II
La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car, dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.
Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette, d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son large menton mobile et osseux.
--Ça, mon neveu, il faut que je vous entretienne de mes fantaisies. J'ai celle de vous emmener avec moi chez le Turk, quand nos affaires là-bas seront rétablies... Il me faut un deuxième secrétaire d'ambassade... Et vous me convenez... Cela vous arrange-t-il?... Oui, n'est-ce pas?... On jase de votre mariage avec la petite Gresloup. Qu'il se fasse ou non, peu m'importe. Vous avez du loisir, car je ne partirai qu'au coeur de l'hiver... D'ici là, vous aurez réglé vos affaires de coeur... si tant est qu'à votre âge il seye de prendre femme. Courons au plus pressé. Je vous remettrai sur le tantôt les notes de l'instrument diplomatique qu'il s'agit de faire agréer à la Sublime-Porte, à l'empereur de Russie et au ministre anglais. Un point de droit byzantin est discutable. Vous savez que le Grand-Seigneur se pique de s'être mis dès 1453, lors de la prise de Constantinople, en lieu et place des Commènes, des Ducas et des Paléologues, et de régenter la Grèce au titre de leur légitime successeur, par droit divin. Veuillez rédiger un mémoire de jurisconsulte pour éclaircir les droits d'un chacun au temps des empereurs grecs, et faire valoir les avantages politiques dont les cités hellènes étaient en jouissance, à l'encontre de ce qui se passe aujourd'hui. Je compte joindre ce mémoire à mes rapports et minutes, et vous en faire honneur de telle façon que vous obteniez une place auprès de ma personne, lorsqu'on m'enverra traiter avec le Divan, entre Noël et la saint Sylvestre... Je ferai en sorte qu'on passe l'éponge sur vos peccadilles. Je flaire qu'il y aura d'ici peu quelque changement au Château. Tout cela demande du temps. Vous aurez licence de donner au sentiment ce qu'il réclamera. Madame Gresloup est issue d'une bonne famille galloise... Vous pourriez conclure une plus sotte union... A ce propos, si j'en crois la comtesse, la jeune personne est quelque peu navrée de votre inconstance ordinaire. J'ignore qui la renseigna; mais elle voit d'assez mauvais oeil que vous donniez des soins à tant de maîtresses... Vous surprendrait-il à l'extrême que votre soeur Denise et son Espagnole eussent, par inadvertance, fait, devant votre belle, de piquantes allusions à ces faiblesses?... Vous n'en seriez pas trop estomaqué, je gage? Ni moi... ni moi...
Là-dessus, le comte ricana bien haut, en tapant les accoudoirs du fauteuil; puis se bourra le nez de poudre brune, s'essuya dans une batiste, et disparut derrière son bol de vermeil, qu'il vidait en gloussant.
La raison d'Omer approuvait tout ce que l'oncle avait dit, tout ce qu'il appuyait maintenant d'exclamations ironiques, bien qu'il croquât une rôtie fauve à la confiture de coing.
--Tenez-vous encore à cette petite Élodie, reprit-il?... Hé, la pécore était de tous points affriolante... Vous l'abandonnez fort méchamment, ce me semble! Tout est-il quasi rompu? Vos belles Romaines auraient-elles effacé le tendron de votre mémoire... A peu près! Au diable le volage! Vous méritez, monsieur, d'être tiré à quatre chevaux sur la grand'route de Tendre... Et vous ne nourrissez pas l'intention de vous faire pardonner!... Non? Oh que si! Vous rougissez, monsieur, vous rougissez!
Son doigt sec menaça le front d'Omer qui d'ailleurs ne s'inquiétait plus d'Élodie, sauf à des instants d'oisiveté, et qui ne comprenait guère la cause de cette insistance. Le jeune homme se défendit de son mieux. Depuis que l'oncle de Praxi-Blassans lui avait enjoint de rompre avec la grisette, il n'avait point renoué vraiment. A quelques visites, à quelques parties de campagne, et à quelques soupers, de loin en loin, il avait borné ses relations, au reste moindres que celles entretenues avec la blonde Angeline. Il l'expliqua joyeusement, au comte qui l'écoutait fort attentif, qui le regardait à travers un lorgnon double en usage au temps des Incroyables.
--Eh, mon oncle; ne craignez point que je me lie derechef... Voilà cinq grands mois que je ne l'ai vue. Nous n'avons même pas échangé de lettres...
--A d'autres!
--Je crois, en effet, lui avoir envoyé de Rome, au moment où je faisais des emplettes, un petit bijou de Transtéverine: des anneaux d'oreille. Elle m'en remercia par un billet de politesse... Ce fut tout...
--Mais, Monsieur, n'est-ce point la preuve que vous tenez à demeurer dans ses bonnes grâces?
--Ma foi, non... Elle se montre toujours aimable. Je lui garde un bon souvenir; et ce présent en fut une modeste marque.
--Défiez-vous de cette courtoisie galante. Elle joue les pires tours aux caractères les plus résolus. Et je trouve mauvais que vous ayez donné barre sur vous à la reconnaissance de cette fille. Il vous faut choisir d'Élodie ou d'Elvire Gresloup... Vous n'hésitez pas?... Alors, il convient de renoncer franchement aux grisettes. Mme Gresloup se mettrait en travers de vos desseins pour peu qu'elle semblât craindre que sa chère enfant fût un jour délaissée. Et cette crainte se ferait d'autant plus vive à l'avenir que la donzelle est fort proprement entretenue, à ce que je sais, par un pair de France...
