‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La luneChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

OÙ IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QUE FÉDOR SHARP EST UN GREDIN

[Illustration]

C'était le 29 janvier; il était deux heures de l'après-midi, et dans la salle à manger de l'_Hôtel Royal_, à Brest, M. Ossipoff fumait son cigare en compagnie de Fricoulet.

Séléna, assise près de la fenêtre, laissait ses regards errer à travers la forêt de mâts qui hérissaient l'horizon; mais sa pensée était bien loin, par delà les mers, près du cher absent.

--Savez-vous, père, dit-elle tout à coup en se retournant, que voici près d'un mois que M. de Flammermont est parti?

--Un mois, en effet, fillette, répondit le vieux savant; la semaine ne se passera certainement pas sans que nous ayons de ses nouvelles.

La jeune fille eut une petite moue.

--Il me semble, fit-elle, qu'il eût pu nous en donner déjà!

Fricoulet, qui était penché sur une carte de l'Atlantique, releva la tête.

--En admettant que le voyage se soit effectué sans encombre et qu'aucune difficulté imprévue ne l'ait retardé, Gontran est arrivé là-bas avant-hier seulement... Eh bien! il lui a fallu le temps de faire l'expérience sismographique, d'expédier la dépêche... En outre, il y a la transmission télégraphique... Bref, en supposant qu'il n'ait pas perdu une heure, une minute, nous ne pouvons recevoir de ses nouvelles avant quarante-huit heures, au moins.

--Quarante-huit heures! murmura Séléna, c'est bien long.

--A moins, fit joyeusement Fricoulet, que le petit Cupidon ne lui ait prêté ses ailes pour aller plus vite... mais ces choses se passaient aux temps mythologiques et notre prosaïque époque n'est pas digne que les dieux descendent de l'Olympe!

La jeune fille frappa impatiemment le sol de la pointe de sa bottine.

--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, on voit bien que vous n'avez pas, comme votre ami Gontran, la tête remplie de notions scientifiques... vous plaisantez tout le temps.

Ce disant, elle souriait malicieusement pour répondre au regard de reproche que lui lançait le jeune ingénieur.

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--Dites donc, monsieur Fricoulet, fit Ossipoff, sommes-nous complètement prêts à partir?

--Depuis hier soir tout est terminé, monsieur Ossipoff; les dernières caisses ont été arrimées devant moi; j'ai donné l'ordre de tenir la machine sous pression, en sorte que deux heures après avoir reçu la dépêche de Gontran,--en admettant toutefois qu'elle soit favorable,--la _Maria-Séléna_ pourra prendre la mer.

Et il ajouta _in petto_:

--Voilà bien de l'argent dépensé et dépensé en pure perte... Il eût mieux valu pour Gontran que le vieux transformât ses pierreries en bonnes rentes 3% plutôt que de les dissiper en folies irréalisables... Enfin, heureusement que cette comédie va prendre fin... Gontran, lorsque je l'ai quitté, paraissait avoir compris mes raisonnements... Il va télégraphier de là-bas que le sismographe n'a donné aucun résultat et que le Cotopaxi est un volcan éteint... Ossipoff s'en prendra à Martinez Campadores, le traitera de crétin et d'idiot, ce dont l'autre se moque pas mal, puisqu'il est enterré depuis nombre d'années... Puis Gontran, revenu, épousera Séléna, ce qui sera sa punition pour tout le temps qu'il m'a fait perdre.

Et pendant qu'il monologuait de la sorte, le jeune ingénieur considérait d'un oeil railleur Ossipoff qui pointait avec attention sur de longues feuilles de papier la liste de tous les objets que la petite troupe emportait avec elle.

Soudain Séléna poussa un cri.

--Père, dit-elle, père, voici un employé du télégraphe qui vient de ce côté.

Le vieillard abandonna sa besogne et d'un bond fut près de sa fille.

--Il entre à l'hôtel, murmura-t-elle d'une voix tremblante.

--Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l'_Hôtel Royal_, objecta Fricoulet d'un ton ironique.

Cependant, agité, sans trop savoir pourquoi, d'un pressentiment, il s'apprêtait à courir aux nouvelles, lorsque la porte s'ouvrit et un garçon entra:

--Une dépêche pour M. Ossipoff, dit-il.

Le vieux savant se précipita, saisit le papier bleu, le décacheta d'un doigt fébrile et avidement en parcourut le contenu.

--Hurrah! cria-t-il en agitant en l'air ses bras dans un geste désordonné; hurrah! pour le Cotopaxi... Hurrah! pour Gontran de Flammermont!

Puis, brisé par l'émotion, il tomba sur une chaise, le visage tout pâle, les lèvres bleuies, les paupières presque closes.

--Mon père! fit Séléna prise d'inquiétude en se précipitant vers le vieillard.

Fricoulet, lui, demeurait immobile, les pieds cloués au plancher, dans une attitude hébétée.

--Pauvre homme, pensait-il, le renversement de toutes ses espérances vient de le rendre fou instantanément... Peut-être bien, si Gontran l'eût tentée, l'expérience eût-elle donné de bons résultats.

Et, pris de remords, il ajouta:

--Sapristi! si c'était à refaire, je conseillerais à Gontran d'aller jusqu'au Cotopaxi et d'essayer le sismographe; les hasards sont si grands... peut-être cet instrument aurait-il donné les résultats qu'on attendait de lui.

Et tout navré, tout furieux contre lui-même, il s'approcha à son tour de Mickhaïl Ossipoff qui commençait à revenir à lui.

--Pauvre monsieur Ossipoff, murmura-t-il en lui prenant la main.

Le vieillard poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, puis brusquement se redressa, sauta sur ses pieds en s'écriant:

--Hurrah! hurrah! pour Gontran de Flammermont!

--Allons bon, pensa Fricoulet, voilà que cela recommence!

--Mon cher monsieur Fricoulet, dit Ossipoff, voulez-vous courir jusqu'au port, dire au capitaine de la _Maria-Séléna_ que nous appareillons dans deux heures... Moi, je me charge de boucler nos valises et de régler notre compte à l'hôtel.

L'ingénieur eut un haut-le-corps désordonné. Décidément le vieillard avait bien la cervelle détraquée.

Il attira Séléna à lui, d'un clignement d'yeux.

--Votre père ne me paraît pas dans son état normal, murmura-t-il.

Ce fut au tour de Séléna de tressaillir.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle sans cesser d'examiner Ossipoff qui, fiévreusement, s'occupait à mettre en ordre les paperasses éparses sur la table.

--Ceci: c'est que cette dépêche a dû porter à votre père un coup terrible et qu'il faudrait aviser.

--Aviser à quoi?

--Je ne sais trop... En tous cas nous ne pouvons le laisser en cet état.

La jeune fille regarda Fricoulet; un doute venait de se glisser soudain dans son esprit sur le bon équilibre des facultés mentales de l'ingénieur.

Comme ils étaient tous les deux l'un près de l'autre, Ossipoff se retourna et, remarquant leur attitude embarrassée, demanda:

--Eh bien! qu'avez-vous à rester là, tous deux immobiles comme des termes?... Monsieur Fricoulet, vous devriez déjà être parti; quant à toi, Séléna, tu ferais bien mieux de m'aider un peu... Voyons, qu'avez-vous? que vous dites-vous?

[Illustration: La Maria-Séléna.]

--C'est la dépêche, père, répondit la jeune fille; vous ne nous avez pas montré la dépêche de M. de Flammermont, alors je disais à M. Fricoulet que sans doute vous nous cachiez quelque chose... que peut-être M. de Flammermont est malade... blessé...

Vivement Ossipoff sortit la dépêche du portefeuille dans lequel il l'avait déjà serrée et, la tendant à Séléna:

--Tiens! lis, dit-il, et rassure-toi.

