I
A LA MÉMOIRE DE PAULINE DE SINETY, COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU.
FÉLICITÉ
MARCELINE DESBORDES-VALMORE
Elle s’occupe aussi des choses de la terre, Car la feuille de lys est courbée en dehors.
VICTOR HUGO.
Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus synthétiquement qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poétesse admirable, ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline Desbordes-Valmore.
Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous notre mémoire d’enfant signe de ce nom
Un tout petit enfant s’en allait à l’école...
et tels autres menus poèmes appropriés, dont se désennuyait notre étude, car
Le maître est tout noir...
Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se doutent que le gentil nom est celui de la poétesse admirable, ensemble merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment pour quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une auréole qui est une aurore, non qui se _révèle_, mais qui se _relève_.
Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur.
Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet, Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de clartés latentes et de virtuelles vertus.
Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M. Verlaine.
Pour cela, je suis venu à vous[1] aujourd’hui, et vous demande de me suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.
[1] Des fragments de cette étude ayant été récités par moi, sous forme de conférence, en janvier 94.
On remet un jour à Hugo--selon une anecdote plus ou moins véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poète de France_. Il la fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»
Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE.
Il y a dans une des pièces du poète qui nous occupe, un vers, surtout un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs l’émouvante affixe et le significatif figuré:
Beaux innocents morts à minuit _Desserrez_ mon cœur qui me nuit.
Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_ cela, dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal, immatériel et pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.
C’est la propre action des poésies de Mme Valmore; de cette main mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_, desserrer le cœur qui nuit.
Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte Lance, miraculeusement assainit, la tête et le cœur d’Amfortas, le noble prêtre qui a péché (et que Mme Valmore paraît avoir prévu dans ces deux vers:
Alors posant ma main où la douleur s’élance Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!
peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture tardive de cette poésie. On passe la main sur son front, d’un geste d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth, on ne rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...
Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes; Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?
Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel aujourd’hui?...»--C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car, seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ féminin dans cette sainte femme.
Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.
J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2] de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.
[2] Depuis 1886.
Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons funèbres, où se restreint presque intégralement encore le formulaire de la poétesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.
Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_, et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en _couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et _tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poète, tandis que le silence en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_, invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.
[3] Baudelaire.
Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont, ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce vestiaire des siècles où les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la beauté nue.
Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie. Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi qu’une arche sur un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.
Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée, elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_»
Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on puisse écrire d’elle, désormais, ne saurait que graviter autour de cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.
Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.
Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en quête d’une tare de _la chair faible_...
Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur séchée.
Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant, et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de ténor teint ou de cantatrice déteinte.
Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés, suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?
C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces. Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?
Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type, le plus _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien cette profession de foi de son arcane poétique: «_A vingt ans, des peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.»
Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines profondes...»
· · ·
La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore, de vers, de ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante; puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare, j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo. Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant? non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes annales».
Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Là de la vague enfance un regret qui sommeille Dans les fleurs du passé vaguement se réveille; Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui! On tend les bras, on pleure en passant devant lui[4].
[4] Ailleurs:
Oui, partout où je marche une voix me rappelle. Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur... Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle, Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.
Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur? Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin, ligne par ligne, l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les mieux aimés, les plus émus.
Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave de penser que les risquer n’est sage. Et quel autre qu’un immatériel Ariel oserait songer à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des heures nous réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez idéalement pour volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait se doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix impondérable, cet impalpable tri.
Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche de tendresse: sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon de madone.
Quelque chose de tendre y languissait; du lierre Y tenait doucement la vierge prisonnière.
L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure, notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion, puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves, de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.
Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir, vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous est tant soit peu rendu.
Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux _bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et que j’en fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il arriva à ce Protée du conte oriental qui se réintégra en sa fiole.
Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou forêt, l’amour y brûle et roule
L’amour, ce ciment des âmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes
suivant ses appellations mêmes.
_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_.
Il est doux d’être aimé, cette croyance intime Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne vous étonnez pas en recevant la vie, De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour, Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...
Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux, d’autant plus passionné qu’il est plus pur.
Chaque écrivain, nous dit en substance Mme Valmore dans une de ses lettres, prodigue à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Mme Sand en a un comme cela: _étreindre!_»--Le mot de Marceline ne serait-il pas _innocence_?
J’ai soif de sommeil, d’innocence, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Beau fantôme de l’innocence Vêtu de fleurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Innocence! Innocence! Éternité rêvée, Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée? Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir? Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Inexplicable cœur, énigme de toi-même, Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime, Ennemi du repos, amant de la douleur, Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!
