V
Le 1er novembre 1829, après avoir entendu trois messes et communié en mémoire de son frère Bernard, la comtesse Aurélie passait dans la tristesse le jour anniversaire des Morts, comme elle avait coutume depuis dix-neuf ans. Mme Héricourt, et son fils la trouvèrent faubourg Saint-Honoré dans la chambre jadis habitée par le cavalier de la Révolution, quand il attendait à Paris les ordres de route pour la campagne de Hohenlinden. Le sanctuaire était en apparat. Sur le guéridon précieux, pavé de jade, de malachite et d'onyx en fragments conjoints, reposait l'exemplaire de _René_ que des feuilles mortes gonflaient entre les pages. Tout contre, embrouillé dans ses mèches brunes, le visage du dragon brillait entre deux épaulettes d'argent soigneusement peintes par le miniaturiste. Le placard ouvert montrait une esquisse au pastel, celle de la fillette en bas bleus, assise à terre, et qui souffrait par l'angoisse de ses yeux clairs, la grimace de la bouche. Le dessin en était sommaire, mais il exprimait avec perfection la détresse tragique de cette enfant.
--Il y a beau temps que j'ai cessé d'être à la ressemblance de cette petite Bavaroise effrayée par les dragons de la République... dit la veuve en comparant à cela son image que reflétait le miroir du trumeau. ...S'il vivait encore, mon pauvre Bernard s'étonnerait bien de m'avoir recherchée, en raison de ce mérite. Je ne lui rappellerais plus son péché de guerre... comme tu dis, Dieu me pardonne!
--On change hélas! répondit la comtesse. Ta fille fut toute pareille à cette jeune étrangère vers seize ans. Qu'a-t-elle gardé de cela. Pas même les cils sombres, les yeux clairs que chérissait ton mari. Les uns se sont dorés, les autres se sont assombris à cause de leur malice... Denise est une jolie dame, tout autre à présent. Je ne vois qu'Elvire Gresloup dont les yeux d'Angleterre et les cils noirs, la fraîcheur du teint rappellent la figure du portrait que dessina mon frère.
--C'est vrai!... Seigneur! s'écria Mme Héricourt... Ah, ma bonne... Mais c'est vrai!
La veuve joignit les mains. Fort émue, elle tomba sur une chaise, et resta muette. Omer examinait l'oeuvre médiocre. Il essayait d'y reconnaître des analogies précises. Sans doute, cette même candeur dont la teinte azurée pare les yeux des vierges, luisait sous les paupières d'Elvire, sa fiancée. La lumière de son regard attentif traduisait cependant une force que n'avait point certes possédée cette misérable enfant du pays germanique, douloureuse et meurtrie.
--Ah! mon fils, s'écria Mme Héricourt. Ce besoin d'aimer Elvire, tu l'as dans le sang! C'est le penchant invincible de Bernard pour les yeux clairs et les cils sombres! Ton père guide ta passion même, malheureux! Et tu es perdu pour mon coeur. Je n'espérerai plus maintenant, même au fond de moi, que tu prennes, un jour, la soutane. Pardonnez-moi, Seigneur, car vous m'avez faite moins puissante que les morts!
Elle soupira cette prière dans un sourire de navrance et de déception. Omer eut haussé les épaules. Quel rapport subsistait vraiment entre la physionomie de cette paysanne allemande aimée de son père, quelques semaines ou quelques heures aux champs de conquête, et la suave Elvire Gresloup, son Eloa, de pensée peut-être redoutable sous l'allure d'un ange, tantôt naïf et blanc comme ceux du Giorgione, tantôt somptueux et puissant comme ceux du Véronèse. Il ne distinguait rien qui apparentât les deux filles. En vain essaya-t-il de contredire. La tante Aurélie ne l'approuva guère. Elle jugeait que Mlle Gresloup portait, à la figure, le signe des yeux clairs et des cils sombres chéris du colonel Héricourt.
--Oui, oui, mon frère t'a commandé cette affection, Omer! Tu es le moyen qu'il a choisi pour se survivre...
--Y pensez-vous, ma tante?
Pourtant il se rappelait les vigueurs inconnues, intimes, émanées du plus profond de son être, et qui avaient surgi, toujours, pour vaincre sa lâcheté naturelle, à l'heure du péril.
