendirent vers le mouchard en redingote bleue qui, solide, empoignait au col de chemise un ouvrier hargneux, et, pour l'arracher de ses camarades, cognait à tort, à travers. Le bras nerveux du jeune homme saisit le butor, le renversa sur un genou, malgré qu'il se débattît et râlât. Vingt ouvriers terrassèrent l'ennemi, l'enfoncèrent à coups de botte, le recouvrirent de leurs rages trépignantes.
Omer mena dehors la grisette qui chancelait. La rue était jonchée de cannes, de casquettes et de chapeaux. A bien des étages on fermait les persiennes. Dieudonné Cavrois dénouait sa cravate pour rafraîchir sa large figure sanguine. Les cousins unirent leurs imprécations politiques. Omer sentait la fureur gronder dans ses oreilles, et la peur secouer ses os. Il confiait Angeline à Noémie qui maniait un énorme bâton ramassé là. Cydalise sautait de joie en se louant d'avoir si peu tremblé sous la fusillade. Elle s'engagea cependant à reconduire ses compagnes par un détour chez Mme Cardoche, et à n'en plus sortir. Tandis que les trois filles, parmi les groupes en tumulte, se dérobaient vite, les jupes troussées sur leurs bas blancs, les deux hommes retournèrent, tout chauds de la lutte, ivres de paroles, fiers d'eux-mêmes, au café de la Régence. Là, MM. Mesnil et d'Orichamps, délégués par les censitaires de la rue Gît-le-Coeur, s'apprêtaient à remettre une adresse aux députés libéraux. On estima qu'il seyait d'avertir, en leur compagnie, M. Casimir Perier. Omer s'attribua de l'autorité.
Là-dessus, le major revint avec le général Pithouët qui, dans son entresol, l'avait reçu, debout, impatient de partir, le chapeau à la main. Un énergumène de la Loge prétendait que, soucieux avant tout de ne compromettre ni sa grosse fortune ni sa précieuse vie, Casimir Perier refusait de recevoir les étudiants, que les gendarmes avaient chargé sous ses fenêtres sans qu'il fit ouvrir sa porte pour recueillir les jeunes gens en péril, qu'il renvoyait au lendemain, midi, la signature de la protestation parlementaire, dans une réunion qui se tiendrait, ou non, chez M. de Puyraveau. Le général froissait son gant de daim, faisait craquer son pouce contre son index, rejetait en arrière sa tête résolue.
--Ces gens-là ont peur de la Révolution qui a fait leur richesse... Il ne nous reste qu'à prendre l'initiative dans les Loges. Et cependant il faut une séance de la Chambre libérale pour rétablir le droit de la Nation, pour justifier nos actes,--des actes!
L'ami de Manuel et du général Foy étendit les bras tenant son chapeau et sa canne; il les laissait ensuite retomber contre les pans de sa longue redingote bleue; il tapait du pied. Il envoyait des mots superbes et de la salive aux visages des joueurs qui négligeaient leur partie, s'assemblaient autour de sa personne célèbre. Dieudonné remarqua que l'on pouvait néanmoins tenter la démarche. Grâce aux relations d'affaires qu'il entretenait, pour sa mère, avec le chef des mines d'Anzin, il se fit fort de pénétrer jusqu'à lui, et convia tout le monde à le suivre. M. d'Orichamps se brossa les basques. M. Mesnil replaça mieux sa perruque et tira son gilet de cachemire.
Dehors, un escadron de lanciers, quelques agents de police étaient seuls postés, lorsque ces messieurs se mirent en chemin. Les mouchards regardèrent avec une déférence pourtant méfiante l'habit «fumée de Londres», l'habit «pain brûlé», la redingote confortable de Cavrois. La décoration du major et son air grave leur en imposèrent. D'ailleurs Omer démontra que, selon ses vifs désirs, on en resterait aux bagarres. Partout les gens se sauvaient dans les couloirs des maisons. Il les accusa de lâcheté.
· · ·
Non loin de la place Vendôme, rue Neuve-du-Luxembourg, l'hôtel du millionnaire était absolument clos. Aux premières paroles que prononça Dieudonné à travers le judas, la grande porte s'entre-bâilla. Passé la cour, leur délégation put gravir le perron. Dans le vestibule pavé d'une mosaïque, ils abordèrent le maître de céans. Plusieurs messieurs émus le suppliaient, tous ensemble. Leurs chapeaux, au bout des bras, soulignaient le sens de leurs objurgations. De révérence en révérence, lui les menait vers la porte. Entre temps, il se rongeait les lèvres d'impatience, répondait brièvement et redressait plus haut sa belle tête vaniteuse, ceinte comme de flammes blanches. Soudain, il fronça ses noirs sourcils. Un gros homme en habit gris, le mouchoir à la main, reprochait à tous l'insignificance de la réunion présente.
--Monsieur... demanda le général Pithouët... permettez-moi d'insister pour que l'on signe aujourd'hui même la protestation...
--L'heure est grave... affirma le long M. Villemain... On a tué un gendarme devant le ministère des Affaires étrangères.
--La troupe a tiré rue du Lycée... dénonça le major... J'ai vu le mort... Nous avons essuyé le feu de la garde.
--Signons donc!... décida le général, qui caressait les mèches brèves de ses tempes osseuses.
Et, haussant les épaules, il se dirigea vers les salons, comme s'il ne doutait plus que leur hôte acceptât ces raisons.
--Messieurs les députés... déclara Courfeyrac... les étudiants de Paris, et toute la jeunesse souhaitent que vous assumiez la défense de la loi.
--Au nom des avocats et du barreau, je présente la même requête... au nom de la Loi... dit Omer qui s'irritait... au nom de la Loi que l'on viole... Monsieur.
--Les électeurs de la rue Gît-le-Coeur... commença M. d'Orichamps... par ma bouche... et par celle de M. Mesnil, ici présent...
Son doigt désigna l'ami. M. Casimir Perier fit à la bague héraldique une grimace horrible:
--J'ai dit que je ne recevrais aucune délégation d'électeurs!... interrompit-il avec rudesse.
Et il ne bougea plus, les poings serrés. L'angoisse le vieillissait progressivement. Ses yeux mêmes blêmissaient. Des figures martiales le dévisageaient avec dédain. Il recula sous les mains tutélaires d'une muse en marbre blanc qui veillait, du haut d'un cippe, aux échos de la pièce oblongue.
--Monsieur... raisonna Dieudonné... des généraux glorieux qui ont versé leur sang pour l'idéal de la patrie, une jeunesse studieuse qui en est l'espoir, des industriels qui fondent sa prospérité, un illustre maître de la langue française, cet éloquent défenseur de la Loi, ces représentants de tout un grand peuple, vous adjurent de mettre votre influence au service de la liberté. Comment se pourrait-il que vous refusiez?
Les mains de Casimir Perier frémirent dans les plissures de ses manchettes. Il cherchait un secours, et ne trouvait sur les faces des personnes présentes que la plus ferme résolution de le contraindre au courage civique. M. Villemain considérait avec une sorte de compassion amère ce grand homme, cette belle figure noble, coiffée de mèches légères, et dont les yeux noirs, sous les sourcils touffus, se défendaient. Courfeyrac et Combeferre se regardaient avec stupéfaction. Cavrois balançait sa masse, et dodelinait du chef ironiquement. Omer se disait que lui, tout de même, eût vaincu sa prudence naturelle!... Quant au général Pithouët, les deux mains derrière le dos, il se campait là dans sa redingote mince, comme pour ne pas déguerpir avant la signature exigée.
--Au surplus... finit par énoncer M. Mesnil, timide derrière ses lunettes... au surplus, vous ignorez, Monsieur, la réalité de votre pouvoir moral... La France vous suivra tout entière...
--Mais, Monsieur... conclut M. d'Orichamps... savez-vous que le gouvernement est une poire pourrie?... Il ne faut qu'un souffle, un souffle pour...
