Scène 1
Maisonneuve et Brigeac
Brigeac, assis à la table, met des papiers en ordre –Voici mon travail de secrétaire terminé. Avec votre permission, Monsieur de Maisonneuve, je vais maintenant fourbir mes armes. (Il va prendre un pistolet, un poignard taché de sang, une peau de chamois, tout ce qu’il faut pour fourbir les armes. Regardant le pistolet et le poignard, il dit avec regret :)Ah ! si je les maniais comme Lambert Closse manie les siens !
Maisonneuve – Ça viendra, – ça viendra. Le major qui vous a vu au feu, parle de vous en fort bons termes.
Brigeac, radieux –Vraiement ! (sic) je vous avouerai pourtant que le tocsin d’alarme m’a glacé le cœur. Tout ce qu’on m’a raconté de la cruauté des Iroquois m’a passé devant les yeux ! …j’ai regretté d’être venu.
Maisonneuve – Une émotion physique… une impression involontaire.
Brigeac – Mais le Major arrivait, il m’a dit : Laisserons-nous massacrer nos camarades ! et son accent m’a enlevé.
Maisonneuve – Closse a l’élan, la première des qualités militaires. Il a dans sa parole, dans son regard cette puissance magique qui enlève l’esprit.
Brigeac – Son ascendant sur nos hommes est prodigieux.
Maisonneuve – Oui, et sa générosité est inépuisable. Après la nouvelle de l’horrible massacre de la famille Moyen et de l’enlèvement de la jeune fille, il m’a dit : «Il faut la racheter, et pour la racheter, il faut faire quelque chef iroquois prisonnier. Dieu merci, il n’y a pas que les sauvages qui puissent rester longtemps en embuscade.
Brigeac – Sa capture a bien failli lui coûter cher.
Maisonneuve – C’est vrai. Mais il a un sang-froid, une adresse extraordinaire. Où les autres périraient mille fois, le Major se tire d’affaire.
Brigeac – Il est venu de France avec vous, Monsieur ?
Maisonneuve – Oui, c’est le 15 mai 1642 que nous débarquâmes à Montréal. Ah ! monsieur, la belle arrivée ! que les commencements furent faciles… Dieu voulut que les Iroquois fussent plus d’un an sans rien savoir de notre présence à Montréal. Cela nous permit de bâtir le fort.
Brigeac, qui nettoie ses armes s’arrête, et regardant avec admiration son chef –Monsieur, vous êtes d’une famille ancienne et noble ; vous avez servi avec grande distinction. Vous aviez devant vous un bel avenir… J’admire que vous ayez tout sacrifié à une œuvre si obscure, si périlleuse.
Maisonneuve – J’ai apporté au désert les blessures de la vie. J’aimais passionnément la profession des armes, mais je voulais me retirer du monde. Je fus donc ravi quant (sic) monsieur de la Dauversière me parla de cette ville qu’on voulait fonder en l’honneur de la Vierge, – et qui devait être un rempart à la Nouvelle France.
Brigeac – On assure que le saint monsieur Olier a eu le premier idée de la fondation de Ville-Marie.
Maisonneuve – C’est vrai. On disait tout bas qu’il en avait reçu l’ordre du Ciel ; – que la Vierge voulait qu’il y eût sur la terre une ville fondée pour la seule gloire de Dieu. Vous savez que l’île de Montréal lui a été solennellement et irrévocablement consacrée.
Brigeac – Pourtant, on nous fait la guerre la plus horrible peut-être qu’on vît jamais (sic). Le danger est partout.
Maisonneuve – Oui, et vous et moi, nous périrons peut-être, mais, soyez tranquille, l’œuvre de Ville-Marie vivra. L’idée de cette fondation semblait insensée. Savez-vous qu’à Québec, notre projet fit scandale. On ne l’appelait pas autrement que la folle entreprise. On disait que se fixer dans un lieu si exposé, c’était tenter Dieu. On nous voyait tous massacrés ; ou, – ce qui est bien autrement redoutable, – prisonniers des Iroquois, ces démons incarnés. Cependant, voilà bien des années que nous sommes ici, et je ne crois pas exagérer en disant que si nous n’y étions pas, il n’y aurait plus d’établissement français au Canada.
Brigeac – Ce serait bien humiliant pour nous, – les colonies anglaises sont si prospères.
Maisonneuve – Oui, mais les Puritains traitent les sauvages comme des bêtes fauves. Nous autres, nous subissons la guerre, mais nous voulons la paix. Nous voudrions donner à ces malheureux la foi, la civilisation, tous les biens…
Brigeac – Comme c’est bien de la France généreuse, fraternelle. – Non, quoi qu’il arrive, jamais je ne regretterai d’être venu à Ville-Marie. Je m’y sens sur la plus haute cime humaine.
Maisonneuve – Il fait bon respirer un air que ne souillent ni l’envie, ni la cupidité, ni l’hypocrisie. Mais, dans les grandes choses, avant l’effort qui réussit, il y a presque toujours des efforts inutiles.
Brigeac,impétueusement –Qu’importe ! ! Qu’est-ce que le succès ?… Il n’y a de réel que ce qui est grand, que ce qui est beau.
Maisonneuve – Vous dites bien, monsieur de Brigeac. Laissez-moi ajouter qu’il n’y a de vraiment grand que ce qui est fait pour Dieu seul. Et ici, nous sommes dans une position si favorable. – Depuis des années il se fait à Montréal des prodiges de vaillance. Mais, qui le sait ? quelle gloire nous en revient-il devant les hommes. Si ce rameau de France, planté au milieu de dangers si terribles, venait à disparaître, est-ce que dans le monde cela ne ferait pas à peu près le même bruit qu’une branche qui tombe dans un ruisseau ignoré ? (Maisonneuve se lève, fait quelques pas, se rassied et dit à Brigeac qui le regarde sans rien dire :)N’allez pas croire que je le regrette. Si vous saviez comme je vois le monde dans le lointain, – comme il me semble petit. Ici, les sentiments, les intérêts misérables ne tiennent pas. Chose presque incroyable, – vraiment admirable, – nos hommes ont passé des années dans le fort, et, dans ce frottement de tous les instants, il ne s’est pas élevé une seule dispute. (La cloche du fort retentit ; les deux hommes se lèvent et s’approchent de la fenêtre.)
Maisonneuve – Voyez, nos défricheurs obéissent au signal comme des soldats ; – ils ramassent leurs outils et leurs fusils. Depuis qu’ils marchent ensemble, toujours armés, les Iroquois n’osent plus les attaquer.
Brigeac,attirant l’attention de son chef sur le fleuve– Qu’est-ce que ce canot qui vient droit vers le fort ? (Maisonneuve prend la longue-vue et regarde.)
Maisonneuve – On agite un chiffon blanc. Il y a une tête blonde dans le canot au milieu des sauvages. (Joyeusement.) Les Iroquois acceptent l’échange que j’ai fait proposer. Ils ramènent cette pauvre petite mademoiselle Moyen.
Brigeac – Permettez, Monsieur, que je coure au rivage.
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