‹ Aventures de Monsieur PickwickChapitre 16 sur 17 · Chapitre 27 Samuel Weller fait un pèlerinage à Dorking, et voit sa belle-mère.

Chapitre 27 Samuel Weller fait un pèlerinage à Dorking, et voit sa belle-mère.

Comme il restait un intervalle de deux jours avant l’époque fixée pour le départ des Pickwickiens pour Dingley-Dell, Sam, après avoir dîné de bonne heure, s’assit dans l’arrière-salle de l’auberge le George et Vautour, pour réfléchir au meilleur emploi possible de cet espace de temps. Il faisait un temps superbe, et Samuel n’avait pas ruminé pendant dix minutes, lorsqu’il sentit tout à coup naître en lui un sentiment filial et affectueux. Le besoin d’aller voir son père et de rendre ses devoirs à sa belle-mère se présenta alors si fortement à son esprit, qu’il fut frappé d’étonnement de n’avoir pas songé plus tôt à cette obligation morale. Impatient de réparer ses torts passés, dans le plus bref délai possible, il gravit les marches de l’escalier, se présenta directement devant M. Pickwick, et lui demanda un congé afin d’exécuter ce louable dessein.

« Certainement, Sam, certainement, » répondit le philosophe, dont les yeux se remplirent de larmes de joie à cette manifestation des bons sentiments de son domestique.

Sam fit une inclination de tête reconnaissante.

« Je suis charmé de voir que vous comprenez si bien vos devoirs de fils.

– Je les ai toujours compris, monsieur.

– C’est une réflexion fort consolante, dit M. Pickwick d’un air approbateur.

– Tout à fait, monsieur. Quand je voulais quelque chose de mon père, je le lui demandais d’une manière très-respectueuse et obligeante ; s’il ne me le donnait pas, je le prenais, dans la crainte d’être enduit à mal faire, si je n’avais pas ce que je voulais. Je lui ai évité comme ça une foule d’embarras, monsieur.

– Ce n’est pas précisément ce que j’entendais, Sam, dit M. Pickwick en secouant la tête avec un léger sourire.

– J’ai agi dans un bon sentiment, monsieur, avec les meilleures intentions du monde, comme disait le gentleman qui avait planté là sa femme, parce qu’elle était malheureuse avec lui…

– Vous pouvez aller, Sam.

– Merci, monsieur. » Et ayant fait son plus beau salut et revêtu ses plus beaux habits, Sam se percha sur l’impériale de l’Hirondelle et se rendit à Dorking.

Le marquis de Granby, du temps de Mme Weller, pouvait servir de modèle aux meilleures auberges ; assez grande pour qu’on y eût ses coudées franches, assez petite et assez commode pour qu’on s’y crût chez soi. Du côté opposé de la route, un poteau élevé supportait une vaste enseigne, où l’on voyait représentées la tête et les épaules d’un gentleman doué d’un teint apoplectique. Son habit rouge avait des revers bleus, et quelques taches de cette dernière couleur étaient placées au-dessus de son tricorne pour figurer le ciel. Plus haut encore, il y avait une paire de drapeaux, et au-dessous du dernier bouton de l’habit rouge du gentleman, une couple de canons. Le tout offrait incontestablement un portrait frappant du marquis de Granby, de glorieuse mémoire. Les fenêtres du comptoir laissaient voir une collection de géraniums et une rangée bien époussetée de bouteilles de liqueur. Les volets verts étalaient en lettres d’or force panégyriques des bons lits et des bons vins de la maison ; enfin le groupe choisi de paysans et de valets qui flânaient autour des écuries, autour des auges, disait beaucoup en faveur de la bonne qualité de la bière et de l’eau-de-vie qui se vendaient à l’intérieur. En descendant de voiture, Sam s’arrêta pour noter, avec l’œil d’un voyageur expérimenté, toutes ces petites indications d’un commerce prospère, et, quand il entra, il était grandement satisfait du résultat de ses observations.

« Eh bien ? dit une voix aigrelette lorsque la tête de Sam se montra à la porte du comptoir. Qu’est-ce que vous voulez, jeune homme ? »

Sam regarda dans la direction de la voix. Elle provenait d’une dame d’une encolure assez puissante, confortablement assise auprès de la cheminée, et qui s’occupait à souffler le feu, afin de faire chauffer l’eau pour le thé. La dame n’était pas seule, car de l’autre côté de la cheminée, tout droit dans un antique fauteuil, était assis un homme dont le dos était presque aussi long et presque aussi roide que celui du fauteuil lui-même.

Cet individu, qui attira sur-le-champ l’attention spéciale de Sam, paraissait long et fluet. Son visage était couperosé, son nez rouge ; ses yeux méchants et bien éveillés tenaient beaucoup de ceux d’un serpent à sonnettes. Il portait un habit noir râpé, un pantalon très-court et des bas de coton noir qui, comme le reste de son costume, avaient une teinte rouillée. Son air était empesé, mais sa cravate blanche ne l’était pas, et pendait toute chiffonnée et d’une manière fort peu pittoresque sur son gilet boutonné jusqu’au menton. Sur une chaise, à côté de lui, étaient placés une paire de gants de castor, vieux et usés ; un chapeau à larges lords ; un parapluie fort passé, qui laissait voir une quantité de baleines, comme pour contre-balancer l’absence d’une poignée : enfin, tous ces objets étaient arrangés avec un soin et une symétrie qui semblaient indiquer que l’homme au nez rouge, quel qu’il fût, n’avait pas l’intention de s’en aller de sitôt.

Pour lui rendre justice, il faut convenir que s’il avait eu cette intention, il eût fait preuve de bien peu d’intelligence ; car, à en juger par les apparences, il aurait fallu qu’il possédât un cercle de connaissances bien désirable, pour pouvoir raisonnablement espérer s’installer ailleurs plus confortablement. Le feu flambait joyeusement sous l’influence du soufflet, et la bouilloire chantait gaiement sous l’influence de l’un et de l’autre ; sur la table était disposé tout l’appareil du thé : un plat de rôties beurrées chauffait doucement devant le foyer, et l’homme au nez rouge, armé d’une longue fourchette, s’occupait activement à transformer de larges tranches de pain en cet agréable comestible. Auprès de lui était un verre d’eau et de rhum brûlant, dans lequel nageait une tranche de limon ; et chaque fois qu’il se baissait pour amener les tartines de pain auprès de son œil, afin de juger comment elles rôtissaient, il sirotait une goutte ou deux de grog, et souriait en regardant la dame à la puissante encolure, qui soufflait le feu.

La contemplation de cette scène confortable avait tellement absorbé les facultés pensantes de Sam, qu’il laissa passer sans y faire attention les premières interrogations de l’hôtesse, qui fut obligée de les répéter trois fois, sur un ton de plus en plus aigre, avant qu’il s’aperçût de l’inconvenance de sa conduite.

« Le gouverneur y est-il ? demanda-t-il enfin.

– Non, il n’y est pas, répondit Mme Weller, car la dame n’était autre que la ci-devant veuve et la seule et unique exécutrice testamentaire de feu M. Clarke. Non, il n’y est pas, et qui plus est je ne l’attends pas.

– Je suppose qu’il conduit aujourd’hui ? reprit Sam.

– Peut-être que oui, peut-être que non, répliqua Mme Weller en beurrant la tartine que l’homme au nez rouge venait de faire rôtir. Je n’en sais rien, et de plus je ne m’en soucie guère. – Dites un Benedicite, monsieur Stiggins. »

L’homme au nez rouge fit ce qui lui était demandé, et attaqua aussitôt une rôtie avec une voracité sauvage.

Son apparence, dès le premier coup d’œil, avait induit Sam à suspecter qu’il voyait en lui le substitut du berger dont lui avait parlé son estimable père. Aussitôt qu’il le vit manger, tous ses doutes à ce sujet s’évanouirent, et il reconnut en même temps que s’il avait envie de s’installer provisoirement dans la maison, il fallait qu’il se mît sans délai sur un bon pied. Commençant donc ses opérations, il passa son bras par-dessus la demi-porte du comptoir, l’ouvrit, entra d’un pas délibéré, et dit tranquillement :

« Ma belle-mère, comment vous va ?

– Eh bien ! je crois que c’est un Weller ! s’écria la grosse dame en regardant Sam d’un air fort peu satisfait.

– Un peu, que c’en est un ! rétorqua l’imperturbable Sam, et j’espère que ce révérend gentleman m’excusera si je dis que je voudrais bien être le Weller qui vous possède, belle-mère. »

C’était là un compliment à deux tranchants. Il insinuait que Mme Weller était une femme fort agréable, et en même temps que M. Stiggins avait une apparence ecclésiastique. Effectivement, il produisit sur-le-champ un effet visible, et Sam poursuivit son avantage en embrassant sa belle-mère.

« Voulez-vous bien finir ! s’écria Mme Weller en le repoussant.

– Fi ! jeune homme, fi ! dit le gentleman au nez rouge.

– Sans offense, monsieur, sans offense, répliqua Sam. Mais malgré ça vous avez raison. Ces sortes de choses-là sont défendues quand la belle-mère est jeune et jolie, n’est-ce pas, monsieur ?

– Tout ça n’est que vanité, observa M. Stiggins.

– Oh ! c’est bien vrai, » dit mistress Weller en rajustant son bonnet.

Sam pensa la même chose, mais il retint sa langue.

Le substitut du berger ne paraissait nullement satisfait de l’arrivée de Sam, et quand la première effervescence des compliments fut passée, Mme Weller elle-même prit un air qui semblait dire qu’elle se serait très-volontiers passée de sa visite. Quoi qu’il en soit, Sam était là, et comme on ne pouvait décemment le mettre dehors, on l’invita à s’asseoir et à prendre le thé.

« Comment va le père ? » demanda-t-il au bout de quelques instants.