A ces mots, Casimir Perier porta ses poings vers ses tempes; il s'écria, la face verdâtre:
--Entendez-vous me rendre responsable des événements terribles qui semblent se préparer? Cela serait épouvantable. Je ne peux pas le tolérer!
Ses fortes jambes flageolaient dans le pantalon de coutil. La colère et la peur secouaient son dos robuste en habit de drap fin. Il mit ses mains aux mousselines de sa cravate, comme s'il sentait déjà la guillotine royale y mordre.
--On dresse des barricades rue Saint-Honoré! Ces gens sont pleins de confiance et d'entrain. Je leur ai payé des petits verres.
Ainsi parlait tout à coup un conseiller à la Cour, le baron de Schönen, ancien membre de la Haute Vente, à l'approbation des visiteurs: il entrait, l'habit tout béant sur un jabot débraillé, les guêtres couvertes de poussière.
--Vous nous perdez, en abandonnant l'attitude légale!... pleura M. Casimir Perier.
De ses doigts il se voilait le visage. Il se retira dans ses appartements au plus vite. Un laquais vint alors ouvrir les battants du perron. Les visiteurs descendirent, retraversèrent la cour en silence. Omer s'éloigna le dernier. Comme il se retournait pour jouir, en un clin d'oeil, de tout ce luxe marmoréen, grandiose et simple, il avisa, par une porte mal close, le chef de l'opposition libérale qui, devant un miroir à cadre de bronze, tirait la langue afin d'examiner l'état de ses muqueuses après une telle commotion.
Discutant avec véhémence cette réponse de Casimir Perier, tous reprirent le chemin du Palais-Royal, le long des boutiques qui débordaient de bavards et de femmes inquiètes, d'enfants braillards, de servantes effarées.
· · ·
Au café de la Régence, un polytechnicien se précipita vers le major. C'était son fils. En qualité de sergent il avait le privilège de sortir aisément de l'école. Malgré l'animation de sa parole virile, il ressemblait à une fille travestie, contente de savoir ses paupières langoureuses à l'ombre du bicorne. A l'en croire, les élèves de l'École désiraient combattre pour les libéraux. Une lettre du jeune Charras, naguère exclu pour avoir chanté la _Marseillaise_, dans un festin, les avait prévenus de la colère du _National_. Sous les murs de Toulon, Bonaparte n'avait-il pas gagné la gloire en luttant pour les jacobins contre les réacteurs? M. Gresloup accueillit cet enthousiasme, qu'écoutaient aussi les consommateurs assis devant les échecs, dans la salle vénérable. Quelques-uns gardaient leur chevelure blanche nouée en queue, comme M. d'Orichamps. A la fin des parties, ou bien en attendant que le partenaire eût poussé le fou, la tour, la reine, ils s'occupaient un peu, sur le seuil, des manoeuvres exécutées par les pelotons de lanciers aux plastrons jaunes. Ces militaires essayaient de circonvenir et d'intimider les bandes goguenardes par les caracoles de leurs petits chevaux gris.
Urbain s'enfiévra davantage. Il faisait naïvement montre de sa science tactique. Son père lui demanda comment il avait pu le joindre dans ce lieu. L'adolescent rougit.
--C'est la marchande de modes, Mme Cardoche, chez qui j'achète mes cravates, rue Montpensier...
--Ou la petite Cydalise?... rectifia plaisamment Omer.
--Tu vas manquer l'appel, si tu ne rentres à l'école tout de suite... Bonsoir!
Le joli polytechnicien obéit à regret: car le capitaine Lyrisse, poudreux et verbeux, distribuait des nouvelles. La Haute Vente se réunissait d'urgence. Tous les Maîtres Elus des carbonari étaient convoqués. Il fallait se rendre auprès d'eux.
Aux dangers de l'émeute, Omer préféra le péril d'être arrêté en compagnie honorable, traduit devant la Chambre des Pairs. Son éloquence le sauverait apparemment. Même il médita sa défense durant le trajet, sans réfuter les avis un peu fous de son beau-père, du général Pithouët, de l'oncle Edme, qui voulaient faire appel à la garde nationale, licenciée depuis 1827, en revêtant l'uniforme des tambours et en battant la générale.
Rue Vivienne, ils furent introduits sous un large porche, traversèrent une cour, gravirent un escalier de pierre. Après un corridor à crépi lézardé, ils pénétrèrent dans le tumulte. Vingt ou trente messieurs se disputaient là. Quatre fenêtres versaient la lumière diffuse de la cour sur les gesticulations et les figures jaunâtres.
En vain, La Fayette, debout, essayait-il de convaincre par sa voix mélodieuse par les diverses expressions de sa face lourde, glabre, surmontée de mèches roussâtres. On comprenait des mots épars: «Fête de la Fédération... les grands jours de Mirabeau... J'ai ouï dire par Sieyès... Washington voulait-il une république? Franklin ne s'en souciait pas... La liberté universelle? J'y ai rêvé dans le cachot d'Olmütz et dans la prison qu'était la France sous le despotisme de Bonaparte... Le roi de la Sainte-Alliance menace la Charte!...»
S'étonnant que le bruit ne se pût apaiser, il chercha de la déférence sur les physionomies des nouveaux venus.
--Vive l'Empereur, Monsieur!... déclara le capitaine Lyrisse.
Le demi-solde croisait les bras contre son habit marron, et rejetait la nuque en arrière, par défi.
Le général Pithouët ne donna pas au vieillard un bonjour plus affable. D'un air hautain et las, ses cheveux pleureurs rabattus contre son front morose, il imposa d'abord à l'assistance le respect de ses grades maçonniques; il en arbora les insignes apportés dans les poches de sa redingote bleue. On put supputer le nombre considérable de Loges qu'il représentait ainsi. Par des contradictions brèves, dédaigneuses, sans ripostes aux arguments objectés, il s'arrogea tout de suite la souveraineté, derrière la table qu'il choisit pour tribune. Non loin, Omer reconnut le visage d'Auguste Blanqui, allongé par une petite barbe blonde, et la mine de profonde concentration mentale que gardait ce lauréat des concours généraux...
--Bonjour, mon sauveur! Venez ici...
Sur le cou frêle, dégagé du col mou, ne subsistait nulle trace de la blessure reçue en 1827, dans l'émeute de novembre, rue aux Ours. Assis, il étreignait ses genoux de ses mains onduleuses, et, patiemment, attendait la fin du bruit, qu'il jugeait absurde.
--Sans discipline, on ne fera rien d'utile!... prêchait le major Gresloup... Acceptons, avant tout, l'autorité de nos chefs!
--On se dévoue à une idée... ou bien non!... affirmait le capitaine Lyrisse... Qui se dévoue n'a pas besoin de discuter... Il écoute et il obéit.
Des exclamations colériques l'interrompirent. Blanqui ricanait. En sifflotant, le général se bourra le nez de tabac. La Fayette toussait, cherchait son mouchoir dans les plis de sa redingote trop ample.
--Guillotiner! guillotiner!... Halte-là!... Nous sommes des morceaux un peu gros pour être avalés comme ça par les mandibules de Charles X!... répondait à un timide le général Dubourg, en tapant sa tabatière dans le creux de sa main.
--En effet!... dit M. de Rastignac, qui saluait Omer.
Ils s'étaient déjà rencontrés dans le salon de Mme de Nucingen, à Tortoni, sur le boulevard de Gand, et se le rappelèrent tout bas. Quelqu'un criait:
--Assez de stratagèmes! Assez dissimulé, en nous cachant, en complotant! Il convient d'abandonner la ruse pour la franchise! La liberté doit mettre le pied dehors; elle doit sortir de nos tanières et de nos conciliabules... C'est une fille robuste, et qui ne craint personne!... Le peuple la prendra par la main pour la mener sur le trône des Bourbons!...
Omer se détourna vers le coin où tonnait cette voix. Une tignasse épaisse tremblait autour d'une face renfrognée, barbue, vibrante. L'homme, voûté dans un large habit noir, piétinait, les mains derrière le dos, en voilant, de ses sourcils froncés, des yeux minuscules. On nomma Pierre Leroux.
