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Chapitre 34

Deux des Albanais de mon escorte, qui se composait de cinquante hommes en tout, avaient accompagné lord Byron dans le même voyage que nous allions faire, et se le rappelaient parfaitement. Nous prîmes la même route qu’il avait suivie, c’était la plus courte : on la faisait ordinairement en douze jours ; mais les Albanais, qui sont des héros de fatigue, me promirent de la faire en huit. En effet, le lendemain de notre départ, nous vînmes coucher à Vonetza, qui se dispute, avec Anio, l’honneur d’être l’ancien Actium ; nous avions fait près de vingt-cinq lieues dans nos deux jours. Tout fatigué de la route et préoccupé d’une seule idée que je fusse, je pris une barque pour traverser le fleuve et me rendre à Nicopolis. Comme le vent était bon, mes mariniers me dirent qu’il ne me faudrait que deux heures, en allant, pour traverser le golfe ; quant au retour, nous le ferions en ramant, et il serait plus long. Mais peu m’importait, le fond de ma barque et mon manteau valaient mieux, comme ressources confortables, que la chambre que je quittais pour cette excursion.

Par un hasard extraordinaire, ce fut dans la nuit du 2 au 3 septembre, anniversaire de la bataille d’Actium, que nous traversâmes ce golfe si calme et si silencieux aujourd’hui, et qui, mil huit cent trente quatre ans auparavant et à la même heure, devait offrir un spectacle si terrible aux nombreux habitants qui, réunis comme pour une naumachie immense, se pressaient sur ses bords maintenant si déserts. À cette même heure, le monde était joué, et Antoine avait perdu ; les débris de sa flotte se débattaient encore, mais lui déjà avait fui en voyant fuir Cléopâtre, et, de ce moment, Octave s’appelait réellement Auguste.

Nous abordâmes de l’autre côté du golfe, et j’errai quelque temps comme une ombre au milieu des débris de Nicopolis, la ville de la victoire, qu’Auguste fit bâtir en mémoire d’Actium, à la place même où, le matin de la bataille, ayant rencontré un paysan et son âne, et lui ayant demandé le nom de sa bête, celui-ci lui répondit en langue latine :

— Je me nomme Eutychus, ce qui veut dire heureux, et mon âne s’appelle Nicon, ou vainqueur.

Auguste, l’homme aux présages, ne pouvait ni méconnaître ni oublier celui-là ; aussi fit-il fondre deux statues destinées à la place de Nicopolis, l’une représentant le paysan, et l’autre son âne.

Il y a peu de mes lecteurs qui n’aient erré, pendant l’obscurité, dans des ruines ; mais quand, aux ruines présentes, la mémoire rattache un gigantesque souvenir, le silence, la solitude et la nuit acquièrent une nouvelle solennité. Plein d’idées sombres et évocatrices, je m’étais assis sur un fût de colonne brisée, en face d’une masse de pierre, débris de quelque temple inconnu, et j’étais tombé dans une rêverie profonde, lorsqu’il me sembla voir, devant moi, grandir une ombre ; je restai les yeux fixes et la respiration suspendue, car ce que j’avais d’abord cru un jeu des rayons de la lune paraissait prendre une certaine réalité. C’était quelque chose d’indistinct dans ses contours, mais qui semblait une femme couverte d’un voile ou d’un linceul. Je suis, comme on se le rappelle, d’un pays fertile en légendes poétiques, et souvent, dans ma jeunesse, j’avais entendu raconter des apparitions ; elles étaient toujours causées, ou par l’âme d’une personne qui venait de mourir, ou par l’esprit de quelqu’un en danger. Alors, ce sont encore mes traditions maternelles que je cite, il y a un moyen bien certain de s’assurer si c’est réellement un être surnaturel qui s’offre à nos yeux : c’est de se tourner immédiatement vers les quatre points cardinaux, et, si on voit toujours le fantôme parcourant le cercle avec la même rapidité que vous tournez au centre, il n’y a plus de doute que la vision ne vienne de Dieu. Je me levai, et après m’être assuré que ce que je voyais n’était point une erreur de mes sens, je me tournai successivement vers l’occident, vers le nord et l’orient, et, aux trois points indiqués, je vis la même apparition, toujours voilée, toujours debout et immobile, silencieuse comme le marbre, rapide comme la pensée. Je me suis confessé assez complètement au lecteur pour qu’il ait, je crois, la conviction que je ne suis pas un lâche ; et, cependant, je l’avoue, je sentis mes cheveux se hérisser et la sueur de l’effroi me couler sur le front ; enfin, je restai un moment les yeux tendus vers cette étrange figure ; puis, ne pouvant supporter une plus longue indécision, je marchai droit au fantôme. Il me laissa approcher à une distance de quatre ou cinq pas ; puis, arrivé là, et comme j’étendais la main, il disparut, poussant un gémissement pareil à un dernier soupir d’agonie : il me sembla qu’une bouffée de vent qui passait emportait mon nom, prononcé avec un accent qui appelait au secours. Je m’élançai à la place où était l’ombre, je ne vis rien, pas même l’herbe froissée ; l’herbe était intacte et tout humide de rosée, et il n’y avait aux environs aucun mur, aucune ruine, aucune voûte où put se cacher quelqu’un, si l’être incompréhensible qui venait de m’apparaître eût été, non point un spectre, mais un corps mortel.

