‹ Aux glaces polaires: Indiens et esquimauxChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIV

LES ESCLAVES

NON FECIT TALITER OMNI NATIONI--_Mission de Notre-Dame de la Providence, au fort Providence.--Le palais de Mgr Grandin.--«Plus heureux que le Schah de Perse».--Le couvent des Sœurs Grises.--Cinquante ans de leur apostolat.--Le Père Lecorre.--«Oh! qu’elle est belle, ma Bretagne!»--Le_ MAGNIFICAT _de l’expédition 1895.--Qu’est-ce qu’un lièvre?--Mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson.--Babel.--Le Père Brochu.--Hospice des Sœurs Grises.--Mission Saint-Raphaël, au fort des Liards.--Le fort des Poux et la danse dénée.--La_ BONNE FEMME _Houle.--Le Père de Krangué.--Champion mutilé.--Mission Saint-Paul au fort Nelson.--Le Père Lecomte.--Le Père Gourdon.--Mission Sainte-Anne, au fort Rivière-au-Foin.--Mort du Frère Hand.--Mission de N.-D. du Sacré-Cœur, au fort Wrigley._

La tribu des Esclaves peut redire l’exclamation d’Israël: «_Non fecit taliter omni nationi._ Dieu n’a fait pour aucune tribu dénée ce qu’il a fait pour nous».

Ils eurent la fleur et le nombre des missionnaires: Nos Seigneurs Grandin, Faraud, Clut, Grouard; les Pères Grollier, Gascon, Petitot, Genin, de Krangué, Lecorre, Ladet, Roure, Dupire, Gourdon, Audemard, Lecomte, Brochu, Ducot, Laity, Constant-Giroux, Gouy, Le Guen, Vacher, Frapsauce, Laperrière, Andurand, Bousso, Moisan, Bézannier.

Privilégiés de tant de travaux et de grâces, ont-ils répondu aux espérances?

Oui, mais faiblement.

Mgr Grouard les caractérisait, en 1871, d’un jugement qu’il n’eut jamais à modifier:

Ces Esclaves n’ont pas de grands vices; mais ils n’ont pas de grandes vertus non plus. Ils sont mous, lents et paresseux pour la prière, et diffèrent en cela des autres tribus montagnaises, où l’on trouve l’élan et la ferveur.

Leur nom français ou anglais, _Esclaves, Slaves_, leur vient des découvreurs qui remarquèrent leur apathie et servilité naturelles. Dans les idiomes dénés, ils sont «_Ceux qu’on laisse vivre_», sous-entendu: parce qu’ils ne valent pas la peine qu’on les extermine. Leur histoire tiendrait sans doute en ces mots de dédain. Avant l’époque de la religion pacificatrice, ils furent chassés du Grand Lac des Esclaves, leur domaine, par les guerriers du Sud et de l’Est. Au Nord, les Peaux-de-Lièvres et les Loucheux leur barrèrent les abords du Cercle polaire. Il resta aux Esclaves l’espace central, immense, de l’Extrême-Nord, le cœur du vicariat du Mackenzie.

MISSION NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE (Fort Providence)

L’épanchement du Grand-Lac des Esclaves sur le Nord constitue le Mackenzie proprement dit. Le _fleuve géant_--_Naotcha_--commence donc sa marche par une source de 35 kilomètres de large. Une peuplade d’îles et d’îlots, les _Iles Desmarais_, sorties tout à coup du sein des eaux, forment à son défilé une entrée triomphale.

A la tête et au milieu de cet archipel, paraît une île à la vaste verdure, et dont les bords sont fréquentés par les migrations poissonneuses du lac et du Mackenzie. Là, fut établi le premier fort-de-traite pour les Esclaves, le fort de la _Grande-Ile_ (_Big Island_).

Là aussi, fut rencontré par le Père Grollier, le 14 août 1858, le premier groupe de la tribu. Le missionnaire appela la future paroisse: Mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie.

Elle ne dura que trois ans.

En 1861, Mgr Grandin, trouvant la Grande-Ile trop pauvre en terre et en bois, trop en butte aux inondations et aux tempêtes du Grand Lac, résolut de chercher plus loin. Il engagea son canot dans le dédale des Iles Desmarais, traversa l’expansion du Mackenzie, dite le lac Castor, _sauta_ un rapide, long, bruyant, mais non périlleux, et, avisant sur la rive droite un promontoire couvert d’une forêt à demi-calcinée, prête à servir de combustible et de pièces à construction, il aborda. C’était à 64 kilomètres en aval de la Grande-Ile. En face, le soleil couchant mêlait son or aux chevelures des premières îles qui élargissaient le fleuve en un lac nouveau. Au pied du cap, un tranquille remous invitait les bateaux. Dans les parages du remous, des masses de poissons attendaient les filets. Monseigneur ne pouvait hésiter.

Comme il escaladait la grève, la barque de M. Ross, chef du district du Mackenzie pour la Compagnie, le rejoignit.

Les formules de politesse échangées, le prélat ne s’exposa pas à être supplanté. Etendant un bras sur le groupe de métis dont il faisait ses témoins, et l’autre sur les hautes herbes du promontoire, il dit à M. Ross:

«--Je vous déclare, monsieur, que je prends possession de cette place, pour y fonder une mission. Je regarde comme une bonne fortune de pouvoir le faire, en présence du premier magistrat du pays.»

Le bourgeois, qui avait convoité le même endroit pour l’établissement d’une église protestante, paraissait «peu enthousiaste».

«--Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas ce que vous faites. Comment vivrez-vous ici? Vous ne pouvez pas tenir tête aux protestants; vous n’êtes pas assez riches.

«--Monsieur, repartit l’évêque, les richesses ne suffisent pas. Dans ce pays, il faut surtout savoir s’en passer, en se sacrifiant.»

Le bourgeois parut surpris de cette réponse.

«--Fou de Kirby!--c’était le nom de son ministre--fou de Kirby! dit-il en anglais, à son commis, je lui avais dit cependant que c’était une excellente place.»

· · ·

La nouvelle mission devait être la cellule-mère de l’Extrême-Nord, l’évêché du vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, dont Mgr Taché servait la cause à Rome, l’emplacement d’un orphelinat-hôpital pour les petits et les destitués du désert, la _providence_ de la religion catholique. C’est pourquoi Mgr Grandin la baptisa: Mission de la Providence.

Le 16 juillet 1915, le T. R. P. Belle, O. M. I., assistant du supérieur général de la Congrégation des Oblats, et visiteur officiel du Mackenzie, voulut enrichir de la protection spéciale de Marie la chère mission, et changea le premier vocable en celui de _Notre-Dame de la Providence_.

La Compagnie de la Baie d’Hudson dut suivre les sauvages et le missionnaire, et se contenter de placer son fort de Big-Island à la suite de la forteresse de l’Eglise catholique.

· · ·

C’était le soir du 6 août 1861, fête de la Transfiguration de Notre-Seigneur, que Mgr Grandin avait choisi le Thabor, où devait s’élever l’édifice de tant de vertus, de tant de mérites. Le lendemain, il célébra le saint sacrifice sous sa tente; il planta une grande croix, construite durant la nuit, par le Frère Kearney; et, remettant à l’eau son canot, il poursuivit sa course.

· · ·

Le 9 juillet 1862, le Père Gascon et le Frère Boisramé vinrent commencer les travaux, au pied de la croix.

Le 12 août, Mgr Grandin et le Père Petitot trouvèrent les deux pionniers «sapant des arbres, arrachant des écorces de sapin, établissant une pêcherie, etc... La mission se composait d’une tente en toile, dressée sur la falaise, de la croix et d’un échafaudage.»

Le Père Gascon, dont la tâche était achevée à la Providence, partit, avec Mgr Grandin, pour le fort des Liards.

Trois semaines après, Mgr Grandin revenait, pour travailler lui-même avec le Frère Boisramé et permettre au Père Petitot de consacrer son temps à l’étude des langues sauvages.

Il y avait alors: «une baraque de 22 pieds carrés, et une chapelle y attenant de 15 pieds sur 8.»

Tandis que le Frère Boisramé faisait les cheminées, les fenêtres, les toits de la baraque, Mgr Grandin, n’ayant même pas une truelle pour outil, pétrissait de ses mains les torchis et la fange dont il bousillait et crépissait ensuite les murailles.

[Illustration: DEUXIÈME BATISSE DE LA MISSION PROVIDENCE, DONT LE PRINCIPAL OUVRIER FUT MGR FARAUD]

A force de travailler, ils réussirent à se donner le bonheur de «loger Notre-Seigneur», en la fête de la Toussaint[55].