La jeune fille parcourut d'un rapide coup d'oeil le papier administratif et le passa à Fricoulet en demandant à voix basse:

[Illustration]

--Je ne comprends plus ce que vous vouliez dire?... Cette dépêche n'a pu que causer à mon père une grande joie.

Fricoulet se frottait énergiquement les yeux.

--J'ai la berlue, pensait-il, j'ai mal lu ou bien Gontran a été frappé là-bas d'aliénation mentale.

Et il relut une troisième fois ces mots:

«Prédiction Martinez Campadores parfaitement juste. Sismographe indique éruption prochaine. Partez sans perdre de temps. Amitiés.--Flammermont.»

Et il restait là, immobile, atterré, roulant la dépêche entre ses doigts, se creusant la cervelle pour chercher à comprendre pourquoi Gontran avait agi ainsi.

--Je ne puis mettre sa conduite que sur le compte d'une insolation, pensa-t-il; en tous cas, il faut aller jusqu'au bout et du moment qu'il dit de partir... il faut partir... Je souhaite seulement que nous arrivions à temps pour éviter une catastrophe.

--Eh bien! monsieur Fricoulet! cria Ossipoff.

--Voilà, monsieur, voilà, répondit le jeune ingénieur en se précipitant vers la porte; je cours au port et, quand vous arriverez, la _Maria-Séléna_ sera prête à lever l'ancre.

· · ·

Quinze jours après, grâce aux vents qui soufflaient du nord-est, la goëlette parvint à Aspinwall; le matériel, soigneusement emballé dans d'énormes caisses, fut embarqué en grande vitesse sur le chemin de fer de Panama; de l'autre côté de l'isthme, on le rechargea sur le _Salvador-Urquiza_, caboteur de 500 tonnes qui devait le transporter à Tacames, sur la rivière de Las Esmeraldas; là, un bateau à vapeur le conduirait à Quito, au centre du massif montagneux des Andes, moins éloigné que Guayaquil du Cotopaxi.

Or, le 24 février, vers huit heures du soir, comme Fricoulet accoudé sur le bastingage de l'arrière, fumait un excellent cigare, tout en suivant d'un oeil rêveur les blancs moutonnements formés par l'hélice dans les flots clairs du Pacifique, soudain une lumière intense irradia l'horizon, jetant sur la surface de l'océan comme une lueur d'incendie.

Pendant une seconde tout fut rouge, l'horizon, le ciel, la mer; le bâtiment lui-même parut teint de sang; puis la lueur disparut, tout redevint sombre, plus sombre encore qu'auparavant.

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Fricoulet, comme mû par un ressort, s'était redressé et d'un bond s'était précipité à l'entrée des rouffles.

--Ossipoff! cria-t-il, Ossipoff!

Mais sans doute le vieux savant, par le hublot de sa cabine, avait lui aussi, assisté à l'étrange phénomène car il escaladait quatre à quatre les marches de l'escalier accompagné de Séléna; derrière eux venait le capitaine, suivi d'une partie de l'équipage.

--Qu'arrive-t-il? demanda Mickhaïl Ossipoff en entraînant Fricoulet vers le bordage.

--Là-bas! là-bas! répliqua le jeune ingénieur en étendant le bras vers le point de l'horizon qui venait de s'embraser si soudainement. Comme il achevait ses mots, un bruit effroyable, monstrueux éclata, semblable à l'explosion de cent batteries d'artillerie tonnant ensemble; puis une subite tempête s'abattit sur le navire arrachant ses voiles, tordant ses mâts, tandis que les vagues soulevées par une force inconnue, se dressaient semblables à des montagnes, soulevant à une vertigineuse hauteur le malheureux bâtiment pour le laisser ensuite retomber dans des gouffres insondables.

Le ciel, cependant, demeurait pur, scintillant de mille étoiles, comme par une nuit de printemps.