Je jetai un cri d’appel, et mes mariniers accoururent ; car je pouvais, dans ces ruines, avoir rencontré quelque voleur ou quelque bête sauvage. Ils me trouvèrent seul, et je leur racontai ce qui venait de m’arriver, les invitant à m’aider dans ma recherche ; ils secouèrent la tête, et firent quelques pas autour de l’endroit où l’événement venait d’avoir lieu, mais plus certainement dans l’intention d’obéir à mes ordres, que dans l’espérance de découvrir quelque chose. Toute investigation fut inutile, et nous ne trouvâmes rien qui pût fixer mon incertitude.

Il commençait à se faire tard, et cependant je ne pouvais m’arracher de ces ruines. Il fallut qu’à plusieurs reprises mes mariniers me rappelassent qu’il était temps de se retirer. Je leur ordonnai d’aller rejoindre leur barque, leur promettant de les suivre ; puis, resté seul, je priai Dieu vivement, si l’apparition était de lui, de la faire renaître et de lui permettre, cette fois, de me parler ; mais, malgré mes prières et mon évocation, tout resta désert et muet. Je me décidai alors à me retirer, jetant à chaque pas les yeux derrière moi ; mais je traversai toutes les ruines, et je me retrouvai au bord de la mer sans rien voir de pareil à ce que j’avais vu. Mes mariniers m’attendaient. Je me couchai au fond de la barque, non pour dormir, jamais le sommeil n’avait été si loin de moi, mais pour rêver à cette étrange aventure. Quant à mes rameurs, ils se courbaient sur leurs avirons, faisant voler la barque à la surface de l’eau ; comme un oiseau de mer attardé, mais sans prononcer une parole, et ce silence expressif, chez les Grecs surtout, dura depuis la côte de Nicopolis jusqu’à celle d’Actium.

Il était deux heures du matin, je n’avais pas l’espérance de dormir ; l’agitation de mon esprit avait chassé toute la fatigue de mon corps. Je réveillai mes Albanais et je leur demandai s’ils étaient prêts à partir ; ils me répondirent en prenant leurs armes, et nous nous remîmes en route avec l’espoir d’arriver le jour même à Vrachouri, l’ancienne Thermas. Cinq heures après notre départ, nous fîmes halte, pour déjeuner, au bord de l’Achéloüs ; puis, après deux heures de repos, ayant traversé le fleuve à l’endroit même où la tradition dit qu’Hercule dompta le taureau, nous entrâmes dans l’Étolie.

