‹ Aventures de Monsieur PickwickChapitre 5 sur 17 · Chapitre 6 Une soirée d’autrefois. Histoire racontée par un ecclésiastique.

Chapitre 6 Une soirée d’autrefois. Histoire racontée par un ecclésiastique.

Plusieurs visites réunies dans le salon se levèrent pour recevoir les nouveaux venus, et pendant qu’on accomplissait les formalités cérémonieuses des introductions, M. Pickwick eut le loisir d’examiner la figure des assistants et de spéculer sur leur caractère et sur leurs occupations. C’était un genre d’amusement auquel il se livrait volontiers, ainsi que beaucoup d’autres grands hommes.

Une très-vieille dame, avec un énorme bonnet et une robe de soie fanée, occupait le poste d’honneur à l’angle droit de la cheminée. Ce n’était pas un moindre personnage que la mère de M. Wardle. Plusieurs certificats, prouvant qu’elle avait été bien élevée et n’avait pas quitté la bonne route en vieillissant, étaient appendus aux murailles, sous la forme d’antiques paysages en tapisserie, d’alphabets en point de marque, non moins antiques, et de poignées à bouilloires en soie cramoisie, d’une plus récente période. La tante demoiselle, les deux jeunes filles et M. Wardle, groupés autour de la vieille dame, semblaient disputer à qui lui témoignerait les attentions les plus infatigables. L’une tenait son cornet acoustique, l’autre une orange, la troisième un flacon d’odeurs, tandis que M. Wardle tamponnait soigneusement les coussins qui la supportaient. De l’autre côté de la cheminée était assis un vieux gentleman, doué d’une contenance bienveillante et d’une tête chauve, c’était le vicaire de Dingley-Dell ; auprès de lui se trouvait sa femme, bonne vieille dame dont la physionomie robuste et le teint animé semblaient annoncer que, si elle était savante dans la confection de tous les cordiaux fabriqués par une bonne ménagère, elle savait aussi se les administrer à propos. Un petit homme, porteur d’une tête semblable à une pomme de reinette, causait dans un coin avec un gentleman vieux et gros, tandis que deux ou trois autres vieillards et tout autant de vieilles ladies étaient assis, roides et immobiles sur leurs chaises, considérant impitoyablement M. Pickwick et ses compagnons de voyage.

« Ma mère ! » dit M. Wardle, de toute l’étendue de sa voix, M. Pickwick !

– Oh ! fit la vieille lady, en secouant la tête, je ne vous entends pas.

– M. Pickwick ! grand’maman ! crièrent ensemble les deux jeunes demoiselles.

– Ah ! reprit la vieille dame, c’est bon ; cela ne fait pas grand’chose. Il ne se soucie guère d’une vieille femme comme moi, j’en suis certaine.

– Je vous assure, madame, dit M. Pickwick, en saisissant la main de la vieille lady, et en parlant tellement fort, que sa bienveillante figure en devint écarlate, je vous assure, madame, que rien ne me charme autant que de voir, à la tête d’une si belle famille, une personne de votre âge, paraissant aussi jeune et aussi bien portante.

– Ah ! reprit la vieille dame, après une courte pose, tout cela est fort joli, j’en suis sûre ; mais je ne peux pas l’entendre.

– Grand’maman est mal disposée maintenant, dit doucement miss Isabella Wardle, mais elle vous parlera tout à l’heure. »

M. Pickwick exprima par un signe son empressement à se prêter aux infirmités de l’âge ; et, se retournant, il prit part à la conversation générale.

« Charmante habitation ! situation délicieuse ! dit-il.

– Délicieuse ! répétèrent MM. Snodgrass, Tupman et Winkle.

– Oui, je m’en flatte, répondit M. Wardle.

– Monsieur, dit l’homme à la tête de pomme de reinette, il n’y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent ; il n’y en a pas, en vérité, monsieur. Je suis sûr qu’il n’y en a pas ! » Et il regarda autour de lui d’un air triomphant, comme s’il avait été violemment contredit par quelqu’un, et qu’il fût parvenu à lui imposer silence.

« Il n’y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent, répéta l’homme à la tête de pomme de reinette, après une pause.

– Excepté le pré de Mullins, articula solennellement le gros gentleman.

– Le pré de Mullins ! s’écria l’autre avec un profond mépris.

– C’est une excellente terre, insinua un second gros homme.

– Oui, assurément, dit un troisième gros homme.

– Tout le monde sait cela, » poursuivit l’hôte corpulent.

L’homme à tête de pomme de reinette regarda dubitativement autour de lui ; mais, se trouvant décidément en minorité, il prit un air de supériorité compatissante, et n’ajouta plus rien.

« De quoi parle-t-on ? demanda la vieille dame à l’une de ses petites-filles d’un son de voix très-élevé ; car, suivant l’usage des sourds, elle ne semblait pas imaginer que d’autres pussent entendre ce qu’elle-même disait.

– On parle de la terre, grand’maman.

– Qu’est-ce qu’on dit de la terre ? Est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?

– Non, non. M. Miller disait que notre terre est meilleure que le pré de Mullins.

– Qu’est-ce qu’il en sait ? demanda la vieille dame avec indignation. Miller est un fat impertinent, et vous pouvez le lui dire de ma part. » Ayant proféré cette sentence, la vieille dame se redressa, et regarda le délinquant d’un air sévère, sans se douter un seul instant qu’elle avait parlé de manière à être entendue de tout le monde.

– Allons ! allons ! fit M. Wardle en s’empressant avec une anxiété naturelle de changer la conversation ; que dites-vous d’un whist, monsieur Pickwick ?

– Je l’aimerais par-dessus toute chose ; mais, je vous prie, ne le faites pas à cause de moi.

– Oh ! je vous assure que ma mère aime beaucoup à faire son whist. N’est-ce pas vrai, ma mère ? »

La vieille dame, qui était beaucoup moins sourde sur ce sujet que sur tout autre, répondit affirmativement.

« Joe ! Joe ! cria le vieux gentleman, Joe ! damné garçon… Ah ! le voilà ! Dressez les tables de jeu. »

Le léthargique jeune homme vint à bout de dresser, sans autre stimulant, deux tables de jeu : l’une pour faire le whist, l’autre pour jouer à la papesse Jeanne. Les joueurs de whist étaient : M. Pickwick et la vieille lady, M. Miller et le gros gentleman. L’autre jeu comprenait le reste de la société.

Le whist fut conduit avec tout le sérieux, avec toute la gravité qu’exige cet acte solennel, auquel, suivant nous, on a mal à propos et avec irrévérence donné le nom de jeu. Mais, à la table ronde, on faisait éclater une gaieté si bruyante, qu’elle nuisait notablement aux réflexions de M. Miller. Ce malheureux personnage n’étant pas aussi absorbé par son jeu qu’il aurait dû l’être, tombait dans des fautes, dans des crimes impardonnables, qui excitaient au plus haut degré la rage du gros gentleman, et éveillaient proportionnellement la bonne humeur de la vieille lady.

« Ah ! ah ! fit le criminel Miller d’un ton victorieux en prenant la septième levée. Je ne pouvais pas mieux jouer, j’espère ; il était impossible de faire un trick de plus. »

La vieille dame ne le laissa pas longtemps dans cette heureuse situation d’esprit. « Miller aurait dû couper le carreau, dit-elle ; n’est-il pas vrai, monsieur ? »

M. Pickwick salua affirmativement.

Le joueur infortuné fit un appel à la générosité de son partner en disant d’un ton dubitatif : « Devais-je réellement le couper ?

