‹ Aventures de Monsieur PickwickChapitre 13 sur 17 · Chapitre 21 Dans lequel le vieux homme se lance sur son thème favori, et raconte l’histoire d’un drôle de client.

Chapitre 21 Dans lequel le vieux homme se lance sur son thème favori, et raconte l’histoire d’un drôle de client.

Ha ! ha ! dit le vieux homme dont nous avons donné une courte description dans le précédent chapitre, ha ! ha ! qui parle des Inns ?

– C’est moi, monsieur, répondit M. Pickwick. Je remarquais que ce sont de vieux endroits bien singuliers.

– Vous ! repartit le vieux homme d’un ton méprisant. Que pouvez-vous savoir du temps où les jeunes gens s’enfermaient dans ces chambres solitaires, et lisaient, et lisaient, heure après heure, nuit après nuit, jusqu’à ce que leur raison fût altérée par leurs études nocturnes, jusqu’à ce que les forces de leur esprit fussent épuisées, jusqu’à ce que la lumière du matin ne leur apportât plus ni fraîcheur ni santé ; si bien qu’ils finissaient par périr après avoir dévoué inutilement leurs jeunes énergies à de vieux bouquins desséchés. Vous, qui êtes venu plus tard, à une époque toute différente, que savez-vous de cet affaissement graduel par une lente consomption, ou de ces ravages rapides de la fièvre, résultat de la débauche et de la dissipation, pour les habitants de ces chambres sombres ? Savez-vous combien de plaideurs, après avoir vainement imploré la merci des hommes de loi, s’en sont allés, le cœur brisé, chercher du repos dans la Tamise ou un refuge dans la prison ? Il n’y a pas un panneau, dans les vieilles boiseries, qui ne pût faire un récit plein d’horreur sur le roman de la vie, de la vie réelle, monsieur ! Tout prosaïques que ces hôtels puissent vous sembler maintenant, je vous dis qu’ils sont remplis d’affreux mystères ; et j’aimerais mieux entendre, à minuit, bien des légendes ornées d’un titre terrible, que la véritable histoire d’une de ces chambres antiques. »

Il y avait quelque chose de si singulier dans l’énergie soudaine du vieillard et dans le sujet qui l’avait réveillé, que M. Pickwick ne trouva point de paroles prêtes pour lui répondre. Cependant le vieillard, réprimant son impétuosité et reprenant l’air goguenard que l’excitation du moment lui avait fait perdre, poursuivit en ces termes :

« Regardez-les sous un autre aspect moins romantique. Quels admirables instruments de lente torture ! Pensez au pauvre homme qui a dépensé tout ce qu’il possédait, qui s’est réduit à la mendicité, qui a rançonné ses amis pour entrer dans une profession où il ne gagnera jamais un morceau de pain. L’attente, l’espoir, le désappointement, la crainte, le malheur, la pauvreté, les espérances anéanties, la carrière perdue, le suicide, peut-être, ou mieux encore, l’ivrognerie en guenilles, en savates ! voilà ce que l’on trouve dans ces sombres demeures. Ne sont-ce pas là de drôles d’hôtels, hein ? »

Le vieillard se frottait les mains en ricanant, enchanté d’avoir placé son sujet favori sous un nouveau point de vue ; M. Pickwick le considérait avec curiosité, et le reste de la compagnie souriait et regardait en silence.

« Vous parlez de vos universités allemandes, poursuivit le petit vieillard, pouh ! pouh ! Il y a assez de poésie ici, à côté de nous, sous nos yeux ; seulement personne n’y pense.

– Certainement, dit en riant M. Pickwick, je n’ai jamais pensé à la poésie de ces endroits-là.

– Sans doute, vous n’y avez pas pensé : naturellement. C’est comme un de mes amis qui me disait souvent : « Qu’est-ce qu’il y a de particulier dans ces vieilles maisons ? – Drôles de vieux endroits, répondais-je. – Pas du tout, disait-il. – Solitaires, reprenais-je. – Pas le moins du monde, » disait-il. Un matin, comme il allait ouvrir sa porte pour sortir, il tomba frappé d’apoplexie foudroyante. Il est tombé la tête dans sa propre boîte à lettres. Il resta là pendant dix-huit mois. Tout le monde le crut parti de la ville.

– Et comment fut-il trouvé, à la fin ? demanda M. Pickwick.

– Comme il n’avait pas payé son loyer depuis deux ans, on se détermina à entrer d’autorité. En effet, la serrure fut forcée, et un cadavre desséché, en habit bleu, en culotte noire, en bas de soie, tomba dans les bras du portier qui ouvrait la porte. C’est drôle, ça ? assez drôle peut-être ? assez drôle, eh ? » Et le petit vieillard pencha sa tête encore plus sur son épaule, en frottant ses mains avec un indicible plaisir.

« Je sais une autre aventure du même genre, reprit-il, quand sa joie fut un peu calmée. Elle arriva dans Clifford’s Inn. Un locataire, sous les toits, mauvaise réputation, s’enferme dans le cabinet de sa chambre à coucher et prend une dose d’arsenic. L’intendant croit qu’il est décampé, ouvre sa porte et met écriteau. Un autre homme arrive, loue la chambre, la meuble et vient l’habiter. Mais, d’une manière ou d’une autre, il ne peut pas dormir. Toujours agité, inconfortable : C’est bien drôle ! se dit-il. Je ferai ma chambre à coucher dans l’autre pièce, et celle-ci sera mon cabinet. Il fait l’échange et dort très-bien la nuit, mais soudainement il devient incapable de lire le soir ; il se trouve nerveux, inquiet, et ne peut rien faire que de moucher sa chandelle ou de regarder autour de soi. « Je n’y comprends rien, » se dit-il un soir qu’il revenait de la comédie et buvait un verre de grog froid, le dos appuyé sur le mur, pour ne pas pouvoir s’imaginer qu’il y eût quelqu’un derrière lui. « Je n’y comprends rien, » se dit-il, et justement ses yeux s’arrêtent sur le petit cabinet qui était toujours resté fermé en dedans. Un frisson le saisit des pieds à la tête. « J’ai déjà éprouvé cette étrange sensation, pense-t-il. Je ne puis pas m’empêcher d’imaginer qu’il y a quelque mystère dans ce cabinet… » En même temps, il fait un effort, rassemble tout son courage, brise la serrure avec le fourgon, ouvre la porte, et là, ma foi ! il découvre, debout dans un coin, le dernier locataire, tenant une petite bouteille dans sa main crispée, et dont le visage portait les traces affreuses d’une mort violente. »

Ayant ainsi parlé, le vieux homme recommença à ricaner, en promenant ses regards refrognés sur les visages étonnés et attentifs de ses auditeurs.

« Quelles choses étranges vous nous dites là, monsieur ! s’écria M. Pickwick en observant minutieusement les traits du vieillard, au moyen de ses lunettes.

– Etranges ? reprit celui-ci, nullement. Vous les trouvez étranges parce qu’elles sont nouvelles pour vous. Elles sont farces, mais ordinaires.

– Farces ! s’écria M. Pickwick involontairement.

– Oui, farces ! n’est-il pas vrai ? » répliqua le petit vieillard avec un ricanement diabolique ; et alors sans attendre une réponse, il continua :

« Il y a une quarantaine d’années, je connaissais un autre individu qui loua, dans un des plus anciens Inns, un appartement vieux, humide, moisi, demeuré vacant et fermé depuis des années, des siècles. Il courait une quantité d’histoires de vieilles femmes sur ce logement-là, et certainement il était loin d’être gai ; mais la pauvreté rongeait notre homme, et quand ces chambres auraient été dix fois pires, leur bon marché l’aurait décidé. Il fut obligé de racheter quelques vieux meubles qui étaient scellés à la muraille, et entre autres une grande armoire à papiers, avec de grandes portes vitrées, garnies en dedans de rideaux verts. C’était un meuble fort inutile pour lui, car il n’avait pas de papiers à y mettre, et quant à ses vêtements il les portait toujours sur son dos, sans se fatiguer, encore. C’est bien. Il fait donc porter tous ses meubles, et il n’en avait pas la charge d’un brancard ; il éparpille ses quatre chaises dans la chambre pour leur faire faire, autant que possible, la figure d’une douzaine, et, le soir venu, il se met à boire auprès du feu le premier verre d’un gallon d’eau-de-vie qu’il avait acheté à crédit. Tout en buvant, il se demandait à lui-même si l’eau-de-vie serait jamais payée, et dans ce cas, au bout de combien d’années, lorsque ses yeux vinrent à tomber sur les portes vitrées de l’armoire de chêne. « Ah ! se dit-il, si je n’avais pas été obligé de prendre ce vilain bahut à l’estimation du vieux brocanteur, j’aurais pu avoir pour mon argent quelque chose de plus confortable. Je vous dirai ce qui en est, vieille ganache, ajouta-t-il en parlant tout haut à l’armoire, seulement parce qu’il n’avait personne autre à qui parler ; s’il ne fallait pas plus de peine pour briser votre vilaine carcasse qu’elle ne me ferait de profit, vous allumeriez mon feu en moins de rien. » Il avait à peine prononcé ces paroles qu’un son, ressemblant à un faible gémissement, parut sortir de l’armoire. Notre homme en fut effrayé d’abord, mais réfléchissant ensuite que ce bruit devait être produit par quelque voisin qui rentrait chez lui de bonne humeur, il mit ses pieds sur le garde-feu et leva le poker pour remuer le charbon de terre. En ce moment le même son fut répété, l’une des portes vitrées s’ouvrit lentement et laissa voir, debout dans l’armoire, la figure d’un grand homme, couvert de vêtements sales et déchirés. Son visage pâle et maigre semblait rongé de chagrin, et il y avait dans la couleur de sa peau, dans ses formes de squelette, dans toute sa contenance, enfin, quelque chose qui n’appartenait pas à un habitant de ce monde. « Qui êtes-vous ? balbutia le nouveau locataire devenu plus blanc que sa chemise, et balançant toutefois dans sa main le poker, de manière à ajuster assez décemment la figure surnaturelle. Qui êtes-vous ? – Ne me jetez pas ce poker, répliqua le revenant. Vous auriez beau me viser en plein, il passerait au travers de moi sans résistance et ne frapperait que le fond de l’armoire. Je suis un esprit. – Et que me voulez-vous, s’il vous plaît ? repartit le locataire d’une voix tremblante. – Dans cette chambre, répliqua l’apparition, s’est consommée ma ruine terrestre. Dans cette chambre, j’ai été réduit à la mendicité, ainsi que mes enfants. Dans cette armoire s’accumulèrent chaque année les papiers d’un long, d’un éternel procès. Dans cette chambre, lorsque je mourus de chagrin, de désespoir, deux rusés vampires se partagèrent les richesses pour lesquelles j’avais empoisonné mon existence, et dont ils ne laissèrent pas un liard à mes pauvres enfants. Je les ai si bien épouvantés que je les ai fait déguerpir de ces lieux ; et depuis, afin de revoir le théâtre de mes longues misères, j’y reviens toutes les nuits, seule époque où je puisse encore visiter votre planète. Cet appartement est à moi. Laissez-le-moi. – Si vous insistez pour revenir dans cette chambre, répondit le locataire, qui avait eu le temps de se recueillir pendant le prolixe récit du revenant, je vous en quitterai la possession avec le plus grand plaisir ; mais, si vous me le permettez, je désirerais vous adresser une question. – Parlez, dit l’esprit d’une voix sévère. – Eh bien ! reprit notre homme, je ne veux pas vous appliquer personnellement mon observation, puisqu’elle est commune à tous les esprits dont j’ai entendu parler, mais il me semble un peu… inconséquent, que vous reveniez toujours exactement aux lieux où vous avez été le plus malheureux, lorsque vous avez la facilité de visiter les plus beaux pays de la terre, puisque l’espace ne doit rien être pour vous. – Ma foi ! cela est vrai ! je n’y avais jamais pensé, répliqua le revenant. – Vous voyez, monsieur, poursuivit le locataire, que cette chambre est bien misérable. D’après l’apparence de cette armoire, j’oserais dire qu’il n’y manque point de punaises ; et réellement j’imagine que vous pourriez trouver un domicile beaucoup plus confortable, sans parler du climat de Londres, qui est extrêmement peu flatteur. – Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit l’esprit avec politesse. Je n’avais jamais pensé à cela. Je vais essayer immédiatement du changement d’air. » En effet, tout en parlant, il commença à s’évanouir ; ses jambes étaient déjà entièrement disparues, lorsque le locataire le rappela. « Monsieur, lui cria-t-il, vous rendriez un bien grand service à la société si vous vouliez avoir la bonté de suggérer aux autres ladies et gentlemen qui s’occupent à hanter les vieilles maisons, qu’ils pourraient être beaucoup plus confortablement ailleurs. – Je n’y manquerai pas, répondit le revenant. Il faut en vérité que nous soyons bien bêtes, nous autres esprits, pour n’avoir point trouvé cela. Je ne me pardonne point d’avoir été si stupide ! » En disant ces mots, le revenant disparut, et ce qui est remarquable, ajouta le vieux homme en jetant un regard malin autour de la table, il ne revint jamais.