Le 8 décembre suivant, le Père Petitot et le Frère Boisramé partaient pour le Grand Lac des Esclaves, laissant Mgr Grandin seul, à la Providence, avec un enfant de 13 ans (Baptiste Pépin) et deux sauvages _engagés_, «fort exigeants et paresseux». Cette solitude dura huit mois, pendant lesquels l’évêque prépara le développement de la mission. Le temps que lui laissait le service des âmes se passait à abattre des arbres, qu’il faisait équarrir par les engagés, et à les charrier ensuite lui-même sur la neige. Il n’y avait non plus d’autre blanchisseur ni raccommodeur de linge que lui. Au dégel, il bêcha et ensemença un petit jardin.

Enfin, le 18 août 1863, à 3 heures du matin, lui arrivèrent deux valeureux compagnons: le Père Grouard et le Frère Alexis.

Mgr Grandin raconte la vie intime de la communauté ainsi formée, durant l’hiver 1863-1864:

Nous n’avons encore dans tout mon palais ni lit, ni chaise; nous couchons au grenier, dans un lit aussi grand que le grenier lui-même: nous y sommes quatre à l’aise. Si nous manquons de quelque chose, ce n’est certes pas de pauvreté. Bien des objets que nous attendions de Saint-Boniface ne nous sont point arrivés. Nous manquons par conséquent d’outils pour travailler, de papier pour écrire, d’hosties pour dire la sainte messe (nous tâcherons d’en faire), et moi d’habillements pour me vêtir. Entre tous, nous n’avons ni montre ni horloge; nous sommes tous réglementaires; nous mangeons quand nous avons faim, nous mesurons nos oraisons et nos méditations à l’horloge de notre ferveur, ou plutôt de ma ferveur, car c’est moi qui donne le signal: aussi, jugez comme tout se fait bien. Notre grand embarras est pour nous lever. Si le frère voit les étoiles, il est assez sûr de son coup; mais les étoiles sont souvent voilées, et encore, quand elles paraissent, faut-il ouvrir les yeux pour les voir, et même sortir, ce qui n’est pas commode quand on couche au grenier et qu’il faut descendre par une mauvaise échelle. Nous nous levons, je pense, assez régulièrement entre deux et six heures. Nous ne brûlons qu’une chandelle à la sainte messe; nous employons l’huile de poisson dans nos longues veillées: nous espérons ainsi avoir de la chandelle pour tout l’hiver.

«--Jamais, répète Mgr Grouard dans ses conversations, à soixante ans de distance, jamais de notre vie nous n’avons eu tant de plaisir qu’en cet hiver de la Providence. Il fallait nous voir grimper à notre grenier, avec notre échelle en bouts de cordes, et aller, à quatre pattes, chercher, l’un par-dessus l’autre, notre place, sur la natte de peau, étendue entre le toit de terre et le plafond. Nous y dormions tous quatre, en rang, Mgr Grandin, le Frère Alexis, Baptiste Pépin, petit serviteur de Monseigneur, et moi... Quelquefois le pied, la jambe, et encore plus, d’un maladroit passait à travers le plafond: c’était une planche ou des perches qui dégringolaient--nous n’avions pas de clous.--Ah! là, on s’en donnait de rire! On mangeait du chien, du corbeau, du putois, des fois rien du tout; mais pas un de nous, je vous le promets, n’aurait changé de place avec le Schah de Perse...»

· · ·

Les journées de ce même hiver 1863-1864 se passèrent dans un redoublement d’activité. Il s’agissait de construire, à l’aide d’une scie de long, d’une hache et de chevilles de bois, l’orphelinat-hôpital des Sœurs Grises.

Toujours sur le même ton, Mgr Grouard rappelle le _fervet opus_:

--Mgr Grandin abattait les arbres, dans une île, et les charriait avec les chiens sur le Mackenzie: c’était sa part. Je sciais en long les billots avec le Frère Alexis: c’était la nôtre. Puis, tous, avec le coup de main des _engagés_ que nous prêtait la Compagnie, nous élevions la bâtisse. Quand le corps du couvent fut debout, nous, les bâtisseurs, en étions stupéfaits! Pensez-y donc: une maison à un étage, dans ce fond du Nord! Et les sauvages, quand ils virent l’escalier du dehors qui menait à l’étage, ce qu’ils en furent effrayés! Après de longues hésitations, ils se décidaient à monter sur leurs mains et leurs genoux. Monter allait encore: mais descendre! Réflexion faite, ils descendaient sur le fond... de leur pantalon, ceux qui en avaient. Ils prenaient le vertige là-haut. Et nous, à monter et descendre cela avec nos pieds seulement, nous grandissions dans leur estime de cent coudées au moins!»

· · ·

Les Sœurs Grises--Sœurs de la Charité de l’Hôpital général de Montréal--arrivèrent à leur maison de l’Extrême-Nord, le 28 août 1867.

Le 30 novembre, le Père Grouard écrivait à Mgr Taché:

Permettez-moi de vous dire ce que j’ai à l’idée, touchant la venue de ces bonnes chrétiennes à la Providence. Sans mentir, je ne suis pas sûr de ne point faire un rêve, quand je vois ce couvent et les sœurs logées dedans. Je n’en reviens pas de la sainte audace, de la divine folie qu’ont eue ceux qui ont donné l’impulsion, et ceux qui ont exécuté l’entreprise. Jamais je n’avais cru la chose faisable; et, bien que je susse que Monseigneur Faraud était allé les chercher au lac la Biche, je n’osais compter sur la réalisation de ce projet. Encore à présent, bien qu’il y ait trois mois qu’elles sont ici, en personne, je me frotte les yeux pour me convaincre que je suis bien éveillé, et je crains d’être sous l’impression d’une illusion qui me captive. Quand j’y réfléchis, je crois que, si j’étais athée, je serais forcé de reconnaître un Dieu; si je me défiais de la Providence, je serais forcé de me jeter entre les bras de la souveraine bonté, en voyant le courage et le dévouement de ces quelques femmes. Car vraiment leur venue est un _martyre_ dans le sens propre du mot, un _témoignage_ irrécusable de notre sainte foi et de toutes les vérités de la religion.

Un couvent de religieuses sur les bords du Mackenzie! Encore une fois, Monseigneur, je n’en reviens pas. C’est la fin du monde, ou plutôt c’est une création, une ère nouvelle pour nos pays barbares!

La _création_ a subsisté; elle s’est multipliée--plus de cinquante ans le proclament aujourd’hui;--et les _pays_ abordés, en 1867, par les Sœurs Grises, ont cessé d’être _barbares_.

Cinquante ans de la même bonté souriante, du même dévouement sans calcul, passant du cœur de celles qui tombent au cœur de celles qui arrivent, ont sauvé de la mort, dans leur berceau de neige, des légions de petits enfants: grâce aux Sœurs Grises, ils furent baptisés, enseignés, élevés, ils ont vu Dieu. Cinquante ans de baume et de tendresse, versés sur toutes les plaies des corps et des âmes, ont changé les solitudes de glace, où la barbarie condamnait à mourir les malades, les délaissés, les vieillards, en asiles du bonheur. Cinquante ans d’isolement volontaire, de pauvreté, d’abnégation totale, ont formé à la Congrégation des Sœurs de la Charité sa parure apostolique la plus belle. Cinquante ans de mérites continus sont descendus de l’Extrême-Nord, en fontaines de grâces, en afflux de vocations religieuses, sur Montréal, sur Ottawa, sur Québec, sur Saint-Hyacinthe, sur Nicolet, maisons-mères des Sœurs Grises, pépinières vivaces, immortelles, plantées par la Vénérable d’Youville, la Canadienne et la Charitable du XVIIIe siècle. Quelle fierté pour le Canada d’avoir donné--de donner toujours--aux membres souffrants du Christ de telles puretés, de telles vaillances! Quelle gloire attend ces vierges-missionnaires dans les parvis réservés du Ciel, où fleuriront les pieds qui portent au pays des rapides et des glaces, avec la même foi, avec le même amour qu’au pays des fleurs et du soleil, l’Evangile de la paix, l’Evangile de la charité! _Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!_

[Illustration: COUVENT ET ORPHELINAT DE N.-D. DE LA PROVIDENCE]

L’Oblat qui demeura le plus longtemps à la mission de la Providence--ange tutélaire des Sœurs Grises et de leurs orphelins--fut le Père Lecorre. Il y reçut l’onction sacerdotale des mains de Mgr Clut, en 1870; il y prononça ses vœux de religion, en 1876; il y remplit, de 1876 à 1901, la charge de supérieur. Il est maintenant à Saint-Albert, maison de retraite pour nos vétérans, sevré du monde par une cécité qu’il contracta dans les neiges du Nord, mais jouissant encore des vives qualités de son âme, et les consacrant toujours à l’apostolat par les œuvres en prose et en vers qu’il ne se lasse pas d’écrire. A ses orphelins de la Providence, il conserve le meilleur de ses pensées et de ses prières.