– Certainement, monsieur, répondit sèchement le gros gentleman.

– J’en suis désolé, répliqua Miller avec abattement.

– Il est bien temps ! grommela son partner.

– Deux d’honneurs. Cela nous fait huit, » dit M. Pickwick.

On redonna des cartes.

« Pouvez-vous en faire encore une ? demanda la vieille dame.

– Oui, répondit M. Pickwick. Double, simple ; et le rob.

– On n’a jamais vu une pareille chance ! fit observer M. Miller.

– Ni d’aussi vilaines cartes ! » ajouta le gros gentleman.

Un silence solennel s’ensuivit. M. Pickwick était enjoué, la vieille dame attentive, le gros gentleman querelleur, et M. Miller craintif.

« Encore une partie double ! s’écria la vieille dame triomphante, en plaçant sous le flambeau une pièce de six pence et un demi-penny, sans empreinte, comme mémorandum du fait.

– Encore une partie double, monsieur, dit M. Pickwick.

– Je le sais bien, monsieur, » répliqua le gros gentleman avec aigreur.

Dans le courant d’une autre partie, dont le résultat fut le même, M. Miller eut le malheur de faire une renonce. Aussi, le gros gentleman ne fut plus maître de contenir son irritation. La vieille dame, au contraire, entendait de mieux en mieux, tandis que l’infortuné Miller paraissait aussi peu dans son élément qu’un dauphin dans une guérite. Quand le whist fut terminé, le gros gentleman se retint dans un coin et resta parfaitement muet durant une heure vingt-sept minutes : alors seulement, sortant de sa retraite, il offrit à M. Pickwick une prise de tabac, avec l’air généreux d’un homme que la charité chrétienne engage à pardonner les injures qu’il a reçues.

Pendant ces événements, le jeu de la table ronde continuait avec gaieté. Isabelle Wardle s’était associée avec M. Trundle, Emily Wardle avec M. Snodgrass, et qui plus est, M. Tupman et la tante demoiselle avaient aussi formé une société de fiches et de galanteries. Le vieux M. Wardle était au comble de la joie ; il conduisait une banque avec tant d’astuce, les dames montraient tant d’âpreté au gain, qu’un tonnerre d’éclats de rire retentissait continuellement autour de la table. Il y avait une vieille lady qui était toujours obligée de payer pour une demi-douzaine de cartes. Tout le monde en riait régulièrement à chaque tour, et quand la vieille lady avait l’air vexé de payer, on riait encore plus fort : alors son visage s’épanouissait par degrés, et elle finissait par faire chorus avec les autres. Quand la tante demoiselle faisait un mariage, les jeunes personnes éclataient de nouveau et la tante demoiselle devenait de très-mauvaise humeur ; mais elle sentait la main de M. Tupman qui saisissait la sienne par-dessous la table, et son visage s’épanouissait aussi, puis elle prenait un air à peu près malin, comme si le mariage n’avait pas été aussi loin de la question qu’on le supposait. Alors tout le monde recommençait à rire, surtout le vieux Wardle qui s’amusait d’une plaisanterie au moins autant que les plus jeunes. Cependant, M. Snodgrass murmurait continuellement dans l’oreille de sa partner des sentiments poétiques, qui faisaient faire à un vieux gentleman sur les associations pour les cartes et sur les associations pour la vie, des remarques facétieuses et malignes, accompagnées de coups d’œil, de coups de coude et de sourires. L’hilarité de la compagnie en était redoublée, et spécialement celle de l’épouse du susdit vieux gentleman. De temps en temps M. Winkle éditait des bons mots, fort connus dans la ville, mais qui ne l’étaient pas encore dans la province ; et comme tout le monde en riait de très-bon cœur et les trouvait excellente, M. Winkle était resplendissant d’honneur et de gloire. Quant au bienveillant ecclésiastique, il regardait cette scène d’un air satisfait, car le bon vieillard était heureux de voir des visages heureux autour de lui ; et, quoique la joie fût assez bruyante, elle venait du cœur, non des lèvres, c’est-à-dire que c’était la véritable joie, après tout.

La soirée s’écoula rapidement au sein de ces récréations. Après un souper simple et substantiel, un cercle sociable fut formé autour du feu, et M. Pickwick déclara que jamais de sa vie il n’avait ressenti plus de vrai bonheur et n’avait été mieux disposé à jouir du présent hélas ! trop fugitif.

Le vieillard hospitalier était assis en cérémonie auprès du fauteuil de sa mère, et tenait une de ses mains dans les siennes : « Voilà précisément ce que j’aime, disait-il. Les plus heureux instants de mon existence se sont passés auprès de ce vieux foyer, et je trouve du plaisir à y faire flamber du feu jusqu’à ce que la chaleur devienne insupportable. Voyez-vous… ma pauvre vieille mère que voilà, s’asseyait dans cette cheminée sur ce petit tabouret, quand elle était enfant. N’est-il pas vrai, ma mère ? »

La vieille lady secoua la tête avec un sourire mélancolique, et l’on vit couler lentement sur ses joues ces larmes involontaires qui s’éveillent au souvenir des anciens temps et du bonheur écoulé depuis de longues années.

« Monsieur Pickwick, continua leur hôte après un court silence, vous m’excuserez si je parle souvent de cet endroit, car je l’aime passionnément, et je n’en connais pas d’autre. La vieille maison et les champs mêmes semblent être pour moi d’anciens amis. J’en dis autant de notre petite église garnie d’une épaisse tenture de lierre, sur lequel, par parenthèse, notre excellent ami que voilà a fait une chanson à son arrivée ici. Monsieur Snodgrass, il me semble que votre verre est vide.

– Je vous demande pardon, répliqua ce gentleman, dont la curiosité poétique avait été grandement excitée par la dernière phrase de son hôte. Vous parliez ce me semble d’une chanson sur le lierre ?

– C’est à notre ami qu’il faut vous adresser à ce sujet, dit M. Wardle en indiquant l’ecclésiastique par un signe.

– Oserais-je vous prier, monsieur, de nous faire connaître cette composition ? dit alors M. Snodgrass.

– Véritablement, répondit le vénérable ecclésiastique, c’est fort peu de chose et ma seule excuse pour m’en être rendu coupable, c’est que j’étais très-jeune dans ce temps-là. Telle qu’elle est, toutefois, vous allez l’entendre, si vous le désirez. »

Un murmure de curiosité fut naturellement la réplique, et le vieil ecclésiastique, soufflé de temps en temps par sa femme, commença à réciter la pièce de vers en question. « Je l’appelle, » dit-il :

LE LIERRE.

Oh ! quelle plante singulière

Que ce vieux gourmand de lierre,

Qui rampe sur d’anciens débris !

Il lui faut l’antique poussière

Que les siècles seuls ont pu faire,

Pour contenter ses appétits.

Oh ! quelle plante singulière

Que ce vieux gourmand de lierre !

Dans son domaine solitaire,

Tantôt il s’étend sur la terre,

Rongeant la pierre des tombeaux ;

Et tantôt, relevant la tête,

Il grimpe, d’un air de conquête,

Au sommet des plus grands ormeaux.

Oh ! quelle plante singulière

Que ce vieux gourmand de lierre !

Par le cours fatal des années,

Les nations sont ruinées,

Mais lui, rien ne peut le flétrir.

Les plus grands monuments de l’homme,

A quoi donc servent-ils, en somme ?

A l’abriter, à le nourrir.

Oh ! quelle plante singulière

Que ce vieux gourmand de lierre !