--Comment le nierais-tu? ajouta la veuve. Vois comme, outre ton père, mon aïeul même, oui, le vieux Lyrisse, ton parrain, le franc-maçon terroriste, regagnent sur toi, sur nous chaque instant, du fond de la tombe. Praxi-Blassans et moi, n'avions-nous pas vaincu l'esprit de guerre en toi, lorsque mon frère Edme eût dû fuir en Grèce, après le complot de Saumur? Avec les Pères de Saint-Acheul et ton précepteur, nous avions repris ton âme. Tu étais assidu dans la chapelle des Missions, tu consacrais ton intelligence au triomphe de l'autel. Le P. Ronsin te confiait déjà de bonnes oeuvres pour la plus grande gloire de Dieu. Un pieux avenir de prêtre, d'évêque même t'était réservé. Édouard te persuadait de suivre son exemple. Tu l'aimais. Vous ne vous quittiez guère pendant les vacances. Tu venais de finir tes études de droit. Tu allais certainement entrer au séminaire. J'étais confiante. Quel maléfice a fait revenir de Missolonghi mon frère Edme pour payer tes dettes, t'emmener en Italie chez les carbonari de Rome, acheter ton âme, t'entraîner dans le parti des demi-soldes, des bonapartistes et des jacobins?... Qui? Sinon les volontés de mon aïeul et de ton père servies par Edme. Ah! tout est perdu maintenant. Te voilà chassé de la Congrégation. Tu obéis au major Gresloup, à ce saint-simonien, à ce suppôt d'enfer. Tu as risqué ta vie dans les émeutes, au milieu de la canaille italienne, pour qu'il t'accorde la dot de sa fille... Et moi, moi, ta mère, tu me rejettes comme une pauvre vieille chienne inutile, dans un coin de la maison. Oh, c'est fini de pleurer. Ne crains pas que je t'importune. Quand le Seigneur m'appellera devant ses pieds de lumière, je n'aurai même pas une âme de chrétien à lui présenter comme mon oeuvre... Les morts m'ont repris tout mon bien spirituel... Les morts ont vaincu... Tu es possédé par les âmes de Bernard et de mon grand-père... Et je ne sais rien qui les exorcise... Va donc... Obéis à tes démons, Lucifer!... Laisse-moi. Tu aurais pu me racheter au Malin... Tu m'as perdue pour la vie éternelle..., mon fils... Tu m'as retranchée du ciel...
A voix humble, elle disait les choses. Seulement elle hochait sa tête blême et rude, elle aspirait, à la fin des phrases, de l'air sifflant par la brèche de sa denture, ce qui joignait un bruit ironique à son léger ricanement. Ses bras s'enveloppèrent mieux dans le châle de crêpe noir; ils tendaient l'étoffe sur ses maigres épaules. Là-dedans elle se retranchait, s'isolait, en se redressant contre le dossier de la bergère, les yeux clos.
--Comment le Seigneur te jugerait-il responsable des idées transmises à ton fils, par l'influence des ancêtres, dit la comtesse? Jésus défend d'accuser autrui. Et les pauvres morts pourquoi les accuserions-nous? Bernard voulait tant que ta Denise épousât mon Édouard. Justement elle refusa, parce qu'elle avait reçu en héritage le caractère d'un guerrier. Elle préféra le général qu'est Augustin. Elle ne recula pas devant l'âge de son oncle, pour l'épouser. Tu vois. On ignore ce que peuvent nos volontés les plus ferventes. Seul Dieu sait le mystère de nos destinées.
--Peut-être as-tu raison, ma bonne, concéda Mme Héricourt..., car elle craignit de pécher en l'incommodant par son désespoir et par sa colère.
Elle s'efforça de paraître indulgente. Omer se défendit encore de reconnaître quelque ressemblance entre Elvire et la fille du pastel. Mme Héricourt l'accusa de dissimulation. Même gaiement, elle plaisanta les inadvertances des amoureux; elle affecta de s'attendrir à la mémoire du temps où la petite Gresloup jouait avec son fils, collégien, puis étudiant; enfin, et c'était là sa malchance de veuve éprouvée par le Seigneur, elle regretta qu'il n'eût pas été séduit par Dolorès. Mlle Alviña ne dépendait point, elle, de parents jacobins ni athées. Bonne catholique, elle gardait l'ardente foi des Espagnoles. Fallait-il ne plus disputer à Dieu cette jeune fille intelligente et belle à souhait?