Les vicariats d’Athabaska-Mackenzie doivent au Père Lecorre, quêteur éloquent et recruteur entraînant, outre les ressources d’aumônes considérables, une phalange d’ouvriers, dont il sera difficile de trouver les pareils, lorsqu’ils seront tombés. Le tiers des pères de l’Extrême-Nord et la moitié des frères sont de ses conquêtes. Ainsi les Frères Lecreff, Louis et Jean-Marie Beaudet, Josso, Corfmat, Barbier, Carrour, Hémon, Lorfeuvre, Leborgne, Rio, pour ne nommer que des frères. Arrivés de leur village, imberbes jouvenceaux, ils sont devenus des patriarches à barbe grise, et les piliers de base de nos missions. Nous les retrouverons.

C’est en Bretagne, de préférence, où «le sol est dur et le cœur est fort», que le Père Lecorre, Breton de Vannes lui-même, tendait ses appâts. Et les petits Bretons de mordre à belles dents de foi et d’enthousiasme. Sitôt pris, sitôt emmenés par le maître-pêcheur, et jetés aux fleuves et aux lacs polaires.

Caravanes sur caravanes _sautaient_ les rapides de l’Athabaska, traversaient les grands lacs, et descendaient le Mackenzie, en chantant des airs bretons. La terre de leur mission en vue, ils lançaient à leurs amis qui, en agitant leur mouchoir, les attendaient sur la grève:

_Nous venons encor Du pays d’Arvor..._

C’est toujours leurs délices, en fendant les «flots harmonieux» des soirs tranquilles, de répéter aux échos sauvages, à la cadence des rames, les strophes de leur poète:

Oh! qu’elle est belle, ma Bretagne! Sous son ciel gris, il faut la voir: Elle est plus belle que l’Espagne, Qui ne s’éveille que le soir! Elle est plus belle que Venise, Qui mire son front dans les eaux...

La dernière des expéditions conduites par le Père Lecorre sur le Grand Lac des Esclaves, en juillet 1895, oublia toutefois ses chansons, ou mieux elle acheva ses 38 heures d’épouvante par un cantique plus beau que les chants de Bretagne, par le _Magnificat_ des actions de grâces, ainsi qu’après les miracles de Lourdes.

Il y avait, avec le Père Lecorre, cinq Bretons, aspirants Oblats: le Père Vacher, les Frères Corfmat, Rio, Barbier, Le Moël; deux Bretonnes, postulantes Sœurs Grises du Canada--aujourd’hui Sœurs Didace et Denise--; quatre orphelines trouvées en chemin et cinq rameurs indiens. L’embarcation était la barge grossière, sans voile et sans quille, que nous savons. Toutes les pièces de ravitaillement de l’orphelinat de la Providence, pour l’année suivante, formaient la cargaison.

Depuis le fort Résolution jusqu’aux Iles Brûlées, lieu du dernier campement sur le Grand Lac, tout allait au mieux.

Dès trois heures du matin, raconte le Père Lecorre, notre guide Alphonse Mandeville nous donna l’éveil; une brise favorable s’était levée dans la nuit et on partit gaîment à la voile, pointant vers l’île aux Morts, au nord-ouest. Déjà elle apparaissait à l’horizon; une demi-heure du train dont nous filions, et nous allions allumer un bon feu pour nous réchauffer, un feu du Père Vacher.

Mais la brise fraîchissait de plus en plus et changeait de direction. Notre bateau dérivait insensiblement vers le large, sous l’effort du vent de côté; les lames devenaient houleuses. Nous commencions à être anxieux, car nous voyions la terre, au lieu de se rapprocher, s’éloigner insensiblement. Le soleil se couvrait de gros nuages, et la tempête se déchaînait.

Plus de soleil, bientôt plus de terre; une espèce de brume nous enferme dans un cercle infranchissable. Alors nos gens de s’écrier:

--Malheur à nous! Nous sommes perdus!

Je ne le sentais que trop; mais je craignais de le dire, pour ne décourager personne:

--Si on essayait du côté de terre, à force de rame?

--Inutile, Père, la rame ne peut rien contre cette bourrasque! Regarde ces montagnes de vagues! Dans quelques instants, si Dieu ne nous sauve, nous allons être engloutis!

Oh! quel morne silence succède à ces paroles! Les pleurs des quatre petites filles font seuls écho aux mugissements du lac déchaîné; notre bateau, disloqué par ces furieux assauts, menace à chaque moment de s’entr’ouvrir.

Notre suprême espoir est en Dieu et en sa sainte Mère. Nous récitons le chapelet, et faisons vœu de réciter un rosaire devant Notre-Dame de Lourdes. Pour ma part, je fais vœu de faire, par l’entremise de mon frère Joseph, un pèlerinage à Sainte-Anne d’Auray; et, le chapelet en main, je continue à prier tout le jour, toute la nuit, car notre bateau file, ballotté d’une façon affreuse. Le Père Vacher est bien malade du mal de mer, ainsi que nos filles et nos enfants. Cela fait diversion en quelque sorte à leurs angoisses. Quant à moi, je suis, par instants, comme au désespoir de nous voir mourir, au moment d’arriver au port. Alphonse tient toujours le gouvernail, aidé par un des nôtres; mais il est épuisé de fatigue. J’ai une petite boussole; je la pose près de lui afin qu’il puisse toujours diriger vers le nord-ouest. Oh! quelle nuit d’anxiété! Au matin, la brume de tempête se dégage peu à peu, mais le vent souffle toujours avec violence, et nos regards ont beau fouiller l’horizon dans tous les sens: pas de trace d’île ou de continent. On pompe avec activité, car l’embarcation fait eau continuellement. Nos hommes sont transis de froid... Je n’avais pas dormi beaucoup depuis plusieurs nuits: la fatigue et l’angoisse finirent pas m’accabler, et je m’assoupis quelques instants. Il me semblait longer de vertes allées! La terre était belle!... Puis je revenais à la triste réalité... Pas de terre... Où étions-nous?... Enfin, vers midi, quelqu’un distingua comme un rivage derrière un rideau de brume. Comme tous les yeux se fixèrent sur ce point!... Que d’opinions contradictoires!... Et cependant c’était bien la terre, le salut. Marie avait exaucé nos vœux. A six heures du soir, nous récitions encore en commun le chapelet; mais, cette fois, devant un bon feu; et toutes les branches d’alentour étaient chamarrées d’étoffes, pour y sécher... Comme nous nous étions écartés de notre chemin! Nous avions traversé le lac dans toute sa largeur, et c’est vraiment providentiel que nous ayons pu échapper à la mort, vu la fragilité de notre embarcation, dont quelques clous de deux pouces retenaient seulement les principales pièces...

Le mardi, 16, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, nous arrivâmes à la Providence.

Coïncidence remarquable, nos bonnes sœurs, voyant la tempête, avaient allumé un cierge devant Notre-Dame de Lourdes, le jour même où nous pensions périr!

Nous renonçons à dire les longues épreuves communes des missionnaires et des Sœurs Grises, à la Providence. Cette courte lettre, de Mgr Faraud à Mgr Taché, le 12 novembre 1869, en indique le commencement:

...Trois fois, dans deux mois, la mission a été menacée d’être détruite par le feu: la première et la seconde on n’avait eu guère que l’effroi; mais la troisième a failli nous mettre tous, non pas sur la rue, mais sur la grève. Avant qu’on eût le temps de s’en apercevoir, 1.800 planches ou madriers en pile, à 30 mètres de la maison, étaient en feu, et un vent violent projetait la flamme sur la couverture et la maison elle-même. C’est un vrai miracle qu’elle n’ait pas été réduite en cendres.

La perte de toutes ces planches ramassées avec beaucoup de peines et de dépenses, durant deux hivers, pour achever la maison et commencer la chapelle, nous jeta en arrière pour plusieurs années.

Au feu est venue se joindre la disette. Durant tout l’été, nous avons vécu au jour le jour, attendant le poisson, d’un repas à l’autre. Le bon Frère Boisramé a réellement été notre sauveur. Comme le poisson est excessivement rare ici, en été, il a constamment tenu de 18 à 20 rets à l’eau; et, à force de courir la nuit et le jour, il a, comme il dit, sauvé la nation...

Les rets du Frère Boisramé étaient tendus, alors, dans le remous, au pied de la mission. Mais, le remous s’épuisa bientôt, et il fallut retourner, chaque année, à la Grande-Ile, au bord du Grand Lac des Esclaves, à 64 kilomètres de la Providence, pour la pêche des 25.000 poissons nécessaires.

Sur les accidents de ces pêches lointaines et sur leurs conséquences, le lecteur est renseigné.

Deux fois, entre autres, le poisson fit défaut: la première, en 1885; la seconde, en 1904.

En 1885, on dut prendre 3.000 lièvres pour ne pas mourir, et 8.000 en 1904. Une telle montagne de peaux fut jetée au Mackenzie, le dégel venu, que le fleuve en était couvert.

· · ·

Huit mille lièvres en un hiver, allez-vous dire! Et des lièvres! Mais quelle Capoue de délices est donc ce Mackenzie!