« Ce n’est pas mauvais, si c’est vrai, dit l’homme aux boutons de mosaïque en allumant un nouveau cigare.

– Si ! s’écria le vieillard d’un air excessivement méprisant. Voyez-vous, continua-t-il en se tournant vers Lowten, je ne serais pas bien étonné qu’il finit par dire que l’histoire du singulier client que nous avions, quand j’étais chez l’avoué, n’est pas vraie non plus.

– Oh ! cette histoire-là, je n’en dirai rien du tout, car je ne l’ai jamais entendue, répondit l’homme aux bijoux de clinquant.

– Monsieur, dit M. Pickwick, je souhaiterais fort que vous voulussiez bien nous la raconter.

– Oh ! oui, ajouta Lowten, racontez-la. Personne ici ne l’a entendue, excepté moi, et je l’ai presque oubliée. »

Le vieux homme regarda autour de la table et ricana plus horriblement que jamais, en remarquant l’attention peinte sur tous les visages. Ensuite, frottant son menton avec sa main et contemplant le plafond, comme pour rafraîchir sa mémoire, il commença ainsi qu’il suit :

HISTOIRE D’UN SINGULIER CLIENT.

Il n’importe guère où ni comment j’ai appris cette courte histoire ; si je vous la racontais dans l’ordre où je l’ai sue, je commencerais par le milieu, et quand je serais arrivé à la conclusion, je retournerais en arrière chercher un commencement. Il suffira de vous dire que quelques-uns des événements se sont passés devant mes yeux. Quant aux autres, je sais qu’ils sont arrivés, et plusieurs personnes encore vivantes ne se les rappellent que trop bien.

Dans la grande rue du faubourg de Londres, près de l’église Saint-George, et du même côté de la rue, se trouve, comme presque tout le monde le sait, une petite prison pour dettes, nommée Marshalsea. Quoiqu’elle ne ressemble plus guère à l’infâme cloaque d’autrefois, cependant, dans son état amélioré, elle offre encore peu de tentation pour les extravagants, peu de consolation pour les imprévoyants. L’assassin condamné jouit, dans Newgate, d’une cour plus vaste et plus aérée qu’il n’y en a dans la prison de Marshalsea, pour le débiteur insolvable.

Que ce soit une idée, que ce soit à cause des vieux souvenirs que me rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est large ; les boutiques sont spacieuses ; le bruit des voitures, des passants, des industries actives, y résonne depuis le matin jusqu’à minuit ; mais les rues d’alentour sont étroites et sales ; la pauvreté, la débauche suppurent de toutes les allées ; l’infortune et le besoin sont renfermés dans la sombre prison ; un air de tristesse, de désolation, semble, à mes yeux du moins, être répandu sur les alentours et leur communiquer une teinte maladive et dégoûtante.

Bien des gens dont les yeux se sont depuis fermés dans la tombe, ont commencé par contempler assez légèrement cette scène, en entrant pour la première fois dans la vieille prison de la Marshalsea ; car le désespoir vient rarement avec les premières atteintes de l’infortune. Le nouveau prisonnier se confie aux amis qu’il n’a pas éprouvés encore ; il se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont été faites, lorsqu’il n’en avait pas besoin ; dans son inexpérience heureuse, il conserve l’espérance, fleur salutaire, que le premier vent de l’adversité fait courber à peine, qui se redresse et fleurit de nouveau pendant quelque temps, et qui peu à peu se fane et se dessèche sous l’influence des désappointements et de l’oubli. Alors les yeux se creusent et deviennent hagards ; les joues pâles et maigres se collent sur les os ; le manque d’air et d’exercice, la faim plus terrible encore, détruisent le prisonnier. A l’époque dont nous parlons, on pouvait dire, sans aucune métaphore, que les pauvres débiteurs pourrissaient dans la prison, sans aucun espoir d’en sortir vivants. De semblables atrocités n’existent plus au même degré, mais il en reste encore suffisamment pour enfanter des misères qui font saigner le cœur.

Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se présentait de jour en jour à la porte de la prison, dès que le soleil paraissait et avec autant de régularité que lui. Elle venait pour voir son mari, emprisonné pour dettes ; souvent, après une nuit inquiète et sans sommeil, elle arrivait à cette porte une heure trop tôt, et alors, s’en retournant d’un air doux et résigné, elle menait son enfant sur le vieux pont, l’élevait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait, pour le distraire, la Tamise étincelante sous les rayons du soleil levant, et déjà animée par mille préparatifs de travail et de plaisir. Mais bientôt elle remettait l’enfant par terre et se prenait à pleurer amèrement, car nulle expression d’amusement ou d’intérêt n’était venu éclairer le visage pâle et amaigri qu’elle aimait tant à contempler. Hélas ! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d’une seule espèce, souvenirs qui se rattachaient à la pauvreté, aux malheurs de ses parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa mère, et considérait avec une sympathie enfantine les larmes qui coulaient le long de ses joues ; puis il se traînait silencieusement dans un coin sombre, où il s’endormait en pleurant. Les pénibles réalités du monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous les besoins, étaient à demeure dans sa maison, depuis les premières lueurs de son intelligence ; et quoiqu’il eût encore les formes de l’enfance, il n’en avait plus ni le cœur léger, ni le rire joyeux, ni les yeux brillants.

Son père et sa mère étudiaient la pâleur de son visage, et leurs regards se rencontraient ensuite avec des pensées de désespoir, qu’ils n’osaient exprimer par des paroles. L’homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu supporter toutes les fatigues d’une vie active, se consumait dans la longue inaction, dans l’atmosphère malsaine d’une prison populeuse. La femme délicate et fragile s’affaissait sous les maux combinés de l’esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son cœur était déjà brisé.

L’hiver arriva, et avec l’hiver des semaines entières de pluies froides et tristes. La pauvre femme était venue demeurer dans une misérable chambre, près de la prison de son mari, et quoique leur pauvreté croissante fût la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse alors, car elle était plus près de lui. Pendant deux mois elle vint comme à l’ordinaire attendre, avec son enfant, l’ouverture de la porte. Un matin, elle ne vint pas : c’était la première fois. Un autre matin, elle vint seule : l’enfant était mort.

Ils savent peu, ceux qui parlent légèrement des pertes du pauvre comme d’une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n’est plus, comme d’une économie providentielle pour le survivant ; ils savent peu quelle agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d’affection, quand tous les autres regards se détournent froidement ; la conscience que nous possédons la sympathie d’un être humain, lorsque tous les autres nous ont abandonnés : c’est là une consolation, un soutien, un appui, que nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L’enfant était resté, pendant des heures entières, assis aux pieds de ses parents, avec ses petites mains pressées dans les leurs ; avec son visage maigre et pâle levé vers leur visage. Ils l’avaient vu s’étioler de jour en jour ; mais quoique sa courte existence eût été privée de toute joie, quoiqu’il reposât maintenant dans cette paix qu’il n’avait jamais connue sur la terre, cependant ils étaient ses parents, et sa perte pénétra profondément dans leur cœur.

Il était clair pour ceux qui regardaient la figure épuisée de la jeune mère, qu’elle n’avait plus de longues épreuves à subir. Les camarades de prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de misères, et lui laissaient à lui seul la petite chambre qu’il avait d’abord partagée avec deux compagnons. La jeune femme l’occupait avec lui ; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie s’éteignait doucement.

Un soir elle s’était évanouie dans les bras de son mari, et il l’avait portée à la fenêtre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l’air. La lumière de la lune, en tombant sur son pâle visage, lui montra tant d’altération dans ses traits qu’il chancela, comme un faible enfant, sous le fardeau qui lui était si cher.

« Asseyez-moi, George, » dit-elle d’une voix faible. Il obéit, et s’asseyant auprès d’elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en larmes.

« Il est bien dur de vous quitter, George ; mais c’est la volonté de Dieu, et vous devez supporter cela pour l’amour de moi. Oh ! combien je le remercie de nous avoir pris d’abord notre enfant ! Il est heureux ; il est dans le ciel maintenant. Que serait-il devenu ici, sans sa mère ?