À quatre heures, il nous fallut faire une nouvelle halte. Mes hommes étaient harassés de fatigue ; cependant, après deux heures de repos, ils purent se remettre en marche, et, sur les dix heures du soir, nous arrivâmes en vue de Vrachouri ; mais il était trop tard pour entrer dans le village. Les portes en avaient été fermées et il nous fallut coucher dehors. Ce n’était pas un grand malheur. La nuit était belle et encore sereine, car, ainsi que je l’ai dit, nous étions dans les premiers jours de septembre ; mais nous n’avions pas de vivres avec nous, et, après une pareille journée, un souper substantiel était chose nécessaire. En conséquence, deux de mes Albanais s’élancèrent comme des chevreaux vers quelques petites maisons de pâtres, pendant au bord d’un précipice, et au bout de quelques minutes ils reparurent, portant, l’un une branche de sapin enflammée à la main, l’autre une chèvre sur ses épaules. Ils étaient suivis de cinq ou six montagnards amenant un mouton et portant du pain et du vin. Ils se mirent aussitôt en fonction ; chacun adopta la sienne : les uns égorgèrent le mouton et la chèvre, les autres allumèrent deux immenses brasiers, d’autres enfin coupèrent des lauriers destinés à faire des broches, et, au bout d’un instant, notre souper tourna, posé sur des fourches. Comme les montagnards nous avaient aidés dans ces préparatifs et que je les voyais regarder d’un œil d’envie le repas homérique qu’ils nous avaient fourni, je les invitai à le partager, ce qu’ils acceptèrent sans façon, et je fis distribuer à eux, et à mes hommes, quelques outres de vin pour les aider à prendre patience. Le cordial produisit son effet, et, autant pour me remercier, sans doute, que pour passer le temps, les montagnards commencèrent une danse à laquelle, au bout d’un instant, mes Albanais, tout harassés qu’ils étaient, ne purent s’empêcher de prendre part, si bien que le cercle qui avait commencé entre les huit montagnards s’agrandit bientôt de toute mon escorte ; ils enveloppèrent alors les deux brasiers dans une ronde immense, tournant rapidement autour du feu, tombant de temps en temps sur leurs genoux, puis se relevant et recommençant à tourner en répétant en chœur le refrain.

Voici ce qu’ils chantaient : c’était le fameux chant de guerre de Riga.

Le Coryphée.

Levez-vous, enfants de la Grèce ; voici le jour de gloire qui nous luit enfin. Montrez-vous dignes de votre nom, souvenez-vous de vos ancêtres.

Le Chœur.

Enfants de la Grèce, courons aux armes ! et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nous monte aux genoux !

Le Coryphée.

Secouons le joug de nos tyrans ! Que l’insurrection éclate dans notre pays, et nous verrons bientôt se briser toutes nos chaînes. Ombres des sages, présidez à nos conseils ; ombres des guerriers, conduisez-nous aux combats ; Grecs des Thermopyles et de Marathon, réveillez-vous au son de nos trompettes, brisez la pierre de votre tombe, joignez-vous à nos bataillons, venez attaquer Istamboul, cette autre ville aux sept collines, et ne rentrez dans vos sépulcres que lorsque nous aurons conquis notre liberté !

Le Chœur.

Enfants de la Grèce, courons aux armes ! et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nous monte aux genoux !

Le Coryphée.

Ô Sparte ! Sparte ! pourquoi dors-tu ainsi d’un si froid sommeil ? Réveille-toi, et que tes enfants se joignent aux Athéniens, tes anciens alliés. Invoquons le chef, célèbre dans les hymnes antiques, qui te sauva de ta perte ; invoquons Léonidas et ses trois cents martyrs ; et, si nous sommes trahis par la victoire, mourons, du moins, comme eux dans les flots de sang que nous aurons versés.

Le Chœur.

Enfants de la Grèce, courons aux armes ! et que le sang de notre ennemi coule à flots jusqu’à ce qu’il nous monte aux genoux !