Considérez.

On entend par lièvre, au Mackenzie, un animal qui, gris l’été et blanc l’hiver, ne ressemble au lièvre des gras _tirés_ de l’Europe que par ses formes organiques. Il a en propre la petitesse, la maigreur extrême, l’insipidité de la chair, s’il est permis d’appeler chair deux filasses de fibres sèches collées au derme autant qu’aux os. Rossinante de lièvre, il pèse une plume. Ecorché, bouilli, il fournit un ragoût raccorni, odorant le sapin, et dont un chien de France se détournerait. Manger du lièvre signifie, chez nous, la misère vivante.

Et béni soit cependant notre lièvre! Si minime soit-elle, sa valeur nutritive empêche de succomber. Huit mille lièvres ont sauvé la vie à cent personnes. Et même serait-il impossible de mourir de faim, au Mackenzie, s’il y avait toujours des lièvres.

[Illustration: NOTRE LIÈVRE DU NORD]

Mais le lièvre n’est pas toujours là. Il ne rôde dans les bois que par époques. Chaque sept ans, il disparaît. Se cache-t-il pour mourir? Emigre-t-il? L’un et l’autre, dit-on. Ce que l’on sait, c’est que de millions d’individus il passe au dépeuplement complet, et qu’alors le chasseur ne peut plus se risquer au loin; que pour trois ou quatre ans il n’y aura plus de lièvres; et qu’après ce temps ils reviendront peu à peu, jusqu’au nombre d’autrefois, pour disparaître encore tout à coup.

Qu’adviendrait-il des missionnaires, des Sœurs de Charité, des orphelins, des malades et des vieillards recueillis, si, la même année, le renne, le poisson et le lièvre venaient à manquer ensemble?

Question d’angoisse que personne n’ose formuler, là-bas.

Tous croient par la foi et savent par l’histoire que saint Joseph, lui, ne manquerait pas. Il suffit.

MISSION DU SACRÉ-CŒUR (Fort Simpson)

Le voyageur descendant le Mackenzie, à deux jours de rames du fort Providence, aperçoit, au bout d’une droite avenue, une île qui se confond avec le continent et qui ressemble au chevet d’une croix immense, dont les bras seraient le fleuve lui-même tournant à droite et la rivière des Liards arrivant sur la gauche. Un fort-de-traite et deux missions, l’une catholique, l’autre protestante, dominent le chevet: c’est le fort Simpson.

Le fort Simpson est géographiquement, et fut longtemps en importance commerciale, le vrai centre du Mackenzie.

· · ·

La chronique de la mission du Sacré-Cœur pourrait s’écrire avec les larmes de ses missionnaires. De la plume et des lèvres de tous, au sujet de Simpson, tomba, comme s’il ne s’en fût trouvé d’autre, l’expression: _Babylone_ du Nord. Non pas qu’ils fissent allusion, ces apôtres déguenillés du pauvre pays, à des jardins suspendus, à de flamboyants palais, à de sacrilèges festins nocturnes, ni même à des débauches... royales: ils voulaient dire seulement que le fort Simpson était le lieu où le démon de la cupidité, du mensonge, de la discorde, du fanatisme et de la _mollesse_ semblait avoir établi sa capitale du Nord.

Jusqu’en 1886, date de la mise en service du premier steamer de la Compagnie de la Baie d’Hudson, le fort Simpson, chef-lieu du district, marqua le ralliement général des barges commerçantes; et chaque année s’y reconstituait la _Babel_, dont parla Mgr Grandin en 1861:

On trouve là des Anglais, des Norvégiens, des Orcadiens, des métis français, anglais et autres. Parmi les sauvages, on reconnaît des Sauteux, des Maskégons, des Cris, des Montagnais, des Esclaves, des Plats-Côtés-de-Chiens, des Couteaux-Jaunes, des Peaux-de-Lièvres, des Sékanais, et même des Esquimaux. La France est représentée par ses missionnaires. Vous concevez quelle confusion il y a là pendant plusieurs jours. C’est réellement la Tour de Babel. A mon arrivée, ce tumulte n’existait pas encore; il n’y avait guère que les _Esclaves_: c’est le nom que l’on donne aux sauvages qui fréquentent ce poste.

Le Père Grollier aborda au fort Simpson, le 16 août 1858, traquant Hunter, l’archidiacre anglican.

Le _bourgeois_ força le prêtre à partir le 21, un samedi soir, malgré les instances des sauvages qui réclamaient la faveur de passer le dimanche avec le _priant français_. Par contre, le ministre eut toutes les libertés. Ainsi commença la lutte.

De 1858 à 1876, le missionnaire catholique n’eût même d’autre pied-à-terre, au fort Simpson, que la tente qu’il plantait, pour la plier bientôt; tandis que le ministre anglican et son évêque, dotés de terrain, de maison, de temple, régnaient sans ombrage.

Venant du fort Providence ou du fort des Liards, le Père Gascon 4 ans, le Père Grouard 9 ans, le Père de Krangué 21 ans, donnèrent successivement la mission de passage, au fort Simpson.

A la longue cependant, le protestantisme, qui mettait onze mois à défaire l’ouvrage que le prêtre faisait dans le seul mois de sa visite, gagna quelques adeptes et s’étendit. Lorsqu’en 1894, il fut possible de placer au fort Simpson un missionnaire résident, la moitié de la population suivait le ministre, et l’autre n’avait plus guère de catholique que le nom.

Ce brave missionnaire, le premier à rester fixé sur la Croix, fut le Père Laurent Brochu. Dieu sait combien il travailla, dans cette aridité. En dix ans de prières, de patience, d’efforts de tous genres, il ramena au Bon Pasteur le grand nombre des prodigues.

Il fut seul d’abord. En 1896, le Père Vacher lui arriva, comme élève dans la langue esclave, et comme assistant. Tous deux s’encouragèrent à l’œuvre de longanimité.

Le Père Andurand, secondé du Père Moisan, finit de reprendre toute la tribu.

· · ·

Le grand événement de grâce pour la mission du Sacré-Cœur a été la fondation de l’hospice des Sœurs Grises, en 1916. Tous les infirmes et vieillards du bas-Mackenzie, c’est-à-dire depuis le fort Simpson jusqu’à l’océan polaire, y sont conviés. Déjà l’hôpital, élevé par les Pères Andurand et Moisan, et qui n’a point son pareil en hauteur et en beauté dans les édifices du Nord, se voit débordé.

Or, c’est là le coup d’audace le plus saintement téméraire qui ait été osé, sans doute, par un vicaire apostolique. Un mot et un fait l’indiqueront assez.

Le poisson ne séjourne pas dans le fleuve Mackenzie, sauf au pied des rapides qui l’arrêtent, et dans certaines expansions où le fleuve se ralentit et devient un lac: ce qui place la pêcherie _voisine_ du fort Simpson à la Grande-Ile, entrée du Grand Lac des Esclaves, soit à 320 kilomètres.

Dès le deuxième automne de la fondation de l’hospice, le 20 octobre 1917, le bateau de pêche, qui revenait chargé de 9.500 poissons, se bloqua dans la glace, à 160 kilomètres du fort Simpson. Il aurait pu s’arrêter--et il s’y arrêtera certainement un jour--à la Grande-Ile même, ou au lac Castor, comme il en arriva tant de fois aux bateaux de la mission de la Providence. Calculons alors, sans compter les déprédations du glouton (_carcajou_), des loups, des voleurs, calculons les fatigues, les lenteurs, les dépenses des voyages en traîneaux à chiens que représentent cette distance, chaque fois doublée, et ces masses qu’il faut transporter, à raison de 200 poissons seulement par traîneau. Si la mission de la Providence a trouvé tant de déboires dans ses pêches, à 64 kilomètres, qu’en sera-t-il de la mission du Sacré-Cœur, prenant sa subsistance à 320 kilomètres de sa table?

Folie de la passion des âmes! Folie de la Croix!

Mais, haut les cœurs et l’espérance! Saint Joseph veillera sur Simpson, comme il veilla sur Providence, sur Résolution. Il veillera, bon intendant du Sacré-Cœur. Le Père Grollier l’a promis:

«--J’ai dédié le fort Simpson, centre de tout le district, au Sacré-Cœur de Jésus, foyer de son ineffable amour pour les hommes, tout en lui demandant asile, dans son Cœur divin, pour les pauvres Indiens du pays.»