La tante Aurélie réprouva cette claustration probable. Elle sembla prête à pleurer, comme sur elle-même. Denise n'assurait-elle pas qu'en apprenant les fiançailles d'Omer et d'une autre, son amie deviendrait folle? Elvire, orgueilleuse froide et très jeune supporterait mieux une rupture. Omer s'impatienta. De telles alarmes pour exagérées qu'elles fussent, confirmaient ses propres appréhensions. Obsédée par la générale Héricourt, par l'oncle Augustin qui avaient leurs vues sur la Banque d'Artois, Dolorès, dans l'aspiration à ce mariage, employait toute la fièvre de sa vie chaude. Le jeune homme railla les cent petits drames ridicules qu'elle suscitait, qui l'exaspéraient lui. En manière de voeu, elle ne mangeait plus ni fruits, ni gâteaux, ni mets agréables, afin que la sainte Vierge changeât la prudence d'Omer en ferveur. L'amoureuse passait toujours de longues heures à genoux devant les autels, en compagnie de Mme Héricourt. Elle faisait ainsi, du matin au soir, des stations dans les églises de Paris, sans omettre une seule, et brûlait, en toutes, des cierges. Devant la statue de Saint-Omer, dorée, bariolée, presque de taille humaine, les bougies flambaient toujours, dans sa chambre, sur la commode qui servait de piédestal à l'évêque de bois.
Si elle apprenait ce culte, Elvire en concevrait de l'ennui. Elle accuserait Omer de ne pas décourager la sotte, de se complaire à renforcer cet amour par trop de politesse. Là-dessus, Mlle Gresloup ne farderait point son sentiment. Si elle ne doutait pas de la constance jurée par son Lucifer, elle jugerait cruel le jeu d'abuser un pauvre esprit romanesque. Surtout il était à craindre que la tendresse méticuleuse de sa mère n'intervint pour retarder le moment des accordailles.
Or, Mme Gresloup plaignait, devant les visiteurs, la santé de son enfant. Elle avait encore appelé le médecin, avec sa lancette et le plat aux saignées dans la villa de Meudon. Depuis, elle se lamentait doucement, parlait d'Elvire comme d'une oeuvre fragile que heurterait trop rudement la caresse d'un mari. Elle devait même avoir usé de son influence sur le major. «Vingt femmes valent mieux qu'une pour un jeune fashionnable de votre âge, mon cher!» avait-il déclaré, la pipe à la main, entre deux bouffées de tabac, un jour de passage à Paris. Omer lui vantait la douceur de la vie conjugale, les joies qu'une belle épouse amènerait dans la demeure négligée par le fanatisme de Mme Héricourt, le plaisir et l'utilité de recevoir des amis politiques autour d'une table bien servie et que préside une personne avenante, gracieuse, fière de son rôle social, enfin le devoir de consoler une mère si triste, et que la présence d'une bru charmante égayerait sûrement, guérirait, peut-être. Cette rhétorique pleine de précautions oratoires ne tira nulle invite du major adossé contre le socle de Virgile. L'hiver, approchait maintenant. Rien ne permettait de prévoir la réalisation prochaine des promesses naguère échangées Omer pensa qu'Elvire chérissait, quoi qu'elle en dit, leur état indécis de fiancés probables, ces demi-caresses, dans l'ombre, ces baisers à demi-chastes, ces conversations muettes entre leurs yeux passionnés. Elle estimait suffisants les aveux des romances qu'elle chantait au piano. Elle ne souhaitait pas d'autre étreinte que celle de leurs doigts unis furtivement. Elle se plaisait à l'attente du bonheur, et la préférait au bonheur même.
Selon Dubourg, M. et Mme Gresloup redoutaient de mettre Elvire à la merci de Mme Héricourt, de sa dévotion morose, larmoyante et taquine. Ils ne redoutaient pas moins les spéculations de tante Caroline, que la puissance amoureuse de Mlle Alviña sur un mari très jeune et sans vertus profondes, à leur sens. Motifs, après tout, sérieux d'hésitation. Pour Omer, ce ne laissait pas d'être inquiétant.
Et voilà que la tante Aurélie avertissait Mme Héricourt de ses desseins sur l'Espagnole. Par mille phrases dolentes, la comtesse le conjura de la prendre en pitié:
--Omer, tu n'as pas de coeur!
Vivement, il invoqua les théories du comte de Praxi-Blassans: le mariage est chose plus importante que les passions individuelles; car il fonde la famille, élément essentiel de l'État. Delphine ne négligeait plus rien pour convaincre Mlle Alviña de prendre le voile. Devait-il lui, se poser en rival de Dieu. Omer eût-il ressenti pour l'espagnole un goût réel, il assurait que ces considérations supérieures l'eussent détourné. De fait, il eut préféré, dans l'alcôve, aux baisers timides, au corps virginal d'Elvire, les chairs odorantes et les étreintes fougueuses de Mlle Alviña, s'il se fut agi de frêles amours. Donc il se jugeait sincère.
--Je ne dois pas moins sacrifier mes passions à cette espérance du cloître qu'à la félicité de ma descendance, de ma «gens». Cela seul est digne de moi.
