‹ Autels privilégiésChapitre 20 sur 26 · XVIII

XVIII

A GIOVANNI BOLDINI.

LE MASQUE

(LA DUSE.)

Sans doute il est bien tard pour _déjà_ parler d’elle.

Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication que, de temps à autre, les _montreurs_ doivent faire de certains sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.

L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard pour _déjà_ parler d’elle?

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Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin, de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais, qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante sans beauté, séduisante sans coquetterie.

[57] Décédé depuis, à Paris, en 1898.

Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer, Les regards ont perdu la candeur de traduire...

Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon correspondant mystérieux,--lequel me répondit: «_La Duse_».

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Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora. L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au printemps de 1887. Une affiche annonçait la _Societa equivoca_, autrement dit: le _Demi-Monde_; et, pour un jour suivant, _Francillon_. Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une combinaison toute personnelle.

Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, c’était une certaine façon d’être en scène sans rien qui décèle tout d’abord le premier sujet, presque l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la suite du rôle de cette soustraction originelle,--à la guise de ces plus subtiles des coquettes qui s’enlaidissent à dessein la veille du jour où leur beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des amis de l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs m’ont détourné de cette croyance. Le calcul de Mme Duse ne va pas si loin.

Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son émotion, à la passion de son tempérament, au penchant de sa nature, où rien n’est si composé, mais volontiers spontané et véhémentement expressif. Aux premières scènes, son don pythique n’a pas encore reçu toute la chaleur dont la communication graduée doit porter à leur comble par la diction saccadée ou le débit emporté, dans les scènes médianes ou finales, ses qualités naturelles de pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.

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Ces jours derniers--à huit ans d’intervalle,--un vif désir me revint de me retrouver sous l’influence de ce jeu électrisant--dirai-je électrique?--toujours comme gros d’orage, et dans lequel la foudre éclate, zigzagante au milieu d’une tirade posée. Et je me rendis à Bruxelles, pour entendre la Duse dans la _Cavalleria rusticana_, la _Locandiera_, la _Moglie di Claudio_, la _Signora delle Camellie_ et _Magda_.

Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, défalquer l’étonnement dont l’admiration s’appauvrit. Y eut-il encore de l’air dépaysé d’une plante méridionale, en ce climat _pluvinant_ de Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi déserte?--Ou bien réellement l’exportation et les tournées ont-elles, comme souvent il arrive, _unifié_ l’art, il me semblait naguère plus divers de la comédienne? Au cours de ces représentations plus nombreuses, mon impression, toujours fort admirative, se montra plus raisonneuse, moins miraculeusement subjuguée. En voici les conclusions:

«Le moins possible de pas entre la fiction et la réalité,--me disait pittoresquement un éminent diplomate ami de la femme, admirateur de l’artiste,--ne serait-ce pas une juste définition de l’interprétation dramatique la plus adéquate?--Or, nulle de celles qu’il nous a été donné d’entendre n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la Duse.»

Cela--qui peut-être est vrai--s’explique ainsi, et c’est, entre autres, la grande différence qui sépare la Duse de notre inimitable Sarah Bernhardt, dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière, la préoccupation de faire _vrai_ ne se sépare jamais de la volonté de faire _esthétique_. La mort de Fédora, si poignante soit-elle, n’abdique point le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire dans la chute suprême de l’agonie. Rien de tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, voire une grimace, ne détourneront aucunement d’assurer par leur moyen, plus de _prenant_ à telle phase du personnage qu’elle représente, certaine phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre grande tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs fois entretenu de la célèbre Italienne, qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité voir faire ses débuts[58] à Paris, sur le théâtre même de la Renaissance.

[58] Réalisés depuis.

«La scène italienne,--me disait en substance la créatrice de _Gismonda_,--est une école de vérité. Il n’est pas rare d’y voir des acteurs de second ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de ses études et séjours en Italie que Desclée avait contracté ces qualités de jeu naturel, de mimique juvénile et spontanée qui constituaient le meilleur de son talent et composèrent une bonne part de sa renommée.»

Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle scène de la _Dame aux camélias_, durant laquelle des qualités similaires portent à son comble l’art réaliste, disons naturaliste, de Mme Duse.

Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune femme l’immolation irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée, démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire abandonnée.

Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on a repris son jouet, sa friandise, sa poupée.

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Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur, pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève _Cavalleria rusticana_ mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre.

Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue. La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne.

Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration sympathique.

Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint, en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand, l’an d’avant, avait fait recette.

Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique, deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des pièces comme la _Locandiera_, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la noble interprète de _Nora_ et de l’_Abbesse de Jouarre_, ressasser, entre le blanchissage de _Madame Sans-Gêne_ et les couplets finaux de Scribe, des fadaises que l’auteur du _Domino noir_ eût désavouées. D’autre part,--outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,--ses toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables.

Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui se pourraient montrer moins patients.

28 juin 1895.