· · ·

MISSION SAINT-RAPHAEL (Fort des Liards)

Au fort Simpson, laissons le Mackenzie poursuivre sa marche à l’Océan Glacial, et remontons, non à la vapeur--la vapeur n’a pu l’escalader encore,--mais en pirogue d’écorce ou en courte barge, cette rivière, aussi large que le Mackenzie dont elle est l’affluent, et qui descend du sud-ouest: la rivière des Liards. Une austère beauté la pare dans ses détours, ses rapides, ses montagnes Nahanès et Rocheuses, dont elle s’approche et s’éloigne tour à tour, sa _grande vue_, ses chenaux, ses îles. Elle roule sur de longs espaces avec une telle vitesse que l’on entend les cailloux s’entrechoquer sur les hauts-fonds, et qu’à l’époque de l’étiage, des amas de ces cailloux émergent, alignés comme par les cantonniers de nos routes nationales. Ces courants précipités ne se laissent vaincre que par le halage. Une journée de _rapides_ exige même un redoublement de cette corvée, qui consiste à tirer l’esquif, du haut d’une grève horriblement enchevêtrée, et prête à vous jeter cent fois dans l’abîme, avec ses pans de terre et ses rochers déboulants.

Si notre voyage s’est heureusement accompli, nous avons peiné plus que la semaine entière pour nous mettre en vue du fort des Liards. Le voici, à 350 kilomètres du fort Simpson, sur la rive droite, en belle terre noire, fertile, et adossé à une forêt qui n’attend que la pioche et la charrue pour se convertir en champs aussi féconds que les prairies de la rivière la Paix.

La région abonde en _liards_: peupliers balsamiques.

Un de ces _peupliers-liards_ eut sa célébrité, à l’origine du fort des Liards.

Comme il était large et isolé, les sauvages le prenaient pour pivot de leurs danses générales. La danse finie, la neige était noire de poux, autour du liard: c’est pourquoi le fort des Liards s’appela aussi le fort des Poux.

Boniface Laferté, qui nous le raconta, vit ce liard, ces danses et ces poux.

· · ·

La danse des Dénés ne rencontra que peu d’opposition chez les missionnaires, qui se contentèrent de la détourner de sa signification païenne. C’eût été trop entreprendre que d’abolir ce divertissement qui passionne les sauvages, au temps de leurs fêtes et de leurs réunions générales, et qui, durant des jours et des nuits, harasse les exécutants et les induit au lourd sommeil, bien plus qu’au relâchement des mœurs. Les hommes dansent ensemble, les femmes aussi; et, si le mélange des âges et des conditions se fait, on y reste aux antipodes de certaines danses raffinées et dégoûtantes de notre civilisation. Au plus, se tiendra-t-on par la main pour former le cercle. Cette description d’un missionnaire est parfaite:

Mais quelle danse! Qu’on se figure une foule de tout âge et de tout sexe, depuis l’enfant jusqu’au vieillard, trottinant en cercle autour d’un grand feu, les uns à côté des autres, le corps voûté et leur couverture placée sur la tête ou drapée autour du corps. Ils sautent lourdement, en accompagnant leur mouvement rotatoire de convulsions d’épileptiques. En même temps, ils hurlent des _ah! ah!_ des _eh! eh!_ et des _eyia! eyia-a!_ à fendre la tête, aspirant violemment ces syllabes, comme si la respiration leur manquait tout à coup. Dans ces mouvements, ils imitent les gestes et les allures de l’ours, qui joue un grand rôle dans leurs légendes... Toutes ces noires et fantastiques figures, qui tourbillonnent dans une demi-obscurité, passent et repassent devant le feu comme des ombres chinoises; leurs cris lugubres, qui vont toujours _crescendo_, sont répétés par les échos et ajoutent au caractère sauvage de cette danse.

L’archidiacre Hunter passa un mois au fort des Liards, en 1858, au désespoir du Père Grollier. Mais il n’eut aucune emprise sur les sauvages. Le Père Grollier avait eu le temps d’instruire plusieurs de ceux-ci, qui s’étaient trouvés, avec les barges, au fort Simpson, et de les styler au combat.

Une femme surtout, fameuse dans le Nord, la «bonne femme Houle», que le Père Grollier vit aussi, se chargea de l’ouvrage.

Métisse française de haute lignée, implacable matrone, vêtue de peaux de bête, une longue dague fichée à la ceinture, elle terrorisait Blancs et Peaux-Rouges, et menait à sa guise tous ses maris. Aussi la Compagnie de la Baie d’Hudson avait-elle tenu à l’_engager_, à tout prix, comme son _bully_ en chef, sur le trajet du fort des Liards au fort Simpson. Debout à l’avant de la barge, elle n’avait qu’à émettre des ordres et tancer l’équipage.

La _femme_ Houle ne vécut d’abord qu’en païenne. Mais elle se souvenait d’avoir entendu, toute petite, certaines paroles de son grand-père, touchant une religion que prêcheraient un jour des hommes à robe noire; et elle n’eut pas plus tôt entendu dire que M. Thibault avait apporté la Bonne Nouvelle au Portage la Loche, qu’elle prit congé de la Compagnie, afin d’aller voir à la Rivière-Rouge (Saint-Boniface), ce qu’il en était. Elle revint, l’année suivante, instruite, baptisée, déterminée à employer au service de Dieu le prestige et la force qu’elle avait autrefois abandonnés au service du démon. Elle était devenue le modèle de la fidélité conjugale et de la tendresse maternelle. Mais la dague brillait toujours à son flanc.

Que pouvait Hunter, devant une telle puissance?

Plus tard, lorsque Kirby se présenta pour détruire l’œuvre du Père Gascon, il la trouva à son tour devant lui, toujours debout et armée. La «bonne femme» s’en prit surtout, _unguibus et rostro_, au onzième commandement que le malvenu apportait: «Marie, ne la prie point». Elle plaida la cause de la Sainte Vierge avec des lumières et des élans qui étonnaient les missionnaires.

· · ·

En 1860, arriva le Père Gascon, premier missionnaire du fort des Liards.

La _bonne femme_ Houle lui servit d’interprète et de sacristain.

En 1863, elle prit le Père Grouard, son «vénérable fils», sous sa protection, et se fit son institutrice en langue Esclave, en même temps que son vicaire _du dehors_. Elle aimait à lui expliquer les us et coutumes de la tribu. Ainsi, comme le père lui manifestait quelque surprise de trouver beaucoup de femmes sans nez:

--C’est qu’elles n’ont pas été sages, au gré de leurs maris, dit-elle. On leur coupe le nez afin de les corriger.

De fait, à peu de temps de là, le Père Grouard faisant sa méditation du soir, sous sa tente, entendit des cris de bataille. Comme il sortait pour s’informer, il vit arriver, implorant de lui refuge et secours, une femme dont le nez et la lèvre supérieure pendaient sur le menton, ne tenant plus qu’à un fil de chair.

· · ·

Il venait autrefois au fort des Liards, outre les Esclaves, qui forment la population principale, deux tribus dénées des montagnes Rocheuses: les _Nahanès_ et les _Gens de la Montagne_, ces derniers dits également, mais comme par antiphrase, les _Mauvais-Monde_:

--Je n’ai jamais vu de meilleur monde que ces _Mauvais-Monde_, dit Mgr Grouard.

Au regret des missionnaires, Nahanès et Mauvais-Monde ont maintenant disparu, «détruits par les maladies et la famine».

[Illustration: UNE RÉUNION DE MISSIONNAIRES A N.-D. DE LA PROVIDENCE]

De quelle dégradation et avec quel empressement ces sauvages vinrent à l’envoyé de Dieu, le Père Grouard l’a écrit, au lendemain de sa visite apostolique de 1867:

Je fis une quarantaine de baptêmes, au fort des Liards. Plusieurs nouveaux sauvages se présentèrent à moi, et Dieu sait s’ils avaient besoin d’entendre la bonne nouvelle! Aussi était-ce évidemment la grâce qui me les amenait, car en entrant dans la maison où je logeais, après m’avoir touché la main, ils n’avaient rien de plus pressé que de me dire:

--Je veux me confesser.

Ils savaient par ouï-dire qu’on se confessait au prêtre. Ai-je besoin de dire qu’ils ne connaissaient pas les formules? Aussi s’adressaient-ils sans respect humain à la vieille femme (Houle) de l’interprète du fort, chez qui je demeurais:

--Dis donc au père que j’ai fait telle et telle chose.

Plusieurs, désireux de se décharger la conscience au plus vite, faisaient entendre ces étranges paroles: «Dis donc au père que j’ai mangé tant de personnes». Et cela en public... Les accusations de ces sauvages font assez connaître l’état affreux d’où nous sommes appelés à les tirer...

Quant aux Esclaves, que Mgr Grouard qualifiait encore, en 1890, de «peuple revêche, difficile à convertir et prompt à retourner à ses mauvaises habitudes», ils sont aujourd’hui environ 300, tous catholiques.

· · ·

Les missionnaires _ambulants_ de Saint-Raphaël (nom de la mission du fort des Liards, imposé par Mgr Grandin) furent les Pères Gascon (3 ans) et Grouard (9 ans).

En 1871, la _résidence_ fut inaugurée par le Père Nouël de Krangué, de la Noblesse bretonne. Il y demeura, seul ou avec un assistant, 22 années.