– Vous ne mourrez pas, Mary ! non, vous ne mourrez pas ! » s’écria le mari en se levant. Il fit le tour de la chambre, avec violence, en se frappant le front de ses poings fermés ; puis, se rasseyant auprès de sa femme et la supportant dans ses bras, il ajouta avec plus de calme : « Remettez-vous, je vous en prie, ma chère enfant. Reprenez courage ; vous vivrez encore.

– Non, George, non, je le sens bien. Faites-moi mettre près de mon pauvre enfant, maintenant ; mais promettez-moi que si jamais vous quittez cette affreuse demeure, si vous devenez riche, vous nous ferez transporter dans quelque paisible cimetière de village, loin, bien loin d’ici, pour que nous puissions nous y reposer en paix. Cher George, me le promettez-vous ?

– Oui, oui, dit le pauvre homme en se jetant à genoux devant elle. Répondez-moi, Mary ! encore un mot ! un regard ! un seul ! »

Il cessa de parler, car le bras qui serrait son cou était roide et pesant. Un profond soupir s’échappa de la poitrine desséchée de la jeune femme, ses lèvres remuèrent, un sourire se joua sur son visage, mais les lèvres étaient blanches, le sourire devint fixe et glacé : George Heyling était seul dans le monde !

Cette nuit, dans le silence et la désolation de sa chambre lugubre le misérable époux s’agenouilla auprès de ce qui n’était plus qu’un cadavre, et appela Dieu à témoin du serment effroyable qu’il faisait de venger la mort de sa femme et de son enfant ; de dévouer le reste de son existence à ce seul but ; d’obtenir une vengeance prolongée et terrible ; de nourrir une haine éternelle, inextinguible, et d’en poursuivre l’objet à travers le monde entier.

Un désespoir surnaturel, une rage démoniaque avaient fait de si affreux ravages sur sa figure, dans cette seule nuit, que le lendemain matin ses compagnons se reculaient avec effroi lorsqu’il passait auprès d’eux. Ses yeux étaient lourds et sanglants, son visage cadavéreux, son corps voûté comme par l’âge. Dans la violence de ses angoisses mentales, il avait mordu sa lèvre inférieure, et le sang, coulant de la blessure, avait souillé son menton, sa cravate, sa chemise. Pas une larme, pas un soupir, pas une plainte ne lui échappait ; mais l’égarement de ses regards, l’irrégularité de ses pas, tandis qu’il arpentait la cour, toute sa contenance, enfin, révélait la fièvre qui le dévorait intérieurement.

Il était nécessaire que le corps de sa femme fût enlevé sans délai de la prison. Il en reçut l’avis avec calme et en reconnut la convenance. Presque tous les prisonniers s’étaient assemblés pour voir cet enlèvement. Ils se rangèrent des deux côtés lorsque George Heyling parut. Il s’avança d’un pas précipité ; il se plaça dans un petit espace grillé, auprès de la porte d’entrée : la foule s’en retira par un sentiment instinctif de délicatesse. Bientôt le cercueil grossier descendit, porté lentement sur les épaules de quatre hommes. Un silence de mort l’accueillit, rompu seulement par les lamentations des femmes et par le bruit des pieds des porteurs sur le pavé. Quand ils atteignirent le lieu où se tenait l’époux délaissé, ils s’arrêtèrent. Il étendit sa main sur la bière, et arrangeant machinalement le drap qui la couvrait, il leur fit signe de continuer. Les guichetiers, sous le portique, ôtèrent leurs chapeaux ; le cercueil passa ; la porte pesante se referma par derrière. Heyling regarda d’un air distrait la foule dont il était entouré, et se laissa tomber lourdement sur la terre.

Pendant plusieurs semaines, on fut obligé de le veiller nuit et jour ; mais dans les plus violentes rêveries de la fièvre, il ne perdit pas la conscience de ses malheurs, ni le souvenir du vœu qu’il avait fait. Des lieux, des scènes, des événements divers, se succédaient devant ses yeux avec la rapidité confuse du délire ; et pourtant tous ses rêves étaient liés, en quelque manière, au sujet terrible qui remplissait son esprit. Il naviguait sur une mer sans bornes. Le ciel brûlant paraissait ensanglanté ; les vagues furieuses bondissaient, tourbillonnaient de toutes parts. Un autre vaisseau labourait péniblement les flots agités : ses voiles déchirées flottaient comme des rubans sur ses mâts ; son pont était encombré de créatures humaines, sur lesquelles, à chaque instant, crevaient des vagues monstrueuses qui les balayaient dans la mer écumante. Cependant le vaisseau que montait Heyling s’avançait au milieu de la masse mugissante des eaux, avec une force et une vitesse irrésistibles. Frappant l’autre navire sur le flanc, il l’écrasa sous sa quille. Un cri terrible, le cri de mort de cent misérables, s’éleva ; si affreux qu’il retentit par-dessus les clameurs des éléments ; si aigu qu’il semblait percer l’air et l’Océan et les cieux. – Mais qu’est-ce que cela ? Quelle est cette vieille tête grise, qui s’élève au-dessus des vagues, qui lutte contre la mort, et dont les cris, le regard plein d’agonie, appellent du secours ? Un seul coup d’œil, et George Heyling s’est élancé dans la mer ; il nage vigoureusement vers le vieillard ; il s’en approche : oui ! ce sont bien ses traits ! Le vieillard le voit venir et s’efforce vainement de lui échapper. Heyling le saisit, l’étreint, l’entraîne avec lui sous les flots, au fond ! au fond ! sous des masses d’eau ténébreuses. Les efforts du vieillard deviennent de plus en plus faibles et bientôt cessent entièrement : il est mort ; Heyling l’a tué ; il a tenu son serment !

Seul et les pieds nus, il traversait les plaines brûlantes d’un immense désert. Le sable soulevé par le simoun l’étouffait, l’aveuglait. Ses grains imperceptibles pénétraient dans chaque pore de sa peau, et lui causaient une irritation qui allait jusqu’à la fureur. Des masses gigantesques de la même poussière, emportées par les vents et rougies par le soleil, marchaient autour de lui comme des piliers de feu vivant. Les ossements des voyageurs qui avaient péri, dans ces affreux déserts, blanchissaient à ses pieds ; une lumière sanglante tombait sur tous les objets environnants ; et aussi loin que ses regards pouvaient s’étendre, il n’apercevait que de nouveaux sujets de crainte et d’horreur. C’est en vain qu’il s’efforce de pousser un cri de détresse ; sa langue brûlante est collée à son palais. Il se précipite en avant comme un désespéré. Doué d’une force surnaturelle, il fend les sables mouvants : mais à la fin, épuisé de soif et de fatigue, il tombe sans connaissance sur la terre. Quelle fraîcheur enivrante le ravive ? D’où vient cet agréable murmure ? De l’eau, c’est une source ; le clair ruisseau coule à ses pieds. Il en boit avec ardeur, et reposant sur la rive ses membres endoloris, il tombe dans un assoupissement délicieux. Un bruit de pas le réveille. Un vieux homme à la tête grise s’avance en chancelant pour apaiser sa soif dévorante. C’est encore lui ! Heyling saisit le vieillard d’un bras et l’éloigne de l’onde bienfaisante. Vainement celui-ci se débat avec d’affreuses convulsions ; vainement il demande avec des cris déchirants de l’eau, une seule goutte d’eau pour sauver sa vie ! Heyling le repousse d’un bras impitoyable ; il contemple d’un œil avide sa longue agonie, et quand sa tête grise tombe sans vie sur son sein, il laisse aller son cadavre et le repousse du pied.

Lorsque la fièvre le quitta, lorsque la connaissance lui revint, il s’éveilla pour se trouver libre et riche ; pour apprendre que son père, qui l’aurait laissé mourir dans une prison, qui avait laissé ceux qui devaient lui être plus chers que sa propre existence, périr de besoin et de cette tristesse du cœur qu’aucun médecin ne peut guérir ; que son père dénaturé avait été trouvé mort dans son lit. Il aurait bien eu le courage de faire de son fils un mendiant ; mais orgueilleux jusqu’au bout de sa santé et de sa force, il avait ajourné les mesures à prendre pour cela, jusqu’au moment où il était trop tard pour le faire : et maintenant il pouvait grincer des dents, dans l’autre monde, à la pensée de toutes les richesses que cette négligence avait fait passer sur la tête de son fils !

George Heyling revint à lui pour apprendre sa fortune nouvelle, pour se souvenir du serment terrible qu’il avait fait, pour se rappeler que son ennemi était le père de sa propre femme, l’homme qui l’avait plongé dans une prison, et qui, quand sa fille et son petit enfant s’étaient jetés à ses pieds, pour lui demander grâce, les avait chassés avec mépris. Oh ! combien le malheureux Heyling déplorait la faiblesse qui l’empêchait de se lever et de poursuivre activement sa vengeance !

Il se fit transporter loin des lieux qui avaient été témoins de sa misère et de la double perte qu’il avait faite ; il se retira sur le bord de la mer, dans une résidence paisible, non avec l’espoir de recouvrer le bonheur ou même la tranquillité, car l’un et l’autre s’étaient enfuis pour toujours, mais afin de retrouver son énergie abattue et de méditer sur le projet qu’il nourrissait avec une persistance implacable. Dans cet endroit même, quelque mauvais esprit, sans doute, lui fournit l’occasion de sa première et de sa plus horrible vengeance.

C’était l’été : plongé dans ses sombres pensées, Heyling sortait vers le soir de son logis solitaire, suivait un étroit sentier, au pied des falaises, jusqu’à un site désert et sauvage qu’il avait rencontré dans ses courses vagabondes et qui avait plu à son imagination exaltée. Là, il s’asseyait sur des débris de rochers, et, ensevelissant son visage dans ses deux mains, il y restait pendant des heures entières, jusqu’à ce que les hautes ombres des rocs effroyables qui menaçaient sa tête eussent jeté une épaisse nuit sur tous les objets environnants.

Par une calme soirée, il était assis là, dans sa posture habituelle, levant de temps en temps les yeux pour suivre le vol d’une mouette, ou pour contempler le glorieux sillon de lumière qui, commençant au bord de l’Océan, semblait conduire jusqu’au point extrême de l’horizon où le soleil commençait à se plonger, lorsque la profonde tranquillité du paysage fut troublée par un long cri de détresse. Heyling prêta l’oreille, ne sachant pas d’abord s’il avait bien entendu ; puis le cri étant répété d’une manière plus déchirante, il se dressa et se hâta de courir dans la direction d’où venait le bruit.