A cette question, Mme Weller leva les mains et tourna les yeux vers le plafond, comme si c’était un sujet trop pénible pour qu’on osât en parler.

M. Stiggins fit entendre un gémissement.

– Qu’est-ce qu’il a donc, ce monsieur ? demanda Sam.

– Il est choqué de la manière dont votre père se conduit.

– Comment ! C’est à ce point là ?

– Et avec trop de raison, » répondit Mme Weller gravement.

M. Stiggins prit une nouvelle rôtie et soupira bruyamment.

« C’est un terrible réprouvé, poursuivit Mme Weller.

– Un vase de perdition ! » s’écria M. Stiggins, et il fit dans sa rôtie un large segment de cercle et poussa un gémissement sourd.

Sam se sentit violemment enclin à donner au révérend personnage une volée qui permit à ce saint homme de gémir avec plus de raison, mais il réprima ce désir et demanda simplement :

« Le vieux fait donc des siennes, hein ?

– Hélas ! oui, répliqua Mme Weller. Il a un cœur de rocher. Tous les soirs, cet excellent homme… ne froncez pas le sourcil, monsieur Stiggins, je soutiens que vous êtes un excellent homme… Tous les soirs, cet excellent homme passe ici des heures entières, et cela ne produit point le moindre effet sur votre réprouvé de père.

– Eh bien ! voilà qui est drôle ! rétorqua Sam. Ca en produirait un prodigieux sur moi, si j’étais à sa place. Je vous en réponds !

– Mon jeune ami, dit solennellement M. Stiggins, le fait est qu’il a un esprit endurci. Oh ! mon jeune ami, quel autre aurait pu résister aux exhortations de seize de nos plus aimables sœurs, et refuser de souscrire à notre humble société pour procurer aux enfants nègres, dans les Indes occidentales, des gilets de flanelle et des mouchoirs de poche moraux.

– Qu’est-ce que c’est qu’un mouchoir moral ? demanda Sam. Je n’ai jamais vu ce meuble-là.

– C’est un mouchoir qui combine l’amusement et l’instruction, mon jeune ami ; où l’on voit des histoires choisies, illustrées de gravures sur bois.

– Bon, je sais ; j’ai vu ça aux étalages des merciers, avec des pièces de vers et tout le reste, n’est-ce pas ? »

M. Stiggins fit un signe affirmatif et commença une troisième rôtie.

« Et il n’a pas voulu se laisser persuader par les dames ?

– Il s’est assis, répondit Mme Weller, il a allumé sa pipe, et il a dit que les enfants nègres étaient… Qu’est-ce qu’il a dit que les enfants nègres étaient, monsieur Stiggins ?

– Une blague, soupira le révérend, profondément affecté.

– Il a dit que les enfants nègres étaient une blague ! » répéta tristement Mme Weller ; après quoi, la dame et le révérend recommencèrent à gémir sur l’atroce conduite de M. Weller.

Beaucoup d’autres iniquités de la même nature auraient pu être racontées, mais toutes les rôties étant mangées, le thé étant devenu très-faible, et Sam ne montrant aucune inclination à partir, M. Stiggins se rappela soudainement qu’il avait un rendez-vous très-pressant avec le berger, et se retira en conséquence.

Le plateau était à peine enlevé, le foyer à peine balayé, lorsque la voiture de Londres déposa M. Weller à la porte. Peu après ses jambes le déposèrent dans le comptoir, et ses yeux lui révélèrent la présence de son fils.

« Ha ! ha ! Sammy ! s’écria le père.

– Ho ! ho ! vieux farceur ! » cria le fils ; et ils se donnèrent une poignée de main vigoureuse.

« Charmé de te voir, Sammy, dit l’aîné des Weller. Comment diantre as-tu pu venir à bout de ta belle-mère ? Ca me passe. Tu devrais me passer ta recette. Je ne te dis que ça !

– Chut ! fit Sam. Elle est dans la maison, mon vieux gaillard.

– Elle n’est pas à portée d’oreille. Elle reste toujours en bas, à tracasser le monde pendant une heure ou deux après le thé. Ainsi donc, nous pouvons nous humecter l’intérieur, Sammy. »

En parlant ainsi, M. Weller mêla deux verres de grog et aveignit une couple de pipes. Le père et le fils s’assirent en face l’un de l’autre, Sam d’un côté du feu, dans le fauteuil au dos élevé, M. Weller de l’autre côté, dans une bergère, et ils commencèrent à goûter le double plaisir de leur pipe et de leur réunion inattendue, avec toute la gravité convenable.

« Venu quelqu’un, Sammy ? » demanda laconiquement M. Weller, après un long silence.

Sam fit un signe exprimant l’affirmation.

« Un gaillard au nez rouge ? »

Sam répéta le même signe.

« Un bien aimable homme que ce gaillard-là ! Sammy, fit observer M. Weller en fumant avec précipitation.

– Il en a tout l’air.

– Et joliment fort sur le calcul !

– Vraiment !

– Le lundi, il emprunte dix-huit pence ; le mardi, il demande un shilling pour compléter la demi-couronne ; le vendredi, il remprunte une autre demi-couronne pour faire un compte rond de cinq shillings, et il va comme ça, en doublant, jusqu’à ce qu’il arrive, en un rien de temps, à empocher une bank-note de cinq livres. Ca ressemble à ce calcul du livre d’arusmétique où l’on arrive à des sommes folles en doublant les clous d’un fer à cheval. »

Sam indiqua par un geste qu’il se rappelait le problème auquel son père faisait allusion.

« Comme ça, vous n’avez pas voulu souscrire pour les gilets de flanelle, demanda Sam après avoir lancé de nouveau quelques bouffées de tabac silencieuses.

– Non certainement. A quoi des gilets de flanelle peuvent-ils servir à ces négrillons ? Mais vois-tu, Sammy, ajouta M. Weller en baissant la voix et en se penchant vers son compagnon, je souscrirais bien volontiers une jolie somme s’il s’agissait d’offrir des camisoles de force à certains particuliers que nous connaissons. »

Ayant exprimé cette opinion, M. Weller reprit lentement sa position première, et cligna de l’œil d’un air très-sagace.

« C’est une drôle d’idée, tout de même, de vouloir envoyer des mouchoirs à des gens qui ne connaissent pas la manière de s’en servir, fit remarquer Sam.

– I’ sont toujours à faire quelque bêtise de ce genre, Sammy. L’autre dimanche, je flânais sur la route, qu’est-ce que j’aperçois debout à la porte d’une chapelle ? Ta belle-mère avec un plat de faïence bleue à la main, oùs que les patards tombaient comme la grêle… Tu n’aurais jamais cru qu’un plat mortel aurait pu y tenir. Et pour quoi penses-tu que c’était, Sammy ?

– Pour donner un autre thé, peut-être !

– Tu n’y es pas, c’était pour la rente d’eau du berger.

– La rente d’eau du berger !

– Ni plus ni moins. I’ y avait trois trimestres que le berger n’avait pas payé un liard, pas un liard. Au fait il n’a guère besoin d’eau, i’ ne boit que très-peu de c’te liqueur-là, très-peu, Sammy… pas si chose ! Comme ça, la rente n’était pas payée et le receveur avait arrêté son filet. V’là donc le berger qui s’en va à la chapelle. Il dit qu’il est un saint martyrisé, qu’il désire que le tourne-robinet qu’a coupé son filet obtienne son pardon du ciel, mais qu’il a bien peur qu’on ne lui ait déjà retenu dans l’autre monde une place où il ne sera pas à son aise. Là-dessus les femelles font un meeting, chantent des hymnes, nomment ta belle-mère présidente, votent une quête pour le dimanche suivant, et repassent tout le quibus au berger. Et si il n’a pas eu de quoi payer sa rente d’eau, sa vie durant, dit M. Weller en terminant, je ne suis qu’un Hollandais et tu en es un autre, voilà tout. »

M. Weller fuma en silence pendant quelques minutes, puis il ajouta :

« Le pire de ces bergers, mon garçon, c’est qu’i’ tournent la tête à toutes les jeunes filles. Dieu bénisse leurs petits cœurs ! elles s’imaginent que c’est tout miel, et elles n’en savent pas plus long. Elles donnent toutes dans la charge, Sammy, elles y donnent toutes.

– Ca me fait cet effet-là, dit Sam.

– Ni pus ni moins, poursuivit M. Weller en secouant gravement la tête ; et ce qui m’agace le plus, Samivel, c’est de leur voir perdre leur temps et leur belle jeunesse à faire des habits pour des gens cuivrés qui n’en ont pas besoin, sans jamais s’occuper des chrétiens qui ont des couleurs naturelles et qui savent mettre un pantalon. Si j’étais le maître, Sammy, j’attèlerais quelques-uns de ces faignants de bergers à une brouette bien chargée et je la leur ferais monter et descendre, pendant vingt-quatre heures de suite, le long d’une planche de dix-huit pouces de large. Ca leur ôterait un peu de leur bêtise, ou rien n’y réussira. »

M. Weller, ayant débité cette aimable recette, avec beaucoup d’emphase et une multitude de gestes et de contorsions, vida son verre d’un seul trait, et fit tomber les cendres de sa pipe avec une dignité naturelle.

Il n’avait pas encore terminé cette dernière opération, lorsqu’une voix aigre se fit entendre dans le passage.

« Voici ta chère belle-mère, Sammy, » dit-il à son fils, et au même instant Mme Weller entra, d’un pas affairé, dans la chambre.

« Oh ! vous voilà donc revenu ! s’écria-t-elle.

– Oui, ma chère, répliqua M. Weller en bourrant de nouveau sa pipe.

– M. Stiggins est-il de retour ? demanda mistress Weller.

– Non, ma chère, répondit M. Weller en allumant ingénieusement sa pipe au moyen d’un charbon embrasé qu’il prit avec les pincettes ; et qui plus est, ma chère, je tâcherais de ne pas mourir de chagrin s’il ne remettait plus les pieds ici.

