II
Si vous terminez vos études de droit et si vous vous préparez pour le barreau, il se peut que vous aussi, vous vous fassiez des illusions relativement à votre activité future, — j’admets donc que vous êtes des meilleurs de ceux qui connaissent l’altruisme ! Vous pensez, peut-être : « Consacrer sa vie à une lutte sans trêve ni merci contre toutes les injustices ! S’appliquer constamment à faire triompher la loi, expression de la justice suprême ! Quelle vocation pourrait être plus belle ! » et vous entrez dans la vie, plein de confiance en vous-même, en la vocation que vous avez choisie.
Eh bien, ouvrons au hasard la chronique judiciaire et voyons ce que la société va vous dire.
Voici un riche propriétaire ; il demande l’expulsion d’un fermier-paysan qui ne paie pas la rente convenue. Au point de vue légal, il n’y a pas d’hésitation possible : puisque le paysan ne paie pas, il faut qu’il s’en aille. Mais si nous analysons les faits, voici ce que nous apprenons. Le propriétaire a toujours dissipé ses rentes en festins joyeux, le paysan a toujours travaillé. Le propriétaire n’a rien fait pour améliorer ses terres, et néanmoins la valeur en a triplé en cinquante ans, grâce à la plus-value donnée au sol par le tracé d’une voie ferrée, par les nouvelles routes vicinales, par le desséchement des marais, par le défrichage des côtes incultes ; et le paysan qui a contribué pour une large part à donner cette plus-value à la terre, s’est ruiné ; tombé entre les mains des agents d’affaires, perdu de dettes, il ne peut plus payer son propriétaire. La loi, toujours du côté de la propriété, est formelle ; elle donne raison au propriétaire. Mais vous, en qui les fictions juridiques n’ont pas encore tué le sentiment de la justice, que ferez-vous ? Demanderez-vous qu’on jette le fermier sur la grande route — c’est la loi qui l’ordonne, — ou bien demanderez-vous que le propriétaire restitue au fermier toute la part de la plus-value qui est due au travail de celui-ci ? — c’est l’équité qui vous le dicte. De quel côté vous mettrez-vous ? pour la loi, mais contre la justice ? ou bien pour la justice, mais alors contre la loi ?
Et lorsque des ouvriers se seront mis en grève contre leur patron, sans le prévenir quinze jours à l’avance, de quel côté vous rangerez-vous ? Du côté de la loi, c’est-à-dire du côté du patron qui, profitant d’un temps de crise, réalisait des bénéfices scandaleux (lisez les fameux procès de Reims), ou bien contre la loi, mais pour les ouvriers qui percevaient pendant ce temps-là des salaires de 2 fr. 50 et voyaient dépérir leur femme et leurs enfants ? Défendrez-vous cette fiction qui consiste à affirmer la « liberté des transactions » ? Ou bien soutiendrez-vous l’équité, en vertu de laquelle un contrat conclu entre celui qui a bien dîné et celui qui vend son travail pour manger, entre le fort et le faible, n’est pas un contrat.
Voici un autre fait. Un jour, à Paris, un homme rôdait près d’une boucherie. Il saisit un bifteck et se met à courir. On l’arrête, on le questionne, et l’on apprend que c’est un ouvrier sans travail, que lui et sa famille n’ont rien mangé depuis quatre jours. On supplie le boucher de lâcher l’homme, mais le boucher veut le triomphe de la justice ! il poursuit, et l’homme est condamné à six mois de prison. C’est ainsi que le veut l’aveugle Thémis. — Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour !
Ou bien, demanderez-vous l’application de la loi contre cet homme qui, malmené, bafoué dès son enfance, grandi sans jamais avoir entendu un mot de sympathie, finit par tuer son voisin pour lui prendre cent sous ? Vous demanderez qu’on le guillotine, ou — qui pis est — qu’on l’enferme pour vingt ans dans une prison, lorsque vous savez qu’il est plus malade que criminel et qu’en tout cas c’est sur la société entière que retombe son crime ?
Demanderez-vous qu’on jette dans les cachots ces tisserands qui, dans un moment d’exaspération, ont mis le feu à la fabrique ? qu’on envoie aux pontons cet homme qui a tiré sur un assassin couronné ? qu’on fusille ce peuple insurgé qui plante sur les barricades le drapeau de l’avenir ?
— Non, mille fois non !
Si vous raisonnez, au lieu de répéter ce qu’on vous a enseigné ; si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l’a entourée pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l’humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. Vous comprendrez que rester serviteur de la loi écrite, c’est chaque jour se mettre en opposition avec la loi de la conscience et marchander avec elle ; et, comme cette lutte ne peut durer, ou bien vous ferez taire votre conscience et deviendrez un coquin, ou bien vous romprez avec la tradition et viendrez travailler avec nous à l’abolition de toutes les injustices : économiques, politiques, sociales.
