‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La luneChapitre 1 sur 19 · CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

DANS LEQUEL IL EST PARLÉ UN PEU DE MARIAGE

et

BEAUCOUP DE LA LUNE.

Au dehors, il neigeait; les blancs flocons, tombant mollement et sans bruit, poudrederisaient les arbres et les toits des maisons, feutrant la chaussée d'un épais tapis sur lequel les traîneaux glissaient silencieusement.

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Seules, les sonnettes des rares attelages qui passaient dans ce quartier écarté de Saint-Pétersbourg mettaient dans l'air épais un tintinnabulement joyeux, coupé parfois par le claquement sec d'un fouet.

Au dedans, un profond silence régnait, que troublaient seuls le ronflement d'un énorme poêle de faïence occupant tout le milieu de la pièce et le tic-tac monotone d'une horloge enfermée dans un cadre de bois sculpté et accrochée au mur, vis-à-vis la porte.

Dans l'embrasure de la fenêtre, enfoncée en un vaste fauteuil, une jeune fille, les mains abandonnées sur un ouvrage de broderie qu'elle avait laissé tomber sur ses genoux, rêvait.

Avec son visage pâle et d'un ovale régulier que deux grands yeux bleus, à fleur de tête, éclairaient, son nez fin et droit, aux narines roses et palpitantes, sa bouche petite et ourlée de lèvres un peu fortes peut-être, mais d'une adorable couleur purpurine, son menton bien dessiné et que creusait une mignonne fossette, ses cheveux d'un blond de lin crépelés naturellement sur le front, et tombant sur ses épaules en deux nattes longues et épaisses, réunies à l'extrémité par un ruban de soie bleue, cette jeune fille représentait dans toute sa pureté le type féminin russe.

Ses épaules étroites, sa poitrine à peine accusée, sa taille mince et flexible, ses bras un peu grêles indiquaient de seize à dix-sept ans; mais à voir son front grave et le pli qui se creusait à la commissure des lèvres, on lui en eût donné vingt.

Soudain, l'horloge sonna cinq heures; la jeune fille tressaillit, passa sa main sur ses yeux, du geste d'un dormeur qui s'éveille, et murmura:

--Cinq heures... il ne viendra plus maintenant... Mme Bakounine m'avait cependant bien promis...

Ses regards se fixèrent un moment sur la neige, dont les flocons tourbillonnaient dans l'espace et venaient mollement s'aplatir sur les vitres.

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--C'est peut-être le temps qui l'a effrayé, ajouta-t-elle, cherchant ainsi à se donner à elle-même les excuses que pourrait bien invoquer le retardataire.

Ses lèvres s'avancèrent dans une moue charmante.

--Si cependant il m'aime autant qu'il l'a dit à Mme Bakounine, balbutia-t-elle, la neige ne devrait pas l'arrêter...

Comme elle achevait ces mots, une détonation violente retentit, ébranlant la maison jusqu'au plus profond de ses fondations, la secouant à croire qu'elle allait être arrachée du sol; en même temps, les vitres de la fenêtre volèrent en éclats, une crédence appuyée au mur et chargée d'instruments de toutes sortes s'abattit avec un vacarme épouvantable, jonchant le sol de débris; et de hautes bibliothèques, qui couraient le long des murs, laissèrent s'écrouler par leurs glaces brisées des montagnes de volumes.

Puis un silence profond se fit, que ne troublait même plus le tic-tac monotone de l'horloge arrêtée par la secousse. La jeune fille s'était dressée tout d'une pièce, comme mue par un ressort; mais une fois debout, elle était demeurée immobile, les deux mains appuyées au dossier du fauteuil, plutôt étonnée que véritablement effrayée, les sourcils un peu froncés et les paupières demi-closes, dans l'attitude d'une personne qui cherche à se rendre compte.

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--Ce pauvre père, murmura-t-elle enfin avec un sourire, il finira par nous faire sauter pour de bon...

Et soudain, secouant ses épaules que venait geler un courant d'air froid passant par les vitres brisées, elle fit quelques pas, s'approcha d'une table et frappa sur un timbre.

Un domestique, vêtu de la chemise de laine rouge des moujiks avec son pantalon de cotonnade enfoncé dans des demi-bottes, entra aussitôt.

--Wassili, commanda la jeune fille en étendant la main vers la fenêtre, il faudrait aviser à réparer cela.

--C'est le batiouschka (petit père) qui a encore fait des siennes, grommela-t-il entre ses dents.

Puis apercevant tous les débris qui jonchaient le sol, il leva les bras au ciel dans un geste épouvanté.

--Ah! bonne sainte Vierge! exclama-t-il d'une voix que l'émotion étranglait, que va dire le batiouschka?... son beau télescope!... ses photographies!... ses lentilles!... ses lunettes!... ses livres!...

Wassili était tombé à genoux et se traînait à quatre pattes sur le tapis, s'arrêtant à chaque désastre qu'il rencontrait pour se livrer à de nouvelles lamentations.

--Wassili!... fit la jeune fille avec impatience, vite cette fenêtre... il fait un froid de loup, ici...

Le domestique se releva et sortit en courant.

Comme il venait de disparaître, une porte s'ouvrit et un nouveau personnage se précipita comme une bombe dans la pièce.

C'était un petit vieillard, ne paraissant pas plus d'une soixantaine d'années, vif, alerte, avec un visage blanc et rose, d'une allure poupine, tout auréolé d'une chevelure grise et crépelée, laissant apercevoir au sommet de la tête le crâne poli et brillant comme de l'ivoire.

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Ce que l'on pouvait voir de ses vêtements, qu'un immense tablier de cuir recouvrait presque entièrement, était tout maculé, rongé, déchiqueté par les acides et les produits chimiques.

Ses mains, ses bras eux-mêmes, nus jusqu'aux coudes, avaient la peau brûlée en maints endroits.

D'une main il tenait un masque de verre fort épais, recouvert d'un grillage en fils d'acier aux mailles serrées, de l'autre il brandissait un tube en métal tout noirci par la déflagration d'un explosif puissant.

--Ah! Séléna! Séléna!... s'écria-t-il en courant à sa fille, j'ai trouvé!...