Ainsi, partout, sur les mers de l’Archipel comme dans l’antique Étolie, chez le mourant prêt à paraître devant Dieu, comme chez l’homme plein de force et de santé, partout le même esprit d’indépendance, partout le même espoir de liberté. Ces chants et ces danses durèrent jusqu’à ce que le mouton et la chèvre fussent rôtis ; alors ils firent place à un repas que l’appétit nous fit trouver à tous excellent ; après le repas, vint le sommeil. Nous continuâmes notre route le lendemain, longeant le pied du Parnasse. Mes Albanais me montrèrent l’endroit où lord Byron avait fait lever les douze aigles dont il m’avait parlé, et qui lui avaient paru un si bon présage pour sa renommée de poète. Je ne pris pas même le temps de visiter la fameuse fontaine dont les eaux donnaient le don de prophétie, et, le soir, nous arrivâmes à Castri.

Là, je pris congé de mes Albanais ; là expirait le pouvoir d’Ali-Pacha, et le reste du chemin n’offrait, d’ailleurs, aucun danger. En me séparant d’eux, je voulus leur faire accepter une riche récompense ; mais ils refusèrent, et le chef de l’escorte, parlant au nom de tous ses camarades :

— Nous voulons que vous nous aimiez, dit-il, et non que vous nous payiez.

Je l’embrassai et je serrai la main à tous les autres. À Castri, je pris une escorte de six hommes à cheval et un drogman, et, suivant toujours la chaîne du Parnasse, nous fîmes à peu près vingt-trois lieues dans la même journée. Nous voyagions avec une rapidité extrême, et cependant, à mesure que nous avancions, au lieu de sentir mon cœur s’épanouir, un sentiment de crainte et de tristesse inouï me serrait la poitrine. Le surlendemain de notre départ de Castri, nous couchâmes à Lefsina, l’ancienne Éleusis ; c’était notre dernière étape avant d’arriver au bord de la mer Égée.

Nous partîmes au jour. Vers midi, nous arrivâmes à Athènes, où nous fîmes une halte de deux heures, pendant laquelle, tout préoccupé d’une seule idée, celle de revoir Fatinitza, je ne sortis pas même de ma chambre. À mesure que je me rapprochais d’elle, mon cœur se reprenait tellement à son souvenir et à mon amour, que rien ne me paraissait digne d’intérêt ni de curiosité : aussi suis-je probablement le seul voyageur qui ait passé à Athènes sans la visiter.

Vers les cinq heures du soir, nous arrivâmes à une chaîne de montagnes qui, traversant l’Attique du nord au midi, prend naissance à Marathon, et va, par une pente insensible et montueuse, se perdre à l’extrémité du cap Sunium. Avant de s’engager dans la gorge qui s’ouvrait devant nous, mes hommes s’arrêtèrent, et, après s’être formés en conseil, déclarèrent que, le ciel promettant un orage prochain et terrible, il serait dangereux de nous enfoncer à cette heure dans les montagnes. En conséquence, ils me proposaient de nous arrêter dans un petit village que nous apercevions, et où nous laisserions passer la tempête. On comprend que, pressé d’arriver comme je l’étais, une pareille proposition ne pouvait me convenir. Je priai, je suppliai ; puis enfin, voyant que mes instances étaient inutiles, je montrai de l’or, et, payant le prix convenu, j’en offris à l’instant même le double, s’ils voulaient continuer la route sans s’arrêter. Je n’avais plus affaire à mes fiers Albanais ; mes hommes acceptèrent, et nous nous enfonçâmes dans cette sombre gorge, rendue plus sombre encore par les nuées épaisses qui s’amassaient au-dessus d’elle. Mais, arrivé où j’en étais, un mur de flamme ne m’eût point arrêté ; je savais que de l’autre côté de cette vallée était la mer, et à cinq lieues à peine l’île de Céos, d’où j’avais si souvent regardé les rivages de l’Attique aux rivages pourprés du soleil couchant.