La scène qui s’offrit à ses yeux parlait d’elle-même. Des vêtements étaient déposés sur la plage ; une tête d’homme s’élevait à peine au-dessus des flots, à quelque distance du bord, tandis que, sur le rivage, un vieillard, tordant ses mains avec désespoir, courait çà et là, en appelant au secours. Heyling, dont les forces étaient alors suffisamment rétablies, arracha son habit et s’élança vers les flots, avec l’intention de s’y précipiter et de ramener l’homme qui se noyait.

« Hâtez-vous, monsieur, au nom de Dieu ! sauvez-le, sauvez-le, pour l’amour du ciel ! C’est mon fils, monsieur, mon seul fils ! dit le vieillard en s’approchant tout tremblant d’émotion. Mon seul fils, monsieur, et qui meurt là, sous les yeux de son père ! »

Aux premiers mots que le vieillard avait prononcés, celui qu’il regardait comme un sauveur s’était arrêté court, et, croisant ses bras sur sa poitrine, était demeuré complètement immobile.

« Grand Dieu ! s’écria le vieillard en reculant ; Heyling ! »

Heyling sourit et garda le silence.

« Heyling, reprit le vieillard avec égarement ; mon fils, Heyling ! mon enfant chéri ! Voyez… voyez… » Et pantelant d’angoisse, le misérable père montrait l’endroit où le jeune homme se débattait contre la mort.

« Ecoutez ! poursuivit le vieillard, il vient encore de crier ! Il est encore vivant ! Heyling ! sauvez-le ! sauvez-le ! »

Heyling sourit de nouveau et ne fit aucun mouvement.

« Je vous ai maltraité, cria le vieillard en tombant à genoux et le suppliant à mains jointes. Vengez-vous ! prenez tout mon bien ! prenez ma vie ! Jetez-moi dans l’eau à vos pieds, et si la nature peut se contenir, je mourrai sans me débattre ! Par pitié, tuez-moi, Heyling, mais sauvez mon fils ! Il est si jeune ! si jeune pour mourir !

– Ecoutez, dit Heyling en saisissant fortement le poignet du vieillard, je veux avoir vie pour vie, en voici une ! Mon enfant, à moi, est mort sous les yeux de son père ! il est mort dans une agonie bien plus affreuse que celle de ce jeune calomniateur de sa sœur. Vous avez ri alors ; vous avez fermé votre porte au visage de votre fille, où la mort avait déjà mis son empreinte ! Vous avez ri de nos souffrances… qu’en pensez-vous maintenant ? Regardez là ! regardez là ! »

En parlant ainsi, Heyling montrait l’Océan. Un faible cri s’y fit entendre ; les dernières, les terribles convulsions d’un noyé agitèrent les flots clapotants ; et l’instant d’après leur surface était unie ; l’œil ne pouvait plus distinguer l’endroit où le jeune homme avait disparu dans une tombe prématurée.

Trois ans s’étaient écoulés, lorsqu’un gentleman descendit de sa voiture à la porte d’un avoué de Londres, bien connu pour ne pas exagérer la délicatesse. Il demanda une entrevue pour une affaire d’importance. Le visage de l’étranger était pâle, battu, hagard, et il ne fallait pas toute la finesse de l’homme d’affaires pour reconnaître que les maladies ou le malheur avaient fait plus de ravages sur sa personne que la main du temps n’aurait pu en accomplir pendant le double de la durée de sa vie.

« Je désire, dit l’étranger, que vous veuillez bien vous charger d’une affaire qui m’intéresse beaucoup… »

L’avoué salua obséquieusement et jeta un coup d’œil au paquet que le gentleman tenait dans sa main. Celui-ci le remarqua et poursuivit :

« Ce n’est pas une affaire ordinaire, et ces papiers ne sont pas venus entre mes mains sans de longues peines et de grandes dépenses. »

L’avoué examina le paquet avec plus de curiosité encore, et son nouveau client dénouant la corde qui l’attachait, lui fit voir une quantité de billets avec quelques copies d’actes et d’autres documents.

« Comme vous le verrez, dit le client, l’homme dont voici la nom a emprunté, depuis quelques années, de vastes sommes sur ces papiers. Il était convenu tacitement avec ses premiers prêteurs, dont j’ai par degrés acheté le tout, pour le triple ou le quadruple de sa valeur ; il était convenu, dis-je, que ces billets seraient renouvelés de temps en temps, jusqu’à une certaine époque ; mais cette convention n’est exprimée nulle part. L’emprunteur a dernièrement subi de grandes pertes, et ces obligations, en venant sur lui tout d’un coup, le mettraient sur la paille.

– Le montant total est de quelque mille livres sterling, dit l’avoué en regardant les papiers.

– Oui, répondit le client.

– Eh bien ! que ferons-nous ?

– Ce que vous ferez ? s’écria le client avec une véhémence soudaine. Employez, pour sa perte, toutes les ressources de la loi, toutes les subtilités de la chicane, tous les moyens, honnêtes ou non, que peuvent inventer les plus rusés praticiens. Je veux qu’il meure d’une mort prolongée, harassante ! Ruinez-le ! saisissez, vendez ses biens, ses terres ! chassez-le de son domicile ! Qu’il mendie dans sa vieillesse et qu’il expire en prison !

– Mais les frais, monsieur, les frais de tout ceci, fit observer l’avoué lorsqu’il fut revenu de sa première surprise. Si le défendant est ruiné, qui payera les frais ?…

– Nommez une somme, s’écria l’étranger, dont les mains tremblaient si violemment qu’il pouvait à peine tenir la plume qu’il avait saisie ; nommez une somme quelconque et elle vous sera remise. N’ayez pas peur de demander ! rien ne me semblera trop cher pourvu que j’atteigne mon but. »

L’avoué nomma à tous hasards une grosse somme, plutôt pour savoir jusqu’où son client avait réellement l’intention d’aller, que dans la pensée qu’il la lui accorderait. L’étranger, sans hésiter, écrivit une traite sur son banquier, la lui remit, et s’éloigna.

La traite fut convenablement honorée, et l’avoué, voyant qu’il pouvait compter sur son étrange client, se mit sérieusement à la besogne. Pendant plus de deux années, ensuite, M. Heyling vint passer des jours entiers dans l’étude, courbé sur les papiers qui s’accumulaient, à mesure qu’on commençait poursuite après poursuite, procès après procès. Il relisait, avec des yeux étincelants de joie, les demandes de délai, les lettres de supplication, les représentations de la ruine certaine que l’autre partie devait subir. A toutes ces prières pour un peu d’indulgence, il n’y avait qu’une seule réponse : Il faut payer. Les terres, les maisons, les meubles furent vendus tour à tour, et le vieillard lui-même aurait été claquemuré dans une prison, s’il n’était parvenu à s’enfuir, en trompant la vigilance du garde chargé de sa capture.

Bien loin d’être rassasiée par le succès, l’implacable animosité de Heyling semblait s’accroître avec la ruine qu’il infligeait. Sa furie fut sans bornes lorsqu’il apprit la fuite du vieillard. Dans sa rage il grinçait des dents, il arrachait ses cheveux, et il chargeait d’imprécations horribles les hommes à qui on avait confié l’exécution de la prise de corps. Enfin on ne put lui rendre une espèce de calme que par des assurances répétées que le fugitif serait certainement découvert. On envoya des gens dans toutes les directions, on eut recours à tous les stratagèmes imaginables, pour apprendre le lieu de sa retraite ; mais ce fut en vain, et six mois se passèrent sans qu’il fût possible de le retrouver.

Un soir, à une heure avancée, Heyling, dont on n’avait pas entendu parler depuis plusieurs semaines, se rendit à la résidence privée de son avoué et lui fit dire que quelqu’un demandait à lui parler sur-le-champ. L’avoué avait reconnu la voix du haut de l’escalier ; mais avant qu’il eût pu donner l’ordre de l’introduire, Heyling avait franchi les degrés et était entré, pâle, palpitant, dans le salon. Après avoir fermé la porte, de peur d’être entendu, il se laissa tomber sur un siège, et dit d’une voix basse :

« Je l’ai trouvé, à la fin !

– Bah ! fit l’avoué. Très-bien, monsieur, très-bien.

– Il est caché dans un misérable logement à Camden. Peut-être est-ce aussi bien que nous l’ayons perdu de vue, car il a vécu là tout seul et dans la plus abjecte misère. Il est pauvre, très-pauvre.

– Très-bien, dit l’avoué. Vous ferez faire sa capture demain, naturellement.

– Oui… attendez… non, le jour d’après. Vous êtes surpris que je désire reculer, ajouta le client avec un affreux sourire ; mais j’avais oublié… Après-demain est un anniversaire dans sa vie. Que ce soit après-demain.

– Très-bien. Voulez-vous écrire des instructions pour le garde ?

– Non ; qu’il me prenne ici à huit heures du soir, et je l’accompagnerai moi-même. »

Effectivement ils se réunirent à l’heure convenue, et prenant une voiture de louage, ils dirent au cocher d’arrêter à un coin de la vieille route, près du Work-house de Camden. Lorsqu’ils y arrivèrent il faisait nuit. Ils suivirent le mur de l’hôpital vétérinaire, et entrèrent dans une petite rue désolée, entourée de fossés et de champs.

Après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux et s’être enveloppé de son manteau, Heyling s’arrêta devant la maison la plus misérable de la rue et frappa doucement à la porte. Elle fut immédiatement ouverte par une vieille femme qui fit un salut d’intelligence. Heyling dit tout bas au garde de l’attendre, monta l’escalier, ouvrit la porte d’une chambre et y entra tout à coup.

L’objet de ses recherches implacables, vieillard décrépit maintenant, était assis près d’une vieille table de sapin, sur laquelle il n’y avait rien qu’une misérable chandelle. A l’entrée d’un étranger, il tressaillit et se leva avec peine.

« Qu’y a-t-il encore ? qu’y a-t-il encore ? demanda-t-il d’une voix cassée. Quelle nouvelle misère est ceci ? Qu’est-ce que vous désirez ?

– Un mot avec vous, » répondit Heyling. En même temps il s’assit à l’autre bout de la table, et, rejetant son manteau et son chapeau, il découvrit ses traits.

Le vieillard, frappé de surprise, retomba sur sa chaise, et, serrant ses deux mains ensemble, contempla cette apparition avec un regard mêlé d’horreur et de crainte.

– Il y a aujourd’hui six ans, dit Heyling, que j’ai réclamé de vous la vie que vous me deviez pour mon enfant. Vieillard, auprès du cadavre de votre fille, j’ai juré de vivre une vie de vengeance. Depuis ce temps, je n’ai pas regretté mon serment une seconde ; mais si j’en avais été capable, le souvenir d’un seul regard de l’innocente créature, lorsqu’elle se mourait sans plainte sous mes yeux ; le souvenir du visage affamé de notre malheureux enfant, m’aurait fortifié pour l’accomplissement de ma tâche. Vous vous rappelez ma première revanche : celle-ci est la dernière. »

Le vieillard frissonna ; ses mains tombèrent sans force à ses côtés.