Mais alors vous serez socialiste, vous serez révolutionnaire.
Et vous, jeune ingénieur, qui rêvez d’améliorer, par les applications de la science à l’industrie, le sort des travailleurs, — quel triste désenchantement, quels déboires vous attendent ! Vous donnez l’énergie juvénile de votre intelligence à l’élaboration d’un projet de voie ferrée qui, serpentant au bord des précipices et perçant le cœur des géants de granit, ira rallier deux pays séparés par la nature. Mais, une fois à l’œuvre, vous voyez dans ce sombre tunnel, des bataillons ouvriers décimés par les privations et les maladies ; vous en voyez d’autres retourner chez soi, emportant à peine quelques sous et les germes indubitables de phtisie, vous voyez les cadavres humains — résultats d’une crapuleuse avarice — marquer chaque mètre d’avancement de votre voie, et, cette voie terminée, vous voyez enfin qu’elle devient un chemin pour les canons des envahisseurs…
Vous avez voué votre jeunesse à une découverte qui doit simplifier la production, et après bien des efforts, bien des nuits sans sommeil, vous voilà enfin en possession de cette précieuse découverte. Vous l’appliquez, et le résultat dépasse vos espérances. Dix mille, vingt mille ouvriers seront jetés sur le pavé ! Ceux qui restent, des enfants pour la plupart, seront réduits à l’état de machines ! Trois, quatre, dix patrons feront fortune et « boiront le champagne à plein verre… » Est-ce cela que vous avez rêvé ?
Enfin vous étudiez les progrès industriels récents et vous voyez que la couturière n’a rien, absolument rien gagné à la découverte de la machine à coudre ; que l’ouvrier du Gothard meurt d’ankylostomasie en dépit des perforatrices à couronnes de diamant, que le maçon et le journalier chôment comme auparavant à côté des ascenseurs Giffard, — et si vous discutez les problèmes sociaux avec cette indépendance d’esprit qui vous a guidé dans vos problèmes techniques, vous arrivez nécessairement à la conclusion que, sous le régime de la propriété privée et du salariat, chaque nouvelle découverte, loin d’augmenter le bien-être du travailleur, ne fait que rendre sa servitude plus lourde, le travail plus abrutissant, le chômage plus fréquent et les crises plus aiguës, et que celui qui a déjà pour lui toutes les jouissances, est le seul qui en profite.
Que ferez-vous alors, une fois arrivé à cette conclusion ? — Ou bien, vous commencerez par faire taire votre conscience par des sophismes ; puis, un beau jour, vous donnerez congé à vos honnêtes rêves de jeunesse et vous chercherez à vous emparer, pour vous-même, de ce qui donne droit aux jouissances, — vous irez alors dans le camp des exploiteurs. Ou bien, si vous avez du cœur, vous vous direz : — « Non, ce n’est pas le temps de faire des découvertes ! Travaillons d’abord à transformer le régime de la production ; lorsque la propriété individuelle sera abolie, alors chaque nouveau progrès industriel se fera au bénéfice de toute l’humanité ; et toute cette masse de travailleurs, machines aujourd’hui, êtres pensants alors, appliquant à l’industrie leur intuition soutenue par l’étude et exercée par le travail manuel, le progrès technique prendra un essor qui fera en cinquante ans ce que nous n’osons pas même rêver aujourd’hui. »
Et que dire au maître d’école, — non pas à celui qui considère sa profession comme un ennuyeux métier, mais à celui qui, entouré d’une bande joyeuse de moutards, se sent à son aise sous leurs regards animés, au milieu de leurs joyeux sourires, et qui cherche à réveiller dans ces petites têtes les idées humanitaires qu’il caressait lui-même lorsqu’il était jeune ?
Souvent, je vous vois triste, et je sais ce qui vous fait froncer les sourcils. Aujourd’hui votre élève le plus aimé, qui n’est pas très avancé en latin, c’est vrai, mais n’en a pas moins bon cœur, racontait avec tant d’entrain la légende de Guillaume Tell ! ses yeux brillaient, il semblait vouloir poignarder sur place tous les tyrans ; il disait avec tant de feu ce vers passionné de Schiller :
Devant l’esclave, quand il rompt sa chaîne,
Devant l’homme libre, ne tremble pas !