– Ouh ! le réprouvé ! s’écrie Mme Weller.

– Merci, mon amour, dit son époux.

– Allons ! allons ! père, observa Sam ; pas de ces petites tendresses devant des étrangers. Voilà le révérend gentleman qui revient. »

A cette annonce, Mme Weller essuya précipitamment les larmes qu’elle s’était efforcée de verser, et M. Weller tira, d’un air chagrin, son fauteuil dans le coin de la cheminée.

M. Stiggins ne se fit pas beaucoup prier pour prendre un autre verre de grog ; puis il en accepta un second, puis un troisième, puis il consentit à accepter sa part d’un léger souper, afin de recommencer sur nouveaux frais. Il était assis du même côté que M. Weller aîné ; et lorsque celui-ci supposait que sa femme ne pouvait pas le voir, il indiquait à son fils les émotions intimes dont son âme était agitée, en secouant son poing sur la tête du berger. Cette plaisanterie procurait à son respectueux enfant une satisfaction d’autant plus pure, que M. Stiggins continuait à siroter paisiblement son rhum, dans une heureuse ignorance de cette pantomime animée.

La conversation fut soutenue, en grande partie, par Mme Weller et le révérend M. Stiggins, et les principaux sujets qu’on entama furent les vertus du berger, les mérites de son troupeau, et les crimes affreux, les détestables péchés de tout le reste du monde. Seulement, M. Weller interrompait parfois ces dissertations par des remarques et des allusions indirectes à un certain vieux farceur généralement désigné sous le nom de Walker[32], et se permit çà et là divers commentaires non moins ironiques et voilés.

Enfin, M. Stiggins, qui, à en juger par divers symptômes indubitables, avait emmagasiné autant de grog qu’il en pouvait ingurgiter sans trop s’incommoder, prit son chapeau et son congé, immédiatement après, Sam fut conduit par son père dans une chambre à coucher. Le respectable gentleman, en lui donnant une chaleureuse poignée de main, paraissait se disposer à lui adresser quelques observations ; mais il entendit monter Mme Weller, et changeant aussitôt d’intention, il lui dit brusquement bonsoir.

Le lendemain, Sam se leva de bonne heure. Ayant déjeuné à la hâte, il s’apprêta à retourner à Londres, et il sortait de la maison, lorsque son père se présenta devant lui.

– Tu pars, Sam ?

– Tout de go.

– Je voudrais bien te voir museler ce Stiggins, et l’emmener avec toi.

– Vraiment ? répondit Sam d’un ton de reproche ; je rougis de vous avoir pour auteur, vieux capon. Pourquoi lui laissez-vous montrer son nez cramoisi chez le Marquis de Granby ? »

M. Weller attacha sur son fils un regard sérieux, et répondit :

« Parce que je suis un homme marié, Sammy, parce que je suis un homme marié. Quand tu seras marié, Sammy, tu comprendras bien des choses que tu ne comprends pas maintenant. Mais ça vaut-il la peine de passer tant de vilains quarts d’heure pour apprendre si peu de chose, comme disait cet écolier quand il a-t-été arrivé à savoir son alphabet, voilà la question ? C’est une affaire de goût. Mais, pour ma part, je suis très-disposé à répondre : Non !

– Dans tous les cas, dit Sam, adieu.

– Bonjour, Sammy, bonjour.

– Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, reprit Sam en s’arrêtant court : Si j’étais le propriétaire du Marquis de Granby, et si cet animal de Stiggins venait faire des rôties dans mon comptoir, je le…

– Que ferais-tu ? interrompit M. Weller avec grande anxiété, que ferais-tu ?

– J’empoisonnerais son grog.

– Bah ! s’écria Weller en donnant à son fils une poignée de main reconnaissante, tu ferais cela réellement, Sammy ? tu ferais cela ?

– Parole ! Je ne voudrais pas me montrer trop cruel envers lui tout d’abord. Je commencerais par le plonger dans la fontaine, et je remettrais le couvercle pour l’empêcher de s’enrhumer ; mais si je voyais qu’il n’y avait pas moyen d’en venir à bout par la douceur, j’emploierais une autre méthode de persuasion. »

M. Weller aîné lança à son fils un regard d’admiration inexprimable, et, lui ayant de nouveau serré la main, s’éloigna lentement en roulant dans son esprit les réflexions nombreuses auxquelles cet avis avait donné lieu.

Sam le suivit des yeux jusqu’au détour de la route et s’achemina ensuite vers Londres. Il médita d’abord sur les conséquences probables de son conseil, et sur la vraisemblance ou l’invraisemblance qu’il y avait de voir adopter cet avis par son père ; mais bientôt il écarta toute inquiétude de son esprit par cette réflexion consolante, qu’il en saurait le résultat avec le temps. C’est un avantage que le lecteur aura, aussi bien que lui.

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Aussi diligents que des abeilles, et presque aussi légers que des papillons, les quatre Pickwickiens se rassemblèrent, au matin du 22 décembre de l’an de grâce 1831. Noël s’approchait rapidement, dans toute sa joyeuse et cordiale hospitalité. La vieille année se préparait, comme un gymnosophiste indien, à réunir ses amis autour de soi, et à mourir doucement et tranquillement au milieu des festins et des bombances. C’était une époque de jubilation, et parmi les nombreux mortels que réjouissait la même cause, nos quatre héros étaient remarquablement enjoués et heureux.

Car ils sont nombreux les mortels à qui Noël apporte un court intervalle de gaieté et de bonheur ! Combien de familles dispersées au loin par les soins, par les luttes incessantes de la vie, se réunissent alors dans cet heureux état de familiarité et de bonne volonté mutuelle, qui est la source de tant de pures délices ; douce et paisible communion d’esprit qui semble si incompatible avec les soucis de l’existence, si au-dessus des plaisirs de ce monde, que les nations les plus civilisées, comme les peuplades les plus sauvages, en font également une des premières jouissances réservées aux élus, dans le séjour du bonheur éternel. Combien de vieilles sympathies, combien de souvenirs assoupis se réveillent au temps de Noël !

Nous écrivons ces lignes à bien des lieues de l’heureux endroit où, pendant de longues années, nous avons rencontré, la veille de Noël, un cercle amical et joyeux. La plupart des cœurs qui palpitaient alors avec ivresse, ont cessé de battre ; les mains que nous aimions à serrer, sont devenues froides ; les visages gracieux qui nous charmaient, sont décharnés ; les regards que nous cherchions, ont perdu leur éclat ; et cependant la vieille maison, la grande salle, les plaisanteries, les rires, les voix joyeuses et les visages souriants, les circonstances les plus frivoles de ces heureuses réunions, se pressent en foule dans notre esprit, à chaque retour de cette fête. Il semble que nous n’ayons cessé de nous voir que d’hier. Heureux, heureux le jour de Noël, qui redonne au vieillard les illusions de sa jeunesse, et qui transporte le marin, le voyageur, éloigné de plusieurs milliers de lieues, parmi les joies tranquilles de la maison paternelle.

Nous nous sommes laissé entraîner par les bonnes qualités de Noël, qui, pour le dire en passant, est tout à fait un gentilhomme campagnard de la vieille école, et nous faisons attendre, au froid, M. Pickwick et ses amis. Ils viennent d’arriver à la voiture de Muggleton, soigneusement enveloppés de châles et de grandes redingotes. Les portemanteaux, les sacs de nuit sont placés, et Sam s’efforce avec le garde[33] d’insinuer dans le coffre de devant une énorme morue, soigneusement empaquetée dans un long panier brun garni de paille, et qui doit reposer sur une demi-douzaine de barils d’huîtres, appartenant, comme elle, à M. Pickwick. La physionomie de celui-ci exprime le plus vif intérêt, tandis que Sam et le garde font tout ce qu’ils peuvent pour fourrer la morue dans le réceptacle, quoiqu’elle soit deux ou trois fois trop grande pour y entrer. D’abord ils veulent la mettre la tête la première, ensuite la queue la première, puis le fond du panier en haut, puis l’ouverture en haut, puis sur le côté, puis diagonalement. Mais l’implacable morue résiste opiniâtrement à tous ces artifices. Enfin, cependant, le garde, frappant par hasard sur le milieu du panier, le poisson disparaît soudainement, et cette condescendance inattendue, faisant perdre l’équilibre au garde lui-même, sa tête et ses épaules s’enfoncent en même temps dans le coffre, à la satisfaction inexprimable de tous les porteurs et assistants. M. Pickwick sourit avec bonne humeur, tire un shilling de son gilet, et lorsque le garde sort de sa boîte, le prie de boire à sa santé un verre d’eau-de-vie et d’eau chaude. Sur cela, le garde sourit aussi, et MM. Snodgrass, Winkle et Tupman sourient tous de compagnie. Le garde et Sam Weller disparaissent pendant cinq minutes, probablement pour avaler le grog, car ils sentent l’eau-de-vie en revenant. Le cocher monte sur son siège, Sam saute derrière, les Pickwickiens tirent leurs redingotes sur leurs jambes et leurs châles sur leur nez, les valets d’écurie ôtent les couvertures des chevaux, le cocher crie : « En route ! » et les voilà partis.

Ils ont circulé à travers les rues, ils ont été cahotés sur le pavé, et, à la fin, ils atteignent la campagne. Les roues glissent sur le terrain dur et gelé. Au claquement aigu du fouet, les chevaux partent au petit galop et entraînent à leurs talons voiture, voyageurs, morue, barils d’huîtres, et le reste, comme si ce n’était qu’une plume légère. Ils ont descendu une pente douce et se trouvent sur une chaussée horizontale, de deux milles de long, aussi sèche, aussi compacte qu’un bloc de granit. Un autre claquement de fouet, et ils s’élancent au grand galop, secouant leur tête et leur harnais, sous l’influence excitante de leur mouvement rapide. Cependant le cocher, tenant le fouet et les guides d’une main, ôte son chapeau avec l’autre, le pose sur ses genoux, tire son mouchoir et essuie son front ; partie parce qu’il a l’habitude d’agir ainsi, et partie pour montrer aux voyageurs comme il est à son aise, et combien c’est une chose facile de conduire quatre chevaux, quand on a autant de pratique que lui. Ayant fait cela fort tranquillement (car autrement l’effet en serait notablement diminué), il replace son mouchoir, remet son chapeau, ajuste ses gants, équarrit ses coudes, fait claquer son fouet de nouveau, et au galop ! plus gaiement que jamais !

