‹ Aventures de Monsieur PickwickChapitre 8 sur 17 · Chapitre 10 Destiné à dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le désintéressement de M. Jingle.

Chapitre 10 Destiné à dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le désintéressement de M. Jingle.

Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de quartier général aux coches les plus célèbres, dans le temps où les coches accomplissaient leurs voyages d’une manière grave et solennelle ; mais ces auberges ont dégénéré peu à peu, et n’abritent plus guère que des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu’une de ces anciennes hôtelleries parmi les Bouches d’or, les Croix d’or, les Taureaux d’or qui lèvent leur front superbe dans les belles rues de Londres. S’il veut en étudier les restes, il fera bien de diriger ses pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et là, dans quelque coin retiré, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout, avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.

Dans le Borough[13] surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces anciennes maisons, qui ont conservé sans changement leur singulière physionomie, et qui ont également échappé à la rage des améliorations publiques et des spéculations privées. Ce sont d’étranges bâtiments, avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez antiques, assez vastes pour fournir des matériaux à mille histoires de revenants, si nous sommes jamais réduits à la lamentable nécessité d’en inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables et véridiques légendes qui se rattachent au vieux pont de Londres et à ses environs.

Dans la cour du Blanc-Cerf, l’une des plus célèbres entre ces auberges gothiques, et de bonne heure dans la matinée qui suivit les événements funestes racontés dans le précédent chapitre, un homme s’occupait activement à enlever la boue d’une paire de bottes. Cet homme avait un gilet rayé, orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, une culotte de gros drap et des guêtres. Autour de son cou s’enroulait négligemment un mouchoir d’un rouge éclatant ; un vieux chapeau blanc était posé sans façon sur le côté gauche de sa tête. Il y avait devant ce personnage deux rangées de bottes, les unes propres, les autres crottées, et, à chaque addition qu’il faisait aux bottes nettoyées, il s’arrêtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction évidente.

La cour n’offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui caractérisent les hôtels où s’arrêtent les diligences. Deux ou trois cabriolets, deux ou trois chaises de poste s’abritaient sous différents petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, chargées d’une montagne de marchandises aussi élevée que le second étage d’une maison ordinaire, restaient immobiles à l’ombre d’un énorme hangar suspendu sur un des côtés de la cour, tandis qu’un autre camion, qui probablement devait commencer son voyage dans la matinée, était tiré dans la partie découverte. Les bâtiments qui bordaient deux côtés du parallélogramme étaient garnis d’une double rangée de galeries, ornées d’énormes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres à coucher venaient s’ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d’entrée, recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le piétinement pesant d’un cheval de charge, ou le cliquetis d’une chaîne, annonçait, à ceux qui s’en inquiétaient, que les écuries étaient au bout de la cour. Si nous ajoutons à ce tableau quelques hommes en blouse, dormant sur des ballots ; quelques sacs de laine et autres articles de ce genre, répandus sur des monceaux de foin, nous aurons décrit, autant qu’il est nécessaire, l’apparence que présentait, dans la matinée dont il s’agit, la cour du Blanc-Cerf, grande rue du Borough.

Le carillon d’une des sonnettes fut suivi de l’apparition d’une servante coquette, dans l’une des galeries du second étage. Elle frappa à l’une des portes, et, ayant reçu une requête de l’intérieur, elle cria par-dessus la balustrade : Sam ! »

« Voilà ! répliqua l’homme au chapeau blanc.

– Le n°22 demande ses bottes sur-le-champ.

– Eh bien ! demandes-y s’il veut les avoir de suite, ou bien attendre qu’on les lui porte cirées.

– Allons, Sam ! pas de bêtises ! reprit la jeune fille d’un air engageant ; le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.

– Parole d’honneur ! vous êtes bonne là ! repartit le décrotteur. Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui appartient au n° 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent être livrées à huit heures et demie, et le soulier à neuf. Qu’est-ce que c’est que le n° 22, pour monter sur le dos à tous les autres ? Non ! non ! chacun son tour ! comme disait Jack Ketch à des particuliers qu’il avait à pendre. Fâché de vous faire attendre, monsieur ; mais je ferai vot’ affaire tout à l’heure. »

Parlant ainsi, l’homme au chapeau blanc se remit à travailler sur une botte à revers, avec une vitesse accélérée.

On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste du Blanc-Cerf parut d’un air affairé dans la galerie opposée.

« Sam ! cria l’hôtesse. Où est-il, ce paresseux, ce fainéant, ce… Oh ! vous voilà donc, Sam ! Pourquoi ne répondiez-vous pas ?

– Ca serait-y gentil de répondre avant que vous eussiez fini de parler ? répliqua Sam un peu brusquement.

– Tenez, cirez ces souliers pour le n° 17, sur-le-champ, et portez-les à la salle à manger particulière, n° 5, au rez-de-chaussée. Ayant ainsi parlé, l’aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et s’éloigna en trottinant.

– N° 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle : Souliers de femme et salle à manger particulière, je parie bien qu’elle n’est pas venue en charrette, celle-là !

– Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui était encore appuyée sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un gentleman, et c’est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de lui donner : voilà l’histoire.

– Pourquoi ne m’avez-vous pas dit ça d’abord ? s’écria Sam avec une grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes celles qui étaient devant lui. Je croyais que c’était une de nos pratiques à trois pence. Salle à manger particulière ! et une lady encore ! S’il y a dans sa peau un peu du véritable gentleman, il me vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions. »

Stimulé par cette réflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de bonne volonté, qu’au bout de peu de minutes, il avait donné aux souliers et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l’âme de l’aimable M. Warenn ; car, au Blanc-Cerf, on employait le cirage de MM. Day et Martin.

Arrivé à la porte du n° 5, Sam frappa respectueusement.

« Entrez ! » répondit une voix d’homme.

Sam fit son plus beau salut, et parut en présence d’une dame et d’un gentleman qui étaient en train de déjeuner. Ayant officieusement déposé les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et les souliers de droite et de gauche à ceux de la dame, il se retira vers la porte.

« Garçon ! dit le gentleman.

– Monsieur ! répondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le bouton de la serrure.

– Connaissez-vous… comment cela s’appelle-t-il ? Doctors Commons ?

– Oui, monsieur.

– Où est-ce ?

– Paul’s church-yards, monsieur. Une arcade basse ; un libraire d’un côté, un hôtel de l’autre, et deux commissionnaires qui se chargent d’obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.

– Des permis de mariage ? répéta le gentleman.

– Oui, des permis de mariage ! répéta Sam. Deux individus en tablier blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez : « Un permis, monsieur, un permis ? » Drôles de gens, et leurs maîtres aussi ! Ils ne valent pas mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour d’assises.

– Et que font-ils ? demanda le gentleman.

– Ce qu’ils font ? Ils vous mettent dedans, monsieur ! Et ce n’est pas tout : ils fourrent dans la tête des vieilles gens des choses comme ils n’en auraient jamais rêvé. Mon père, monsieur, était un cocher, un cocher veuf, monsieur, et assez gros pour être capable de tout ; étonnamment gros, mon père. Sa chère épouse décède, et lui laisse quatre cents guinées. Bien ! Il s’en va aux Commons pour voir l’homme de loi, et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon père ! Bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini ! Il passe sous l’arcade, pensant où il placerait son argent. Bon ! arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau : « Un permis, monsieur ? – Quoi qu’c’est ? dit mon père. – Permis de mariage, dit-il. – Dieu me damne ! dit mon père, je n’y avais jamais pensé. – J’imagine qu’il vous en faut un, monsieur, » dit le commissionnaire. Mon père s’arrête et réfléchit un brin. « Non ! dit-il, diable m’emporte ! Je suis trop vieux. D’ailleurs, je suis beaucoup trop gros, dit-il. – Allons donc, monsieur ! dit l’autre. – Vous croyez ? dit mon père. – J’en suis sûr, qu’il dit. Nous avons marié un gentleman deux fois vot’ corporence lundi passé. – Vrai ? dit mon père. – Bien vrai ! dit l’autre ; vous n’êtes qu’un gringalet auprès. Par ici, monsieur, par ici. » Et ne voilà-t-il pas mon père qui marche après lui, comme un singe apprivoisé derrière un orgue, dans un petit bureau noir, oùs qu’il y avait un gaillard avec des papiers crasseux et des boîtes d’étain, qui travaillait à faire croire qu’il était bien occupé. « Asseyez-vous, monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l’homme de loi. – Merci, monsieur ! » dit mon père ; et il s’assoit et il examine de tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu’il y avait sur les boîtes. « Comment vous appelez-vous, monsieur ? dit l’homme de loi. – Tony Weller, dit mon père. – Votre paroisse ? dit l’autre. – La Belle-Sauvage, dit mon père, car il s’arrêtait à cet hôtel-là quand il conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses. – Et comment s’appelle la dame ? » dit l’homme de loi. Voilà mon père qui n’y est plus du tout. « Diable m’emporte si j’en sais rien ! qu’il dit. – Vous n’en savez rien ? dit l’autre. – Pas plus que vous, dit mon père. Pourrais-je pas ajouter le nom plus tard ? dit-il. – Impossible ! dit l’autre. – Très-bien, dit mon père, après avoir réfléchi un instant. Mettez Mme Clarke. – Clarke quoi ? dit l’homme de loi en trempant sa plume dans l’encrier. – Suzanne Clarke, à l’enseigne du Marquis de Granby, Dorking, dit mon père. Je crois bien qu’elle me prendra, si je la demande. Je n’y en ai jamais touché un mot ; mais elle me prendra, je le sais. » Comme ça, le permis fut enregistré. Et bien sûr qu’elle l’a pris ; et ce qu’il y a de pire, c’est qu’elle le tient encore au jour d’aujourd’hui, et moi je n’ai pas seulement vu la couleur des quatre cents guinées. Pas de chance ! Je vous demande excuse, monsieur, ajouta Sam, à la fin de son récit ; mais quand je commence sur c’te doléance-là, je ne peux pas plus m’arrêter qu’une brouette neuve qui a une roue bien graissée. » Ayant tout dit, et ayant attendu un instant pour voir si l’on n’avait pas besoin de lui, il sortit de la chambre.

« Neuf heures et demie ! C’est l’heure ; en route ! dit alors le gentleman que nous pouvons nous dispenser d’introduire comme étant M. Jingle.

– L’heure de quoi ? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.

– Du permis, ange chéri ; après, il faudra avertir à l’église. Demain matin, vous serez à moi, répondit M. Jingle en serrant la main de la tante demoiselle.

– Le permis ! soupira Rachel en rougissant.

– Le permis, répéta M. Jingle :

Au galop ! au galop ! je cours le chercher.

Au galop ! et flonflon ! je reviens près de vous !

– Comme vous allez vite ! dit Rachel.

– Vite ! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois, années, quand nous serons unis. Vite ! Tonnerre, éclairs, locomotive, force de mille chevaux, rien n’ira si vite !

– Ne pourrions-nous pas… ne pourrions-nous pas être mariés avant demain matin ? demanda Rachel.

– Impossible ! Ne se peut pas ! Il faut avertir l’église, laisser le permis aujourd’hui, cérémonie demain !

– J’ai une si grande frayeur que mon frère ne nous découvre !

– Nous découvre ! Folie ! Trop secoué par sa culbute ! D’ailleurs, extrême précaution : quitté la chaise de poste, marché, pris une voiture, venus ici, la dernière place où il nous cherchera. Eh ! eh ! fameuse idée !

– Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection, lorsqu’elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau râpé sur sa tête.

– Longtemps loin de vous ! beauté cruelle ! Et M. Jingle s’avança d’un air enjoué vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lèvres, et sortit en dansant de la chambre.

– Cher amant ! dit la demoiselle, tandis qu’il fermait la porte.

– Drôle de vieille folle ! » pensa Jingle en arpentant les corridors.

Il est pénible de s’appesantir sur la perfidie de notre espèce, et nous ne suivrons pas le fil des méditations de M. Jingle pendant son trajet aux Doctors’ Commons. Il suffira de dire qu’il échappa aux embûches des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette région enchantée, et qu’il atteignit en sûreté le bureau du vicaire général. Là, il se procura une gracieuse épître de l’archevêque de Cantorbéry : « A ses amis et féaux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut. » Il déposa soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au Borough, en triomphe.

Il était encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un gentleman maigre entrèrent dans la cour du Blanc-Cerf, et cherchèrent des yeux quelque personne à laquelle ils pussent adresser un certain nombre de questions. M. Samuel Weller, décrotteur attitré du Blanc-Cerf, était en ce moment occupé à brunir une paire de bottes. Ce fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.

« Mon ami ! dit-il.

– Il paraît que celui-là aime les consultations gratuites ; autrement, il ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace garçon ; mais il se contenta de dire : « Eh bien ! monsieur ? »

– Mon ami ! répéta le maigre gentleman avec un hem ! conciliateur, avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment ? hein ? Bien occupé, n’est-ce pas ? »

Sam examina l’interrogateur. C’était un petit homme, à l’air affairé, au visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants et scintillants de chaque côté d’un nez mince et inquisitif, semblaient faire une perpétuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son étroite cravate ; sur son pantalon noir se détachait une chaîne avec des breloques d’or, et ses bottes étaient aussi luisantes que ses yeux. Il tenait à la main ses gants de chevreau noir ; et en parlant il fourrait ses poignets sous les pans de son habit, de l’air d’un homme qui est habitué à poser des questions légales.

« Bien occupé, hein ? dit le petit homme.

– Pas mal comme ça, monsieur, répliqua Sam. Nous ne ferons pas banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not’ mouton bouilli sans câpres, et nous nous battons l’œil du raifort, quand nous pouvons attraper du bœuf.

– Ah ! dit le petit homme, vous êtes un farceur, n’est-ce pas ?…

– Mon frère aîné était affligé de cette maladie-là, répondit Sam. Nous couchions ensemble, et ça s’attrape peut-être…

– Oh ! la drôle de vieille maison que voilà ! reprit le petit homme en regardant autour de lui.

– Fallait faire prévenir de votre arrivée, on lui aurait fait des réparations, rétorqua le décrotteur imperturbable. »

Son interlocuteur parut un peu déconcerté de ces rebuffades successives. Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen ; ensuite il prit une prise de tabac dans une étroite tabatière d’argent, et il paraissait se disposer à renouveler la conversation, quand l’un de ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, était porteur d’une paire de lunettes et d’une paire de guêtres noires, s’avança et dit en montrant l’autre gros gentleman.

« Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guinée, si vous voulez répondre à une ou deux… »

– Eh ! mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme. Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe à observer dans des cas semblables, est celui-ci : Si vous mettez la chose entre les mains d’un homme d’affaires, vous ne devez plus vous en mêler aucunement. Vous devez reposer en lui une entière confiance. Réellement, monsieur… » Il se tourna vers l’autre gros gentleman en lui disant : « J’ai oublié le nom de votre ami.

– Pickwick, répondit M. Wardle, car c’était ce joyeux personnage lui-même.

– Ah ! Pickwick. Réellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur, excusez-moi : Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, comme amicus curiae : mais vous devez voir l’inconvenance de votre intervention en ce moment, surtout par un argument ad captandum, tel que l’offre d’une demi-guinée. Réellement, mon cher monsieur, réellement… et le petit homme prit un air profond et une prise de tabac argumentative.

– Mon seul désir, monsieur, répondit M. Pickwick, était d’amener à fin, aussi vite que possible, cette désagréable affaire.

– Très-bien, très-bien, dit le petit homme.

– C’est pourquoi, continua M. Pickwick, j’ai fait usage de l’argument que mon expérience des hommes m’a fait reconnaître comme le meilleur dans tous les cas.

– Oui, oui, dit le petit homme : très-bon ! très-bon ! c’est vrai. Mais vous auriez dû me suggérer cela à moi. Vous savez, j’en suis sûr, quelle confiance sans bornes on doit placer dans son homme d’affaires. S’il était besoin d’une autorité à ce sujet, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous référer à un cas bien connu dans Barnwell…

– Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui était resté fort étonné de ce dialogue. Tout le monde connaît son histoire, et, voyez-vous, j’ai toujours imaginé que la jeune femme méritait beaucoup mieux que lui d’être pendue[14]. Mais c’est égal ; ça n’a rien à voir ici. Vous voulez que j’accepte une demi-guinée. Très-bien, ça me va ; je ne puis pas parler mieux que ça. Pas vrai, monsieur ? (M. Pickwick sourit.) Alors il ne s’agit plus que de savoir ce que diable vous me voulez, comme dit c’t autre quand il vit le revenant.

– Nous voulons savoir… dit M. Wardle.

– Eh ! mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme à l’air affairé. »

M. Wardle leva les épaules, et se tut.

« Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous adressons cette question pour ne pas éveiller d’inutiles appréhensions dans l’auberge ; nous voulons savoir ce qui s’y trouve actuellement.

– Qu’est-ce qu’il y a dans la maison ? Il y a une paire de bottes hongroises, au n° 13, répondit Sam, dans l’esprit duquel les logeurs étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au n° 6 ; deux paires de demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici, au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.

– Pas davantage ? dit le petit homme.

– Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler ; oui, il y a une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de dame, au n° 5.

– Quelle sorte de souliers ? demanda avec empressement M. Wardle, qui, ainsi que M. Pickwick, s’était perdu dans ce singulier catalogue de chalands.

– Souliers de province.

– Y a-t-il le nom du cordonnier ?

– Brown.

– D’où cela ?

– Muggleton.

– Ce sont eux ! s’écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.

– Chut ! dit Sam : Les Wellington sont allés aux Doctors’ Commons.

– Bah ! fit le petit homme.

– Oui, pour un permis.

– Nous arrivons à temps, s’écria Wardle. Montrez-nous la chambre ; il n’y a pas un moment à perdre.

– Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit homme. De la prudence ; de la prudence ! »

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d’une manière expressive.

« Montrez-nous la chambre, tout d’un coup, sans nous annoncer, dit le petit homme ; et il est à vous. »

Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor, il fit halte et tendit la main.

« Le voilà, » dit tout bas l’avoué en déposant le souverain dans la main de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s’arrêta devant une porte.

« C’est ici ? demanda le petit homme. »

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait le permis à la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans sa poche. Les visiteurs intempestifs s’avancèrent au milieu de la chambre.

« Vous êtes un joli coquin ! s’écria le vieux Wardle, haletant de colère. Vous êtes…

– Mon cher monsieur ! mon cher monsieur ! interrompit le petit homme, en posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention. Scandalum magnatum… diffamation… action pour dommages… Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

– Comment osez-vous enlever ma sœur de ma maison ? reprit M. Wardle.

– Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela. Comment osez-vous enlever sa sœur, eh ! monsieur ?

– Qui diable êtes-vous ! s’écria M. Jingle d’un ton si violent que le petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

– Qui il est ? coquin ! C’est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux poursuivre ce gueux-là ! je veux le faire empoigner ! Je veux… Je veux… Dieu me damne ! je veux le ruiner. – Et vous, continua M. Wardle en se tournant brusquement vers sa sœur ; vous Rachel, à votre âge ! quand vous devriez connaître le monde ! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec un vagabond ? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même misérable ! Mettez votre chapeau, et venez avec moi. – Faites venir une voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous ? entendez-vous ?

– Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne savait pas que son œil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant toute l’entrevue.

– Mettez votre chapeau ! reprit Wardle.

– N’en faites rien, s’écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur ! Pas d’affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et un ans.

– Plus de vingt et un ans ! répéta M. Wardle avec mépris. Plus de quarante et un ans !

– Ce n’est pas vrai ! s’écria la tante demoiselle, son indignation l’emportant sur son désir de se trouver mal.

– C’est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un jour ! »

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l’hôtesse, et lui demanda un verre d’eau.

« Un verre d’eau ! repartit le colérique vieillard ; apportez-en un baquet et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite richement.

– Fi ! brute que vous êtes ! » s’écria la compatissante hôtesse. Puis, avec diverses exclamations de : « pauvre chère dame ! Allons, allons, pauvre chérie ! buvez un peu de ça ; ça vous fera du bien ; ne vous laissez pas abattre comme ça ; pauvre amour ! » etc., etc. L’hôtesse, assistée par une servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les sensibles matrones aux dames qui s’efforcent de se donner des attaques de nerfs.

« La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.

– Allons ! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture. »

A cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une nouvelle fureur.

L’hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé, et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur de la création, lorsque M. Jingle s’interposa.

« Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.

– Attendez ! attendez ! dit le petit Perker. Considérez, monsieur, considérez.

– Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse. Voyons qui osera l’emmener, sans son consentement.

– Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n’y consens pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

– Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et M. Pickwick ; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien embarrassante. C’est un cas désolant ; je n’en ai jamais connu de plus désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n’avons aucun pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu avant de venir, mon cher monsieur, qu’il n’y avait pas d’autre remède qu’un accommodement.

– Quelle espèce d’accommodement voudriez-vous faire ? demanda M. Pickwick.

– Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu’il consente à subir quelques pertes pécuniaires.

– Je dépenserai tout ce qu’il faudra plutôt que de supporter ce déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu’elle est, qu’elle se rende misérable pour sa vie entière.

– Je suppose que cela pourra s’arranger, dit le petit homme affairé. M. Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à côté ? »

M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pièce voisine.

« Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la porte, n’y a-t-il aucun moyen d’accommoder cette affaire ? Venez par ici, monsieur, dans cette embrasure de croisée, où nous serons en tête-à-tête. Là, monsieur, là ! Asseyez-vous s’il vous plaît, monsieur. Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons très-bien, mon cher monsieur, que vous avez enlevé cette dame pour l’amour de son argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c’est inutile : je vous dis, entre vous et moi, que nous savons cela. Nous sommes tous les deux des hommes du monde, et nous savons très-bien que nos amis ici n’en sont pas. N’est-ce pas, monsieur ? »

Le visage de M. Jingle s’éclaircit graduellement pendant ce discours, et quelque chose qui ressemblait à un clignement d’œil trembla, pendant un instant, dans sa paupière gauche.

« Très-bien ! très-bien ! poursuivit M. Perker, observant l’impression qu’il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n’a rien, ou peu de chose, jusqu’à la mort de sa mère… Une personne bien constituée, mon cher monsieur.

– Vieille ! dit M. Jingle laconiquement, mais avec énergie.

– Oui, c’est vrai, reprit l’avoué avec une légère toux ; vous avez raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d’une vieille famille, mon cher monsieur ; vieille dans toutes les acceptions du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comté de Kent, lors de l’invasion de Jules-César, et depuis ce temps-là il n’y a qu’un seul de ses membres qui n’ait pas vécu jusqu’à quatre-vingt-cinq ans, encore a-t-il été décapité par ordre d’un des Henry. La vieille dame n’a pas soixante-treize ans, mon cher monsieur. »

Le petit homme s’arrêta et prit une prise de tabac.

« Eh bien ? fit M. Jingle.

– Eh bien ! mon cher monsieur… Vous ne prenez pas de tabac ? Vous avez raison, c’est une habitude coûteuse. Eh bien ! mon cher monsieur, vous êtes un joli garçon, un homme du monde, capable de pousser votre fortune, si vous aviez un capital, hein ?

– Eh bien ! répéta M. Jingle.

– Vous ne me comprenez pas ?

– Pas tout à fait.

– Ne pensez-vous pas… Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne pensez-vous pas que cinquante guinées et la liberté seraient plus agréables que miss Wardle et des espérances ?

– Impossible ! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moitié !

– Non ! non ! mon cher monsieur, reprit le petit avoué en l’arrêtant par un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante guinées, mon cher monsieur.

– Bien plus avec cent cinquante, répliqua Jingle froidement.

– Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps à couper un cheveu en quatre. Disons… disons quatre-vingts…

– Impossible !

– Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.

– Allons ! mon cher monsieur, allons ! interrompit l’homme d’affaires d’un air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent douze guinées. Mettons cent, allons !

– Cent vingt[15].

– Allons ! allons ! je vais vous écrire un mandat, reprit le petit homme en s’asseyant près d’une table, et commençant à écrire. Je le ferai payable pour après demain et nous pouvons emmener la dame d’ici là ? » ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.

Celui-ci fit un sombre signe d’assentiment.

« Cent, dit le petit homme.

– Et vingt, ajouta Jingle.

– Mon cher monsieur ! reprit l’avoué.

– Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu’il s’en aille au diable avec ! »

Le mandat fut donc écrit par le petit gentleman, et empoché par M. Jingle.

« Maintenant quittez cette maison sur-le-champ ! dit M. Wardle, en se levant.

– Mon cher monsieur… observa l’homme d’affaires.

– Et sachez, continua M. Wardle sans s’occuper de l’interrupteur, sachez que rien au monde, pas même l’honneur de ma famille, n’aurait pu me faire consentir à cet arrangement, si je n’étais pas convaincu que vous deviendrez la proie du diable d’autant plus vite que vous aurez plus d’argent.

– Mon cher monsieur, représenta de nouveau le petit homme.

– Tenez-vous tranquille, Perker, lui répondit son colère client. Quittez cette chambre, monsieur !

– En route sur-le-champ, répliqua l’impassible Jingle. Adieu Pickwick. »

Si quelque spectateur désintéressé avait pu contempler, pendant la fin de cette conversation, la contenance de l’homme illustre dont le nom décore notre titre, il aurait été étonné que le feu de l’indignation qui jaillissait de ses yeux ne fît pas fondre les verres de ses lunettes. Ses narines s’enflèrent, ses poings se fermèrent involontairement, quand il s’entendit nommer familièrement par le misérable. Mais il se contint ; il ne le pulvérisa point.

M. Pickwick était un philosophe. Mais, après tout, les philosophes ne sont que des hommes revêtus d’une armure de sagesse. Le trait mordant pénétra à travers le harnais philosophique de notre héros et déchira profondément son cœur. Dans un accès de rage il lança, au hasard, l’encrier qui avait servi à M. Perker, et se précipita dans la même direction. Mais son adversaire était disparu et il se trouva arrêté dans les bras de Sam.