Et le vieillard baisa à plusieurs reprises le front que la jeune fille lui tendait. Puis lui mettant sous les yeux le tube qu'il tenait à la main et posant son doigt sur une étroite fissure qui se dessinait dans toute la longueur:

--Vois... dit-il d'un ton vibrant, la formule est trouvée... et personne au monde ne me le contestera... un gramme,--tu entends bien--un gramme seulement de cette matière explosive enflammé par une étincelle et dilaté par une chaleur de quatre cent cinquante degrés, développe dix mètres cubes de gaz... Comprends-tu, Séléna?... dix mètres cubes de gaz!... dans un fusil ordinaire, je supprime la cartouche et ne laisse qu'une rondelle grande tout au plus comme une pièce d'argent... et sais-tu ce que produit la déflagration de cette simple rondelle?... Non! eh bien! elle donne à une balle de platine pesant cent grammes une vitesse initiale de deux mille mètres par seconde et la projette à seize kilomètres...

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La jeune fille joignit les mains et ouvrit la bouche pour répondre; mais le vieillard ne lui en laissa pas le temps.

--Comprends-tu quelle révolution dans la balistique?... enfoncés tous les explosifs connus, depuis la poudre à canon jusqu'à la dynamite, la roburite et même la mélinite!...

Il agita son tube d'un air terrible.

--Avec un kilogramme de ceci, vois-tu bien, Séléna, je me charge d'envoyer dans les nuages la ville de Saint-Pétersbourg, et avec quelques tonnes on ferait éclater, par morceaux, la terre qui nous porte.

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Et, le visage radieux, les yeux étincelants, il se mit à arpenter la pièce de toute la grandeur de ses petites jambes.

Puis tout à coup, il s'arrêta net devant sa fille.

--Et sais-tu, exclama-t-il, comment je vais l'appeler, ma poudre?... Je veux que tu en sois la marraine et je la baptise _Sélénite_.

La jeune fille eut un geste d'horreur.

--Que je donne mon nom à une chose aussi épouvantable! s'écria-t-elle, jamais... jamais...

Et elle ajouta d'un ton de reproche:

--Eh quoi! mon père, est-ce bien à l'art de détruire vos semblables que vous consacrez tant de veilles et tant d'efforts?

Le petit vieillard bondit, comme froissé par les paroles de sa fille.

--Est-ce bien toi qui parles ainsi, Séléna?.. demanda-t-il; comment peux-tu me supposer capable?... sois tranquille; si je veux donner ton nom à une aussi terrible substance que celle que je suis parvenu à combiner, ce n'est pas pour me procurer le plaisir de détruire quoi que ce soit... le but que je poursuis est plus noble, plus grandiose, plus digne de Mickhaïl Ossipoff, membre de l'Institut des sciences de Saint-Pétersbourg et du Vozdouhoplavatel.

Ce disant, il s'était redressé de toute la hauteur de sa petite taille et il semblait que son attitude se fût ennoblie.

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Puis soudain s'attendrissant, il s'approcha de Séléna, lui prit les mains et, l'attirant sur sa poitrine, l'y tint serrée quelques instants.

--Chère fille, dit-il enfin, tu sais bien qu'_Elle_ et toi vous êtes toute ma vie; _Elle_ occupe toute ma pensée et toi tu remplis tout mon coeur... et souvent, la nuit, dans mes rêves, je te vois, toi, belle et chaste comme la Vierge, ton gracieux visage nimbé d'or, ainsi que celui d'une sainte, par son disque lumineux.

--Mon père... murmura la jeune fille tout émue.

--Ah! je suis bien heureux, aujourd'hui... ajouta-t-il, bien heureux, et je veux te faire partager mon bonheur...

Il dénoua son étreinte et, subitement pensif, vint s'asseoir dans un fauteuil de cuir, près du poêle, où il demeura, la tête baissée, laissant filtrer sous ses paupières mi-baissées un regard vague, tandis que ses lèvres balbutiaient des paroles muettes.

--Séléna, dit-il tout à coup en fixant sa fille debout devant lui, immobile et surprise, Séléna, il faut que je t'avoue quelque chose.

--A moi, mon père! murmura la jeune fille qui se troubla aussitôt.

--Oui, fillette, tu es grande aujourd'hui et je veux te mettre enfin au courant d'un projet que je caresse depuis longtemps.

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Le trouble de Séléna augmenta; ses joues se colorèrent d'une subite rougeur et ses longs cils soyeux vivement abaissés mirent une ombre sur sa peau mate et pâle.

Puis, comme, son père ouvrait la bouche pour continuer, la jeune fille, dans un geste de gracieuse câlinerie, plaça sa main sur les lèvres du vieillard.

--Moi aussi, mon père, balbutia-t-elle, j'ai quelque chose à vous dire.

Surpris, il la regarda.

--Un secret! toi aussi? dit-il.

De la tête, elle fit signe que oui.

--Ah bah!... et de quoi s'agit-il?

Sans répondre, la jeune fille vint s'asseoir sur les genoux de Mickhaïl Ossipoff, passa son bras autour de son cou, appuya sa tête sur l'épaule du vieillard et murmura tout bas, bien bas, comme honteuse:

--J'aime.

Ce seul mot fit tressaillir le vieillard.

--Tu aimes!... grommela-t-il, tu aimes! Qu'est-ce que cela veut dire?

Alors, très vite, les yeux fixés à terre, la jeune fille répondit:

--Vous savez, mon petit père, que je vais tous les jeudis et tous les dimanches, entendre la messe à Notre-Dame de Kazan... or, il y a deux mois environ, comme je me relevais après m'être agenouillée pour l'élévation, mon pied se prit dans ma robe et je serais tombée assurément si, par le plus grand des hasards, un jeune homme ne s'était trouvé là et ne m'avait soutenue par le bras...

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Elle s'arrêta un moment pour reprendre haleine et attendant une parole d'encouragement.

Mais son père gardant le silence, elle continua:

--Depuis ce jour, tous les jeudis et tous les dimanches, je l'ai revu, ce jeune homme, accoudé au même pilier, ne me quittant pas des yeux tout le temps que durait la messe, me regardant avec beaucoup de respect... et aussi avec... comment dirais-je?... enfin, d'une manière qui me gênait et me faisait plaisir en même temps... puis, un jour, à la sortie de Notre-Dame, je l'ai trouvé près du bénitier, me tendant de l'eau bénite... mes doigts ont effleuré les siens et, je ne sais pas pourquoi, tout à coup je me suis mise à trembler... mais tellement que j'ai dû prendre le bras de Maria Pétrowna pour revenir à la maison.