Alors les deux femmes allièrent leurs discours pour imputer à des espérances cupides les raisons de l'avocat.
--Je te souhaite d'être, en vérité, et au fond de toi-même, d'accord avec tes paroles, mon cher enfant, dit la tante Aurélie; sinon tout cela semblerait vilain... Non, non, j'aime mieux croire que ton père t'inspira cet amour pour les yeux clairs et les cils sombres d'Elvire, parce qu'il aima les yeux clairs et les cils sombres de la petite bavaroise et de notre Virginie... Et tu t'abuses en expliquant avec des arguties ce que le sang paternel t'ordonne de vouloir.
Elle revenait à sa marotte de vieille amoureuse, maniaque, dévote envers le souvenir du héros, envers ses reliques, envers le pastel qui formait, pour ainsi dire, le tableau d'autel dans le placard ouvert. Tripotant son chapelet aux grains d'ivoire, aux dizaines de vermeil, en un mouvement machinal et lent, Mme Héricourt déplorait encore que son père et son aïeul, par l'entremise de son sang, continuassent aussi d'empoisonner l'âme de son fils avec leurs idées de morts. Toutes deux refusaient au jeune homme l'illusion d'être lui-même. Et ce l'humilia. Sans cesse il se rappelait les quelques événements où, malgré la terreur de sa lâcheté naturelle, une force même pas secrète, la force évidente de son père, l'honneur, l'avait soudain poussé dans le combat. Il se revoyait essuyant le feu de l'adversaire, durant le duel avec le neveu de l'archevêque; plus tard, se dressant, à côté d'Auguste Blanqui, contre le tonnerre de la fusillade dans la rue aux Ours, et criant: «Vive la République!» malgré ses mâchoires qui grelottaient; naguère galopant sous les balles des sbires dans la campagne de Rome. Du fond du tombeau, le père, le grand-père Lyrisse, et le vieil illuminé d'Allemagne guidaient toujours ses gestes!
Sa tante et sa mère l'en persuadaient dans cette chambre aux boiseries grises où l'âme de Bernard Héricourt s'était, durant l'automne et l'hiver de 1799, définitivement affermie pour les exploits de Moeskirch, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. Omer estimait ses arguments plus médiocres à mesure que l'heure s'avançait.
L'abbé de Praxi-Blassans entra sur le tard. Il jeta son tricorne avec rage au fond d'une bergère. Sa soutane ouverte laissait apercevoir ses jambes en culottes de filoselle et ses mollets maigres. Monseigneur de Quélen avait averti les prêtres et les jésuites de province, convoqués au palais archiépiscopal, que le ministre garde des sceaux exigerait bientôt l'application des ordonnances soumettant au régime de l'Université les établissements d'instruction où dominait la règle de saint Ignace. Cela traversait tous les desseins d'Édouard. En vue de multiplier les ressources, au couvent de Horps, il avait établi un cours de sciences, qui dès maintenant attirait des élèves fort riches. Beaucoup d'industriels flamands entrevoyaient l'urgence de fournir à leurs fils les connaissances de l'ingénieur, puisque les fabriques de sucre de betterave, et les charbonnages allaient acquérir toute l'importance dans les affaires du Nord. Les ordonnances du ministère Martignac obligé de satisfaire quelque peu la gauche libérale, tendaient nettement, par des mesures aussi détournées que prohibitives, à supprimer le droit d'enseignement pour les Pères. En juin 1828, le collège de Saint-Acheul et ses annexes avaient par l'article I, été réunis à l'Université, avec ceux d'Aix, Billon, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon et Sainte-Anne d'Auray. Aujourd'hui le collège de Horps, à son tour, était menacé.
Parmi ses longues mèches brunes, le pâle visage d'Édouard se convulsait à chaque invective furieuse qu'il lançait contre Laffitte, Casimir Perier, M. de Noailles et le Roi lui-même. Quant à l'abbé Mathieu, c'était un lâche. Ne conseillait-il pas de ployer comme le roseau de la fable, de laisser fuir l'orage, pour se redresser ensuite? Et le Provincial de l'Ordre qui baissait la tête devant les grimauds des gazettes! Édouard avait envie de dépouiller la soutane, d'abandonner son oeuvre, et tout...
--Ne blasphème pas, grand Dieu!... supplia Mme Héricourt.
La comtesse Aurélie, l'attira près d'elle, le fit agenouiller, furieux, rouge...
--Pour quelques élèves de perdus! Fi donc, mon fils! Paraître en cet état, devant ta mère, dit-elle! Fi donc!