« Ohé ! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n’est pas cher dans vot’ pays, vieux gentleman. Voilà une encre qui écrit toute seule, hein ? Elle vient d’écrire vot’ nom sur ce mur. Laissez donc monsieur ; à quoi bon courir après un homme qui est, à présent, à l’autre bout du Borough ? »

L’esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands, était ouvert à la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et rapidement, un seul instant de réflexion suffit pour le convaincre de l’inutilité de son courroux. Il s’apaisa aussi vite qu’il s’était enlevé, respira fortement, et jeta un regard bénin sur ses amis.

Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de quelle manière son infidèle amant l’abandonnait ? Imprimerons-nous les détails de cette scène déchirante, si admirablement décrite par M. Pickwick ? Son livre de notes est ouvert devant nous ; une légère moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l’humanité sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de l’imprimeur. Mais non ! nous résisterons à cette pensée ! nous ne désolerons pas le cœur du public par la peinture de ces affreuses souffrances.

Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et tristement, les deux amis avec la dame délaissée. Les ombres de la nuit étaient tombées depuis bien longtemps sur toute la nature, quand ils arrivèrent à la porte de Manoir-ferme.

q

Une nuit de repos et de tranquillité dans le profond silence de Dingley-Dell, et, le lendemain matin, une heure d’immersion dans l’air frais et parfumé de la campagne, effacèrent complètement, chez M. Pickwick, les traces de la fatigue que son corps avait supportée et de l’anxiété qui avait agité son esprit. Depuis deux jours cet homme illustre était séparé de ses amis, de ses sectateurs, et lorsqu’au retour de sa promenade matinale il rencontra M. Winkle et M. Snodgrass, ce fut avec un sentiment de délices qui peut à peine être compris par une imagination vulgaire, qu’il s’avança au-devant d’eux pour leur dire bonjour. Le plaisir fut mutuel. Qui pourrait, en effet, contempler, sans en éprouver, le visage rayonnant de M. Pickwick ? Et cependant un nuage semblait obscurcir le front de ses disciples. Ils avaient un air mystérieux, aussi alarmant qu’extraordinaire. Le grand homme s’en aperçut et ne put en deviner la cause.

Après avoir serré les mains des deux jeunes gens, et proféré de chaudes expressions de bienvenue, M. Pickwick leur dit : « Comment va Tupman ? »

M. Winkle, à qui cette question était plus particulièrement adressée, ne fit point de réponse. Il détourna la tête et parut absorbé dans de mélancoliques réflexions.

« Snodgrass, reprit M. Pickwick avec vivacité, comment va notre ami ? Est-il malade ?

– Non ! répliqua M. Snodgrass ; et une larme trembla sur sa paupière sentimentale, comme une goutte de pluie sur le bord d’une croisée. Non ! il n’est pas malade ! »

M. Pickwick contempla tour à tour chacun de ses amis.

« Winkle ! Snodgrass ! leur dit-il quand il les eut suffisamment contemplés, que signifie cela ? Où est notre ami ? Qu’est-il arrivé ? Parlez, je vous en supplie, je vous en conjure ! Que dis-je ? je vous le commande, parlez ! »

Il y avait dans le maintien et dans l’accent de M. Pickwick une dignité, une solennité à laquelle il était impossible de résister. « Il nous a quittés, répondit M. Snodgrass.

– Quittés ! s’écria M. Pickwick.

– Quittés, répéta M. Snodgrass.

– Où est-il ? demanda M. Pickwick.

– Nous pouvons seulement le soupçonner d’après cet écrit, répliqua M. Snodgrass en tirant une lettre de sa poche et la plaçant entre les mains de son ami. Hier matin, quand nous avons reçu une lettre de M. Wardle, qui nous annonçait pour la nuit le retour de sa sœur, nous avons remarqué que la mélancolie qui assombrissait l’âme de notre ami, semblait s’accroître encore. Peu de temps après il disparut. Nous le cherchâmes vainement durant tout le jour ; et, dans la soirée, cette lettre nous fut apportée par le palefrenier de la Couronne, à Muggleton. Notre ami la lui avait laissée dès le matin, en lui recommandant bien de ne nous la remettre que lorsque les ombres de la nuit auraient obscurci la nature. »

M. Pickwick ouvrit la lettre. Elle était de l’écriture de M. Tupman, et contenait ce qui suit :

« Mon cher Pickwick,

« Vous qui êtes placés dans une région supérieure aux faiblesses humaines, vous ignorez quel coup fatal on reçoit lorsqu’on est abandonné par une charmante, par une fascinante créature ; et lorsqu’on devient la victime d’un monstre qui cachait la ruse et le vice hideux sous le masque de l’amitié. Ah ! puissiez-vous ne l’apprendre jamais !

« Les lettres qui me seront adressées à la Bouteille de cuir, à Cobham-Kent, me seront transmises, supposé que j’existe encore. Je m’éloigne d’une partie du monde qui m’est devenue odieuse. Si je quitte le monde tout entier, plaignez-moi, pardonnez-moi. La vie, mon cher ami, m’est devenue insupportable ! La flamme qui brûle au dedans de nous est comme les crochets d’un porteur, sur lesquels repose l’énorme poids des soins et des soucis du monde ; quand cette flamme nous manque, le fardeau devient trop pesant pour que nous puissions le supporter et nous tombons accablés sur la terre. Vous pouvez dire à Rachel… Ah ! ce nom !… Quel souvenir !…

« TRACY TUPMAN. »

« Nous allons partir sur-le-champ, dit M. Pickwick en refermant cette lettre. Nous n’aurions pu, dans aucune circonstance, rester décemment ici après les événements qui s’y sont passés ; mais maintenant, c’est un devoir pour nous d’aller à la recherche de notre ami. » En prononçant ces nobles paroles, M. Pickwick prit le chemin de la maison.

Ses intentions furent promptement communiquées à ses hôtes. Leurs prières pour le retenir furent instantes, mais inutiles. « D’importantes affaires, leur dit-il, rendent mon départ indispensable. »

Le vieil ecclésiastique était présent.

« Vous êtes donc décidé à nous quitter ? » dit-il à M. Pickwick, en le prenant à part ; et sur sa réponse affirmative, il ajouta : « S’il en est ainsi, voilà un petit manuscrit que j’espérais avoir le plaisir de vous lire moi-même. Ayant perdu un de mes amis, qui était médecin de notre hôpital des fous, j’ai trouvé ce manuscrit parmi beaucoup d’autres papiers qu’il m’avait chargé de brûler ou de conserver, à mon choix. Il n’est point de la main de mon ami, et j’ai peine à croire qu’il ne soit pas apocryphe : lisez-le, mon cher monsieur, et jugez par vous-même, s’il a été réellement écrit par un maniaque, ou, ce qui me paraît plus probable, si les rêveries d’un de ces infortunés ont été recueillies par une autre personne. »

M. Pickwick reçut le manuscrit, et se sépara du bienveillant vieillard avec mille expressions d’estime et d’affection.

C’était une tâche bien plus difficile de prendre congé des habitants de Manoir-ferme, où nos voyageurs avaient été reçus avec tant d’hospitalité, avec des attentions si délicates. M. Pickwick embrassa les jeunes ladies. Nous allions dire, comme si elles avaient été ses propres filles, mais la comparaison pourrait bien n’être pas entièrement exacte, car peut-être y mit-il un peu plus de chaleur. Il embrassa la vieille lady avec une tendresse filiale, et en glissant dans la main des servantes quelques preuves substantielles de sa bienveillance, il tapota leurs joues rosées, d’une manière toute patriarcale. Ensuite, des protestations bien plus cordiales encore, bien plus prolongées, furent échangées avec leur excellent amphitryon et avec M. Trundle. Cependant M. Snodgrass était disparu ; et il fallut l’appeler plusieurs fois avant de le déterminer à sortir de certains corridors sombres.

Miss Emily rentra bientôt après, et ses yeux, ordinairement si brillants, paraissaient ternes et battus. Enfin les trois amis s’arrachèrent des bras de leurs aimables hôtes, et tout en s’éloignant lentement de la ferme, ils jetèrent en arrière bien des regards attendris. On prétend même que M. Snodgrass lança d’innombrables baisers dans les airs, en reconnaissance de quelque chose de blanchâtre qui continua à s’agiter à une des croisées de la maison, jusqu’au moment où un détour du chemin leur cacha la vieille demeure : ce quelque chose ressemblait beaucoup à un mouchoir de femme.

A Muggleton nos voyageurs prirent la voiture de Rochester, et lorsqu’ils arrivèrent dans ce dernier endroit, leur douleur s’était suffisamment apaisée pour leur permettre de faire un excellent dîner. Quelque temps après, ayant pris les informations nécessaires concernant le chemin qu’ils devaient suivre, ils se dirigèrent, en se promenant, vers Cobham.

C’était par une charmante soirée du mois de juin. La route, qui serpentait à l’ombre d’un bois, était égayée par le chant des oiseaux, et rafraîchie par l’haleine du zéphyr ; le lierre grimpant et les mousses pendantes ornaient le tronc des vieux arbres ; la terre était revêtue d’un vert gazon, aussi délicat qu’un tapis de soie. En sortant du bois, nos voyageurs se trouvèrent dans un parc ouvert, au milieu duquel s’élevait un ancien château construit dans le style pittoresque et singulier du temps d’Elisabeth. De longs points de vue s’étendaient de tous les côtés, au milieu des chênes et des ormes gigantesques ; de nombreux troupeaux de daims paissaient l’herbe fraîche, et de temps en temps une biche effrayée traversait le chemin, légère comme l’ombre des nuages qui glisse rapidement sur un paysage inondé par la chaude lumière du soleil.

« Si tous ceux qui sont attaqués de la maladie de notre ami se retiraient dans cette contrée, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, je m’imagine que leur vieil attachement pour le monde renaîtrait bientôt.

– Je le pense aussi, dit M. Winkle.

– Et réellement, ajouta M. Pickwick, lorsqu’une demi-heure de marche les eut amenés dans le village, réellement, quoique choisi par un misanthrope, cet endroit me semble le plus joli et le plus séduisant que j’aie jamais rencontré. »

M. Winkle et M. Snodgrass s’associèrent sans restriction à ces louanges.

Bientôt après, ayant demandé la Bouteille de cuir, nos voyageurs furent dirigés vers une auberge d’assez bonne apparence, pour une auberge de village, et s’enquirent s’il s’y trouvait un gentleman nommé Tupman.

« Tom, dit l’hôtesse, menez ces messieurs, dans la salle. »

Sous la conduite d’un vigoureux paysan, les trois amis entrèrent dans une chambre longue et basse, dont les murailles étaient embellies d’une ribambelle de vieux portraits et d’images grossièrement coloriées, et dont le plancher était semé d’une multitude de chaises de cuir, d’une forme fantastique, au dos gigantesque. A l’extrémité de la salle une table se faisait remarquer par la blancheur éblouissante de sa nappe. Elle était décorée d’une volaille dodue, d’un jambon appétissant, d’un pot d’ale fraîche, etc. Et c’est à cette table séduisante qu’était assis M. Tupman, n’ayant en aucune façon l’air d’un homme qui a pris congé de ce monde.

A l’arrivée de ses amis, il posa son couteau, sa fourchette, et s’avança au-devant d’eux d’un air sombre.

« Je ne m’attendais pas à vous voir ici, dit-il en saisissant la main de M. Pickwick. C’est bien aimable.

– Ah ! fit M. Pickwick, en s’asseyant et en essuyant sur son front la sueur causée par sa promenade. Finissez votre dîner et venez dehors avec moi. Je désire vous parler, à vous seul. »

M. Tupman fit comme il lui était enjoint, et M. Pickwick s’étant rafraîchi d’un copieux coup d’ale, attendit le loisir de son ami. En moins d’une heure le dîner fut dépêché, et ils sortirent ensemble.

Pendant une demi-heure on put les voir passer et repasser dans le cimetière, tandis que M. Pickwick combattait la résolution de M. Tupman. Il serait inutile de répéter ses arguments, car quel langage pourrait rendre l’énergie que leur communiquait l’action de ce grand orateur ? Il n’est pas davantage nécessaire de savoir si M. Tupman était déjà fatigué de la solitude, ou s’il lui fut impossible de résister à l’éloquent appel qui lui fut adressé. En fait, il n’y résista pas.

« Il lui importait peu, dit-il, où il traînerait les misérables restes de son existence ; et puisque ses amis attachaient tant d’importance à son humble coopération, il consentait à partager leurs travaux. »

M. Pickwick sourit, une poignée de main fut échangée, et ils retournèrent auprès de leurs compagnons.

C’est en ce moment que M. Pickwick fit l’immortelle découverte qui sera à jamais un sujet d’orgueil pour ses amis, un sujet d’envie pour tous les antiquaires des quatre parties du monde. Ils avaient dépassé la porte de leur auberge, et ne se rappelant pas où elle était située, ils avaient été un peu plus loin dans le village. Comme ils revenaient sur leurs pas, les yeux de M. Pickwick tombèrent sur une petite pierre brisée et à moitié ensevelie dans la terre, sur le devant d’une chaumine.

M. Pickwick s’arrêta.

« Ceci est fort étrange ! dit-il.

– Qu’y a-t-il d’étrange ? demanda M. Tupman, en regardant avec empressement tous les objets qui l’entouraient, excepté celui dont il était question. Eh ! mais de quoi s’agit-il donc ? »

Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue de M. Pickwick qui, dans son enthousiasme pour sa découverte, se jetait à genoux devant la petite pierre, et en balayait la poussière avec son mouchoir.

« Il y a une inscription ici ! s’écria M. Pickwick.

– Est-il possible ? dit H. Tupman.

– Je puis distinguer, continua M. Pickwick, en frottant de toutes ses forces, et en regardant attentivement à travers ses lunettes, je puis distinguer, une croix, et un B, et ensuite un T. Ceci est très-important ! poursuivit M. Pickwick en se relevant. C’est une inscription fort ancienne, et qui existait peut-être longtemps avant les antiques Alms houses[16] de cette petite ville. Il ne faut pas laisser échapper cette trouvaille. »

Ayant ainsi parlé, M. Pickwick frappa à la porte de la chaumière. Un laboureur l’ouvrit.

« Mon ami, lui demanda le philosophe d’un ton bienveillant, savez-vous comment cette pierre est venue ici ?

– Nein, m’sieu, j’n’en savons rin, répondit l’homme civilement. All’ était là ben du temps avant moi, et avant l’pus ancien du village itou. »

M. Pickwick regarda son compagnon avec triomphe.

« Vous… vous n’y êtes pas bien attaché, j’imagine, poursuivit-il, en tremblant d’anxiété. Vous ne seriez pas fâché de la vendre ?

– Ah ! ben oui ! qui voudrait l’acheter ? répondit l’homme avec une expression de visage qu’il s’imaginait probablement rendre très-rusée.

– Je vous en donnerai une demi-guinée sur-le-champ, reprit M. Pickwick, si vous voulez la retirer de terre. »

Lorsque la petite pierre eut été déracinée, moyennant quelques coups de bêche, M. Pickwick l’enleva de ses propres mains, à grand’peine, et au grand étonnement de tout le village. Il la porta dans l’auberge, et après l’avoir soigneusement lavée, il la déposa sur la table.

Les transports de joie des pickwickiens ne connurent plus de bornes quand ils virent couronner de succès leur patience et leur assiduité, leurs lavages et leurs grattages. La pierre était anguleuse et brisée, les lettres mal alignées et peu régulières, mais cependant on pouvait déchiffrer le fragment suivant d’inscription :

Les prunelles de M. Pickwick étincelèrent de délice lorsqu’il s’assit auprès de la table, en couvant des yeux le trésor qu’il avait déterré. Il avait atteint le plus grand objet de son ambition. Dans un comté connu pour être couvert par des restes de l’antiquité, dans un village où il existait encore quelques gages des anciens temps, lui, le président du Pickwick-Club, avait découvert une étrange et curieuse inscription, d’une antiquité incontestable, et qui avait entièrement échappé aux observations de tous les savants hommes qui l’avaient précédé. Il pouvait à peine en croire l’évidence de ses sens.

« Ceci, dit-il, ceci me détermine. Nous retournerons à la ville dès demain.

– Demain ! s’écrièrent ses disciples pleins d’admiration.

– Demain, répéta M. Pickwick. Ce trésor doit être déposé sur-le-champ dans un endroit où il puisse être complètement étudié et convenablement compris. J’ai une autre raison pour cette démarche. Dans quelques jours une élection doit avoir lieu pour le bourg d’Eatanswill. Un gentleman que j’ai rencontré dernièrement, M. Perker, est l’agent d’un des candidats. Nous contemplerons, nous étudierons minutieusement une scène intéressante pour quiconque est Anglais.

– Nous vous suivrons ! » s’écrièrent en même temps trois voix, qui semblaient n’en former qu’une.

M. Pickwick promena ses regards autour de lui. L’attachement, la ferveur de ses disciples allumèrent dans son sein le feu de l’enthousiasme. Il était leur maître, et il le sentit.

« Célébrons, reprit-il, célébrons cette réunion fortunée par des libations amicales. » Cette nouvelle proposition ayant été également accueillie par des applaudissements unanimes, M. Pickwick déposa l’importante pierre dans une petite boîte de sapin, qu’il eut le bonheur d’obtenir de l’hôtesse ; puis il se plaça dans un fauteuil au haut bout de la table, et la soirée tout entière fut consacrée à la gaieté et à la conversation.

Il était onze heures passées, heure indue pour le petit village de Cobham, lorsque M. Pickwick se retira dans la chambre à coucher qui lui avait été préparée. Il leva la jalousie, et, posant sa lumière sur la table, il se laissa aller à de profondes méditations sur les nombreux événements des deux journées précédentes.

L’heure et l’endroit étaient favorables à la contemplation et M. Pickwick n’en fut tiré que par le bruit de l’horloge de l’église, qui frappait lentement minuit. Le premier coup de la cloche retentit à son oreille d’une manière solennelle et lugubre à la fois ; mais quand elle cessa de tinter, le silence lui parut insupportable. Il lui semblait qu’il venait de perdre un compagnon chéri. Son système nerveux était excité et dérangé ; il le sentit et, s’étant déshabillé rapidement, il plaça sa lumière dans la cheminée et entra dans son lit.

Tout le monde a éprouvé cet état désagréable dans lequel une sensation de lassitude corporelle lutte vainement contre l’insomnie : telle était la situation de M. Pickwick en ce moment. Il se tourna sur un côté, puis sur l’autre ; il tint ses yeux fermés avec persévérance, comme pour s’engager à dormir : mais ce fut en vain. Soit que cela provint de la fatigue inaccoutumée qu’il avait soufferte, ou de la chaleur, ou du grog, ou du changement de lit, le sommeil s’enfuyait loin de ses paupières. Ses pensées se reportaient malgré lui et avec une obstination pénible sur les peintures effrayantes qu’il avait vues dans la salle d’en bas, sur les vieilles légendes qui avaient été racontées dans le cours de la soirée. Après s’être vainement agité pendant une demi-heure, il arriva à la triste conviction qu’il ne pourrait pas parvenir à s’endormir. Il se rhabilla donc en partie, regardant comme la pire des situations d’être étendu dans son lit à imaginer toutes sortes d’horreurs. Une fois habillé, il mit la tête à la fenêtre ; le temps était affreusement sombre : il se promena dans sa chambre ; elle était déplorablement solitaire.

Il avait fait quelques promenades de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, lorsque le manuscrit du vieux ministre lui revint à la mémoire. C’était une bonne pensée. Si ce manuscrit ne l’intéressait pas, il pourrait toujours l’endormir. Notre philosophe le tira donc de la poche de sa redingote, approcha une petite table de son lit, moucha la chandelle, mit ses lunettes et s’arrangea pour lire. L’écriture était étrange ; le papier froissé et taché. Le titre du manuscrit fit courir un frisson dans tous les membres de M. Pickwick, et il ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet autour de sa chambre. Cependant, réfléchissant à l’absurdité de céder à de semblables idées, il moucha de nouveau sa chandelle, et lut ce qui suit :

MANUSCRIT D’UN FOU.

« Oui, d’un fou ! – Comme ces mots m’auraient glacé jusqu’au fond du cœur, il y a quelques années ! Comme ils auraient réveillé cet effroi qui faisait bourdonner et bouillonner mon sang dans mes veines, jusqu’à ce que mon front se couvrît de larges gouttes d’une sueur froide, jusqu’à ce que mes genoux s’entre-choquassent d’épouvante ! Et pourtant j’aime ce nom maintenant, c’est un beau nom ! Montrez-moi le monarque dont le front courroucé ait jamais causé autant de peur que le regard brillant d’un fou ; dont la hache et la corde aient fait la besogne aussi sûrement que les serres d’un fou. Oh ! oh ! c’est une grande chose d’être fou, d’être regardé comme un lion sauvage à travers des barreaux, de grincer des dents et de hurler pendant les longues nuits silencieuses, et de se rouler sur la paille, aux sons joyeux d’une lourde chaîne. Hourra pour la maison des fous ! C’est un charmant endroit.

« Je me rappelle le temps où j’avais peur de devenir fou ; où je m’éveillais en sursaut, pour tomber sur mes genoux, et demander au ciel de me délivrer du fléau de toute ma race ; où je fuyais la vue de la gaieté et du bonheur pour me cacher dans un coin solitaire, et consumer les heures pesantes à guetter les progrès de la fièvre qui devait dévorer mon cerveau. Je savais que la folie était mêlée dans mon sang même, et jusque dans la moelle de mes os ; qu’une génération avait passé sans qu’elle reparût dans ma famille, et que j’étais le premier chez qui elle devait revivre. Je savais que cela devait être ainsi, que cela avait toujours été et devait toujours être de même ; et quand je m’isolais dans l’angle d’un salon plein de monde, quand je voyais les invités parler bas et tourner les yeux vers moi, je savais qu’ils s’entretenaient du fou prédestiné. Je m’enfuyais alors et j’allais me nourrir de mes tristes pensées dans la solitude.

« J’ai fait cela pendant des années, de longues, de pénibles années. Les nuits sont longues ici quelquefois, très-longues ; mais ce n’est rien auprès des nuits sans repos, des rêves épouvantables, qui me tourmentaient dans ce temps-là. J’ai froid quand j’y pense. De grandes figures sombres rampaient dans tous les coins de ma chambre ; et pendant la nuit leurs visages grimaçants et moqueurs se penchaient sur ma couche, pour me faire perdre l’esprit. Ils me disaient, en murmurant tout bas, que le plancher de notre vieille maison était souillé du sang de mon grand-père, versé par ses propres mains, dans un accès de fureur. J’enfonçais mes doigts dans mes oreilles, de peur de les entendre, mais leurs voix s’élevaient comme la tempête, et elles me criaient que la folie avait sommeillé pendant une génération avant mon grand-père, et que son grand-père, à lui, avait vécu pendant des années, avec ses mains enchaînées à la terre, pour l’empêcher de se déchirer lui-même. Je savais que c’était la vérité ; je le savais bien, je l’avais découvert nombre d’années auparavant, quoiqu’on s’efforçât de me le cacher. Ah ! ah ! j’étais trop malin pour eux, quoiqu’ils me crussent fou.

« A la fin la folie vint sur moi, et je m’étonnai de l’avoir jamais redoutée. Je pouvais aller dans le monde, et rire, et plaisanter, avec les plus brillants d’entre eux. Je savais que j’étais fou, mais eux ils ne s’en doutaient pas. Comme je jouissais, en moi-même, du tour que je leur jouais, après tous leurs chuchotements et tous leurs airs effrayés, lorsque je n’étais pas fou, lorsque je craignais seulement de le devenir ! Comme je riais, quand j’étais seul, en pensant que je gardais si bien mon secret ; en pensant à la terreur de mes bons amis, s’ils avaient seulement soupçonné la vérité ! Lorsque je dînais en tête-à-tête avec quelque beau garçon tapageur, j’aurais pu hurler de délice, en songeant comme il serait devenu pâle et comme il se serait enfui, s’il avait su que ce cher ami, assis près de lui et qui aiguisait un couteau effilé, était un fou, avec la puissance et presque la volonté de lui plonger sa lame dans le cœur. Oh ! c’était une joyeuse vie.

« D’immenses richesses devinrent mon partage, et je m’enivrai de plaisirs qui étaient rehaussés mille fois par la conscience du secret que je gardais si bien. J’héritai d’un château ; la loi aux yeux de lynx, la loi elle-même fut déçue ; elle remit entre les mains d’un fou une fortune prodigieuse et contestée. Où donc était l’esprit des hommes sages et clairvoyants ? Où était la dextérité des hommes de loi, si habiles à découvrir le moindre vice de forme ? La malice d’un fou les avait tous abusés.

« J’avais de l’argent : comme j’étais courtisé ! Je le dépensais largement : comme j’étais loué ! comme ces trois frères orgueilleux s’humiliaient devant moi ! Le vieux père aussi, avec sa tête blanche ! Tant de déférence, tant de respect, tant d’amitié dévouée ! Véritablement ils m’idolâtraient. Le vieux homme avait une fille ; les jeunes gens avaient une sœur ; et tous les cinq étaient pauvres, et j’étais riche, et quand j’épousai la jeune fille, je vis un sourire de triomphe sur le visage de ses avides parents. Ils pensaient à leur plan, si bien conduit, à la bonne prise qu’ils avaient faite : c’était à moi de sourire… de sourire ?… De rire aux éclats, et de me rouler sur la terre, en m’arrachant les cheveux avec des cris de joie ! Ils ne se doutaient guère qu’ils l’avaient mariée à un fou.