--Compter sur le peuple? Ah! le bon billet! Nous l'avons trop vu à Belfort, en 1820,.. interrompit Armand Carrel, et la fine plaie de sa lèvre amère coupa mieux son visage sec... La ville entière partageait, la veille, nos opinions. Une compagnie de soldats en armes proclamait la République sur la place; il eût suffi que cent personnes voulussent approuver, pour que toute la garnison se joignît à nous. Au contraire, pendant un quart d'heure, on entendit fermer les serrures à double tour, et pousser la clenche des volets, dans les maisons... Il ne faut pas s'embarrasser de la populace. Les choses faites, elle suivra. Auparavant on n'en obtiendra rien. Si: les royalistes sauront en tirer des trahisons inutiles ou des indiscrétions d'ivrogne.
La gracieuse personne d'Enfantin, jusqu'alors disparue entre les épaules des voisins, se manifesta, soudain, par les accents mêmes qui séduisaient les auditeurs de ses conférences, à la salle Montausier. Sa figure ronde, fraîche, pourvue d'une barbe légère, de jolis cheveux châtains en auréole, émergea. Il fit cesser, d'un signe, la digression glapissante et confuse que poursuivait Pierre Leroux, sa tignasse en avant. Le sourire d'Enfantin apaisa tout. Un poète chantait l'idylle du peuple content, choyé par les soins d'une politique communiste et maternelle, voué à du bonheur, groupé par sympathies, par amours. Tandis que le docteur Buchez citait des phrases de Saint-Simon et d'Olinde Rodrigues, Armand Carrel ramena machinalement les boucles crépelées de sa chevelure noire sur la largeur de son front. Cette phraséologie agaçait sa fièvre.
--Pourquoi vouloir encore renverser le régime royal?... suppliait Enfantin de sa voix de coeur. Depuis 1816, pas un complot qui n'ait avorté et coûté, sans résultats, des vies précieuses aux hommes. L'instinct du peuple soupçonne la vanité de tels efforts. La parole et la douceur savent entraîner les êtres. Il faut convertir par les moyens que l'Église emploie. Mesurez la force de sa persuasion. Ce n'est point substituer une violence à une violence, qui peut sauver le monde. Notre salut sera d'imiter l'Église, d'ajouter notre espérance au dogme, et de prêcher ensuite une charité plus magnifique...
Une huée mal contenue répondit à cet exorde.
--Aux armes! aux armes!... protestait Blanqui forcenément, sans bouger de sa chaise.
Et de crier jusqu'à ce que l'on se tût... Omer songea qu'il pourrait finir cette aventure en place de Grève, après avoir été cahoté dans la charrette du bourreau, comme les sergents de La Rochelle, après avoir glissé sur le sang de ce bel Armand Carrel, de cet élégant Rastignac, de ce Pierre Leroux hérissé, sale, aux épaules parsemées de pellicules. Son imagination compta leurs têtes dans le panier de l'exécuteur; même la tête poupine d'Enfantin, enveloppée dans sa barbe légère parmi le son rouge. Quelque chose comme un caillot l'étrangla... «O douce Elvire!... Front pur que flattent des boucles fauves!... c'en est donc fait!... déclama sa crainte... Je ne vous verrais plus... Ah! parc de Meudon, que je voudrais, sous tes ombrages... Hélas! me voici devant le résultat de mes idées... Mes idées?... Parce que je fis quelques dettes, parce que j'eus honte devant mes créanciers, parce que j'acceptai, de mon oncle Edme, l'argent..., j'ai dû m'acoquiner à son destin... Ah! ces vieux soldats de Napoléon!... La mort a trop souvent dansé devant leurs regards éblouis par les feux de file... Moi, je frémis!... Comment celui-ci n'a-t-il pas peur?»
--Il y a nécessité de combattre..., grondait toujours Auguste Blanqui, sans quitter sa chaise.
La discussion se développa. Selon Carrel, les trois quarts des Loges étaient royalistes, ou composées de couards. On ne pouvait faire fond que sur les Ventes.
--Défions-nous, Messieurs, de ceux qui veulent restaurer l'Empire!... supplia La Fayette.
Il cogna la table d'un coup retentissant, ce qui rappelait aux carbonari son autorité de Grand-Élu. Le silence se fit, pendant lequel on fut mal à l'aise. Enfantin baissait les yeux, et tournait ses pouces. Une colère réelle empourprait la figure plombée du vieux chef, qui s'écria:
--Il ne faut pas changer de tyrannie, mais les remplacer toutes par la liberté!
Michel Chrestien haussait tout à coup sa tête de Jupiter, pour applaudir avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras, chantant presque:
--Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière, mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...
--Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils fraternels à l'égard des Alliés?...
Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement:
--Je n'estime pas que l'usage de la violence nous aide à conquérir l'harmonie sociale. Je ne l'ai jamais pensé, M. Gresloup! Vous le savez bien. J'ignore si l'on a le droit de conduire au massacre une population innocente... Je me demande si ce n'est pas un crime que de le tenter!
Tout pâle, il répéta:
--Un crime!
Omer eut envie de l'applaudir, mais la plupart des carbonari protestèrent avec véhémence. Le général Pithouët s'élança:
--Un crime?... un crime?... Mais non: nul remords ne me trouble. Je me suis battu quinze ans sur tous les champs de l'Europe!... Nul remords ne me trouble, Monsieur... Car si j'ai frappé, j'ai été frappé... Un crime!...
Il se rua vers Enfantin, les poings fermés. Le délire de la rage convulsait cette face osseuse, aquiline, qui crachait en même temps de la salive et des mots. Toute l'exaspération qu'il avait maîtrisée difficilement chez Casimir Perier éclata. D'un geste fou, il déboutonna sa redingote, arracha la cravate, écarta le jabot, montra la cicatrice rosâtre, pareille à une bouche close, qui balafrait le poils gris de sa maigre poitrine. Il toucha la trace étoilée d'un trou de balle à son cou. Sa manche relevée, il indiqua l'entaille d'un sabre espagnol, du coude au poignet. Il retroussa les cheveux pleureurs, et fit voir un hideux sillon blanchâtre à la cime de son front plissé... Il disait:
--J'ai suffisamment affronté la mort pour avoir le droit de conseiller la bataille... Je suis le bras de la Liberté; et j'ai renversé les esclaves de la tyrannie. Peu m'importent les douleurs des victimes devant l'Idée que je sers... Et j'achèverai mon devoir!
--Nous l'achèverons ensemble!... jurèrent le major, le capitaine, vingt autres.
Enfantin arrangeait, dans un large noeud, les bouts de sa cravate blanche; il époussetait les revers en rouleau de son habit qui se cambrait sur une taille charmante; cela inconsciemment, par habitude de maniaque:
--L'amour de la paix l'emporta, dans l'âme des peuples, sur le désir de la gloire; et Napoléon fut terrassé...
--La paix!... Vous voulez la paix?... Ah! ah!... ripostait le général... Ce vieux renard de Metternich l'a voulue, la paix! Il ne demandait qu'elle, en 1814. Pourquoi? Pour avaler sans les arêtes, la grosse bouchée de Waterloo... Les idéologues servaient les desseins de Metternich. Et la Sainte-Alliance des tyrans, grâce à la paix, peut facilement effacer jusqu'aux vestiges de notre Révolution... Sachez-le... Pour durer et vaincre, il faut à la Révolution, qui se réveille, un Napoléon II, puisque l'autre a été assassiné par le poison de l'air, dans Sainte-Hélène... Oui, M. de La Fayette: un Napoléon II! Et toute la France armée dans le camp d'Hiram, depuis l'Océan jusqu'au Rhin; et cela pendant dix ans, pendant vingt ans, pendant un siècle même! jusqu'à ce que le dernier valet des monarques ait perdu la dernière goutte de sang servile... Alors nos petits-fils pourront s'offrir la liberté de la presse, le suffrage universel, tout le babouvisme, le saint-simonisme, le communisme, le fédéralisme, et le papisme industriel, si ça les amuse...