Les prévisions de nos guides ne les trompaient pas ; à peine fûmes-nous engagés dans cette gorge, que quelques éclairs commencèrent à sillonner cet océan de nuages qui s’avançait au-dessus de nous, et que le grondement lointain de la foudre les accompagna, bondissant de rochers en rochers. À chaque présage, nos gens se regardaient, comme pour se demander s’ils ne devaient pas retourner en arrière ; mais, me voyant inébranlable dans ma résolution, ils pensèrent, sans doute, qu’il serait lâche à eux de m’abandonner, et ils continuèrent de pousser en avant. Bientôt des masses de vapeurs blanches parurent se détacher des nuages et s’abaisser vers la terre, s’arrêtant, par flocons gigantesques, aux pointes des rochers ; puis, toutes ces vagues séparées finirent par se réunir et former une mer qui commença de rouler vers nous, et en peu d’instants nous eut enveloppés. Dès ce moment, il nous fut impossible de décider si la foudre roulait sous nos pieds ou sur nos têtes ; car les lueurs et le bruit nous entouraient de tous côtés. Je commençai alors, en voyant nos chevaux hennir et souffler la fumée, à comprendre l’hésitation de nos gens : c’était la première fois que j’assistais à un orage dans les montagnes, et comme si, du premier coup, la nature avait voulu m’initier à tous les mystères de sa force et de sa grandeur, elle paraissait avoir, pour cette fois, déchaîné un de ses plus terribles messagers de destruction.

Malheureusement, la route que nous suivions, escarpée aux flancs de la montagne, ne nous offrait aucun abri contre la pluie qui commençait à tomber et contre le tonnerre qui, à tout moment, menaçait d’éclater sur nos têtes. Nos guides se souvinrent alors d’une caverne qui pouvait se trouver à peu près à une lieue en avant sur notre route, et mirent leurs chevaux au galop, pour l’atteindre avant que l’ouragan fût arrivé à son plus haut degré d’intensité ; les chevaux, encore plus effrayés que leurs maîtres, s’élancèrent comme s’ils voulaient dépasser le vent. Je retenais le mien, plus vif et d’une race supérieure aux autres, avec une peine infinie, lorsque, tout à coup, un éclair brilla si près de nous, que sa flamme nous aveugla, nous et nos montures. Mon cheval se cabra ; puis, comme je sentis que si je lui opposais quelque résistance, il allait se renverser avec moi dans le précipice, je lui lâchai la bride, et, lui enfonçant mes éperons dans le ventre, je le laissai maître de m’emporter à son gré dans le chemin qui s’étendait devant nous. Il usa de cette faculté avec une rapidité et une énergie effrayantes. J’entendis, pendant un instant, les cris de mes compagnons qui m’appelaient ; je voulus alors retenir mon cheval, mais il n’était plus temps ; un éclat de tonnerre effroyable, qui retentit dans ce moment même, augmenta encore sa terreur. Je dus disparaître à leurs yeux comme enlevé par le tourbillon ; j’allais avec une telle vitesse que l’air manquait à ma poitrine. On eût dit que le génie de la tempête m’avait fait don d’un de ses coursiers. Cette course insensée dura près d’une demi-heure. Pendant cette demi-heure, plusieurs éclairs brillèrent, qui me montrèrent, à leur flamme bleuâtre, des précipices sans fond et bizarrement éclairés, comme on en voit en rêve ; enfin, il me sembla que mon cheval ne suivait plus la route, et bondissant de rochers en rochers, je sortis mes pieds des étriers pour me jeter à terre à tout événement. À peine avais-je pris cette précaution, qu’il me sembla que ma monture s’enfonçait perpendiculairement, comme si la terre eût manqué sous elle. Au même instant, une branche d’arbre me fouetta le visage. Machinalement, j’étendis les bras, et je me cramponnai à ce bienheureux soutien. Je sentis mon cheval s’abîmer seul, et je restai suspendu au-dessus de l’abîme. Au bout d’une seconde, j’entendis le bruit de sa chute sur les rochers.