--Hé ma mère! A quoi bon les idées, le génie même sans l'argent qui leur permet de vivre et de s'imposer. Je ne puis rien pour mon Dieu, sans cela: c'est la nouvelle nécessité.
--Tu peux offrir la sainteté de ton existence.
--Ça ne suffit point!... rugit-il en haussant les épaules, en dissimulant combien cette interruption lui semblait ridicule... La sainteté contente mon égoïsme qui veut devenir un élu, un bienheureux titré, honoré, encensé, bercé par les musiques des anges. Oui. Mais suis-je seul au monde? Il y a la masse des pécheurs qu'il faut racheter, sauver, qu'il faut éblouir par le miracle! Comment le faire sans le triomphe de nos oeuvres, de mon oeuvre? Hein, comment le faire...?
--Notre Seigneur Jésus-Christ se contenta de sa pauvreté et de son sacrifice.
--Autre temps, autres moyens! En Chine, tous les jours, nos missionnaires trépassent aussi divinement que Jésus, depuis deux cents ans, et les chrétiens sont encore en petit nombre là-bas, au milieu des infidèles. Le sacrifice de sa personne ne suffit plus. Il faut entrer dans le siècle, avec les armes du siècle. Renoncer à l'argent c'est compâtir à la faiblesse de notre égoïsme, c'est songer à nous seuls, à notre individu lâche et soucieux de son unique salut. Mais au contraire, abdiquer les chances même de ce salut pour conquérir les âmes, pour remplir d'une multitude fervente les provinces du ciel, dussè-je, pour cela, mériter le Purgatoire, l'Enfer; voilà la véritable charité, le grand, le suprême sacrifice. Oui, se damner, s'il le faut afin de réunir au troupeau du Christ toutes les brebis vagabondes! C'est le souverain but! Outre nous, il y a les autres, il y a l'avenir, il y a la descendance des fidèles, héritiers de notre foi...
--Vous l'entendez! conclut brusquement Omer, attentif à ce discours, et saisi par la vérité nouvelle. Vous l'entendez! il professe comme moi que nous nous devons à l'avenir de la nation et du monde. Il vous donne les mêmes raisons de choisir notre devoir. Entre la passion souffrante de Mlle Alviña, et la maternité triomphante de Mlle Gresloup, je n'ai plus le droit d'hésiter. L'Église même, par la voix de l'abbé, vous dicte votre consentement...
En effet Édouard le soutint. Les deux mères et leurs fils discutèrent longtemps, et ne se convainquirent pas.
--Mais tu n'as plus aucune vergogne assurait Mme Héricourt à son fils... Comment oses-tu comparer le souci de ta fortune temporelle aux espérances d'un apôtre comme Édouard...
--Saint François de Sales écrit: «Ayez beaucoup plus d'application à faire valoir vos biens que n'en ont même les mondains, Philothée. Les biens que nous avons ne sont pas à nous, et Dieu qui les a confiés à notre administration prétend que nous les fassions bien valoir... Mais il faut que notre soin soit plus solide et plus grand que celui des mondains parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et que nous devons travailler pour l'amour de Dieu...»
Ainsi parla l'abbé de Praxi-Blassans, les doigts joints.
--Les biens d'Omer n'iront pas à Dieu, répliqua Mme Héricourt...
--C'est une affaire entre le Seigneur et lui. Mademoiselle Gresloup est pieuse, par ailleurs!
--Vous tuerez donc Dolorès Alviña!... gémit la comtesse...
--Mais elle n'en mourra point..., déclara le prêtre en riant... Saint Omer lui trouvera quelqu'autre prétendu si ma soeur ne réussit point à l'entraîner dans sa pieuse retraite.
Bientôt les deux jeunes gens furent mandés par M. de Praxi-Blassans. Ils prirent congé de leurs mères prêtes à des oraisons. Omer ne manqua point de remercier son cousin.
--Tu m'as bien défendu, pour un ennemi!
--Tu restes dans la faction des libéraux... définitivement?
--Mon Dieu, je le pense... La fusillade de la rue aux Ours m'a rejeté dans le parti de Laffitte et du général Pithouët. Le P. Mathieu m'a rayé de la liste des probationnaires...
--Il eut tort. Mon père l'a fait savoir au P. Mathieu, bien que lui-même ne mette plus les pieds aux Missions, et qu'il reçoive en pantoufles, les courriers d'ambassade chez la tendre Élodie, aux Porcherons. Notre Provincial est un imbécile, avec sa profonde politique. Il cède où il ne faut point, sur ces ordonnances de Portalis qui vont miner nos collèges; et il frappe de travers sur ceux qui, par leurs actes, tout en nous appartenant, démentaient l'opinion qui nous proclame autoritaires et tyranniques. Mauvais coup de gouvernail. La pêche miraculeuse va cesser. J'enrage d'être trop jeune. On ne m'écoute pas. Il faut avoir des rides, un oeil à taie, et des membres perclus pour qu'on vous juge clairvoyant.