--Bon, ça!... répliquait le jeune Blanqui,... un autre Napoléon avec des généraux pareils au duc de Raguse, qui, à leur tour, iront trahir la Révolution pour l'Empire, l'Empire pour la Sainte-Alliance, la Sainte-Alliance pour l'Acte Additionnel, et Napoléon pour le roi de Gand!...
Sa rage siffla ces choses, sans qu'il abandonnât sa posture, les genoux étreints par ses mains serpentines.
--Je m'en f...!... rugit le capitaine Lyrisse... D'abord il faut vaincre!
La Fayette asséna sur la table un coup terrible. Tout le monde se tut. Il affirma:
--Nous ne recommencerons pas la Révolution pour le seul triomphe d'un despote, mais pour celui de la Loi, c'est-à-dire des Droits de l'Homme, et de leurs conséquences législatives.
--La Loi! La Charte!... s'écria l'oncle Edme... Ah! vous voyez ce qu'en firent les escobars de la Congrégation...
--Nous serons là pour faire respecter le pacte.
--Nous aussi, heureusement... et avec nos sabres!... ajouta le général Pithouët.
Le Grand-Élu dévisagea le capitaine et le général dont les mains, les cris le défiaient. Un moment, ces trois hommes absorbèrent dans leur vie palpitante les attentions et les angoisses des esprits. Une question se décidait, autour de quoi s'évertuaient, depuis dix ans, toutes les passions de la Charbonnerie et de la Maçonnerie. On se querella longtemps. Omer lui-même récita ses prosopopées ordinaires sur la divinité romaine de la Loi. Il se grisa de son éloquence mal écoutée par tous ces hommes énergiques, et qui s'estimaient supérieurs à un petit avocat. L'oncle Edme lui répondit rudement; puis le major. Et tous les soldats déclarèrent que la Loi consacre seulement la force triomphante, qu'il fallait être premièrement cette puissance efficace, indiscutable. En rétorquant les raisons d'Omer, le général Pithouët pantela. Contre ses rides, la sueur collait ses cheveux gris. Enfin, les saccades de ses membres s'arrêtèrent. Il demeura tout lumineux de sa foi, le col ouvert et la cravate flottante, les mains crispées aux breloques qui pendaient sur sa culotte de molleton blanc.
Omer Héricourt se clapit en sa place, hostile à leurs idées, anxieux de les voir ébranler la prudence de la Vente et celle de La Fayette. Depuis le fort de la dispute, le vieillard s'était rassis. Il tournait de lourdes bagues sur ses phalanges décharnées... Par instants, il se levait, claquait la table, réclamait en vain du silence. Ainsi le Grand-Élu semblait un vieillard las et sans autorité. M. Buchez obtint plus de respect. Blanqui, dans un élan détestable de confiance en soi, insultait à toute opinion. A l'aide d'un instrument d'ivoire, Rastignac se polissait les ongles. Sec et brusque, Armand Carel niait, interrompait. Le major ne réussissait point à faire prévaloir ses utopies saint-simoniennes. Inutilement, il écumait, sabrait l'air de ses bras... Omer souhaita la fin de cette piteuse réunion. Retourner à la campagne, se rafraîchir devant un beau dîner servi dans les fleurs, lui fut désirable. Au nom de quelle philosophie risquait-il sa tête dans ce milieu d'énergumènes?
Cependant, à la voix du général Pilhouët, le calme, peu à peu, se rétablit. Lui démontrait encore le besoin d'une discipline que prescrivit sa bouche furibonde. Il exigeait que l'on votât la prise d'armes. Pierre Leroux et Michel Chrestien revendiquèrent le droit de lire un programme de réformes. Ne seyait-il pas d'apprendre en l'honneur de quels principes on allait se faire tuer? Ils résumèrent encore leurs voeux de fédération et de communisme. A l'ennui de tous, ils ébauchèrent leur idéal de République égalitaire.
--Où nul, du moins, n'aura licence de bien dîner!... conclut Rastignac.
Doucement il se rapprochait d'Omer pour railler la triste houppelande de Pierre Leroux et la fausse élégance d'Enfantin:
--Ces messieurs souffrent à l'excès de l'envie. Si nous leur permettons de guérir les autres gueux de ce mal, ils transformeront le monde en un vaste champ de légumes humanitaires, hélas!... Ah! Monsieur Héricourt, est-ce pour cette vie plate et potagère de pourceaux repus que nous sommes ici, vous et moi, prêts à la plus déplorable affectation de révolte généreuse et ridicule? Qu'en pensera notre ami, M. de Montalivet?
--C'est un sage. Il eut soin de choisir cette semaine pour rendre visite à son beau-père dans une campagne fort lointaine; ce dont je le loue... Il arrivera lorsque tout sera fini, et lorsqu'il saura bien exactement pour qui tenir... Meudon est trop près du Palais-Royal...
--Que cherchez-vous ici? Prétendez-vous à un ministère sous quelque nouveau régime?
--Et vous?
--Oui, n'est-ce pas?... avoua-t-il négligemment, sans paraître déconcerté;... nous aimerions gouverner... Nous aimerions une autre forme de monarchie, parce que dans celle-ci les premières places sont réservées à d'autres. Sous le roi de Rome, nos mérites seraient mieux chamarrés que dans la République de M. Pierre Leroux. Voilà pourquoi j'incline vers l'avis de ces demi-soldes. Aussi bien Bonaparte et le duc de Raguse ne manquèrent pas de fonder leur fortune sur le terrain brûlant de la République. C'est, il me semble, la raison pour laquelle nous nous engageons dans cette atmosphère de révolte, en dépit de nos caractères que séduit la sécurité des choses établies, et malgré notre science de l'histoire qui ne se leurre pas en espérant de véritables réformes, si tant est qu'il en advienne...
L'avocat sentit la chaleur du sang lui rougir la figure. Trois phrases de ce dandy les dépouillaient de tout masque; il dénudait leurs âmes; la pudeur était confondue. Omer reconnut là le franc scepticisme de son oncle Augustin. Pourtant il commentait sa dévotion à la Loi...
--Peuh! peuh!... fit Rastignac arrogamment... Bah! ne nous troublons point. La ruse a mené fort loin d'autres que nous, et de plus grands...
Confus, Omer souriait, à la recherche d'une attitude. Heureusement le vacarme augmentait encore. On votait à mains levées. Sévère et solennel, M. Buchez annonça que la résistance par le moyen des armes était résolue.
--Pour la République Une et Indivisible!... s'écria le marquis de La Fayette.
--Vive l'Empereur!... s'obstinait l'oncle Edme.
La querelle ressuscita, devant la face impassible et plombée de La Fayette... Alors tous s'apprêtèrent à sortir. M. Buchez, de sa voix calme et sourde, distribuait le commandement des «cohortes» et des «manipules». Il désignait, pour le lendemain, les lieux de rassemblement des Ventes et des Loges. Il fut convenu que les gardes nationaux endosseraient leurs uniformes de 1827, et se rassembleraient par compagnies.
--Je meurs de faim,... confessa l'oncle Edme... Allons dîner au trot, chez Hardy.
--Il faut renvoyer le tilbury à Meudon, avec un message qui rassure nos femmes,... dit le major... Nous ne pouvons plus quitter la place.
--Parbleu!... répondit Omer, qui souhaitait un prétexte pour s'acquitter lui-même de l'ambassade.