--Élodie!
--S'il vous plaît, monsieur le sacripant! Elle a sa calèche et son tigre, un entresol dans le quartier neuf que l'on bâtit sur les terrains des Porcherons, et elle dépense assez gros. Je vous dis cela pour votre gouverne... Promettez-vous donc de ne la point relancer. Vous accepteriez un rôle peu digne de votre nom en usant d'une espèce de luxe qui ne serait point payé de vos deniers. Et si le bruit en venait par hasard aux oreilles de Mme Gresloup, je ne doute guère du parti qu'elle se hâterait de prendre à votre honte.
--La sagesse me sera commode. J'avoue avoir oublié beaucoup «mon Élodie» pendant le voyage... Et puisque la Providence veille sur sa fortune dans la personne d'un pair de France, il me reste uniquement un gracieux souvenir.
--Voilà qui est bien...
Le comte acheva de bon appétit toute sa confiture de coing, qu'il étalait maintenant sur la brioche, avec la spatule de vermeil.
--Au fait, reprit-il, je vous célerai point davantage que vous me vexeriez en allant chez cette jolie fille; car je fréquente chez elle, puisque les affaires de l'État m'obligent à me tenir dans les meilleurs termes avec mon collègue de la Chambre des pairs. Jugez combien il serait malséant de nous rencontrer là...
--Je me garderai bien, mon oncle, d'en courir le risque...
--Je n'attendais pas moins de vous!... J'ai votre parole, et m'y fie. Vous ne la reverrez point?
--Assurément!
--Par ma foi, je ne ruserai pas avec vous. Et je n'aime point que vous teniez d'un autre ce que j'aurais la mine de dissimuler devant mon neveu... Apprenez donc qu'Élodie est avec moi du dernier bien...
--Vous seriez ce pair de France?...
--Lui-même!
--Ah, mon oncle! La plaisante aventure...
Omer feignit de rire gaiement, bien que son coeur souffrît à prévoir que la belle créature supporterait les colères de ce vieillard et ses embrassements, qu'elle lui prodiguerait les caresses, les postures et les pâmoisons.
--Ne faites point le sot à vous moquer... Loin de moi la prétention d'être aimé, et peut m'en chaut! Il suffit qu'on me serve de la gentillesse, qu'on me traite de nièce à oncle et qu'on me laisse prendre des privautés pour mon argent. Je m'arrange parfaitement de complaisances qui sont le résultat de la politesse, voire du marché. Que la boutiquière se montre avenante et docile, qu'elle se prête à mes caprices, sans faire la moue, qu'elle mette son corps à la disposition du locataire, avec un sourire courtois, et des manières d'hôtesse accorte, c'est là tout ce que j'exige... Élodie, là-dessus, me gâte. Jamais fillette ne se feignit plus joyeuse de jeter bas ses cotillons pour faire honneur à un vieux gentilhomme heureux de toucher un sein frais et de respirer une haleine légère. Elle paraît contente de me procurer ces plaisirs; son coeur compatit aux besoins de ma verdeur, le plus gracieusement du monde. Que dis-je: elle s'étudie tout le jour à lire les contes de M. de Sade, pour me les débiter, ensuite, à la manière d'une actrice qui sait jouer au naturel. Elle remplace les Elle par Je. Aline et Justine, elle l'est tour à tour quand elle me dit leurs aventures, de mémoire, en prenant le ton et les gestes d'une femme sincère en sa confidence. Le divin marquis n'y tiendrait pas, s'il ressuscitait à nos soupers... En vérité, notre Élodie est la meilleure fille que j'ai connue!... Topez-là, mon compère!
--Alors mon oncle, vous n'avez plus de prévention contre la roture des Gresloup; et une alliance de cette sorte pour le neveu des Praxi-Blassans ne vous semble plus choquante... Vous m'y chambrez fort allègrement... oserai-je dire.
--Fi donc, perfide!... Ah le perfide!
Le comte riait de toute sa franchise en s'époussetant la cravate et les broderies d'argent. Blessé de cette moquerie, le jeune homme voyait, dans cette permission de mariage, un simple moyen de l'écarter de la belle créature. L'honneur social du neveu, le comte le sacrifiait au bénéfice de sa débauche. Mais il se hâta de protester.
--Que non, grand Dieu! Que non! n'êtes-vous pas au fait des variations politiques. La stupide arrogance des ultras faillit perdre la monarchie! Ils couraient au gouffre. Voici que M. de Martignac et son ministère renforcent, par la demi-sagesse des libéraux, le bon ordre. Ni M. de Châteaubriand, ni moi, ne nous soucions d'y contredire par des manières d'antan. J'acceptai, l'autre jeudi, de dîner dans une maison tierce avec M. le marquis de Lafayette, qui nous a déclaré les opinions les plus raisonnables. Des unions comme celle en cause ne peuvent que fortifier notre parti. J'incline vers les manies du major Gresloup et du général-comte du Bourg-Butler. Il se peut que vous me voyez, certain jour, ajouter à mes ridicules en acceptant le poignard du carbonaro... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur mon neveu.