L’arbre auquel je m’étais si heureusement retenu était un figuier qui avait poussé dans les gerçures d’une roche. Aucun chemin ne conduisait à cet arbre ; mais, à l’aide des anfractuosités de la pierre, je parvins, au risque de me précipiter vingt fois, à une petite plate-forme où je me trouvai à peu près en sûreté. Lorsqu’on vient d’échapper à un grand danger, tout danger moindre disparaît : je me sentis donc sauvé, dès que je n’eus plus à craindre que la tempête.

Je restai sur cette plate-forme, n’osant m’aventurer plus loin dans l’obscurité ; car chaque éclair me montrait un gouffre de tous côtés. La pluie ruisselait par torrents, le tonnerre roulait sans interruption, et les échos de la montagne n’avaient pas fini de répéter un coup, qu’un autre éclatait sur ma tête avec un fracas digne du Jupiter de la Grèce. Il ne fallait pas penser au sommeil ; tout ce que je pouvais faire, c’était de me cramponner sur l’étroit espace où j’étais retiré, afin de combattre le vertige. Je m’adossai donc au rocher, et j’attendis. La nuit s’écoula avec une lenteur mortelle ; je crus entendre, mêlés au bruit de la foudre, quelques coups de fusil ; mais je ne pus y répondre que par mes cris, mes pistolets étant restés dans les fontes de mon cheval, et mes cris se perdirent, sans écho, dans le fracas terrible de l’ouragan.

Vers le matin, l’orage se calma. J’étais écrasé de fatigue ; je venais de faire cent trente lieues en huit jours, sans repos et presque sans sommeil : je cherchai alors un angle où m’asseoir ; je trouvai une pierre qui me servit de siège, et, tout ruisselant que j’étais, à peine me trouvai-je assis et adossé, que je m’endormis profondément. Lorsque je rouvris les yeux, je crus continuer un rêve. J’avais sur la tête un ciel brillant et devant moi une mer d’azur, puis, à quatre ou cinq lieues dans cette mer, une île bien connue, Céos, que je venais chercher de si loin, et où m’attendaient Fatinitza et le bonheur.

Je me levai plein de force et de joie, cherchant un chemin pour arriver au rivage. Je m’approchai du bord de la plate-forme, et, à deux cents pieds au dessous de moi, je vis mon cheval brisé, que les torrents avaient commencé d’entraîner vers la mer. Je me retournai de l’autre côté en frissonnant malgré moi, et je vis que la route dont avait dévié mon cheval passait à trente ou quarante pieds au-dessus de ma tête, mais qu’on pouvait y arriver à l’aide des lierres et des arbrisseaux qui tapissaient la paroi du rocher. Je me mis aussitôt à l’œuvre, et, après un quart d’heure d’une escalade pendant laquelle je faillis me tuer vingt fois, je parvins à prendre terre sur le sentier. Dès lors, j’étais sauvé ; le sentier conduisait à la mer.

Je descendis, toujours en courant, jusqu’à quelques petites cabanes de pêcheurs qui s’élevaient sur le rivage. J’y retrouvai mes hommes, qui me croyaient perdu, mais qui, sachant que c’était là le but de mon voyage, étaient, à tout hasard, venus m’y attendre. Ils n’étaient plus que quatre : le drogman s’était égaré, et ils n’avaient point encore de ses nouvelles ; un autre, ayant voulu traverser un torrent à gué, avait été entraîné par les eaux, et, selon toute probabilité, s’était noyé. Je leur donnai une nouvelle récompense, et demandai une barque avec les meilleurs rameurs que l’on pourrait trouver. Mon hôte voulait absolument me faire prendre part à son déjeuner et à celui de sa famille ; mais j’insistai pour que la barque fût prête à l’instant même, et, au bout de cinq minutes, on vint me dire qu’elle m’attendait. Une pièce d’or que je donnai, outre le prix convenu, à mes quatre rameurs, nous fit voler sur l’eau. Du point où nous étions, Céos avait disparu ; la petite île d’Hélène, qui de la plate-forme élevée où j’avais passé la nuit ne paraissait qu’un rocher, me la cachait alors entièrement ; mais à peine eûmes-nous doublé sa pointe méridionale, que je la revis devant moi. Bientôt même je pus distinguer les détails qui m’échappaient d’abord à cause de l’éloignement : le village, comme une ligne autour du port ; puis, pareille à un point, cette maison de Constantin que j’avais revue si souvent dans mes rêves, et qui, à mesure que nous approchions, se dessinait, au milieu de son bois d’oliviers, blanche, avec ses jalousies de roseau grisâtre. Bientôt je pus reconnaître la fenêtre d’où Fatinitza nous avait salués à notre arrivée et à notre départ. Je montai à l’avant de la petite barque, et, tirant mon mouchoir, je le fis flotter à mon tour comme elle avait fait flotter le sien ; mais, sans doute, Fatinitza était loin de sa fenêtre, car sa jalousie resta fermée et aucun signe ne répondit au mien. Je n’en demeurai pas moins à l’avant, mais commençant à m’inquiéter de cette absence de vie que l’on remarquait dans toute la maison. Personne ne montait ni ne descendait le chemin qui y conduisait ; personne ne passait au pied de ses murailles : on eût dit une vaste tombe.