Tandis que le bienveillant ecclésiastique répétait ses vers une seconde fois pour permettre à M. Snodgrass d’en prendre note, M. Pickwick étudiait avec un grand intérêt l’expression de sa physionomie. Il prit ensuite la parole et dit au vicaire :

« Voulez-vous me permettre, monsieur, malgré la nouveauté de notre connaissance, de vous demander si, dans le cours de votre carrière, comme ministre de l’évangile, vous n’avez pas observé beaucoup d’événements dignes d’être conservés dans la mémoire des hommes ?

– Effectivement, monsieur, répliqua le ministre ; j’ai observé beaucoup d’événements, mais dans une sphère étroite ; et ils ont toujours été d’une nature simple et ordinaire.

– Vous avez réuni, je pense, quelques notes sur John Edmunds ? » reprit M. Wardle, qui désirait mettre son ami en évidence, pour l’édification de ses nouveaux hôtes.

Le vicaire fit un léger signe d’assentiment et se préparait à changer le sujet de la conversation, lorsque M. Pickwick lui dit : « Pardonnez-moi, monsieur ; mais je vous serais obligé de m’apprendre qui était ce John Edmunds ?

– C’est précisément ce que j’allais demander ; ajouta M. Snodgrass avec vivacité.

– Vous êtes pris, s’écria le joyeux hôte. Il faudra, tôt ou tard, que vous satisfassiez la curiosité de ces messieurs ; ainsi, vous feriez mieux de profiter de l’occasion et d’en finir sur-le-champ. »

Le vieux ministre sourit avec bonhomie et rapprocha sa chaise de la cheminée. Les autres membres se serrèrent aussi, principalement M. Tupman et la tante demoiselle, qui avaient peut-être l’ouïe un peu dure. Le cornet de la vieille lady fut ajusté soigneusement ; M. Miller, qui s’était endormi, fut réveillé par son ex-partner, au moyen d’un pinçon monitoire, administré par-dessous la table, et le ministre, sans autre préface, commença le récit suivant, auquel nous avons pris la liberté de donner pour titre :

LE RETOUR DU CONVICT.

« Lorsque je fus nommé vicaire de ce village, il y a juste vingt-cinq ans, j’y trouvai, parmi mes paroissiens, un certain Edmunds qui tenait à bail une petite ferme du voisinage. C’était un méchant homme, paresseux et dissolu par habitude, morose et féroce par disposition. Excepté quelques vagabonds abandonnés qui flânaient avec lui dans les champs ou qui s’abrutissaient à la taverne, il n’avait pas un seul ami, pas même une connaissance. En général on l’évitait, car personne ne se souciait de parler à un individu redouté par plusieurs, détesté par tous.

Cet homme avait une femme et un fils âgé d’environ douze ans. Je vous attristerais sans nécessité en vous dépeignant les souffrances qu’avait endurées sa femme, et tout ce que je pourrais vous dire ne suffirait pas pour apprécier suffisamment la douceur et la résignation qu’elle déployait dans les circonstances les plus délicates, ni la sollicitude pleine de tendresse et de douleur avec laquelle elle élevait son enfant. Que Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c’est un soupçon peu charitable, mais, dans mon âme et conscience, je crois que son mari essaya systématiquement, pendant plusieurs années, de la faire mourir de chagrin. Elle supporta tout, cependant, pour l’amour de son fils ; et même, quoique cela puisse paraître étrange à bien des gens, pour l’amour de son mari. Elle l’avait aimé autrefois, et malgré ses brutalités, malgré la cruauté qu’il lui témoignait, le souvenir de ce qu’il avait été pour elle éveillait encore dans son sein des sentiments de douce indulgence, auxquels, excepté la femme, toutes les autres créatures de Dieu sont étrangères.

Ils étaient pauvres : la conduite du mari ne permettait pas qu’il en fût autrement ; mais le travail obstiné, incessant de la femme, les maintenait au-dessus du besoin. Cependant ses efforts étaient bien mal récompensés. Les gens qui passaient auprès de leur maison, le soir, entendaient souvent les pleurs, les gémissements de la malheureuse femme, et le bruit des coups qu’elle recevait. Plus d’une fois, après minuit, l’enfant vint frapper doucement à la porte de quelque maison voisine, où il était envoyé par sa mère, pour échapper à l’ivresse furieuse du père dénaturé.

Pendant tout ce temps, et quoique la pauvre créature portât souvent des marques de mauvais traitements, qu’elle ne pouvait pas entièrement cacher, elle assistait régulièrement au service divin. Chaque dimanche, matin et soir, elle occupait avec son fils le même banc dans notre petite église ; et quoique la mère et l’enfant fussent tous deux pauvrement habillés (plus pauvrement même que beaucoup de leurs voisins qui se trouvaient dans une position encore plus précaire), leur toilette était toujours décente et propre. Chacun avait un signe amical et une parole bienveillante pour cette pauvre madame Edmunds, et parfois quand, au sortir de l’église, elle s’arrêtait sous les ormes qui conduisaient au porche, pour échanger quelques mots avec un voisin ; ou quand elle ralentissait le pas pour regarder, avec l’orgueil et la tendresse d’une mère, son enfant, rose et bien portant, qui jouait devant elle avec quelques petits camarades, sa figure fatiguée s’éclairait d’une expression de gratitude profondément ressentie, et elle paraissait être sinon heureuse ou gaie, du moins résignée et tranquille.

Cinq ou six ans s’écoulèrent : l’enfant était devenu un jeune homme robuste et bien bâti, mais le temps, qui avait renforcé ses membres délicats, avait courbé la taille de sa mère et affaibli sa démarche ; et cependant le bras qui aurait dû la supporter n’était plus enchaîné sous le sien, le visage qui aurait dû la réjouir ne la regardait plus en souriant. Elle occupait toujours le même banc, mais il y avait une place vacante à côté d’elle ; sa bible était toujours tenue avec autant de soin, elle y faisait des signets pour l’ouvrir aux différentes lectures ; mais il n’y avait plus personne pour la lire avec elle, et ses larmes coulaient sur son livre, et dérobaient à ses yeux le texte sacré. Ses voisins étaient encore aussi bienveillants qu’autrefois, mais maintenant elle détournait la tête pour éviter leur salut ; elle ne s’arrêtait plus sous les vieux ormes, et elle n’enfermait plus dans son cœur des trésors de bonheur et d’espérance. Dans sa désolation elle enfonçait sa coiffe sur son visage et elle s’éloignait d’un pas précipité. Faut-il vous le dire ? Ce jeune homme qui aurait dû conserver pieusement dans sa mémoire le souvenir des privations volontaires, des mauvais traitements que sa mère avait endurés pour lui ; oubliant au contraire tout ce qu’il lui devait, et méprisant cruellement les angoisses de son cœur brisé, s’était lié avec les hommes les plus dépravés, les plus abandonnés de Dieu, et suivait une carrière de vices et de crimes, qui devait aboutir à la mort pour lui, à la honte pour elle. Hélas ! pauvre nature humaine ! Vous avez déjà deviné cela depuis longtemps.

La malheureuse femme était sur le point de voir compléter la mesure de ses infortunes. Des délits nombreux avaient été commis dans le voisinage. Les coupables étaient restés impunis, et leur audace s’en augmentait. Un vol nocturne, accompagné de circonstances aggravantes, occasionna des poursuites actives, des recherches sévères, auxquelles il était impossible d’échapper. Le jeune Edmunds fut soupçonné, ainsi que trois de ses compagnons ; il fut arrêté, jugé et condamné à mort.