Quelques maisons, éparpillées des deux côtés de la route, annoncent l’entrée d’un village. Le cornet du garde fait vibrer dans l’air pur et frais des notes animées, qui réveillent le vieux gentleman de l’intérieur. Il abaisse la glace à moitié, regarde un instant au dehors, et relevant soigneusement la glace, informe l’autre habitant de l’intérieur que l’on va relayer dans quelques minutes. D’après cet avis, celui-ci se secoue, et se détermine à remettre son premier somme jusqu’à ce qu’on soit reparti. Le cornet résonne encore vigoureusement, et, à ce bruit, les femmes et les enfants du village viennent regarder à la porte de leur chaumière, et suivent des yeux la voiture jusqu’à ce qu’elle tourne le coin, puis ils rentrent s’étendre autour d’un feu brillant et y jettent un autre morceau de bois pour quand le père reviendra. Cependant le père lui-même, à un mille de là, vient d’échanger un signe de tête amical avec le cocher, et s’est retourné pour examiner longuement la voiture qui s’enfuit loin de lui.

Et maintenant, pendant que les roues retentissent dans les rues mal pavées d’une ville provinciale, le cornet joue un air guilleret. Le cocher, défaisant la boucle qui réunit ses guides, s’apprête à les jeter au moment même où il arrêtera. M. Pickwick sort du collet de sa redingote, et regarde autour de lui avec grande curiosité ; le cocher, qui s’en aperçoit, l’instruit du nom de la ville, et lui dit que c’était hier jour de marché ; double information que M. Pickwick s’empresse de faire passer à ses compagnons de voyage, et qui les décide à sortir aussi de leurs collets et à regarder autour d’eux. M. Winkle, qui est assis à l’extrémité de la banquette, avec une jambe dandinante en l’air, est presque précipité dans la rue lorsque la voiture tourne brusquement pour entrer dans la place du marché ; et M. Snodgrass, qui se trouve assis auprès de lui, n’est point encore remis de son effroi, lorsqu’elle arrête dans la cour de l’auberge, où les chevaux frais, avec leurs couvertures, piaffent déjà. Le cocher jette les guides et descend de son siège ; les voyageurs extérieurs descendent aussi, excepté ceux qui n’ont pas grande confiance dans leur habileté pour remonter. Ceux-là restent où ils sont, frappent leurs pieds contre la voiture pour se les réchauffer, et regardent avec un œil d’envie le feu qui brille dans la salle, et le buis, orné de baies rouges, qui pare les fenêtres de l’auberge.

Cependant le garde a déposé, à la boutique du grènetier, le paquet de papier gris qu’il a tiré de la petite besace pendue sur son épaule, à un baudrier de cuir. Il a soigneusement examiné les nouveaux chevaux ; il a jeté sur le pavé la selle apportée de Londres, sur l’impériale ; il a assisté à la conférence tenue par le cocher et par le valet d’écurie sur la jument grise, qui s’est blessée à la jambe de devant mardi passé ; il est remonté derrière la voiture avec Sam ; le cocher est juché sur son siège ; le vieux gentleman du dedans, qui avait tenu la glace baissée de deux doigts, durant tout ce temps, l’a relevée, et les couvertures des chevaux sont ôtées, et tout est prêt pour partir, excepté les deux gros gentlemen, dont le cocher s’enquiert avec grande impatience ; puis le cocher, et le garde, et Sam, et M. Winkle, et M. Snodgrass, et tous les palefreniers, et tous les flâneurs, qui sont plus nombreux que tous les autres ensemble, se mettent à brailler à tue-tête après les voyageurs manquants. Une réponse lointaine s’entend au fond de la cour ; M. Pickwick et M. Tupman la traversent en courant, tout hors d’haleine, car ils ont bu chacun un verre d’ale, et les doigts de M. Pickwick sont si froids, qu’il a été cinq grandes minutes avant de pouvoir tirer six pence pour payer. Le cocher vocifère d’un air mécontent : « Allons, gentlemen, allons ! » Le garde répète le même cri ; le vieux gentleman de l’intérieur trouve fort extraordinaire qu’on veuille descendre, quand on sait qu’on n’en a pas le temps ; M. Pickwick s’efforce de grimper d’un côté, M. Tupman de l’autre ; M. Winkle crie. Ca y est, et les voilà repartis ! Les châles sont remis, les collets d’habits sont rajustés, le pavé cesse, les maisons disparaissent, et nos voyageurs s’élancent de nouveau sur la grande route, et l’air clair et piquant baigne leur visage et les réjouit jusqu’au fond du cœur.

C’est ainsi que le Télégraphe de Muggleton transportait M. Pickwick et ses amis sur le chemin de Dingley-Dell. A trois heures de l’après-midi, ils débarquaient tous, sains et saufs, sur les marches du Lion bleu, ayant pris sur la route assez d’ale et d’eau-de-vie pour défier la gelée, qui couvrait, de ses belles dentelles blanches, les arbres et les haies.

M. Pickwick était sérieusement occupé à surveiller l’exhumation de la morue, lorsqu’il se sentit tirer doucement par le pan de son habit. Il se retourna et reconnut le page favori de M. Wardle, mieux connu des lecteurs de cette véridique histoire sous le nom du gros joufflu.

« Ha ! ha ! fit M. Pickwick.

– Ha ! ha ! fit le gros joufflu en regardant amoureusement la morue et les barils d’huîtres. Il était plus gros que jamais.

– Eh bien ! mon jeune ami, dit M. Pickwick, vous m’avez l’air assez rougeaud.

– J’ai dormi devant le feu de la buvette, répondit le gros joufflu, qu’une heure de somme avait monté au ton d’une brique. Maître m’a envoyé avec la charrette pour porter votre bagage à la maison. Il aurait envoyé quelques chevaux de selle ; mais, comme il fait froid, il a pensé que vous aimeriez mieux marcher.

– Oui ! oui ! nous aimons mieux marcher, répliqua précipitamment M. Pickwick, car il se rappelait la cavalcade qu’il avait déjà faite sur la même route. Sam !

– Monsieur !

– Aidez le domestique de M. Wardle à mettre les paquets dans la charrette, et montez-y avec lui ; nous allons aller en avant. »

Ayant donné ces instructions et terminé son compte avec le cocher, M. Pickwick, suivi de ses amis, prit le sentier de traverse et s’éloigna d’un pas gaillard.

Sam, qui se trouvait pour la première fois confronté avec le gros joufflu, l’examinait curieusement, mais sans rien dire : quand il l’eut bien considéré, il commença à arranger rapidement tous les paquets dans la charrette, tandis que Joe le regardait d’un air tranquille, et paraissait trouver un immense plaisir à voir avec quelle activité Sam faisait cette opération.

« Voilà, dit Sam, en jetant le dernier sac dans la charrette : ils y sont tous.

– Oui, observa Joe d’un ton satisfait : ils y sont tous…

– Savez-vous, mon petit, que vous auriez bien pu obtenir le prix au grand concours.

– Bien obligé.

– Est-ce que vous avez quelque chose dessus votre cœur qui vous affecte ?

– Non, je ne crois pas.

– J’aurais pourtant imaginé, en vous regardant, que vous aviez une passion malheureuse. »

Joe secoua la tête d’une manière négative.

« Eh bien ! poursuivit Sam ; tant mieux ! Buvez-vous ?

– J’aime mieux manger.

– Ah ! j’aurais imaginé ça. Mais je veux dire, voulez-vous prendre une goutte de quelque chose qui vous réchaufferait votre petit estomac ? Du reste vous êtes gentiment rembourré et vous ne devez pas avoir froid souvent.

– Quelquefois, et j’aime bien à boire la goutte, quand c’est du bon.

– Ah ! c’est-il vrai ? Hé bien, venez par ici alors. »

Nos nouveaux amis furent bientôt transportés à la buvette du Lion bleu, et le gros joufflu avala un verre d’eau-de-vie sans sourciller, exploit qui l’avança considérablement dans la bonne opinion de Sam. Lorsque celui-ci eut opéré pour son propre compte, ils montèrent dans la charrette.

« Savez-vous conduire ? demanda le page de M. Wardle.

– Un peu, mon neveu !

– Voilà alors, dit le gros joufflu en mettant les guides dans la main de Sam et en lui montrant une ruelle. Il n’y a qu’à aller tout droit, et vous ne pouvez pas vous tromper. »

Ayant prononcé ces mots, il se coucha affectueusement à côté de la morue, et plaçant un baril d’huîtres sous sa tête, en guise de traversin : il s’endormit instantanément.

« Eh bien ! par exemple, fit Sam : pour un jeune homme sans gêne, voilà un jeune homme sans gêne ! Allons, réveillez-vous, jeune hydropique. »

Mais comme le jeune hydropique ne montrait aucun symptôme d’animation, Sam s’assit sur le devant du char, et faisant partir le vieux cheval par une secousse des guides, le conduisit d’un trot soutenu vers Manoir-ferme.