_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit ce vers à Mme Valmore quand elle parle de son enfant:
Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme
Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_ et _l’amour prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme incoercible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR, TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ[5].
[5] Mme Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations similaires, mais sans beaucoup de suite.
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
Le son de la voix la captivait aussi.
Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement cette grande division de l’amoureux amour.
TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et exils_, les deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la personne même de l’artiste.
MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme! Palme pure attachée au malheur d’être femme. Éloquent défenseur de notre humilité Fruit chaste et glorieux de la maternité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est notre âme en dehors en robe d’innocence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De la foi des époux sentinelle sans armes, Visible battement de deux cœurs dans un cœur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Image de Jésus qui se penche vers nous Pour relever sa mère humble et née à genoux.
Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore cette
Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se découpe incessamment pour notre poète toujours prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.
Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir. Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir Pour chercher dans le fond de son âme attendrie, Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie? Ce tableau vague et doux qui repose les yeux, Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles tourments», ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_, passez-moi ce terme.
Ces apostrophes, en voici:
La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme, Un baiser qui jamais ne dit non ni demain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant! Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées jadis au pourtour extérieur des églises:
C’était beau d’enfermer dans une même enceinte La poussière animée et la poussière éteinte. C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, _De respirer son père en visitant son Dieu_.
Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.--Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus _faire corps_ avec son nouveau-né.
J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
_Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_
FOI
La foi, c’est l’haleine des anges, C’est l’amour _sans flammes étranges_!
C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur;
Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...
et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
C’était un jour de charité divine Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_C’était partout comme un baiser de mère!_
Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.
A quelque chère idole en tous temps asservie, Je tombais à genoux pour adorer des fleurs, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Il semble que les fleurs alimentent ma vie._
Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers:
Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_.
et ces autres:
Enfant, l’onde est molle et pure _Mais elle a soif de nos pleurs_.
que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans ce joli distique:
George Sand a la Gargilesse Comme Horace avait l’Anio.
L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes
Son visage étoilé dans les cercles humides Parsemant leurs clartés de sourires limpides...
L’onde enfin d’où découle son _rythme_.
_Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_
auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême passion[6]:
_Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Couvrez-moi de silence..._
Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.
[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «_n’écris pas!_»
Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre De son étroit asyle embrasser le contour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. Leur tranquille silence éveillait mes pensées, Y cueillir une fleur me semblait un larcin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’homme revient seul où son cœur le ramène, Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,
..... porte ces mots à sa douleur brûlante: Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble _tige maternelle_, _enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ses enfants enfuis:
Car vous aurez, un jour, une joie immortelle Et vos petits enfants souriront dans vos bras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette «_cueilleuse d’âmes_» qui
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tous mes étonnements sont finis sur la terre Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, Réalisant nos rêves éperdus Vient des humains l’infatigable amante Pour démêler les fuseaux confondus. Fidèle mort, si simple, si savante, Si favorable au souffrant qui s’endort, Me cherchez-vous, je suis votre servante: Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:
Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.
Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle vibration du
Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine
de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_, _Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7]. J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs empruntée, telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.
[7] Prière pour lui.--Point d’adieu.--Pressentiment.--Le billet. --La vallée.--L’attente.--Amour.--La jalouse.--Je ne crois plus.--Abnégation.--Une fleur.--Les fleurs.--Amour et charité. --A celles qui pleurent.--Dieu pleure avec les innocents. --Dors.--Le mauvais jour.--Veillée.--Un moment.--L’Églantine. --A Madame ***.--Madame Emile de Girardin.--Dans la rue. --L’absence.--Les roses de Saadi.--La jeune fille et le ramier. --La voix d’un ami.--Le secret perdu.--Au livre de Léopardi. --L’esclave et l’oiseau.--Le nid solitaire.--Un ruisseau de la Scarpe.--Inès.--Loin du monde.--Hippolyte.--A une mère qui pleure aussi.--Quand je pense à ma mère, etc.
_La Fileuse_ et _Rêve intermittent d’une nuit triste_ quoique non en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.
La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9].
[8] Le rossignol et la recluse.--Les amitiés de la jeunesse.--Plus de chants.--Le billet d’une amie.--L’amour.--L’aumône.--Retour dans une église, etc.
[9] Croyance.--Ame et jeunesse.--Prison et printemps.--Jeune fille.--Qui sera roi?--Une lettre de femme.--Cigale.--L’innocence, etc.
Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_, _A mes Sœurs_, _Au Poète prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes plus ou moins descriptifs.