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Tout à coup, le vent tomba, les vagues s'apaisèrent, l'atmosphère redevint calme et sur la mer, figée comme une nappe d'huile, le navire poursuivit sa route.

Ossipoff que son sang-froid n'abandonnait jamais, surtout lorsqu'il s'agissait de constatations scientifiques, consulta sa montre; cet étrange cyclone avait duré juste deux minutes.

Tout le monde à bord se taisait; passagers et matelots, encore sous l'impression de cet incompréhensible cataclysme, se regardaient, tremblants, épouvantés.

Fricoulet fut le premier qui reprit ses sens.

--Ma parole, s'écria-t-il, on viendrait me dire que nous avons subi le contre-coup d'une éruption volcanique que je n'en serais nullement étonné.

Une exclamation douloureuse lui répondit:

--Le Cotopaxi!

Et Ossipoff, les yeux hagards, les cheveux en désordre, se tenait cramponné au bastingage, la face tournée vers l'horizon.

Séléna courut à lui.

--Père! cher père! bégaya-t-elle toute tremblante et le coeur serré par une inexprimable angoisse, que voulez-vous dire?

--Je dis que les pressentiments de M. Fricoulet sont justes; que la lueur que nous avons aperçue et que le bruit que nous avons entendu sont produits par une éruption du Cotopaxi dont quelques centaines de kilomètres à peine nous séparent.

Le jeune ingénieur s'empressa, ému par la douleur du vieillard.

--En vérité, dit-il, pensez-vous que ce soit là la cause de la tempête qui s'est abattue sur nous?... en disant cela, je parlais un peu au hasard...

Ossipoff secoua la tête.

--Hélas! répliqua-t-il, ce n'est que trop probable... par suite d'un cataclysme souterrain que nul ne pouvait prévoir, l'éruption prédite par Martinez da Campadores pour le mois prochain, vient de se produire.

Et il ajouta d'une voix brisée:

--Décidément la fatalité me poursuit et s'obstine à réduire mes projets à néant.

Tout à coup Séléna poussa un cri terrible et s'abattit entre les bras de son père, secouée par des sanglots convulsifs.

[Illustration]

--Séléna! ma chère fille, fit le vieux savant épouvanté, qu'as-tu? pourquoi ces pleurs?

La jeune fille sanglota de plus belle.

Mickhaïl Ossipoff et Fricoulet, muets tous les deux, assistaient à l'explosion de cette douleur, n'en pouvant deviner les causes et se sentant impuissants à la calmer.

Ossipoff se bornait à répéter le plus tendrement possible les épithètes que son affection paternelle lui faisait monter du coeur aux lèvres.

--Mais enfin, qu'as-tu ma fille chérie? demanda-t-il, profitant d'un instant où les sanglots de Séléna semblaient s'apaiser.

Alors au milieu des pleurs, des gémissements de la jeune fille, Fricoulet entendit ces mots.

--Le Cotopaxi!..... Gontran! oh! mon cher Gontran!

--Que dit-elle? demanda Ossipoff qui n'avait pas saisi le sens de ces paroles inintelligibles.

Le jeune ingénieur fronça le sourcil et soudain ses traits se contractèrent sous l'empire d'une violente émotion.

--Gontran! s'écria-t-il... ah! le malheureux!

Et ses bras retombèrent le long de son corps, dans un geste d'accablement et de désespoir.

Et, voyant Ossipoff qui l'interrogeait du regard:

--Ah! gronda-t-il, vous ne comprenez pas que si le Cotopaxi a fait éruption, Gontran a certainement péri enseveli sous les laves... tout à votre égoïsme de savant, vous ne voyez dans cette catastrophe que la ruine de vos espérances; votre fille, elle, y voit la mort de son fiancé et moi celle de mon meilleur ami.

Et il ajouta:

--Vous l'avez envoyé à la mort... il est victime de votre folie et vous n'avez pas un seul regret pour lui!...