Cependant M. Pickwick et ses amis, ayant rétabli par la marche une active circulation dans leur système veineux et artériel, poursuivaient gaiement leur chemin. La terre était durcie, le gazon blanchi par la gelée ; l’air froid et sec était fortifiant, et l’approche rapide du crépuscule grisâtre (couleur d’ardoise serait une expression plus convenable dans un temps de gelée), rendait plus séduisante pour nos voyageurs l’agréable perspective des conforts qui les attendaient chez leur hôte. C’était précisément l’espèce d’après-midi, qui, dans un champ solitaire, pourrait induire un couple de barbons à ôter leurs habits et à jouer à saute-mouton, par pure légèreté d’esprit. Aussi sommes-nous fermement persuadés que si dans cet instant M. Tupman s’était courbé, en appuyant les mains sur ses genoux, M. Pickwick aurait profité, avec la plus grande avidité, de cette invitation indirecte.

Quoi qu’il en soit, M. Tupman ne s’étant pas posé de cette manière, nos amis continuèrent à marcher, en conversant joyeusement. Comme ils entraient dans une ruelle qu’ils devaient traverser, un bruit confus de voix vint frapper leurs oreilles, et avant d’avoir eu le temps de former une conjecture sur les personnes à qui ces voix appartenaient, ils se trouvèrent au milieu d’une société nombreuse qui attendait leur arrivée.

C’était le vieux Wardle, qui poussait de bruyants hourras, et qui, s’il est possible, avait l’air encore plus jovial que de coutume ; c’était Bella et son fidèle Trundle ; c’était Emily enfin, et huit ou dix autres jeunes demoiselles, qui étaient venues pour assister aux opérations matrimoniales du lendemain, et qui se trouvaient toutes dans cette disposition de gaieté et d’importance ordinaire aux jeunes ladies dans ces intéressantes occasions. Les champs et les ruelles retentissaient au loin des éclats de rire de cette bande joyeuse.

Les cérémonies des présentations furent bientôt terminées, ou plutôt les présentations furent bientôt parfaites, sans aucune cérémonie. Au bout de deux minutes, M. Pickwick, aussi à son aise, aussi peu contraint que s’il avait connu toute sa vie ces jeunes demoiselles, plaisantait avec celles qui ne voulaient pas passer par-dessus les barrières quand il regardait, ou qui ayant de jolis pieds et des chevilles sans reproche, avaient soin de rester debout sur la balustrade pendant cinq ou six minutes, en déclarant qu’elles avaient trop peur pour oser faire aucun mouvement. Il est digne de remarque que M. Snodgrass offrit à Emily Wardle beaucoup plus d’assistance que les terreurs de la barrière ne semblaient l’exiger, quoiqu’elle eût bien trois pieds de haut et qu’il fallût y monter sur une couple de pierres, servant de marches. Enfin l’on observa qu’une jeune demoiselle, qui avait des yeux noirs et de très-jolis petits brodequins garnis de fourrures, poussa de grands cris lorsque M. Winkle lui offrit la main pour l’aider à descendre.

Quand les difficultés des barrières furent surmontées, quand on se retrouva sur un terrain plat, M. Wardle apprit à M. Pickwick qu’on venait d’examiner, en corps, l’ameublement de la maison où le jeune couple devait habiter après les fêtes de Noël. A cette communication, Bella et Trundle devinrent tous les deux aussi rouges que le gros joufflu après son somme au coin du feu. Cependant la jeune lady aux yeux noirs et aux brodequins garnis de fourrure murmura quelque chose dans l’oreille d’Emily, en regardant malicieusement M. Snodgrass. Emily lui répondit : Vous êtes folle ; mais elle rougit beaucoup malgré cela : et M. Snodgrass, qui était aussi modeste que le sont ordinairement tous les grands génies, sentit le rouge lui monter jusqu’au sommet de la tête, et souhaita dévotement, dans le fond de son cœur, que la jeune lady susdite, ses yeux noirs, sa malice et ses brodequins garnis de fourrure, fussent tous confortablement déposés à l’autre bout de l’Angleterre.

Si les Pickwickiens avaient été reçus d’une manière amicale hors de la maison, imaginez quelles furent la chaleur et la cordialité de leur réception quand on arriva à la ferme. Les domestiques eux-mêmes grimaçaient de plaisir en voyant M. Pickwick ; et la femme de chambre, Emma, lança à M. Tupman un regard de reconnaissance, moitié modeste, moitié impudent, et si joli qu’il aurait suffi pour décider la statue de Bonaparte, située dans le vestibule, à ouvrir ses bras et à la presser sur son sein.

La vieille lady était assise dans le parloir, avec sa majesté accoutumée. Mais elle était d’assez mauvaise humeur, et par conséquent très-complètement sourde. Elle ne sortait jamais, et comme beaucoup d’autres vieilles dames de la même étoffe, lorsque d’autres faisaient ce qu’elle ne pouvait pas faire elle-même, elle croyait que c’était un crime de haute trahison domestique. Aussi se tenait-elle toute droite dans son grand fauteuil, et avait-elle l’air aussi sévère qu’elle le pouvait. Mais après tout, que Dieu la bénisse ! c’était encore un air bénévole.

« Maman, dit M. Wardle, voilà M. Pickwick. Vous vous en souvenez.

– C’est bien ! c’est bien ! répliqua-t-elle avec dignité : Ne tourmentez pas M. Pickwick pour une vieille créature comme moi. Personne ne se soucie plus de moi, maintenant, et c’est fort naturel. En prononçant ces mots elle secouait sa tête, et détirait d’une main tremblante les plis de sa robe de soie.

– Allons ! allons ! madame, dit M. Pickwick ; ne repoussez pas comme cela un vieil ami. Je suis venu exprès pour avoir une longue conversation avec vous, et pour faire un autre rob. Et puis nous montrerons à ces enfants à danser un menuet avant qu’ils soient plus vieux de quarante-huit heures. »

La vieille dame s’adoucissait rapidement, mais elle n’aimait pas avoir l’air de céder tout à coup, aussi se contenta-t-elle de dire : « Ah ! je ne peux pas l’entendre.

– Allons ! maman, quel enfantillage ! reprit M. Wardle : ne soyez donc pas de mauvaise humeur ; pensez à Bella, pauvre fille ; il faut que vous l’encouragiez. »

La bonne vieille dame entendit ceci, car ses lèvres tremblèrent pendant que son fils parlait. Mais l’âge a ses petites infirmités mentales, et elle n’était point encore tout à fait apaisée. Elle recommença donc à détirer sa robe, et se tournant vers M. Pickwick, « Ah ! monsieur Pickwick, lui dit-elle, les jeunes gens étaient bien différents dans mon temps.

– Sans aucun doute, madame, et c’est pour cela que j’aime tant ceux qui ont quelques traces de l’ancienne roche. » En disant ces mots notre excellent ami attira doucement Isabelle, et déposant un baiser sur son front, la fit asseoir sur le petit tabouret aux pieds de sa grand’mère. Alors, soit que l’expression de ce jeune visage, levé vers la vieille dame, lui rappelât des souvenirs d’autrefois, soit qu’elle fût touchée par la bienveillante bonhomie de M. Pickwick, quelle qu’en fût la cause enfin, elle s’amollit complètement ; elle jeta ses bras au cou de Bella, et toute cette petite mauvaise humeur s’évapora en larmes silencieuses.

Ce fut une heureuse soirée. Le whist où M. Pickwick et la vieille lady jouaient ensemble, était grave et solennel, mais la joie de la table ronde était bruyante et tumultueuse. Longtemps après que les dames se furent retirées, le vin chaud bien assaisonné d’eau-de-vie et d’épices, circula à la ronde et recircula fréquemment. Le sommeil qu’il produisit fut profond, et les rêves qu’il amena furent agréables. C’est un fait remarquable que ceux de M. Snodgrass se rapportaient constamment à Emily Wardle, et que la principale figure des visions de M. Winkle était une jeune demoiselle, avec des yeux noirs, un sourire malin, et des brodequins remarquablement petits.

M. Pickwick fut réveillé de bonne heure, le lendemain, par un murmure de voix, par un bruit confus de pas, qui auraient suffi pour tirer le gros joufflu lui-même de son pesant sommeil. Il se leva sur son séant et écouta. Les domestiques et les hôtes féminins couraient constamment de tous côtés, et il y avait tant et de si instantes demandes d’eau chaude, tant de supplications répétées pour des aiguilles et du fil, tant de : « Oh ! venez m’agrafer ma robe, vous serez bien gentille ! » que M. Pickwick, dans son innocence, commença à s’imaginer qu’il était arrivé quelque chose d’épouvantable. Cependant ses idées s’éclaircissant de plus en plus, il se rappela que c’était le jour des noces. L’occasion étant importante, il s’habilla avec un soin particulier, et descendit dans la chambre où l’on devait déjeuner.

Toutes les servantes de la maison, vêtues d’un uniforme de mousseline, couraient çà et là dans un état d’agitation et d’inquiétude impossible à décrire. La vieille lady était parée d’une robe de brocart, qui depuis vingt années n’avait pas vu la lumière, excepté lorsque quelque rayon vagabond s’était glissé à travers les fentes de la boîte où elle était enfermée. M. Trundle resplendissait de satisfaction, mais on voyait pourtant que ses nerfs n’étaient pas bien solides. Quant au cordial amphitryon, il échouait complètement dans ses efforts pour paraître tranquille et gai. Excepté deux ou trois favorites, demeurées en haut, et honorées d’une vue particulière de la mariée et des demoiselles d’honneur, toutes les jeunes personnes étaient en larmes et en robe de mousseline. Les pickwickiens avaient également revêtu des costumes appropriés à la circonstance. Enfin l’on entendait sur le gazon, devant la grande porte, de terribles hurlements, poussés par tous les hommes, jeunes gars et gamins, dépendant de la ferme, et portant chacun une cocarde blanche à leur boutonnière. C’était Sam qui dirigeait leurs cris, du précepte et de l’exemple ; car il était déjà parvenu à se rendre fort populaire, et se trouvait là aussi à son aise que s’il avait été conçu et enfanté sur les terres de M. Wardle.