« Un moment… S’ils l’avaient su, aurait-elle été sauvée ? Le bonheur d’une sœur contre l’or de son mari ? Le plus léger duvet qui vole dans l’air contre la superbe chaîne qui orne mon corps !

« Sur un point, cependant, je fus trompé, malgré toute ma malice. Si je n’avais pas été fou… car, nous autres fous, quoique nous soyons assez rusés, nous nous embrouillons quelquefois… si je n’avais pas été fou, je me serais aperçu que la jeune fille aurait mieux aimé être placée, roide et froide, dans un cercueil de plomb, que d’être amenée, riche et noble mariée, dans ma maison fastueuse. J’aurais su que son cœur était avec le jeune homme aux yeux noirs, dont je lui ai entendu murmurer le nom pendant son sommeil agité ; j’aurais su qu’elle m’était sacrifiée pour secourir la pauvreté de son père aux cheveux blancs, et de ses frères orgueilleux.

« Je ne me rappelle plus les visages maintenant, mais je sais que la jeune fille était belle. Je le sais, car pendant les nuits où la lune brille, quand je me réveille en sursaut et que tout est tranquille autour de moi, je vois dans un coin de cette cellule une figure maigre et blanche, qui se tient immobile et silencieuse. Ses longs cheveux noirs, épars sur ses épaules, ne sont jamais agités par le vent. Ses yeux, qui fixent sur moi leur regard brûlant, ne clignent jamais, et ne se ferment jamais… Silence ! mon sang se gèle dans mon cœur, en écrivant ceci. Cette figure, c’est elle !… Son visage est très-pâle et ses prunelles sont vitreuses ; mais je la connais bien… Cette figure ne bouge jamais, elle ne fronce point ses sourcils, elle ne grince pas des dents comme les autres fantômes qui peuplent souvent ma cellule ; et cependant elle est bien plus affreuse pour moi que tous les autres ; elle est plus affreuse que les esprits qui me tentaient jadis ; elle sort de sa tombe, et la mort est sur son visage.

« Pendant près d’un an je vis les couleurs de ses joues se ternir de jour en jour ; pendant près d’un an je vis des larmes silencieuses couler de ses yeux battus. Je n’en savais pas la cause, mais je la découvris à la fin. Ils ne purent pas me la cacher plus longtemps. Elle ne m’avait jamais aimé ; je n’avais pas pensé qu’elle m’aimât. Elle méprisait mes richesses, et détestait la splendeur où elle vivait ; je ne m’étais pas attendu à cela. Elle en aimait un autre ; cette idée ne m’était pas entrée dans la tête. D’étranges sentiments s’emparèrent de moi ; des pensées inspirées par quelque pouvoir secret bouleversèrent ma cervelle. Je ne la haïssais pas, quoique je haïsse le jeune homme qu’elle pleurait encore. J’avais pitié… oui, j’avais pitié de la vie misérable à laquelle ses égoïstes parents l’avaient condamnée. Je savais qu’elle ne vivrait pas longtemps, mais la pensée qu’avant sa mort elle pouvait donner naissance à un être infortuné destiné à transmettre la folie à ses enfants… Cette pensée me détermina… Je résolus de la tuer.

« Pendant plusieurs semaines je voulus la noyer ; puis je songeai au poison, puis au feu. Quel beau spectacle, de voir la grande maison tout en flammes, et la femme du fou réduite en cendres ! Quelle bonne charge de promettre, pour la sauver, une grande récompense, et ensuite de faire pendre, comme incendiaire, quelque homme sage et innocent ! et tout cela par la malice d’un fou. J’y rêvais souvent, mais j’y renonçai à la fin. Oh ! quel plaisir de repasser tous les jours le rasoir, d’essayer comme il était bien affilé et de penser à l’entaille que pourrait faire un seul coup de cette lame brillante !

« A la fin les esprits qui avaient été si souvent avec moi auparavant, chuchotèrent dans mon oreille que le temps était venu. Ils me mirent un rasoir tout ouvert dans la main ; je le serrai avec force ; je me levai doucement du lit et me penchai sur ma femme endormie. Son visage était caché dans ses mains ; je les écartai doucement, et elles tombèrent nonchalamment sur son sein. Elle avait pleuré, les traces de ses larmes étaient encore visibles sur ses joues pâles ; cependant son visage était calme et heureux, et tandis que je la regardais, un tranquille sourire éclairait ses traits amaigris. Je posai doucement ma main sur son épaule ; elle tressaillit, mais sans entr’ouvrir ses longues paupières. Je la touchai de nouveau : elle poussa un cri et s’éveilla.

« Un mouvement de ma main, et elle n’aurait jamais fait entendre un autre son ; mais je fus surpris, et je reculai. Ses yeux étaient fixés sur les miens. Je ne sais pas comment cela se fit, ils m’intimidèrent, j’étais dompté par ce regard. Elle se leva de son lit, en me regardant fixement et continuellement. Je tremblai, le rasoir était dans ma main, mais je ne pouvais faire aucun mouvement. Elle se dirigea vers la porte. Quand elle en fut proche elle se détourna, et retira ses yeux de dessus moi. Le charme était brisé : je fis un bond et je la saisis par le bras ; elle tomba par terre en poussant des cris désespérés.

« Alors j’aurais pu la tuer sans résistance, mais la maison était alarmée, j’entendais des pas sur l’escalier ; je remis le rasoir à sa place, j’ouvris la porte et j’appelai moi-même du secours.

« On vint, on la releva, on la plaça sur le lit. Elle resta sans connaissance pendant plusieurs heures, et quand elle recouvra la vie et la parole, elle avait perdu l’esprit, elle délirait avec des transports furieux.

« Des médecins furent appelés, de savants hommes qui roulaient jusqu’à ma porte dans d’excellents carrosses, avec des domestiques revêtus d’une livrée brillante. Ils restèrent près de son lit pendant des semaines. Il y eut une grande consultation, et ils conférèrent ensemble d’une voix solennelle. J’étais dans la pièce voisine ; l’un des plus célèbres, parmi eux, vint m’y trouver, me prit à part, et, me disant de me préparer à la plus funeste nouvelle, m’apprit à moi, le fou ! que ma femme était folle. Le docteur était seul avec moi, tout auprès d’une fenêtre ouverte, ses yeux fixés sur mon visage, sa main posée sur mon bras. D’un seul effort j’aurais pu le précipiter dans la rue, ç’aurait été une fameuse farce ! mais mon secret était en jeu et je le laissai partir. Quelques jours après, on me dit que je devrais la faire surveiller, lui choisir un gardien, moi ! Je m’en allai dans la campagne où personne ne pouvait m’entendre, et je poussai des éclats de rire, qui retentissaient au loin.

« Elle mourut le lendemain. Le vieillard aux cheveux blancs suivit son cercueil, et les frères orgueilleux laissèrent tomber des larmes sur le corps insensible de celle dont ils avaient contemplé la souffrance avec des muscles d’airain. Tout cela nourrissait ma gaieté secrète et, en retournant à la maison, je riais derrière le mouchoir blanc que je tenais sur mon visage, je riais tant que les larmes m’en venaient aux yeux.

« Mais quoique j’eusse atteint mon but en la tuant, j’étais inquiet et agité ; je sentais que mon secret devait m’échapper avant longtemps. Je ne pouvais cacher la joie sauvage qui bouillonnait dans mon sang ; et qui, lorsque j’étais seul à la maison, me faisait sauter et battre des mains, et danser, et tourner, et rugir comme un lion. Quand je sortais et que je voyais la foule affairée se presser dans les rues ou au théâtre, quand j’entendais les sons de la musique, quand je regardais les danseurs, je ressentais des transports si joyeux, que j’étais tenté de me précipiter au milieu d’eux et d’arracher leurs membres pièce à pièce, et de hurler avec les instruments. Mais alors, je grinçais des dents, je frappais du pied sur le plancher, j’enfonçais mes ongles aigus dans mes mains, je maîtrisais la folie et personne ne se doutait encore que j’étais un fou.

« Je me rappelle… quoique ce soit une des dernières choses que je puisse me rappeler… car maintenant je mêle mes rêves avec les faits réels, et j’ai tant de choses à faire ici et je sais si pressé que je n’ai pas le temps de mettre un peu d’ordre dans cette étrange confusion… je me rappelle comment cela éclata à la fin. Ha ! ha ! il me semble que je vois encore leurs regards effrayés ! Avec quelle facilité je les rejetai loin de moi ; comme je meurtrissais leur visage avec mes poings fermés, et comme je m’enfuis avec la vitesse du vent, les laissant huer et crier bien loin derrière moi. La force d’un géant renaît en moi, lorsque j’y pense. Là ! voyez comme cette barre de fer ploie sous mon étreinte furieuse ! Je pourrais la briser comme un roseau ; mais il y a ici de longues galeries, avec beaucoup de portes, je crois que je ne pourrais pas y trouver mon chemin, et même si je pouvais le trouver, il y a en bas des grilles de fer qu’ils tiennent soigneusement fermées, car ils savent quel fou malin j’ai été, et ils sont fiers de m’avoir pour me montrer aux visiteurs.

« Voyons… oui c’est cela… j’étais allé dehors ; la nuit était avancée quand je rentrai à la maison, et je trouvai le plus orgueilleux des trois orgueilleux frères, qui m’attendait pour me voir. Affaire pressante disait-il : je me le rappelle bien. Je haïssais cet homme avec toute la haine d’un fou ; souvent, bien souvent, mes mains avaient brûlé de le mettre en pièces. On m’apprit qu’il était là ; je montai rapidement l’escalier. Il avait un mot à me dire ; je renvoyai les domestiques.

« Il était tard et nous étions seuls ensemble, pour la première fois !

« D’abord je détournai soigneusement les yeux de dessus lui, car je savais, ce qu’il n’imaginait guère, et je me glorifiais de le savoir… que le feu de la folie brillait dans mes yeux comme une fournaise. – Nous restâmes assis en silence pendant quelques minutes. Il parla à la fin. Mes dissipations récentes et d’étranges remarques, faites aussitôt après la mort de sa sœur, étaient une insulte à sa mémoire. Rassemblant beaucoup de circonstances qui avaient d’abord échappé à ses observations, il pensait que je n’avais pas bien traité la défunte, il désirait savoir s’il devait en conclure que je voulais jeter quelques reproches sur elle, et manquer de respect dû à sa famille. Il devait à l’uniforme qu’il portait de me demander cette explication.

« Cet homme avait une commission dans l’armée ; une commission achetée avec mon argent, avec la misère de sa sœur ! C’était lui qui avait été le plus acharné dans le complot pour m’enlacer et pour s’approprier ma fortune. C’était pour lui surtout, et par lui, que sa sœur avait été forcée de m’épouser, quoiqu’il sut bien qu’elle avait donné son cœur à ce jeune homme sentimental. – Il devait à son uniforme ! – Son uniforme ! La livrée de sa dégradation ! Je tournai mes yeux vers lui, je ne pus pas m’en empêcher, mais je ne dis pas un mot.

« Je vis le changement soudain que mon regard produisit dans sa contenance. C’était un homme hardi, et pourtant son visage devint blafard. Il recula sa chaise, je rapprochai la mienne plus près de lui, et comme je me mis à rire (j’étais très-gai alors), je le vis tressaillir. Je sentis que la folie s’emparait de moi : lui, il avait peur.

« Vous aimiez beaucoup votre sœur quand elle vivait, lui dis-je. Vous l’aimiez beaucoup ? »

« Il regarda avec inquiétude autour de lui, et je vis que sa main droite serrait le dos de sa chaise ; cependant il ne répondit rien.

« Misérable ! m’écriai-je, je vous ai deviné ! J’ai découvert votre complot infernal contre moi. Je sais que son cœur était avec un autre lorsque vous l’avez forcée de m’épouser. Je le sais, je le sais ! »

« Il se leva brusquement, brandit sa chaise devant lui et me cria de reculer ; car je m’étais approché de lui, tout en parlant.

« Je hurlais plutôt que je ne parlais, et je sentais bouillonner dans mes veines le tumulte des passions ; j’entendais le vieux chuchotement des esprits qui me défiaient d’arracher son cœur.

« Damnation ! m’écriai-je en me précipitant sur lui. J’ai tué ta sœur ! Je suis fou ! Mort ! Mort ! Du sang, du sang ! J’aurai ton sang ! »

« Je détournai la chaise, qu’il me lança dans sa terreur ; je l’empoignai corps à corps, et nous roulâmes tous les deux sur le plancher.

« Ce fut une belle lutte, car il était grand et fort ; il combattait pour sa vie, et moi j’étais un fou puissant, altéré de vengeance. Je savais qu’aucune force humaine ne pouvait égaler la mienne, et j’avais raison, raison, raison ! quoique fou ! Sa résistance s’affaiblit ; je m’agenouillai sur sa poitrine, je serrai fortement avec mes deux mains son cou musculeux ; son visage devint violet, les yeux lui sortaient de la tête, et il tirait la langue comme s’il voulait se moquer. Je serrais toujours plus fort.

« Tout à coup la porte s’ouvrit avec un grand bruit ; beaucoup de gens se précipitèrent dans la chambre en criant : « Arrêtez le fou ! Mon secret était découvert ; il fallait lutter maintenant pour la liberté ; je fus sur mes pieds avant que personne pût me saisir ; je m’élançai parmi les assaillants, et je m’ouvris un passage d’un bras vigoureux. Ils tombaient tous devant moi comme si je les avais frappés avec une massue. Je gagnai la porte, je sautai par-dessus la rampe ; en un instant j’étais dans la rue.

« Je courus devant moi, droit et roide, et personne n’osait m’arrêter. J’entendais le bruit des pas derrière moi, et je redoublais de vitesse. Ce bruit devenait de plus en plus faible, à mesure que je m’éloignais, et enfin il s’éteignit entièrement. Moi, je bondissais toujours par-dessus les ruisseaux et les mares, par-dessus les murs et les fossés, en poussant des cris sauvages, qui déchiraient les airs et qui étaient répétés par les êtres étranges dont j’étais entouré. Les démons m’emportaient dans leurs bras, au milieu d’un ouragan qui renversait en passant les haies et les arbres ; ils m’emportaient en tourbillonnant, et je ne voyais plus rien autour de moi, tant j’étais étourdi par le fracas et la rapidité de leur course. A la fin, ils me lancèrent loin d’eux, et je tombai pesamment sur la terre.

« Quand je me réveillai, je me trouvai ici… ici dans cette gaie cellule, où les rayons du soleil viennent rarement, où les rayons de la lune, quand ils s’y glissent, ne servent qu’à me faire mieux voir les ombres menaçantes qui m’entourent, et cette figure silencieuse, toujours debout dans ce coin. Quand je suis éveillé, je puis entendre quelquefois des cris étranges, des gémissements affreux, qui retentissent dans ces grands bâtiments antiques. Ce que c’est, je l’ignore ; mais ils ne viennent pas de cette pâle figure et n’ont aucun rapport avec elle, car depuis les premières ombres du crépuscule jusqu’aux lueurs matinales de l’aurore, elle reste immobile à la même place, écoutant l’harmonie de mes chaînes de fer, et contemplant mes gambades sur mon lit de paille. »

· · ·

A la fin du manuscrit la note suivante était écrite d’une autre main.

« L’infortuné dont on vient de lire les rêveries est un triste exemple du résultat que peuvent avoir des passions effrénées et des excès prolongés, jusqu’à ce que leurs conséquences deviennent irréparables. La dissipation, les débauches répétées de sa jeunesse, amenèrent la fièvre et le délire. Le premier effet de celui-ci fut, l’étrange illusion par laquelle il se persuada qu’une folie héréditaire existait dans sa famille. Cette idée, fondée sur une théorie médicale bien connue, mais contestée aussi vivement qu’elle est appuyée, produisit chez lui une humeur atrabilaire qui, avec le temps, dégénéra en folie, et se termina enfin par la fureur. J’ai lieu de croire que les événements racontés par lui sont réellement arrivés, quoiqu’ils aient été défigurés par son imagination malade. Ce qui doit étonner davantage ceux qui ont eu connaissance des vices de sa jeunesse, c’est que ses passions, lorsqu’elles n’ont plus été contrôlées par la raison, ne l’aient point poussé à commettre des crimes encore plus effroyables. »

La chandelle de M. Pickwick s’enfonçait dans la bobèche, précisément au moment où il achevait de lire le manuscrit du vieil ecclésiastique ; et comme la lumière s’éteignit tout d’un coup, sans même avoir vacillé, l’obscurité soudaine fit une impression profonde sur ses nerfs déjà excités. Il tressaillit et ses dents claquèrent de terreur. Otant donc avec vivacité les vêtements qu’il avait mis pour se relever, il jeta autour de la chambre un regard craintif et se fourra promptement entre ses draps, où il ne tarda pas à s’endormir.

Lorsqu’il se réveilla, le soleil faisait resplendir tous les objets dans sa chambre et la matinée était déjà avancée. La tristesse qui l’avait accablé le soir précédent s’était dissipée avec les ombres qui obscurcissaient le paysage ; toutes ses pensées, toutes ses sensations étaient aussi gaies et aussi gracieuses que le matin lui-même. Après un solide déjeuner, les quatre philosophes, suivis par un homme qui portait la pierre dans sa boîte de sapin, se dirigèrent à pied vers Gravesend, où leur bagage avait été expédié de Rochester. Ils atteignirent Gravesend vers une heure, et ayant été assez heureux pour trouver des places sur l’impériale de la voiture de Londres, ils y arrivèrent, sains et saufs, dans la soirée.

Trois ou quatre jours subséquents furent remplis par les préparatifs nécessaires pour leur voyage au bourg d’Eatanswill ; mais comme cette importante entreprise exige un chapitre séparé, nous emploierons le petit nombre de lignes qui nous restent à raconter, avec une grande brièveté, l’histoire de l’antiquité rapportée par M. Pickwick.

Il résulte des mémoires du club, que M. Pickwick parla sur sa découverte, dans une réunion générale qui eut lieu le lendemain de son arrivée, et promena l’esprit charmé de ses auditeurs sur une multitude de spéculations ingénieuses et érudites, concernant le sens de l’inscription. Il paraît aussi qu’un artiste habile en exécuta le dessin, qui fut gravé sur pierre et présenté à la Société royale des antiquaires de Londres et aux autres sociétés savantes ; que des jalousies et des rivalités sans nombre naquirent des opinions émises à ce sujet ; que M. Pickwick lui-même écrivit un pamphlet de quatre-vingt-seize pages, en très-petits caractères, où l’on trouvait vingt-sept versions différentes de l’inscription ; que trois vieux gentlemen, dont les fils aînés avaient osé mettre en doute son antiquité, les privèrent de leur succession, et qu’un individu enthousiaste fit ouvrir prématurément la sienne, par désespoir de n’en avoir pu sonder la profondeur ; que M. Pickwick fut élu membre de dix-sept sociétés savantes, tant nationales qu’étrangères, pour avoir fait cette découverte ; qu’aucune des dix-sept sociétés savantes ne put en tirer la moindre chose, mais que toutes les dix-sept s’accordèrent pour reconnaître que rien n’était plus curieux.

Il est vrai que M. Blotton, et son nom sera dévoué au mépris éternel de tous ceux qui cultivent le mystérieux et le sublime ; M. Blotton, disons-nous, vétilleux et méfiant, comme le sont les esprits vulgaires, se permit de considérer la chose sous un point de vue aussi dégradant que ridicule. M. Blotton, dans le vil dessein de ternir le nom éclatant de Pickwick, entreprit en personne le voyage de Cobham. A son retour, il déclara ironiquement au club, qu’il avait vu l’homme dont la pierre avait été achetée ; que cet individu la croyait ancienne, mais qu’il niait solennellement l’ancienneté de l’inscription, et assurait avoir gravé lui-même, dans un instant de désœuvrement, ces lettres grossières, qui signifiaient tout bonnement : Bill Stumps, sa marque. M. Blotton ajoutait que M. Stumps ayant peu l’habitude de la composition, et se laissant guider par le son des mots plutôt que par les règles sévères de l’orthographe, n’avait mis qu’un l à la fin de son prénom, et avait remplacé par un k les lettres qu et e du nom marque.

Les illustres membres du Pickwick-Club, comme on pouvait l’attendre d’une société aussi savante, reçurent cette histoire avec le mépris qu’elle méritait, chassèrent de leur sein l’ignorant et présomptueux Blotton, et votèrent à M. Pickwick une paire de besicles en or, comme un gage de leur admiration et de leur confiance. Pour reconnaître cette marque d’approbation, M. Pickwick se fit peindre en pied, et fit suspendre son portrait dans la salle de réunion du club, portrait que, par parenthèse, il n’eut aucune envie de voir disparaître lorsqu’il fut moins jeune qu’on ne l’y représentait.

M. Blotton était expulsé, mais il ne se tenait pas pour battu. Il adressa aux dix-sept sociétés savantes un pamphlet dans lequel il répétait l’histoire qu’il avait émise, et laissait apercevoir assez clairement qu’il regardait comme des gobe-mouches les membres des dix-sept sociétés susdites.

A cette proposition malsonnante, les dix-sept sociétés furent remplies d’indignation. Il parut plusieurs pamphlets nouveaux. Les sociétés savantes étrangères correspondirent avec les sociétés savantes nationales ; les sociétés savantes nationales traduisirent en anglais les pamphlets des sociétés savantes étrangères ; les sociétés savantes étrangères traduisirent dans toutes sortes de langages les pamphlets des sociétés savantes nationales, et ainsi, commença cette lutte scientifique, si connue de tout l’univers sous le nom de Controverse pickwickienne.

Cependant les efforts calomnieux destinés à perdre M. Pickwick retombèrent sur la tête de leur méprisable auteur. Les dix-sept sociétés savantes votèrent unanimement que le présomptueux Blotton n’était qu’un tatillon ignorant, et écrivirent contre lui des opuscules sans nombre ; enfin la pierre elle-même subsiste encore aujourd’hui, monument illisible de la grandeur de M. Pickwick et de la petitesse de ses détracteurs.

q

Quoique l’appartement de M. Pickwick dans la rue Goswell fût d’une étendue restreinte, il était propre et confortable, et surtout en parfaite harmonie avec son génie observateur. Son parloir était au rez-de-chaussée sur le devant, sa chambre à coucher sur le devant, au premier étage ; et ainsi, soit qu’il fût assis à son bureau, soit qu’il se tînt debout devant son miroir à barbe, il pouvait également contempler toutes les phases de la nature humaine dans la rue Goswell, qui est presque aussi populeuse que populaire. Son hôtesse, Mme Bardell, veuve et seule exécutrice testamentaire d’un douanier, était une femme grassouillette, aux manières affairées, à la physionomie avenante. A ces avantages physiques, elle joignait de précieuses qualités morales : par une heureuse étude, par une longue pratique, elle avait converti en un talent exquis le don particulier qu’elle avait reçu de la nature pour tout ce qui concernait la cuisine. Il n’y avait dans la maison ni bambins, ni volatiles, ni domestiques. Un grand homme et un petit garçon en complétaient le personnel. Le premier était notre héros, le second une production de Mme Bardell. Le grand homme était rentré chaque soir précisément à dix heures, et peu de temps après il se condensait dans un petit lit français, placé dans un étroit parloir sur le derrière. Quant au jeune master Bardell, ses yeux enfantins et ses exercices gymnastiques étaient soigneusement restreints aux trottoirs et aux ruisseaux du voisinage. La propreté, la tranquillité régnaient donc dans tout l’édifice, et la volonté de M. Pickwick y faisait loi.

La veille du départ projeté pour Eatanswill, vers le milieu de la matinée, la conduite de notre philosophe devait paraître singulièrement mystérieuse et inexplicable, pour quiconque connaissait son admirable égalité d’esprit et l’économie domestique de son établissement. Il se promenait dans sa chambre d’un pas précipité. De trois minutes en trois minutes, il mettait la tête à la fenêtre, il regardait constamment à sa montre et laissait échapper divers autres symptômes d’impatience, fort extraordinaires chez lui. Il était évident qu’il y avait en l’air quelque chose d’une grande importance ; mais ce que ce pouvait être, Mme Bardell elle-même n’avait pas été capable de le deviner.

« Madame Bardell ? dit à la fin M. Pickwick, lorsque cette aimable dame fut sur le point de terminer l’époussetage, longtemps prolongé, de sa chambre.

– Monsieur ? répondit Mme Bardell.

– Votre petit garçon est bien longtemps dehors.

– Vraiment, monsieur, c’est qu’il y a une bonne course d’ici au Borough.

– Ah ! cela est juste, » repartit M. Pickwick, et il retomba dans le silence.

Mme Bardell recommença à épousseter avec le même soin.

« Madame Bardell ? reprit M. Pickwick au bout de quelques minutes.

– Monsieur ?

– Pensez-vous que la dépense soit beaucoup plus grande pour deux personnes que pour une seule ?

– Là ! monsieur Pickwick ! répliqua Mme Bardell en rougissant jusqu’à la garniture de son bonnet, car elle croyait avoir aperçu dans les yeux de son locataire un certain clignotement matrimonial. Là ! monsieur Pickwick, quelle question !

– Hé bien ! qu’en pensez-vous ?

– Cela dépend ! repartit Mme Bardell en approchant son plumeau près du coude de M. Pickwick ; cela dépend beaucoup de la personne, vous savez, monsieur Pickwick ; et si c’est une personne soigneuse et économe.

– Cela est très-vrai ; mais la personne que j’ai en vue (ici il regarda fixement Mme Bardell) possède, je pense, ces qualités. Elle a de plus une grande connaissance du monde, et beaucoup de finesse, madame Bardell. Cela me sera infiniment utile.

– Là ! monsieur Pickwick ! murmura Mme Bardell, en rougissant de nouveau.

– J’en suis persuadé ! continua le philosophe avec une énergie toujours croissante, comme c’était son habitude quand il parlait sur un sujet intéressant ; j’en suis persuadé, et pour vous dire la vérité, madame Bardell, c’est un parti pris.