· · ·
Dès lors, son imagination fut la proie d'un spectre: celui du maçon tué non loin de lui, rue du Lycée. Le mort avait des souliers à cordons blanchis par le plâtre dont les grumeaux demeuraient si visibles que l'halluciné les compta: quatre. Le même sort lui pouvait échoir. Comment n'osait-il pas confier à son beau-père et à son oncle qu'il préférait au péril, et même à la gloire probable, la sécurité de sa vie riche, amoureuse, spirituelle? «Hélas! je suis trop faible pour rompre le joug de l'honneur. Ce sentiment règne en moi, malgré moi. Je ne crois pas qu'il appartienne à ma propre nature; cependant je ne saurais lui désobéir... Ni ma religion de la Loi, ni le désir d'accroître les prestiges de ma personne en assumant un rôle politique, ne suffiraient à me faire encourir le risque de mort: j'aime trop l'existence. Seul mon père exige, par l'entremise de notre sang, que j'affronte le danger. Rien de ma vigueur ne peut résister à celle du mort... A tout prendre, Elvire me méprisera si le major l'instruit de ma lâcheté. Elle cessera de m'aimer, me trompera peut-être un jour... Vaut-il mieux mourir que d'être un mari de vaudeville?... Drôle de problème!»
Aux côtés de son oncle Edme et de son beau-père, il marchait vers le boulevard, divaguant de la sorte, épeuré d'entendre grogner la foule et retentir les trots de cavalerie. Du froid glaçait ses entrailles et la sueur inondait son échine. Lugubrement, au loin, le tambour battait. Chaque borne était le centre d'un colloque entre ouvriers, marchands et commis. La marmaille se divertissait aux jeux militaires. De toutes les fenêtres, les familles interrogeaient les passants. Importants, ceux-ci, le mouchoir à la main, parlaient de bagarres rue Saint-Honoré et rue des Pyramides. Une balle avait étendu raide un Anglais qui guettait les événements, au balcon de l'Hôtel Royal, rue des Pyramides... Et cela faisait gémir les vieilles qui surveillaient les marchandises des boutiques. Des fanfarons assuraient que les troupes de ligne ne tireraient plus. L'un avait vu l'officier subalterne commander: «Arme bras!» après que le chef de bataillon eût commandé: «Feu!» Des jeunes gens se hâtaient, la trique au poing et le chapeau sur les yeux. La tripière décrochait les foies de veau suspendus au dehors... Brusquement, l'écho d'une explosion roula par derrière. Mille plaintes s'exhalèrent des gosiers des femmes. La terre frissonnait encore sous les pas.
--Ça va!... jugeait l'oncle Edme... Retournons au Palais-Royal... Nous y mangerons un morceau.
Et ses regards escrimeurs attaquaient les physionomies des gens pour apprendre du nouveau. Sans ralentir l'allure il les questionnait, les encourageait, promettait la victoire... Silencieux, le major gardait la bouche ouverte comme si la cicatrice, soudain rétrécie, attirait vers la narine sa lèvre supérieure. Il arrangeait certainement des projets dans sa grosse tête digne. Bientôt il les quitta. Ses devoirs de Vénérable l'obligeaient à prévenir Arago et quelques personnes de la décision prise à l'assemblée de la Haute Vente. Il fixa le rendez-vous, aux _Enfants de Momus_.
Omer méditait encore, sur le moyen d'y manquer, lorsque l'oncle Edme et lui rentrèrent chez Pied-de-Jacinthe, dans la boutique illustrée de caricatures qu'admiraient les loustics.
Celui-ci rapporta que maints promeneurs, furieux d'avoir essuyé le feu des patrouilles ou mal esquivé les charges de cavalerie, achetaient en face, chez l'armurier Lepage, des munitions et des pistolets. En effet, les badauds regardaient sortir, avec de telles emplettes, trois messieurs résolus qu'ils applaudirent.
--Nous ne nous laisserons pas non plus massacrer, sans nous défendre, par les Suisses de Polignac!
--Les gendarmes ont foulé aux pieds de leurs chevaux la petite mercière!
Ils indiquaient la devanture et les bonnets de linge.
Empêchés de se rendre aux tripots du Palais-Royal, et perdant ainsi leurs chances, des joueurs s'irritaient.
--La vie vaut-elle qu'on la ménage, lorsqu'on n'a ni sou ni maille?... interrogeait un homme aux yeux cernés et dont l'habit autrefois élégant marquait, par ses taches innombrables, la déchéance.
En sa compagnie, des personnages pareils excitaient les rancunes de ceux qui se rafraîchissaient dehors. Tous grossissaient les nouvelles. Ces propos venaient aux oreilles des imprimeurs assemblés devant la librairie. En plaisantant, l'escogriffe et le gnome proposèrent d'enlever les fusils chez l'armurier.
--Tu veux réquisitionner les armes pour le service de la Charte, pas vrai?... dit le cocher Bridoit... Ça se fait, à la guerre.
--Puisqu'on nous tire dessus, m'est avis qu'on est en guerre!... déduisit le gnome barbu.
--Va pour la réquisition! accorda joyeusement le capitaine Lyrisse.
Là-dessus, Gousenot et Bridoit franchirent la chaussée derrière la limousine de Brémondot qui, de son front jaune, de ses larges épaules, intimida les commis empressés d'accourir avec les volets. Rapides et facétieux, les vétérans furent aussitôt dans la place, décrochèrent les sabres, qu'ils passaient aux apprentis gambadant. Bahorel confisqua les fusils de chasse au bénéfice des étudiants que, du Luxembourg, il avait conduits là. Parmi ces gaillards hardis, farceurs et têtus, les garçons de magasin n'avaient point tenté de se débattre. Sur l'avis du patron, ils acceptèrent l'argent de Cavrois pour lui vendre quelques sacs de poudre. Un argousin essaya mal de résister aux poings de Dambeton, et disparut incontinent au gré des injonctions furibondes. Puis étudiants et ouvriers rivalisèrent le lazzi, s'équipèrent, s'affublèrent de lourdes gibernes, de bandoulières blanches, essayèrent les batteries des mousquetons, le glissement des sabres huilés dans les fourreaux sonores. L'escogriffe s'empara d'une hallebarde à gland bleu. Dambeton avait, à l'en croire, retrouvé sa carabine de chasseur à cheval; et il démontrait comment, à Lützen, son tir avait maltraité des chevau-légers prussiens. Brémondot réclamait un cheval de cuirassier pour sa latte de colonel. Le gnome reçut une espingole. Gousenot détela. Par-dessus la couverture sanglée, il enfourcha sa rosse lamentable. Les poudres furent confiées à Bridoit, qui jusqu'à la librairie les transporta dans une brouette. A son fusil de munition le prote adaptait une lanière. Le Silène se bouclait sur le torse une cuirasse piquée de rouille. Inutilement les commères éperdues suppliaient leurs fils, leurs maris de restituer ces armes. Hérissée de fer, la troupe évoluait déjà par la rue Richelieu, se montrait aux boutiquières. Les apprentis maniaient des pistolets d'arçon. En haut d'une échelle, un serrurier noir démolissait à coups de marteau les armes royales décorant le bureau de la Loterie. La couronne tomba, s'effrita en morceaux de plâtre doré devant les sabots de la haridelle sur quoi Gousenot proférait des commandements drolatiques.
Le bruit attira les habitants des rues voisines. Dieudonné Cavrois reconnut madame Cardoche au ruban vert de la coiffe; il lui dit n'avoir point dîné. La vieille prit le Ciel à témoin d'une telle injustice, et promit quelques subsistances. Le capitaine Lyrisse voulut sa part, celle de son neveu.
Las et le sang cuit par la fièvre, Omer s'affaissait, quelques minutes plus tard, dans l'entresol de madame Cardoche. Ses artères enflaient. Angeline lui dénoua la cravate, en approchant ses belles chairs odorantes. Au bout de la table chargée de têtes en carton, de piédouches à bonnets, de pelotes, de limons et de rubans, Cydalise et la Bordelaise, joueuses, écartaient les étoffes, dressaient le couvert. En corps de chemise, trempé par la sueur, Cavrois se coupait une tartine considérable. Il chantait un refrain que sifflait aussi le capitaine avant de souffler et de s'ébrouer dans l'eau de la terrine. Ils furent ensuite deux convives audacieux qui tranchaient le jambon, étalaient le beurre au long du pain, obligeaient les lingères à s'asseoir sur leurs genoux pour verser le chablis dans les verres tendus comme leurs lèvres avides. Omer n'osa les imiter, bien qu'il appuyât son épaule contre la hanche d'Angeline debout. Discrètement amoureuse, elle se frôlait à lui. Dieudonné se moqua de leur vertu. L'oncle Edme, d'une poigne solide, jeta la belle blonde dans les bras du jeune homme:
--Tu dois des politesses à cette bergerette qui partagea tes périls. Embrassez-vous, morbleu!
