‹ Aux jeunes gensChapitre 4 sur 4 · IV

IV

Il m’a fallu trois longs chapitres pour démontrer aux jeunes gens des classes aisées qu’en présence du dilemme que leur proposera la vie, ils seront forcés, s’ils sont courageux et sincères, de venir se ranger avec les socialistes, et d’embrasser avec eux la cause de la révolution sociale. Cette vérité est cependant si simple ! Mais, en parlant à ceux qui ont subi l’influence du milieu bourgeois, que de sophismes à combattre, que de préjugés à vaincre ! que d’objections intéressées à écarter !

Il m’est facile d’être plus court en vous parlant aujourd’hui, jeunes gens du peuple. La force même des choses vous pousse à devenir socialistes, pour peu que vous ayez le courage de raisonner et d’agir en conséquence. En effet, le socialisme moderne est sorti des profondeurs mêmes du peuple. Si quelques penseurs, issus de la bourgeoisie, sont venus lui apporter la sanction de la science et l’appui de la philosophie, le fond des idées qu’ils ont énoncées n’en est pas moins un produit de l’esprit collectif du peuple-travailleur. Ce socialisme rationnel de l’Internationale, qui fait aujourd’hui notre meilleure force, n’a-t-il pas été élaboré dans les organisations ouvrières, sous l’influence directe des masses ? Et les quelques écrivains qui ont prêté leur concours à ce travail d’élaboration ont-ils fait autre chose que de trouver la formule des aspirations qui déjà se faisaient jour parmi les ouvriers ?

Sortir des rangs du peuple-travailleur et ne pas se vouer au triomphe du socialisme, c’est donc méconnaître ses propres intérêts, renier sa propre cause et sa mission historique.

Vous souvenez-vous du temps où, gamin encore, vous descendiez par un jour d’hiver vous amuser dans votre sombre ruelle ? Le froid vous mordait les épaules à travers vos minces vêtements et la boue emplissait vos souliers déchirés. Déjà, lorsque vous voyiez passer de loin ces enfants potelés et richement vêtus, qui vous regardaient d’un air hautain, — vous saviez parfaitement que ces marmots, tirés à quatre épingles, ne vous valaient, vous et vos camarades, ni par l’intelligence, ni par le bon sens, ni par l’énergie. Mais plus tard, quand vous avez dû vous enfermer dans un sale atelier, dès cinq ou six heures du matin, vous tenir, douze heures durant, près d’une machine bruyante et, machine vous-même, suivre jour par jour et pendant des années entières ses mouvements d’une impitoyable cadence, — pendant ce temps-là eux, les autres, allaient tranquillement s’instruire dans les collèges, dans les belles écoles, dans les universités. Et maintenant, ces mêmes enfants, moins intelligents mais plus instruits que vous, et devenus vos chefs, vont jouir de tous les agréments de la vie, de tous les bienfaits de la civilisation — et vous ? qu’est-ce qui vous attend ?

Vous rentrez dans un petit appartement sombre et humide, où cinq, six êtres humains grouillent dans l’espace de quelques mètres carrés ; où votre mère, fatiguée par la vie, plus vieillie par les soucis que par l’âge, vous offre pour toute nourriture du pain, des pommes de terre et un liquide noirâtre qualifié ironiquement de café ; où pour toute distraction vous avez toujours la même question à l’ordre du jour, celle de savoir comment vous paierez demain le boulanger et après-demain le propriétaire !

— Eh quoi ! vous faudra-t-il traîner la même existence misérable que votre père et votre mère ont traînée pendant trente, quarante ans ! Travailler toute la vie pour procurer à quelques-uns toutes les jouissances du bien-être, du savoir, de l’art, et garder pour soi le souci continuel du morceau de pain ? Renoncer à jamais à tout ce qui rend la vie si belle, pour se vouer à procurer tous les avantages à une poignée d’oisifs ? s’user au travail et ne connaître que la gêne, si ce n’est la misère, lorsque le chômage arrivera ? Est-ce cela que vous convoitez dans la vie ?