Un mariage est un sujet privilégié de plaisanteries ; et cependant après tout, il n’y a pas grande plaisanterie dans l’affaire. Nous parlons simplement de la cérémonie, et demandons qu’il soit bien entendu que nous ne nous permettons aucun sarcasme caché contre la vie maritale. Aux plaisirs, aux espérances qu’apporte le mariage, est mêlé le regret d’abandonner sa maison, sa famille, de laisser derrière soi les tendres amis de la portion la plus heureuse de la vie, pour en affronter les soucis avec une personne qu’on n’a pas encore éprouvée et qu’on connaît peu. Mais en voilà assez sur ce sujet : nous ne voulons pas attrister notre chapitre par la description de ces sentiments naturels, et nous regretterions encore bien plus de les tourner en ridicule.

Nous dirons donc brièvement que le mariage fut célébré par le vieil ecclésiastique, dans l’église paroissiale de Dingley-Dell ; et que le nom de M. Pickwick est inscrit sur le registre, conservé jusqu’à ce jour dans la sacristie ; que la jeune demoiselle aux yeux noirs ne signa pas son nom d’une main ferme, coulante et dégagée ; que la signature d’Emily et celle de l’autre demoiselle d’honneur sont presque illisibles ; que d’ailleurs tout se passa très-bien et d’une manière fort agréable ; que les jeunes demoiselles trouvèrent, généralement, que la cérémonie était bien moins terrible qu’elles ne se l’étaient imaginé ; et que si la propriétaire des yeux noirs et du sourire malicieux jugea convenable d’informer M. Winkle, qu’assurément elle ne pourrait jamais se soumettre à une chose aussi odieuse, nous avons, d’autre part, les meilleures raisons pour supposer qu’elle se trompait. A tout cela nous pouvons ajouter que M. Pickwick fut le premier qui embrassa la mariée, et qu’en même temps il lui jeta autour du cou une riche chaîne d’or, avec une montre du même métal, qui n’avaient été vues auparavant par les yeux d’aucun mortel, excepté ceux du joaillier. Enfin les cloches de la vieille église sonnèrent aussi gaiement qu’elles le purent, et tout le monde s’en retourna déjeuner.

« Où les petits pâtés de Noël se placent-ils, jeune mangeur d’opium ? demanda Sam au gros joufflu, en aidant cet intéressant fonctionnaire à mettre sur la table les articles de consommation qui n’avaient point été arrangés le soir précédent.

Joe indiqua la destination des pâtés.

« Très-bien ! dit Sam : Mettez un rameau de Noël dedans. L’autre plat à l’opposite. Maintenant nous avons l’air compact et confortable, comme observait le papa en coupant la tête de son moutard pour l’empêcher de loucher. »

En faisant cette citation savante, Sam recula d’un pas ou deux pour examiner les préparatifs du festin. Il était encore plongé dans cette délicieuse contemplation, lorsque la société arriva et se mit à table.

« Wardle, dit M. Pickwick, presque aussitôt qu’on fût assis ; un verre de vin en honneur de cette heureuse circonstance.

– J’en serai charmé, mon vieux camarade, répliqua M. Wardle. Joe… damné garçon ! il est allé dormir.

– Non, monsieur, je ne dors pas, répondit le gros joufflu en sortant d’un coin de la chambre, où, comme l’immortel Jack Horner, patron des gros garçons, il s’occupait à dévorer un pâté de Noël, sans toutefois s’acquitter de cette besogne avec le sang-froid qui caractérisait les opérations gastronomiques de l’illustre héros de la ballade enfantine.

– Remplissez le verre de M. Pickwick.

– Oui, monsieur. »

Le gros joufflu emplit le verre de M. Pickwick et se retira ensuite derrière la chaise de son maître, d’où il observa avec une espèce de joie sombre et inquiète, le jeu des fourchettes et des couteaux, et le trajet des morceaux choisis depuis les plats jusqu’aux assiettes, et des assiettes jusqu’aux bouches des convives.

« Que Dieu vous bénisse, mon vieil ami, dit M. Pickwick.

– Je vous en dis autant, mon garçon, répliqua Wardle, et ils se firent raison du fond du cœur.

– Mme Wardle, reprit M. Pickwick, nous autres vieilles gens nous devons boire un verre de vin ensemble en honneur de cet heureux événement. »

La vieille lady était en ce moment dans une posture pleine de grandeur, car elle était assise au haut bout de la table, dans sa robe de brocart, ayant la nouvelle mariée d’un côté et M. Pickwick de l’autre, pour découper. M. Pickwick n’avait pas parlé très-haut, mais elle l’entendit du premier coup, et but un verre de vin tout entier à sa longue vie et à son bonheur. Ensuite la bonne vieille créature se lança dans un récit circonstancié de son propre mariage, accompagné d’une dissertation sur la mode des talons hauts, et de quelques particularités concernant la vie et les aventures de la charmante lady Tollimglower, décédée. A chaque pose de son récit, la vieille dame riait de tout son cœur, et les jeunes ladies en faisaient autant ; puis elles se demandaient entre elles de quoi leur grand’maman pouvait parler si longtemps. Or, quand les jeunes ladies riaient, la vieille dame éclatait dix fois plus fort, et déclarait que son histoire avait toujours été regardée comme excellente ; ce qui faisait rire de nouveau tout le monde, et inspirait à la vieille dame la meilleure humeur possible.

Cependant le fameux plum-cake, le gâteau de noce, fut découpé et circula autour de la table. Les jeunes demoiselles en gardèrent des morceaux, pour mettre sous leur traversin et rêver de leur futur époux, ce qui occasionna une grande quantité de rougeurs et d’éclats de rire.

« Monsieur Miller, un verre de vin, dit M. Pickwick à sa vieille connaissance, le gentleman dont la tête ressemblait à une pomme de reinette.

– Avec grande satisfaction, monsieur, répondit celui-ci d’un air solennel.

– Vous me permettrez d’en être, dit le vieil ecclésiastique bénévole.

– Et à moi aussi, ajouta sa femme.

– Et à moi aussi, et à moi aussi, » répétèrent du bas de la table une couple de parents pauvres, qui avaient bu et mangé de tout leur cœur, et qui s’empressaient de rire à tout ce qui se disait.

M. Pickwick, dont les yeux rayonnaient de bienveillance et de plaisir, exprima son intime satisfaction à chaque addition nouvelle. Ensuite, se levant tout d’un coup :

« Ladies et gentlemen, dit-il.

– Ecoutez ! écoutez ! écoutez ! écoutez ! écoutez ! écoutez ! cria Sam, emporté par l’exaltation du moment.

– Faites entrer tous les domestiques, dit le vieux Wardle en s’interposant pour prévenir la rebuffade publique que Sam aurait infailliblement reçue de son maître ; et donnez-leur à chacun un verre de vin pour boire le toast ; maintenant, Pickwick… »

Parmi le silence de la compagnie, le chuchotement des domestiques femelles, et l’embarras craintif des mâles, M. Pickwick poursuivit :

« Ladies et gentlemen… non… je ne dirai pas ladies et gentlemen, je vous appellerai mes amis, mes chers amis, si les dames veulent m’accorder une si grande liberté… » Ici M. Pickwick fut interrompu par les applaudissements frénétiques des dames, répétés par les gentlemen, et durant lesquels la propriétaire des yeux noirs fut entendue déclarer distinctement qu’elle embrasserait volontiers ce cher M. Pickwick ; M. Winkle demanda galamment si cela ne pourrait pas se faire par procuration ; mais la jeune lady aux yeux noirs lui répliqua ; « par exemple ! » en accompagnant cette réponse d’une œillade qui disait clairement : essayez !

« Mes chers amis, reprit M. Pickwick, je vais proposer la santé du marié et de la mariée, que Dieu les bénisse ! (Larmes et applaudissements.) Mon jeune ami Trundle est, comme je crois, un excellent et brave jeune homme ; et je sais que sa femme est une très-aimable et très-charmante fille, bien capable de transférer dans une autre sphère le bonheur qu’elle a répandu autour d’elle pendant vingt années dans la maison paternelle » (Ici le gros joufflu laissa éclater des pleurnicheries stentoriennes, et Sam, le saisissant par le collet, l’entraîna hors de la chambre.) « Je voudrais, poursuivit M. Pickwick, je voudrais être assez jeune pour devenir le mari de sa sœur. (Applaudissements.) Mais cela n’étant pas, je suis heureux de me trouver assez vieux pour être son père, afin de ne pas être soupçonné d’avoir quelques projets cachés si je dis que je les admire, que je les estime et que je les aime toutes les deux. (Applaudissements et sanglots.) Le père de la mariée, notre bon ami ici présent, est un noble caractère, et je suis orgueilleux de le connaître. (Grand tapage.) C’est un homme excellent, indépendant, affectueux, hospitalier, libéral. (Cris enthousiastes des pauvres parents à chacun de ces adjectifs, et spécialement aux deux derniers.) Puisse sa fille jouir de tout le bonheur que lui-même peut lui souhaiter, puisse-t-il trouver dans la contemplation de ce bonheur toute la satisfaction de cœur et d’esprit qu’il mérite si bien. Tels sont, j’en suis bien sûr, les vœux de chacun de nous. Buvons donc à leur santé, en leur souhaitant une longue vie et toutes sortes de prospérités. »

M. Pickwick cessa de parler au milieu d’une tempête d’applaudissements. Les poumons des auxiliaires, sous le commandement de Sam, se faisaient surtout distinguer par leur active et solide coopération. Ensuite M. Wardle proposa la santé de M. Pickwick, et M. Pickwick celle de la vieille lady. M. Snodgrass proposa M. Wardle, et M. Wardle proposa M. Snodgrass. Un des pauvres parents proposa M. Tupman, l’autre pauvre parent proposa M. Winkle, et tout fut bonheur et festoiement, jusqu’au moment où la disparition mystérieuse des deux pauvres parents sous la table, avertit la compagnie qu’il était temps de se séparer.