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De nouveau elle se tut et jeta à la dérobée un regard sur son père qui continuait à l'écouter en silence, sans que sur son visage immobile parût la moindre marque d'approbation ou de désapprobation.

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Enhardie par l'attitude même du vieillard, Séléna poursuivit:

--Quelques jours après, Maria Pétrowna m'a fait remarquer, au moment où nous approchions de la maison, qu'un homme nous suivait depuis la sortie de Notre-Dame de Kazan... sans le voir, je devinai que c'était lui et je ne me retournai pas, tellement j'avais peur de lui montrer mon trouble... cependant, comme Wassili venait d'ouvrir la porte, je n'ai pas pu résister, j'ai incliné la tête, un tout petit peu, et je l'ai vu à quinze pas en arrière, arrêté au coin de la rue, les yeux fixés sur moi... c'était un jeudi, je me le rappelle, et le dimanche suivant, il y avait une sauterie chez Mme Bakounine,--même vous n'aviez pas pu m'accompagner parce qu'il y avait ce soir-là, à l'Observatoire, une grande réunion de savants à propos d'une éclipse de... de... de je ne sais plus quoi,--et voilà qu'en entrant dans le salon de Mme Bakounine, la première personne que j'aperçus... c'était lui, accoudé à une fenêtre, et qui me regardait en souriant...

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Séléna s'arrêta, toute tremblante, s'attendant à voir son père bondir; il n'en fut rien; le vieillard ne broncha pas, alors la jeune fille ajouta:

--Quelques instants après, Mme Bakounine me l'a présenté comme un excellent valseur et j'ai dansé avec lui... puis, je suis retournée tous les dimanches soir chez Mme Bakounine et je l'ai toujours retrouvé... de plus en plus aimable... de plus en plus galant... si bien que je n'ai pas été surprise quand il y a huit jours Mme Bakounine m'a dit qu'il m'aimait... qu'il l'avait chargée de me le dire et de savoir s'il pouvait espérer que... alors j'ai embrassé cette bonne Mme Bakounine; elle a compris et il a été convenu qu'elle l'accompagnerait aujourd'hui pour faire sa demande officielle...

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Et elle ajouta, après une courte pause:

--Il a un peu de fortune... il est diplomate et il s'appelle Gontran de Flammermont.

A ce nom, le vieillard tressauta et, saisissant les mains de sa fille, il s'écria:

--Flammermont! as-tu dit... tu viens de prononcer le nom de Flammermont?

--Mais oui, mon père, répondit la jeune fille toute saisie, il s'appelle de Flammermont, il m'aime et il devait venir aujourd'hui même vous demander ma main.

Le vieillard se dressa tout d'une pièce et arpenta fébrilement son cabinet.

--Flammermont ici! murmura-t-il en levant les bras au ciel, Flammermont qui t'aime et veut devenir mon gendre!... Ah! je n'espérais pas un bonheur si grand...

Séléna ouvrait de grands yeux.

--Vous le connaissez donc, mon père? balbutia-t-elle toute surprise.

--Comment, si je le connais!... exclama le vieillard... mais qui donc dans le monde des sciences ne connaît Flammermont, ce savant Français dont les découvertes ont fait faire à l'étude de l'astronomie de si étonnants progrès... mais j'ai là, dans ma bibliothèque, tous ses ouvrages, je les ai lus, relus et relus... je les sais par coeur... Ah! c'est un homme bien étonnant... bien étonnant...

La jeune fille regardait son père d'un air épouvanté.

--Mais il confond, murmura-t-elle, sans doute y a-t-il un savant français qui porte ce nom; mais Gontran n'est que diplomate... il ne connaît pas un mot de sciences et encore bien moins d'astronomie.

Et tout de suite la vérité lui apparut; le vieillard n'avait pas écouté une syllabe de toutes les explications qu'elle lui avait données; quelque problème astronomique avait sans doute sollicité son esprit et seul le nom de Flammermont, le dernier mot prononcé par Séléna, avait pu attirer son attention.

Et comme la jeune fille ouvrait la bouche pour tirer son père de l'erreur dans laquelle l'avait fait tomber la distraction dont il était coutumier, la cloche électrique de la porte d'entrée résonna, annonçant un visiteur.

--C'est lui, murmura Séléna toute rose d'émotion.

--C'est lui, répéta radieusement Mickhaïl Ossipoff.

Puis aussitôt jetant un coup d'oeil sur ses vêtements tachés, déchirés, brûlés, il ajouta:

--Je ne puis le recevoir décemment comme cela... ma chère enfant, tiens-lui compagnie, le temps que je vais changer de vêtements.

Et, sans attendre la réponse, il souleva une tenture et disparut.

Au même instant Wassili ouvrit la porte et annonça:

--Monsieur le comte Gontran de Flammermont.

Puis s'effaçant, il livra passage à un jeune homme paraissant de vingt-cinq à vingt-six ans, d'une taille élégante, bien moulée dans une redingote de coupe irréprochable, portant haut la tête, le visage coupé transversalement par de grandes moustaches rousses, d'allure militaire, et surmontant une bouche au dessin spirituel et railleur; les yeux bruns, un peu petits, mais brillant d'un vif éclat, s'ouvraient sous des sourcils touffus et se rejoignaient à la naissance du nez comme deux sabres recourbés; le front grand et pur était encadré dans une forêt de cheveux coupés en brosse et de même couleur que les moustaches.

--Mademoiselle, dit-il en s'inclinant bien bas et en enveloppant la jeune fille d'un regard plein d'amour, Mme Bakounine s'étant subitement trouvée indisposée, n'a pu m'accompagner; néanmoins, voyant combien grande était mon impatience de connaître mon sort, elle m'a engagé à venir, en m'assurant que vous seriez assez aimable pour me présenter à monsieur votre père... alors, malgré le caractère un peu irrégulier de cette démarche...

Séléna sourit finement et répondit en rougissant un peu:

--En effet, ce n'est peut-être pas très... très diplomate... mais enfin, il y a cas de force majeure.

Et elle ajouta, très gracieuse, en désignant un siège au jeune homme:

--Vous excuserez mon père, monsieur, il vient de me quitter à l'instant pour changer ses vêtements de laboratoire contre un costume plus convenable.

Puis aussitôt, se rapprochant du comte de Flammermont:

--Ah! monsieur, dit-elle à voix basse, si vous saviez...