– Seigneur Dieu ! s’écria Mme Bardell.

– Vous trouverez peut-être étrange, poursuivit l’aimable M. Pickwick, en jetant à sa compagne un regard de bonne humeur ; vous trouverez peut-être étrange que je ne vous aie pas consultée à ce sujet, et que je ne vous en aie même jamais parlé, jusqu’au moment où j’ai envoyé votre petit garçon dehors ? »

Mme Bardell ne put répondre que par un regard. Elle avait longtemps adoré M. Pickwick comme une divinité dont il ne lui était pas permis d’approcher, et voilà que tout d’un coup la divinité descendait de son piédestal et la prenait dans ses bras. M. Pickwick lui faisait des propositions directement, par suite d’un plan délibéré, car il avait envoyé son petit garçon au Borough pour rester seul avec elle. Quelle délicatesse ! quelle attention !

« Hé bien ! dit le philosophe, qu’en pensez-vous ?

– Ah ! monsieur Pickwick ! répondit Mme Bardell toute tremblante d’émotion, vous êtes vraiment bien bon, monsieur !

– Cela vous épargnera beaucoup de peines, n’est-il pas vrai ?

– Oh ! je n’ai jamais pensé à la peine, et naturellement j’en prendrai plus que jamais pour vous plaire. Mais vous êtes si bon, monsieur Pickwick, d’avoir songé à ma solitude.

– Ah ! certainement. Je n’avais pas pensé à cela… Quand je serai en ville, vous aurez toujours quelqu’un pour causer avec vous. C’est, ma foi, vrai.

– Il est sûr que je dois me regarder comme une femme bien heureuse !

– Et votre fils ?

– Que Dieu bénisse le cher petit ! interrompit Mme Bardell avec des transports maternels.

– Lui aussi aura un compagnon, poursuivit M. Pickwick en souriant gracieusement ; un joyeux compagnon qui, j’en suis sûr, lui enseignera plus de tours, en une semaine, qu’il n’en aurait appris tout seul en un an.

– Oh ! cher, excellent homme ! » murmura Mme Bardell.

M. Pickwick tressaillit.

« Oh ! cher et tendre ami ! » Et sans plus de cérémonies, la dame se leva de sa chaise et jeta ses bras au cou de M. Pickwick, avec un déluge de pleurs et une tempête de sanglots.

« Le ciel me protège ! s’écria M. Pickwick plein d’étonnement ; madame Bardell ! ma bonne dame ! Bonté divine, quelle situation ! Faites attention, je vous en prie ! Laissez-moi, madame Bardell, si quelqu’un venait !

– Eh ! que m’importe ? répondit Mme Bardell avec égarement ; je ne vous quitterai jamais ! Cher homme ! excellent cœur ! Et en prononçant ces paroles elle s’attachait à M. Pickwick aussi fortement que la vigne à l’ormeau.

– Le Seigneur ait pitié de moi ! dit M. Pickwick en se débattant de toutes ses forces ; j’entends du monde sur l’escalier. Laissez-moi, ma bonne dame ; je vous en supplie, laissez-moi ! »

Mais les prières, les remontrances étaient également inutiles, car la dame s’était évanouie dans les bras du philosophe, et avant qu’il eût eu le temps de la déposer sur une chaise, master Bardell introduisit dans la chambre MM. Tupman, Winkle et Snodgrass.

M. Pickwick demeura pétrifié. Il était debout, avec son aimable fardeau dans ses bras, et il regardait ses amis d’un air hébété, sans leur faire un signe d’amitié, sans songer à leur donner une explication. Eux, à leur tour, le considéraient avec étonnement, et master Bardell, plein d’inquiétude, examinait tout le monde, sans savoir ce que cela voulait dire.

La surprise des pickwickiens était si étourdissante, et la perplexité de M. Pickwick si terrible, qu’ils auraient pu demeurer exactement dans la même situation relative jusqu’à ce que la dame évanouie eut repris ses sens, si son tendre fils n’avait précipité le dénoûment par une belle et touchante ébullition d’affection filiale. Ce jeune enfant, vêtu d’un costume de velours rayé, orné de gros boutons de cuivre, était d’abord demeuré, incertain et confus, sur le pas de la porte ; mais, par degrés, l’idée que sa mère avait souffert quelque dommage personnel s’empara de son esprit à demi-développé. Considérant M. Pickwick comme l’agresseur, il poussa un cri sauvage, et se précipitant tête baissée, il commença à assaillir cet immortel gentleman aux environs du dos et des jambes, le pinçant et le frappant aussi vigoureusement que le lui permettaient la force de son bras et la violence de son emportement.

« Otez-moi ce petit coquin ! s’écria M. Pickwick dans une agonie de désespoir ; il est enragé !

– Qu’est-il donc arrivé ? demandèrent les trois pickwickiens stupéfaits.

– Je n’en sais rien, répondit le Mentor avec dépit ; ôtez-moi cet enfant ! »

M. Winkle porta à l’autre bout de l’appartement l’intéressant garçon, qui criait et se débattait de toutes ses forces.

« Maintenant, poursuivit M. Pickwick, aidez-moi à faire descendre cette femme.

– Ah ! je suis mieux maintenant, soupira faiblement Mme Bardell.

– Permettez-moi de vous offrir mon bras, dit M. Tupman, toujours galant.

– Merci, monsieur, merci ! » s’écria la dame d’une voix hystérique, et elle fut conduite en bas, accompagnée de son affectionné fils.

– Je ne puis concevoir, reprit M. Pickwick quand ses amis furent revenus, je ne puis concevoir ce qui est arrivé à cette femme. Je venais simplement de lui annoncer que je vais prendre un domestique, lorsqu’elle est tombée dans le singulier paroxysme où vous l’avez trouvée. C’est fort extraordinaire !

– Il est vrai, dirent ses trois amis.

– Elle m’a placé dans une situation bien embarrassante, continua le philosophe.

– Il est vrai, » répétèrent ses disciples, en toussant légèrement et en se regardant l’un l’autre d’un air dubitatif.

Cette conduite n’échappa pas à M. Pickwick. Il remarqua leur incrédulité ; son innocence était évidemment soupçonnée.

Après quelques instants de silence, M. Tupman prit la parole et dit :

« Il y a un homme en bas, dans le vestibule.

– C’est celui dont je vous ai parlé, répliqua M. Pickwick ; je l’ai envoyé chercher au bourg. Ayez la bonté de le faire monter, Snodgrass. »

M. Snodgrass exécuta cette commission, et M. Samuel Weller se présenta immédiatement.

« Ha ! ha ! vous me reconnaissez, je suppose ? lui dit M. Pickwick.

– Un peu ! répliqua Sam avec un clin d’œil protecteur. Drôle de gaillard, celui-là ! Trop malin pour vous, hein ? il vous a légèrement enfoncé, n’est-ce pas ?

– Il ne s’agit point de cela maintenant, reprit vivement le philosophe ; j’ai à vous parler d’autre chose. Asseyez-vous.

– Merci, monsieur, répondit Sam, et il s’assit sans autre cérémonie, ayant préalablement déposé son vieux chapeau blanc sur le carré. Ca n’est pas fameux, disait-il en parlant de son couvre-chef, et en souriant agréablement aux pickwickiens assemblés, mais c’est étonnant à l’user. Quand il avait des bords, c’était un beau bolivar ; depuis qu’il n’en a plus, il est plus léger ; c’est quelque chose : et puis chaque trou laisse entrer de l’air ; c’est encore quelque chose. J’appelle ça un feutre ventilateur.

– Maintenant, reprit M. Pickwick, il s’agit de l’affaire pour laquelle je vous ai envoyé chercher, avec l’assentiment de ces messieurs.

– C’est ça, monsieur, accouchons, comme dit c’t autre à son enfant qui avait avalé un liard.

– Nous désirons savoir, en premier lieu, si vous avez quelque raison d’être mécontent de votre condition présente.

– Avant de satisfaire cette question ici, je désirerais savoir, en premier lieu, si vous en avez une meilleure à me donner. »

Un rayon de calme bienveillance illumina les traits de M. Pickwick lorsqu’il répondit : « J’ai quelque envie de vous prendre à mon service.

– Vrai ? » demanda Sam.

M. Pickwick fit un geste affirmatif.

– Gages ?

– Douze guinées par an.

– Habits ?

– Deux habillements.

– L’ouvrage ?

– Me servir et voyager avec moi et ces gentlemen.

– Otez l’écriteau ! s’écria Sam avec emphase. Je suis loué à un gentleman seul, et le terme est convenu.

– Vous acceptez ma proposition ?

– Certainement. Si les habits me prennent la taille moitié aussi bien que la place, ça ira.

– Naturellement, vous pouvez fournir de bons certificats ?

– Demandez à l’hôtesse du Blanc-Cerf, elle vous dira ça, monsieur.

– Pouvez-vous venir ce soir ?

– Je vas endosser l’habit à l’instant même, s’il est ici, s’écria Sam avec une grande allégresse.

– Revenez ce soir, à huit heures, répondit M. Pickwick, et si les renseignements sont satisfaisants, nous verrons à vous faire habiller. »

Sauf une aimable indiscrétion, dont s’était en même temps rendue coupable une des servantes de l’hôtel, la conduite de M. Weller avait toujours été très-méritoire. M. Pickwick n’hésita donc pas à le prendre à son service, et avec la promptitude et l’énergie qui caractérisaient non seulement la conduite publique, mais toutes les actions privées de cet homme extraordinaire, il conduisit immédiatement son nouveau serviteur dans un de ces commodes emporiums, où l’on peut se procurer des habits confectionnés ou d’occasion, et où l’on se dispense de la formalité inconnue de prendre mesure. Avant la chute du jour, M. Weller était revêtu d’un habit gris avec des boutons P.C., d’un chapeau noir avec une cocarde, d’un gilet rayé, de culottes et de guêtres, et d’une quantité d’autres objets trop nombreux pour que nous prenions la peine de les récapituler.

Lorsque, le lendemain matin, cet individu, si soudainement transformé, prit sa place à l’extérieur de la voiture d’Eatanswill : « Ma foi, se dit-il, je ne sais point si je vas être un valet de pied, ou un groom, ou un garde-chasse ; j’ai la philosomie mitoyenne entre tout ça ; mais c’est égal, ça va me changer d’air ; y’a du pays à voir, et pas grand’chose à faire, ça va fameusement à ma maladie : ainsi donc vive Pickwick, que je dis ! »

q

Nous confessons franchement que nous n’avions jamais entendu parler d’Eatanswill, jusqu’au moment où nous nous sommes plongé dans les volumineux papiers du Pickwick-Club. Nous reconnaissons, avec une égale candeur, que nous avons cherché en vain des preuves de l’existence actuelle de cet endroit. Sachant bien quelle profonde confiance on doit placer dans toutes les notes de M. Pickwick, et ne nous permettant pas d’opposer nos souvenirs aux énonciations de ce grand homme, nous avons consulté, relativement à ce sujet, toutes les autorités auxquelles il nous a été possible de recourir. Nous avons examiné tous les noms contenus dans les tables A et B[17], sans trouver celui d’Eatanswill ; nous avons minutieusement collationné toutes les cartes des comtés, publiées, dans l’intérêt de la science, par nos plus distingués éditeurs, et le même résultat a suivi nos investigations.

Nous avons donc été conduit à supposer que, dans la crainte obligeante de blesser quelqu’un, et par un sentiment de délicatesse dont M. Pickwick était si éminemment doué, il avait, de propos délibéré, substitué un nom fictif au nom réel de l’endroit où il avait fait ses observations. Nous sommes confirmé dans cette opinion par une circonstance qui peut sembler légère et frivole en elle-même, mais qui, considérée sous ce point de vue, n’est point indigne d’être notée. Dans le mémorandum de M. Pickwick, nous pouvons encore découvrir que sa place et celles de ses disciples furent retenues dans la voiture de Norwich ; mais cette note fut ensuite rayée, apparemment pour ne point indiquer dans quelle direction est situé le bourg dont il s’agit. Nous ne hasarderons donc point de conjectures à ce sujet, et nous allons poursuivre notre histoire sans autre digression.

Il paraît que les habitants d’Eatanswill, comme ceux de beaucoup d’autres petits endroits, se croyaient d’une grande, d’une immense importance dans l’Etat ; et chaque individu ayant la conscience du poids attaché à son exemple, se faisait une obligation de s’unir corps et âme à l’un des deux grands partis qui divisaient la cité, les bleus et les jaunes. Or, les bleus ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les jaunes, et les jaunes ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les bleus ; de sorte que quand les jaunes et les bleus se trouvaient face à face dans quelque réunion publique, à l’hôtel de ville, dans une foire, dans un marché, des gros mots et des disputes s’élevaient entre eux. Il est superflu d’ajouter que dans Eatanswill toutes choses devenaient une question de parti. Si les jaunes proposaient de recouvrir la place du marché, les bleus tenaient des assemblées publiques où ils démolissaient cette mesure. Si les bleus proposaient d’ériger une nouvelle pompe dans la grande rue, les jaunes se levaient comme un seul homme et déblatéraient contre une aussi infâme motion. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques jaunes, des auberges bleues et des auberges jaunes ; il y avait une aile bleue et une aile jaune dans l’église elle-même.

Chacun de ces puissants partis devait nécessairement avoir un organe avoué, et, en effet, il paraissait deux feuilles publiques dans la ville, la Gazette d’Eatanswill et l’Indépendant d’Eatanswill. La première soutenait les principes bleus, le second se posait sur un terrain décidément jaune. C’étaient d’admirables journaux. Quels beaux articles politiques ! quelle polémique spirituelle et courageuse. « La Gazette, notre ignoble antagoniste… – L’Indépendant, ce méprisable et dégoûtant journal… – La Gazette, cette feuille menteuse et ordurière… – L’Indépendant, ce vil et scandaleux calomniateur… » Telles étaient les récriminations intéressantes qui assaisonnaient les colonnes de chaque numéro, et qui excitaient dans le sein des habitants de l’endroit les sentiments les plus chaleureux de plaisir ou d’indignation.

M. Pickwick, avec sa prévoyance et sa sagacité ordinaires, avait choisi, pour visiter ce bourg, une époque singulièrement remarquable. Jamais il n’y avait eu une telle lutte. L’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall[18], était le candidat bleu ; Horatio Fizkin, esquire, de Fizkin-Loge, près d’Eatanswill, avait cédé aux instances de ses amis, et s’était laissé porter pour soutenir les intérêts jaunes. La Gazette avertit les électeurs d’Eatanswill que les regards, non-seulement de l’Angleterre, mais du monde civilisé tout entier, étaient fixés sur eux. L’Indépendant demanda d’un ton péremptoire si les électeurs d’Eatanswill méritaient encore la renommée qu’ils avaient acquise d’être de grands, de généreux citoyens, ou s’ils étaient devenus de serviles instruments du despotisme, indignes également du nom d’Anglais et des bienfaits de la liberté. Jamais une commotion aussi profonde n’avait encore ébranlé la ville.

La soirée était avancée quand M. Pickwick et ses compagnons, assistés par Sam Weller, quittèrent l’impériale de la voiture d’Eatanswill. De grands drapeaux bleus flottaient aux fenêtres de l’auberge des Armes de la ville, et des écriteaux, placés derrière les vitres, indiquaient en caractères gigantesques que le comité de l’honorable Samuel Slumkey, y tenait ses séances. Un groupe de flâneurs, assemblés devant la porte de l’auberge, regardaient un homme enroué, placé sur le balcon de l’auberge, et qui paraissait parler en faveur de M. Samuel Slumkey, avec tant de chaleur que son visage en devenait tout rouge. Mais la force et la beauté de ses arguments étaient légèrement infirmées par le roulement perpétuel de quatre énormes tambours, posés au coin de la rue par le comité de M. Fizkin. Quoi qu’il en soit, un petit homme affairé, qui se tenait auprès de l’orateur, ôtait de temps en temps son chapeau et faisait signe à la foule d’applaudir. La foule applaudissait alors régulièrement et avec beaucoup d’enthousiasme ; et comme l’homme enroué allait toujours parlant, quoique son visage devint de plus en plus rouge, on pouvait croire que son but était atteint, aussi bien que si l’on avait pu l’entendre.

Aussitôt que les pickwickiens furent descendus de leur voiture, ils se virent entourés par une partie de la populace, qui, sur-le-champ, poussa trois acclamations assourdissantes. Ces acclamations, répétées par le rassemblement principal (car la foule n’a nullement besoin de savoir pourquoi elle crie), s’enflèrent en un rugissement de triomphe si effroyable, que l’homme au rouge visage en resta court sur son balcon.

« Hourra ! hurla le peuple pour terminer.

– Encore une acclamation ! s’écria le petit homme affairé sur le balcon. » Et la multitude de rugir aussitôt, comme si elle avait eu un larynx de fonte et des poumons d’acier trempé.

« Vive Slumkey ! beugla la multitude.

– Vive Slumkey ! répéta M. Pickwick en ôtant son chapeau.

– A bas Fizkin ! vociféra la foule.

– Oui, assurément ! s’écria M. Pickwick.

– Hourra ! » Et alors un autre rugissement s’éleva, semblable à celui de toute une ménagerie quand l’éléphant a sonné l’heure du repas.

« Quel est ce Slumkey ? demanda tout bas M. Tupman.

– Je n’en sais rien, reprit M. Pickwick sur le même ton. Silence ! ne faites point de question. Dans ces occasions, il faut faire comme la foule.

– Mais supposez qu’il y ait deux partis, fit observer M. Snodgrass.

– Criez avec les plus forts. » répliqua M. Pickwick.

Des volumes n’auraient pu en dire davantage.

Ils entrèrent dans la maison, la populace s’ouvrant à droite et à gauche pour les laisser passer et poussant des acclamations bruyantes. Ce qu’il y avait à faire, en premier lieu, c’était de s’assurer un logement pour la nuit.

« Pouvons-nous avoir des lits ici ? demanda M. Pickwick au garçon.

– Je n’en sais rien, m’sieu. J’ai peur qu’ils ne soient tous pris, m’sieu. Je vais m’informer, m’sieu. »

Il s’éloigna, mais revenant aussitôt, demanda si les gentlemen étaient bleus.

Comme M. Pickwick et ses compagnons ne prenaient guère d’intérêt à la cause des candidats, la question était difficile à résoudre. Dans ce dilemme, M. Pickwick pensa à son nouvel ami, M. Perker.

– Connaissez-vous, dit-il, un gentleman nommé Perker ?

– Certainement, m’sieu ; l’agent de l’honorable M. Samuel Slumkey.

– Il est bleu, je pense ?

– Oh ! oui, m’sieu.

– Alors nous sommes bleus, » dit M. Pickwick ; mais remarquant que le garçon recevait d’un air dubitatif cette profession de foi accommodante, il lui donna sa carte en lui disant de la remettre sur-le-champ à M. Perker, s’il était dans la maison. Le garçon disparut, mais il reparut bientôt, pria M. Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une grande salle, où M. Perker était assis à une longue table, derrière un monceau de livres et de papiers.

« Ha ! ha ! mon cher monsieur, dit le petit homme en s’avançant pour recevoir M. Pickwick. Très-heureux de vous voir, mon cher monsieur. Asseyez-vous, je vous prie. Ainsi vous avez exécuté votre projet ? Vous êtes venu pour assister à l’élection, n’est-ce pas ? »

M. Pickwick répondit affirmativement.

« Une élection bien disputée, mon cher monsieur.

– J’en suis charmé, répondit M. Pickwick en se frottant les mains. J’aime à voir cette chaleur patriotique, n’importe pour quel parti : c’est donc une élection disputée ?

– Oh ! oui, singulièrement. Nous avons retenu toutes les auberges de l’endroit et n’avons laissé à nos adversaires que les boutiques de bière. C’est un coup de maître, mon cher monsieur, qu’en dites-vous ? »

Le petit homme, en parlant ainsi, souriait complaisamment et insérait dans ses narines une large prise de tabac.

« Et quel est le résultat probable de l’élection ?

– Douteux, mon cher monsieur, douteux jusqu’à présent. Les gens de Fizkin ont trente-trois votantes dans les remises du Blanc-Cerf.

– Dans les remises ! s’écria M. Pickwick, singulièrement étonné par cet autre coup de maître.

– Ils les y tiennent enfermés jusqu’au moment où ils en auront besoin, afin de nous empêcher, comme vous vous en doutez bien, d’arriver jusqu’à eux. Mais quand même nous pourrions leur parler, cela ne nous servirait pas à grand’chose, car ils les maintiennent exprès constamment gris. Un habile homme, l’agent de Fizkin ! Un habile homme, en vérité ! »

M. Pickwick ouvrit de grands yeux, mais il ne dit rien.

« Malgré cela, poursuivit M. Perker en baissant la voix, malgré cela, nous avons bonne espérance. Nous avons donné un thé ici, la nuit dernière. Quarante-cinq femmes, mon cher monsieur, et lorsqu’elles sont parties, nous avons offert à chacune d’elles un parasol vert.

– Un parasol ! s’écria M. Pickwick.

– Oui, mon cher monsieur, oui, quarante-cinq parasols verts, à sept shillings et six pence la pièce. Toutes les femmes sont coquettes : ces parasols ont produit un effet incroyable ; assuré tous les maris et la moitié des frères ; enfoncé les bas, la flanelle et toutes ces sortes de choses. Idée de moi, mon cher monsieur, entièrement de moi. Grêle, pluie, soleil, vous ne pouvez pas faire quinze pas dans la ville, sans rencontrer une demi-douzaine de parasols verts. »

Ici le petit avoué se laissa aller à des convulsions de gaieté qui ne furent interrompues que par l’entrée en scène d’un troisième interlocuteur.

C’était un homme long et fluet. Sa tête, d’un roux ardent, paraissait inclinée à devenir chauve ; sur son visage se peignaient une importance solennelle, une profondeur incommensurable. Il était revêtu d’une longue redingote brune, d’un gilet et d’un pantalon de drap noir. Un double lorgnon se dandinait sur sa poitrine ; sur sa tête il portait un chapeau dont la forme était étonnamment basse et les bords étonnamment larges. Ce nouveau venu fut présenté à M. Pickwick comme M. Pott, éditeur de la Gazette d’Eatanswill.

Après quelques remarques préliminaires, M. Pott se tourna vers M. Pickwick et lui dit avec solennité :

« Cette élection excite un grand intérêt dans la métropole, monsieur.

– Je le pense, répondit M. Pickwick.

– Auquel je puis me flatter, continua M. Pott en regardant M. Perker de manière à faire confirmer ses paroles, auquel je puis me flatter d’avoir contribué en quelque chose par mon article de samedi dernier.

– Sans aucun doute, assura le petit homme.

– Monsieur, poursuivit M. Pott, la presse est un puissant engin. »

M. Pickwick donna un assentiment complet à cette proposition.

« Mais je me flatte, monsieur, que je n’ai jamais abusé de l’énorme pouvoir que je possède. Je me flatte, monsieur, que je n’ai jamais dirigé le noble instrument placé entre mes mains par la Providence, contre le sanctuaire inviolable de la vie privée, contre la réputation des individus, cette fleur tendre et fragile. Je me flatte, monsieur, que j’ai dévoué toute mon énergie à… à des efforts… faibles peut-être, oui, j’en conviens, à de faibles efforts, pour inculquer ces principes que… dont… pour lesquels… »

L’éditeur de la Gazette d’Eatanswill paraissant s’embrouiller, M. Pickwick vint à son secours en lui disant :

« Certainement, monsieur.

– Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme à un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polémique avec l’Indépendant ? »

M. Perker s’interposa et dit avec un sourire malicieux qui n’était pas tout à fait accidentel :

« Le public de Londres s’y intéresse beaucoup, sans aucun doute.

– Cette polémique, poursuivit le journaliste, sera continuée aussi longtemps qu’il me restera un peu de santé et de force, un peu de ces talents que j’ai reçus de la nature. A cette polémique, monsieur, quoiqu’elle puisse déranger l’esprit des hommes, exaspérer leurs opinions et les rendre incapables de s’occuper des devoirs prosaïques de la vie ordinaire ; à cette polémique, monsieur, je consacrerai toute mon existence, jusqu’à ce que j’aie broyé sous mon pied l’Indépendant d’Eatanswill. Je désire, monsieur, que le peuple de Londres, que le peuple de mon pays sache qu’il peut compter sur moi, que je ne l’abandonnerai point, que je suis résolu, monsieur, à demeurer son champion jusqu’à la fin.

– Votre conduite est très-noble, monsieur, s’écria M. Pickwick, et il secoua chaleureusement la main du magnanime éditeur.

– Je m’aperçois, monsieur, répondit celui-ci, tout essoufflé par la véhémence de sa déclaration patriotique ; je m’aperçois que vous êtes un homme de sens et de talent. Je suis très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d’un tel homme.

– Et moi, monsieur, rétorqua M, Pickwick, je me sens profondément honoré par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du club que je suis orgueilleux d’avoir fondé. »

M. Pott ayant déclaré qu’il en serait enchanté, M. Pickwick alla chercher ses trois amis, et les présenta formellement à l’éditeur de la Gazette d’Eatanswill.

« Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de savoir ce que nous ferons de nos amis ici présents.

– Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose ? dit M. Pickwick.

– Pas un lit de reste, monsieur, pas un seul lit.

– Extrêmement embarrassant ! reprit M. Pickwick.

– Extrêmement, répétèrent ses acolytes.