«Pardonnerais-tu cela, chère Elvire?» se demandait l'époux près d'être infidèle. Une indiscrétion du capitaine, bavard et franc, pourrait abolir, pour jamais, le bonheur de Meudon.
--Ah Dieu! quelle vous aime, ma petite Angeline! témoigna madame Cardoche, lorsque, entre les chandelles, elle déposa les beignets frits.
Honteuse un peu, la grisette se blottit dans le gilet d'Omer. Pour mieux refréner les élans de son instinct, il restait immobile, effleurait à peine d'un sourire les boucles blondes. Le corsage de l'enfant bâillait, et l'odeur chaude l'enivra doucement, suscita les images de volupté. Il essaya de se dérober encore. Il invoquait, en lui-même, le nom d'Elvire, l'appelait au secours. Ses joyeux parents le taquinèrent:
--As-tu peur que ta femme le sache?
--Parole d'honneur! nous serons plus muets que des carpes.
--Puisque le coeur vous en dit, allez-y donc, corbleu!... conseilla Cydalise, ses maigres poings sur les hanches.
--Paix là, tu l'agaces!... gémit Angeline.
Pour la jolie crainte incluse dans cette réplique, il lui baisa l'oreille. Leurs muscles tressaillaient ensemble. «Je suis lâche aussi devant mes passions, pensait-il. J'appréhende qu'Elvire ne découvre ma faute et ne se venge, en m'abandonnant. Au surplus, sa douleur me désolerait. Le courage me manque pour la faire souffrir!... Et puis-je, en m'éloignant, humilier cette amante d'autrefois, qui me fut bonne?... Le courage me manque pour faire souffrir...»
--Capon!... conclut l'oncle Edme.., comme s'il eût, d'un oeil adroit, pénétré l'âme de son neveu.
Ensuite le demi-solde s'occupa d'apprendre aux lingères l'art de transformer en cartouches les feuilles d'une gazette. Il tailla deux morceaux, les colla, les remplit de la poudre que Cavrois lui passait. Mme Cardoche leur fut une élève docile. Revenue solennellement de la cuisine, avec un plat de fruits marinés dans le vespétro, elle négligea les derniers soins culinaires pour confectionner «la médecine qui forcerait la France à vomir les Bourbons». Malgré son rouge, la figure blette de la vieille se transfigurait, haineuse et tragique, belle de ses malédictions.
Alors, accusant la température, la Bordelaise prétendit ôter sa robe. Elle tira de manches à gigot ses bras bruns et fluets au duvet sombre. Angeline se mêla quelque temps de plier avec soin, la langue hors la bouche, des coins de papier en forme de pochettes. Madame Cardoche versait le sable noir à l'aide d'une cuiller. Cydalise fermait à la colle ces petits paquets dangereux. Elle termina plus vite sa besogne. Libre, elle retira canezou et corset. Elle se dandinait en chemise et en jupon court; elle brandissait le parapluie de sa patronne; et, martiale, chantait, le minois en l'air, pour retenir sur son front le chapeau de l'oncle Edme:
Bataille! Bataille! Me raille Ma foi, qui voudra. Bataille! Bataille! Je ne connais qu'ça, Je ne connais qu'ça.
Comiquement, elle imitait les poses altières d'un tambour-major, autant que le pouvait son petit dos chétif dont les omoplates remuaient en saillie. De la rue, les bruits guerriers et les appels montaient jusqu'à ce refrain de fillette vicieuse, gaie, demi-nue, qui dansait en laissant tressauter sa poitrine basse.
Cela fit qu'Omer désira plus les complaisances d'Angeline. Devant eux, la Bordelaise, par ses chatouillements, empêchait Cavrois d'additionner les seize mille deux cent cinquante abonnés du _Constitutionnel_ aux treize mille du _Journal des Débats_, aux deux mille neuf cent soixante-quinze du _Courrier français_. Contre l'avis d'Omer, l'étudiant estimait que la plupart de ces lecteurs prendraient les armes et reconstitueraient une garde nationale capable d'affronter avec avantage les quinze mille soldats de Marmont. Mais sa maîtresse l'escalada comme un roc:
--Eh! mon bon, tu ne vas pas au moins attraper un horion!... dis _doncque_?...
Elle l'embrassa, dissimulant un peu d'émotion sous des grimaces.
Afin de la rassurer mieux, Cavrois, sur ses genoux, la maintenait droite, ainsi qu'une toute petite. Et le baryton s'égosilla:
Lisette, Ma Lisette, Crois-moi, redeviens grisette, Végète, Rejette Un honneur Sans bonheur!
Les cils mouillés de larmes, Angeline baisait Omer aux frisures des favoris. Elle souffrit de comprendre qu'il ne voulait pas, en cette heure, oublier l'épouse, et qu'il se privait de leurs voluptés pour ne point chagriner l'autre. L'humble fierté de la créature lui valut de la douleur qu'elle cachait mal en feignant aussi de rire, les yeux noyés...
Déjà, pour le capitaine, Cydalise découvrait les veines bleues de sa gorge. Déjà, la Bordelaise frétillait dans les bras du gros garçon réjoui qui l'enveloppait de sa vigueur joviale. Omer songeait quel chagrin serait à son Elvire la révélation d'un tel caprice, et quels mensonges honteux il faudrait servir à la jeune femme inquiète... Elvire brodait, sans doute, confiante, auprès du berceau. Peut-être imaginait-elle les succès oratoires de son mari qu'elle croyait, selon le message, dans une réunion de journalistes et de députés. Peut-être lisait-elle les journaux, fort triste, à la lueur de la lampe... N'était-ce pas indigne, de garder, à cette heure même, une tendre grisette contre soi, de boire dans le verre où subsistait la trace de lèvres complices? Pourquoi l'âme loyale du capitaine, pourquoi le grand coeur du cousin, loin de le condamner, l'excitaient-ils à la faute par leurs plaisanteries? Pourquoi entrevoyait-il le crime, quand ils se plaisaient à la farce? «Mais je puis être tué demain, tout à l'heure, si la nuit ne persuade pas la prudence, ainsi que j'y compte, au peuple et aux ministres! Autant couronner de roses la coupe du dernier festin...»
--Les Romains eussent aimé attendre ainsi l'aube du péril!... acheva-t-il tout haut.
Cette comparaison l'excusa. D'ailleurs Dieudonné redit l'adage latin cité par Danton quand il apprit sa mise en accusation:
--_Nunc bibamus, cras moriemur!_... Buvons maintenant. Demain, il sera temps de mourir.
Pendant qu'elle retirait complètement sa jupe, Cydalise entonna:
Tenant de la nature Des attraits à foison, Vénus, pour tout blason, N'avait qu'une ceinture...
En choeur, le capitaine, madame Cardoche et Dieudonné scandèrent le refrain:
Lisette, Ma Lisette...
A la faveur du bruit, Angeline murmurait:
--Omer, te souviens-tu?... C'est toi qui m'as glissé cette bague au doigt. Je l'ai gardée... Mais toi?... Quel souvenir as-tu gardé?... Oh! ne me fais pas de peine, Omer.... Aime-moi...
«Oui, du plaisir avant la mort!» acceptait le jeune homme.