Le cri perçant et égaré, le cri maternel qui effraya l’audience quand le jugement solennel fut prononcé, retentit encore à mon oreille. Ce cri frappa de terreur le cœur du coupable, que le jugement, la condamnation, l’approche de la mort même n’avaient pu ébranler. Ses lèvres, jusqu’alors comprimées avec une sombre obstination, tremblèrent et se séparèrent involontairement. Son visage devint pâle, une sueur froide mouilla son front, ses membres vigoureux frissonnèrent, et il chancela sur son banc.

Dans le premier transport de ses angoisses, la mère désolée se jeta à genoux, et supplia douloureusement l’Etre infini, qui l’avait soutenue jusqu’alors dans ses épreuves, de la délivrer de ce monde de misère, et d’épargner la vie de son unique enfant. A cette prière succéda une explosion de pleurs, une agonie de désespoir, telles que j’espère bien n’en revoir jamais de semblables. Dès cet instant, je fus convaincu que la douleur abrégerait sa vie, mais je n’entendis plus une seule plainte, un seul murmure s’échapper de ses lèvres.

C’était un déchirant spectacle de voir de jour en jour, dans la cour de la prison, cette malheureuse mère qui s’efforçait avec ferveur de toucher par l’affection, par les prières, le cœur pétrifié de son fils. Ce fut en vain : il resta sombre, farouche, impénitent. La commutation inespérée de sa peine, en celle de la transportation pour quatorze ans, ne put pas même adoucir pour un seul instant son endurcissement obstiné.

L’esprit de résignation qui avait si longtemps soutenu sa mère ne pouvait plus lutter contre la faiblesse et la maladie. Pourtant elle voulut revoir son fils encore une fois. Elle déroba à son lit de souffrances ses membres chancelants ; mais ses forces la trahirent, et elle tomba presque inanimée sur le carreau.

C’est alors que l’indifférence et le stoïcisme tant vantés du coupable furent mis à une rude épreuve. Un jour se passa sans qu’il vît sa mère. Un second jour s’écoula, et elle ne vint pas. Un troisième soir arriva, et sa mère n’avait pas paru. Et dans vingt-quatre heures il devait être séparé d’elle peut-être pour toujours !

Ce nouveau châtiment, qui tombait si pesamment sur lui, le rendit presque fou. Oh ! comme les pensées longtemps oubliées de son enfance revinrent en foule dans son esprit, tandis qu’il arpentait l’étroite cour d’un pas rapide, comme si la rapidité de sa course eût pu hâter l’arrivée des nouvelles attendues ; comme le sentiment de sa misère et de son abandon s’empara amèrement de lui, lorsqu’il apprit la vérité fatale ! Sa mère, la seule personne qui l’eût jamais aimé, sa mère était malade, peut-être mourante, à une demi-lieue de lui ; quelques minutes auraient pu le porter près de son lit, s’il avait été libre, mais il ne devait plus la revoir. Il se précipita sur la grille, et saisissant les barreaux de fer avec l’énergie du désespoir, il la secoua et la fit trembler ; il s’élança contre les murailles épaisses comme s’il avait voulu les briser. Mais la prison solide bravait ses efforts insensés, et il se mit à pleurer comme un faible enfant, en se tordant les mains.

Je portai au fils emprisonné les paroles de pardon et les bénédictions de sa mère, mais sans lui dire jusqu’à quel point son état était grave : je rapportai au lit de la mourante ses solennelles assurances de repentir et ses supplications ferventes pour obtenir ce pardon. J’écoutai avec une triste compassion les mille projets que le coupable repentant faisait déjà pour soutenir sa mère, pour la rendre heureuse quand il reviendrait de son exil. Et je savais que longtemps avant qu’il eût atteint le but de son voyage elle ne serait plus de ce monde !

Il fut emmené pendant la nuit. Peu de semaines après, l’âme de la pauvre femme prit son vol, et, comme je le crois avec confiance, pour une région de paix et de bonheur éternel. J’accomplis moi-même le service funèbre sur ses restes, qui reposent maintenant dans notre petit cimetière : il n’y a point de pierre à la tête de sa tombe, à quoi bon ? Ses chagrins étaient connus aux hommes et ses vertus à Dieu.

Il avait été convenu, avant le départ du condamné, qu’il écrirait à sa mère aussitôt qu’il en pourrait obtenir la permission, et que ses lettres me seraient adressées, car son père avait positivement refusé de le voir, depuis le moment de son arrestation, et se souciait peu qu’il fût mort ou vivant. Nombre d’années s’écoulèrent sans que je reçusse de ses nouvelles ; et lorsque la moitié de son temps fut passée, j’en conclus qu’il n’existait plus, et en vérité, je le souhaitais presque.

Je me trompais cependant. A son arrivée à Botany-Bay[10], il avait été envoyé dans l’intérieur des terres, et ce fut apparemment pour cela qu’aucune de ses lettres ne me parvint. Il resta au même endroit pendant quatorze années, persévérant constamment dans ses bonnes résolutions, et fidèle aux promesses qu’il avait faites à sa mère. Quand son temps fut fini, il surmonta d’énormes difficultés pour regagner l’Angleterre, et revint à pied au lieu de sa naissance.

Par une belle soirée du mois d’août, John Edmunds rentra dans le village dont il avait été honteusement emmené dix-sept années auparavant. Le chemin qu’il suivait passait au milieu du cimetière, et son cœur se gonfla en le traversant, les rayons du soleil couchant se jouaient à travers les branches gigantesques des vieux ormes qui réveillaient dans l’esprit du libéré les souvenirs de son jeune âge ; il se rappelait le temps où, s’attachant à la main de sa mère, il se rendait gaiement à l’église avec elle ; il croyait voir encore son pâle visage ; il croyait sentir les larmes brûlantes qui tombaient sur son front lorsqu’elle se baissait pour l’embrasser, et qui le faisaient pleurer aussi, quoiqu’il ne sût guère alors combien ces larmes étaient remplies d’amertume. Il se rappelait encore combien de fois il avait couru joyeusement dans ce même sentier avec quelques-uns de ses petits camarades, se retournant de temps en temps pour apercevoir le sourire de sa mère, ou pour entendre sa douce voix ; et alors il lui sembla qu’un rideau se tirait dans sa mémoire ; et mille souvenirs de tendresse méconnue et d’avertissements méprisés, de promesses oubliées, vinrent se presser dans son cerveau et déchirer son cœur.

Il entra dans l’église, car c’était un dimanche, et quoique le service du soir fût fini et que les assistants fussent dispersés, la vieille porte de chêne, aux larges clous, n’était point encore fermée. Les pas du convict retentirent sous la voûte, et dans le calme religieux qui régnait autour de lui, il se trouva si isolé qu’il eut presque peur. Il regarda les objets qui l’entouraient : rien n’était changé. L’église lui paraissait plus petite que dans son enfance, mais elle renfermait toujours les vieux monuments qu’il avait contemplés mille fois avec une crainte enfantine. Là se trouvait la petite chaire, ornée du coussin fané où le ministre posait sa bible, et où il avait entendu prêcher la parole de Dieu ; ici la table de communion, devant laquelle il avait si souvent répété, dans son enfance, les commandements qu’il avait oubliés quand il était devenu homme. Il s’approcha de l’ancien banc de sa mère ; le coussin avait été retiré, la bible n’y était point. Il pensa que peut-être Mme Edmunds occupait maintenant un siège plus pauvre, ou que peut-être elle était devenue infirme et ne pouvait plus aller seule jusqu’à l’église. Il n’osait pas arrêter son esprit sur une autre supposition. Une sensation de froid s’empara de lui, et il tremblait de tous ses membres en se détournant pour sortir.