« Demain, je quitte l’Angleterre, poursuivit Heyling après une pause d’un instant. Cette nuit je vous dévoue à la mort vivante à laquelle vous m’aviez condamné, une prison sans espérance !… »

En cet endroit, jetant les yeux sur le vieillard, il cessa de parler ; il approcha la lumière de son visage décharné, la remit doucement sur la table, et quitta la chambre.

« Vous feriez bien de monter vers le vieux bonhomme, je crois qu’il se trouve mal, a dit-il à la femme en ouvrant la porte de la rue et faisant signe au garde de le suivre. La femme referma la porte, monta le plus vite qu’elle put l’escalier, et trouva le vieillard… mort !

Dans l’une des vallées les plus gracieuses du jardin britannique, dans un des cimetières les plus tranquilles du comté de Kent, où les fleurs sauvages se marient au gazon, où les oiseaux chantent sans cesse, sous une pierre simple et polie, reposent en paix la mère et l’enfant. Mais les cendres du père ne sont pas mêlées avec les leurs, et depuis sa dernière expédition l’avoué n’eut plus aucune nouvelle de son singulier client.

· · ·

Lorsque le vieux clerc eut terminé son récit, il se leva, s’approcha d’une des patères, et décrochant son chapeau et sa redingote, il les mit avec beaucoup de tranquillité ; ensuite, sans ajouter un seul mot, il s’éloigna lentement. Le gentleman aux boutons de mosaïque s’était profondément endormi ; et tandis que la majeure partie des assistants étaient gravement occupés à faire tomber des gouttes de suif dans leur grog, M. Pickwick se retira sans être remarqué. Il paya son écot, aussi bien que celui de Sam, et tous deux quittèrent les domaines de la Souche et la Pie.

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C’est ça le matériel de ton gouverneur, Sammy ? demanda M. Weller senior à son affectionné fils, comme celui-ci entrait, avec un sac de voyage et un petit portemanteau, dans la cour de l’hôtel du Taureau, à Whitechapel.

– Vous avez mis votre nez rouge dessus, vieux, répliqua Sam, en s’asseyant sur son fardeau, qu’il avait déposé à terre. Le gouverneur va arriver recta.

– Il est cabriolant, je suppose.

– Oui ; il s’administre deux milles de danger pour huit pence. Comment va la belle-mère, ce matin ?

– Drôlement, Sammy, drôlement, répliqua M. Weller avec une gravité imposante. Elle s’est enfoncée dans les méthodistes dernièrement et elle est diablement pieuse, c’est sûr. C’est une trop bonne créature pour moi, Sammy. Je sens que je ne la mérite pas.

– Hé ! dit Sam, c’est bien de l’abnégation de votre part.

– Juste ! repartit le père avec un soupir. Elle s’est embourbée dans une nouvelle invention pour la renaissance morale des gens. La vie nouvelle, qu’ils appellent ça, j’crois. J’aimerais ben à voir marcher c’te invention-là, Sammy. J’aimerais ben à voir ta belle-mère renaître. Comme je la mettrais vite en nourrice ! – Sais-tu ce qu’elles ont fait l’autre jour, poursuivit M. Weller après une pause, durant laquelle il avait frappé une demi-douzaine de fois le côté de son nez avec son index, d’une manière très-significative.

– Sais pas. Qu’est-ce que c’est ?

– Elles ont arrangé une grande boisson de thé pour un gaillard qu’elles appellent leur berger. J’m’étais arrêté devant l’auberge à regarder not’ enseigne, vlà qu’ j’aperçois à la croisée un p’tit écriteau. Billets, deux shillings. Les demandes doivent être faites au comité. Secrétaire, madame Weller. J’entre à la maison. Le comité siégeait dans l’arrière-parloir. Quatorze femmes ! Je voudrais que tu les eusses entendues, Sammy ! Elles passaient des résolutions, elles votaient des contributions ; toutes sortes de farces. Bien. V’là ta belle-mère qui m’ travaille pour que j’y aille, et pis que j’ croyais que j’verrais quelle chose de drôle si j’y allais. Je souscris mon nom pour un billet. Le vendredi soir, à six heures, je m’habille très-galamment, j’ m’emballe avec la vieille femme, et nous arrivons à un premier étage oùs qu’il y avait des tasses à thé et le reste pour une trentaine, avec une pacotille de femmes qui commencent à chuchoter respectivement en me regardant, et comme si elles n’avaient jamais vu auparavant un gentleman de cinquante-huit ans, un peu puissant. Comme ça v’là qu’ j’entends un grand remue-ménage sur l’escalier, et vl’à un grand maigre, avec un nez rouge et une cravate blanche, qui caracole dans la chambre et qui chante : « V’là l’ berger qui vient visiter son fidèle troupeau ! » et v’là un gros gras qui vient, avec une grande face blanche, tout en souriant autour de lui, comme un séducteur. Polisson de séducteur, Sammy ! – « Le baiser de paix, » dit le berger, et alors i’ baise les femmes à la ronde, et quand il a fini v’là le nez rouge qui recommence ; et alors j’étais juste à ruminer si je ne ferais pas bien de commencer aussi, espécialement comme il y avait une petite lady ben gentille à côté de moi, quand v’là le thé qu’arrive avec ta belle-mère qu’avait resté en bas à faire bouillir la marmite. Pendant que le thé trempait, quelle fameuse hymne qu’ils ont braillée ! quelles grâces ! et comme i’ mangeaient ! comme i’ buvaient. Je voudrais que tu eusses vu l’ berger travailler dans le jambon et les tartines, Sammy ; j’n’ai jamais vu un môme com’ ça pour manger et pour boire, jamais ! Le nez rouge n’était pas non plus l’individu qu’ vous aimeriez à nourrir à tant par an, mais i’ n’était rien auprès du berger. Bien. Après que le thé est enfoncé i’ cornent une autre hymne, et puis le berger commence à prêcher ; et fameusement bien encore, qu’i prêchait, considérant les tartines qui devaient y être lourdes sur l’estomac. Tout d’un coup i’ s’arrête court et v’là qu’i’ braille : « Oùs qu’est le pécheur ? oùs qu’est le misérable pécheur ! » Sur quoi v’là toutes les femmes qui me regardent et qui commencent à exprimer des gémissements, comme si elles avaient été pour mourir là. Je pensais que c’était peut-être un peu singulier, mais malgré ça je ne disais rien. Tout d’un coup v’là qu’i’ s’arrête court encore, et qu’i’ me regarde fisquement, et qu’i dit : « Oùs qu’est le pécheur ? où qu’est le misérable pécheur ? » Et v’là toutes les femmes qui gémissent dix fois pus fort qu’auparavant. Moi j’deviens un peu sauvage, là-dessus ; ainsi j’fais un pas ou deux en avant et j’lui dis : « Mon ami, que j’dis, n’est-il à moi que vous avez appliqué c’te observation-là ? » Au lieu de me demander excuse, comme on doit faire entre gen’l’m’n, v’là qu’i’ devient pus outrageux que jamais. I’ m’appelle un vase, Sammy, un vase de perdition, et toutes sortes de quolibets, si bien que mon sang me bouillait, et je lui donne deux ou trois gifles pour lui, et deux ou trois autres pour repasser au nez rouge, et puis j’ m’en vas. J’aurais voulu que tu eusses entendu les femelles crier, Sammy, quand elles ont ramassé le berger de dessous la table… – Ohé ! v’là l’gouverneur, grandeur naturelle… »

En effet, M. Pickwick descendait de cabriolet et entrait dans la cour, pendant que M. Weller prononçait ces mots.

« Une belle matinée, mossieu, dit-il au philosophe.

– Très-belle, en vérité, répondit celui-ci.

– Très-belle, en vérité, répéta un homme orné de cheveux roux, d’un nez inquisitif, de lunettes bleues, et qui avait débarqué d’un autre cabriolet en même temps que M. Pickwick.

« Vous allez à Ipswich, monsieur ? demanda-t-il à notre héros.

– Oui, monsieur.

– Coïncidence extraordinaire ! j’y vais aussi. »

M. Pickwick le salua.

« Vous voyagez en dehors ? demanda encore l’homme aux cheveux rouges. »

M. Pickwick salua de nouveau.

« Dieu de Dieu ! comme c’est remarquable ! Je vais en dehors aussi. Nous allons positivement voyager ensemble ! » En prononçant ces mots, d’un air mystérieux et important, l’homme aux cheveux rouges se prit à sourire, avec la même complaisance que s’il avait fait l’une des découvertes les plus étranges qui aient jamais récompensé la sagacité humaine.

« Monsieur, lui dit M. Pickwick, je suis heureux d’avoir votre compagnie.

– Ah ! reprit le nouveau venu, qui avait un nez effilé et l’habitude de secouer la tête, comme un oiseau, à chaque parole ; ah ! c’est une bonne chose pour tous les deux, n’est-ce pas ? La compagnie, voyez-vous, la compagnie est… est une chose fort différente de la solitude, n’est-ce pas ?

– C’est ça une vérité qu’on ne peut pas nier, dit Sam en se mêlant à la conversation avec un sourire affable. C’est ce que j’appelle une proposition naturellement évidente ; comme le marchand de mou de veau le disait à la cuisinière, quand elle lui soutenait qu’il n’était pas un gentleman.

– Ah ! fit l’homme aux cheveux rouges, en regardant Sam du haut en bas ; un de vos amis, monsieur ?

– Pas exactement, monsieur, repartit M. Pickwick à voix basse. Le fait est que c’est mon domestique ; mais je lui permets beaucoup de libertés, car, entre nous, je me flatte que c’est un original, et j’en suis assez orgueilleux.

– Ha ! reprit l’homme aux cheveux roux, cela, c’est une affaire de goût. Moi, je n’aime rien de ce qui est original. Ca ne me convient pas : je n’en vois pas la nécessité. Quel est votre nom, monsieur ?

– Voici ma carte, monsieur, répondit M. Pickwick, fort amusé par la brusquerie de la question et par les singulières manières de l’étranger.

– Ha ! dit l’homme aux cheveux rouges en plaçant la carte dans son portefeuille, Pickwick ? Très-bien. J’aime à savoir le nom des gens, cela est fort utile. Voici ma carte : Magnus, comme vous voyez, monsieur. Magnus est mon nom. C’est un assez beau nom, je pense, monsieur ?

– Un très-beau nom, en vérité, répliqua M. Pickwick sans pouvoir réprimer un sourire.