Sur la recommandation de M. Wardle, la partie masculine de la société entreprit une promenade de quatre ou cinq lieues, pour se débarrasser des fumées du vin et du déjeuner. Les pauvres parents seulement demeurèrent au lit, toute la journée, pour tâcher d’obtenir le même résultat ; mais n’ayant pu y parvenir ils furent obligés d’en rester là. Cependant Sam entretenait les domestiques dans un état d’hilarité perpétuelle, et le gros joufflu charmait ses loisirs en mangeant et en dormant tour à tour.

Aux larmes près, le dîner fut aussi affectueux que le déjeuner, et tout aussi bruyant ; ensuite vint le dessert et de nouveaux toasts, puis le thé et le café, puis enfin le bal.

Au bout d’une longue salle, garnie de sombres lambris, étaient assis, sous un berceau de houx et d’arbres verts, les deux meilleurs violons et l’unique harpe de Muggleton. Dans toutes espèces de recoins, et sur toutes sortes de supports, luisaient de vieux chandeliers d’argent massif. Le tapis était ôté, les bougies brillaient gaiement, le feu pétillait dans l’énorme cheminée, sur le chambranle de laquelle aurait pu rouler facilement un cabriolet de nos temps dégénérés. Des voix enjouées, des éclats de rires joyeux retentissaient dans toute la salle : enfin c’était justement l’endroit où les anciens yeomen anglais, devenus lutins après leur mort, auraient aimé à donner une fête.

Si quelque chose pouvait ajouter à l’intérêt de cette agréable cérémonie, c’était le fait remarquable que M. Pickwick apparut sans ses guêtres, pour la première fois de sa vie, s’il faut en croire ses plus anciens amis.

« Vous vous proposez de danser ? lui demanda M. Wardle.

– Nécessairement ; ne voyez-vous pas que je suis habillé pour cela, répondit-il, en faisant remarquer avec complaisance ses bas de soie chinés et ses fins escarpins.

– Vous, en bas de soie ! s’écria gaiement M. Tupman.

– Et pourquoi pas, monsieur, pourquoi pas ? rétorqua M. Pickwick avec chaleur, en se retournant vers son ami.

– Oh ! effectivement, répondit M. Tupman. Il n’y a aucune raison pour que vous n’en portiez pas.

– Je le suppose, monsieur, je le suppose, dit M. Pickwick d’un ton péremptoire. »

M. Tupman avait voulu rire, mais il s’aperçut que c’était un sujet sérieux. Il prit donc un air grave et déclara que les bas étaient d’un joli dessin.

– Je l’espère, reprit le philosophe en regardant fixement son interlocuteur. Je me flatte, monsieur, que vous ne voyez rien d’extraordinaire dans ces bas, en tant que bas.

– Non certainement. Oh ! non certainement ! se hâta de répondre M. Tupman. Il s’éloigna, et la contenance de M. Pickwick reprit l’expression bénévole qui lui était habituelle.

– Nous sommes tous prêts, dit M. Pickwick, qui s’était placé avec la vieille lady à la tête de la danse, et qui avait déjà fait trois faux départs, dans son excessive impatience de commencer.

– Allons, s’écria Wardle, maintenant ! »

Soudain sonnèrent les deux violons et la harpe, et vite partit M. Pickwick, les bras entrelacés avec sa danseuse ; mais il fut interrompu par un battement de mains général et par des cris de « Arrêtez ! arrêtez !

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le philosophe qui n’avait pu être ramené à sa place, que lorsque les deux violons et la harpe eurent fait silence, et qui n’aurait été retenu par aucun autre pouvoir sur la terre, quand même la maison aurait été en feu.

– Où est Arabella Allen ? crièrent une douzaine de voix.

– Et Winkle ? ajouta M. Tupman.

– Nous voici, s’écria M. Winkle, en sortant, avec son aimable compagne, d’une embrasure de fenêtre. Pendant qu’il disait ces mots, il aurait été difficile de décider lequel des deux était le plus rouge, lui ou la jeune lady aux yeux noirs.

– C’est bien extraordinaire, Winkle, que vous ne puissiez pas prendre votre place ! s’écria M. Pickwick avec dépit.

– Pas du tout, répondit M. Winkle.

– Oh ! vous avez raison, reprit M. Pickwick, en reposant ses yeux sur Arabella, avec un sourire fort expressif. Vous avez raison ; cela n’est pas extraordinaire, après tout. »

Quoi qu’il en soit, on n’eut pas le temps de penser davantage à cette petite aventure, car les violons et la harpe commencèrent pour tout de bon. M. Pickwick s’élança aussitôt : Les mains croisées, promenade jusqu’à l’extrémité de la chambre, et au retour, jusqu’au milieu de la cheminée ; poussée, de tous les côtés, de bruyants frappements de pieds sur le plancher. Au tour de l’autre couple. En route sur nouveaux frais. Toute la figure se répète, les frappements de pieds recommencent pour marquer la mesure. Un autre couple, et un autre, et un autre encore ! Jamais on ne vit une danse aussi animée ; et enfin, lorsque la vieille lady épuisée eut été remplacée par la femme du bénévole ecclésiastique, lorsque quatorze couples eurent fait la figure, lorsque M. Pickwick et sa nouvelle partner se trouvèrent à la queue des danseurs, on vit cet illustre savant, quoiqu’il n’eût aucun motif quelconque de faire tant d’efforts, continuer de danser perpétuellement à sa place, en souriant tout le temps à sa compagne, avec une douceur angélique et qui défie toute description.

Longtemps avant que M. Pickwick fût fatigué de danser, les nouveaux mariés s’étaient éclipsés de la scène. Il y eut cependant, au rez-de-chaussée, un glorieux souper, et à la suite une longue séance autour de la table. Aussi M. Pickwick s’éveilla-t-il assez tard le lendemain. Il lui sembla alors se rappeler, d’une manière confuse, qu’il avait invité particulièrement et confidentiellement environ quarante-cinq personnes à dîner chez lui, au George et Vautour, la première fois qu’elles viendraient à Londres ; ce qui, comme lui-même le pensa avec raison, indiquait d’une manière à peu près certaine, qu’il ne s’était pas contenté de danser la nuit précédente.

Cependant la journée s’écoula joyeusement, et lorsque le soir fut venu, « Eh ! bien, ma chère, demanda Sam à Emma, votre famille a donc des histoires dans la cuisine, à cette heure ?

– Oui, monsieur Weller, répondit Emma. C’est toujours comme cela la veille de Noël : notre maître ne négligerait pas les vieilles coutumes pour un empire.

– Votre maître a une idée fort judicieuse, ma chère. Je n’ai jamais vu un homme aussi judicieux, un si véritable gentleman.

– C’est bien vrai, dit le gros joufflu en se mêlant à la conversation. N’engraisse-t-il pas de beaux cochons ? »

Tandis que l’épais jouvenceau parlait ainsi, une étincelle semi-cannibale brillait dans ses yeux, au souvenir des pieds rôtis.

« Oh ! vous voilà réveillé à la fin, » lui dit Sam.

Le gros joufflu fit un signe affirmatif.

« Eh ! bien, je vais vous dire, jeune boa constructeur, reprit Sam, d’un son de voix imposant : si vous ne dormez pas un petit peu moins, et si vous ne faites pas un petit peu plus d’exercice, quand vous arriverez à être un homme vous vous exposerez au même genre d’inconvénient personnel qui fut infligé sur le vieux gentleman qui portait une queue de rat.

– Qu’est-ce donc qui lui est arrivé ? demanda Joe d’une voix mal assurée.

– C’est ce que je vas vous dire. Il était du plus large patron qui a jamais été inventé ; un véritable homme gras, qui n’avait pas entrevu ses propres chaussures depuis quarante et cinq ans.

– Bonté divine ! s’écrie Emma.

– Non, ma chère, pas une fois ; et si vous aviez mis devant lui un modèle de ses propres jambes sur la table où il dînait, il ne les aurait pas reconnues. Il allait toujours à son bureau avec une très-belle chaîne d’or qui pendait, en dandinant, environ un pied et demi, et une montre d’or dans son gousset qui valait bien… j’ai peur de dire trop… mais autant qu’une montre peut valoir ; une grosse montre ronde, aussi conséquente dans son espèce comme il était pour un homme. « Vous feriez mieux de ne pas porter cette montre ici, disaient les amis du gentleman, vous en serez volé. – Bah ! qu’il dit. – Oui, disent-ils, vous le serez. – Bien, dit-il ; j’aimerais à voir le voleur qui pourrait tirer cette montre ici, car je veux que Dieu me bénisse si je peux jamais la tirer moi-même, qu’il dit ; elle est si serrée dans mon gousset que quand je veux savoir quelle heure-s-qu’il est, je suis obligé de regarder dans la boutique du boulanger, qu’il dit. – Pour lors, en disant ça il riait de si bon cœur qu’on avait peur de le voir éclater. Il sort avec sa tête poudrée et sa queue de rat, vlà qu’il roule sa bosse dans le Strand avec sa chaîne dandinant plus que jamais, et la grosse montre qui crevait presque son pantalon. Il n’y avait pas un filou dans tout Londres qui n’eût pas tiré à cette chaîne ; mais la chaîne ne voulait jamais se casser et la montre ne voulait pas sortir. Ainsi ils se fatiguaient bien vite de traîner un gros homme comme ça sur le pavé, et l’autre s’en retournait chez lui, et il riait tant que sa queue de rat se trémoussait comme le pendule d’un vieux coucou. A la fin, un jour, il roulait tranquillement ; vlà qu’il voit un filou qu’il connaissait de vue, bras dessus, bras dessous avec un petit moutard qui avait une très-grosse tête. – En voilà une farce, que le vieux gentleman se dit en lui-même : ils vont s’essayer encore un coup, mais ça ne prendra pas. Ainsi il commence à ricaner bien joyeusement, quand tout d’un coup le petit garçon quitte le bras du filou et se jette la tête la première droit dans l’estomac du vieux gentleman, si fort qu’il le fait doubler en deux par la douleur. Il se met à crier oh là ! là ! mais le filou lui dit tout bas à l’oreille : Le tour est fait, monsieur, et quand il se redresse la montre et la chaîne avaient fichu le camp, et ce qu’il y a de plus pire, la digestion du vieux gentleman a toujours été embrouillée après ça, pour tout le reste de sa vie naturelle. – Ainsi faites attention à vous, mon jeune gaillard, et prenez garde que vous ne deveniez pas trop gras. »

Lorsque Sam eut conclu ce récit moral, dont le gros joufflu parut fort affecté, nos trois personnages se rendirent dans la cuisine.