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Tout de suite il s'inquiéta et demanda:

--Qu'arrive-t-il?

Comme elle allait répondre, M. Ossipoff parut, grotesquement accoutré d'un habit noir démodé découvrant une chemise toute froissée et salie par les travaux du laboratoire et autour du col de laquelle, une cravate blanche fripée était nouée comme une ficelle.

Les mains tendues, il s'avança au-devant du jeune homme qui lui aussi se précipita.

--Excusez-moi, monsieur, dit le comte de Flammermont, de venir troubler ainsi dans ses travaux et ses études l'homme de génie auquel la Russie et le monde entier doivent tant de belles et grandes découvertes.

--Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit Ossipoff, car c'est un grand bonheur pour moi que de serrer les mains de l'auteur des _Continents du Ciel_ et de l'_Astronomie du Peuple_...

Gontran, tout interloqué, regarda le vieillard en écarquillant les yeux, puis son regard glissa jusqu'à Séléna et sa surprise s'accrut encore en apercevant la jeune fille, un doigt placé sur la bouche.

M. Ossipoff remarqua l'attitude du jeune homme et répliqua:

--Vous paraissez surpris... mais, mon cher monsieur, la Russie n'est pas un pays de sauvages... nous nous occupons du mouvement scientifique des autres nations et, en ce qui vous concerne personnellement...

Il le prit sans façon par la main et, l'entraînant devant l'une des immenses vitrines qui couraient le long du mur, montrant leurs tablettes surchargées de bouquins:

--Tenez, dit-il, en lui désignant du doigt d'énormes in-folio, reliés en maroquin et sur le dos desquels brillaient des inscriptions en lettres dorées, vous voyez que vous avez la place d'honneur.

Gontran était atterré, car un regard jeté sur ces volumes venait de lui faire comprendre la confusion dont le vieillard était victime: c'étaient les _Continents du ciel_, l'_Astronomie du peuple_, les _Mondes planétaires_, l'_Atmosphère Terrestre_, tous ouvrages dus à la plume du célèbre astronome français Flammermont.

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Mickhaïl Ossipoff s'imaginait avoir affaire à l'auteur de ces remarquables travaux, alors que lui, Gontran de Flammermont, comte par naissance et diplomate par désoeuvrement, haïssait de toutes ses forces tout ce qui ressemblait à la science. Les seuls mots «d'équation du premier degré», de «polynôme», de «bissectrice» lui donnaient la migraine, et voilà qu'il était confondu avec l'un des savants qui sont l'honneur de son pays!

En vérité le hasard faisait bien les choses!

Et tout de suite, il comprit combien ses projets matrimoniaux avaient de chances d'échouer, maintenant que le vieillard croyait que l'homme qui aspirait à la main de sa fille était comme lui un savant, comme lui un être naviguant dans l'infini, habitant plus les astres que la terre, s'intéressant davantage aux volcans de la lune et aux taches du soleil, qu'aux grandes marées et aux éruptions volcaniques de notre pauvre planète.

Cependant, d'un naturel plein de franchise et de droiture, il ne put se décider à entretenir l'erreur du savant et il lui dit:

--Je ne sais, monsieur Ossipoff, qui a pu causer votre erreur; mais je dois vous avouer humblement que je ne suis pas celui que vous croyez.

Comme par enchantement l'attitude du vieillard changea.

--Que m'as-tu donc dit? demanda-t-il en s'adressant à Séléna d'un ton rogue, ne m'as-tu pas raconté que monsieur s'appelait Flammermont?

--Effectivement, mon cher père, répondit la jeune fille, mais je ne vous ai point dit que monsieur fût le savant que vous croyez.

Aussitôt, le vieillard s'écarta et se redressant d'un air soupçonneux:

--Alors, fit-il sèchement, que vient faire ici monsieur?

Le comte se tourna vers Séléna.

--Je croyais, murmura-t-il, que mademoiselle votre fille vous avait expliqué...

Séléna prit la parole.

--Je vous ai dit, mon père, que M. de Flammermont m'aimait et qu'il venait aujourd'hui vous demander ma main.

Et voyant les sourcils contractés et l'attitude hostile du vieillard elle ajouta pour l'amadouer un peu:

--Du reste, Mme Bakounine et moi n'avons encouragé monsieur à faire auprès de vous une semblable démarche, que lorsque nous avons su que vous et lui êtes en communion d'idées.

Le visage d'Ossipoff se dérida un peu.

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Celui de Gontran refléta l'étonnement le plus profond.

--Oui, poursuivit Séléna en adressant au jeune homme un regard d'intelligence, monsieur le comte est plus qu'un ami des sciences; c'est un fervent adepte que ne laisse indifférent aucun des grands progrès qui intéressent notre époque... En dehors de la carrière diplomatique qu'il a dû suivre, il a continué à s'occuper d'astronomie, de chimie et de physique et de bien d'autres choses encore...

M. de Flammermont regarda la jeune fille d'un air effaré.

Le vieux savant, lui, fixa sur le jeune homme des regards subitement adoucis.

--Vous êtes le bienvenu dans mon logis, monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir.

Et indiquant un siège au visiteur, il s'enfonça dans son fauteuil, tandis que, par une manoeuvre habile, Séléna se plaçait sur un pouf de tapisserie, juste derrière la chaise de Gontran.

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Une fois installée, à moitié noyée dans la demi-obscurité qui régnait dans la pièce, elle se pencha un peu et murmura:

--Ne craignez rien, laissez parler mon père et comptez sur moi.

Le jeune homme, un peu rassuré par ces mots, se prépara à faire bonne contenance et à soutenir du mieux qu'il pourrait l'assaut qu'il prévoyait.

--Vous êtes sans doute parent de l'auteur des _Continents célestes_? demanda M. Ossipoff après un instant.

Gontran, qui s'attendait à voir tout d'abord la conversation s'engager sur sa demande en mariage, répondit à tout hasard:

--Effectivement.

Aussitôt, le vieillard, comme intéressé au plus haut point par cette réponse, roula son fauteuil tout près de celui du jeune homme.

--Et vous vivez sans doute beaucoup dans sa société?

--Autant que je le puis, répliqua Gontran décidé à faire les réponses que semblaient solliciter les questions.

Le visage de M. Ossipoff s'illumina.

--En ce cas, dit-il, vous devez être imprégné de ses théories, j'entends de ses vraies théories, de celles qu'il émet dans l'intimité.