– Oui, je le crois. Il y a un beau nom aussi devant, comme vous verrez… Permettez, monsieur… En tenant la carte un peu inclinée, comme ceci, le nom devient visible ; voilà : Peter Magnus. Cela sonne bien, je pense, monsieur.

– Très-bien.

– Curieuse circonstance sur ces initiales, monsieur, comme vous voyez. P.M., post meridiem. Dans les petits billets avec mes intimes, je signe quelquefois Après-midi. Cela amuse beaucoup mes amis, monsieur Pickwick.

– En effet, je m’imagine que cela doit leur procurer la plus vive satisfaction, répliqua M. Pickwick, qui enviait en lui-même la facilité avec laquelle s’amusaient les amis de M. Magnus. »

Un valet d’écurie vint interrompre leur conversation. « Gentlemen, leur dit-il, la voiture est prête, s’il vous plaît.

– Tout mon bagage est-il dedans ? demanda M. Magnus.

– Tout est bien, monsieur.

– Le sac rouge est-il dedans ?

– Tout est bien, monsieur.

– Et le sac rayé ?

– Dans le coffre de devant, monsieur.

– Et le paquet de papier gris ?

– Sous le siège, monsieur.

– Et le carton à chapeau de cuir ?

– Tout est dedans, monsieur.

– Maintenant, voulez-vous monter ? demanda M. Pickwick.

– Excusez-moi, répondit M. Magnus en restant immobile sur la roue. Excusez, M. Pickwick. Je ne puis pas consentir à monter dans cet état d’incertitude. D’après les manières de cet homme, je suis convaincu que le carton à chapeau n’est pas dans la voiture. »

Les solennelles protestations du valet d’écurie n’ayant pu tranquilliser M. Magnus, il fallut, pour le satisfaire, tirer des plus profondes cavités du coffre le carton à chapeau de cuir ; mais lorsque M. Magnus eut été rassuré sur son feutre, il ressentit d’infaillibles pressentiments, d’abord que le sac rouge était égaré, ensuite que le sac rayé avait été volé, puis que le paquet de papier gris s’était dénoué. A la fin, après avoir reçu des démonstrations oculaires du peu de fondement de chacun de ses soupçons, il consentit à monter sur l’impériale de la voiture, déclarant que son esprit était soulagé de toute inquiétude, et qu’il se trouvait maintenant confortable et heureux.

« Vous avez vos nerfs susceptibles, mossieu ? dit M. Weller, en regardant l’étranger de travers, tout en montant sur son siège.

– Oui, je suis assez susceptible pour toutes ces petites choses ; mais me voilà rassuré, maintenant, tout à fait rassuré.

– Eh ben ! c’est une bénédiction, cela. – Sammy, aide ton maître à monter. L’autre jambe, mossieu. C’est cela. Donnez-moi votre main, mossieu. Allons, haut ! Vous étiez pus léger quand vous étiez en nourrice, mossieu.

– C’est assez probable, monsieur Weller, répondit M. Pickwick avec bonne humeur, quoique tout essoufflé. »

Lorsqu’il eut pris place auprès du corpulent cocher, celui-ci poursuivit :

« Grimpe ici, Sammy. – Maintenant, Villam, faites-les sortir. Prenez garde à l’arcade, gent’l’m’n. Gare les têtes ! comme disait le marchand de pâtés en jouant à pile ou face.

– C’est ben comme ça, Villam ; laissez-les aller. »

William lâcha la tête des chevaux, et en route ! Voilà la voiture lancée à travers Whitechapel, à la grande admiration de toute la populace de ce quartier, qui n’est pas désert.

« Un voisinage pas trop beau, dit Sam, avec le mouvement de chapeau qui précédait toujours son entrée en conversation avec son maître.

– Cela est vrai, Sam, répliqua M. Pickwick en examinant les rues malpropres et encombrées que traversait la voiture.

– Monsieur, poursuivit Sam, n’est-ce pas une chose bien extra que la pauvreté et les huîtres marchent toujours ensemble ?

– Je ne vous comprends pas, Sam.

– Voilà ce que je veux dire, monsieur : c’est que plus un endroit est misérable, plus on y mange des huîtres. Regardez ici, monsieur, il y a des coquilles d’huîtres à presque toutes les portes. Dieu me pardonne si je ne crois pas que les gens très-pauvres sortent de leur appartement pour manger des huîtres, par pur désespoir.

– C’est sûr ça, observa M. Weller, et c’est juste tout d’même pour le saumon salé.

– Voilà deux faits très-remarquables qui ne m’avaient jamais frappé, dit alors M. Pickwick ; je les noterai certainement à la première place où nous arrêterons. »

Tout en causant ainsi, ils avaient atteint la barrière de péage de Mile-End. Un profond silence régnait sur l’impériale ; mais deux ou trois milles plus loin, M. Weller, se tournant tout à coup vers M. Pickwick, lui dit :

« Drôle de vie, mossieu, que celle de ces gens-là.

– Quelles gens ? s’écria le philosophe.

– Un gardien de pike !

– Qu’est-ce que vous entendez par un gardien de piques ? demanda M. Peter Magnus.

– L’ancien veut dire un gardien de turnpike, gentlemen, fit observer Sam en manière d’explication.

– Oh ! dit M. Pickwick, je comprends. Oui, une vie très-curieuse, très-peu confortable…

– C’est tous des hommes qu’a eu des désagréments dans la vie, poursuivit M. Weller.

– Ah ! ah ! fit M. Pickwick.

– Oui. En conséquence d’quoi, i’se retirent du monde et i’ s’enferment dans des pikes, partie pour être solitude, partie pour se revancher du genre humain en faisant payer les droits.

– Vraiment ! dit M. Pickwick, je ne savais pas cela non plus.

– C’est un fait, mossieu. Si i’s étaient des gen’l’men, vous les appelleriez misencroupes ; mais ces gens-là, ça se nomme simplement des gabeloux. »

C’est par de semblables discours, réunissant à la fois l’agréable et l’utile, que M. Weller charmait les ennuis du voyage. Les sujets de conversation ne manquaient point ; et lorsque, par hasard, la loquacité de l’honorable cocher semblait diminuer un instant, M. Peter Magnus remplissait abondamment l’intervalle par des enquêtes sur l’histoire personnelle de ses compagnons de voyage, et par l’anxiété qu’il exprimait hautement, à chaque relai, concernant la sûreté et le bien-être des deux sacs, du carton à chapeau de cuir et du paquet de papier gris.

A gauche, dans la grande rue d’Ipswich, à peu de distance après l’hôtel de ville, se trouve l’auberge au loin connue sous le nom du Grand Cheval blanc. Au-dessus de la principale porte, on remarque une énorme statue de pierre, représentant un animal bondissant, avec une queue et une crinière ondoyantes, et qui ressemble à peu près à un cheval de brasseur qui aurait perdu l’esprit. L’auberge du Grand Cheval blanc est fameuse dans le voisinage, au même titre qu’un bœuf gras, qu’un verrat monstrueux, qu’un navet enregistré dans la feuille de l’endroit, c’est à savoir pour sa taille gigantesque. Jamais, sous aucun toit, on ne vit de tels labyrinthes de couloirs sans tapis, un tel amas de chambres humides et mal éclairées, enfin un aussi grand nombre de petites tanières pour manger ou pour dormir.

C’est à la porte de cette hydropique taverne que la voiture de Londres s’arrête à la même heure tous les soirs, et c’est de ladite voiture de Londres que descendirent M. Pickwick, Sam Weller et M. Peter Magnus, dans la soirée à laquelle se rapporte ce chapitre de notre histoire.

« Restez-vous ici, monsieur ? » demanda M. Peter Magnus lorsque le sac rayé, le sac rouge, le carton à chapeau de cuir et le paquet de papier gris, eurent été déposés l’un après l’autre dans le passage.

« Oui, monsieur, répliqua M. Pickwick.

– Dieu de Dieu ! s’écria M. Magnus, je n’ai jamais rien vu d’aussi remarquable que cette coïncidence. Eh bien ! moi aussi, je reste ici ! J’espère que nous dînerons ensemble ?

– Avec plaisir, répondit le philosophe. Cependant il serait possible que je trouvasse ici quelques amis. Garçon, y a-t-il dans l’hôtel un gentleman nommé Tupman ? »

Un homme corpulent, qui avait sous son bras une serviette âgée d’une quinzaine de jours, et sur ses jambes des bas contemporains de la serviette, daigna cesser de regarder dans la rue lorsqu’il entendit cette question de M. Pickwick ; et, après avoir soigneusement examiné l’apparence du savant homme, depuis son chapeau jusqu’à ses guêtres, lui répondit avec emphase : « Non !

– Ni un gentleman nommé Snodgrass ? poursuivit M. Pickwick.

– Non.

– Ni un gentleman nommé Winkle ?

– Non.

– Mes amis ne sont pas arrivés aujourd’hui, et par conséquent, monsieur, nous dînerons seuls. Garçon ! conduisez-nous dans une salle à manger particulière. »

En vertu de cette requête, l’homme corpulent voulut bien ordonner au commissionnaire d’apporter les bagages des gentlemen ; puis il leur fit traverser un passage long et sombre, et les introduisit dans une grande chambre, à peine meublée, où fumait, sur une grille malpropre, un petit feu de charbon de terre qui s’efforçait en vain de paraître joyeux, et qui noircissait misérablement sous l’influence attristante du local. Au bout d’une heure, un plat de poisson et des côtelettes furent servis aux voyageurs, et enfin, lorsque ce dîner eut été remporté, M. Pickwick et M. Peter Magnus, tirant leurs chaises plus près du feu, demandèrent une bouteille de vin de Porto, le plus mauvais possible, au prix le plus élevé possible, pour le bénéfice de la maison, et burent, pour le leur, de l’eau-de-vie et de l’eau chaude.

M. Peter Magnus était naturellement d’une disposition très-communicative, et le grog opéra d’une manière surprenante pour faire écouler les secrets les plus cachés de son cœur. Après avoir donné de nombreux renseignements sur lui-même, sur sa famille, sur ses alliances, sur ses amis, sur ses plaisanteries, sur ses affaires et sur ses frères (la plupart des bavards ont beaucoup de choses à dire sur leurs frères), M. Peter Magnus contempla M. Pickwick pendant plusieurs minutes, à travers ses lunettes bleues, et dit ensuite avec un air de modestie :

– Et maintenant, monsieur Pickwick, que pensez-vous que je sois venu faire ici ?

– Sur ma parole, répondit la philosophe, il m’est tout à fait impossible de le deviner. Pour affaire, peut-être ?

– Vous avez moitié raison, moitié tort en même temps. Essayez encore, monsieur Pickwick.