Comme il arrivait sous le porche, il y vit entrer un homme vieux et cassé. Il tressaillit, car il le reconnaissait : souvent il l’avait vu creuser des fosses dans le cimetière derrière l’église : et maintenant qu’est-ce que l’honnête sacristain allait dire au convict libéré ? Le vieillard leva les yeux, le regarda un instant, lui souhaita le bonsoir, et s’éloigna avec lenteur. Il ne l’avait pas reconnu.

Edmunds descendit la colline et traversa le village. La saison était chaude, et les habitants, assis à leur porte ou se promenant dans leur petit jardin, jouissaient de la fraîcheur du soir et des douceurs du repos, après les fatigues de la journée. Beaucoup de regards se dirigèrent vers l’étranger, et il jeta à droite et à gauche bien des coups d’œil inquiets, pour voir si on se souvenait de lui et si on l’évitait. Il y avait des figures nouvelles dans presque toutes les maisons ; à la porte de quelques-unes il reconnaissait la physionomie d’un camarade d’école, un bambin lorsqu’il l’avait quitté, et maintenant environné de ses joyeux enfants : devant d’autres chaumières il voyait, assis dans un fauteuil, un vieillard faible et infirme, qu’il se rappelait avoir connu encore jeune et vigoureux. Tous l’avaient oublié et il passa sans que personne lui adressât une parole.

Les derniers et doux rayons du soleil avaient jeté sur la terre une riche teinte de pourpre, donnant un éclat doré aux épis jaunis et allongeant l’ombre des arbres, lorsqu’il arriva devant la vieille maison, la maison de son enfance, après laquelle son cœur avait soupiré si souvent, si ardemment, durant de longues et pénibles années de captivité et de douleur. La palissade était basse, quoiqu’il se rappelât le temps où elle lui paraissait gigantesque ; il regarda par-dessus dans le jardin. Il y vit beaucoup plus de fleurs qu’il n’y en avait autrefois, mais les vieux arbres y étaient encore. Il reconnut celui sous lequel il s’était couché mille fois lorsqu’il était fatigué de jouer au soleil, laissant doucement aller ses sens au léger sommeil d’une enfance heureuse. Il entendit des voix dans l’intérieur de la maison, mais elles affectèrent péniblement son oreille, car il ne les connaissait point, et elles exprimaient la gaieté. Or il savait bien que sa pauvre vieille mère ne pouvait pas être gaie, lui absent. La porte s’ouvrit et il en vit sortir une troupe de petits enfants riant et gambadant.

Le père, avec un marmot dans ses bras, parut sur le seuil et les enfants se pressèrent autour de lui, frappant joyeusement des mains, et le tirant de toutes leurs forces pour lui faire prendre part à leurs jeux. Le convict se rappela combien de fois, à la même place, il s’était dérobé aux regards de son père ; il se rappela combien de fois il avait caché sous ses draps sa tête tremblante, en entendant les sanglots étouffés de sa malheureuse mère quand elle avait été injuriée et battue par son mari furieux. Il se détourna, et ses poings étaient crispés, ses dents étaient serrées avec rage, lorsqu’il s’éloigna de la maison paternelle.

Tel était donc le retour qui avait occupé son esprit pendant un si grand nombre d’années pénibles, et pour lequel il avait supporté tant de souffrances ! Pas un visage ami, pas un regard de pardon, pas une main pour l’aider, pas une maison pour l’accueillir ; et cela dans le village où il était né ! Quel abandon ! quelle solitude ! plus amère mille fois que celle des contrées sauvages où il avait été exilé !

Il reconnut alors que, sur la terre lointaine de l’infamie et de la servitude, il s’était représenté les lieux de sa naissance tels qu’il les avait laissés, non pas tels qu’il devait les retrouver. La triste réalité se dévoila tout d’un coup à son esprit, et abattit son courage. Il n’eut pas la force de prendre des informations ni de se présenter à la seule personne qui devait le recevoir avec compassion. Il marcha lentement devant lui, évitant la grande route, comme un coupable, entra dans une prairie qu’il avait parcourue jadis dans tous les sens, couvrit son visage de ses mains, et se laissa tomber sur l’herbe.

Un homme, qu’Edmunds n’avait point aperçu, était assis tout auprès de lui sur la terre. Il se retourna pour regarder le nouveau venu, et Edmunds entendant le frôlement de ses habits releva la tête.

Cet homme portait le costume du Work-House ; son corps était courbé, sa face jaune et ridée. Il paraissait très-vieux, mais plutôt par l’effet destructeur de l’intempérance et des maladies que par le résultat graduel des années. Ses yeux étaient lourds et ternes, mais quand ils eurent contemplé Edmunds pendant quelques instants, ils s’animèrent d’une étrange expression d’alarme, et s’ouvrirent si horriblement qu’ils semblaient près de sortir de leur orbite.

Le convict, se levant peu à peu sur ses genoux, examinait avec une anxiété toujours croissante le visage du vieillard. Ils s’observèrent ainsi en silence durant assez longtemps.

Tout à coup le vieillard tressaillit, devint affreusement pâle, se leva en chancelant et recula quelques pas, en voyant qu’Edmunds se levait aussi.

« Parlez-moi ! que j’entende le son de votre voix ! s’écria le libéré palpitant d’émotion.

– N’avance pas ! » s’écria le vieillard en blasphémant.

Mais Edmunds ne l’écoutait point et continuait à s’approcher de lui.

« N’avance pas ! répéta-t-il en frémissant de rage et de terreur ; et en même temps, levant son bâton, il en frappa violemment le libéré au visage.

– Mon père !… Misérable !… » murmura celui-ci entre ses dents serrées ; puis, s’élançant avec fureur, il saisit le vieillard à la gorge ; mais il se souvint que c’était son père, et ses mains retombèrent sans force à ses côtés.

Le vieillard jeta un cri perçant, qui retentit à travers les champs déserts comme les hurlements d’un mauvais esprit. Sa face devint livide, le sang jaillit de sa bouche et de son nez, il chancela et tomba en arrière. Il s’était rompu un vaisseau, et lorsque son fils le releva de la mare de sang noir et épais qu’il avait vomie, il était mort.

Dans un coin de notre cimetière, repose un homme que j’ai employé à mon service pendant trois années, après cet événement. Il était réellement repentant et corrigé. Personne n’a su durant sa vie qui il était, ni d’où il venait. C’était Edmunds le convict libéré. »

q

Les fatigantes aventures de la journée, ou peut-être l’influence somnifère de l’histoire racontée par le ministre, opérèrent si fortement sur les nerfs de M. Pickwick qu’il était à peine au lit depuis cinq minutes, lorsqu’il s’endormit d’un sommeil profond. Il n’en fut tiré que le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui pénétraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des reproches.

M. Pickwick n’était pas paresseux : comme un vaillant guerrier, il s’élança hors de sa tente… je veux dire à bas de son lit.

« Quel délicieux pays ! s’écria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa jalousie. Ah ! lorsqu’on a senti l’influence d’un semblable paysage, pourrait-on consentir à vivre pour n’apercevoir chaque jour que des briques et des ardoises ? Pourrait-on continuer d’exister dans un lieu où l’on ne voit pas de foin, excepté dans les écuries ; pas de plantes fleuries excepté des joubarbes sur les toits ; pas de vaches, excepté celles de l’impériale des voitures ? Rien qui rappelle le dieu Pan, excepté des pans de muraille. Pourrait-on consentir à traîner sa vie dans un tel séjour ? je le demande, pourrait-on endurer une semblable existence ? »

Après avoir ainsi, durant longtemps, interrogé la solitude, suivant l’usage des plus grands poëtes, M. Pickwick allongea la tête hors de la croisée, et regarda autour de lui.