Et Fricoulet se détournant, cacha son visage dans ses mains pour dissimuler les larmes sincères qui ruisselaient le long de ses joues.

Ossipoff était atterré; sur le premier moment, en effet, son esprit n'avait été frappé que d'une chose: l'anéantissement de ses espérances; l'idée que Gontran avait pu trouver la mort, et quelle mort! dans les laves brûlantes du volcan, ne s'était même pas présentée à lui; mais, maintenant, il se sentait au coeur une douleur poignante, à la pensée que cet aimable garçon dont il avait su apprécier les qualités et qu'il aimait déjà à l'égal de son fils, que Gontran avait péri.

Oui, Fricoulet avait raison; c'est lui qui avait causé la mort du jeune comte et brisait à tout jamais le coeur de sa fille, de cette Séléna adorée pour le bonheur de laquelle il eût donné jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Alors, accablé, il tomba à genoux sur le pont et prenant entre ses mains tremblantes les mains de Séléna:

--Ma fille, murmura-t-il, pardonne-moi... oui, je suis un fou, oui, je suis un misérable, puisque j'ai laissé envahir mon âme par l'amour de la science, alors qu'elle ne devait être pleine que d'affection pour toi.

Les larmes de Séléna redoublèrent; quant à Fricoulet, ému de l'attitude désespérée du vieillard et regrettant déjà les dures paroles qu'il lui avait adressées, il s'approcha de lui, le saisit par les épaules et le relevant:

--Non, monsieur Ossipoff, dit-il, non, vous n'êtes pas un misérable, non, vous n'êtes pas un fou... et votre fille vous pardonne la mort de son fiancé comme je vous pardonne, moi, la mort de mon ami.

Le vieillard le regarda et balbutia:

--Bien vrai?

--Voici ma main, répondit Fricoulet simplement.

Ossipoff serra vigoureusement la main que lui tendait l'ingénieur; puis se tournant vers sa fille:

--Et toi, Séléna? demanda-t-il tout bas, me pardonnes-tu aussi?

Pour toute réponse la jeune fille se jeta dans les bras de son père qui la tint longtemps embrassée.

Tout à coup, Fricoulet partit d'un large éclat de rire et posant sa main sur l'épaule du vieillard:

--Voulez-vous que je vous dise quelque chose? s'écria-t-il... eh bien! nous sommes tous des imbéciles!...

Ossipoff le regarda avec des yeux que l'ahurissement grandissait.

--Que signifie? murmura-t-il.

--Cela signifie que le phénomène auquel nous venons d'assister ne peut être attribué à une éruption du Cotopaxi.

Séléna se redressa et se jetant sur les mains de l'ingénieur:

--Oh! parlez, monsieur Fricoulet, parlez... ce que vous dites peut-il être possible?

--Tout ce qu'il y a de plus possible, mademoiselle et voici pourquoi: nous sommes en ce moment, si je ne me trompe, à peu près par 83° 30" de longitude à l'ouest du méridien de Paris et par 4° de latitude nord... eh bien! le Cotopaxi est situé, par rapport à nous, au sud-est. Or, c'est par la hanche de bâbord que le phénomène est apparu, c'est-à-dire en plein ouest... les Cordillères ne sont pas par là, que je sache.

Il n'acheva pas; le vieux savant s'était impétueusement jeté sur lui et le serrait dans ses bras:

--Oh! mon ami! mon fils! s'écria-t-il, vous me rendez la vie!

[Illustration: L'île de Malpelo.]

Séléna, de son côté, lui avait de nouveau saisi les mains.

--Et à moi, dit-elle, vous me rendez Gontran!

--Mais alors, demanda Ossipoff, qu'est-ce que c'était que ce cataclysme?

--Peut-être un volcan sous-marin?...

--Ou bien la chute de la foudre!...

--A moins que ce ne soit un navire sautant en pleine mer!