--Imprégné n'est peut-être pas tout à fait juste, fit Gontran qui craignait de trop s'avancer, mais enfin je suis, j'ose le dire, assez au courant des pensées de cet illustre savant.

Et il ajouta _in petto_:

--Je veux que le diable me cuise tout vif si je sais un mot de ce que pense mon digne homonyme.

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Quant à Ossipoff, il se frottait les mains, d'un air de parfait contentement.

--Voyons, monsieur le comte, dit-il à brûle-pourpoint, que pensez-vous personnellement de la lune?

Le jeune homme demeura quelques instants tout abasourdi, se creusant la cervelle pour y trouver une réponse qui pût satisfaire le vieux savant, lorsque celui-ci ajouta:

--Je m'explique... Croyez-vous,--comme la plupart des astronomes, qui partent de ce point que la lune n'a point d'atmosphère et qu'on n'y voit rien remuer,--pensez-vous que notre satellite est un monde mort et un astre dépourvu de toute espèce de vie, animale et végétale?

--Certes, je n'ai pas la prétention de rien affirmer, fit alors Gontran qui ne voulait pas se compromettre, cependant, la raison la plus élémentaire, le plus simple bon sens nous conduisent à penser...

--... Que la lune est le séjour d'habitants quelconques, et vous avez raison, termina de la meilleure foi du monde Ossipoff, qui crut deviner le sens ambigu des paroles du jeune homme.

Et il ajouta mentalement, considérant ces paroles comme les reflets des théories du célèbre Flammermont:

--Je m'étais toujours douté que Flammermont pensait ainsi. Cela se voit entre les lignes de ses ouvrages.

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Puis tout haut:

--Ainsi vous êtes partisan de la doctrine de la pluralité des mondes habités?

--C'est la seule qui réponde à mes sentiments intimes, répliqua avec feu le jeune homme qui ne savait seulement pas quelle était cette doctrine dont parlait le vieux savant, mais qui avait entendu Séléna lui souffler l'affirmative.

Ossipoff se leva et, le front penché, absorbé dans ses pensées, fit quelques pas à travers son cabinet de travail.

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Puis s'arrêtant devant le jeune Français:

--Ma fille avait raison, mon ami, de dire que nous sommes en communion d'idées; oui, je le vois, vous êtes un amateur de ces grandes choses qui distinguent l'humanité de la brute dont elle n'a malheureusement gardé que trop souvent les regrettables instincts; et je suis heureux de constater que vous considérez la lune comme une province annexée à cette terre où nous sommes condamnés à ramper... Quant à moi, je le déclare bien haut, la lune deviendra tôt ou tard une de nos colonies célestes.

--Mais... interrompit Gontran, avec un geste de dénégation.

--Vous vous êtes dit sans doute, poursuivit Ossipoff, que cette colonie serait peut-être bien difficile à fonder, vu que la science n'a jusqu'à présent imaginé aucun moyen de locomotion pour quitter notre globe terraqué et franchir une centaine de mille lieues à travers le vide!

--Il est vrai, fit le jeune homme en ayant toutes les peines du monde à conserver son sérieux.

--Puis, vous pensez aussi que le pays que l'on coloniserait est affreux et forme un séjour des plus tristes et cela parce que le télescope ne nous y fait apercevoir que des rochers se considérant dans un éternel silence et qu'éclaire, pendant 354 heures de suite, un soleil implacable dont aucun nuage ne vient adoucir l'intensité.

Le comte de Flammermont écoutait, immobile, de peur que le moindre geste ne fût interprété par son interlocuteur comme une contradiction aux théories qui lui étaient chères.

Ossipoff poursuivit:

--A cela, je vous réponds que je pense, comme Airy et bien d'autres astronomes et cosmographes, qu'il ne faut pas se hâter de conclure en prenant comme base ce que nos lunettes imparfaites nous permettent de distinguer... le plus puissant télescope, en effet, nous fait apercevoir du sol de la lune juste ce que nous en apercevrions si nous planions en ballon à cent lieues au-dessus de lui.

Le vieillard eut un mouvement d'épaules plein de commisération.

--Or, je vous le demande, ajouta-t-il, que peut-on voir à cent lieues de distance? des objets ayant plusieurs centaines de mètres de hauteur ou de largeur; ainsi les pyramides d'Égypte transportées dans la lune demeureraient invisibles pour nos plus puissants appareils d'optique! et on vient nous objecter que la lune est un astre mort, inhabité et inhabitable parce que nous la voyons de trop loin pour distinguer ses villes, ses habitants, ses végétaux et ses animaux!... mais c'est insensé!

--Il est vrai, cependant,... commença le diplomate.

Ossipoff lui coupa la parole.

--Oh! je vous vois venir, répliqua-t-il en le menaçant de son index... vous allez me dire que si la lune peut être habitée par des êtres créés exprès pour vivre heureux dans un monde qui n'a ni nuages, ni eau, il ne s'ensuit pas que cette planète soit habitable pour des hommes comme nous; en un mot que transporté là-bas, rien ne prouve que vous y puissiez vivre, parce que pour cela il faudrait que votre conformation, en harmonie avec les forces en action sur la terre, fût encore, par le plus grand des hasards, en harmonie avec les éléments existant sur notre satellite.

Gontran allait répondre lorsque, se sentant tirer en arrière par le pan de sa redingote, il comprit que Séléna lui recommandait le silence et il se tut.

--A cela, poursuivit le savant, je répondrai avec Hansen que la lune a la forme d'un oeuf, dont le petit bout regarde la terre et dont le centre de gravité est placé à soixante kilomètres du point central intérieur de l'hémisphère qui nous est inconnu; or, s'il existe une atmosphère et des liquides dans notre satellite, comme j'en suis convaincu, ils doivent s'être trouvés attirés dans cet hémisphère, n'ayant pu demeurer longtemps dans celui que nous voyons par suite de l'attraction de la terre et de l'existence de ce centre de gravité.

[Illustration]

Ici, Ossipoff fit une pause, regardant victorieusement le jeune homme, espérant sans doute une marque d'approbation qui, d'ailleurs, ne se fit pas attendre.

--Voilà qui est parlé! s'écria chaleureusement M. de Flammermont, vos déductions sont justes, illustre maître, et, quant à moi, j'ai toujours pensé, contrairement à l'opinion générale, qu'il devait y avoir des habitants dans la lune et qu'il se pourrait fort bien que l'homme terrestre s'y acclimatât.