La douce et pénétrante odeur des foins qu’on venait de faucher montait jusqu’à lui. Les mille parfums des petites fleurs au jardin embaumaient l’air d’alentour ; la verte prairie brillait sous la rosée matinale, et chaque brin d’herbe étincelait agité par un doux zéphyr. Enfin les oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l’aurore avait été pour eux une source d’inspiration. En contemplant ce spectacle, M. Pickwick tomba dans une douce et mystérieuse rêverie.

« Ohé ! » tels furent les sons qui le rappelèrent à la vie réelle.

Sa vue se porta rapidement sur la droite ; mais il ne découvrit personne. Ses yeux s’égarèrent vers la gauche et percèrent en vain l’étendue. Il mesura d’un regard audacieux le firmament ; mais ce n’était point de là qu’on l’appelait ; enfin il fit ce qu’un esprit vulgaire aurait fait du premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.

« Comment ça va-t-il ? lui demanda son joyeux hôte. Belle matinée, n’est-ce pas ? Charmé de vous voir levé de si bonne heure. Dépêchez-vous de descendre, je vous attendrai ici. »

M. Pickwick n’eut pas besoin d’une seconde invitation. Dix minutes lui suffirent pour compléter sa toilette, et à l’expiration de ce terme, il était à côté du vieux gentleman.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda M. Pickwick en voyant que son hôte était armé d’un fusil et qu’il y en avait un second près de lui, sur le gazon.

– Votre ami et moi, répliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles avant déjeuner. Il est très-bon tireur, n’est-il pas vrai ?

– Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la moindre chose.

– Je voudrais bien qu’il se dépêchât, murmura M. Wardle ; et il appela : Joe ! Joe ! »

Peu de temps après on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui, grâce à l’influence excitante de la matinée, n’était guère assoupi qu’aux trois quarts.

« Allez appeler le gentleman, lui dit son maître, et prévenez-le qu’il me trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin, entendez-vous ? »

Joe s’éloigna pour exécuter cette commission, et M. Wardle, portant les deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.

« Voici la place, » dit-il au bout de quelques minutes en s’arrêtant dans une avenue d’arbres. C’était un avertissement inutile, car le croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur domicile.

Le vieux gentleman posa l’un des fusils sur la terre et chargea l’autre.

« Voilà nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperçut au loin M. Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste, lequel de ces messieurs il devait amener, avait jugé, dans sa sagacité profonde, que pour prévenir toute erreur, le meilleur moyen était de les convoquer tous les trois.

« Arrivez ! arrivez ! cria le vieux gentleman à M. Winkle. Un fameux tireur comme vous aurait dû être prêt depuis longtemps, même pour si peu de chose. »

M. Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui était destiné, avec l’expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d’une mort prochaine et violente. C’était peut-être de l’indifférence, mais cela ressemblait prodigieusement à de l’abattement.

Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins déguenillés commencèrent à grimper lestement sur deux arbres.

« Pourquoi faire ces enfants ? » demanda brusquement M. Pickwick.

Son bon cœur s’était alarmé, car il avait tant entendu parler de la détresse des laboureurs, qu’il n’était pas éloigné de croire que leurs enfants pussent être forcés par la misère, à s’offrir eux-mêmes pour but aux chasseurs, afin d’assurer ainsi à leurs parents une chétive subsistance.

« Seulement pour faire lever le gibier, répondit en riant M. Wardle.

– Pour faire quoi ?

– Pour effrayer les corneilles.

– Ah ! voilà tout ?

– Oui. Vous voilà entièrement tranquille ?

– Tout à fait.

– Très-bien ! Commencerai-je ? ajouta le vieux gentleman en s’adressant à M. Winkle.

– Oui, s’il vous plaît, répondit celui-ci, enchanté d’avoir un moment de répit.

– Reculez-vous un peu. Allons ! voilà le moment ! »

L’un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle était un nid, et aussitôt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au milieu d’une très-bruyante conversation, s’élancèrent au dehors pour demander de quoi il s’agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manière de réplique. L’un des oiseaux tomba et les autres s’envolèrent.

– Ramassez-le Joe, » dit le vieux gentleman.

Le corpulent jeune homme s’avança, et ses traits s’épanouirent en guise de sourire : des visions indistinctes de pâtés de corneilles flottaient devant son imagination. En emportant l’oiseau, il riait, car la victime était grasse et tendre.

« Maintenant, à votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en rechargeant son fusil. Allons ! tirez ! »

M. Winkle s’avança, et épaula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons se reculèrent involontairement, pour éviter la pluie de corneilles qu’ils étaient sûrs de voir tomber sous le plomb dévastateur de leur ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d’ailes, un léger clic…

« Oh ! oh ! fit le vieux gentleman.

– Il ne veut pas partir ? demanda M. Pickwick.

– Il a raté, répondit M. Winkle, qui était fort pâle, probablement de désappointement.

– C’est étrange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui est jamais arrivé.

– Comment ? je ne vois aucun reste de la capsule.

– En vérité ? répartit M. Winkle : j’aurai complètement oublié la capsule. »

Cette légère omission fut réparée ; M. Pickwick s’abrita de nouveau, et M. Tupman se mit derrière un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d’un air déterminé, en tenant son fusil à deux mains. L’enfant cria ; quatre oiseaux s’envolèrent ; M. Winkle leva son arme ; on entendit une explosion, puis un cri d’angoisse ; mais ce n’était pas le cri d’une corneille. M. Tupman avait sauvé la vie à beaucoup d’innocents oiseaux, en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.

Il serait impossible d’exprimer la confusion qui s’en suivit ; de dire comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son émotion, appela M. Winkle, misérable ! comment M. Tupman était étendu sur le gazon ; comment M. Winkle, frappé d’horreur, s’était agenouillé auprès de lui ; comment M. Tupman, dans le délire, invoquait plusieurs noms de baptême féminins, puis ouvrait un œil, puis l’autre, et retombait en arrière, en les fermant tous les deux. Une telle scène serait aussi difficile à décrire, qu’il le serait de peindre le malheureux blessé revenant graduellement à lui-même, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs, et regagnant lentement la maison, appuyé sur ses amis inquiets.

Les dames étaient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces messieurs pour déjeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes ; elle sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il était évident qu’elle ne savait point l’accident arrivé. Pauvre créature ! Il y a des moments où l’ignorance est véritablement un bienfait.

On approchait de plus en plus.

« Qu’est-il donc arrivé au vieux petit monsieur ? dit à demi-voix miss Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention à cette remarque. Elle crut qu’il s’agissait de M. Pickwick ; car à ses yeux, Tracy Tupman était un jeune homme : elle voyait ses années à travers un verre rapetissant.

– Ne vous effrayez point ! cria M. Wardle à ses filles ; et la petite troupe était tellement pressée autour de M. Tupman, qu’on ne pouvait pas encore distinguer clairement la nature de l’événement.

– Ne vous effrayez point, répéta M. Wardle quelques pas plus loin.

– Qu’y a-t-il donc ! s’écrièrent les dames horriblement alarmées par cette précaution.

– Il est arrivé un petit accident à M. Tupman ; voilà tout. »

La tante demoiselle poussa un cri perçant, ferma les yeux et se laissa tomber à la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.