Le comte était redevenu grave. Il frappa dans ses mains. Le valet de chambre reparut, long, maigre, adroit et souple. En une seconde, il eût emporté le plateau, les pièces du nécessaire; puis déposé sur le guéridon chinois l'épée à fourreau de parchemin et à garde d'acier, le bicorne à plumes et les gants. La conversation s'égara. Des anecdotes politiques furent rappelées, entre des souvenirs concernant le marquis de Sade, que le comte avait bien connu, devant qu'il fût enfermé à Charenton, sur l'ordre de Bonaparte, pour avoir écrit le pamphlet de Zoloë, contre les débordements de Joséphine.
--C'était l'homme le mieux fait pour inspirer de la passion aux femmes. La sienne l'adora...
A l'approche de la soixantaine, le comte de Praxis-Blassans paraissait friand de goûter mieux aux plaisirs de la débauche. Omer ne l'avait point jusqu'alors connu sous ce travestissement. L'oncle s'efforça d'être amical, et d'amollir la sécheresse de son fausset. Voulait-il que le neveu s'attendrît, et lui épargnât de le tromper avec la grisette? Apparemment. La mine inquiète, parfois, du gentilhomme suppliait que son bonheur fragile ne lui fût point ravi.
Omer eut pitié de cette intelligence orgueilleuse auparavant, et faible, alors, devant une jeune vigueur. Il eut la sensation de pardonner au vaincu qu'était ce diplomate, ce pair de France, ce fils des rois de Rascie, qui avait, de 1799 à 1815, dicté ses vues secrètes à Talleyrand, manié, par ce fourbe, l'Europe, leurré Alexandre, et abattu l'empereur. Cet homme-là tremblait qu'Omer ne voulût revoir Élodie, et la reconquérir. Cet habile ambitieux offrait de compromettre sa situation en faisant donner un secrétariat d'ambassade au carbonaro, complice des Conosséi.
«Mon coeur sensible et mon intérêt s'accordent, pensait l'avocat, pour me conseiller de ne pas nuire à ses amours. Sa reconnaissance peut m'aider à gravir promptement les degrés difficiles de l'échelle sociale. Je ne reverrai pas Élodie... Mais, Elvire, elle, me semble perdue. Denise, afin de me marier à Dolorès après l'avortement de mes desseins, le comte, afin de me faire morigéner sur ma liaison avec Élodie, ont, l'un et l'autre, averti Mme Gresloup de mes péchés, sournoisement et trop adroitement pour que je réussisse à me justifier, en un temps où rien n'engage la fille du major et moi, sinon quelques oeillades, et quelques tendresses enfantines... Et cependant, il faut que j'échappe à ma mère par ces fiançailles... La tâche est rude!»
Ainsi, mesurait-il les conjonctures, durant les bavardages du comte. Puis, la tante Caroline entra. Quel beau temps pour la procession! Ni chaleur, ni froid. Un vent léger. Un soleil pâle et clair qui serait, à midi, heure de la cérémonie, juste assez tiède. Elle s'en félicitait dans sa robe de moire roide. Sur le ventre bombé, l'agrafe de l'aumônière, aux mailles d'or, enchâssait un monstrueux grenat taillé en manière de croix grecque à quatre branches; cela se léguait, depuis le seizième siècle, dans la famille Cavrois. Caroline y avait joint un sac de velours pailleté, contenant ses clefs et son mouchoir. Par-dessus la coiffe de malines épinglée d'or, elle comptait mettre une capote de velours marron, lors pendue au coude par les brides, ainsi qu'une écharpe de fine soie bleue à longs effilés:
--Qu'en pensez-vous, ce matin, Gaëtan?... Le Turk arrêtera-t-il le reste du blé russe dans le Bosphore, maintenant que nos navires quittent Gibraltar?
--Mon courrier ne m'apporte que des balivernes, Caroline, des balivernes. Au reste, les nouvelles volent lentement. Le télégraphe à bras est sujet aux erreurs... En vérité, je ne sais rien. Cela n'empêche point mes désirs de diplomate de se trouver en accord avec mes besoins de rentier. Par ailleurs, ce sont les gouverneurs de Crimée qui empêchent la sortie des froments russes; car le tzar en a besoin pour ravitailler ses soldats qui manoeuvrent dans la Thrace. Le blé de Taganrok chargé en août sur votre flotte ira-t-il seul de Gibraltar aux marchés d'Angleterre et à celui de Dunkerque? Cela est probable. Cela n'est point sûr. Savons-nous, d'ailleurs, ce qui se trame en Morée? Dix jours de navigation sont nécessaires au meilleur voilier pour se rendre de Koron à Marseille... Attendons... J'ai tout lieu de penser que le général Maison présente à Ibrahim des arguments péremptoires... Mais l'Angleterre souffrira mal que la Russie et la France se donnent l'importance de délivrer la Grèce, et confisquent, par là, l'influence dans la mer Egée... A mon sens, la Porte ne faiblira point; et je ne prévois guère qui la contraindra. Les Anglais arrêteront les boulets sur la bouche des canons russes, dès qu'ils approcheront de Constantinople. Et la Porte n'ignore rien de ces rivalités... Elle les calcule. Elle en profite... C'est là tout ce que je saurais dire...
Debout, les mains dans les poches brodées de son habit, le comte, en dissertant, portait le poids de son corps alternativement sur la pointe des pieds et sur les talons. Il tenait la tête haute et les sourcils froncés. Ses narines plates flairaient l'air, à maintes reprises. Ses cheveux gris, sans poudre, tombaient jusqu'aux épaules, où ils formaient un rouleau soyeux. Le papillottage de ses yeux clignés et dédaigneux en imposait autant que ses paroles saccadées comme un perpétuel ricanement.