Les voyages continuels du Père de Krangué à ses dessertes, depuis le fort Nelson jusqu’aux forts Simpson et Wrigley, les privations, particulièrement pénibles à sa condition, le réduisirent à un état de souffrances qu’il répugnerait de décrire...

Au printemps 1893, revenant du fort de Good-Hope, en route lui-même pour l’est du Canada où il portait sa santé ruinée, Mgr Clut le trouva, presque dans les affres de la mort, au fort Simpson, et le prit avec lui.

Le chemin de croix de ces deux invalides de l’apostolat devait s’achever à l’Hôtel-Dieu de Montréal. _Mgr Clut_ y arriva seul. Le Père de Krangué était tombé en route, dans les bras de son évêque:

Arrivé à Calgary, écrit celui-ci, la faiblesse extrême du cher père ne lui permit pas d’aller plus loin. Je restai avec lui, à l’hôpital des Sœurs Grises, où nous nous faisions soigner tous deux. Je lui donnai le saint Viatique et l’Extrême-Onction. Il fut bien édifiant pendant sa maladie; et il l’a été jusqu’à son dernier soupir. Il désirait cependant beaucoup guérir, afin de retourner à ses missions; mais lorsqu’on lui annonça qu’il n’y avait plus d’espoir, il fit généreusement le sacrifice de sa vie.

Après le Père de Krangué, le missionnaire qui occupa le plus longtemps le poste de Saint-Raphaël fut le Père Le Guen. Il quitta le fort des Liards en 1915, pour prendre la direction de la mission de Notre-Dame de la Providence.

Le Père Le Guen fut le seul missionnaire, et même le premier Blanc, à visiter un groupe considérable d’Esclaves, placé à distance presque égale des forts Providence, Simpson et Liard: le camp du Grand Lac la Truite. A part quelques hommes qui avaient eu l’occasion de voir le prêtre aux forts-de-traite, ces familles n’avaient jamais pu que désirer l’_homme de la prière_. En décembre 1902, le Père Le Guen eut enfin le bonheur d’instruire les chers affamés de la vérité. La _cheferesse_ Monique--le sceptre étant en quenouille--l’édifia beaucoup. Avant de la baptiser, le 8 décembre, comme il lui rappelait les souffrances de Notre-Seigneur en lui montrant sa croix de missionnaire, Monique, accroupie à côté de lui, lui frappait les genoux de ses vieilles mains ridées, en répétant:

--Eh! Eh! Eh!... Est-il possible! Est-il possible! Et elle pleurait sur la croix, «pour Jésus qui faisait pitié».

Combien de ces âmes, qui seraient bientôt si belles, restent inconnues encore sur l’immensité du vicariat du Mackenzie et soupirent après le missionnaire qui ne viendra jamais peut-être, parce que les ouvriers sont trop peu nombreux... _operarii autem pauci_!

· · ·

Avec le Père Le Guen, et après lui, les Pères Ladet, Lecomte, Gourdon, Gouy, Vacher, Moisan et Bézannier se partagèrent le reste des années et des voyages, au fort des Liards.

· · ·

De ces preux, le Père Moisan ne doit pas être tenu pour le moins fier: fierté tout obligée, qui lui conserve jusqu’à cette heure le titre de champion mutilé du Mackenzie. Mgr Breynat ne perdit qu’un orteil, au lac Athabaska. Le Père Moisan en laissa deux, au fort des Liards. Ce fut le jour de sa fête, en la saint François-Xavier, 3 décembre 1906, qu’il se les gela à mort.

De même que la rivière la Paix, la rivière des Liards est presque dépourvue de poissons; et la mission ne peut s’approvisionner qu’au lac Beauvais, situé à 40 kilomètres du fort, à travers le bois. Le Père Moisan rentrait avec la dernière charge du poisson d’automne, trottant à la suite du traîneau, quand, à une lieue de la mission, il cala sous la glace d’un marais. Comme il faisait très froid, l’eau se congela aussitôt sur ses pieds. Il eut beau hâter sa course, deux orteils du pied droit, «le gros et le voisin», étaient perdus.

Après un mois de souffrances et de soins inutiles, le Père Gouy les coupa, avec son couteau de poche.

MISSION SAINT-PAUL (Fort Nelson)

A quelque 80 kilomètres en amont du fort des Liards, se rencontre, sur la droite de la rivière des Liards, son principal affluent: la rivière Nelson.

Elle descend du sud, et coule tout entière dans le territoire de la Colombie Britannique.

Le fort Nelson est établi sur sa gauche, à 160 kilomètres du confluent.

Les 240 kilomètres qui séparent la mission Saint-Raphaël de la mission Saint-Paul, sa succursale, ne peuvent se franchir que péniblement. La rivière Nelson, quoique plus étroite et moins rapide que la rivière des Liards, déconcerte les canots par ses replis continuels. L’hiver, sa vallée emprisonne des neiges épaisses, molles, adhérentes, que le piéton doit souvent fouler deux fois pour les rendre praticables à son attelage.

Les berges de la Nelson, hautes, fortement boisées, de terre noire aussi friable que fertile, se transforment sans cesse, sous l’action des crues de la saison chaude. Elles se laissent souvent détacher par bastions et déposer telles quelles, avec leur végétation, au milieu du cours d’eau. D’autres îles, créées par les alluvions qui s’arrêtent à des amas de grands arbres échoués, seront couvertes de sapins et de liards, que les bois qui les supportent apparaîtront encore. Une crue plus puissante enlèvera le tout pour l’ajouter à quelque promontoire, ou le distribuer en débris à des îles plus tenaces. On dirait qu’en cette sauvagerie la nature n’a pas encore fondé ses bases.

Le fort Nelson remplaça, en 1867, le fort Halkett, qu’avait visité le Père Gascon en 1862[56].

En 1868, le Père Grouard vint commencer, au fort Nelson, la mission Saint-Paul.

Il y trouva, avec les Esclaves, et en nombre presque égal, des _Sékanais_.

Les Sékanais, tribu dénée encore, s’irradient sur les deux versants des montagnes Rocheuses, et tombent, selon leurs zones de chasse, sur les missions de la Colombie, ou sur les missions du Mackenzie. Les Sékanais, de noble caractère, respectueux, généreux, eussent fait la gloire de l’Eglise, s’il se fût trouvé un missionnaire de leur langue, sœur de la langue castor, à même de les suivre. Les rares familles qui prirent contact avec le prêtre, aux forts des rivières la Paix et Nelson, se firent instruire par interprètes, et reçurent le baptême.

Il reste, au fort Nelson, environ 250 sauvages, convertis et assez fidèles.

Ils coûtèrent une rude rançon d’ouvriers et d’ouvrage.

· · ·

D’abord, à peine avaient-ils été abordés par les Pères Grouard et de Krangué, qu’un prophète se leva parmi eux. Il ne réclamait même pas trois lignes d’un honnête homme, celui-là, pour le faire pendre: il lui suffit d’un dessin pour métamorphoser le Père Lacombe en apôtre de Belzébuth:

Voyez cette image, disait le sorcier à ses ouailles, en montrant le catéchisme symbolique du célèbre missionnaire des Cris et des Pieds-Noirs, voyez ces hommes--il mettait le doigt sur Luther, Calvin et autres _ejusdem farinae_--: ils sont habillés de couleurs variées, ils sont beaux: donc ils iront dans la terre d’en-haut (le ciel), où tout est beau. Voyez maintenant ces hommes tout noirs--désignant le prêtre, la robe-noire--: Ne ressemblent-ils pas, avec leur triste couleur, à nos corbeaux malfaisants? Ils s’en vont au feu d’en-bas, je vous le dis; et avec eux rôtiront tous les Esclaves et tous les Sékanais qui les suivront. Allons donc, mes amis, au priant Anglais, qui est habillé à la manière des beaux bourgeois de l’image, et n’écoutons plus le priant Français, qui est tout noir.

Le harangueur souleva, en quelques dithyrambes de cette sorte, tous les Indiens, qui demandèrent un ministre protestant.

Le commis, M. Brass, trouvant belle l’occasion de faire instruire en anglais ses propres enfants, accepta d’être le porte-parole des sauvages, et fit parvenir la requête aux quartiers anglicans.

Le Père de Krangué apprit ces nouvelles, au fort des Liards, l’été 1878:

Ne sachant à quel saint me vouer, dit-il à Monseigneur Taché, j’eus un matin une bonne distraction, en faisant ma prière: l’idée de faire courir la nouvelle qu’en automne je monterais au fort Nelson, et que j’y ferais l’école, en anglais et en français, à tous ceux qui se présenteraient chez moi. Cependant, pouvant à peine bégayer quelques mots d’anglais, j’étais assez embarrassé de mon ignorance. Mais le bon Dieu qui m’avait envoyé la distraction l’a menée à bonne fin. Le Père Lecomte, devenu mon _socius_, connaissant les principes de la langue anglaise, a bien voulu prendre ma place et accepter de faire l’école annoncée. M. Brass a été très heureux de ma proposition, il a laissé ministre et maître d’école dans leur _cure_, et m’a promis, en me serrant fortement la main, que mon confrère passerait un bon hiver dans son fort. Grâces en soient rendues à Dieu, le loup hurle encore hors de la bergerie.