« Jetez-lui de l’eau froide au visage, s’écria le vieux gentleman.

– Non ! Non ! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant, Bella… Emily… Un chirurgien… Est-il blessé ? est-il mort ? est-il… Ah ! ah ! ah !… » Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux cris, eut une attaque de nerfs n° 2.

« Calmez-vous, dit M. Tupman affecté presque jusqu’aux larmes de cette expression de sympathie pour ses souffrances. Chère demoiselle, calmez-vous !

– C’est sa voix ! s’écria la tante demoiselle ; et de violents symptômes d’une attaque n° 3 se manifestèrent aussitôt.

– Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, très-chère demoiselle, reprit M. Tupman d’une voix consolante. Je suis fort peu blessé, je vous assure.

– Vous n’êtes donc pas mort ? s’écria la nerveuse personne. Oh ! dites que vous n’êtes pas mort.

– Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d’une manière plus brusque que ne semblait le comporter la nature poétique de cette scène. Quelle diable de nécessité y a-t-il, qu’il vous dise lui-même qu’il n’est pas mort ?

– Non ! je ne le suis pas, reprit M. Tupman ; je n’ai pas besoin d’autres secours que les vôtres. Laissez-moi m’appuyer sur votre bras… » Et il ajouta à son oreille : « O miss Rachel ! » Pleine d’agitation, la dame de ses pensées s’avança et lui offrit son bras. Ils entrèrent ensemble dans le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lèvres une main qu’on lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canapé.

« Vous trouvez-vous mal ? demanda Rachel avec anxiété.

– Non, ce n’est rien ; je serai mieux dans un instant, répondit M. Tupman en fermant les yeux.

– Il dort ! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupières depuis près de vingt secondes). Il dort ! cher M. Tupman ! »

M. Tupman sauta sur ses pieds. « Oh ! répétez ces paroles ! » s’écria-t-il.

La dame tressaillit. « Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle avec pudeur.

– Oh ! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman. Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse ! répétez-les.

– Silence ! dit la dame ! voilà mon frère ! »

M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la chambre, accompagné d’un chirurgien.

Le bras fut examiné ; la blessure pansée, et déclarée fort légère ; et l’esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé ; le doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures du matin.

« Jouez-vous à la crosse ? demanda M. Wardle au chasseur.

Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d’une manière affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua modestement : « Non monsieur.

– Et vous, monsieur ? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.

– J’y jouais autrefois, répliqua celui-ci ; mais j’y ai renoncé désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.

– N’est-ce pas aujourd’hui qu’a lieu la grande partie entre les camps opposés de Muggleton et de Dingley-Dell ? demanda M. Pickwick.

– Oui, répliqua leur hôte : vous y viendrez, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, répondit M. Pickwick : j’ai grand plaisir à voir des exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables. » En prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d’œil pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors : « Ne serait-il pas convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames ?

– Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M. Tupman.

– Ce serait impossible, » ajouta M. Snodgrass.

Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la surveillance des dames, et que la portion masculine de la société, conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d’habileté qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une excitation fébrile.

Il n’y avait guère qu’une demi-lieue de distance à parcourir, et le sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d’avoir été si vite, lorsqu’il se trouva dans la grande rue de Muggleton.

Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit d’une corporation, qu’elle possède un maire, des bourgeois, des électeurs : et quiconque consultera les Adresses du maire aux freemen, ou celles des freemen au maire, ou celles du maire et des freemen à la corporation, ou celles du maire, des freemen et de la corporation au Parlement, apprendra par là ce qu’il aurait dû connaître auparavant : à savoir, que Muggleton est un bourg ancien et loyal, unissant une ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises soixante-huit pétitions pour qu’on permit la vente des bénéfices dans l’église, quatre-vingt-six pétitions pour qu’on défendît la vente dans les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute espèce d’intervention législative, au sujet du travail exagéré des enfants, dans les manufactures anglaises.

Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg, il contempla la scène qui s’offrit à ses yeux avec une curiosité mélangée d’intérêt.

La place du marché avait la forme d’un carré au centre duquel s’était érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort commun dans les arts, mais qu’on rencontre rarement dans la nature, c’est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l’air et se balançant sur l’extrémité de l’ongle central de la quatrième. On voyait aux environs un bureau d’assurance contre l’incendie et celui d’un commissaire-priseur, les magasins d’un marchand de blé et d’un marchand de toile, les boutiques d’un sellier, d’un distillateur, d’un épicier et d’un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite maison de briques rouges, précédée d’une sorte de cour pavée, et que tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte de laquelle s’étalait une large plaque de cuivre annonçant, en caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien. Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient l’air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de chalands.

M. Pickwick s’était déjà arrêté pour faire ces observations qu’il se proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ de bataille.

Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà placées, aussi bien qu’une couple de tentes pour servir au repos et au rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n’était pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens s’amusaient d’un air majestueux à jeter négligemment leur balle d’une main dans l’autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la tournure d’amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen, vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers l’une desquelles M. Wardle conduisit sa société.

Plusieurs douzaines de « Comment vous portez-vous ? » saluèrent l’arrivée du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle, lorsqu’il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la journée.

« Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d’entrer dans la marquise, dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la moitié d’une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de traversins.

– Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l’autre moitié de la susdite pièce de flanelle.

– Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.

– Par ici, reprit le premier gentleman ; c’est ici que l’on marque, c’est la place la meilleure ; » et il les précéda en soufflant comme un cheval poussif.

Jeu superbe, – noble occupation, – bel exercice, – charmant ! Telles furent les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans la tente, et le premier objet qui s’offrit à ses regards fut son ami de la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande satisfaction d’un cercle choisi des joueurs élus par la ville de Muggleton. Son costume s’était légèrement amélioré. Il avait des bottes neuves, mais il était impossible de le méconnaître.

L’étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M. Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siège, comme si tous les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.

« Par ici ! – par ici ! – ça sera fièrement amusant, – muids de bière, – monceaux de bœuf, – tonneaux de moutarde, – glorieuse journée, – asseyez-vous, – mettez-vous à votre aise, – charmé de vous voir, très-charmé. »

M. Pickwick s’assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle l’examinait avec un étonnement silencieux.

– M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l’étranger.

– Un de vos amis ? s’écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous portez-vous ? – Les amis de nos amis sont… – Votre main, monsieur. »

En enfilant ces phrases, l’étranger saisit la main de M. Wardle avec toute la chaleur d’une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s’il est possible.

« Et comment êtes-vous venu ici ? demanda M. Pickwick avec un sourire où la bienveillance luttait contre la surprise.

– Venu ? – Je loge à l’auberge de la Couronne, à Muggleton. – Rencontré une société. – Jaquettes de flanelle, – pantalons blancs, – sandwiches aux anchois, – rognons braisés, – fameux gaillards, – charmant ! »

M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l’étranger pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d’une manière ou d’une autre, il avait fait connaissance avec les Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M. Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à considérer le jeu qui venait de commencer.

Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M. Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour bouler contre le redoutable Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à l’invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pour guetter les balles en différents endroits de la plaine, et chacun d’eux se mit dans l’attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se courbant, comme s’il avait voulu offrir un dos favorable à quelque apprenti saute-mouton. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et même on pense généralement qu’il serait impossible de bien voir venir une balle dans une autre attitude.

Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M. Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l’immuable Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son œil droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait l’arrivée de la balle avec une noble confiance.

« Attention, s’écria soudain le bouleur, et en même temps la balle s’échappe de sa main, rapide comme l’éclair, et se dirige vers le centre du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes ; il reçut la balle sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les éclaireurs, qui s’étaient baissés justement assez pour la laisser passer au-dessus de leur tête.