--Nous jouons gros, remarqua timidement Caroline en se caressant les mains. Et c'est sur votre conseil...
--Holà! ma chère dame: suis-je le bon Dieu?... M'est avis que vous avez manqué votre affaire en négligeant de louer à leurs armateurs tous les gros navires d'Odessa, pour que la concurrence fût embarrassée. Vide ou pleine, la seconde flotte de Crimée celle de septembre devait, autant que la première, nous appartenir. Votre économie de petites gens a jeté notre entreprise dans le mauvais cas...
--Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre fortune, une opinion politique?...
La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.
La chance voulut qu'à cette minute, par le jardin, rentrât Mme Héricourt, courbée dans sa robe noire. Il fallut ouvrir la porte-fenêtre sur le petit perron, et le comte s'empressa d'esquisser les gestes inutiles, tandis qu'Omer levait l'espagnolette...
--Virginie, tu attraperas mal à demeurer si longtemps à l'église... Omer, gronde-la. Elle est partie à six heures du matin... Et il y a des vents coulis pernicieux...
--Point du tout. Je me place entre la chaire et l'autel, contre un pilier... J'y suis comme dans ma chambre... La chaire fait paravent...
--Ça n'a pas de bon sens, tout de même...
--Je m'y plais... Sans médire de ton logis ma bonne Caroline, la cathédrale me paraît plus grandiose. C'est mon palais à moi. J'y suis fort bien. L'odeur de l'encens y remplace les parfums de ta cuisine, qui sont exquis, mais un peu persistants dans cette demeure...
Ironique et joyeuse, Mme Héricourt continua sur ce ton.
--Il est certain que peu de palais sont aussi magnifiques, approuva le comte. Et si je n'avais tant à barbouiller, je m'arrangerais de tenir mes assises dans une collégiale, ornée de bons tableaux et de statues nobles, avec deux ou trois livres de chroniques sur les genoux.
--J'ai passé de grandes heures à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de Latran. Je ne m'y ennuyais point, se hâta de dire Omer, en songeant aux pieuses attitudes de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello.
Et il s'étonnait que sa mère eût raison, par le fait.
--Je me promets, dit-elle, d'être assidue à Notre-Dame de Paris, car je suis orgueilleuse et nulle maison ne me semble digne de mes goûts, sinon une agréable église dont les ogives me satisfont. Je me sauvais du château de Lorraine, pour passer des heures à la chapelle de Bon-Secours-lez-Nancy. J'adore la lumière qui passe à travers les vitraux anciens et qui vous apporte, avec les couleurs des saints personnages, un peu de leur âme, devant vous, sur la dalle ou sur l'appui du prie-Dieu. Les saints vous enveloppent de leur nuance et de leur esprit. Et c'est une admirable atmosphère de méditation. Je me rappelle leurs vies poétiques. Je me récite les évangiles. J'imagine Jérusalem et ses rues étroites, ses maisons orientales, carrées, basses et blanches. Je vois la Sainte Vierge faire son marché en discutant avec sainte Elisabeth. J'entends saint Joseph raboter; et j'écoute Zébédé, avec son fils Jacques, crier la marée bien fraîche avant d'offrir leurs poissons à la servante de Marie-Magdeleine. Non loin de là, saint Pierre toise avec arrogance le soldat romain qui monte la garde devant la colonne où l'on affiche les édits de l'empereur. Jésus revient à la maison de sa divine mère. Judas a passé le bras sous le sien et lui parle avec l'animation la plus vive... Et puis... Et puis... Mon imagination va... va... sans fin. Le temps passe, passe. Je m'amuse comme une autre au théâtre. L'odeur de l'encens est délicate à respirer. L'or du tabernacle brille doucement. Les prêtres silencieux passent comme des ombres, s'agenouillent et croient... Quel homme, quel seigneur, quel roi est mieux vêtu que le prêtre en surplis, en chasuble d'argent, lorsqu'il gravit les marches de l'autel? Quel enfant nous donne l'idée de l'innocence autant que l'enfant de choeur dans sa belle robe rouge, s'il agite sa clochette aux sons argentins. La maison de Dieu est plus somptueuse que la maison de l'homme. Il n'y a point de murs sales et lézardés, comme au château de Lorraine. Point d'odeur de graillon. Point de servantes bavardes. Point de jardinier qui m'obsède pour obtenir l'argent des graines à semer; même si ma bourse est vide. J'échappe à tous les ennuis et à tous les bruits fatigants. Je me repose dans le luxe d'un palais. Les sons des orgues me laissent en extase. Car, tu ne le sais pas, Omer: j'ai maintenant appris la musique sacrée, même le plain-chant. Rien ne m'est plus étranger des mélodies du vieux Bach, ni de Palestrina. Tu m'entendras, quand nous serons à Paris. Je te ferai de la bonne musique, s'il te plaît...
Lasse un peu, Mme Héricourt s'était assise dans le fauteuil à oreillettes; et son discours n'était pas sans élégance, malgré les interruptions plaisantes du comte, les exclamations triviales de la tante Caroline, et les sourires d'Omer. Lui-même admit combien était plausible et sincère le bonheur de la veuve, durant ces interminables stations à l'église. Il ne doutait pas qu'il se trouverait pareillement heureux, s'il imitait cette habitude. Plus de luttes. Plus de dangers. Plus d'amours douloureuses. On vivrait en soi, loin du monde hostile, en jouissant des splendeurs religieuses, en accroissant les plaisirs de l'art.