– Réellement j’implore votre merci, et vous me l’apprendrez ou non, à votre choix ; car je ne pourrai jamais deviner, quand j’essayerais toute la nuit.

– Eh bien ! alors, hi ! hi ! hi ! reprit M. Peter Magnus avec un ricanement timide : que penseriez-vous, monsieur Pickwick, si je vous disais que je suis venu ici pour faire une déclaration et une demande de mariage ? Eh ! monsieur ? hi ! hi ! hi !

– Je penserais qu’il est fort probable que vous réussirez, répondit notre aimable ami avec un de ses sourires les plus radieux.

– Ah ! monsieur Pickwick, le pensez-vous vraiment ? Le pensez-vous ?

– Certainement.

– Non ! vous plaisantez ; j’en suis sûr.

– Je ne plaisante pas, en vérité !

– Eh bien ! alors, pour vous dire un petit secret, je le pense aussi, moi. Je vous dirai même, monsieur Pickwick, quoique je sois jaloux comme un tigre, de mon naturel, je vous dirai que la dame est dans cette maison-ci. En prononçant ces dernières paroles, M. Magnus ôta ses lunettes bleues pour cligner de l’œil, et les remit ensuite d’un air décidé.

– C’est donc pour cela, demanda M. Pickwick avec malice, c’est donc pour cela que vous sortiez de la chambre à chaque instant, avant le dîner.

– Chut ! vous avez raison ; c’était pour cela. Cependant je n’étais pas assez fou pour l’aller voir.

– Pourquoi donc ?

– Cela ne vaudrait rien, voyez-vous, juste après un voyage. Il vaut mieux attendre jusqu’à demain matin ; j’aurai bien plus de chances alors. Monsieur Pickwick, il y a dans ce sac un habit, et dans cette botte un chapeau, qui sont inestimables pour moi, d’après l’effet que j’en attends.

– En vérité !

– Oui, monsieur. Vous devez avoir observé mon anxiété à leur sujet aujourd’hui. Je ne crois pas, monsieur Pickwick, qu’on puisse avoir, pour de l’argent, un autre habit et un autre chapeau comme ceux-là. »

Notre philosophe félicita, sur son bonheur, le possesseur du vêtement irrésistible, et M. Peter Magnus demeura pendant quelque temps absorbé dans la contemplation intellectuelle de ses trésors.

« C’est une belle créature ! s’écria-t-il enfin.

– Vraiment ?

– Charmante ! charmante ! Elle habite à dix-huit milles d’ici, monsieur Pickwick. J’ai appris qu’elle serait ici ce soir et toute la matinée de demain, et je suis accouru pour saisir l’occasion. Je pense qu’une auberge doit être un endroit très favorable pour faire des propositions à une femme seule ; car, lorsqu’elle voyage, elle doit sentir sa solitude bien plus que dans sa maison. Qu’en pensez-vous, monsieur Pickwick ?

– Cela me paraît en effet fort probable.

– Je vous demande pardon, monsieur Pickwick ; mais je suis naturellement assez curieux. Pour quelle cause êtes-vous ici ? »

Le rouge monta au visage de M. Pickwick au souvenir du sujet de son voyage. « Le motif qui m’amène, répondit-il, n’est nullement agréable. Je viens ici, monsieur, pour dévoiler la perfidie et la fausseté d’une personne dans l’honneur de laquelle j’avais mis une entière confiance.

– Dieu de Dieu ! cela est bien désagréable ! C’est une dame, je présume ? Eh ! eh ! fripon de M. Pickwick ! petit fripon ! Bien, bien, monsieur Pickwick !… Monsieur, je ne voudrais pas blesser votre délicatesse pour le monde entier. Pénible sujet, monsieur, très-pénible. Que je ne vous gêne pas, monsieur Pickwick, si vous voulez donner cours à votre chagrin. Je sais ce que c’est que d’être trahi, monsieur ; j’ai enduré cette sorte de chose trois ou quatre fois.

– Je vous suis fort obligé pour votre sympathie sur ce que vous supposez être mon cas mélancolique, repartit M. Pickwick en montant sa montre et en la posant sur la table, mais…

– Non ! non ! interrompit M. Peter Magnus ; pas un mot de plus. C’est un sujet pénible ; je le vois ; je le vois. Quelle heure est-il, monsieur Pickwick ?

– Minuit passé.

– Dieu de Dieu ! il est bien temps de s’aller coucher ! quelle sottise de rester debout si tard ! Je serai pâle demain matin, monsieur Pickwick. »

Contristé par l’idée d’une telle calamité, M. Peter Magnus tira la sonnette. Une servante apparut, et le sac rayé, le sac rouge, le carton à chapeau en cuir, et le paquet de papier gris ayant été transportés dans sa chambre à coucher, il se retira, avec un chandelier vernissé, dans une des ailes de la maison, tandis que M. Pickwick, avec un autre chandelier vernissé, était conduit dans une autre aile, à travers une multitude de passages tortueux.

« Voici votre chambre, monsieur, dit la servante.

– Très-bien, » répondit M. Pickwick en regardant autour de lui. C’était une assez grande pièce à deux lits, dans laquelle il y avait du feu, et qui paraissait plus confortable, au total, que M. Pickwick n’était disposé à l’espérer d’après sa courte expérience de l’aménagement du Grand Cheval blanc.

« Il va sans dire que personne ne dort dans l’autre lit ? fit-il observer.

– Oh ! non, monsieur.

– Très-bien. Dites à mon domestique que je n’ai plus besoin de lui ce soir, et qu’il m’apporte de l’eau chaude demain à huit heures et demie.

– Oui, monsieur. » Et la servante se retira après avoir souhaité une bonne nuit à notre philosophe.

M. Pickwick, demeuré seul, s’assit dans un fauteuil auprès du feu, et se laissa aller à une longue suite de méditations. D’abord il songea à ses amis, et se demanda quand ils viendraient le rejoindre. Ensuite son esprit retourna vers mistress Martha Bardell, et de cette dame, par une transition naturelle, il se reporta au bureau malpropre de Dodson et Fogg. De là, il s’enfuit, par une tangente, au centre même de l’histoire du singulier client ; puis il revint dans l’auberge du Grand Cheval blanc, à Ipswich, avec assez peu de lucidité pour convaincre M. Pickwick que le sommeil s’emparait rapidement de lui. Il se secoua donc, et commençait à se déshabiller lorsqu’il se rappela qu’il avait laissé sa montre sur la table, dans la salle d’en bas.

Or cette montre était un des biens meubles favoris de M. Pickwick, ayant été transportée de tous côtés, à l’ombre de son gilet, pendant un nombre d’années plus considérable qu’il ne nous paraît nécessaire de le déclarer actuellement au lecteur. On n’aurait pu faire pénétrer dans le cerveau du philosophe la possibilité de s’endormir sans entendre le tic-tac régulier de cette montre sous son traversin, ou dans le porte-montre accroché au chevet de son lit. En conséquence, comme il était tard et qu’il ne voulait pas faire retentir sa sonnette, à cette heure de la nuit, il remit son habit qu’il avait déjà ôté, et prenant le chandelier vernissé, il descendit tranquillement les escaliers.

Mais plus M. Pickwick descendait les escaliers, plus il semblait qu’il lui restât d’escaliers à descendre ; et plusieurs fois après être parvenu dans un étroit passage et s’être félicité d’être enfin arrivé au rez-de-chaussée, M. Pickwick vit un autre escalier apparaître devant ses yeux étonnés. Au bout d’un certain temps, cependant, il atteignit une salle dallée qu’il se rappela avoir vue en entrant dans la maison. Avec un nouveau courage il explora passage après passage ; il entr’ouvrit chambre après chambre, et à la fin, quand il allait abandonner ses recherches de pur désespoir, il se trouva dans la salle même où il avait passé la soirée, et il aperçut sur la table sa propriété manquante.

M. Pickwick saisit la montre d’un air triomphant, et s’occupa ensuite de retourner sur ses traces, pour regagner sa chambre à coucher ; mais si le trajet pour descendre avait été environné de difficultés et d’incertitudes, le voyage pour remonter était infiniment plus embarrassant. Dans toutes les directions possibles s’embranchaient des rangées de portes, garnies de bottes et de souliers. Une douzaine de fois, M. Pickwick avait tourné doucement la clef d’une chambre à coucher, dont la porte ressemblait à la sienne, lorsqu’un cri bourru de l’intérieur : « Qui diable est cela ? » ou, « Qu’est-ce que vous venez faire ici ? » l’obligeait à se retirer sur la pointe du pied, avec une célérité parfaitement merveilleuse. Il se trouvait de nouveau réduit au désespoir, lorsqu’une porte entr’ouverte attira son attention. Il allongea la tête et regarda dans la chambre. Bonne chance à la fin ! Les deux lits étaient là, dans la situation qu’il se rappelait parfaitement, et le feu brûlait encore. Cependant sa chandelle, qui n’était pas des plus longues lorsqu’il l’avait reçue, avait coulé dans les courants d’air qu’il venait de traverser, et s’abîma dans le chandelier, au moment où il fermait la porte derrière lui. « C’est égal, pensa M. Pickwick, je puis me déshabiller tout aussi bien à la lumière du feu. »

Les deux lits étaient placés à droite et à gauche de la porte. Entre chacun d’eux et la muraille il se trouvait une petite ruelle, terminée par une chaise de canne, et justement assez large pour permettre de monter au lit ou d’en descendre du côté de la muraille, si on le jugeait convenable. Après avoir exactement fermé les rideaux du lit du côté de la chambre, M. Pickwick s’assit dans la ruelle, sur la chaise de canne, et se débarrassa tranquillement de ses souliers et de ses guêtres. Ensuite il ôta et plia son habit, son gilet, sa cravate, et tirant lentement son bonnet de nuit de sa poche, il l’attacha solidement sur sa tête, en nouant sous son menton des cordons qui étaient toujours fixés à cette portion de son ajustement. Pendant cette opération l’absurdité de son récent embarras vint frapper plus fortement ses facultés risibles, et, se renversant sur sa chaise de canne, il se mit à rire en lui-même, de si bon cœur, que ç’aurait été un véritable délice, pour tout esprit bien constitué, de contempler le sourire qui épanouissait son aimable physionomie, sous son bonnet de coton orné d’une vaste mèche.

« C’est la plus drôle de chose, se dit M. Pickwick à lui-même en riant si démesurément qu’il en fit presque craquer les cordons de son bonnet ; c’est la plus drôle de chose dont j’aie jamais entendu parler, que de me voir ainsi perdu dans cette auberge, et errant dans tous ses escaliers. Drôle ! drôle ! très-drôle ! » M. Pickwick, souriant de nouveau, d’un sourire plus prononcé qu’auparavant, allait continuer à se déshabiller, lorsqu’il fut arrêté, tout à coup, par l’entrée inattendue d’une personne qui tenait une chandelle, et qui, après avoir fermé la porte, s’avança jusqu’auprès de la toilette et y posa sa lumière.