– Courez ! courez ! – Une autre balle ! – Maintenant ! – Allons ! – Jetez-la ! – Allons ! – Arrêtez-la ! – Une autre ! – Non ! – Oui ! – Non ! – Jetez-la ! – Jetez-la. » Telles furent les acclamations qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux points.

Cependant Podder n’était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont l’éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur les dents. Les bouleurs furent changés et d’autres boulèrent jusqu’à ce que leur bras en devinssent roides ; mais Dumkins et Podder restèrent invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet, ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman d’un certain âge s’efforçait-il d’arrêter son mouvement, elle roulait entre ses jambes ou glissait entre ses doigts ; un mince gentleman essayait-il de l’attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages. L’avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l’impétueux Luffey, vainement l’enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que l’expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.

Cependant l’étranger à l’habit vert n’avait fait que boire, manger et parler à la fois et sans interruption. A chaque coup bien joué, il exprimait son approbation d’une manière pleine de condescendance et qui ne pouvait manquer d’être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu’un joueur ne pouvait saisir la balle ou l’arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah ! stupide ! – Allons, maladroit ! – Imbécile ! – Cruche ! etc. Exclamations au moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.

« Fameuse partie ! bien jouée ! Certains coups admirables ! dit l’étranger à la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.

– Vous y jouez, monsieur ? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa loquacité.

– Joué ? parbleu ! Mille fois. Pas ici ; aux Indes occidentales. Jeu entraînant ! chaude besogne, très-chaude !

– Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat ! fit observer M. Pickwick.

– Echauffant ? Dites brûlant ! grillant ! dévorant ! Un jour, je jouais un seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne : sept heures du matin : six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense ! Les indigènes se trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace ; ils se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi, infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal aussi. Enfoncé le colonel ! Moi, je ne veux pas cesser. Quanko Samba restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent soixante-dix points ! Je n’en pouvais plus. Quanko recueille un reste de force. Sa balle renverse mon guichet ; mais je prends un bain, et vais dîner.

– Et que devint ce monsieur… Chose ? demanda un vieux gentleman.

– Qui ? Le colonel Blazo ?

– Non, l’autre gentleman.

– Quanko Samba ?

– Oui, monsieur.

– Pauvre Quanko ! n’en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie, mourut, monsieur ! » En prononçant ces mots, l’étranger ensevelit son visage dans un pot d’ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou pour cacher son émotion ? C’est ce que nous n’avons jamais pu éclaircir. Nous savons seulement qu’il s’arrêta tout à coup, qu’il poussa un long et profond soupir, et qu’il regarda avec anxiété deux des principaux membres du club de Dingley-Dell qui s’approchaient de M. Pickwick, et qui lui disaient :

« Nous allons faire un modeste repas au Lion bleu. Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.

– Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons monsieur…, et il se tourna vers l’étranger.

– Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de Sansterre.

– J’accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.

– Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d’un côté le bras de M. Wardle, et, de l’autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à l’oreille de celui-ci :

– Fameux dîner ! froid, mais bon. J’ai lorgné dans la chambre, ce matin : volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le marché, très-polis. »

Comme il n’y avait point d’autres préliminaires à arranger, la compagnie traversa le bourg en petits groupes, et un quart d’heure après elle était tout entière assise dans la grande salle du Lion bleu de Muggleton.

M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de vice-président.

Il y eut un grand cliquetis de paroles et d’assiettes, de fourchettes et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle contribuait, au moins comme une demi-douzaine d’hommes ordinaires, à chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent mangé autant qu’ils purent, la nappe fut enlevée ; des bouteilles, des verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se retirèrent pour débarrasser, en d’autres termes pour s’approprier tous les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de mettre la main.

Bientôt on n’entendit plus dans la salle qu’un vaste murmure de conversations et d’éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme bouffi, qui avait un air de « ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai, » et qui jusqu’alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque, par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de lui, comme s’il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d’une inexprimable dignité. A la fin, pendant un instant de silence comparatif, le petit homme s’écria d’une voix haute et solennelle : « Monsieur Luffey ! »

Tout le monde se tut, et l’individu interpellé répliqua, au milieu d’un profond silence : « Monsieur ? »

« Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez engager ces messieurs à remplir leurs verres. »

M. Jingle, d’un ton protecteur, s’écria : « Ecoutez ! écoutez ! » et ces paroles furent répétées en chœur par toute la compagnie. Le vice-président prit un air de gravité attentive et dit : « Monsieur Staple ? »

« Monsieur ! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que j’ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie, le sujet de ce que j’ai à dire, et je puis dire à… à…

– A démontrer, suggéra M. Jingle.

– Oui, à démontrer, reprit le petit homme ; je remercie mon honorable ami, s’il veut me permettre de l’appeler ainsi (quatre écoutez ! et un certainement de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer l’honneur d’ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton. Et je l’avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur. Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Ecoutez !) Je reconnaîtrai volontiers à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu’il peut réclamer ; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu’il soit nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder, n’oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d’avoir produit un Luffey et un Struggles ! (Applaudissements tumultueux.) Qu’on ne me croie pas désireux d’obscurcir la gloire des gentlemen que j’ai nommés en premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu’ils ont dû ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l’empereur Alexandre par un individu qui, pour me servir d’une expression vulgaire, faisait sa tête dans un tonneau : Si je n’étais pas Diogène, je voudrais être Alexandre. Je m’imagine que ces messieurs doivent dire : Si je n’étais pas Dumkins, je voudrais être Luffey ; si je n’étais pas Podder, je voudrais être Struggles ! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton, est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables ? N’avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de persévérance ? N’avez-vous jamais appris à associer Podder et la propriété ? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour votre liberté, pour vos privilèges, n’avez-vous jamais été réduits, ne fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir ? et, quand vous étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n’a-t-il pas ranimé dans votre cœur le feu de l’espérance ? Une seule parole de cet homme colossal ne l’a-t-elle pas fait briller avec plus d’éclat que s’il ne s’était jamais éteint ? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d’entourer d’une riche auréole d’applaudissements frénétiques les noms unis de Dumkins et de Podder ! »

Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris, de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d’interruptions, pendant le reste de la soirée. D’autres toasts furent portés. M. Luffey et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le sujet d’éloges sans mélange ; et chacun à son tour exprima ses remercîments pour cet honneur.

Enthousiastes comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle nous nous sommes dévoués, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation d’orgueil, nous nous serions crus certains de l’immortalité dont nous sommes privés actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à l’ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si l’éloquence brûlante des orateurs ou l’influence fébrile du vin n’avait point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son écriture presque inintelligible et son style complètement obscur. A force de patience, nous sommes parvenus à reconnaître quelques caractères qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons pu distinguer aussi le squelette d’une chanson (probablement chantée par M. Jingle), dans laquelle les mots vin et divin, rubis et ravis, sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de grog froid et d’ale ; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir sur ces indices n’auraient jamais d’autre fondement que nos conjectures, nous ne voulons nous permettre d’exprimer aucune des suppositions nombreuses qui se présentent à notre esprit.

C’est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant d’ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec enthousiasme cet air si poétique et si national :

Nous ne rentrerons que demain matin,

Nous n’irons coucher qu’au jour !

Nous ne rentrerons que demain matin,

Nous n’irons coucher qu’au jour !

Demain matin au point du jour,

Nous n’irons coucher qu’au jour ![11]

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