– J’ai à ce sujet, dit M. Pott, une idée qui, je l’espère, peut être adoptée avec beaucoup de succès. Il y a deux lits au Paon d’argent, et je puis dire hardiment, au nom de Mme Pott, qu’elle sera enchantée de donner l’hospitalité à M. Pickwick et à l’un de ses compagnons, si les deux autres gentlemen et leur domestique consentent à s’arranger de leur mieux au Paon d’argent. »

Après des instances répétées de M. Pott, et des protestations nombreuses de M. Pickwick, qu’il ne pouvait pas consentir à déranger l’aimable épouse de l’éditeur, il fut décidé que c’était là le seul arrangement exécutable ; aussi fut-il exécuté. Après avoir dîné ensemble aux Armes de la ville, et être convenus de se réunir le lendemain matin dans le même lieu pour accompagner la procession de l’honorable Samuel Slumkey, nos amis se séparèrent, M. Tupman et M. Snodgrass se retirant au Paon d’argent, M. Pickwick et M. Winkle se réfugiant sous le toit hospitalier de M. Pott.

Le cercle domestique de M. Pott se composait de lui-même et de sa femme. Tous les hommes qu’un puissant génie a élevés à un poste éminent dans le monde, ont ordinairement quelque petite faiblesse, qui n’en paraît que plus remarquable par le contraste qu’elle forme avec leur caractère public. Si M. Pott avait une faiblesse, c’était apparemment d’être un peu trop soumis à la domination légèrement méprisante de son épouse. Cependant nous n’avons pas le droit d’insister sur ce fait, car, dans la circonstance actuelle, toutes les manières les plus engageantes de Mme Pott furent employées à recevoir les deux gentlemen amenés par son mari.

« Chère amie, dit M. Pott, M. Pickwick, M. Pickwick de Londres. »

Mme Pott reçut avec une douceur enchanteresse le serrement de main paternel de M. Pickwick, tandis que M. Winkle, qui n’avait pas été annoncé du tout, salua et se glissa dans un coin obscur.

« Mon cher, dit la dame.

– Chère amie, répondit l’éditeur.

– Présentez l’autre gentleman.

– Je vous demande un million de pardons, dit M. Pott. Permettez-moi… Madame Pott, monsieur…

– Winkle, dit M. Pickwick.

– Winkle, répéta M. Pott ; et la cérémonie de l’introduction fut complète.

– Nous vous devons beaucoup d’excuses, madame, reprit M. Pickwick, pour avoir ainsi troublé vos arrangements domestiques.

– Je vous prie de n’en point parler, monsieur, répliqua avec vivacité la moitié féminine de Pott. C’est, je vous assure, un grand plaisir pour moi d’apercevoir de nouveaux visages, vivant comme je le fais de jour en jour, de semaine en semaine, dans ce triste endroit, et sans voir personne.

– Personne ! ma chère ? s’écria M. Pott, avec finesse.

– Personne que vous, rétorqua son épouse avec aspérité.

– En effet, monsieur Pickwick, reprit leur hôte pour expliquer les lamentations de sa femme ; en effet, nous sommes privés de beaucoup de plaisirs que nous devrions partager. Ma position comme éditeur de la Gazette d’Eatanswill, le rang que cette feuille occupe dans le pays, mon immersion constante dans le tourbillon de la politique… »

Mme Pott interrompit son époux. « Mon cher, dit-elle.

– Chère amie, répondit l’éditeur.

– Je désirerais que vous voulussiez bien trouver un autre sujet de conversation, afin que ces messieurs puissent y prendre quelque intérêt.

– Mais, mon amour, dit M. Pott avec humilité, M. Pickwick y prend grand intérêt.

– C’est fort heureux pour lui ! Mais moi je suis lasse, à mourir, de votre politique, de vos querelles avec l’Indépendant, et de toutes ces sottises. Je suis tout à fait étonnée, Pott, que vous donniez ainsi en spectacle vos absurdités.

– Mais, chère amie, murmura le malheureux époux.

– Sottises ! ne me parlez pas. Jouez-vous à l’écarté, monsieur ?

– Je serai enchanté, madame, d’apprendre avec vous, répondit galamment M. Winkle.

– Eh bien ! alors, tirez cette table auprès de la fenêtre, pour que je n’entende plus cette éternelle politique.

– Jane, dit M. Pott à la servante, qui apportait de la lumière, descendez dans le bureau, et montez-moi la collection des gazettes pour l’année 1830. Je vais vous lire, continua-t-il en se tournant vers M. Pickwick, je vais vous lire quelques-uns des articles de fond que j’ai écrits, à cette époque, sur la conspiration des jaunes pour faire nommer un nouveau péager à notre Turnpike. Je me flatte qu’ils vous amuseront.

– Je serai véritablement charmé de vous entendre, » répondit M. Pickwick.

Son vœu fut bientôt exaucé. La servante revint avec une collection de gazettes, et l’éditeur s’étant assis auprès de son hôte, se mit à lire immédiatement.

Nous avons feuilleté le mémorandum de M. Pickwick, dans l’espoir de retrouver au moins un sommaire de ces magnifiques compositions ; mais ce fut vainement. Nous avons cependant des raisons de croire que la vigueur et la fraîcheur du style le ravirent entièrement, car M. Winkle a noté que ses yeux, comme par un excès de plaisir, restèrent fermés pendant toute la durée de la lecture.

L’annonce que le souper était servi mit un terme au jeu d’écarté et à la récapitulation des beautés de la Gazette. M. Winkle avait déjà fait des progrès considérables dans les bonnes grâces de Mme Pott. Elle était d’une humeur charmante, et n’hésita pas à l’informer confidentiellement que M. Pickwick était un vieux bonhomme tout à fait aimable. Il y a dans ces expressions une familiarité que ne se serait permise aucun de ceux qui connaissaient intimement l’esprit colossal de ce philosophe. Cependant nous les avons conservées parce qu’elles prouvent d’une manière touchante et convaincante la facilité avec laquelle il gagnait tous les cœurs, et le cas immense que faisaient de lui toutes les classes de la société.

La nuit était avancée, M. Tupman et M. Snodgrass dormaient depuis longtemps sous l’aile du Paon d’argent, lorsque nos deux amis se retirèrent dans leurs chambres. Le sommeil s’empara bientôt de leurs sens, mais, quoiqu’il eût rendu M. Winkle insensible à tous les objets terrestres, le visage et la tournure de l’agréable Mme Pott se présentèrent, pendant longtemps encore, à sa fantaisie excitée.

Le mouvement et le bruit de la matinée suivante étaient suffisants pour chasser de l’imagination la plus romantique toute autre idée que celle de l’élection. Le roulement des tambours, le son des cornes et des trompettes, les cris de la populace, le piétinement des chevaux, retentissaient dans les rues depuis le point du jour ; et de temps en temps une escarmouche entre les enfants perdus des deux partis égayait et diversifiait les préparatifs de la cérémonie.

Sam parut à la porte de la chambre à coucher de M. Pickwick, justement comme il terminait sa toilette. « Hé ! bien, Sam, lui dit-il, tout le monde est en mouvement, aujourd’hui ?

– Oh ! personne ne caponne, monsieur. Nos particuliers sont rassemblés aux Armes de la ville, et ils ont tant crié déjà qu’ils en sont tout enrouillés.

– Ah ! ont-ils l’air dévoué à leur parti, Sam ?

– Je n’ai jamais vu de dévouement comme ça, monsieur.

– Energique, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. Je n’ai jamais vu boire ni bâfrer si énergiquement. Il pourrait bien en crever quelques-uns, voilà tout.

– Cela vient de la générosité malentendue des bourgeois de cette ville.

– C’est fort probable, répondit Sam d’un ton bref.

– Ha ! dit M. Pickwick, en regardant par la fenêtre, de beaux gaillards, bien vigoureux, bien frais.

– Très-frais, pour sûr. Les deux garçons du Paon d’argent et moi, nous avons pompé sur tous les électeurs qui y ont soupé hier.

– Pompé sur des électeurs indépendants !

– Oui, monsieur. Ils ont ronflé cette nuit oùs qu’ils étaient tombés ivres-morts hier soir. Ce matin, nous les avons insinués, l’un après l’autre, sous la pompe, et voilà ! Ils sont tous en bon état maintenant. Le comité nous a donné un shilling par tête pour ce service-là !…

– Est-il possible qu’on fasse des choses semblables ! s’écria M. Pickwick plein d’étonnement.

– Bah ! monsieur, ça n’est rien, rien du tout.

– Rien ?

– Rien du tout, monsieur. La nuit d’avant le dernier jour de la dernière élection, ici, l’autre parti a gagné la servante des Armes de la ville pour épicer le grog de quatorze électeurs qui restaient dans la maison, et qui n’avaient pas encore voté.

– Qu’est-ce que vous entendez par épicer du grog ?

– Mettre de l’eau d’ânon dedans, monsieur. Que le bon Dieu m’emporte si ça ne les a pas fait roupiller douze heures après l’élection. Ils en ont porté un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique ! le maire n’a pas voulu de son vote ; ainsi ils l’ont rapporté et replanté dans son lit.

– Quel étrange expédient ! murmura M. Pickwick, moitié pour lui-même, moitié pour son domestique.

– Pas si farce qu’une histoire qu’est arrivée à mon père, en temps d’élection, à ce même endroit ici, monsieur.

– Contez-moi cela, Sam.

– Voilà, monsieur. Il conduisait une mail-coach[19] de Londres ici, dans ce temps-là. L’élection arrive, et il est retenu par un parti pour charrier des voteurs de Londres. La veille du jour où il allait se mettre en route, le comité de l’autre parti l’envoie chercher tout tranquillement. Il s’en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes et le reste. « Ah ! monsieur Weller, dit le président, charmé de vous voir. Comment ça va-t-il ? qu’il dit. – Très-bien, mossieur, merci, dit mon père. J’espère que vous ne maigrissez pas, non plus, qu’il dit. – Merci, ça ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie. » Ainsi mon père s’asseoit, et le gentleman et lui se regardent fisquement leurs deux boules. « Vous ne me reconnaissez pas ? dit l’autre. – Peux pas dire que je vous aie jamais vu, répond mon père. – Oh ! moi je vous connais, dit l’autre. Je vous ai connu tout petit, dit-il. – C’est égal, je ne vous remets pas du tout, dit mon père. – C’est fort drôle, dit l’autre. – Joliment, dit mon père. – Faut qu’ vous ayez une mauvaise mémoire, monsieur Weller, dit l’autre. – C’est vrai qu’a n’est pas fameuse, dit mon père. – Je m’en avais douté, dit l’autre. » Comme ça, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille sur sa manière de conduire, et il le met dans une bonne humeur soignée, et à la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling[20]. « C’est une mauvaise route d’ici à Londres ? qu’il lui dit. – Par-ci par-là y a de vilains endroits, dit mon père. – Et surtout près du canal, je crois ? dit le gentleman. – Pour un vilain endroit, c’est un vilain endroit, dit mon père. – Hé bien ! monsieur Weller, dit l’autre, vous êtes un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec vos chevaux, on sait ça. Nous avons tous bien de l’amitié pour vous, monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu’il vous arriverait par hasard un accident quand vous amènerez les électeurs ici, dans le cas que vous les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour vous, qu’il dit. – Mossieur, vous êtes extrêmement bon, dit mon père, et je vais boire à vot’ santé un autre verre de vin, dit-il. » Alors il boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. Hé bien ! monsieur, continua Sam en regardant son maître avec un air d’impudence inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour où il menait ces mêmes électeurs, sa voiture fut versée précisément dans cet endroit-là, et tous les voyageurs lancés dans le canal ?

– Et retirés sur-le-champ ? demanda vivement M. Pickwick.

– Pour ça, répliqua Sam très-lentement, on dit qu’il y manquait un vieux gentleman. Je sais bien qu’on a repêché son chapeau, mais je ne suis pas bien certain si sa boule était dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je regarde, c’est la hextraordinaire coïncidence que la voiture de mon père s’est versée, juste au même endroit et le même jour, après ce que le gentleman lui avait dit.

– Sans aucun doute, c’est un hasard bien extraordinaire, répondit M. Pickwick ; mais brossez mon chapeau, Sam, car j’entends M. Winkle qui m’appelle pour déjeuner. »

M. Pickwick descendit dans le parloir, où il trouva le déjeuner servi et la famille déjà rassemblée. Le repas disparut rapidement ; les chapeaux des gentlemen furent décorés d’énormes cocardes bleues, faites par les belles mains de Mme Pott elle-même ; et M. Winkle se chargea d’accompagner cette dame sur le toit d’une maison voisine des hustings, tandis que M. Pickwick se rendrait avec M. Pott aux Armes de la ville. Un membre du comité de M. Slumkey haranguait, d’une des fenêtres de cet hôtel, six petits garçons et une jeune fille, qu’il appelait pompeusement à tout bout de champ : hommes d’Eatanswill ; sur quoi les six petits garçons susmentionnés applaudissaient prodigieusement.

La cour de l’hôtel offrait des symptômes moins équivoques de la gloire et de la puissance des bleus d’Eatanswill. Il y avait une armée entière de bannières et de drapeaux, étalant des devises appropriées à la circonstance, en caractères d’or, de quatre pieds de haut et d’une largeur proportionnée. Il y avait une bande de trompettes, de bassons et de tambours, rangés sur quatre de front et gagnant leur argent en conscience, principalement les tambours, qui étaient fort musculeux. Il y avait des troupes de constables, avec des bâtons bleus, vingt membres du comité avec des écharpes bleues, et tout un monde d’électeurs, avec des cocardes bleues. Il y avait des électeurs à cheval et des électeurs à pied. Il y avait un carrosse découvert, à quatre chevaux, pour l’honorable Samuel Slumkey. Et les drapeaux flottaient, et les musiciens jouaient, et les constables juraient, et les vingt membres du comité haranguaient, et la foule braillait, et les chevaux piaffaient et reculaient, et les postillons suaient ; et toutes les choses, tous les individus réunis en cet endroit, s’y trouvaient pour l’avantage, pour l’honneur, pour la renommée, pour l’usage spécial de l’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, l’un des candidats pour la représentation du bourg d’Eatanswill, dans la chambre des communes du parlement du Royaume-Uni.

Longues et bruyantes furent les acclamations, et l’un des drapeaux bleus, portant ces mots : LIBERTE DE LA PRESSE, s’agita convulsivement quand la tête rousse de M. Pott fut aperçue par la foule à l’une des fenêtres. Mais l’enthousiasme fut épouvantable quand l’honorable Samuel Slumkey lui-même, en bottes à revers et en cravate bleue, s’avança, saisit la main dudit Pott, et témoigna à la multitude par des gestes mélodramatiques, sa reconnaissance ineffaçable des services que lui avait rendus la Gazette d’Eatanswill.

« Tom est-il prêt ? demanda ensuite l’honorable Samuel Slumkey à M. Perker.

– Oui, mon cher monsieur, répliqua le petit homme.

– On n’a rien oublié, j’espère ?

– Rien du tout, mon cher monsieur ; pas la moindre chose. Il y a vingt hommes, bien lavés, à qui vous donnerez des poignées de main, à la porte ; et six enfants, dans les bras de leurs mères, que vous caresserez sur la tête et dont vous demanderez l’âge. Surtout ne négligez pas les enfants, mon cher monsieur. Ces sortes de choses produisent toujours un bon effet.

– J’y penserai, dit l’honorable Samuel Slumkey.

– Et, peut-être, mon cher monsieur, ajouta le prévoyant petit homme, si vous pouviez… je ne dis pas que cela soit indispensable… mais si vous pouviez prendre sur vous de baiser un des bambins, cela produirait une grande impression sur la foule.

– L’effet ne serait-il pas le même si vous vous chargiez de la besogne ? demanda M. Samuel Slumkey.

– J’ai peur que non, mon cher monsieur. Mais si vous le faisiez vous-même, je pense que cela vous rendrait très-populaire.

– Très-bien, dit l’honorable Samuel Slumkey d’un air résigné, il faut en passer par là, voilà tout.

– Arrangez la procession ! » crièrent les vingt membres du comité.

Au milieu des acclamations de la multitude, musiciens, constables, membres du comité, électeurs, cavaliers, carrosses prirent leurs places. Chacune des voitures à deux chevaux contenait autant de gentlemen empilés et debout qu’il avait été possible d’en faire tenir. Celle qui était assignée à M. Perker renfermait M. Pickwick, M. Tupman, M. Snodgrass et une demi-douzaine de membres du comité.

Il y eut un moment de silence solennel, lorsque la procession attendit que l’honorable Samuel Slumkey montât dans son carrosse.

Tout d’un coup la foule poussa une acclamation.

« Il est sorti ! » s’écria le petit Perker, d’autant plus ému que sa position ne lui permettait pas de voir ce qui se passait en avant.

Une autre acclamation, plus forte :

« Il a donné des poignées de main aux hommes ! » dit le petit agent.

Une autre acclamation, beaucoup plus violente :

« Il a caressé les bambins sur la tête ! » continua M. Perker tremblant d’anxiété.

Un tonnerre d’applaudissements qui déchirent les airs :

« Il en a baisé un ! » s’écria le petit homme enchanté.

Un second tonnerre :

« Il en a baisé un autre ! »

Un troisième tonnerre, assourdissant :

« Il les baise tous ! » vociféra l’enthousiaste petit gentleman, et au même instant la procession se mit en marche, saluée par les acclamations retentissantes de la multitude.

Comment et par quelle cause les deux processions se heurtèrent, et comment la confusion qui s’ensuivit fut enfin terminée, c’est ce que nous ne pouvons entreprendre de décrire : car au commencement de la bagarre le chapeau de M. Pickwick fut enfoncé sur ses yeux, sur son nez et sur sa bouche, par l’application d’un drapeau jaune. D’après ce que cet illustre philosophe put conclure du petit nombre de rayons visuels qui passaient entre ses joues et son feutre, il se représente comme entouré de tous côtés par des physionomies irritées et féroces, par un vaste nuage de poussière et par une foule épaisse de combattants. Il raconte qu’il fut arraché de sa voiture par un pouvoir invisible, et qu’il prit part personnellement à des exercices pugilastiques ; mais avec qui, ou comment, ou pourquoi, c’est ce qu’il lui est absolument impossible d’établir. Ensuite il fut poussé sur des gradins de bois par les personnes qui étaient derrière lui, et, en retirant son chapeau, il se trouva environné de ses amis, sur le premier rang du côté gauche des hustings. Le côté droit était réservé pour le parti jaune ; le centre pour le maire et ses assistants. L’un de ceux-ci, le gros crieur d’Eatanswill, secouait une énorme cloche, ingénieux moyen de faire faire silence. Cependant M. Horatio Fizkin et l’honorable Samuel Slumkey, leur main droite posée sur leur cœur, s’occupaient à saluer, avec la plus grande affabilité, la mer orageuse de têtes qui inondait la place et de laquelle s’élevait une tempête de gémissements, d’acclamations, de sifflements, de hurlements, qui aurait fait honneur à un tremblement de terre.

« Voilà Winkle, dit M. Tupman à son illustre ami, en le tirant par la manche.

– Où ? demanda M. Pickwick en ajustant sur son nez ses lunettes, qu’il avait heureusement gardées jusque-là dans sa poche.

– Là, répondit M. Tupman, sur le toit de cette maison. »

Et en effet, dans une large gouttière de plomb, M. Winkle et Mme Pott étaient confortablement assis sur une couple de chaises, agitant leurs mouchoirs pour se faire mieux reconnaître.

M. Pickwick rétorqua ce compliment en envoyant un baiser de sa main à la dame.

L’élection n’avait pas encore commencé, et comme une multitude inactive est généralement disposée à être facétieuse, cette innocente action fut suffisante pour faire naître mille plaisanteries.

« Ohé ! là-haut ! vieux renard ! C’est-il beau de faire des galanteries aux filles ?

– Oh ! le vénérable pécheur !

– Il met ses besicles pour lorgner les femmes mariées.

– Le scélérat ! Il lui fait les yeux doux, à travers ses carreaux.

– Surveillez votre femme, Pott ! » Et ces lazzis furent suivis de grands éclats de rire.

Comme ces brocards étaient accompagnés d’odieuses comparaisons entre M. Pickwick et un vieux bouc, ainsi que d’autres traits d’esprit du même genre, et comme elles tendaient, en outre, à entacher l’honneur d’une innocente dame, l’indignation de notre héros fut excessive : mais le silence étant proclamé dans cet instant, il se contenta de jeter à la populace un regard de mépris et de pitié, qui la fit rire plus bruyamment que jamais.

« Silence ! beuglèrent les acolytes du maire.

– Whiffin, proclamez le silence ! dit le maire d’un air pompeux, qui convenait à sa position élevée. Le crieur, pour obéir à cet ordre, exécuta un autre concerto sur sa sonnette, après quoi un gentleman de la foule cria, de toutes ses forces, Fifine ! ce qui occasionna d’autres éclats de rire.

– Gentlemen ! dit le maire, en donnant toute l’étendue possible à sa voix. Gentlemen, frères électeurs du bourg d’Eatanswill, nous sommes assemblés aujourd’hui pour élire un représentant à la place de notre dernier… »

Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule :

« Bonne chance à M. le maire ! et qu’il reste toujours dans les clous et les casseroles qu’ils y ont fait sa fortune. »

Cette allusion aux entreprises commerciales de l’orateur excita un ouragan de gaieté qui, avec son accompagnement de sonnette, empêcha d’entendre un seul mot de la harangue du maire, à l’exception, cependant, de la dernière phrase, par laquelle il remerciait ses auditeurs de l’attention bienveillante qu’ils lui avaient prêtée. Cette expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie, qui dura environ un quart d’heure.

Un grand gentleman efflanqué, dont le cou était comprimé par une cravate blanche très-roide, parut alors en scène, au milieu des interruptions fréquentes de la foule, qui l’engageait à envoyer quelqu’un chez lui pour voir s’il n’avait pas oublié sa voix sous son traversin. Il demanda la permission de présenter une personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d’Eatanswill, et quand il déclara que c’était Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, près Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkéïens grognèrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat, au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que personne s’en fût douté.

Les amis d’Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primauté, un petit homme, au visage colérique et rouge comme un œillet, s’avança afin de nommer une autre personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d’Eatanswill ; mais la nature de cet individu était trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi les forces de la multitude. Après quelques sentences d’éloquence figurative, le gentleman colérique se mit à tonner contre les interrupteurs ; puis il échangea des provocations avec les gentlemen placés sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui l’obligea d’exprimer ses sentiments par une pantomime sérieuse, au bout de laquelle il céda la place à l’orateur chargé de seconder sa motion. Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours écrit, qu’aucun tumulte ne put lui faire interrompre ; car il l’avait envoyé d’avance à la Gazette d’Eatanswill, qui devait l’imprimer mot pour mot.

Enfin, Fizkin, Esquire de Fizkin-Loge, près d’Eatanswill, se présenta pour parler aux électeurs, mais aussitôt les bandes de musiciens employées par l’honorable Samuel Slumkey, commencèrent à exécuter une fanfare avec une vigueur toute nouvelle. En échange de cette attention, la multitude jaune se mit à caresser la tête et les épaules de la multitude bleue ; la multitude bleue voulut se débarrasser de l’incommode voisinage de la multitude jaune, et il s’ensuivit une scène de bousculades, de luttes, de combats, que nous désespérons de pouvoir représenter. Le maire s’efforça vainement d’y mettre fin ; vainement il ordonna d’un ton impératif à douze constables de saisir les principaux meneurs, qui pouvaient être au nombre de deux cent cinquante ; le tumulte continua. Durant l’émeute, Horatio Fizkin, Esquire de Fiskin-Loge et ses amis devinrent de plus en plus furieux ; enfin, Horatio Fiskin demanda, d’un ton péremptoire, à son adversaire l’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, si ces musiciens jouaient par son ordre. L’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, refusant de répondre à cette question, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin Loge, montra le poing à l’honorable Samuel Slumkey-Hall : sur quoi, le sang de l’honorable Samuel Slumkey s’étant échauffé, il provoqua, en combat mortel, Horatio Fizkin, Esquire. Quand le maire entendit cette violation de toutes les règles connues et de tous les précédents, il ordonna une nouvelle fantaisie sur la sonnette, et déclara que son devoir l’obligeait à faire comparaître devant lui, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, et l’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, pour leur faire prêter serment de ne point troubler la paix de Sa Majesté. A cette menace terrible, les amis des deux candidats s’interposèrent, et lorsque les deux partis se furent querellés, deux à deux, pendant trois quarts d’heure, Horatio Fizkin, Esquire, mit la main à son chapeau, en regardant l’honorable Samuel Slumkey ; l’honorable Samuel Slumkey mit la main à son chapeau en regardant Horatio Fizkin, Esquire, les musiciens furent interrompus ; la multitude s’apaisa en partie, et Horatio Fizkin, Esquire, put continuer sa harangue.

Les discours des deux candidats, quoique différents sous tous les autres rapports, s’accordaient pour offrir un tribut touchant au mérite et à la noblesse d’âme des électeurs d’Eatanswill. Chacun exprima son intime conviction, qu’il n’avait jamais existé, sur la terre, une réunion d’hommes plus indépendants, plus éclairés, plus patriotes, plus vertueux, plus désintéressés que ceux qui avaient promis de voter pour lui : chacun fit entendre obscurément qu’il soupçonnait les électeurs de l’autre parti d’être influencés par de honteux motifs, d’être adonnés à d’ignobles habitudes d’ivrognerie, qui les rendaient tout à fait indignes d’exercer les importantes fonctions confiées à leur honneur pour le bonheur de la patrie. Fizkin exprima son empressement à faire tout ce qui lui serait proposé[21] ; Slumkey, sa détermination de ne jamais rien accorder de ce qui lui serait demandé. L’un et l’autre mirent en fait, que l’agriculture, les manufactures, le commerce, la prospérité d’Eatanswill, seraient toujours plus chers à leur cœur que tous les autres objets terrestres. Chacun d’eux, enfin, était heureux de pouvoir déclarer que, grâce à sa confiance dans le discernement des électeurs, il était sûr que c’était lui qui serait nommé.