Peut-être vous résignerez-vous. N’entrevoyant pas d’issue à la situation, il se peut que vous vous disiez : « Des générations entières ont subi le même sort, et moi, qui ne puis rien y changer, je dois le subir aussi ! Donc, travaillons, et tâchons de vivre de notre mieux. »

Soit ! Mais alors la vie elle-même se chargera de vous éclairer.

Un jour, viendra la crise, une de ces crises, non plus passagères comme jadis, mais qui tuent raide toute une industrie, qui réduisent à la misère des milliers de travailleurs, qui déciment les familles. Vous lutterez, comme les autres, contre cette calamité. Mais vous vous apercevrez bientôt comment votre femme, votre enfant, votre ami, succombent peu à peu aux privations, faiblissent à vue d’œil et, faute d’aliments, faute de soins, finissent par s’éteindre sur un grabat, tandis que la vie roule ses flots joyeux dans les rues rayonnantes de soleil de la grande ville, insouciante de ceux qui périssent. Vous comprendrez alors ce que cette société a de révoltant, vous songerez aux causes de la crise et votre regard sondera toute la profondeur de cette iniquité qui expose des milliers d’êtres humains à la cupidité d’une poignée de fainéants ; vous comprendrez que les socialistes ont raison lorsqu’ils disent que la société actuelle doit être, qu’elle peut être transformée de fond en comble.

Un autre jour, lorsque votre patron cherchera, par une nouvelle réduction de salaires, à vous soustraire encore quelques sous pour arrondir d’autant sa fortune, vous protesterez ; mais il répondra avec arrogance : « Allez brouter l’herbe, si vous ne voulez pas travailler pour ce prix-là. » Vous comprendrez alors, que votre patron non seulement cherche à vous tondre comme un mouton, mais qu’il vous considère encore comme de race inférieure ; que, non content de vous tenir dans ses griffes par le salaire, — il aspire encore à faire de vous un esclave, à tous égards. Alors, ou bien vous plierez le dos, vous renoncerez au sentiment de la dignité humaine, et vous finirez par subir toutes les humiliations. Ou bien, le sang vous montera à la tête, vous aurez horreur de la pente sur laquelle vous glissez, vous riposterez et, jeté sur le pavé, vous comprendrez alors que les socialistes ont raison lorsqu’ils disent : « Révolte-toi ! révolte-toi contre l’esclavage économique, car celui-ci est la cause de tous les esclavages ! » Alors vous viendrez prendre votre place dans les rangs des socialistes et vous travaillerez avec eux à l’abolition de tous les esclavages : économique, politique et social.

Quelque jour vous apprendrez l’histoire de la jeune fille, dont autrefois vous aimiez tant le regard franc, la démarche svelte et la parole animée. Après avoir lutté des années contre la misère, elle a quitté son village pour la grande ville. Là, elle savait que la lutte pour l’existence serait dure, mais, du moins, espérait-elle gagner honnêtement son pain. Eh bien, vous savez maintenant le sort qu’elle a eu. Courtisée par un fils de bourgeois, elle s’est laissé engluer par ses belles paroles, elle s’est donnée à lui avec la passion de la jeunesse, pour se voir abandonnée au bout d’un an, un enfant sur les bras. Toujours courageuse, elle n’a cessé de lutter ; mais elle a succombé dans cette lutte inégale contre la faim et le froid et elle a fini par expirer dans on ne sait quel hôpital… Que ferez-vous alors ? Ou bien, vous écarterez tout souvenir gênant par quelques stupides paroles : « Ce n’est ni la première ni la dernière », direz-vous, et un soir on vous entendra dans un café, en compagnie d’autres brutes, offenser la mémoire de la jeune femme par de sales propos. Ou bien, ce souvenir vous remuera le cœur ; vous chercherez à rencontrer le pleutre séducteur pour lui jeter son crime à la face ; vous songerez aux causes de ces faits qui se répètent tous les jours et vous comprendrez qu’ils ne cesseront pas, tant que la société sera divisée en deux camps : les misérables d’un côté, et de l’autre les oisifs, les jouisseurs aux belles paroles et aux appétits brutaux. Vous comprendrez qu’il est bien temps de combler ce gouffre de séparation, et vous courrez vous ranger parmi les socialistes.