Et il ajouta en souriant:

--Mais comme on n'ira jamais y essayer...

--Qu'en savez-vous? s'écria Ossipoff en se croisant les bras et en regardant le comte d'un air de défi. Est-ce la distance qui vous effraye? Belle affaire, en vérité, que les quatre-vingt-seize mille lieues qui nous séparent de la lune! Une misère en comparaison des millions et des millions de lieues qui servent de cirque au système solaire!... Est-ce, au contraire, le moyen de franchir ces quatre-vingt-seize mille lieues qui vous arrête? Mais songez que l'humanité terrestre est jeune sur son globe et, si vous tenez compte de la marche constante du progrès, vous admettrez bien qu'un jour la science et l'industrie fourniront à nos descendants le procédé véritable d'abandonner notre mondicule pour visiter, non seulement la lune--qui sera tôt envahie par des légions d'émigrants,--mais encore le système solaire tout entier. Le vieillard s'était levé et, debout devant Gontran ébahi, il parlait d'une voix vibrante, comme inspiré.

--Et ce jour-là, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, ce jour-là luira peut-être plus tôt qu'on ne pense.

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D'un pas rapide, Ossipoff alla à sa bibliothèque, l'ouvrit, et, étendant la main vers les volumes empilés sur les rayons:

--Je possède, dit-il, tous les voyages imaginaires écrits depuis l'antiquité et qui ont les astres pour objet, et il semble que la lune ait été le rendez-vous de tous les conteurs et de tous les pseudo-voyageurs... Voici, par exemple, l'_Histoire véritable_ écrite par Lucien de Samosate, cinq cents ans avant notre ère; la _Face qu'on voit dans la lune_, de Plutarque; l'_Homme dans la lune_, de Goodwin, un Anglais qui imagine de se faire traîner jusqu'à notre planète par un attelage de grands cygnes... Si nous arrivons à ce que j'appellerai la période moderne, je vous citerai entre autres ouvrages: l'_Histoire des États et Empires de la Lune et du Soleil_, de l'un de vos compatriotes, Cyrano de Bergerac; _Les Découvertes dans la lune_, de l'Américain Locke; les _Voyages à la lune_, d'Edgard Poë, du docteur Cathelineau, et bien d'autres encore qu'il est inutile de vous citer, mais qui sont là, côte à côte, se reposant des nombreuses fatigues auxquelles je les ai soumis... Chaque voyageur, poussé par son imagination, a adopté un mode particulier de locomotion... mais il faut avouer qu'ils sont tous le moins scientifiques possible.

Le comte de Flammermont, qui avait religieusement écouté cette longue tirade, la voyant finie, se leva.

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton grave, je désirerais vous poser une question.

--Parlez.

--Le charme de votre conversation est tel, monsieur, dit le jeune homme, et j'éprouve un tel contentement à entendre discuter des sujets que vous avez bien voulu effleurer devant moi, que j'avais totalement oublié le but de ma visite. C'est là un crime de lèse-galanterie dont je demande pardon à mademoiselle Séléna...

Et, s'inclinant sérieusement devant le vieillard:

--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix grave, j'ai l'honneur...

Le savant étendit la main.

--Je sais, je sais, fit-il, mais nous ferons de cela, si vous voulez bien, l'objet d'un entretien particulier... après le thé, car vous prendrez bien le thé avec nous?

Et sans attendre la réponse du jeune homme, Mickhaïl Ossipoff fit un signe à Séléna.

Celle-ci se leva, prit le samovar qui fumait en ronronnant sur le poêle et versa le liquide ambré et odorant dans trois tasses de fine porcelaine du Japon.

[Illustration]

Puis, s'approchant, une tasse à la main, de Gontran, qui la suivait de l'oeil, muet et comme en extase, elle murmura:

--Ne restez point ainsi sans rien dire, n'attendez pas que mon père vous pose une question embarrassante... allez au-devant.

Fort embarrassé, Gontran réfléchit quelques instants, puis, enfin, après avoir absorbé gravement une gorgée de thé, il dit non sans une certaine désinvolture:

--Mon Dieu! du moment que certains considèrent la lune comme un monde habitable pour des hommes de même espèce que nous, il est tout naturel qu'elle ait toujours été l'objet des rêves et des aspirations des voyageurs célestes.

Ce qui m'étonne, c'est qu'on n'ait point plutôt pensé à visiter les étoiles mystérieuses qui scintillent si poétiquement dans la nuit transparente.

Ossipoff sursauta sur son siège et Séléna se mordit les lèvres.

Gontran, lui, inconscient de ce qu'il venait de dire, promenait ses regards de l'un à l'autre, cherchant à deviner sur leur visage l'énormité de ses paroles.

--Si vous réfléchissiez, répliqua le vieillard d'un ton quelque peu dédaigneux, et si vous revoyiez, par la pensée, les distances colossales où gravitent,--je ne parle pas des étoiles,--mais les planètes du système solaire, vous comprendriez la difficulté d'aller jusque dans ces mondes lointains... et d'abord la lune, qui tourne en vingt-sept jours et demi autour de nous est la première étape, la première station d'un voyage céleste.

Le comte de Flammermont, tout penaud, baissait la tête, fixant avec obstination la peau d'ours qui couvrait le plancher, comme s'il eût espéré y trouver une idée géniale.

--Eh! parbleu! monsieur Ossipoff, fit-il, je n'ignore pas les distances immenses qui séparent les astres du ciel et la disposition de l'univers n'a, comme bien vous pensez, rien d'inconnu pour moi.

Et il ajouta d'un ton emphatique, en se penchant un peu en arrière pour mieux saisir ce que Séléna lui chuchotait tout bas à l'oreille:

--Qui ne sait que le soleil est immobile au centre de notre système et qu'il soutient les mondes sur le puissant réseau de son attraction!

Et s'emballant devant les hochements de tête approbateurs d'Ossipoff, sentant la nécessité de faire disparaître complètement la mauvaise impression produite par la malencontreuse phrase de tout à l'heure, il poursuivit:

--Ces mondes... ces mondes... c'est d'abord...

--C'est d'abord?... demanda le vieillard.

--Ces mondes, répéta Gontran en se penchant en arrière à perdre équilibre, c'est d'abord...