A la suite de ce discours, on procéda par main levée ; le maire décida en faveur de l’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall ; Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, demanda un scrutin : et en conséquence un scrutin fut décrété. Ensuite on vota des remerciements au maire, pour son admirable façon de présider, et le maire remercia l’assemblée, en souhaitant de tout son cœur que le fauteuil de la présidence n’eût pas été un vain mot, car il avait été debout pendant toute la durée de l’opération. Les processions se reformèrent ; les voitures roulèrent lentement à travers la foule, et celle-ci applaudit ou siffla, suivant ce que lui dictaient ses affections ou ses caprices.

Pendant toute la durée du scrutin, la ville entière sembla agitée d’une fièvre d’enthousiasme. Tout se passait de la manière la plus libérale et la plus délicieuse. Les spiritueux étaient remarquablement bon marché, chez tous les débitants. Des brancards parcouraient les rues pour la commodité des électeurs qui se trouvaient incommodés d’étourdissements passagers ; car, durant toute la lutte électorale, cette espèce d’indisposition épidémique s’étant développée chez les votants avec une rapidité singulière et tout à fait alarmante, on les voyait souvent étendus sur le pavé des rues, dans un état d’insensibilité complète. Le dernier jour il y avait encore un petit nombre d’électeurs qui n’avaient point voté. C’étaient des individus réfléchis, calculateurs, qui n’étaient pas suffisamment convaincus par les raisons de l’un ou l’autre parti, quoiqu’ils eussent eu de nombreuses conférences avec tous les deux. Une heure avant la fermeture du scrutin, M. Perker sollicita l’honneur d’avoir une entrevue privée avec ces nobles, ces intelligents patriotes. Les arguments qu’il employa furent brefs, mais convaincants. Les retardataires allèrent en troupe au scrutin, et quand ils en sortirent, l’honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, était sorti déjà de l’urne électorale.

q

C’est avec un plaisir toujours nouveau, qu’après avoir contemplé les tourments et les combats de la vie politique, on ramène son attention sur la tranquillité de la vie privée. Quoique en réalité, M. Pickwick ne tint pas beaucoup à l’un ou à l’autre parti, il avait été assez enflammé par l’enthousiasme de Pott, pour appliquer ses immenses facultés intellectuelles aux opérations que nous venons de raconter, d’après son mémorandum. Pendant qu’il était ainsi occupé, M. Winkle ne restait pas oisif, mais il dévouait tout son temps à d’agréables promenades, à de petites excursions romantiques avec Mme Pott ; car, lorsque l’occasion s’en présentait, cette aimable dame ne manquait jamais de chercher quelque soulagement à l’ennuyeuse monotonie dont elle se plaignait avec tant d’amertume. M. Pickwick et M. Winkle, étant ainsi complètement acclimatés dans la maison de l’éditeur, M. Tupman et M. Snodgrass, se trouvèrent en grande partie réduits à leurs propres ressources. Prenant peu d’intérêt aux affaires publiques, ils eurent recours, pour charmer leurs loisirs, aux amusements que pouvait offrir le Paon d’argent. Ces amusements se composaient d’un jeu de bagatelle, au premier étage, et d’un solitaire jeu de quilles, dans l’arrière-cour. Grâce au dévouement de Sam, nos voyageurs furent graduellement initiés dans les mystères de ces passe-temps, beaucoup plus abstraits que ne le supposent les hommes ordinaires. C’est ainsi qu’ils parvinrent à charmer la lenteur des heures paresseuses, quoiqu’ils fussent en grande partie déshérités de la société de M. Pickwick.

C’était principalement le soir que le Paon d’argent offrait, aux deux amis, des attractions qui leur permettaient de résister aux invitations pressantes de l’éloquent, quoique verbeux, journaliste. C’était le soir que le café de l’hôtel se remplissait d’un cercle d’originaux, dont les caractères et les manières présentaient à M. Tupman des observations délicieuses et dont les discours et les actions étaient habituellement notés par M. Snodgrass.

On sait ce que sont ordinairement les cafés où se rassemblent messieurs les commis voyageurs. Celui du Paon d’argent ne sortait point de la règle commune. C’était une vaste pièce toute nue, dont le maigre ameublement avait, sans aucun doute, été meilleur lorsqu’il était plus neuf. Une curieuse collection de chaises, aux formes grotesques et variées, était distribuée autour d’une grande table placée au centre de la salle, et d’une infinité de petites tables rondes, carrées ou triangulaires, qui en occupaient tous les coins. Un vieux tapis de Turquie faisait, sur le plancher, l’effet d’un petit mouchoir de femme sur le plancher d’une guérite. Les murs étaient garnis de deux ou trois grandes cartes géographiques, et de plusieurs grosses houppelandes, qui pendaient à une rangée de champignons. On voyait, sur la cheminée, un livre de poste ; une histoire du Comté, moins la couverture ; les restes mortels d’une truite, contenus dans un cercueil de verre ; un encrier de bois, contenant un tronçon de plume, avec la moitié d’un pain à cacheter. Le buffet s’honorait de porter une quantité d’objets divers, parmi lesquels se faisaient remarquer principalement, une burette fort nuageuse ; deux ou trois fouets ; autant de châles de voyage ; un assortiment de couteaux et de fourchettes, et surtout la moutarde. Enfin, l’atmosphère, épaissie par la fumée de tabac, avait communiqué une teinte de bistre à tous les objets, et principalement à des rideaux rouges et poussiéreux, qui pendaient tristement aux croisées.

C’est là que MM. Tupman et Snodgrass buvaient et fumaient, dans la soirée qui suivit l’élection, avec plusieurs autres habitants temporaires de l’hôtel.

« Allons ! messieurs, dit ex abrupto, un grand et vigoureux personnage, qui ne possédait qu’un seul œil, mais un petit œil noir étincelant, comme quatre, de malice et de bonne humeur. Allons ! messieurs, à nos nobles santés ! Je propose toujours ce toast-là à la compagnie, mais dans mon for intérieur je bois à la santé de Mary. Pas vrai, Mary ?…

– Laissez-moi, monstre ! répondit la servante, qui, toutefois, était évidemment flattée du compliment.

– Ne vous en allez pas, Mary, reprit l’homme à l’œil noir.

– Laissez-moi tranquille, impertinent !

– Ne pleurez pas d’être obligée de me quitter, Mary, poursuivit le personnage à l’œil unique, tandis que la jeune fille quittait la chambre ; j’irai vous retrouver tout à l’heure, ne vous chagrinez pas, ma chère ! En disant ces mots il cligna son œil solitaire du côté de la compagnie, à la grande satisfaction d’un personnage assez figé, qui avait une pipe de terre et un visage également culottés.

– Les femmes, c’est des drôles de créatures, dit l’homme au visage culotté, après une pause.

– Ah ! c’est fameusement vrai ! » s’écria, derrière son cigare, un second monsieur au visage couperosé.

Après ce petit bout de philosophie, il y eut une autre pause.

« Malgré cela, voyez-vous, il y a dans ce monde des choses plus drôles que les femmes, reprit l’homme à l’œil noir, en remplissant gravement une pipe hollandaise d’une énorme dimension.

– Etes-vous marié ? demanda le visage culotté.

– Pas que je sache.

– Je m’en avais douté. »

En parlant ainsi, l’homme au visage culotté tomba dans une extase de joie, occasionnée par sa propre répartie ; ce en quoi il fut imité par un individu à la voix douce, au visage pacifique, qui avait pour principe d’être toujours d’accord avec tout le monde.

« Après tout, gentlemen, dit l’enthousiaste M. Snodgrass, les femmes sont le charme et la consolation de notre existence.

– Cela est vrai, répliqua le personnage à l’air doucereux.

– Quand elles sont de bonne humeur, ajouta le visage culotté.

– Oh ! cela est très-vrai, dit le gentleman pacifique.

– Je repousse cette restriction ! reprit M. Snodgrass dont la pensée retournait rapidement vers Emily Wardle. Je la repousse avec dédain. Montrez-moi l’homme qui profère quelque chose contre les femmes, en tant que femmes, et je déclare hardiment qu’il n’est pas un homme. En prononçant ces mots, M. Snodgrass ôta son cigare de sa bouche, et frappa violemment sur la table avec son poing fermé.

– Voilà un bon argument, dit l’homme pacifique.

– Contenant une assertion que je nie, interrompit le visage culotté.

– Et il y a certainement aussi beaucoup de vérité dans ce que vous observez, monsieur, répliqua le pacifique.

– Votre santé, monsieur, reprit le commis voyageur, à l’œil unique, en le dirigeant amicalement vers M. Snodgrass.

Le pickwickien répondit à cette politesse comme il convenait.

« J’aime toujours à entendre un bon argument, continua le commis voyageur ; un argument frappant comme celui-ci. C’est fort instructif. Mais cette petite discussion sur les femmes m’a fait souvenir d’une histoire que j’ai entendu raconter à mon oncle. C’est ce qui m’a fait dire tout à l’heure qu’il y a des choses plus drôles que les femmes.

– Je voudrais bien entendre cette histoire-là, dit l’homme au cigare et au visage rouge.

– Votre parole d’honneur ? répliqua laconiquement le commis voyageur ; et il continua à fumer avec grande véhémence.

– Et moi aussi, ajouta M. Tupman, qui parlait pour la première fois, et qui était toujours désireux d’augmenter son bagage d’expérience.

– Et vous aussi ? Eh bien ! je vais vous la raconter. Pourtant ce n’est pas trop la peine ; je suis sûr que vous ne la croirez pas. »

Et pendant que le commis voyageur parlait ainsi, son œil solitaire clignait d’une façon singulièrement malicieuse.

« Si vous m’assurez que l’histoire est vraie, je la croirai certainement, dit M. Tupman.

– Moyennant cette condition, je vais vous la raconter. Avez-vous entendu parler de la maison Bilson et Slum ? Au reste, que vous en ayez entendu parler ou non, cela ne fait pas grand’chose, puisqu’ils sont retirés du commerce depuis longtemps. Il y a quatre-vingts ans que l’histoire en question arriva à un commis voyageur de cette maison ; il était ami intime avec mon oncle, et mon oncle m’a raconté l’histoire à peu près comme vous allez l’entendre. Il l’appelait

L’HISTOIRE DE TOM SMART, LE COMMIS VOYAGEUR.

Par une soirée d’hiver, au moment où l’obscurité commençait à tomber, on aurait pu voir sur la route qui traverse le plateau de Marlborough, une carriole, et dans cette carriole un homme qui pressait son cheval fatigué. Je dis qu’on aurait pu voir, et je n’ai pas le moindre doute qu’on aurait vu, s’il était passé par là quelque personne qui n’eût pas été aveugle. Mais la saison était si froide et la nuit si pluvieuse, qu’excepté l’eau qui tombait, il n’y avait pas un chat dehors. Si un commis voyageur de cette époque avait rencontré ce casse-cou de petite carriole, avec sa caisse grise, ses roues écarlates, et sa jument baie à l’allure allongée, un caractère capricieux, qui avait l’air de descendre d’un cheval de boucher et d’une rosse de la petite poste, il aurait conclu du premier coup, que le conducteur de la carriole était nécessairement Tom Smart, de la grande maison Bilson et Slum, de Cateaton-Street, dans la Cité ; mais comme il ne se trouvait là aucun commis voyageur, personne ne se doutait de l’affaire, et Tom Smart, sa carriole grise, ses roues écarlates et sa jument capricieuse, gardaient mutuellement leur secret, en cheminant de compagnie.

Même dans ce triste monde, il y a bien des endroits plus agréables que la plaine de Marlborough, quand le vent souffle violemment. Si vous y joignez une sombre soirée d’hiver, une route défoncée et fangeuse, une pluie froide et battante, et que vous en fassiez l’expérience sur votre propre individu, vous comprendrez toute la force de cette observation.

Le vent ne soufflait pas en face, ni par derrière, quoique ce soit assez mauvais, mais il venait en travers de la route, poussait la pluie obliquement, comme les lignes qu’on traçait dans nos cahiers d’écriture pour nous apprendre à bien pencher nos lettres : il s’apaisait par instants, et le voyageur commençait à se flatter qu’épuisé par sa furie, il s’était enfin endormi. Mais pfffouh ! il recommençait à hurler et à siffler au loin ; il arrivait en roulant par-dessus les collines ; il balayait la plaine, et s’approchant avec une violence toujours croissante, il tourbillonnait autour de l’homme et du cheval ; il fouettait dans leurs yeux, dans leurs oreilles, des bouffées d’une pluie froide et piquante ; il soufflait son haleine humide et glacée jusque dans la moelle de leurs os ; puis, quand il les avait dépassés il tempêtait au loin avec des mugissements étourdissants, comme s’il avait voulu se moquer de leur faiblesse, et se glorifier de sa puissance.

La jument baie pataugeait dans la boue, les oreilles pendantes, et de temps en temps secouait la tête, comme pour exprimer le dégoût que lui inspirait la conduite inconvenante des éléments. Cependant elle allait toujours d’un bon pas, quand tout à coup, entendant venir un tourbillon, plus furieux que tous les autres, elle s’arrêta court, écarta ses quatre pieds, et les planta solidement sur la terre. Ce fut par une grâce spéciale de la Providence qu’elle agit ainsi, car la carriole était si légère, Tom-Smart si mince, et la jument capricieuse si efflanquée, qu’une fois enlevée par l’ouragan, tous les trois auraient infailliblement roulé, l’un par-dessus l’autre, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les bornes de la terre, ou jusqu’à ce que le vent se fût apaisé. Or, dans l’une comme dans l’autre hypothèse, il est probable que ni la jument capricieuse, ni Tom Smart, ni la carriole grise aux roues écarlates, n’auraient jamais pu être remis en état de service.

« Par mes sous-pieds et mes favoris ! s’écria Tom Smart (Il avait parfois la mauvaise habitude de jurer) ; par mes sous-pieds et mes favoris ! s’écria Tom, voilà un temps gracieux, que le diable m’évente ! »

On me demandera probablement pourquoi Tom Smart exprimait le vœu d’être éventé sur nouveaux frais, lorsqu’il était soumis à ce genre de traitement depuis si longtemps. Je n’en sais rien : seulement je sais que Tom Smart parla de la sorte, ou du moins raconta à mon oncle, qu’il avait ainsi parlé ; ce qui revient au même.

« Que le diable m’évente ! » dit Tom Smart ; et la jument renifla comme si elle avait été précisément du même avis.

« Allons ! ma vieille fille, reprit Tom, en lui caressant le cou avec le bout de son fouet ; il n’y a pas moyen d’avancer cette nuit. Nous resterons à la première auberge. Ainsi plus tu iras vite, plus vite ça sera fini. Oh ! oh ! bellement ! bellement ! »

La jument capricieuse était-elle assez habituée à la voix de son maître pour comprendre sa pensée, ou trouvait-elle qu’il faisait plus froid à rester en place qu’à marcher, c’est ce que je ne saurais dire ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que Tom avait à peine cessé de parler, qu’elle releva ses oreilles et recommença à trotter. Elle allait grand train et secouait si bien la carriole grise, que Tom s’attendait à chaque instant à voir les rayons rouges de ses roues voler à droite et à gauche, et s’enfoncer dans le sol humide. Tout bon conducteur qu’il était, Tom ne put ralentir sa course jusqu’au moment où la courageuse bête s’arrêta d’elle-même devant une auberge, à main droite de la route, à environ deux milles des collines de Marlborough.

Le voyageur déposa son fouet, et jeta les rênes au valet d’écurie, tout en examinant la maison. C’était un drôle de vieux bâtiment, construit avec une sorte de cailloutage et des poutres entre-croisées. Les fenêtres, surmontées d’un petit toit pointu, s’avançaient sur la route ; la porte était basse, et pour entrer dans la maison, il fallait descendre deux marches assez raides, sous un porche obscur, au lieu de monter au perron extérieur, comme c’est l’usage moderne. Cependant l’auberge avait l’air confortable ; il s’échappait de la fenêtre de la salle commune une lumière réjouissante, qui rayonnait sur la route et jusque sur la haie opposée. Une seconde clarté, tantôt vacillante et faible, tantôt vive et ardente, perçait à travers les rideaux fermés d’une croisée de la même salle, indice flatteur de l’excellent feu qui flambait dans l’intérieur. Remarquant ces petits symptômes avec l’œil d’un voyageur expérimenté, Tom descendit aussi agilement que le lui permirent ses membres à moitié gelés, et s’empressa d’entrer dans la maison.

En moins de cinq minutes, il était établi dans la salle (c’était bien celle qu’il avait rêvée), en face du comptoir, et non loin d’un feu substantiel, composé d’à peu près un boisseau de charbon de terre et d’assez de broussailles pour former une douzaine de buissons fort décents. Ces combustibles étaient empilés jusqu’à la moitié de la cheminée, et ronflaient, en pétillant, avec un bruit qui aurait suffi pour réchauffer le cœur de tout homme raisonnable. Cela était confortable, mais ce n’était pas tout ; car une piquante jeune fille, à l’œil brillant, au pied fin, à la mise coquette, mettait sur la table une nappe parfaitement blanche. De plus, Tom, ses pieds dans ses pantoufles et ses pantoufles sur le garde-feu, le dos tourné à la porte ouverte, voyait, par réflexion dans la glace de la cheminée, la charmante perspective du comptoir, avec ses délicieuses rangées de fromages, de jambons bouillis, de bœuf fumé, de bouteilles portant des inscriptions d’or, de pots de marinades et de conserves ; le tout disposé sur des tablettes d’une manière séduisante. Eh bien ! cela était confortable ; mais cela n’était pas encore tout, car dans le comptoir une veuve appétissante était assise pour prendre le thé, à la plus jolie petite table possible, près du plus brillant petit feu imaginable, et cette veuve, qui avait à peine quarante-huit ans et dont le visage était aussi confortable que le comptoir, était évidemment la dame et maîtresse de l’auberge, l’autocrate suprême de toutes ces agréables possessions. Malheureusement il y avait une vilaine ombre à ce charmant tableau : c’était un grand homme, un homme très-grand, en habit brun à énormes boutons de métal, avec des moustaches noires et des cheveux noirs bouclés. Il prenait le thé à côté de la veuve, et, comme on pouvait le deviner sans grande pénétration, il était en beau chemin de prendre la veuve elle-même, en lui persuadant de confier à Sa Grandeur le privilège de s’asseoir dans ce comptoir, à perpétuité.

Le caractère de Tom Smart n’était nullement irritable ni envieux, et pourtant, d’une manière ou d’une autre, le grand homme à l’habit brun fit fermenter le peu d’humeur qui entrait dans sa composition. Ce qui le vexait surtout, c’était d’observer de temps en temps dans la glace certaines petites familiarités innocentes, mais affectueuses, qui s’échangeaient entre la veuve et le grand homme, et qui le posaient évidemment comme le favori de la dame. Tom aimait le grog chaud – je puis même dire qu’il l’aimait beaucoup ; – aussi, après s’être assuré que sa jument avait de bonne avoine et de bonne litière, après avoir savouré, sans en laisser une bouchée, l’excellent petit dîner que la veuve avait apprêté pour lui de ses propres mains, Tom demanda un verre de grog, par manière d’essai. Or, s’il y avait une chose que la veuve sut fabriquer mieux qu’une autre, parmi toutes les branches de l’art culinaire, c’était précisément cet article-là. Le premier verre se trouva donc adapté si heureusement au goût de Tom, qu’il ne tarda pas à en ordonner un second. Le punch chaud est une chose fort agréable, gentlemen, une chose fort agréable dans toutes les circonstances ; mais dans ce vieux parloir si propre, devant ce feu si pétillant, au bruit du vent qui rugissait en dehors à faire craquer tous les ais de la vieille maison, Tom trouva son punch absolument délicieux. Il en demanda un troisième verre, puis un quatrième, puis un cinquième ; je ne sais pas trop s’il n’en ordonna pas encore un autre après celui-là. Quoi qu’il en soit, plus il buvait de punch, plus il s’irritait contre le grand homme.

« Le diable confonde son impudence ! pensa Tom Smart en lui-même ; qu’a-t-il à faire dans ce charmant comptoir, ce vilain museau ? Si la veuve avait un peu de goût, elle pourrait assurément ramasser un gaillard mieux tourné que cela. » Ici les yeux de Tom quittèrent la glace et tombèrent sur son verre de punch. Il le vida, car il devenait sentimental, et il en ordonna encore un.

Tom Smart, gentlemen, avait toujours ressenti le noble désir de servir le public. Il avait longtemps ambitionné d’être établi dans un comptoir qui lui appartînt, avec une grande redingote verte, en culottes de velours à côtes et des bottes à revers. Il se faisait une haute idée de présider à des repas de corps ; il s’imaginait qu’il parlerait joliment dans une salle à manger qui serait à lui, et qu’il donnerait de fameux exemples à ses pratiques, en buvant avec intrépidité. Toutes ces choses passèrent rapidement dans l’esprit de Tom, pendant qu’il sirotait son punch, auprès du feu jovial, et il se sentit justement indigné contre le grand homme, qui paraissait sur le point d’acquérir cette excellente maison, tandis que lui, Tom Smart, en était aussi éloigné que jamais. En conséquence, après s’être demandé, pendant ses deux derniers verres, s’il n’avait pas le droit de chercher querelle au grand homme pour s’être insinué dans les bonnes grâces de l’appétissante veuve, Tom Smart arriva finalement à cette conclusion peu satisfaisante, qu’il était un pauvre homme fort maltraité, fort persécuté, et qu’il ferait mieux de s’aller jeter sur son lit.

La jolie fille précéda Tom dans un large et vieil escalier : elle abritait sa chandelle avec sa main, pour la protéger contre les courants d’air qui, dans un vieux bâtiment aussi peu régulier que celui-là, auraient certainement pu trouver mille recoins pour prendre leurs ébats, sans venir précisément souffler la lumière. Ils la soufflèrent cependant, et donnèrent ainsi aux ennemis de Tom une occasion d’assurer que c’était lui, et non pas le vent, qui avait éteint la chandelle, et que, tandis qu’il prétendait souffler dessus pour la rallumer, il embrassait effectivement la servante. Quoi qu’il en soit, la chandelle fut rallumée, et Tom fut conduit, à travers un labyrinthe de corridors, dans l’appartement qui avait été préparé pour sa réception. La jeune fille lui souhaita une bonne nuit, et le laissa seul.

Il se trouvait dans une grande chambre, accompagnée de placards énormes ; le lit aurait pu servir pour un bataillon tout entier ; les deux armoires, en chêne bruni par le temps, auraient contenu le bagage d’une petite armée : mais ce qui frappa le plus l’attention de Tom, ce fut un étrange fauteuil, au dos élevé, à l’air refrogné, sculpté de la manière la plus bizarre, couvert d’un damas à grands ramages, et dont les pieds étaient soigneusement enveloppés dans de petits sacs rouges, comme s’ils avaient eu la goutte dans les talons. De tout autre fauteuil singulier, Tom aurait pensé simplement que c’était un singulier fauteuil ; mais il y avait dans ce fauteuil-là quelque chose, – il lui aurait été impossible de dire quoi, – quelque chose qu’il n’avait jamais remarqué dans aucune autre pièce d’ameublement, quelque chose qui semblait le fasciner. Il s’assit auprès du feu et il regarda de tous ses yeux le vieux fauteuil, pendant plus d’une demi-heure. Damnation sur ce fauteuil ! C’était une vieillerie si étrange, qu’il n’en pouvait pas détacher ses regards.

« Sur ma foi ! dit Tom en se déshabillant lentement et en considérant toujours le vieux fauteuil, qui se tenait d’un air mystérieux auprès du lit, je n’ai jamais vu rien de si drôle de ma vie ni de mes jours ; farcement drôle ! dit Tom, qui, grâce au punch, était devenu singulièrement penseur. Farcement drôle ! » Il secoua la tête avec un air de profonde sagesse et regarda le fauteuil sur nouveaux frais ; mais il eut beau regarder, il n’y pouvait rien comprendre. Ainsi, il se fourra dans son lit, se couvrit chaudement, et s’endormit.

Au bout d’une demi-heure, Tom s’éveilla en sursaut au milieu d’un rêve confus de grands hommes et de verres de punch. Le premier objet qui s’offrit à son imagination engourdie, ce fut l’étrange fauteuil.

« Je ne veux plus le regarder, » se dit Tom à lui-même, en fermant solidement ses paupières ; et il tâcha de se persuader qu’il allait se rendormir. Impossible ! une quantité de fauteuils bizarres dansaient devant ses yeux, battaient des entrechats avec leurs pieds, jouaient à saute-mouton et faisaient toutes sortes de bamboches.

L’objet de son étonnement était toujours là, fantastiquement éclairé par la lumière vacillante du feu.

Tom le contemplait fixement, lorsque soudain il le vit changer de figure. Les sculptures du dossier prirent graduellement les traits et l’expression d’une face humaine, vieillotte et ridée ; le damas à ramages devint un antique gilet flamboyant ; les pieds s’allongèrent, enfoncés dans des pantoufles rouges ; et le fauteuil, enfin, offrit l’apparence d’un très-vieux et très-vilain bourgeois du siècle précédent, qui se serait campé là, les poings sur les hanches. Tom s’assit sur son lit et se frotta les yeux, pour chasser cette illusion. Mais non ! le fauteuil était bien réellement un vieux gentleman ; et qui plus est, il commença à cligner de l’œil en regardant Tom Smart.

Tom était naturellement un gaillard audacieux, et par-dessus le marché il avait dans l’estomac cinq verres de punch. Quoiqu’il eût été d’abord un peu démoralisé, il sentit que sa bile s’échauffait en voyant l’antique gentleman le lorgner ainsi d’un air impudent. A la fin, il résolut de ne pas le souffrir et comme la vieille face continuait à cligner de l’œil aussi vite qu’un œil peut cligner, Tom lui dit d’un ton courroucé :

« Pourquoi diantre me faites-vous toutes ces grimaces-là ?