Ils achevaient de descendre les marches de l'escalier intérieur. Un laquais leur ouvrit la bibliothèque. En habit gris, le comte trottinait, jetant à travers son lorgnon, des regards aigus par-dessus les épaules des secrétaires qui, courbés sur leurs pupitres, rédigeaient ou copiaient. Il pria d'attendre et s'excusa sur l'importance des affaires que suscitait le blocus d'Alger dont les règles étaient méconnues audacieusement par les caboteurs des Deux Siciles, de Malte et des Baléares. De là mille complications internationales. D'autre part la Grèce et la Turquie lui laissaient peu de repos. Les progrès des Russes inquiétaient les cours. Les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Paris, échangeaient sans interruption, à ce propos d'innombrables dépêches. M. de Praxi-Blassans rédigeait les paragraphes essentiels de cette correspondance pour les bureaux de M. de La Ferronays.
--Pour ce gibier d'apothicaires, leur cria la voix de fausset, et il me laisse tout besogner. N'allez pas l'entretenir des machinations de l'Angleterre contre le tzar et nous, avant que la purge du matin n'ait donné tout son effet...! Et si les Russes intriguent au Divan, cela ne saurait autant lui importer que le pus du séton qui dégorge à son épaule... Je n'ai jamais ouï dire qu'un malade fût si dégoûtant, encore qu'il paye de mine, les jours de conseil. Quand je lui porte les dépêches avec mes minutes, je suffoque tant est grande la puanteur des tisanes qu'on lui sert à tout instant, jusque dans le cabinet des audiences... Il appartient aux emplâtres et à la seringue... tout d'abord... et se tue avec des drogues par peur de mourir... Que non, l'âge ne fait rien à l'affaire... Il y a belle lurette que je ne tette plus ma nourrice; et cependant je m'en tiens à me lever tôt, et à boire de l'eau claire, par-dessus ma confiture de coings... Ce qui ne m'empêche point de sacrifier à Vénus autant qu'homme du monde... Ah, mon neveu, que je vous rends grâce de m'avoir obligé, par vos désordres, à connaître votre Élodie. La gracieuse fille de Cypris! Elle couronne de roses et de lis mes vieilles années. Sa voix plaisante est comme celle d'une source. Et quand elle m'appelle du sobriquet qu'elle m'octroie «Pan, vieux Pan!» il m'apparaît que toute la nature m'engage à lui faire la politesse par le moyen de cette ondine... Crois-moi, l'abbé, cela vaut mieux que tes dévotes de confessionnal... qui sentent le cierge et la poussière... Pouah. On a beau s'apercevoir à tous moments, que les os se font lourds, et que se lever d'un fauteuil devient une affaire, peu vous chaut quand on se peut étendre au long d'une demi-déesse toute nue, et lui faire rougir les oreilles...
Ses petits yeux en extase, il continua sur ce ton, dans le cabinet à médailles où il les avait conduits. A peine s'interrompait-il pour lire les pièces apportées par les secrétaires, apposer la signature, faire sur le travail mille et une remarques désobligeantes, conclues par un dur et colérique «Allez, Monsieur»; ce dont ne se troublaient pas autrement ces vieillards grognons, aux bas jaunis vers la cheville.
Le comte s'évertuait à dire son amour, et à triompher là-dessus. Constamment il inspectait sa figure dans le miroir mural, caressait le rouleau de ses cheveux gris et soyeux, le long de sa nuque, puis du col d'habit. Il se réjouissait de sa taille, et de ses jambes en guêtres qu'il croisait l'une par-dessus l'autre, afin de faire valoir la finesse de son pied. Il soufflait aussi de l'haleine sur un ongle de la main gauche et le polissait avec la peau du pouce droit. Ainsi toute sa personne était active, sans cesse, comme sa parole. Il prêta peu d'attention aux fureurs de son fils qui lui reprochait ses alliances avec Martignac, Châteaubriand, et les doctrinaires de Royer-Collard. Allait-on persécuter l'Église? Il accourait de Flandre pour réclamer des secours contre Portalis et Vatimesnil qui trahissaient tout à coup la cause de Dieu. Les Pairs voudraient-ils permettre aux jacobins, aux révolutionnaires de remporter cette victoire dangereuse pour le trône et la politique de l'autel?