--Assez causé, Virginie... Viens te réconforter, et mangeant un morceau... Aimes-tu le chevreuil en daube?
--Mais oui, fit-elle. J'ai grand appétit, ce matin.
Elle suivit sa belle-soeur dans la grande salle à manger, temple d'un cygne géant peint par Snyders, et renversé mort, les ailes décloses, sur le corps d'un cerf, sur un amas de poissons, anguilles bronzées, raies pansues et roses, rougets écailleux, maquereaux de nacre. L'opulence des couleurs débordait le cadre de bois noir, éteignait presque l'argent du surtout monumental qui reproduisait la fontaine du marché des Innocents, avec de petites commères, de minuscules Savoyards en porcelaine de Saxe. Présent de la meunerie parisienne à la meunerie d'Artois, en reconnaissance d'un prêt de farines consenti par les Moulins Héricourt, en 1823, l'énorme pièce était à demeure sur la table occupant les deux tiers de cette pièce oblongue, lambrissée, peinte en gris, meublée de chaises courbes en acajou, à la mode sous le Directoire, et que la tante venait de faire revernir.
La serviette au col Dieudonné, devant les plats de galantine et de venaison froide, présidait, tranchait et versait du vin de Chypre dans le verre du général Héricourt en grand uniforme. Nulle part, l'abbé de Praxi-Blassans ne découvrait son bréviaire, bien qu'il fût en retard pour se rendre à la cathédrale, et passer la revue de son cortège. Il portait une soutane de drap fin, mais un peu luisante aux coudes et aux omoplates, toute blanchie sur les épaules par la poudre de la chevelure qui flottait. Mme Héricourt lui fit compliment sur l'ordonnance de la procession. Il la remercia d'un mot, et, finissant par renoncer à son livre, il partit.
A l'intention d'Omer, l'oncle Augustin, toujours affable, remplit de Chypre un verre de Bohême. Pendant que le jeune homme goûtait la saveur du précieux liquide, venu dans une outre en peau de bouc, le général gouvernait la conversation. Il la mena des curiosités romaines aux lettres échangées entre le voyageur et Denise, aux billets de Dolorès Alviña.
Le comte parlait alors confidentiellement à Mme Héricourt que la tante Caroline servait et abreuvait. Les chiens s'étant partagé un coq du poulailler au milieu de la pelouse, Dieudonné se précipita, et leur infligea des châtiments justes, mais indéfinis. Le général en profita pour entreprendre son neveu.
--Cette pauvre Dolorès est folle... Imaginez-vous que votre soeur a surpris, dans une armoire, tout un costume de cavalier. Cette enfant comptait l'endosser pour suivre à distance ma chaise de poste et vous apercevoir ici, pendant la procession... Elle a tout avoué dans un déluge de larmes... J'ai dû la mettre sous clef avant de partir... Heureux mortel! Ariadne s'arrache les cheveux sur le promontoire en guettant votre retour. Cruel, que de malheureuses vous faites!...
--Je ne les fais point, s'il en est. Elles se font toutes seules.
--On n'est pas plus séduisant que vous... C'est un crime de se montrer agréable à l'égard de pauvres innocentes quand on a votre tournure et votre éloquence. Elles en perdent l'esprit. Peu vous importe!... Sans doute... Mais enfin? Le coeur d'une fille sensible est chose très fragile. On meurt de ces jeux-là... On en meurt.
--Ah! diable!...
--Ne raillez point...
--Mais c'est Mlle Alviña, qui me bloque dans les coins de votre salon, et Denise, qui l'encourage à m'y bloquer. On a fait le siège de ma personne, et je n'étais pas malotru jusqu'à répondre par des violences. La politesse m'enjoignait de subir le siège, en évitant les assauts aussi bien que les sorties. Je m'en suis tiré fort proprement de cette manière, à mon goût. Et mes réponses d'Italie n'excitaient point Mlle Dolorès à se déguiser en chevalière d'Éon pour me darder ici une oeillade romantique. Faut-il que, l'ayant prévenue, je coudoie des brigands qui m'attaquent afin qu'elle me délivre..., et que cela nous lie comme à la dernière page de deux tomes, avec frontispice gravé en taille douce, où l'on voit un cadavre poignardé et deux amants sous un chêne que l'orage foudroie!
--Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui. Quelle sécheresse de coeur! Dès vingt ans, comme dit M. Beyle, ils visent à être députés du cens, et à se prononcer sur la conversion de la rente... Il faudra que je vous présente au jeune de Montalivet. Vous êtes bâtis l'un et l'autre pour vous convenir... A votre âge, nous courions l'Europe, le sabre au poing, en criant: «Vive la liberté!» Nous lisions les ruines de Volney à la lueur du bivouac; et nous nous battions en duel, pour garder le ruban d'une belle Allemande éplorée... Vous autres, vous préférez la fortune aux belles-lettres et aux sentiments généreux... Après tout, peut-être, avez-vous raison... Nous étions de grands fous.
--Peuh! ça ne vous a guère empêché de devenir un grand sage mon oncle, un grand sage honoré de plaques et de cordons, héritier d'une riche Hollandaise... près d'être fait comte. Vous nous la baillez belle...