C’était une vaste pièce où se trouvait rassemblée toute la famille, suivant la coutume annuellement observée, depuis un temps immémorial, par les ancêtres de M. Wardle. Il venait de suspendre de ses propres mains, au milieu du plafond, une énorme branche de gui[34], qui donna instantanément naissance à une scène délicieuse de luttes et de confusion. Au milieu du désordre, M. Pickwick, avec une galanterie qui aurait fait honneur à un descendant de lady Tollimglower elle-même, prit la vieille lady par la main, la conduisit sous l’arbuste mystique, et l’embrassa avec courtoisie et décorum. La vieille dame se soumit à cet acte de politesse avec la dignité qui convenait à une solennité si importante et si sérieuse ; mais les jeunes ladies, n’étant point aussi profondément imbues d’une superstitieuse vénération pour cette coutume, ou s’imaginant que la saveur d’un baiser est singulièrement relevée quand on a un peu de peine à l’obtenir, criaient, se débattaient, couraient dans tous les coins, faisaient des menaces et des remontrances, faisaient tout, enfin, excepté de quitter la chambre, et luttaient ainsi jusqu’au moment où les gentlemen les moins aventureux paraissaient sur le point de renoncer à leur entreprise. Tout d’un coup, alors, elles s’apercevaient qu’il était inutile de résister plus longtemps, et se soumettaient de bonne grâce à être embrassées. M. Winkle embrassa la jeune demoiselle aux yeux noirs ; M. Snodgrass embrassa Emily ; les pauvres parents embrassaient tout le monde, sans en excepter les jeunes ladies les plus laides, qui, dans leur excessive confusion se précipitaient justement sous le gui, sans le savoir. Quant à Sam, ne croyant point à la nécessité d’être sous l’arbuste sacré, il embrassait Emma et les autres servantes quand il pouvait les attraper. Cependant M. Wardle se tenait debout près de la cheminée, le dos au feu, considérant cette scène avec la plus grande satisfaction, tandis que le gros joufflu profitait de l’occasion pour dévorer sommairement un admirable petit pâté de Noël, qui avait été soigneusement mis de côté par quelque autre personne.

Enfin les cris s’étaient apaisés, les visages étaient couverts de rougeur, les cheveux pendaient défrisés, et M. Pickwick, après avoir embrassé la vieille dame, comme nous l’avons dit plus haut, était resté debout sous le gui, regardant avec une physionomie riante ce qui se passait autour de lui. Tout d’un coup, la jeune demoiselle aux yeux noirs, après quelques chuchotements avec les autres jeunes personnes, s’élança vers M. Pickwick, lui jeta ses bras autour du cou, et le baisa tendrement sur la joue gauche. Aussitôt toute la troupe des jeunes ladies entoura le savant philanthrope, et avant qu’il eût eu le temps de se reconnaître et de savoir de quoi il s’agissait, il fut baisé par chacune d’elles.

C’était un gracieux spectacle de voir M. Pickwick au centre de ce groupe, tantôt tiré d’un côté, tantôt de l’autre ; baisé, d’abord sur le menton, puis sur le nez, puis sur ses lunettes, et d’entendre les éclats de rire qui retentissaient de toutes parts. Mais bientôt après ce fut un spectacle plus charmant encore, de voir M. Pickwick, les yeux couverts d’un mouchoir de soie, se précipiter sur les murailles, s’embarrasser dans les coins, et accomplir, enfin, avec délices, tous les mystères de colin-maillard, jusqu’au moment où il attrapa l’un des pauvres parents. A son tour, alors, il s’occupa d’éviter le colin-maillard, et il s’en acquitta avec une agilité et une prestesse qui arrachèrent des applaudissements aux assistants. Les pauvres parents attrapaient précisément les gens à qui ils supposaient que cela serait agréable, et se laissaient prendre, par hasard, lorsque quelqu’un trimait trop longtemps.

Quand tout le monde fut fatigué de colin-maillard on alluma un grand snap-dragon[35], et lorsqu’on se fut suffisamment brûlé les doigts, on s’assit auprès d’un énorme feu de troncs enflammés, et autour d’un souper substantiel.

« Ceci, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, ceci, en vérité, est du confort.

– C’est notre coutume invariable, répondit M. Wardle. Tout le monde, domestiques et travailleurs, s’assoit à notre table la veille de Noël, comme vous le voyez. Nous restons ici à conter de vieilles histoires jusqu’à ce que minuit sonne et nous annonce l’arrivée de la fête. – Trundle, mon garçon, attisez le feu. »

Des myriades d’étincelles brillantes pétillèrent dans les airs, lorsque les troncs d’arbre furent remués, et la flamme rouge qui s’en éleva répandit une chaude lumière, qui pénétra dans les coins les plus éloignés de la chambre, et illumina tous les visages.

– Allons, dit Wardle, une chanson ; une chanson de Noël. Je vous en chanterai une, à défaut de meilleure.

– Bravo, s’écria M. Pickwick.

– Remplissez les verres, reprit Wardle, il se passera bien deux heures avant que vous voyiez le fond de ce bol. Remplissez à la ronde ; et maintenant, la chanson. »

A ces mots le joyeux vieillard entonna, sans plus de cérémonie, d’une voix forte et franche, la chanson que voici :

NOEL.

J’aime peu le printemps ; sur son aile inconstante.

Il apporte, il est vrai, les boutons et les fleurs,

Mais ce qu’épanouit son haleine enivrante,

Il le brûle aussitôt par ses folles rigueurs.

Sylphe capricieux, ignorant ce qu’il aime,

Il change, en un moment, d’aspect et de vouloir,

Il vous sourit, vous berce, et puis à l’instant même,

Il brise, dans sa fleur, votre naissant espoir.

J’aime peu de l’été le soleil magnifique.

Quand il darde sur nous ses rayons énervants,

Il enfante souvent la fièvre frénétique,

La rage, et de l’amour les douloureux tourments.

Je pourrais préférer la nuit calme et glacée,

Qui suit, modestement, un beau jour de moisson ;

Mais la feuille qui tombe attriste ma pensée,

Et l’automne n’est point encore ma saison.

Je préfère Noël, le gentleman antique,

Qui ramène l’hiver et les festins joyeux ;

Vidons en son honneur, dans la salle gothique,

D’innombrables flacons de nos vins les plus vieux !

Noël est le gardien des vertus domestiques,

Le plus doux souvenir de nos vieilles maisons.

Pousses donc avec moi trois hourras sympathiques,

Pour saluer le Roi de toutes les saisons !

Cette chanson fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements. Un auditoire composé d’amis et de serviteurs est toujours si bénévole ! Les parents pauvres, surtout, tombaient dans de véritables extases de ravissement.

Le feu fut garni de nouveaux troncs, et le bol accomplit une ronde nouvelle.

« Comme il neige, dit un des hommes à voix basse.

– Comment ! il neige ? répéta Wardle.

– Oui, monsieur, la nuit est noire et froide. Le vent vient de se lever, et il fouette la neige en tourbillons dans la plaine.

– Qu’est-ce qu’il dit donc ? demanda la vieille lady ; est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?

– Non, non, maman. Il dit qu’il neige et que le vent souffle fort ; et il a raison, car on entend un fameux tapage dans la cheminée.

– Ha ! reprit la vieille dame, il faisait un vent comme cela, et il tombait aussi de la neige, il y a bien des années… Attendez, que je me rappelle… juste cinq ans avant la mort de votre pauvre père. C’était la veille de Noël aussi, et je me souviens qu’il nous raconta l’histoire du vieux Gabriel Grub, qui a été enlevé par les goblins[36].

– L’histoire de qui ? demanda M. Pickwick avec curiosité.

– Oh ! rien, répliqua M. Wardle. L’histoire d’un vieux sacristain, que les bonnes gens d’ici supposent avoir été emporté par les goblins.

– Supposent ! s’écria la vieille lady. Y a-t-il quelqu’un d’assez téméraire pour en douter ? Supposent ! N’avez-vous pas toujours entendu dire, depuis votre enfance, qu’il a été emporté par les goblins, et ne savez-vous pas que c’est la vérité ?

– Très-bien, maman, répliqua M. Wardle, en riant, il fut emporté si vous voulez. – Il fut emporté par les goblins, Pickwick, et voilà toute l’histoire.

– Non pas, non pas, je vous assure, reprit M. Pickwick. Ce n’est pas toute l’histoire, car il faut que j’apprenne comment il fut enlevé, et pourquoi, et les tenants et les aboutissants. »

M. Wardle sourit, en voyant toutes les têtes se pencher pour l’écouter. Ayant donc rempli son verre d’une main libérale, il porta une santé à M. Pickwick, par un geste familier, et commença ainsi qu’il suit…

Mais que Dieu bénisse notre cerveau d’éditeur. A quel long chapitre nous sommes-nous laissé entraîner ! Nous le déclarons solennellement, nous avions complètement oublié toutes ces petites entraves qu’on appelle chapitres. C’est égal : nous allons donner le champ libre aux revenants en leur ouvrant un nouveau chapitre. Point de passe-droits à leur préjudice, s’il vous plaît, messieurs et mesdames.

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