--Tout beau! Ces messieurs de la Congrégation, six années durant, ont reçu de nous les moyens de faire paraître les merveilles de leur gouvernement. Ils ont promis d'imposer silence aux passions. Elles n'obtempèrent pas les passions, hein l'abbé, ce me semble? Les disciples de M. de Loyola nous ont gâté plus d'esprits qu'ils n'en convertirent. Paris l'a déclaré aux élections; et la province l'imite... C'est, par ma foi, le plus beau camouflet qu'on puisse voir... Il ne s'agit pas d'exaspérer les gens de boutique, les sacrilèges de carrefour et les journalistes de soupente, jusqu'à ce qu'ils recommencent leurs excès de 1792. Il faut sauver d'abord la dynastie. Le Saint-Père engage les évêques à tolérer ces ordonnances...
--Le pape est un pleutre!...
--Holà! Tu me romps les oreilles, l'abbé...! Et je souffre assez mal ces façons!
Édouard dut se taire. Le comte s'était levé. Il rajustait les pans de son habit devant la glace du trumeau.
--Madame de Horpsvrahen te dédommagera de ce contretemps, car les sentiments de ces sortes de personnes sont toujours prodigues envers les serviteurs de Dieu s'ils ont de la jeunesse un bon visage, et un blason. Plains ton malheureux père, l'abbé, plains ton malheureux père qui doit laisser au contraire sur le sein de sa Danaë la trace en argent de chaque caresse!
Dans la principale vitrine de son médailler, entre les effigies d'or jaune aux reliefs d'empereurs byzantins, il montra quatre écrins vides. Provisoirement, il avait dû mettre en gage les pièces les plus rares, celle même frappée en l'honneur de Basile le Macédonien qui restitua la principauté de Rascie à l'ancêtre des Praxi-Blassans dépossédé par les Bulgares. Têtue pour acquérir à la vente publique d'un banquier failli, une copie de l'_Hiver_ par Falconnet lui-même, la tendre Élodie n'avait pas souffert de laisser fuir l'occasion. Le comte loua le goût de son amie et la beauté de la statue, façon de pallier ses largesses intempestives.
--Elle a transformé son hôtel magnifiquement. Toute chambre y devient musée... C'est à miracle! Il faut voir le vestibule en rotonde où sont les tableaux de la Chasse de Diane. La petite y court, pour me plaire, dans le costume des nymphes. Quant à moi je m'affuble d'une perruque cornue, et d'un sayon de poils de bouc, à la mode des satyres. C'est le travestissement qu'y prennent mes amis lorsqu'ils me font l'honneur de souper avec leurs filles d'opéra... Si vous n'étiez si jeune, Omer, je vous prierais de nous joindre. Mais nos barbons seraient jaloux de votre tournure. Sans quoi vous entendriez M. de Montmorency réciter à ravir ses traductions en vers des odes d'Anacréon, et Monseigneur de Tyr, couronné de roses, chanter le _Sabot Perdu_, avec les inflexions les plus drôles qu'un ecclésiastique et un casuiste aient jamais pu moduler, en compagnie de danseuses et de Pairs.
Indéfiniment le comte discourut de la sorte. Il enviait les cheveux de son fils qu'Élodie eut aimés, et la taille d'Omer dont elle l'entretenait encore parfois avec délices. L'abbé ne tira point de promesses favorables à sa cause. Il ne put qu'entendre confirmer ses appréhensions.
M. de Praxi-Blassans recommanda, par contre, à son neveu de fréquenter plus assidûment chez le général Héricourt, de le réconcilier complètement avec le major Gresloup et le capitaine Lyrisse. Il convenait qu'un salon mixte fût mis en honneur où se rencontrassent les forces militantes de l'opposition constitutionnelle, les doctrinaires, ceux de la faction Châteaubriand-Martignac, les carbonari mêmes. A ceux-ci les doctrinaires donneraient des gages s'ils l'exigeaient. L'heure était venue d'allier provisoirement toutes les forces libérales pour défendre le ministère contre les intrigues certaines des ultras. Polignac allait revenir de Londres. En acceptant la présidence du comité de secours pour les Grecs, le général Héricourt offrait un terrain d'entente à tous les partis, Avenue Lord Byron.
Omer ne se souciait guère de s'y trouver entre Elvire et Dolorès.
Il fit la moue.