--Chut.
Le général accentua sa mine sévère; mais, sans corriger la grâce affable de sa voix:
--Vous ne croyez plus à rien.
--Parce que vous êtes notre exemple.
L'oncle Augustin sourit; se tut un instant; puis, s'étant levé, prit Omer sous le bras. En camarade affectueux, il dissertait. De la morale à la philosophie, de la philosophie aux actions qu'elle inspire, il en vint à parler du triomphe de Bolivar, du Pérou, puis du Congrès de Panama, qui réglerait les rapports entre les libéraux américains et la Sainte-Alliance espagnole. Bolivar semblait promettre la restitution de leurs biens aux héritiers des absolutistes exilés ou morts au cours de la guerre civile. Dolorès Alviña deviendrait alors un très beau parti. Son feu père cultivait le coton sur la côte de la mer des Antilles. Leurs plantations étaient nombreuses entre Porte-Caballo et La Guayra. Si l'on réglait ainsi les affaires des vaincus, la tante Caroline aurait bientôt avantage à traiter avec Mlle Alviña. Car, en dépit de divers prêts hypothécaires consentis à la filature de Marchiennes par la Banque d'Artois, la mauvaise administration de l'emprunteur le réduisait aux pires extrémités. La Compagnie Héricourt avait résolu, pour se rembourser, de reprendre cette affaire, en appointant l'industriel malheureux, afin qu'il continuât de gérer la fabrique, mais sous la surveillance de Mme Cavrois. Le général supputa les gains probables. La Compagnie Héricourt pouvait, le lendemain de la décision officielle promulguée à Panama, conclure avec les planteurs de Dolorès un forfait pour les achats de coton en balles. Il déclara la combinaison fort bonne. A Roubaix, plusieurs tissages gagnaient une grosse importance financière. Ni la Compagnie Héricourt, ni la Banque d'Artois ne devaient permettre le développement d'une industrie régionale où elles n'auraient pas la main, et qui pourrait, dans l'avenir, fonder une concurrence pernicieuse à la suprématie commerciale des Moulins Héricourt.
Omer s'amusait de toute cette stratégie fort adroite pour le jeter dans les fers de Dolorès Alviña. En son roide uniforme bleu, fleuri d'or au col, aux manches, le général marchait, penchait le profil de sa jolie tête fine, rasée aux joues, coiffée de courtes boucles presque blanches. Il était charmant, subtil, parfumé, flagorneur; et sûr de son influence. Il appela le comte en témoignage, puis Mme Cavrois. Ne pensaient-ils point à l'urgence d'enrichir la filature de Marchiennes? Ce fut, en effet, leur avis. L'oncle Augustin démontra que l'un d'eux devait plus spécialement s'occuper de la nouvelle affaire. La tante Caroline ne pouvait suffire à cet énorme travail. Omer Héricourt l'aiderait en cela, ainsi que le comte l'aidait pour les importations, le général pour la finance, et Dieudonné pour la fabrication du sucre de betterave. Le comte riposta:
--Parbleu! il est grand temps que cet amateur de grisettes fasse l'apprentissage du rentier et qu'il apprenne à gérer son bien. A tout prendre, il se pourrait qu'il eût bientôt l'occasion de donner des soins à certaine fortune personnelle qui lui viendrait du pays de Galles par la voie des épousailles. Cela ferait de ce petit maître le plus gros actionnaire de notre Compagnie. Et c'est avec lui que vous auriez à débattre en dernier ressort, général, les clauses des décisions importantes. Il contrebalancerait votre influence et celle du comptoir de Java. J'ai toujours ouï dire qu'il n'était point mauvais, pour une Compagnie de commerce, d'être régie par deux opinions rivales qui se contrôlent réciproquement.
--Deux avis valent mieux qu'un, conclut, sentencieuse, Mme Cavrois.
Elle et Praxi-Blassans se regardaient avec malice devant le général, assez penaud.
--Oh! la petite Elvire!... répondit-il... Rien n'est encore fait de ce côté-là; hormis un souhait! Denise ne partage pas votre confiance.
--Ni Mlle Alviña, je gage..., riposta durement le comte, avant d'éternuer à plusieurs reprises.
--La procession quitte la cathédrale à midi... Peut-être faut-il se mettre en route...; insinua Mme Héricourt, par esprit de conciliation.
L'on s'apprêta pour le départ. Le comte et le général ceignirent leurs épées de parade, en plaisantant avec belle humeur. Dieudonné vint prendre Omer, qui se formulait de cette façon le résultat des deux entretiens:
«Mon oncle de Praxi-Blassans tremble que je ne lui enlève Élodie; mon oncle Augustin tremble que, par le mariage avec Elvire, je ne lui retire l'autorité dans les conseils de la Compagnie et de la Banque. Il m'appartient de profiter de ces deux appréhensions, pour me grandir...»
Ayant mis son chapeau, il se frotta vigoureusement les mains, sans rien répondre aux questions joviales du gros garçon.