Le sourire qui se jouait sur les traits de M. Pickwick fut instantanément absorbé par l’expression de la surprise et de la stupeur la plus complète. La personne, quelle qu’elle fût, était arrivée si soudainement et avec si peu de bruit, que M. Pickwick n’avait pas eu le temps de crier ni de s’opposer à son entrée. Qui pouvait-ce être ? un voleur ? quelque individu mal intentionné, qui peut-être l’avait vu monter les escaliers, tenant à la main une belle montre. En tout cas que devait-il faire ?

Le seul moyen pour M. Pickwick d’observer son mystérieux visiteur, sans danger d’être vu lui-même, était de grimper sur le lit pour lorgner dans la chambre, et d’entr’ouvrir les rideaux. Il eut donc recours à cette manœuvre, et les tenant d’une main soigneusement fermés de manière à ne laisser passer que sa tête et son bonnet de coton, il mit sur son nez ses lunettes, rassembla tout son courage, et regarda.

Mais il s’évanouit presque d’horreur et de confusion lorsqu’il vit, debout devant la glace, une dame d’un certain âge, ornée de papillotes de papier brouillard, et activement occupée à brosser ce que les dames appellent leur queue. De quelque manière qu’elle fût venue dans la chambre, il était évident, à son air tranquille et dégagé, qu’elle comptait y passer la nuit tout entière. Elle avait apporté avec elle une chandelle de jonc garnie de son écran, et avec une louable précaution contre les dangers du feu, elle l’avait placée dans une cuvette pleine d’eau, sur le plancher, où cette chandelle brillait comme un phare gigantesque dans une mer singulièrement petite.

« Dieu me protège ! pensa M. Pickwick. Quelle chose épouvantable !

– Hem ! fit la dame ; et aussitôt la tête du philosophe rentra derrière les rideaux, avec une rapidité digne d’une marionnette.

– Je n’ai jamais ouï parler d’une aventure aussi terrible, se dit le pauvre M. Pickwick, dont le bonnet était trempé d’une sueur froide. Jamais ! Cela est effroyable ! »

Cependant, ne pouvant résister au désir de voir ce qui se passait, il fit de nouveau sortir sa tête entre les rideaux.

La situation s’empirait. La dame d’un certain âge ayant fini d’arranger ses cheveux, les avait soigneusement enveloppés dans un bonnet de nuit de mousseline orné d’une petite garniture plissée, et contemplait le feu d’un air mélancolique et rêveur.

« Cette affaire devient alarmante, raisonna M. Pickwick en lui-même. Je ne puis pas laisser aller les choses de cette manière. Il est clair pour moi, d’après la tranquillité de cette dame, que je serai entré dans une chambre qui n’est pas la mienne. Si je parle, elle alarmera la maison ; mais si je reste ici, les conséquences en seront plus effrayantes encore. »

M. Pickwick, il est inutile de le dire, était un des mortels les plus modestes et les plus délicats qui aient jamais existé. La seule idée de se présenter devant une dame en bonnet de nuit, le remplissait de confusion. Mais il avait fait un nœud à ses maudits cordons, et malgré tous ses efforts il ne pouvait parvenir à les défaire. Il devenait indispensable de briser la glace, et il n’y avait pour cela qu’un seul moyen. Il se retira derrière les rideaux, et toussa tout haut : « Hom ! hom ! »

A ce bruit inattendu la dame tressaillit évidemment, car elle renversa l’écran de sa chandelle. Mais bientôt elle se persuada qu’elle s’était alarmée sans raison, et lorsque M. Pickwick, croyant qu’elle était pour le moins évanouie de terreur, s’aventura à regarder à travers les rideaux, elle s’était remise à contempler le feu avec le même air mélancolique et rêveur.

« Voilà une femme bien extraordinaire, pensa M. Pickwick en rentrant la tête. Hom ! hom ! »

Cette fois ces deux syllabes étaient prononcées trop distinctement pour qu’il fût encore possible de les prendre pour une imagination.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la dame ; qu’est-ce que cela ?

– C’est… c’est seulement un gentleman, madame, dit M. Pickwick derrière le rideau.

– Un gentleman ! répéta la dame avec terreur.

– C’en est fait ! pensa M. Pickwick.

– Un homme dans ma chambre ! s’écria la dame, et elle se précipita vers la porte. M. Pickwick entendit le frôlement de sa robe. Un instant de plus et toute la maison allait être alarmée.

– Madame, dit-il en montrant sa tête, dans l’excès de son désespoir ; madame… »

M. Pickwick, en mettant sa tête hors des rideaux, n’avait certainement point de but bien déterminé. Cependant cela produisit instantanément un bon effet. La dame, comme nous avons dit, était déjà près de la porte. Il fallait l’ouvrir pour arriver à l’escalier, et elle l’aurait fait sans aucun doute en un instant, si l’apparition soudaine du bonnet de nuit philosophique ne l’avait pas fait reculer jusqu’au fond de la chambre. Elle y resta immobile, considérant d’un air effaré M. Pickwick, qui à son tour la contemplait avec égarement.

« Misérable ! dit la dame, couvrant ses yeux de ses mains ; que faites-vous ici ?

– Rien, madame… rien du tout, madame… répondit M. Pickwick avec feu.

– Rien ! répéta la dame en levant les yeux.

– Rien, madame, sur mon honneur, reprit M. Pickwick en secouant sa tête d’une manière si énergique que la mèche de son bonnet s’agitait convulsivement. Madame, je me sens accablé de confusion en m’adressant à une lady avec mon bonnet de nuit sur ma tête (ici la dame arracha brusquement le sien) ; mais je ne puis l’ôter, madame. (En disant ces mots, M. Pickwick donna à son bonnet une secousse prodigieuse pour preuve de son allégation.) Maintenant, madame, il est évident pour moi que je me suis trompé de chambre à coucher, en prenant celle-ci pour la mienne. Je n’y étais pas depuis cinq minutes lorsque vous êtes entrée tout d’un coup.

– Si cette histoire improbable est réellement vraie, monsieur, répliqua la dame en sanglotant violemment, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.

– Oui, madame, avec le plus grand plaisir.

– Sur-le-champ ! monsieur.

– Certainement, madame, certainement. Je… je suis très-fâché, madame, poursuivit M. Pickwick en faisant son apparition au pied du lit ; très-fâché d’avoir été la cause innocente de cette alarme et de cette émotion ; profondément affligé, madame… »

La dame montra la porte. Dans ce moment critique, dans cette situation si embarrassante, une des excellentes qualités de M. Pickwick se déploya encore admirablement. Quoiqu’il eût placé à la hâte son chapeau sur son bonnet de coton, à la manière des patrouilles bourgeoises, quoiqu’il portât ses souliers et ses guêtres dans ses mains, et son habit et son gilet sur son bras, rien ne put diminuer sa politesse naturelle.

« Je suis excessivement fâché, madame, dit-il en saluant très-bas.

– Si vous l’êtes, monsieur, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.

– Immédiatement, madame. A l’instant même, madame, dit M. Pickwick en ouvrant la porte et en laissant tomber ses souliers avec grand fracas. Je me flatte, madame, reprit-il en ramassant ses chaussures et en se retournant pour saluer encore, je me flatte que mon caractère sans tache et le respect plein de dévotion que je professe pour votre sexe plaideront en ma faveur dans cette circonstance. » Mais avant qu’il eût pu conclure cette sentence, la dame l’avait poussé dans le passage, et avait fermé et verrouillé la porte derrière lui.

Quelque satisfaction que notre philosophe dût ressentir d’avoir terminé aussi aisément cette épouvantable aventure, sa situation présente n’était nullement agréable. Il était seul, à moitié habillé, dans un passage ouvert, dans une maison inconnue, au milieu de la nuit. Il n’était pas supposable qu’il put retrouver, dans une parfaite obscurité, la chambre qu’il n’avait pu découvrir lorsqu’il était armé d’une lumière, et s’il faisait le plus petit bruit, dans ses inutiles recherches, il courait la chance de recevoir un coup de pistolet et peut-être d’être tué par quelque voyageur réveillé en sursaut. Il n’avait donc pas d’autre ressource que de rester où il était, jusqu’à la pointe du jour. Ainsi, après avoir fait encore quelques pas dans le corridor, en trébuchant, à sa grande alarme, sur plusieurs paires de bottes, il s’accroupit dans un angle du mur, pour attendre le matin aussi philosophiquement qu’il le pourrait.

Cependant il n’était point destiné à subir cette nouvelle épreuve de patience, car il n’y avait pas longtemps qu’il était retiré dans son coin, lorsqu’à son horreur inexprimable un homme, portant une lumière, apparut au bout du corridor. Mais cette horreur fut soudainement convertie en transports de joie lorsqu’il reconnut son fidèle serviteur. C’était en effet M. Samuel Weller qui regagnait son domicile, après être resté jusqu’alors en grande conversation avec le garçon qui attendait la diligence.

« Sam ! dit M. Pickwick, en paraissant tout à coup devant lui ; où est ma chambre à coucher ? »

Sam considéra son maître avec la surprise la plus expressive, et celui-ci avait déjà répété trois fois la même question, lorsque son domestique tourna sur son talon et le conduisit à la chambre si longtemps cherchée.

« Sam, dit M. Pickwick en se mettant dans son lit ; j’ai fait cette nuit un des quiproquos les plus extraordinaires qu’il soit possible de faire.

– Ca ne m’étonne pas, monsieur, répliqua sèchement le valet.

– Mais je suis bien déterminé, Sam, quand je devrais rester six mois dans cette maison, à ne plus jamais me risquer tout seul hors de ma chambre.

– C’est la résolution la plus prudente que vous pourriez prendre, monsieur. Vous avez besoin de quelqu’un pour vous surveiller quand votre raison s’en va en visite.

– Qu’est-ce que vous entendez par là ? Sam, demanda M. Pickwick, qui, se levant sur son séant, étendit la main comme s’il allait faire un discours ; mais tout à coup il parut se raviser, se recoucha et dit à son domestique : Bonsoir.

– Bonsoir, monsieur, » répliqua Sam, et il sortit de la chambre. Arrivé dans le corridor, il s’arrêta, secoua la tête, fit quelques pas, s’arrêta encore, moucha sa chandelle, secoua la tête de nouveau, et finalement se dirigea lentement vers sa chambre, enseveli, en apparence, dans les plus profondes méditations.

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