[10] La nuit.--L’isolement.--Le message.--Plusieurs élégies et des dialogues.--Le regard.--Les deux peupliers.--Révélation.--Pitié.--Détachement.--La crainte.--L’impossible.--L’éphémère.--Le convoi d’un ange.--Au médecin de ma mère.--L’hiver.--Au revoir.--Les roseaux.--L’augure.--La ronce.--L’Église d’Arond.--A madame A. Tastée.--Amour.--Prière pour mon amie.--A l’auteur de Marie.--Le soleil des morts.--Le Dimanche des rameaux.--L’ami d’enfance.--La jeune comédienne.--Une ruelle de Flandre.--Laisse-nous pleurer.--Les prisons et les prières.--Au citoyen Raspail.--L’amie, etc.
Et en vers plus brefs: Son image.--Les deux ramiers, etc.
[11] L’arbrisseau.--Les roses.--La journée perdue.--L’adieu du soir.--L’absence.--La fontaine.--L’inquiétude.--Le concert.--Le billet.--L’insomnie.--L’imprudence.--La prière perdue.--A l’amour.--Les lettres.--La nuit d’hiver.--L’inconstance.--A Délie, etc., etc.
Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces entraînants _irréguliers_ employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine: «Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!
Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement _ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique de complication naturelle et de simplicité si précieuse.
C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées _inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire.
La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_, _berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on m’admette au livre de la science?_»
L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les _Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire descendre le sommeil.
Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante Pour aider le sommeil à descendre au berceau? Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poète a étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont sans nombre--rarement sans agrément, souvent pleines d’envol.
LES CLOCHES ET LES LARMES
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
L’orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l’enfant dans son berceau;
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l’église, Et cette pleureuse assise, Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
Priant les anges cachés D’assoupir ses nuits funestes, Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
Et le ciel a répondu: «Terre, ô terre, attendez l’heure! J’ai dit à tout ce qui pleure Que tout lui sera rendu.»
Sonnez, cloches ruisselantes! Ruisselez, larmes brûlantes! Cloches qui pleurez le jour: Beaux yeux qui pleurez l’amour!
Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»
Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.
L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.
Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.
La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée sans buccin.
_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.
Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.
Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination et de leur visée.
Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités.
Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.
_Désenchaîner_ leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.
Qu’est-ce en effet que ceci:
De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On les croirait[12] poussés par un ange qui vole _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.
[12] Des enfants.
Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne plus être de l’avenir.
Exemple:
Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.
N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre:
Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.
Que _langage_ eût été moins beau!
J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre strophe:
Source délicieuse en misères féconde,
cette invocation:
Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l’adversité Où l’âme anéantie en sa chute profonde Rêve à peine à l’éternité, Soulève le poids qui m’opprime, Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, Laisse-moi donc la force d’espérer.
Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois _inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_--allait _cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,
Ces fruits protégés de mystère.
que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.
De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:
Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.
Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places, m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:
O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, O songe aveugle et beau! Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre Que ta route au tombeau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes Et vous pourrez voler[13].
me reporte aussi vers la _Claire_ du même Maître, que me rappelle ailleurs lointainement
C’est beau la jeune fille Qui laisse aller son cœur Dans son regard qui brille Et se lève au bonheur[14].
et plus proche
Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15].
avec enfin
Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16].
[13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.
V. H.--Claire.
[14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
V. H.--Claire.
[15] Ailleurs:
La fange des ruisseaux qui consterne mes pas Et la foule déserte où tu ne descends pas.
Desbordes-Valmore.
[16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.
V. H.--Claire.
Mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_:
Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!
Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_, _Jeune fille_.
Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient
n’est qu’une variation probablement anticipée du
Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.
que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:
Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!
Son:
Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.
qui n’est autre que l’antique
_Centum sunt causæ cur ego semper amem._
s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:
Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!
Et mieux:
Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?
Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: «Je l’aime!»
Comme celle qui croit oublier quelque chose.
et
On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne
sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:
Où deux êtres unis marchaient, Les voilà séparés... mystère!
de
Autrefois inséparables, Et maintenant séparés![17]
[17] Victor Hugo.
Ensuite
... son enfant, seule vie où l’on s’aime Qui passe devant nous comme on fut une fois.
de
A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18].
[18] Victor Hugo.
Enfin
Buvez en étreignant cette femme penchée Sur son fruit.
de
La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19]. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[19] Victor Hugo.
O Éva[20]
... à l’heure où tout est sombre Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver appuyée aux branches incertaines Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé!
[20] Vigny.
voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:
Vous sentiriez alors le besoin de rêver, De livrer au hasard votre marche incertaine, De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Un Arc de Triomphe_ avec ses
Mille doux cris à têtes noires
n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET CAMÉES?
Qu’est-ce que
Une voix seule éteinte en changeait le concert
sinon
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21].