Il enlaça la taille de la fille qui s'appesantissait. Resserra leur étreinte, ils marchèrent jusque dans le boudoir de madame Cardoche. Cydalise, facétieuse, les enferma. Dans le silence et l'obscur, l'amante l'étouffait contre le frémissement de son corps. Le contact des seins rudes affola les mains viriles que contentait mal, à l'ordinaire, la poitrine trop menue d'Elvire. Leurs os frissonnèrent. Il aspira cette haleine ardente avec la pulpe de la bouche savoureuse. L'angoisse du désir les étranglait tous deux, nouait leurs nerfs fébriles. Le sang cria dans leurs tempes. «Du plaisir avant la mort!» voulut-il. Et ils s'attirèrent dans le sofa profond. Quand la fougue de leur délire atteignit l'instant du râle, les rumeurs de la révolte s'unirent à leur volupté.
L'âme du peuple, à travers les lames de la jalousie, allait vers eux. Dans l'ombre, Omer se plut à penser que la clameur infinie sortait de la fille en amour, qu'il aspirait l'odeur fauve de la foule avec le parfum des fraises que Suzon avait mangées et celui des linges qui ne l'habillaient plus. Peut-être le peuple entier, dans le corps de sa fille, s'offrait-il à l'apôtre de la Loi romaine. Omer s'enivra d'y songer.
A l'appel de l'oncle Edme, il fallut cependant répondre. M. Gresloup, en bas, s'inquiétait de son gendre. Omer baisa la bouche de son amie, parmi le tumulte emplissant la maison. Il crut dire adieu à la vie même. Cavrois conduisit aux mansardes Pied-de-Jacinthe et l'escogriffe, pour les inviter à choisir dans la secrète collection de pistolets et de fer à piques, réunie par la mère Cardoche, en haine des Bourbons. Il y avait de quoi munir deux cents révolutionnaires de la rue. En même temps, la patronne accélérait, sur la table des lingères, la fabrication des cartouches. Angeline dut monter quérir au grenier les jarres mystérieuses entassées là depuis des ans. La vieille creusa le beurre d'un premier pot pour extraire la poudre entassée dessous. Les grisettes se remirent à tailler de vieux journaux.... Un baiser de la main; puis Omer avec son oncle et son cousin descendirent.
· · ·
Dehors, toute une troupe bizarre, fière de ses décisions, mais timide encore devant leurs conséquences, s'assemblait, à la voix du major, pour afficher, sur les colonnes de la Bourse, la protestation des journalistes, et conquérir les glaives des théâtres... Formidable et grotesque, elle s'ébranla derrière la haridelle de Brémondot, que flanquaient l'escogriffe avec sa hallebarde, le gnome avec son espingole. Chantant, titubant, s'exaltant par mille interjections valeureuses, conviant ceux qu'elle rencontrait, la cohue coulait à travers les voies tortes évitées par la cavalerie. Omer ne put inventer un subterfuge honorable pour s'esquiver. Le major s'appuyait à son bras. Afin de recruter des compagnons, tout un atelier de relieurs, la bande dut s'arrêter dans un carrefour, au quartier de la Banque.
Oblique au sol, une façade en saillie, parmi les maisons de droite, fermait à demi la perspective irrégulière d'une rue qu'obstruaient aussi les panneaux des enseignes, les poulies des greniers, et le plumeau géant, indice d'une brosserie. Le flanc incliné de ce mur était peint en vert, comme le magasin de friperie tapissé de vieux uniformes, d'habits et de soutanes. Tout à coup, à la suite de leurs cris, débouchèrent là nombre de loqueteux féroces, levant des bâtons et des crocs de bouchers.
--Vengeance! Vengeance!
Un corps échevelé de femme morte était, au-devant, balancé par deux bras herculéens et nus, ceux d'un athlétique boulanger que revêtaient uniquement un gilet et le jupon professionnel. Sous la masse de chair ballante, il avançait, les muscles du torse en saillie, la face hagarde... De seconde en seconde, la barbe se trouait, et deux syllabes rauques épouvantaient les gamins, les porteurs d'eau, les buveurs du cabaret, les servantes joignant les mains, les dîneurs apparus, serviette au col. Hydre à cent têtes, la vague de fureur déferla, dépassa le plumeau géant de la brosserie, les paletots et les vestes du fripier... Par une grande acclamation, Pied-de-Jacinthe et ses ouvriers accueillirent la horde, son fardeau sinistre emmaillotté d'une jupe bleue.
La garde sortit de la Banque en fixant la baïonnette au canon; elle s'aligna. Toutes les figures cernées dans les jugulaires pâlirent dès la vue du cadavre. Au pied raidi de la victime, l'escarpin pendillait par un cordon. Le boulanger courut deux ou trois pas; le cadavre tanguait. Cet homme le jeta sur les fantassins: l'officier dut bondir en arrière pour éviter le choc de ce qui s'écrasait, inerte, dans la boue rejaillie du ruisseau.
--Voilà comment on arrange nos femmes!... beugla le colosse, inondé de sueur... Soldats, en ferez-vous autant?
--En ferez-vous autant?... rugirent cent mufles de forcenés.
Les mains sales de Grantaire maudirent les shakos noirs évasés sous les pompons verts. De toutes les portes les gens s'élançaient. Le dîneur qui avait la serviette au col menaça, du poing, l'officier honteux. Difficilement celui-ci dégaina... La boue avait sauté contre son pantalon de toile. Il parut hésitant et embarrassé de son sabre. Le major Gresloup le remarqua.
--Vilaine besogne, Monsieur, que l'on vous inflige là!
--Heureusement pour nous.., ajouta le capitaine Lyrisse.., ce fut contre les Autrichiens et les Russes que Napoléon dirigea nos coups!
--Et non contre les femmes ou les pauvres pékins inoffensifs!... renchérit Pied-de-Jacinthe, de sa voix caverneuse.
Brémondot protesta que jamais les chasseurs à cheval de l'Empire n'eussent souillé leur uniforme ainsi.
--Dites.., répétait le colosse à demi nu... aurez-vous le coeur de faire tirer sur d'honnêtes gens qui ne veulent que les droits de la Charte?
--Vous feriez-mieux de la défendre, pas vrai? N'êtes-vous pas les fils de la Révolution, aussi bien que nous?... raisonnait l'escogriffe derrière sa hallebarde.
--La ligne, c'est le peuple de l'armée! On l'abreuve d'injustices!... reprit le major.
--On vous immole aux fantaisies de la garde royale. Le gouvernement lui donne tout. Il ne vous distribue que les corvées. On vous opprime!... affirmait le capitaine Lyrisse.
--Tuerez-vous ceux qui veulent changer votre sort?... proféra Bahorel drapé dans sa redingote verdâtre.
--Non! non!... fit la foule unanime qui, de toutes parts, affluait, se pressait.
La rumeur montait au ciel roux, descendait aussi des mansardes, des fenêtres garnies de figures impérieuses. Le délire de l'espoir exaspérait les voix qui, naturellement, adoptaient les inflexions dramatiques apprises des acteurs, au théâtre. Tous les Brutus de tragédie exprimaient leurs vertus par les lèvres des Ribéride et des Grantaire, tous les princes des mélodrames déclamaient leurs courages par les bouches des marchands. Mille souvenirs d'émotions pathétiques renaissaient aux mémoires de ces orateurs. A tous les étages, la rue revendiquait son désir de chevalerie et d'équité légendaires. Devant le cadavre de la fusillée, lui-même, Omer, résista mal. Les vibrations de l'air pénétraient ses tempes, troublaient sa raison craintive. Elles insufflaient en lui l'ardeur publique. La moue du major sembla le blâmer de son inaction. Aussitôt il s'approcha des fantassins alignés au bord du trottoir. Eux se détournaient, dérobaient leurs yeux, regardaient leurs uniformes. Mais ils acceptèrent d'écouter sa parole.
--Votre devoir est de servir la Loi; et, à tout le moins, de ne pas exterminer ceux qui la protègent.