– Parce que cela me plaît, Tom Smart, » répondit le fauteuil, ou le vieux gentleman, comme vous voudrez l’appeler. Cependant il cessa de cligner de l’œil, mais il se mit à ricaner en montrant ses dents, comme un vieux singe décrépit.

« Comment savez-vous mon nom, vieille face de casse-noisettes ? demanda Tom un peu ébranlé, quoiqu’il voulût avoir l’air de faire bonne contenance.

– Allons ! allons ! Tom, ce n’est pas comme cela qu’on doit parler à de l’acajou massif. Dieu me damne ! on ne traiterait pas ainsi le plus mince plaqué. » En disant ces mots, le vieux gentleman avait l’air si féroce, que Tom commença à s’effrayer.

« Je n’avais pas l’intention de vous manquer de respect, monsieur, répondit-il d’un ton beaucoup plus humble.

– Bien ! bien ! reprit le bonhomme ; je le crois, je le crois. Tom ?

– Monsieur ?

– Je sais toute votre histoire, Tom ; toute votre histoire. Vous n’êtes pas riche, Tom.

– C’est vrai ; mais comment savez-vous… ?

– Cela n’y fait rien. Ecoutez-moi, Tom : Vous aimez trop le punch. »

Tom était sur le point de protester qu’il n’en avait pas tâté une goutte depuis le dernier anniversaire de sa fête, lorsque ses yeux rencontrèrent ceux du fauteuil. Il avait l’air si malin, que Tom rougit, et garda le silence.

« Tom ! la veuve est une belle femme : une femme bien appétissante ! eh ! Tom ? » En parlant ainsi, le vieil amateur tourna la prunelle, fit claquer ses lèvres, et releva une de ses petites jambes grêles d’un air si roué, que Tom prit en dégoût la légèreté de ses manières, à son âge surtout.

« Tom ! reprit le vieux gentleman, je suis son tuteur.

– Vraiment ?

– J’ai connu sa mère, Tom, et sa grand’mère aussi. Elle était folle de moi. C’est elle qui m’a fait ce gilet-là, Tom.

– Oui-da !

– Et ces pantoufles-là, continua le vieux camarade en levant un de ses échalas. Mais n’en parlez pas, Tom ; je ne voudrais pas qu’on sût combien elle m’était attachée ; cela pourrait occasionner quelques désagréments dans sa famille. » En disant ces mots, le vieux débauché avait l’air si impertinent, que Tom a déclaré depuis qu’il aurait pu s’asseoir dessus sans le moindre remords.

« J’étais la coqueluche des femmes dans mon temps. J’ai tenu bien des jolies femmes sur mes genoux pendant des heures entières ! Eh ! Tom, qu’en dites-vous ? » Le vieux farceur allait poursuivre et raconter sans doute quelque exploit de sa jeunesse, lorsqu’il lui prit un si violent accès de craquements qu’il lui fut impossible de continuer.

« C’est bien fait, vieux libertin ! pensa Tom. Mais il ne dit rien.

– Ah ! reprit son étrange interlocuteur, cette maladie m’incommode beaucoup maintenant. Je deviens vieux, Tom, et j’ai perdu presque tous mes bâtons. On m’a fait dernièrement une vilaine opération : on m’a mis dans le dos une petite pièce. C’était une épreuve terrible, Tom.

– Je le crois, monsieur.

– Mais il ne s’agit point de cela, Tom ; je veux vous marier à la veuve.

– Moi ! monsieur ?

– Vous.

– Que Dieu bénisse vos cheveux blancs ! (le fauteuil conservait encore une partie de ses crins). Elle ne voudrait pas de moi ! Et Tom soupira involontairement, car il songeait au comptoir.

– Allons donc ! dit le vieux gentleman avec fermeté.

– Non, non. Il y a un autre vent qui souffle : un damné coquin, d’une taille superbe, avec des favoris noirs !

– Tom ! reprit le vieillard solennellement, il ne l’épousera jamais !

– Ah ! si vous aviez été dans le comptoir, vieux gentleman, vous conteriez un autre conte.

– Bah ! bah ! je sais toute cette histoire-là…

– Quelle histoire ?

– Les baisers dérobés derrière la porte, et cætera, » dit le vieillard avec un regard impudent qui fit bouillonner le sang de Tom ; car, je vous le demande, messieurs, y a-t-il rien de plus vexant que d’entendre parler de la sorte un homme de cet âge, qui devrait s’occuper de choses plus convenables.

« Je sais tout cela, Tom ; j’en ai vu faire autant à bien d’autres, que je ne veux pas nommer ; mais, après tout, il n’en est rien résulté.

– Vous devez avoir vu de drôles de choses dans votre temps ? »

– Vous pouvez en jurer, Tom, répondit le vieillard avec une grimace fort compliquée. Puis il ajouta en poussant un profond soupir : hélas ! je suis le dernier de ma famille.

– Etait-elle nombreuse ?

– Nous étions douze gaillards solidement bâtis, nous tenant droits comme des i. Quelle différence avec vos avortons modernes ! Et nous avions reçu un si beau poli (quoique je ne dusse peut-être pas le dire moi-même), un si beau poli, qu’il vous aurait réjoui le cœur.

– Et que sont devenus les autres, monsieur ? »

Le vieux gentleman appliqua son coude à son œil, et répondit tristement : « Défunts ! Tom, défunts ! Nous avons fait un rude service, et ils n’avaient pas tous ma constitution. Ils ont attrapé des rhumatismes dans les pieds et dans les bras, si bien qu’on les a relégués à la cuisine et dans d’autres hôpitaux. L’un d’eux, par suite de longs services et de mauvais traitements, devint si disloqué, si branlant, qu’on prit le parti de le mettre au feu. Une fin bien rude, Tom !

– Epouvantable ! »

Le pauvre vieux bonhomme fit une pause. Il luttait contre la violence de ses émotions. Enfin, il continua en ces termes :

« Il ne s’agit point de cela, Tom. Ce grand homme est un coquin d’aventurier. Aussitôt qu’il aurait épousé la veuve, il vendrait tout le mobilier, et il s’en irait. Qu’arriverait-il ensuite ? Elle serait abandonnée, ruinée, et moi je mourrais de froid dans la boutique de quelque brocanteur.

– Oui, mais…

– Ne m’interrompez pas, Tom. J’ai de vous une opinion bien différente. Je sais que si une fois vous étiez établi dans une taverne vous ne la quitteriez jamais, tant qu’il y resterait quelque chose à boire.

– Je vous suis très-obligé de votre bonne opinion, monsieur.

– C’est pourquoi, reprit le vieux gentleman d’un ton doctoral, c’est pourquoi vous l’épouserez et il ne l’épousera point.

– Et qui l’en empêchera ? demanda Tom avec vivacité.

– Une petite circonstance : il est déjà marié.

– Comment pourrai-je le prouver ? s’écria Tom, en sautant à moitié de son lit.

– Il ne se doute guère qu’il a laissé dans le gousset droit d’un pantalon enfermé dans cette armoire, une lettre de sa malheureuse femme, qui le supplie de revenir pour donner du pain à ses six, … remarquez bien, Tom, à ses six enfants, tous en bas âge. »

Lorsque le vieux gentleman eut prononcé ces mots avec solennité, ses traits devinrent de moins en moins distincts et sa personne plus vaporeuse ; un voile semblait s’étendre sur les yeux de Tom ; l’antique gilet du vieillard se résolut en un coussin de damas ; ses pantoufles rouges devinrent de petites enveloppes : toute sa personne, enfin, reprit l’apparence d’un vieux fauteuil. Alors la lumière du feu s’éteignit, et Tom Smart, retombant sur son oreiller, s’endormit profondément.

Le matin le tira du sommeil léthargique qui s’était emparé de lui, après la disparition du vieil homme. Il s’assit sur son lit, et, pendant quelques minutes, il s’efforça vainement de se rappeler les événements de la soirée précédente. Tout d’un coup ils lui revinrent à la mémoire. Il regarda le fauteuil ; c’était certainement un meuble gothique, sombre, fantastique, mais il aurait fallu une imagination plus ingénieuse que celle de Tom pour y découvrir quelque ressemblance avec un vieillard.

« Comment ça va-t-il, vieux garçon ? » dit Tom, car il se trouvait plus brave à la lumière, comme il arrive à la plupart des hommes.

Le fauteuil resta immobile et ne répondit pas un seul mot.

« Vilaine matinée ! » continua Tom.

Motus. Le fauteuil ne voulait pas se laisser entraîner à causer.

« Quelle armoire m’avez-vous montrée ? poursuivit Tom. Vous pouvez bien me dire cela ? »

Même rengaine, le fauteuil ne consentait pas à souffler un seul mot.

« Quoi qu’il en soit, il n’est pas bien difficile de l’ouvrir », pensa Tom. Il sortit du lit résolument et s’approcha d’une des armoires. La clef était à la serrure ; il la tourna et ouvrit la porte. Il y avait dans l’armoire un pantalon ; Tom fourra sa main dans la poche et en tira la lettre même, dont le vieux gentleman avait parlé.

« Drôle d’histoire, dit Tom en regardant d’abord le fauteuil, ensuite l’armoire, puis la lettre, et en revenant enfin au fauteuil. Drôle d’histoire ! » Mais il avait beau regarder, cela n’en devenait pas plus clair et il pensa qu’il ferait aussi bien de s’habiller et de terminer l’affaire du grand homme, simplement pour ne pas le laisser en suspens.

En descendant au parloir il examina les localités avec l’œil scrutateur du maître, pensant qu’il n’était pas impossible que toutes ces chambres, avec leur contenu, devinssent avant peu sa propriété. Le grand homme était debout dans le séduisant comptoir, ses mains derrière son dos, comme chez lui. Il sourit à Tom, d’un air distrait. Un observateur superficiel aurait pu supposer qu’il n’agissait ainsi que pour montrer ses dents blanches, mais Tom pensa qu’un sentiment de triomphe remuait l’endroit où aurait dû être l’esprit du grand homme, si toutefois il en avait. Tom lui rit au nez et appela l’hôtesse.

« Bonjour, madame, dit Tom Smart, en fermant la porte du petit parloir, après que la veuve fut entrée.

– Bonjour, monsieur, répondit la veuve, que voulez-vous prendre pour déjeuner, monsieur ? »

Tom ne répondit point, car il cherchait de quelle manière il devait entamer l’affaire.

« Il y a un excellent jambon, reprit la veuve, et une excellente volaille froide. Vous les enverrai-je, monsieur ? »

Ces mots firent cesser les réflexions de Tom, et son admiration pour la veuve s’en augmenta. Soigneuse créature ! prévoyante ! confortable !

« Madame, demanda-t-il, qui est ce monsieur dans le comptoir ?

– Il s’appelle Jinkins, monsieur, répondit la veuve en rougissant un peu.

– C’est un grand homme.

– C’est un très-bel homme, monsieur, et un gentleman fort distingué.

– Hum ! fit le voyageur.

– Désirez-vous quelque chose, monsieur, reprit la veuve un peu embarrassée par les manières de son interlocuteur.

– Mais oui, vraiment, répliqua-t-il. Ma chère dame voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir un instant ? »

La veuve parut fort étonnée, mais elle s’assit, et Tom s’assit auprès d’elle. Je ne sais pas comment cela se fit, gentlemen, et mon oncle avait coutume de dire que Tom Smart ne savait pas lui-même comment cela s’était fait ; mais d’une manière ou d’une autre, la paume de sa main tomba sur le dos de la main de la veuve et y resta tout le temps de la conférence.

« Ma chère dame, dit Tom, car il savait fort bien se rendre aimable ; ma chère dame, vous méritez un excellent mari, en vérité.

– Seigneur ! monsieur ! s’écria la veuve ; et elle n’avait pas tort : cette manière d’entamer la conversation était assez inusitée, pour ne pas dire plus, surtout si l’on considère qu’elle n’avait jamais vu Tom avant la soirée précédente. Seigneur ! monsieur !

– Je ne suis point un flatteur, ma chère dame. Vous méritez un mari parfait et ce sera un homme bien heureux. »

Tandis que Tom parlait ainsi, ses yeux s’égaraient involontairement du visage de la veuve sur les objets confortables qui l’environnaient.

La veuve eut l’air plus embarrassé que jamais ; elle fit un mouvement pour se lever ; mais Tom pressa doucement sa main comme pour la retenir et elle resta sur son siège. Les veuves, messieurs, sont rarement craintives, comme disait mon oncle.

« Vraiment, monsieur, je vous suis bien obligée, de votre bonne opinion, dit-elle en riant à moitié ; et si jamais je me marie…

– Si ? interrompit Tom en la regardant très-malignement du coin droit de son œil gauche.

– Eh bien ! quand je me marierai, j’espère que j’aurai un aussi bon mari que vous le dites.

– C’est-à-dire Jinkins ?

– Seigneur ! monsieur !

– Allons ! ne m’en parlez point, je le connais…

– Je suis sûre que ceux qui le connaissent ne connaissent pas de mal de lui, reprit la dame un peu piquée par l’air mystérieux du voyageur.

– Hum ! » fit Tom.

La veuve commença à croire qu’il était temps de pleurer. Elle tira donc son mouchoir et elle demanda si Tom voulait l’insulter ; s’il croyait que c’était l’action d’un gentleman de dire du mal d’un autre gentleman, en arrière ; pourquoi, s’il avait quelque chose à dire, il ne l’avait pas dit à son homme, comme un homme, au lieu d’effrayer une pauvre faible femme de cette manière, etc., etc.

« Je ne tarderai pas à lui dire deux mots à lui-même, répondit Tom. Seulement je désire que vous m’entendiez auparavant.

– Eh bien ! dites, demanda la veuve en le regardant avec attention.

– Je vais vous étonner, répliqua-t-il, en mettant la main dans sa poche.

– Si c’est qu’il n’a pas d’argent, je sais cela déjà et ce n’est pas la peine de vous déranger.

– Pouh ! cela n’est rien. Moi non plus, je n’ai point d’argent ! Ce n’est pas ça.

– Oh ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est donc ? s’écria la pauvre femme.

– Ne vous effrayez pas, reprit Tom en tirant la lettre. Et ne criez pas : poursuivit-il en dépliant lentement le papier.

– Non ! non ! laissez-moi voir.

– Vous n’allez pas vous trouver mal ni vous livrer à d’autres démonstrations de ce genre ?

– Non, je vous le promets.

– Ni vous précipiter vers la salle commune pour lui dire son affaire ? ajouta Tom ; car, voyez-vous, je ferai tout ça pour vous : ce n’est donc pas la peine de vous agiter.

– Allons, allons, fit la veuve, laissez-moi lire.

– Voilà, » répliqua Tom Smart, qui plaça la lettre dans les mains de la veuve.

Les lamentations de la pauvre femme, quand elle en eut pris lecture, auraient percé un cœur de pierre. Tom avait toujours eu le cœur très-tendre, aussi fut-il percé de part en part. La veuve se roulait sur sa chaise en se tordant les mains.

« Oh ! la trahison ! oh ! la scélératesse des hommes ! s’écriait-elle.

– Effroyables, ma chère dame ; mais calmez-vous.

– Non ! Je ne veux pas me calmer ! sanglotait la veuve. Je ne trouverai jamais personne que je puisse aimer comme lui.

– Si, si, oh ! si, ma chère dame ! » s’écria Tom Smart en laissant tomber une pluie d’énormes larmes sur les infortunes de la veuve. Il avait passé un bras autour de sa taille, dans l’énergie de sa compassion ; et la veuve, dans son transport de chagrin, avait serré la main de Tom. Elle regarda le visage du voyageur et elle sourit à travers ses larmes : Tom se pencha vers elle, il contempla ses traits, et il sourit aussi à travers ses pleurs.

Je n’ai jamais pu découvrir si Tom embrassa la veuve dans ce moment-là. Il disait souvent à mon oncle qu’il n’en avait rien fait, mais j’ai des doutes là-dessus. Entre nous, messieurs, je m’imagine qu’il l’embrassa.

Quoi qu’il en soit, Tom jeta le grand homme à la porte, et il épousa la veuve dans le mois. On le voyait souvent se promener aux environs avec sa jument capricieuse, qui traînait lestement la carriole grise aux roues écarlates. Après beaucoup d’années il se retira des affaires et s’en alla en France avec sa femme. L’antique maison fut alors abattue.

Un vieux gentleman curieux prit la parole après le commis voyageur.

« Voulez-vous me permettre, lui dit-il, de vous demander ce que devint le fauteuil ?

– On remarqua qu’il craquait beaucoup le jour de la noce, mais Tom Smart ne pouvait pas dire positivement si c’était de plaisir ou par suite de souffrances corporelles. Cependant il pensait plutôt que c’était pour la dernière cause, car il ne l’entendit plus parler depuis.

– Et tout le monde crut cette histoire-là, hein ? demanda le visage culotté en remplissant sa pipe.

– Tout le monde, excepté les ennemis de Tom. Ceux-ci disaient que c’était une blague. D’autres prétendirent qu’il était gris, qu’il avait rêvé tout cela et qu’il s’était trompé de culotte. Mais personne ne s’arrêta à ce qu’ils disaient.

– Tom Smart soutint que tout était vrai ?

– Chaque mot.

– Et votre oncle ?

– Chaque lettre.

– Ca devait faire deux jolis gaillards tous les deux.

– Oui, deux fameux gaillards, répondit le commis voyageur. Deux fameux gaillards, véritablement. »

q

La conscience de M. Pickwick lui reprochait d’avoir un peu négligé ses amis du Paon d’argent, et dans la matinée du troisième jour après l’élection, il allait sortir pour les visiter, lorsque son fidèle domestique remit entre ses mains une carte de visite, sur laquelle était gravée l’inscription suivante, en lettres gothiques :

MADAME CHASSE-LION.

La Caverne. Eatanswill.

– La personne attend, dit Sam.

– C’est bien moi qu’elle demande ?

– C’est vous particulièrement et sans remplacement, comme dit le secrétaire privé du diable quand il vint emporter le docteur Faust. C’est bien vous qu’il demande.

– Il ? c’est donc un gentleman ?

– Si ça n’en est pas un, c’en est une imitation soignée.

– Mais c’est la carte d’une dame.

– Je l’ai reçue d’un monsieur, malgré ça. Il attend dans le salon et il dit qu’il attendra toute la journée plutôt que de ne pas vous voir. »

Ayant appris cette détermination, M. Pickwick descendit au parloir. Un homme grave y était assis. Il se leva promptement en voyant entrer notre philosophe, et dit avec un air de profond respect :

« Monsieur Pickwick ? je présume.

– Oui, monsieur.

– Permettez-moi, monsieur, d’avoir l’honneur de presser votre main. Permettez-moi de la secouer.

– Avec plaisir, » répondit M. Pickwick.

L’étranger secoua la main qui lui était offerte, et continua ainsi.

« Monsieur la renommée nous a parlé de vous comme d’un savant antiquaire. Le bruit de vos découvertes a frappé l’oreille de Mme Chasselion, ma femme, monsieur ; moi, je suis M. Chasselion. »

Ici l’homme grave s’arrêta, comme s’il avait cru que M. Pickwick devait être étourdi par cette communication ; mais voyant que le philosophe demeurait parfaitement calme, il poursuivit en ces termes :

– Ma femme, monsieur, mistress Chasselion, est fière de compter parmi ses connaissances tous ceux qui se sont illustrés par leurs ouvrages et par leurs talents. Permettez-moi, monsieur, de placer dans cette liste le nom de M. Pickwick, et celui de ses confrères du club qu’il a fondé.

– Je serai très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d’une dame aussi distinguée.

– Vous la ferez, monsieur. Demain matin, nous donnons un grand déjeuner, une fête champêtre, à un nombre considérable de ceux qui se sont rendus célèbres par leurs ouvrages et par leurs talents. Accordez à Mme Chasselion la satisfaction de vous voir à la Caverne.

– Avec grand plaisir.

– Mme Chasselion donne beaucoup de ces déjeuners, monsieur ; galas de la raison, effluves de l’âme[22], comme l’observe avec un sentiment plein d’originalité quelqu’un qui a adressé un sonnet à Mme Chasselion, sur ces déjeuners.

– Etait-il célèbre par ses ouvrages et par ses talents ? demanda M. Pickwick.

– Certainement, monsieur. Toutes les connaissances de Mme Chasselion sont célèbres : c’est son ambition, monsieur, de n’avoir pas d’autres connaissances.

– C’est une très-noble ambition.

– Quand j’informerai Mme Chasselion que cette remarque est tombée de vos lèvres, monsieur, elle en sera fière, en vérité. Vous avez avec vous, monsieur, un gentleman qui, je crois, a produit quelques petits poëmes d’une grande beauté ?

– Mon ami, M. Snodgrass, a beaucoup de goût pour la poésie.

– C’est comme Mme Chasselion, monsieur. Elle adore la poésie, monsieur ; elle en est folle. Je puis dire que toute son âme et tout son esprit sont pétris de poésie. Elle-même a produit quelques pièces délicieuses, monsieur. Vous pouvez avoir rencontré son ode A une grenouille expirante.

– Je ne le crois pas.

– Vous m’étonnez. Elle a fait une immense sensation. Elle a paru originairement dans le Magasin des dames, et était signée d’un C et de neuf étoiles. Elle commençait ainsi :

Puis-je te voir sanglante et pantelante,

Sur ton ventre, sans soupirer ?

Puis-je sans pleurs te contempler mourante,

Sur un rocher,

Grenouille expirante ?

– Charmant ! s’écria M. Pickwick.

– Beau, dit l’homme grave. Si simple !

– Sublime !

– La strophe suivante est plus touchante encore. Voulez-vous que je la répète ?

– S’il vous plaît.

– La voici, continua l’homme grave, d’un ton encore plus grave.

Dis-moi si des démons avec leur voix hurlante,

Sous la figure de gamins,

Loin des marais t’auraient chassée, errante,

Avec des chiens,

Grenouille expirante !

– Joliment exprimé, dit M. Pickwick.

– C’est un diamant, monsieur. Mais vous entendrez Mme Chasselion vous réciter cette ode. Elle seule peut la faire valoir. Demain matin, monsieur, elle la récitera en costume.

– En costume !

– Sous la figure de Minerve… Mais j’oubliais… c’est un déjeuner costumé.

– Eh ! mais, eh mais ! s’écria M. Pickwick, en jetant un coup d’œil sur sa personne : Je ne puis vraiment pas me travestir.

– Pourquoi pas, monsieur ? pourquoi pas ? Salomon Lucas, le juif, dans la grande rue, a mille habillements de fantaisie. Voyez, monsieur, combien de caractères convenables vous pouvez choisir : Platon, Zénon, Epicure, Pythagore, tous fondateurs de clubs.

– Je le sais bien, mais comme je ne puis me comparer à ces grands hommes, je ne saurais me permettre de porter leur habit. »

L’homme grave médita profondément, pendant quelques minutes, et dit ensuite.

« En y réfléchissant, monsieur, je ne sais pas si Mme Chasselion ne sera pas charmée de faire voir à ses hôtes une personne de votre célébrité, dans le costume qui lui est habituel, plutôt que sous une enveloppe étrangère. Je crois pouvoir prendre sur moi de vous promettre, au nom de mistress Chasselion, qu’elle fera une exception en votre faveur. Oui, monsieur, je suis tout à fait certain que je puis me le permettre.

– En ce cas, répondit M. Pickwick, j’aurai grand plaisir à me rendre à votre invitation.

– Mais je vous fais perdre votre temps, monsieur, dit soudainement l’homme grave, d’un ton pénétré. J’en connais la valeur, monsieur, et je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je dirai donc à Mme Chasselion qu’elle peut vous attendre avec confiance, ainsi que vos illustres amis. Adieu monsieur. Je suis fier d’avoir vu un personnage aussi éminent. Pas un pas, monsieur ; pas une parole. » Et sans donner à M. Pickwick le temps de lui répondre, M. Chasselion s’éloigna gravement.

Le philosophe prit son chapeau et se rendit au Paon d’argent. M. Winkle y avait déjà parlé du bal déguisé.

« Mme Pott y va, furent les premières paroles dont il salua son mentor.

– Ah ! ah ! fit M. Pickwick.

– Sous la figure d’Apollon. Seulement Pott s’oppose à la tunique.

– Il a raison ! il a parfaitement raison ! dit le savant homme avec emphase.

– Oui ; aussi elle portera une robe de satin blanc, avec des paillettes d’or.

– N’aura-t-on pas de la peine à reconnaître son personnage ? demanda M. Snodgrass.

– Par exemple ! riposta M. Winkle avec indignation. Est-ce qu’on ne verra pas sa lyre ?

– C’est vrai : je n’avais pas pensé à la lyre.

– Et moi, dit alors M. Tupman, j’irai en bandit.

– Quoi ? s’écria M. Pickwick en faisant un soubresaut.

– En bandit, répéta M. Tupman avec douceur.

– Vous ne prétendez pas, répliqua M. Pickwick, en examinant son ami avec une sévérité solennelle, vous ne prétendez pas, monsieur Tupman, que c’est votre intention de porter une veste de velours vert avec des pans longs de deux doigts ?

– C’est pourtant mon intention, monsieur, répondit avec chaleur M. Tupman ; et pourquoi pas s’il vous plaît ?

– Parce que, dit M. Pickwick, considérablement excité, parce que vous êtes trop vieux, monsieur !

– Trop vieux ! s’écria M. Tupman.

– Et s’il est besoin d’une autre raison, parce que vous êtes trop gras, monsieur !… »

La figure de M. Tupman devint pourpre.

« Monsieur ! cria-t-il, ceci est une insulte…

– Monsieur ! répliqua M. Pickwick, sur le même ton, si vous paraissiez devant moi avec une veste de velours vert et des pans longs de deux doigts, ce serait pour moi une insulte beaucoup plus grave.

– Monsieur ! vous êtes un impertinent !