Ils allèrent à pied. Une demi-heure de marche était à peine nécessaire pour gagner Arras. Des cabriolets et des chars-à-bancs se succédaient à grand bruit sur le pavé du roi. Ils emportaient, vers le parvis de la cathédrale, des propriétaires ruraux engoncés dans leurs cols à pointes molles, leurs cravates à trois tours, leurs gilets à ramages et les collets mal roulés de leurs habits bleus. La plupart saluaient au passage, en se félicitant de la température. Des cavaliers poudreux arrivaient, cravachant leurs bidets maigres, franchissaient le pont-levis entre la courtine de briques et le talus de la contrescarpe, pour s'engager sous les voûtes de la place dans l'ossature de murailles angulaires coiffées de gazon, qui sertissaient la ville aux mille cloches sonnantes. Les carrioles rustiques encombraient les couloirs des portes fortifiées. Les campagnards criaient des bonjours en patois, s'admiraient les uns les autres, se félicitaient de leurs courtes blouses, de leurs chapeaux en forme haute, mais devenus flasques et roux à l'usage. Ils tiraient par une seule corde sur la bouche de leurs bêtes pataudes, dont les paturons étaient barbus.
Les cousins non sans peine se frayèrent passage parmi les ânes que chevauchaient les paysannes aux bas noirs, et qu'elles tapaient du poing. La rue de maisonnettes sentait l'huile, le tan, la corne brûlée au sabot du cheval que l'on ferrait sous le hangar de la forge. Des brasseurs en jupon et en gilet roulaient leurs tonneaux sonores. L'herbe sèche enodorait la boutique de l'herboriste. Le militaire époussetait son pantalon blanc sur le seuil du marchand de tabac. Une fille déboucla sa jarretière à l'ombre d'un porche; elle tirait son bas bleu sur une jambe fine. Des garçons hissaient contre une façade, par la poulie suspendue au pignon, les bottes de foin qu'un vieux en bonnet de coton, attrapait de sa fenêtre, et emmagasinait. Le shako noir d'un chasseur, sa veste verte, et son sabre retentissant, attiraient les oeillades et les rires des servantes à genoux qui lavaient les perrons de grès bleuâtre. Trois demoiselles empanachées descendirent les marches de leur demeure. Elles tenaient leur livre de messe et leurs chapelets dans leurs mains jointes contre les pans de leurs écharpes.
Les maraîchères étalaient sur le bât des ânesses leurs légumes avant de tirer le pied de biche des sonnettes à la porte des maisons bourgeoises. Des chiens de chasse erraient modestement, le nez à fleur de ruisseau. Devant le Café du Théâtre, les cousins aperçurent le vieux chevalier de Vimy, qui se promenait, la badine en l'air, fort satisfait de ses escarpins vernis à l'oeuf, de sa culotte jaune, de son gilet de moire, de son habit tête de nègre, de ses manchettes fines et de son jabot empesé. A leur salut, il répondit en soulevant les bords plats de son chapeau. De loin, il invitait Omer à prendre un doigt de muscat chez la belle Herminie. Pour elle il avait installé ce magnifique établissement tapissé de glaces, orné de banquettes en moleskine rouge, d'un comptoir recouvert de marbre, après avoir marié cette fille à l'aubergiste Caldeneuf, l'ancien carabinier de l'empire qui, vers 1824, était opportunément décédé, lors de sa deuxième apoplexie, d'ailleurs prévue.
Dans la fumée des pipes, Omer souhaita le bonjour aux vieux amis de l'oncle Edme, les conspirateurs de 1820. Sorti des prisons royales depuis six mois seulement, M. Boredain était devenu bouffi et presque idiot. Il ne parlait que de la retraite de Russie et du mal qu'il avait eu, bien que vélite de la garde, à changer de chemise entre Smolensk et la Bérésina. A peine les cousins furent-ils assis, qu'il les entreprit là-dessus. Puis il pria qu'en considération de ses malheurs on lui trouvât dans Paris une place de commis aux nouveautés. A colporter le drap et le velours d'Amiens dans les boutiques de l'Artois, il gagnait peu de chose.
Atrabilaire, M. Lepault renchérit. On n'accordait rien aux vétérans de la Révolution. Ils pouvaient, comme M. Saturnin, le brasseur, avoir eu le sourcil coupé par un kaiserlick, et, la vieillesse venue, risquer de perdre l'oeil; ou, comme l'épicier Bodnot, avoir perdu deux doigts au siège de Dantzig, ce qui l'empêchait de tenir les cartes; ou, comme le fermier Delorme, boiter en gardant une balle de Ligny dans la cuisse, personne ne voulait plus s'inquiéter d'eux.
Les joueurs de dominos l'approuvèrent. Dans sa polonaise à brandebourgs, M. Lepault agitait sa maigreur en déclamant. Lui ne se plaignait pas de sa situation matérielle. Il gérait le rendement des tourbières, et cela lui suffisait. Mais, enfin, leur honneur de soldats, quels avantages obtenait-il? Aucun. Voilà qu'on les enrôlait dans l'Opposition Constitutionnelle, maintenant! Et quels vils subterfuges politiques! On les priait de suivre la procession, pour rallier à la cause du ministère l'esprit des campagnes sans effaroucher personne. Que signifiait tout cela? Depuis douze ans, on les faisait tourner comme des tontons...
--Comme des tontons! Voilà le mot!... reprit M. Saturnin, en écartant ses jambes colossales, qui serraient trop sa panse, sur le bord du tabouret.
--Nous avons marché avec Nantil, dans l'affaire du Bazar Français; avec Berton, dans l'affaire des Chevaliers de la Liberté. On nous a mis dans les comités philhellènes! Aujourd'hui nous voilà public de procession! C'est trop fort!