La faveur de tous salua la phrase. Les soldats s'étonnèrent de ce jeune fashionable en gilet double, beau, riche, amant peut-être, de qui chacun redisait les mots sonores. Il cherchèrent des yeux l'avis de leur officier. Ils ne le purent apercevoir. Pied-de-Jacinthe et ses imprimeurs l'assaillaient de prières, de menaces. Brusque, l'oncle Edme abaissa la baïonnette d'un petit rustre naïf et gourd. Le major empoigna le fusil du caporal stupéfait, qui le voulut ressaisir.
--Vive la ligne!... approuvèrent les maisons et la foule. Vive la ligne!
Le dîneur, les cochers, mille autres s'étaient rués entre le caporal et le major. Les femmes agriffèrent les soldats, et collèrent sur eux la tiède promesse de leurs corps.
--Nous tuerez-vous aussi?... suppliaient-elles, pendant que le cuirassier Brémondot, le canonnier Bridoit, le chasseur Dambeton, embrassaient des fantassins, les convertissaient avec des phrases et des injures.
Sept ou huit lurons, emmenant chacun d'eux boire, le déchargeaient de son fusil et fouillaient sa giberne:
--Vive la Charte!... Vive la liberté!... A bas Polignac!... Trinquons à la République!
Les cabarets voisins s'encombrèrent. Pitoyable, Omer considéra le cadavre informe qu'empaquetaient un fichu, une pauvre jupe usée, des bas bleus à reprises, des cheveux gras emmêlés autour d'une face ronde, niaise et blafarde, fendue sur trois chicots bleus, sur de petites pupilles glauques. L'athlète soufflait en essuyant la sueur de ses tempes. Il dit que cette malheureuse habitait rue Saint-Denis, et qu'il reportait le corps au père, un charpentier, son voisin.
--Allons, camarade... allons, du courage!... conseilla le capitaine Lyrisse, désireux de voir reprendre la promenade tragique.
--Houp!... répondit le colosse.
Il s'accroupit afin de ramasser le poids de la morte, la jeta sur son épaule, puis se releva lentement. Les ouvriers se rassemblèrent. Autour de ses reins, le dîneur avait noué sa serviette, et il s'attribua l'un des fusils oubliés par les soldats que les femmes régalaient au fond des gargotes. Plusieurs s'étaient munis de même; ils éprouvaient le mécanisme des gâchettes, devant ceux munis de triques et de cros.
On marcha. Les apprentis appelaient à la vengeance les flâneurs, les curieux des boutiques et des fenêtres. Le major décida de remettre le corps aux gendarmes du poste établi sur la place de la Bourse. A la tête du cortège, il attira le capitaine. Leurs boutonnières décorées inspirèrent de la vénération au peuple en savates. Entre eux, Omer se plaça, mécontent de subir leurs volontés; ils ne lui permirent plus de réflexions prudentes. Sur les seuils des magasins, les bourgeois ébaubis, pour honorer le cadavre, retiraient leurs calottes à glands d'or. Les femmes en camisole sauvaient leurs chaises dans les allées noires. Les filles se cachaient la figure dès qu'elles comprenaient l'état de ce corps dont l'escarpin pendillait au pied raidi, dont le peigne en corail restait, par les dents de cuivre, accroché à la chevelure flottante. Des cailloux brisaient les vitres des réverbères. A cette heure de table d'hôte, les fritures empestaient la rue Vivienne; mais le vacarme des assiettes lavées dans les sous-sols s'interrompait au passage de l'escorte macabre. Mains au ciel, les commères geignaient. Des marmots fuyaient en pleurant. Invités par les signes du capitaine, de pâles jeunes gens dégringolaient de leurs chambres avec des pistolets de poche, des fleurets ou des fusils de chasse. A cause des conversations furieuses, on ne s'entendait plus. D'après le bruit des pas, Omer comptait avoir derrière lui de milliers de combattants que guidait le boulanger, robuste Héraclide vêtu comme d'une tunique grecque. Ne portait-il pas une malheureuse Iphigénie sacrifiée à quelque Némésis pour que la Loi fût vengée, pour que les Euménides fissent claquer leurs fouets de vipères aux oreilles des citoyens trop longtemps insoucieux de leurs libertés? Un rêve antique, pour le jeune homme, travestissait ces hères sinistres en Harmodius et en Aristogitons. Seraient-ils les vainqueurs d'une autre tyrannie, ou les condamnés dont la marche au supplice distrait la populace stupide?
Jadis, devant ses yeux, les quatre sergents de la Rochelle avaient défilé dans les charrettes infâmes, parmi le peuple lâche, sans que nul des huit mille carbonari parisiens eût tenté de ravir leurs jeunes vies à l'échafaud. Omer eût préféré qu'une balle le tua net, comme cette femme hideuse, lourde hostie que soutenait l'effort monstrueux de l'Héraclide. Déjà celui-ci l'arborait à la face de la cité convulsive; il approchait le fronton grec et les colonnes corinthiennes du temple consacré à la Fortune, et que longeait le flot des avant-coureurs.
«Là, pensait Omer, ma richesse s'est accrue, hier même, parce que nous avons eu foi dans l'orgueil de la Nation!» On allait atteindre le baraquement des gendarmes, érigé contre la grille de la Bourse, du côté du boulevard. Agitant son bicorne à cocarde blanche, un svelte commissaire s'enrouait:
--Halte-là!
L'oncle Edme avançait toujours. Ribéride dit:
--Monsieur, laissez-nous déposer les restes de cette infortunée dans le poste de ceux qui doivent protection à la vie des citoyens.
--Qu'ils apprennent donc, par cet exemple... reprit Omer... à remplir les devoirs que leur impose la Loi.
--Je vous l'interdis!... Lâchez cette femme...
Et le fonctionnaire se rua contre le trophée lamentable. Cinquante poitrines haletantes, cent bras solides l'arrêtèrent. Ses argousins se heurtaient à une opposition passive, mais inébranlable. Bientôt ils s'affolaient dans un cercle de colères baveuses qui reprochaient les ordonnances, les charges et les fusillades. En vain se démenaient-ils. Sous la carrure énorme de Brémondot, sous les poings crevassés de Dambeton, sous l'agilité de Gousenot, sous l'élan des autres, ils furent submergés. Les épaules, puis les chapeaux de la police s'engouffrèrent dans les replis de l'hydre.
D'ailleurs, les têtes goguenardes de l'émeute étaient plus attentives aux torches, à la paille amassée par l'apprenti bossu et ses camarades contre le corps de garde. Barricadés à l'intérieur, les gendarmes refusaient d'ouvrir. L'or brusque des flammes jaillit au pied d'une guérite vide. Une adipeuse mégère versait l'huile de sa lampe sur le foyer crépitant. L'escogriffe et le gnome y poussèrent quelques barils dont l'alcool s'alluma vite et dévora les douves... Le tourbillon d'étincelles enveloppa l'édicule d'où s'enfuirent, une à une, des ombres piteuses. On les hua. Sous le déroulement des fumées grises et rouges, l'incendie ronflait. Il sautait au ciel. Il éclaira les pupilles glauques de la victime, son cou brun, les souillures de ses mains laborieuses, le fléchissement de cette forme matérielle que présentait aux fureurs l'Héraclide juché, maintenant, avec son fardeau sur le périptère du temple. Entre les colonnes corinthiennes, il souleva très haut la flasque victime. Par la puissance de ses muscles, il la présentait à ces feux soudain immenses comme le délire du peuple qui bramait. Les mouvements guerriers de Gousenot, de Dambeton, de tous les vétérans, les discours de Ribéride et d'Enjolras, les glapissements des femmes, les clameurs de la multitude, jurèrent vengeance au cadavre. La vigueur des voix ressuscitait l'idéal latin de la République et le dressait contre le caprice des rois barbares. Le cerveau d'Omer s'illumina. Il sut qu'il applaudissait le don de leurs existences offert à la déesse de la Loi par ces mille visages qu'enflaient les grimaces de la rage, de l'enthousiasme et de l'espoir. Entre les fumées diagonales voilant à demi les colonnes, la victime propitiatoire demeura longtemps érigée sur les bras colossaux d'un homme libre.