– Monsieur ! vous en êtes un autre ! »

M. Tupman s’avança d’un pas ou deux et jeta à M. Pickwick un regard de défi. M. Pickwick lui renvoya un regard semblable, concentré en un foyer dévorant par le moyen de ses lunettes. M. Snodgrass et M. Winkle demeuraient immobiles, pétrifiés de voir une telle scène entre de tels hommes.

Après une courte pause, M. Tupman reprit sur un ton plus bas, mais profondément accentué : « Vous m’avez appelé vieux monsieur !

– Oui.

– Et gras.

– Je le répète.

– Et impertinent.

– C’est vrai. »

Il y eut un instant de silence épouvantable.

« Mon attachement à votre personne, monsieur, repartit M. Tupman, en parlant d’une voix tremblante d’émotion, et en relevant en même temps ses manchettes ; mon attachement à votre personne est grand, très-grand ; mais il faut que je prenne sur cette même personne une vengeance sommaire.

– Avancez, monsieur, » répliqua M. Pickwick.

Stimulé par la nature excitante de ce dialogue, l’homme immortel prit immédiatement une attitude de paralytique, persuadé sans aucun doute, comme le supposèrent les deux témoins de cette scène, que c’était une posture défensive.

Heureusement que M. Snodgrass se précipita entre les deux combattants, au hasard imminent de recevoir sur les tempes un coup de poing de chacun d’eux.

« Quoi ! s’écria-t-il, recouvrant tout à coup le don de la parole, que l’excès de son étonnement lui avait ravi jusqu’alors. Quoi ! monsieur Pickwick, vous ! sur qui les yeux de l’univers sont attachés ! Monsieur Tupman ! vous qui êtes illuminé, comme nous tous, par l’éclat divin de son nom ! Quelle honte, messieurs, quelle honte ! »

De même que les traces de la mine de plomb cèdent à la douce influence de la gomme élastique, de même les sillons inaccoutumés imprimés par une colère passagère sur le front lisse et ouvert de M. Pickwick, s’effacèrent graduellement pendant le discours de son jeune ami. Celui-ci parlait encore, et déjà la physionomie du philosophe avait repris son expression habituelle de bénignité.

« J’ai été trop vif, dit M. Pickwick : beaucoup trop vif. Tupman, votre main. »

Un nuage sombre qui couvrait la figure de M. Tupman se dissipa à ces mots, et il pressa chaleureusement la main de son ami en répondant : J’ai été trop vif aussi. »

– Non, non, reprit précipitamment M. Pickwick, c’est moi qui ai tort : vous mettrez la veste de velours vert.

– Pas du tout, pas du tout.

– Pour m’obliger, vous la mettrez…

– Eh ! bien, eh ! bien, je la mettrai donc. »

Il fut en conséquence décidé que M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass porteraient des costumes de fantaisie, et c’est ainsi que M. Pickwick fut entraîné, par la chaleur de ses sentiments, à approuver une conduite dont son excellent jugement l’eût détourné. On ne pourrait trouver une preuve plus frappante de son aimable caractère, quand même les événements racontés dans ce volume seraient entièrement le produit de l’imagination.

M. Chasselion n’avait pas exagéré les ressources de M. Salomon Lucas. Ses costumes étaient nombreux, innombrables : non pas strictement classiques, peut-être ; pas entièrement neufs, et ne représentant précisément les modes d’aucun âge ni d’aucun pays ; mais ils étaient tous plus ou moins pailletés ; et qu’y a-t-il de plus joli que des paillettes ? On peut objecter qu’elles ne font point d’effet à la clarté du soleil ; mais tout le monde sait qu’elles étincelleraient s’il y avait des bougies ; or, quand on veut donner des bals déguisés pendant le jour, si les costumes ne brillent pas comme ils auraient brillé à la lumière, la faute n’en est nullement aux paillettes, elle est entièrement aux gens qui donnent des bals dans la matinée. Tels furent les raisonnements convaincants de M. Salomon Lucas, et sous leur influence, MM. Tupman, Winkle et Snodgrass s’engagèrent à porter les déguisements que son goût et son expérience lui firent recommander comme admirablement appropriés à l’occasion.

Une calèche fut louée par les pickwickiens, dans leur hôtel : un coupé, tiré du même endroit, devait transporter M. et Mme Pott sur le domaine de Mme Chasselion. Comme un remerciement délicat de l’invitation qu’il avait reçue, M. Pott avait déjà prédit avec confiance, dans la Gazette d’Eatanswill, que la Caverne offrirait une scène d’enchantement aussi variée que délicieuse, un éblouissant foyer de beautés et de talents, un spectacle touchant d’hospitalité abondante et prodigue, et surtout un degré de splendeur, adouci par le goût le plus délicieux ; un luxe embelli par une parfaite harmonie et par le plus exquis bon ton, et auprès duquel les merveilles fabuleuses des Mille et une Nuits paraîtraient revêtues de couleurs aussi lugubres et aussi sombres que doit l’être l’esprit de l’être atrabilaire et grossier qui oserait souiller du venin de l’envie les préparatifs faits par l’illustre et vertueuse dame, à l’autel de laquelle est offert cet humble tribut d’admiration. Cette dernière phrase était un mordant sarcasme dirigé contre l’Indépendant, qui n’ayant pas été invité à la fête, avait affecté, dans ses quatre derniers numéros, de la tourner en ridicule ; et qui avait imprimé ses plaisanteries à ce sujet avec ses plus gros caractères, en écrivant, qui pis est, tous les adjectifs en lettres majuscules.

Le matin arriva. C’était un séduisant spectacle de voir M. Tupman, en costume complet de brigand, avec une veste tellement serrée qu’elle en était plissée sur son dos et sur ses épaules. La portion supérieure de ses jambes se trouvait comprimée dans une culotte de velours, et la partie inférieure était enlacée dans les bandages compliqués, pour lesquels tous les brigands ont un attachement si inconcevable. C’était plaisir de voir ses moustaches retroussées et son col de chemise ouvert, d’où sortait un visage plus ouvert encore ; c’était plaisir de contempler son chapeau en pain de sucre décoré de rubans de toutes couleurs, et que le brigand était obligé de porter sur ses genoux, car nul mortel ne saurait mettre un semblable chapeau sur sa tête, dans une voiture fermée. L’apparence de M. Snodgrass était également agréable et réjouissante : il avait des chausses de satin bleu, des souliers de satin et de soie ; sa tête était ombragée d’un casque grec ; et, comme tout le monde le sait, comme l’affirmait M. Salomon Lucas, il possédait ainsi le costume journalier, authentique, des troubadours, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque où ils disparurent finalement de la surface de la terre.

La calèche qui transportait le brigand et le troubadour s’arrêta derrière le coupé de M. Pott, lequel coupé lui-même s’était arrêté à la porte de M. Pott, laquelle porte s’ouvrit, et parmi les cris de la populace laissa voir le grand journaliste, accoutré comme un officier de justice russe, et tenant dans sa main un terrible knout, symbole élégant du redoutable pouvoir que possédait la Gazette d’Eatanswill, et des flagellations effrayantes qu’elle infligeait aux coupables politiques.

« Bravo ! s’écrièrent M. Tupman et M. Snodgrass en voyant cette allégorie marchante.

– Bravo ! répéta la voix de M. Pickwick du fond du couloir.

– Hou ! hou ! Pott ! ohé ! Pott ! » beugla la populace.

Pendant ces salutations, l’éditeur montait dans le coupé, tout en souriant avec une sorte de dignité gracieuse, qui témoignait suffisamment qu’il sentait son pouvoir et savait comment l’exercer.

Après lui on vit sortir de la maison Mme Pott, qui aurait parfaitement ressemblé à Apollon, si elle n’avait pas eu de robe. Elle était conduite par M. Winkle, et celui-ci, avec son petit habit rouge, se serait fait nécessairement reconnaître pour un chasseur, s’il n’avait point également ressemblé à un facteur de Londres. Enfin parut M. Pickwick, et il fut applaudi par les gamins, aussi bruyamment que les autres, probablement parce que sa culotte et ses guêtres passaient à leurs yeux pour quelque reste de l’antiquité.

Les deux voitures se dirigèrent ensemble vers la demeure de Mme Chasselion : celle qui contenait M. Pickwick, portait aussi sur le siège Sam Weller, qui devait aider au service.

Tous les individus, hommes et femmes, garçons et filles, bambins et vieillards, qui étaient assemblés pour voir les visiteurs dans leurs costumes, se pâmèrent de délice quand ils aperçurent M. Pickwick donnant le bras d’un côté au brigand, de l’autre au troubadour : mais lorsque M. Tupman, pour faire son entrée dans le bon style, s’efforça de fixer sur sa tête son chapeau pointu, des cris tumultueux s’élevèrent, tels qu’on n’en avait jamais entendu auparavant.

Les immenses et somptueux préparatifs de la fête réalisaient complètement les prophétiques louanges de Pott, sur les merveilles fabuleuses des Mille et une Nuits, et contredisaient, du même coup, les insinuations perfides du venimeux Indépendant. Le jardin, qui avait plus d’une acre d’étendue, était rempli de monde. Jamais on n’avait vu un tel foyer de beauté, d’élégance et de littérature. La jeune lady, qui faisait la poésie dans la Gazette d’Eatanswill, s’était revêtue ou plutôt dévêtue d’un costume d’odalisque. Elle s’appuyait sur le bras du jeune gentleman, qui faisait la critique, et qui portait fort convenablement un uniforme de feld-maréchal, moins les bottes. Il y avait une armée de génies de la même force, et toute personne raisonnable aurait regardé comme un honneur suffisant de se rencontrer là avec eux ; mais il y avait mieux encore, il y avait une demi-douzaine de lions de Londres, – des auteurs, des auteurs réels, qui avaient écrit des livres tout entiers, et qui les avaient fait imprimer. On pouvait les voir, marchant comme des hommes ordinaires, souriant, parlant, oui, et disant même pas mal de sottises, sans doute dans l’intention bénigne de se rendre intelligibles aux gens vulgaires qui les entouraient. Il y avait en outre une bande de musiciens en chapeaux de carton doré ; quatre chanteurs, soi-disant italiens, dans leur costume national, et une douzaine de domestiques de louage, aussi dans leur costume national, costume fort mal propre, par parenthèse. Enfin, et par-dessus tout, il y avait Mme Chasselion, en Minerve, recevant la compagnie, et laissant déborder l’orgueil et le plaisir qu’elle éprouvait à voir rassemblés autour d’elle tant d’individus distingués.

« M. Pickwick, madame, » dit un domestique ; et cet illustre personnage s’approcha de la divinité présidente, ayant ses deux bras passés dans ceux du brigand et du troubadour, et tenant son chapeau à sa main.

« Quoi ! où ? s’écria Mme Chasselion, en tressaillant avec un ravissement immense.

– Ici, madame, dit M. Pickwick d’une voix douce.

– Est-il possible que j’aie réellement la satisfaction de voir M. Pickwick lui-même ! ! !

– En personne, madame, répliqua le philosophe, en saluant très-bas. Permettez-moi de présenter mes amis, M. Tupman, M. Winkle, M. Snodgrass, à l’auteur de la Grenouille expirante. »

Peu de personnes, à moins de l’avoir essayé savent combien il est difficile de saluer avec d’étroites culottes de velours vert, une veste serrée et un chapeau en pain de sucre ; ou bien avec un justaucorps de satin bleu et des bas de soie, ou bien avec des jarretières et des bottes à la russe ; surtout quand toutes ces choses n’ont point été faites pour celui qui les porte, et ont été fixées sur lui sans la plus légère attention aux dimensions respectives de l’habillement et de l’habillé. Jamais on ne vit de contorsions semblables à celles que faisait M. Tupman pour paraître à son aise et gracieux ; jamais on ne vit de postures aussi ingénieuses que celles de ses compagnons de déguisement.

« Monsieur Pickwick, dit Mme Chasselion, il faut que vous me promettiez de rester auprès de moi durant toute la journée. Il y a ici des centaines de personnes que je dois absolument vous présenter.

– Vous êtes bien bonne, madame, répondit M. Pickwick.

– En premier lieu voici mes fillettes ; je les avais presque oubliées, » dit Minerve, en montrant d’un air négligent deux demoiselles parfaitement développées, qui pouvaient avoir de vingt à vingt-deux ans, et qui portaient l’une et l’autre des costumes enfantins. Etait-ce pour les faire paraître plus modestes, où pour faire paraître leur maman plus jeune ? M. Pickwick ne nous en informe pas clairement.

« Elles sont charmantes, dit M. Pickwick, lorsque ces aimables enfants se retirèrent, après lui avoir été présentées.

– Monsieur, répliqua M. Pott avec un air de majesté, c’est qu’elles ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur maman.

– Taisez-vous, méchant homme ! s’écria gaiement Mme Chasselion, en frappant de l’éventail le bras de l’éditeur. (Minerve avec un éventail !)

– Certainement, ma chère madame Chasselion, reprit M. Pott, qui était le trompette attitré de la Caverne. Vous savez bien que l’année dernière, quand votre portrait était à l’exposition, tout le monde demandait si c’était le vôtre ou celui de votre plus jeune fille ; car vous vous ressembliez tant qu’il n’y avait pas moyen de faire la différence.

– Eh bien ! quand cela serait, qu’est-ce que vous avez besoin de le répéter devant des étrangers ? répliqua Minerve en accordant un autre coup d’éventail au lion endormi de la Gazette d’Eatanswill.

– Comte ! comte ! cria tout à coup Mme Chasselion à un individu qui passait à portée de sa voix, et qui avait un uniforme étranger, surmonté d’énormes moustaches.

– Ah ! fous fouloir te moi, dit le comte en se retournant.

– Je veux présenter l’un à l’autre deux hommes fort spirituels. Monsieur Pickwick, je suis heureuse de vous présenter le comte Smorltork. » Mme Chasselion ajouta à l’oreille du philosophe : « Le fameux étranger qui rassemble des matériaux pour son ouvrage sur l’Angleterre, vous savez ? – Le comte Smorltork, monsieur Pickwick. »

M. Pickwick salua le comte avec toute la révérence due à un si grand homme, et le comte tira ses tablettes.

« Comment fous tire, madame Châsse-long ? demanda le comte en souriant gracieusement à la dame enchantée. Monsieur Pigwig, hé ? ou Bigwig… un… avocat, n’est-ce pas ? Je vois, c’est ça, j’inscris monsieur Bigwig.[23] »

Le comte allait enregistrer M. Pickwick sur ses tablettes comme un gentleman qui se chargeait de faire les affaires des autres, et dont le nom était dérivé de sa profession, lorsque Mme Chasselion l’arrêta en disant :

« Non, non ! comte. Pick-wick.

– Ha ! ha ! je vois. Pique, nom de baptême ; Figue, nom de famille. Très-fort bien, très-fort bien. Comment portez-fous, Figue ?

– Très-bien, je vous remercie, répondit M. Pickwick, avec son affabilité accoutumée. Y a-t-il longtemps que vous êtes en Angleterre ?

– Long, très-fort longtemps. Quinzaine… plus…

– Resterez-vous encore longtemps ?

– Ein semaine.

– Vous avez beaucoup à faire, poursuivit M. Pickwick en souriant, pour rassembler en aussi peu de temps tous les matériaux dont vous avez besoin.

– Eh ! elles sont rassembler, dit le comte.

– En vérité ! s’écria M. Pickwick.

– Elles sont là, ajouta le comte en se frappant le front d’un air significatif. Dans mon patrie… fort livre… comblé de notes… mousique, science, poésie, politique, tout…

– Le mot politique, monsieur, comprend en soi-même une étude difficile et d’une immense étendue.

– Ah ! s’écria le comte en tirant ses tablettes ; très-fort bon ! Beaux paroles pour commencer une capitle. Capitle sept et quarante : Le mot politique surprend en soi-même… » Et la remarque de M. Pickwick fut notée dans les tablettes du comte Smorltork, avec les additions et variantes occasionnées par son imagination ardente et sa connaissance imparfaite de la langue.

« Comte ! dit Mme Chasselion.

– Madame Châsse ? répondit le comte.

– Voici M. Snodgrass, un ami de M. Pickwick, et un poëte.

– Attendez ! s’écria le comte en tirant ses tablettes sur nouveaux frais. Lifre, poisie ; capitle, amis littéraires ; nom, l’Homme-grasse. Très-fort bien. Présenté à l’Homme-grasse, ami de Pique-Figue, par madame Châsse, qui d’autres délicats poimes a produits. Comment s’appelle ? Grenouille… Grenouille soupirante. Très-fort bien. » Et le comte referma ses tablettes, fit mille révérences, mille remercîments, et s’éloigna, persuadé qu’il venait d’ajouter à ses connaissances sur l’Angleterre, les plus importantes et les plus utiles observations.

« C’est un homme bien étonnant ! s’écria Minerve.

– Un philosophe profond ! ajouta Pott.

– Un esprit fort et pénétrant ! » continua M. Snodgrass.

Un chœur d’invités relevèrent les louanges du comte Smorltork, en secouant gravement leur tête et en disant d’une voix unanime : « Etonnant ! ! ! »

Comme l’enthousiasme en faveur du comte Smorltork s’allumait de plus en plus, ses louanges auraient pu être célébrées jusqu’à la fin de la fête, si les quatre soi-disant chanteurs italiens, rangés autour d’un petit pommier, pour produire un effet pittoresque, ne s’étaient pas mis à dérouler leurs chansons nationales. Il faut avouer qu’elles ne paraissaient point d’une exécution bien difficile, et tout le secret semblait consister à ce que trois des soi-disant chanteurs italiens grognaient, tandis que le quatrième miaulait. Cet intéressant morceau étant terminé, aux applaudissements de toute la compagnie, un jeune garçon commença à se faufiler entre les bâtons d’une chaise, et à sauter par-dessus, et à ramper par-dessous, et à se culbuter avec, et à en faire toutes les choses imaginables, excepté de s’asseoir dessus. Ensuite il se fit une cravate de ses jambes et les attacha autour de son cou ; puis il fit voir avec quelle facilité une créature humaine peut prendre l’apparence d’un crapaud. Les nombreux spectateurs étaient transportés de jouissance et d’admiration. Bientôt après on entendit gazouiller faiblement : c’était la voix de Mme Pott, et ses auditeurs pleins de courtoisie s’imaginèrent entendre une chanson parfaitement classique, une vraie chanson de caractère, car Apollon était un compositeur, et les compositeurs chantent très-rarement leurs propres œuvres, et pas davantage celles d’autrui. Enfin Mme Chasselion s’avança et récita son ode immortelle à une Grenouille expirante. Des bravo, des brava, des bravi, des encore se firent entendre ; et elle la récita une seconde fois. Elle allait la réciter une troisième, mais la majorité de ses hôtes, pensant qu’il était bien temps de manger quelque chose, s’écrièrent que c’était une honte d’abuser de la complaisance de Mme Chasselion. Vainement Mme Chasselion protesta qu’elle était tout à fait disposée à réciter son ode sur nouveaux frais ; ses amis étaient trop polis, trop discrets, trop soigneux de sa santé, pour consentir à l’entendre encore, sous aucun prétexte. La salle des rafraîchissements fut donc ouverte, et tous ceux qui étaient déjà venus chez Mme Chasselion se précipitèrent en tumulte, pour y arriver les premiers. Ils savaient, en effet, que l’habitude de cette illustre dame était de faire faire un déjeuner pour cinquante et des invitations pour trois cents ; ou, en d’autres termes, de nourrir les lions les plus remarquables, et de laisser les petits animaux se tirer d’affaire comme ils pouvaient.

« Où donc est monsieur Pott ? demanda Mme Chasselion en s’occupant de placer les susdits lions autour d’elle.

– Me voici ! s’écria l’éditeur du bout le plus reculé de la chambre, hors de toute espérance de nourriture, à moins que son hôtesse ne fît quelque chose d’extraordinaire pour lui.

– Voulez-vous venir par ici ? lui cria-t-elle.

– Oh ! je vous en prie, ne vous tourmentez pas pour lui, interrompit Mme Pott de sa voix la plus obligeante. Vous vous donnez beaucoup trop de peine, madame Chasselion. Il est très-bien là-bas. N’est-ce pas, mon cher, que vous êtes très-bien là-bas ?

– Certainement, mon amour, » répliqua l’infortuné Pott avec un triste sourire. Hélas ! à quoi lui servait son knout ? Le bras nerveux qui le faisait tomber sur les hommes publics avec une vigueur gigantesque, était paralysé par un coup d’œil de l’impérieuse Mme Pott.

Mme Chasselion regarda autour d’elle avec triomphe. Le comte Smorltork était activement occupé à prendre note de ce que contenaient les plats ; M. Tupman, avec plus de grâce que n’en avaient jamais déployé tous les brigands de l’Italie, faisait à diverses lionnes les honneurs d’une salade de homard ; M. Snodgrass, ayant supplanté le jeune gentleman chargé des éreintements dans la Gazette d’Eatanswill, était enfoncé dans une dissertation passionnée avec la jeune lady qui faisait la poésie ; et M. Pickwick, enfin, se rendait universellement agréable : rien ne semblait manquer à ce cercle choisi, lorsque M. Chasselion, dont le département, dans ces occasions, était de se tenir debout près de la porte, et de parler aux gens les moins importants, cria de toutes ses forces à Minerve :

« Ma chère, voici M. Charles Fitz-Marshall.

– Enfin ! s’écria Mme Chasselion. Avec quelle anxiété je l’ai attendu ! Messieurs, je vous prie, laissez passer M. Fitz-Marshall. Mon cher, dites à M. Fitz-Marshall de venir me trouver sur-le-champ, pour que je le gronde d’être arrivé si tard.

– Voilà, ma chère dame, dit une voix claire. Aussi vite que possible, – foule étonnante, – chambre comble, – fort difficile d’approcher, très-difficile. »

Le couteau et la fourchette de M. Pickwick lui tombèrent des mains. Il regarda M. Tupman, qui avait aussi laissé tomber sa fourchette et son couteau, et qui paraissait prêt à s’abîmer sous terre.

« Ah ! » s’écria la voix, tandis que son possesseur s’ouvrait un passage à travers une vingtaine de Turcs, d’officiers, de cavaliers et de Charles II, qui formaient une dernière barricade entre lui et la table.

« Voilà mes vêtements tout cylindrés, – brevet d’invention, – pas un pli dans mon habit, – joliment pressé ! – Pas besoin de faire repasser mon linge, ha ! ha ! – la bonne idée, – drôle de chose, malgré ça, de faire cylindrer son linge sur soi, – opération fatigante, très-fatigante. »

En prononçant ces phrases brisées, un jeune homme, vêtu en officier de marine, parvint à s’approcher de la table, et présenta aux regards étonnés des pickwickiens la tournure et les traits identiques de M. Alfred Jingle.

Il avait à peine eu le temps de prendre la main que lui tendait Mme Chasselion, lorsque ses yeux rencontrèrent les orbes indignés de M. Pickwick.

« Tiens ! tiens ! s’écria le coupable ; oublié, – pas d’ordre aux postillons, – j’y vais moi-même, – revenu dans un instant.

– Le domestique, ou bien M. Chasselion, donnera vos ordres, monsieur Fitz-Marshall, dit la maîtresse de la maison.

– Non ! non ! – moi-même, ne serai pas long, – revenu dans un clin d’œil, » répliqua Jingle, et il disparut dans la foule.

M. Pickwick se leva plein d’indignation.

« Madame, dit-il, permettez-moi de vous demander qui est ce jeune homme, et où il réside ?

– C’est un gentleman d’une grande fortune, monsieur Pickwick, à qui je meurs d’envie de vous présenter. Le comte aussi sera enchanté de le connaître.

– Oui, oui, comptez là-dessus, dit M. Pickwick avec vivacité. Il demeure ?

– A Bury, hôtel de l’Ange.

– A Bury ?

– A Bury Saint-Edmunds, à quelques milles d’ici… Mais, mon Dieu ! monsieur Pickwick, vous n’allez pas nous quitter. Vous ne pouvez pas, monsieur Pickwick, songer à vous en aller sitôt. »

Longtemps avant que Mme Chasselion eut prononcé ces paroles, M. Pickwick s’était plongé dans la foule et avait atteint le jardin. Il y fut bientôt rejoint par M. Tupman, qui l’avait suivi de près et qui lui dit :

« Cela est inutile, il est parti.

– Je le sais, répondit M. Pickwick, avec chaleur, et je le suivrai !

– Vous le suivrez ! Où donc ?

– A Bury, hôtel de l’Ange. Comment savons-nous s’il n’abuse point quelqu’un dans cet endroit ? Il a trompé une fois un digne homme, et nous en étions la cause innocente : cela n’arrivera plus, si je puis l’empêcher ! Je veux le démasquer. – Sam ! où est mon domestique ?

– Voilà ! ici, monsieur, dit Sam, en sortant d’un endroit écarté, où il était occupé à examiner une bouteille de vin de Madère, qu’il avait enlevée sur la table une heure ou deux auparavant. Voilà vot’ serviteur, monsieur, et fier du titre encore, comme disait au public l’esquelette vivant qu’on faisait voir pour trois pence.

– Suivez-moi sur-le-champ ! reprit M. Pickwick. – Tupman, si je reste à Bury, vous pourrez m’y rejoindre quand je vous écrirai. Jusque-là, adieu ! »

Les remontrances devenaient inutiles : M. Pickwick était animé, et sa résolution était prise. M. Tupman retourna vers ses compagnons, et, une heure après, il avait noyé tout souvenir de M. Alfred Jingle, ou de M. Charles Fitz-Marshall, au moyen d’une bouteille de vin de Champagne et d’une contredanse, également pétillantes.

Pendant ce temps, M. Pickwick et Sam Weller, perchés à l’extérieur d’une voiture publique, voyaient de minute en minute diminuer la distance qui les séparait de la bonne ville de Bury Saint-Edmunds.

q