--C'est trop fort!... conclut M. Corbehem, en donnant du poing contre la table... Votre père, monsieur Héricourt, marchait plus droit que cela, lorsqu'il sabrait les Russes, avec mon pauvre frère, sur la chaussée d'Austerlitz!...
--L'empereur a rétabli la religion pour le peuple! rappela de loin le chevalier de Vimy.
Il s'accoudait au palissandre du comptoir, contre le corsage de la belle Herminie. Se rappelait-elle avoir eu les prémices d'Omer autrefois dans la goguette qu'elle tenait, hors la ville, avec sa mère, veuve d'un lieutenant? Elle avait pris de l'embonpoint et trônait dignement, le col enlacé d'un boa de cygne... D'un sourire toujours spirituel elle tenta de répondre aux mines de l'avocat. Mais un hussard délicieux parut la surveiller. Elle sembla le craindre. Il frisait une moustache crépue de l'air le plus impérieux, en heurtant sa pipe contre la cimaise, pour faire tomber la cendre. Ce sous-officier ne toléra point qu'Herminie eût la mémoire plus aimable. Il se dressa dans le dolman rouge et le pantalon bleu; il lui demanda de ses nouvelles avec impertinence, de façon à bien indiquer ses droits évidents aux nouveaux venus. Sans le déconcerter beaucoup, le chevalier de Vimy le lorgna de son monocle à tige. Omer songeait aux heures de sa quatorzième année, quand la mère de cette femme, l'appelant «mon bel Hippolyte», se comparait à Phèdre, et le roulait dans son lit, le déshabillait... Quelle confusion était la sienne, lorsqu'il sentait la chair nue de la matrone sur lui! Et quelle était la force du plaisir, alors! Le temps l'émousse, hélas! Avec la fille, il avait joué comme avec une gamine de son âge, mais sans rien omettre de leurs vices réciproques. Voici qu'un hussard aimait cette Herminie jusqu'à faire le bravache; et le chevalier de Vimy aimait au point de souffrir cela.
--Messieurs, paix-là! suppliait M. Mercoeur, calmant les colères des joueurs de dominos... L'empereur ne tolérait pas l'irréligion. Le grand homme avait ses motifs.
Ils cédèrent à l'ascendant de cet ancien officier aux dragons. Habile jadis à faire du butin en campagne, il portait un habit de drap fin, des bottes vernies et, en outre, de grosses bagues chargées de rubis, qu'il avait conquises sur les morts d'Austerlitz et de Wagram, ainsi que ses rentes, les deux montres enrichies de brillants, pendues le long de sa culotte de daim.
Les sonneries des cloches redoublèrent. M. Mercoeur paya sur le comptoir de la belle Herminie. Les groupes se formèrent pour se rendre au lieu où la procession s'arrêterait, où la mission planterait sa croix.
Dieudonné Cavrois fut entouré par les vétérans, tandis que le chevalier de Vimy et M. Mercoeur accompagnaient Omer. Ils l'accablaient de politesses et de louanges, à propos de son duel, du plaidoyer pour le major Ulbach, de ses exploits de carbonaro, rue aux Ours, et en Italie. La gloire de Cicéron avait enfin une rivale, à ce qu'ils assurèrent. Il ne tenait qu'à lui d'être député, dès qu'il aurait l'âge. Il se plaisait encore à ces flatteries, quand on se trouva sur la Terre de Cité, au centre de la multitude respectueuse et murmurante rangée en cercle contre les petites maisons de la place. Bientôt une rumeur se développa de la rue St-Aubert; les gendarmes débouchèrent, en grande tenue, le plumet au soleil, et le sabre à la hanche. Leurs chevaux lustrés avancèrent au pas. Les oursons brillaient à la lumière; les plastrons rouges et les culottes de peau jaune excitaient l'admiration des fillettes. Les versets d'un psaume furent psalmodiés par des voix mâles, et une centaine de chantres en surplis défilèrent autour de la place, jonchée de roseaux et d'herbes aquatiques, cernée d'une foule pimpante qui chuchotait avec les gens des maisons. L'arme droite, des fantassins gantés de blanc se suivaient à trois pas d'intervalle. Ils honoraient le pieux cortège par les fleurs de lys brillant à la plaque de leurs shakos évasés, par leurs buffleteries en croix sur leurs habits bleus.
--Soldats de sacristie! Roides comme des cierges... Pas de souplesse... grognait au hasard M. Mercoeur, en écartant les jambes, comme s'il venait de mettre pied à terre après une longue chevauchée.
--Voyez-moi quelles petites gens ils recrutent pour faire nombre: par-dessous le surplis des chantres, on aperçoit le pantalon gris et la guêtre noire de malheureux ouvriers qui font les saints à quinze sous la séance..., remarquait M. Corbehem; il ricanait bien haut, il faisait trembler sa bedaine en gilet de velours, et battait, avec les bras, la jupe de sa redingote marron.
Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du Sacré-Coeur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la _Dame Blanche_, leur choeur modulait un cantique timide qu'appuyaient les sons des cloches les plus lointaines, comme si le voeu de la ville recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique, et enlevait au ciel le cantique des voix pures.
De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité. Toute l'âme de la ville venait au coeur que, pour ce jour-là, lui avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut de l'estrade, Édouard prêcha.
On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille, qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.
La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre terre, étendit ses mains gantées...
«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen, j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans, pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!... Ainsi soit-il!»
Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.
Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna. L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.