Mais Séléna demeurant muette,--pour quelle cause il l'ignorait,--il ne pouvait faire autrement que de l'imiter.

Surpris de ce silence, Ossipoff regardait le jeune homme, assailli tout à coup par des doutes touchant les connaissances cosmographiques de celui qui aspirait à devenir son gendre.

--Eh bien! demanda-t-il avec une sorte d'étonnement impatienté... ces mondes...

[Illustration]

Le comte de Flammermont tressaillit comme sortant d'un rêve et répondit en désignant Séléna qui s'approchait de son père, une tasse de thé à la main:

--Excusez-moi, mon cher monsieur Ossipoff, si je suis descendu de l'immensité où je m'étais élevé avec vous; mais n'ai-je point sous les yeux ici même, chez vous, une image des phénomènes célestes: cette étoile de beauté gravitant autour de ce soleil de science!

La jeune fille devint toute rose de contentement; quant à Ossipoff, son front se dérida et, flatté dans son amour paternel et dans son orgueil de savant, il adressa à Gontran un regard reconnaissant.

Par une habile manoeuvre, la jeune fille était passée derrière le fauteuil de son père sur lequel elle s'accouda quelques secondes.

--Mais, pour en revenir à notre conversation, reprit le vieillard, vous disiez donc?

Le corps ployé en deux, les coudes sur les genoux, il avait plongé la tête dans ses mains, les yeux fermés, concentrant toute son attention sur ce qu'allait répondre Gontran.

Celui-ci haussait désespérément les épaules en regardant Séléna.

Soudain celle-ci sourit radieusement, comme si une idée géniale lui eût subitement traversé l'esprit. Sans bruit, elle s'écarta du fauteuil, se retourna vers le mur que couvrait un immense tableau noir destiné aux calculs algébriques du savant, et saisissant un morceau de craie, dessina au milieu du tableau une circonférence sur laquelle elle inscrivit en lettres apparentes le mot: _Soleil_.

A côté, une circonférence un peu plus grande apparut avec ce mot: _Mercure_.

Aussitôt, le jeune homme s'écria avec assurance en suivant du coin de l'oeil la mimique explicative de Séléna:

--Le premier de ces mondes que nous rencontrons en partant du soleil, c'est Mercure...

--... Qui tourne autour du soleil en quatre-vingt-huit jours... C'est bien cela, ajouta Ossipoff.

Séléna continuait à écrire et Gontran, les yeux fixés sur le tableau sauveur, poursuivit emphatiquement:

--Après Mercure, c'est Vénus, jeune soeur de la Terre...

--... Dont l'année compte deux cent quatre-vingt jours, en effet, et dont la distance au Soleil est de vingt-six millions de lieues, comme vous le dites fort bien... Ensuite, n'est-ce pas? c'est notre Terre...

--A cent quarante-huit millions de kilomètres, ajouta Gontran en lisant ce nombre qui venait d'apparaître en chiffres énormes sur le coin du tableau.

[Illustration]

--Ensuite, nous trouvons?...

--Mars, se hâta de dire le jeune comte, Mars, distant de cinquante-deux millions de lieues, et enfin... Jupiter... le colossal, le monstrueux Jupiter.

Il n'avait pas hésité à attribuer ces épithètes à la planète qu'il venait de nommer à cause de la grande circonférence par laquelle Séléna la représentait sur le tableau.

Le vieux savant avait brusquement relevé la tête, et lestement la jeune fille avait repris sa place, accoudée au dossier du fauteuil.

--Oui, fit Ossipoff d'une voix vibrante, vous avez raison de qualifier de monstrueux un astre qui égale treize cents terres comme la nôtre et dont le diamètre n'est pas moins de trente-cinq mille lieues. Jupiter! ce monde gigantesque qui tourne majestueusement sur son axe vertical en dix heures seulement! Jupiter, qui marche escorté de quatre satellites dont deux sont aussi gros que la planète Mercure!

Impressionné malgré lui par l'enthousiasme du vieillard, Gontran demeurait immobile, intéressé, subjugué par ces révélations étonnantes sur un monde dont il entendait parler pour la première fois.

--Et après Jupiter, continua Ossipoff sur le même ton, nous trouvons Saturne, le gigantesque Saturne, éloigné de trois cent cinquante-cinq millions de lieues de l'astre central et qui tourne sur lui-même au milieu de ses sept anneaux, presque aussi rapidement que Jupiter.

Le savant s'arrêta fixant sur le comte de Flammermont un regard qui fit pressentir à Séléna une question embarrassante pour le jeune homme; aussi prit-elle la parole.

--N'est-ce pas cette planète-là dont le calendrier compte, m'avez-vous dit, mon père, dix mille de nos jours, soit vingt-neuf ans et trois mois?

--En effet, mais...

--Saturne mesure plus de cent mille lieues de tour, continua la jeune fille, et entraîne dans son mouvement autour du soleil ses anneaux cosmiques et huit satellites...

Elle s'arrêta, et, saisissant à deux mains la tête du vieux savant la renversa en arrière pour l'embrasser sur le front.

--Hein! dit-elle, monsieur mon père, suis-je une élève hors ligne et fais-je honneur à mon professeur?

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Mickhaïl Ossipoff était radieux; il enveloppa sa fille d'un regard attendri et s'écria, en s'adressant à Gontran:

--Et vous croyez que je pourrais donner cette enfant-là au premier venu, à un de ces êtres oisifs et terre à terre, indifférents aux merveilles célestes qui nous environnent!... mais ce serait un crime, mon cher monsieur, et je préférerais cent fois voir Séléna rester fille que d'avoir un gendre de l'instruction duquel je ne me serais pas assuré auparavant.

Le comte de Flammermont frémit jusqu'aux moelles en entendant ces paroles dont l'énergie prouvait la sincérité.

--Et puis, ajouta le vieillard d'un ton mystérieux, j'ai en tête, depuis bien des années, un grand projet pour l'exécution duquel je compte sur le concours de mon gendre--car un gendre, c'est presque un fils et en lui je pourrai avoir confiance... tandis qu'un étranger me tromperait... me volerait, et je courrais risque d'avoir épuisé ma vie dans les veilles et les études pour qu'un misérable vienne me dépouiller non pas de l'honneur du succès, mais de l'honneur de la tentative seule.

Il y avait dans ces derniers mots tant d'amertume, que Gontran, ému malgré lui, se leva et vint serrer la main du vieux savant.