--Je ne pense point, mon neveu, que vous vous laissiez embarrasser par les mômeries de cette petite espagnole, ni que vous permettiez à vos affaires de coeur de l'emporter sur nos affaires de famille et d'état, puisqu'il plaît à Dieu de joindre notre fortune aux intérêts les plus considérables de l'Europe.... Ce serait là une marque de faiblesse indigne de vos alliances; et par quoi vous feriez trop sentir l'odeur des petites gens. Je regretterai toujours n'avoir pu vous emmener, avec moi, à la cour du Grand Seigneur cet hiver. Dans les ambassades, là-bas, vous vous fussiez décrassé. Je revaudrai cela à M. de La Ferronnays. Ah! il n'aurait point voulu nommer «un petit avocat compromis dans les émeutes», ni moi-même qui suis son oncle! Fort bien. Nous glisserons quelques traverses dans les roues de son carrosse. Pour l'heure, mon neveu, tâchez de vous tenir droit contre le vent. Songez que la Banque d'Artois vient d'acheter de la rente, et que les changements de la politique ont de l'influence sur les cours de Bourse. Aussi bien puisque les blés de nos vaisseaux ont atteint un haut prix sur le marché de Falmouth où l'on craignait la disette de la Grande-Bretagne, il vous siérait peu de réduire les bénéfices de Mme Cavrois, qui sont les nôtres, en faisant le jeu des spéculateurs à la baisse... Une grosse partie est engagée. Il faut du bel argent liquide pour mettre en valeur les nouveaux charbonnages découverts autour de la Fosse Cavrois... Interrogez là-dessus M. Laffitte que vous rencontrerez chez votre oncle Augustin. Il est de bon conseil, et il a le ton le meilleur... Je vous invite à vous faire bien venir de lui... Et pour Dieu!... finissez-en avec la créole... Vous avez trop de goût pour la petite oie... Monsieur!... Songez au solide, saperlotte!
Après avoir cogné sa boîte d'or, le comte se bourra le nez de tabac, en pirouettant. Omer se rendait à ces raisons. Tous trois étaient revenus dans la bibliothèque où les titres d'or éclairaient les reliures en veau de six mille volumes. A nouveau l'abbé tenta de se faire entendre par son père. Il se déclara porte-parole de Monseigneur d'Arras et de Monseigneur de Saint-Omer. Ces prélats continueraient la lutte, s'ils n'obtenaient point d'adoucissement à la rigueur des ordonnances.
--Ah çà, l'abbé. J'ai dit mon mot.... Suffit. L'Algérien et le Turk m'obligent à vous donner le bonsoir....
Il leur tourna le dos prestement, et s'en fût de l'autre côté de la grande table, ouvrir les fermoirs à secret des portefeuilles avec une clef de montre en émail.
Édouard planta son tricorne sur sa tête et sortit brusquement.
--Allons chez Dieudonné. Il faut qu'il demande aux chimistes de la Sorbonne ce qu'ils pensent des carbones obtenus dans le laboratoire de Horps... Nos Pères ont travaillé.... Le miracle ne tardera plus.... Il éblouira. Et alors, nous enrôlerons les peuples sous la bannière d'une seule foi. _Cor unum_, _Anima Una_. Et que restera-t-il d'un Portalis, d'un Vatimesnil, d'un Martignac devant la face fulgurante de Dieu...? Tu verras! Tu verras, impie!
Sa griffe nerveuse étreignait le bras d'Omer par l'ombre des corridors. Dans sa chambre, il changea son vêtement ecclésiastique contre une longue redingote brune, et coiffa sa casquette de voyage à gland bleu.
--Je vois la Nouvelle Jérusalem descendre du ciel, comme l'a promis saint Jean... Le tabernacle du Seigneur avec la science des hommes! On va savoir Dieu. Il demeurera parmi nous. Il essuiera les larmes de nos yeux... Il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni lamentations parce que le premier état sera passé!
Se signant tous les trois mots, l'abbé répéta des paroles analogues devant les laquais, solennels et ahuris, sous la livrée marron. Les deux cousins traversèrent les salons qu'illustraient les larges peintures d'histoire pleines de Croisés combattant les Sarrasins, de chevaliers en écorces de fer, de dames en hermines recevant les hommages des vassaux à genoux. Édouard prêchait son espérance aux bahuts monumentaux contenant des statuettes d'ivoire dans leurs niches d'ébène, et qui se dressaient autour des vastes pièces, tels des édifices sur les places publiques. Les planchers de marqueterie luisante miraient sa gesticulation parmi les ombres des tables en marbre lourd, et que soutenaient des sirènes, des dieux, des satyres barbus. Il attestait l'intelligence de l'abbé Lamennais, et la mémoire de Joseph de Maistre, dont les noms sonnèrent, échos des murs blancs, au vestibule, tandis que le Suisse énorme abaissait le marchepied de la berline.