Mais rentré à la maison, sa mère, son père, son oncle, l’ont vertement réprimandé pour le manque d’égards qu’il a eu envers M. le pasteur ou le garde champêtre : ils lui ont chanté pendant une heure « la prudence, le respect aux autorités, la soumission », si bien qu’il a mis Schiller de côté pour lire l’Art de faire son chemin dans le monde.
Et puis, hier encore, on vous disait que vos meilleurs élèves ont tous mal tourné : l’un ne fait que rêver épaulettes, l’autre, en compagnie de son patron, vole le maigre salaire des ouvriers, et vous, qui aviez mis tant d’espérance en ces jeunes gens, vous réfléchissez à présent sur la triste contradiction qui existe entre la vie et l’idéal.
Vous y réfléchissez encore ! mais je prévois que dans deux ans, après avoir eu désillusion sur désillusion, vous mettrez vos auteurs favoris de côté et que vous finirez par dire que Guillaume Tell était certainement un très honnête père, mais, somme toute, un peu fou ; que la poésie est une chose excellente au coin du feu, surtout lorsqu’on a enseigné pendant toute une journée la règle des intérêts composés, mais qu’après tout, messieurs les poètes planent toujours dans les nuages et que leurs vers n’ont rien à faire, ni avec la vie, ni avec la prochaine visite de M. l’inspecteur…
Ou bien, vos rêves de jeunesse deviendront la ferme conviction de l’homme mûr. Vous voudrez l’instruction large, humanitaire, pour tous, à l’école et en dehors de l’école, et voyant qu’elle est impossible dans les conditions actuelles, vous vous attaquerez aux bases mêmes de la société bourgeoise. Alors, mis en disponibilité par le ministère, vous quitterez l’école et vous viendrez parmi nous, avec nous, dire aux hommes âgés, mais moins instruits que vous, ce que le savoir a d’attrayant, ce que l’humanité doit être, ce qu’elle peut être. Vous viendrez travailler avec les socialistes à la transformation complète du régime actuel dans le sens de l’égalité, de la solidarité, de la liberté.
Et vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, poète, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacré qui avait inspiré tel de vos prédécesseurs, vous manque aujourd’hui, à vous et aux vôtres ? que l’art est banal, que la médiocrité règne ?
Et pourrait-il en être autrement ? La joie d’avoir retrouvé le monde antique, de s’être retrempé aux sources de la nature, qui fit les chefs-d’œuvre de la Renaissance, n’existe plus pour l’art contemporain ; l’idée révolutionnaire l’a laissé froid jusqu’à présent et, en l’absence d’idée, il croit en avoir trouvé une dans le réalisme, lorsqu’il s’évertue aujourd’hui à photographier en couleurs la goutte de rosée sur la feuille d’une plante, à imiter les muscles fessiers d’une vache, ou à dépeindre minutieusement, en prose et en vers, la boue suffocante d’un égout, le boudoir d’une femme galante !
Mais, s’il en est ainsi, que faire ? direz-vous.
— Si le feu sacré que vous dites posséder n’est qu’un « lumignon fumant », alors vous continuerez à faire comme vous avez fait, et votre art dégénérera bientôt en métier de décorateur des salons du boutiquier, de pourvoyeur de libretti aux Bouffes et de feuilletons à M. de Girardin, — la plupart d’entre vous marchent déjà à pleine vapeur sur cette pente inclinée…
Mais si réellement votre cœur bat à l’unisson avec celui de l’humanité, si, en vrai poète, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors, en présence de cette mer de souffrances dont le flot monte autour de vous, en présence de ces peuples mourant de faim, de ces cadavres entassés dans les mines et de ces corps mutilés gisant en monticules au pied des barricades, de ces convois d’exilés qui vont s’enterrer dans les neiges de la Sibérie et sur les plages des îles tropicales, en présence de la lutte suprême qui s’engage, des cris de douleur des vaincus et des orgies des vainqueurs, de l’héroïsme aux prises avec la lâcheté, du noble entrain et de la basse méchanceté, — vous ne pourrez plus rester neutre : vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l’humanité, pour la justice !
Vous m’arrêtez enfin !
— Que diable ! dites-vous. — Mais si la science abstraite est un luxe et la pratique de la médecine un faux-semblant ; si la loi est une injustice et la découverte technique un instrument d’exploitation ; si l’école, aux prises avec la sagesse du praticien, est sûre d’être vaincue, et l’art sans idée révolutionnaire ne peut que dégénérer, que me reste-t-il donc à faire ?
Eh bien, je vous réponds :
— Un travail immense, attrayant au plus haut degré, un travail dans lequel les actes seront en complet accord avec la conscience, un travail capable d’entraîner les natures les plus nobles, les plus vigoureuses.
Quel travail ? — Je vais vous le dire.