Mon cœur se serrait étrangement, et pourtant je ne pouvais quitter ma place ; j’étais toujours debout, agitant machinalement mon mouchoir, auquel personne ne répondait. J’abordai ainsi dans le port, et je m’élançai sur le rivage. Là, je restai un instant ébloui, et comme sans intention arrêtée, ne sachant ce que je devais faire, si je devais demander des nouvelles de Fatinitza ou courir à la maison en chercher moi-même. En ce moment, j’aperçus ma petite Grecque, toujours vêtue de ma robe de soie, alors en lambeaux ; je m’élançai vers elle, et, la saisissant par le bras :

— Fatinitza, lui dis-je, elle m’attend, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, elle t’attend, répondit la jeune fille ; seulement, tu es venu bien tard.

— Où est-elle ? m’écriai-je.

— Je vais t’y conduire, dit l’enfant.

Et elle se mit à marcher devant moi.

Je la suivis d’abord ; mais, voyant qu’elle prenait une direction opposée à la maison de Constantin, je l’arrêtai.

— Où vas-tu ? lui demandai-je.

— Où elle est.

— Mais ce n’est point là le chemin de la maison !

— Il n’y a plus personne à la maison, dit l’enfant en secouant la tête ; la maison est vide, la tombe est pleine.

Je frissonnai de tout mon corps ; mais je me rappelai que la pauvre enfant passait pour être folle.

— Et Stéphana ? lui demandai-je.

— Voici sa maison, répondit la jeune fille en étendant la main.

Je laissai l’enfant au milieu de la rue, et je courus à la maison de Stéphana, car je n’osais point aller à celle de Constantin. J’entrai dans la première pièce, où il n’y avait que des servantes, et je la traversai sans répondre à leurs cris ; puis, trouvant l’escalier qui conduisait au premier étage, où se tiennent d’habitude les femmes, je m’y élançai, et, poussant la première porte qui se trouva devant moi, je vis Stéphana, vêtue de noir, assise à terre sur une natte, les bras pendants et la tête appuyée sur ses genoux. Au bruit que je fis, elle releva la tête, deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues ; en m’apercevant, elle poussa un cri, et saisit ses cheveux avec un geste de suprême désespoir.

— Fatinitza ? m’écriai-je ; au nom du ciel, où est Fatinitza ?

Alors elle se leva sans dire une seule parole, prit, sous un coussin, un rouleau cacheté de noir, et me le donna.

— Qu’est-ce que cela ? demandai-je.

— Le testament de mort de ma sœur.

Je devins affreusement pâle, mes jambes faiblirent ; je m’appuyai contre la muraille et me laissai tomber sur le divan ; il me semblait que je venais d’être frappé de la foudre. Quand je sortis de cet état de torpeur, Stéphana avait quitté la chambre, laissant près de moi le fatal rouleau. Je l’ouvris, dans l’attente de quelque terrible catastrophe. Je ne m’étais pas trompé : voici ce qu’il contenait :

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