--Monsieur Ossipoff, dit-il, soyez persuadé que vous aurez en moi, sinon un collaborateur bien utile, tout au moins un fils plein de respect et de dévouement.

--Merci, mon ami, mon enfant, balbutia le vieillard en faisant des efforts pour garder une larme qui roulait au bord de sa paupière... je retiens votre proposition, je retiens votre demande... mais, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je me réserve de causer de cela plus tard avec vous... pour l'instant...

Séléna, elle, avait continué à crayonner sur le tableau noir et, rapidement, en quelques coups de craie, elle avait complété la carte sidérale.

Aussi, Gontran désireux d'étaler aux yeux de son futur beau-père l'érudition instantanée qu'il devait au subterfuge de la jeune fille, s'écria:

--Et quand on pense que derrière ces mondes géants dont le rapprochement relatif nous permet d'apprécier les dimensions, il en est d'autres, et puis d'autres, et d'autres encore!...

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le tableau et ajouta:

--Ainsi, l'on ne saura jamais ce que sont véritablement les dernières planètes du système solaire, Uranus et Neptune, que plus d'un milliard de lieues éloignent du soleil... à une semblable distance du flambeau de l'univers, ces mondes doivent être inertes et glacés...

--Permettez, permettez, s'écria Mickhaïl Ossipoff, qu'est-ce que ce milliard de lieues où l'on rencontre l'orbite de la planète Neptune, en le comparant au désert sidéral dans lequel le système solaire se meut tout d'une pièce, emporté par l'étoile centrale?

--Le désert sidéral, répéta machinalement le comte de Flammermont.

Croyant deviner une question dans le ton dont avaient été prononcés ces trois mots, le vieux savant reprit:

--Représentez par un _mètre_ la distance de trente-sept millions de lieues qui sépare notre terre du Soleil, la dernière planète, ce Neptune dont nous parlions, qui voyage à un milliard de lieues d'Apollon, sera à trente mètres; or, pour arriver à la zone du premier soleil, de l'étoile la plus proche de nous, il faudrait répéter 7,400 fois ce chemin, ce qui représente, à l'échelle de un mètre pour 37 millions de lieues, 222 kilomètres, c'est-à-dire la distance de Pétersbourg à Moscou... Tel est le désert sidéral, et notez que ces 222 kilomètres forment en réalité plusieurs trillions de lieues, c'est-à-dire un chiffre tellement colossal qu'il ne dit plus rien à la pensée...

[Illustration]

Gontran, immobilisé par la stupéfaction en laquelle le jetaient ces chiffres, fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

Ossipoff poursuivit:

--Vous savez que la lumière franchit 77,000 lieues ou 304,000 kilomètres en une seconde; eh bien, elle met trois ans et demi à venir de l'étoile la plus rapprochée de nous; quant au son, il ne parcourt que 330 mètres à la seconde; en sorte que,--si cette même étoile éclatait--le bruit de l'explosion ne nous parviendrait qu'au bout de trois millions d'années.

--Mais alors, fit le comte tout abasourdi, un train ne faisant que 60 kilomètres à l'heure, il lui faudrait...

--... Rouler sans interruption pendant 60 millions d'années, avant d'arriver au terme de son voyage, c'est-à-dire à cette étoile.

--En ce cas, dit ingénument Gontran, ces astres dont nous apercevons le scintillement dans l'immensité des cieux, ces astres peuvent être éteints depuis longtemps et cependant continuer à nous éclairer, puisque leur lumière met des siècles à nous parvenir.

--Assurément...

En prononçant ce mot, Mickhaïl Ossipoff, dont les yeux s'étaient machinalement dirigés vers l'horloge, se leva en murmurant:

--Déjà neuf heures! Il est temps de partir.

Puis, se tournant vers Gontran:

--Mon ami, dit-il, présentez vos respects à ma fille qui va se retirer chez elle.

--Oh! père, murmura la jeune fille d'un ton suppliant... ne sortez pas ce soir.

--Le devoir m'appelle, mon enfant, répondit le vieillard.

--Pour ce soir seulement, et en faveur de monsieur, faites une exception et demeurez ici...

--Monsieur m'accompagne, répondit Ossipoff... aussi bien, je ne veux pas retarder l'entretien que nous devons avoir ensemble... et là où je vais, nous serons à merveille pour causer.

Séléna fixait sur son père un regard curieux que surprit le comte de Flammermont.

--Mais, sans indiscrétion, monsieur Ossipoff, demanda-t-il, pourrais-je savoir où vous m'emmenez?

--Je vous le dirai tout à l'heure quand nous serons seuls...

--Oh! mon père, vous défiez-vous donc de moi? s'écria Séléna d'un ton de reproche.

--Nullement, mon enfant... mais au point où j'en suis arrivé, la prudence la plus grande m'est imposée.

Et il ajouta, avec un gros soupir, en s'adressant à Gontran:

--L'astronomie élève les esprits, mais hélas! elle n'empêche point certains coeurs de ramper à terre; aussi... mais je vous expliquerai cela plus tard... Venez.

Le diplomate était de plus en plus intrigué des réticences du vieillard, sans compter qu'il redoutait d'avoir avec lui, en tête-à-tête, une conversation scientifique, qui n'eût pas tardé à éclairer Ossipoff sur la nullité de son futur gendre en matière astronomique.

Mais il n'y avait pas à reculer.

Déjà le vieux savant, enveloppé dans une épaisse pelisse et la tête couverte d'un bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux oreilles, l'attendait sur le seuil de la porte claquant de la langue avec impatience pour lui indiquer qu'il eût à presser ses adieux.

Gontran prit entre ses mains la main mignonne que lui tendait Séléna, et, s'inclinant comme les gentilshommes du XVIIIe siècle, y déposa un baiser qui illumina d'une rougeur subite les joues de la jeune fille, tout émue de cette caresse qui lui montait jusqu'au coeur.

Elle ne chercha point à retirer sa main et murmura tout bas, avec un léger sourire:

--Soyez prudent, monsieur de Flammermont; songez que votre bonheur dépend des réponses satisfaisantes que vous ferez à mon père.

--Comme au baccalauréat, pensa Gontran.

Et il répondit:

--Hélas! j'ai bien peur de faire fausse route, maintenant que je n'ai plus mon étoile pour guider mes pas.

[Illustration]