Et vous, femmes du peuple, cette histoire vous laissera-t-elle froides ? En caressant la tête blonde de cette enfant qui se blottit près de vous, ne penserez-vous jamais au sort qui l’attend, si l’état social actuel ne change pas ! Ne penserez-vous jamais à l’avenir qui est réservé à votre jeune sœur, à vos enfants ? Voulez-vous que vos fils, eux aussi, végètent, comme votre père a végété, sans d’autre souci que celui du pain, sans d’autres joies que celles du cabaret ! Voulez-vous que votre mari, votre garçon, soient toujours à la merci du premier venu qui a hérité de son père un capital à exploiter ? Voulez-vous qu’ils restent toujours les esclaves du patron, la chair à canon des puissants, le fumier qui sert d’engrais aux champs des riches ?

Non, mille fois non ! Je sais bien que votre sang bouillonnait lorsque vous avez entendu que vos maris, après avoir commencé bruyamment une grève, ont fini par accepter, chapeau bas, les conditions dictées d’un ton hautain par le gros bourgeois ! Je sais que vous avez admiré ces femmes espagnoles qui vont aux premiers rangs présenter leurs poitrines aux baïonnettes des soldats, lors d’une émeute populaire ! Je sais que vous répétez avec respect le nom de cette femme qui alla loger une balle dans la poitrine du satrape, lorsqu’il se permit un jour d’outrager un socialiste détenu en prison. Et je sais aussi que votre cœur battait lorsque vous lisiez comment les femmes du peuple de Paris se réunissaient sous une pluie d’obus pour encourager « leurs hommes » à l’héroïsme.

Je le sais, et c’est pourquoi je ne doute pas que vous aussi, vous finirez par venir vous joindre à ceux qui travaillent à la conquête de l’avenir.

Vous tous, jeunes gens, sincères, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employés et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous ; vous viendrez travailler avec vos frères à préparer la révolution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les chaînes, rompant avec les vieilles traditions et ouvrant à l’humanité entière de nouveaux horizons, viendra enfin établir dans les sociétés humaines, la vraie Égalité, la vraie Liberté ; le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance des fruits de leurs labeurs, la pleine jouissance de toutes leurs facultés ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse !

Qu’on ne vienne pas nous dire que, petite poignée, nous sommes trop faibles pour atteindre le but grandiose que nous visons.

Comptons-nous, et voyons combien nous sommes qui souffrons de l’injustice. Paysans, qui travaillons pour autrui et qui mangeons l’avoine pour laisser le froment au maître, nous sommes des millions d’hommes ; nous sommes si nombreux qu’à nous seuls nous formons la masse du peuple. Ouvriers qui tissons la soie et le velours pour nous vêtir de haillons, nous sommes aussi des multitudes, et quand les sifflets des usines nous permettent un instant de repos, nous inondons les rues et les places, comme une mer mugissante. Soldats qu’on mène à la baguette, nous qui recevons les balles pour que les officiers aient les croix et les pompons, nous, pauvres sots, qui n’avons su jusqu’à maintenant que fusiller nos frères, il nous suffira de faire volte-face pour voir pâlir ces quelques personnages galonnés qui nous commandent. Nous tous qui souffrons et qu’on outrage, nous sommes la foule immense, nous sommes l’océan qui peut tout engloutir. Dès que nous en aurons la volonté, un moment suffira pour que justice se fasse.

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