[Illustration: INDIENNE ESCLAVE]

J’ai confiance dans le patronage de saint Paul et dans le zèle actif du Père Lecomte. J’espère que le visionnaire deviendra aveugle et que les aveugles commenceront à voir.

Si l’on cherchait dans la galerie des jeunes saints, honorés par l’Eglise, le modèle que retraça la vie du Père Henri Lecomte, il faudrait s’arrêter devant celui dont le portrait tenait en ce cadre: «Ange à la prière, homme au travail, enfant en récréation.»

Le Père Lecomte ne savait que prier, travailler et sourire.

Il y a trente ans qu’il n’est plus, et rien qu’à le nommer, en présence des sauvages, des commerçants, des missionnaires qui le connurent, les fronts de tous s’éclairent aussitôt de ce rayon qui doit flotter encore sur le front des voyants, au lendemain d’une apparition.

Une conférence de Mgr Faraud, au grand séminaire de Laval, en 1874, lui avait révélé sa vocation à l’apostolat. Il eut à vaincre de grandes oppositions, dont la moindre n’était pas celle de son Ordinaire; mais il partit sur-le-champ. Ayant fait son noviciat à Lachine, près de Montréal, et prononcé ses vœux perpétuels au lac la Biche, il fut ordonné prêtre par Mgr Clut, à la Providence, le 28 octobre 1877.

En 1878, il était nommé _socius_ du Père de Krangué, au fort des Liards.

_Socius_ (compagnon), il le fut à la façon du Nord. Il se rendit au fort Nelson, où il demeura dix ans, ne quittant sa solitude que pour aller se réconforter, une ou deux fois par an, au fort des Liards.

Ces dix années furent les principales de la courte vie du Père Lecomte. Il y assura la conversion des Indiens du fort Nelson, qu’il trouva presque tous païens. Il y contracta ses infirmités fatales.

En 1880, le Père de Krangué pouvait déjà écrire:

A Saint-Paul (fort Nelson), le troupeau s’améliore peu à peu, grâce à Dieu et aussi au zèle du R. P. Lecomte, qui y met tout le sien, soit à l’étude des langues, soit dans l’exercice du saint ministère. Il est aimé et désiré de tous les sauvages. Il est plein de zèle pour les âmes, ardent au travail, confrère gentil à plaisir, religieux exemplaire, et pieux comme un ange... Il vit de peu, et est toujours content.

Le Père Lecomte ne tarda pas à posséder à fond la langue esclave et à la parler avec une aisance que lui enviaient les sauvages eux-mêmes. Il composa un dictionnaire esclave des plus appréciés. Il savait et prononçait si parfaitement l’anglais que les commis protestants se faisaient une fête d’aller entendre ses sermons dans leur langue, aux grandes occasions. Ces occasions étaient surtout Pâques et Noël. Comme il n’y avait pas d’harmonium, le missionnaire jouait les airs sur sa guitare de France, et, de sa voix d’or, chantait les cantiques en français, en anglais et en esclave. Les solennités de la guitare et des cantiques étaient impatiemment attendues de tout Nelson.

Pour payer tant de plaisir, il fallait beaucoup de souffrances. Elles arrivèrent.

A la fin de 1880, Le Père Lecomte écrivit à Mgr Clut:

...Il faut que je vous dise qu’il m’est advenu, le 9 novembre dernier, un malheur, dont je crains que les conséquences soient funestes à toute ma vie. Je me suis fait avec ma hache une plaie profonde dans le genou, à la même jambe que j’avais assez gravement blessée devant vous, sur le Grand Lac des Esclaves, en 1877. Me voilà frappé depuis presque deux mois, et je ne fais que commencer à marcher. Mon genou reste enflé et sans force, ce qui me fait croire que les nerfs et l’os ont été gravement lésés. Je ne puis plier la jambe qu’un tout petit peu, ce qui est fort gênant pour faire les génuflexions, au saint autel. C’en est fait, je pense, de mon agilité d’autrefois. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite!

L’hiver 1885-1886, le Père de Krangué tomba gravement malade, au fort des Liards. Croyant sa fin venue, il envoya deux sauvages prier le Père Lecomte de venir l’administrer.

Afin d’éviter les sinuosités de la rivière Nelson et d’aller plus vite, les sauvages proposèrent au Père Lecomte de le conduire en ligne droite, à travers la forêt. Les voyageurs partirent, portant leurs provisions, leurs couvertures, une hache et un fusil. La marche, croyaient-ils, ne pouvait dépasser une semaine.

En deux jours, ils se trouvèrent au bord de la petite rivière Caribou, comme s’y attendaient les guides: tout allait donc à souhait, malgré la neige et les broussailles. Ils traversèrent la glace, continuèrent, et, quatre jours après, se retrouvèrent au même endroit de la même rivière. Par une inexplicable aberration, ils avaient décrit un cercle.

Se reconnaître égaré, et si près du point de départ, au moment où l’on croit toucher le but, quelle déception! Et les provisions s’achevaient.

Retourner au fort Nelson? Impossible: le Père de Krangué mourant là-bas, au fort des Liards, attendait, il soupirait, il comptait sans doute les minutes!...

Les Indiens promirent d’être courageux, ils refirent la direction, et la marche reprit. Mais les malheureux s’affaiblissaient à chaque pas.

Un soir, il ne resta plus, pour le souper, que les entrailles d’un lièvre, de la chair et de la peau duquel les trois hommes avaient déjeuné et dîné déjà. Plus une bouchée pour le lendemain. Tandis que les jeunes gens employaient le reste de leurs forces à préparer le campement dans la neige, le père, excellent tireur, s’éloigna avec le fusil et les deux dernières charges de plomb. Il vit un lièvre, le troisième que l’on apercevait du voyage. Ajustant l’animal, qui ne bougeait pas, il lâcha le coup. Rien. Le deuxième coup partit, et le lièvre détala. La peur de manquer avait comme halluciné le chasseur. Mais, aux détonations, les _hurrah_ des sauvages avaient répondu; et déjà ils débouchaient du fourré, l’œil enflammé, pour se jeter sur le repas enfin trouvé... Désappointement! Désolation!

L’un d’eux devint fou, cette nuit-là. Furieux par intervalles, il voulait tuer le missionnaire. Il fallut marcher trois jours encore, sans manger, et avec la nouvelle tâche de se défendre contre l’insensé.

La dernière journée--la dix-huitième--le Père Lecomte dit à ses compagnons:

--Maintenant je reconnais les lieux. Restez ici. J’irai tout seul, bien vite, au fort des Liards, d’où je vous enverrai aussitôt du secours.

Il arriva, le soir, «titubant comme un mort qui sortirait d’un sépulcre», ramassa ses énergies pour indiquer où se trouvaient les deux autres affamés, et tomba évanoui, sur le seuil de la mission.

Le Père de Krangué, qui allait beaucoup mieux, prit soin de son pauvre ami.

Cette épreuve abrégea la vie du Père Lecomte, dont la santé du reste n’égala jamais le courage.

L’accident qui devait être mortel arriva au printemps 1888.

Le fort Nelson avait jeûné tout l’hiver. Le pays abondait en orignaux, il est vrai; mais il était impossible de les approcher, à cause du bruit que faisait en craquant la neige, encroûtée par la gelée, après les chauds passages du _chinouk_. Le Père Lecomte et Boniface Laferté, son hôte, n’avaient vécu que d’écureuils.

A l’époque où les ours sortent de leur retraite d’engourdissement hivernal, le père avait à soutenir, par surcroît, une famille de désespérés, venue des montagnes Rocheuses. Il prit sa carabine et s’en fut demander à la forêt la nourriture de ces malheureux. Il tua un ours, le mit en quartiers, et s’en chargea le dos. Comme il se hâtait d’arriver, il fit un faux pas, qui provoqua la rupture d’un vaisseau dans la poitrine. Il rentra, en crachant le sang. La blessure ne guérit jamais. A tout effort violent, elle se rouvrait. Elle dégénéra en tumeur, dans la région du cœur.

· · ·

Durant les quatre années qui lui restèrent à lutter contre la mort, le Père Lecomte continua à évangéliser les Esclaves, non plus à Nelson, mais au fort des Liards, au fort Simpson, au fort Wrigley, voyageant plus que jamais.

Au fort des Liards, il eut à goûter d’une autre amertume: une maison, qu’il finissait à peine de construire de ses mains d’habile charpentier, prit feu, et brûla tout entière, sous ses yeux, en une demi-heure.