[21] Lamartine.
ou réciproquement?
Ne parle pas, je ne veux pas entendre
n’irait-il pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même? Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre
Il est de longs soupirs qui traversent les âges
son plus nerveux et verveux
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.
Et, de nos jours
Dis aux petits que les étés sont courts
tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.
Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du _Dernier rendez-vous_.
Je viendrai, car tu dois mourir Sans être las de me chérir. Et comme deux ramiers fidèles Séparés par de sombres jours Pour monter où l’on vit toujours Nous entrelacerons nos ailes, Là les heures sont éternelles[22].
[22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.
WAGNER.
Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles trouvailles_ de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,
Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour un marin qui _trace_ l’onde . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière Où la lune souvent me prenait à genoux. _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, Relire ma croyance au dernier rendez-vous.
Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; de ces hirondelles qui sont
Mille doux cris à têtes noires;
non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:
Douce horloge du soir au saule suspendue;
de ce bal qui tourne
Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;
de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur écrit
Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;
de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un vocabulaire de mobilier vieillot:
Les ruisseaux des prairies Font des psychés Où, libres et fleuries, Les fronts penchés, Dans l’eau qui se balance Sans se lasser Nous allons en silence Nous voir passer.
Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans son subtil roman _La Vocation_.--Un sujet dont un équivalent plus spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le _Huitième Glaive_.
SOIR D’ÉTÉ
Un danger circule à l’ombre Au chant de l’oiseau Qui descend dès qu’il fait sombre Se plaindre au roseau. Alors tout ce qui respire Se prend à rêver, Et le ruisseau qui soupire Semble l’éprouver.
Partout les nids et les ailes Tremblent doucement Dénonçant des tourterelles L’entretien charmant. L’été brûle avec mystère Dans les lits en fleurs, Des seuls amants de la terre Sans blâme et sans pleurs.
Été, si trop jeune encore Pour fuir un danger, L’enfant rêveur que j’adore S’attarde au verger, Laisse dans l’errante nue Ton charme cruel, Et sauve l’âme ingénue Du plaisir mortel!
Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[23]:
Madame,[24] le plus beau des temples C’est le cœur du peuple, entrez-y: Le Roi des Rois l’a bien choisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère Écrira de plus doux, Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, Je lui parlais de vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes Pour n’être pas certain; Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme Vers le soleil lointain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Distraite de souffrir pour saluer votre âme, Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.
[23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.
[24] La Reine Marie-Amélie.
Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux qui les en prient.
[25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai.
Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.
Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.
Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.
J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!
C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.
Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes. _Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition _ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.
Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.
Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _Parce que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants des accents tracés?...
Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;
Quasi cursores vitæ lampada tradunt
que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:
Ou va-t-on vers ce qu’on espère?
Et:
Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!
j’élirais entre beaucoup
_Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._
_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.
Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde?--Ce _cantique_?...--Je le voudrais!
· · ·
Une dernière réflexion pour finir:
D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse.
Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de quelque vengeur enfer de vertus:
Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.
et
Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.
voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du moins.
Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en paradis.
Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.
Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:
Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; En passant par tes yeux mon âme a tout prévu. _Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!_
La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer:
Entrer sous ton aile enflammée Où l’on entre par le tombeau
dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:
Son souffle lissera mes ailes sans poussière Pour les ouvrir à Dieu. Et nous l’attendrirons de la même prière, Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, On n’y dit plus adieu!
J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien, cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des larmes_.
[26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.
Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement de leur timbre?
[27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume.
«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance, indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant, toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son _parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines, la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une lettre déjà éditée.
Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; Tout tressaille averti de la prochaine ondée.
Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi! Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une nature fière avec modestie, humble avec noblesse.
Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et affectivement aux endolorissements d’autrui.
De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains, Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.
Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:
Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma figure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les nerfs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, _beau pour toujours_, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule condition du _pour toujours_ que mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui donnais. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes romances.
Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de recommandation.
Madame,
Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche qui n’a d’appui que votre extrême bonté.
Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être connue de vous je me sente assez de courage pour recommander quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.
Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder prochainement leur nouvel hôtel.
Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante.
Mme DESBORDES-VALMORE. 89, rue de Richelieu.
Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le tour fémininement fraternel.
_Lyon, le 29 mai 1835._
Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.
Soyez heureux!
MARCELINE D.-VALMORE.
_Paris, 16 août 1837._
Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni pour les autres.
Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly, Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la route de Lyon à Paris.
Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.
MARCELINE VALMORE.
Enfin cet étonnant compliment de noces:
A Monsieur Alexandre Wattemart,
Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la bénédiction nuptiale.
Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là, Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.
Mme VALMORE.
_22 février 43._