· · ·

En 1892, le jeune missionnaire dut rendre les armes. Il ne pouvait plus supporter que le riz, et, à la mission de la Providence où il se trouvait alors, on lui dit qu’on n’en avait plus. Le moindre bruit lui déchirait la tête, et il lui fallait, pour trouver un docteur et un remède, faire 1.600 kilomètres, dans le vacarme des barges, des rapides, des grincements de rames, des imprécations de bateliers, des cahots de charrettes. Il les fit, en un mois de tortures, qui n’effacèrent pas un instant son sourire d’affabilité et de résignation.

A Saint-Albert, il y avait des médecins, des Sœurs de Charité, les tendresses de Mgr Grandin. Mais il était trop tard. Le 16 septembre 1892, le Père Lecomte mourut, comme mourraient les anges, s’ils pouvaient mourir.

· · ·

La veine des souffrances ne devait pas tarir de sitôt, à la mission Saint-Paul, après le départ du Père Lecomte.

En février 1890, le Père Gourdon monta de Saint-Raphaël pour le remplacer. Il perdit tous ses chiens, en route, dans la neige extraordinairement profonde.

Au petit jour du 7 juin suivant--fête du Sacré-Cœur--cette neige, grossie de la neige fondue dans les montagnes, envahit la mission, juchée cependant à une hauteur que l’eau n’avait jamais atteinte. Le Père Gourdon, éveillé par le clapotis du flot contre son lit, n’eut que le temps de dire la sainte messe, de saisir son fusil et de grimper dans un sapin. De là-haut, il vit partir, à la débandade, le bois de chauffage qu’il avait amassé brassée par brassée, son traîneau, tout ce qui n’était pas sa maison. Entre temps, il tirait pour appeler. Le commis, réfugié lui-même dans une barque, vint le délivrer.

Le missionnaire, n’attendant plus les sauvages après ce déluge, rangea son logis et descendit au fort des Liards, quitte à revenir à Nelson, l’automne ou l’hiver de la même année.

Il était à prendre le soleil, devant la mission Saint-Raphaël, l’après-dîner du 16 juillet, lorsqu’il vit flotter, au large de la rivière des Liards, une petite caisse. Ayant lancé un sauvageon à la poursuite de l’épave, il ne tarda pas à reconnaître le tabernacle de la mission Saint-Paul. Il comprit: l’inondation avait recommencé là-bas, avec les pluies; et sa maison s’en était allée. Il ne fut pas long à équiper un canot et à remonter au fort Nelson. Il trouva sa route jalonnée de ses meubles: dans les branches d’un arbre sa soutane de travail, sur une pointe de rocher son ostensoir et sa cloche, ailleurs trois de ses chandeliers et deux pièces de son poêle. Au fort Nelson, plus rien: ni maison, ni chapelle, à peine quelques ruines méconnaissables. Des sauvages _jouaient à la main_ avec la relique de la vraie Croix, qu’ils avaient ramassée sur le rivage...

· · ·

Le missionnaire à qui fut donnée la consolation de parfaire la conversion du fort Nelson--consolation achetée par douze années de voyages, de travaux, d’ennuis de toutes espèces--, fut le Père Le Guen.

Il remit au Père Moisan, en 1909, toute la population baptisée, à l’exception d’un seul homme.

· · ·

MISSION SAINTE-ANNE (Fort Rivière-au-Foin)

La mission Sainte-Anne nous ramène, pour la dernière fois, au Grand Lac des Esclaves. Elle est sise à l’embouchure de la Rivière-au-Foin, venant de l’ouest, et futur port naturel des navires du Grand Lac.

Le Père Gascon débarqua, le 3 juillet 1869, à la Rivière-au-Foin, pour fonder la mission Sainte-Anne. Il avait pour le seconder le Frère Hand, son compagnon, depuis quatre ans, à la mission Saint-Joseph.

Les deux ouvriers, aidés de quelques sauvages, bâtirent une chapelle.

[Illustration: INDIENS DE LA TRIBU DES ESCLAVES (Rivière-au-Foin)]

Le 23 août, de grand matin, le frère Hand se leva, fit sa prière, sa méditation, et, en attendant l’heure de la messe, alla visiter les rets où il espérait trouver les vivres de la journée. A six heures, le Père Gascon entendit des cris:

--Le frère se noie!

Il avait disparu, et son canot flottait, renversé, à l’endroit d’un filet, sur le lac tranquille.

On découvrit son corps, le lendemain.

Le Père Gascon remarqua la figure ensanglantée, sans se demander pourquoi. Il crut que le frère avait simplement chaviré, bien que, marin dans l’âme, il eût fait plusieurs fois, par des gros temps, la traversée du Grand Lac des Esclaves, en canot d’écorce. Les Indiens présents à l’ensevelissement cachèrent la vérité qu’ils savaient. Ils ne la révélèrent que beaucoup plus tard au Père Gourdon. C’était un sauvage, qui, en tirant des canards, avait blessé le frère assez grièvement pour le jeter à l’eau.

· · ·

Le Père Gascon tâcha de tenir encore quelques mois, à la Rivière-au-Foin; mais le vide laissé par son collaborateur bien-aimé ne put se combler, et le missionnaire regagna la mission Saint-Joseph, pour la Noël.

· · ·

La mission Sainte-Anne ne reçut que de rares visites, jusqu’en 1878. Puis, elle tomba dans l’abandon presque complet, faute de missionnaires, faute aussi de docilité de la part de ces Esclaves.

En 1893, le révérend Marsh, qui avait échoué tout à fait au fort des Liards, vint s’établir, sur la demande des sauvages eux-mêmes, à la Rivière-au-Foin; et, lorsque, l’année suivante, Mgr Grouard s’arrêta pour leur donner les exercices de la mission, il vit la plupart des Indiens refuser de lui _toucher la main_ et lui tourner le dos.

· · ·

En 1900, la mission fut reprise par le Père Gourdon. Il y arriva avec le Frère Rio, le 26 mars.

Il ne trouva que trois vieilles femmes métisses restées fidèles à leur baptême. Tous les autres étaient devenus protestants. Il est vrai qu’ils continuaient à dire leur chapelet, au temple, pendant le sermon anglais de leur ministre.

· · ·

Voilà vingt ans que le missionnaire, qui n’a plus quitté la mission, cherche à reconquérir le terrain perdu. Les Pères Gourdon, Gouy, Brochu, Frapsauce, Dupire, Vacher, Bousso se sont consumés à cette tâche.

Aux dernières nouvelles, la population se répartissait en 81 catholiques et 42 protestants.

L’épée de Damoclès suspendue encore, et toujours, sur le cœur du Père Bousso, c’est le plaidoyer de l’Esclave pour sa pauvreté, c’est la simonie à rebours de l’Indien:

--Si tu ne me donnes pas du thé, du tabac, des habits, je serai obligé d’aller en chercher chez le ministre. Il m’en offre tant que j’en veux, lui!...

MISSION DE NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR (Fort Wrigley)

La mission Notre-Dame du Sacré-Cœur, extrémité septentrionale de la tribu des Esclaves, nous transporte à 220 kilomètres au nord du fort Simpson:

«--Le poste du fort Wrigley est situé sur la rive droite du Mackenzie, au pied des hautes collines qui nous ferment l’horizon du côté du nord et de l’est. En face, une île jetée au milieu de la rivière ne nous laisse voir qu’un petit chenal, faible portion du Mackenzie. Sur l’autre rive, de hautes collines encore nous empêchent d’apercevoir les montagnes Rocheuses, qui se dressent en arrière dans leur majestueuse blancheur. Au sud seulement, en amont de la rivière, le regard s’étend à perte de vue.

«Le fort Wrigley n’est pas sans charmes pour une âme méditative ou pour un poète: la première de ses qualités, sous ce rapport, c’est la solitude parfaite dont on y jouit, le calme. Rien n’en trouble le silence, si ce n’est le bruit d’un rapide, juste au-dessus de la mission...

«A la tête de ce rapide se trouve une source d’eau pétrifiante, et, dans l’île d’en face, une source d’eau chaude.»

Cette description est du Père Gouy, premier résident du fort Wrigley, en 1897. Il convient de la compléter, en disant qu’en 1910 la mission changea de rive, avec le fort, transporté un peu en aval; et que, devant elle, le large Mackenzie s’étale pour contourner bientôt le légendaire _Rocher-qui-trempe-à-l’eau_, muraille conique de 200 mètres, lézardée par les siècles, et qui, adossée comme pour les contenir à des gradins de montagnes entassées, plonge droit dans le fleuve.

La misère et la mort n’évolueront nulle part en un théâtre de plus imposante beauté.

Il y avait, au fort Wrigley, lorsque le Père Ducot vint le visiter, du fort Norman, en 1881, 300 Indiens. Il en restait 70, en 1915.

Bientôt le silence du désert planera sur Wrigley.

[Illustration: MISSION ACTUELLE DE N.-D. DE BONNE-ESPÉRANCE (Fort Good-Hope)]