Chacun donnait son opinion, mais le vieux savant hochait la tête.

--Je ne vois guère qu'un moyen de nous édifier sur la cause de ce phénomène surprenant, dit Fricoulet.

--Et ce moyen, mon ami? demanda Ossipoff qui commençait à s'humaniser avec le jeune ingénieur.

--C'est d'y aller voir; mettons le cap à l'ouest et marchons à toute vapeur jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelque chose.

Le capitaine, consulté, fit aussitôt changer la direction du navire; mais la nuit se passa sans que la vigie eût signalé à l'horizon autre chose que les flots de la mer qui s'étendaient à l'infini.

[Illustration]

A l'aube, Fricoulet qui n'avait pas quitté le pont, sondant l'obscurité à l'aide d'une lunette marine, Fricoulet fut le premier à demander à ce qu'on remît le cap au sud-est.

Tout à coup, dans les huniers, une voix, celle d'un gabier, cria:

--Terre à bâbord!

Tout le monde tressaillit; Fricoulet sauta sur une lunette qu'il braqua dans la direction indiquée.

--En effet, dit-il, il me semble voir là-bas, très loin, à l'horizon, un petit point noir; quant à distinguer si ce point est un navire, une terre ou seulement un nuage, cela, je ne le puis.

Le capitaine, penché sur sa dunette, étudiait lui aussi le point signalé.

--Le matelot a raison, fit-il, c'est bien une terre que nous voyons là... alors, que faisons-nous?...

--Marchons dessus à toute vapeur... il faut que nous en ayons le coeur net... ce sont quelques heures de perdues... mais peut-être trouverons-nous là un renseignement important au point de vue scientifique.

Ossipoff ayant ainsi parlé, le capitaine fit augmenter la pression et le navire fila droit sur la terre indiquée.

--Je ne savais pas, fit Ossipoff, qu'il y eût une terre quelconque dans cette partie du Pacifique.

Le capitaine, qui consultait sa carte, répondit:

--Nous devons avoir là l'île de Malpelo, qui appartient à la Colombie; c'est un roc aride et inhabité, le sommet, sans doute, d'une montagne sous-marine.

Pendant deux heures, on marcha à toute vapeur et peu à peu on aperçut plus distinctement, émergeant à peine des flots, une langue de terre basse et où la lunette ne faisait apercevoir aucune trace de végétation.

[Illustration]

Soudain, le capitaine fit stopper; il ne connaissait qu'imparfaitement ces parages et ne se souciait pas de crever la coque de son navire sur des rocs qui pouvaient exister à fleur d'eau.

--Ces messieurs, demanda-t-il, se proposent-ils de pousser plus loin l'aventure?

--Parbleu, riposta Fricoulet, nous voulons descendre à terre.

Un commandement retentit et quelques minutes après, un des canots du bord dansait sur les vagues, monté par quatre rameurs.

--M'accompagnez-vous, monsieur Ossipoff? cria le jeune ingénieur en prenant place à l'arrière de l'embarcation.

Sans répondre, le vieux savant descendit les échelons de corde et s'assit à côté de son compagnon.

Alors on lâcha l'amarre, les avirons s'abattirent sur les flots avec un ensemble merveilleux, et le canot fila comme une flèche dans la direction de la terre.

Mais à mesure que l'on s'approchait du rivage, on rencontrait des épaves en grande quantité: des herbes, des arbustes, des troncs d'arbres et jusqu'à des cadavres d'animaux; même Fricoulet crut reconnaître le corps d'un homme horriblement mutilé.

--Tiens! pensa-t-il, le capitaine prétendait que cette île était inhabitée; il n'y paraît pas.

Ossipoff, lui, était sombre et silencieux; on eût dit que, depuis quelques instants, son esprit était en proie à une grande préoccupation.

Enfin, on aborda sur une plage de cailloux, crevassée en maints endroits et formant des ravins profonds.

Fricoulet se baissa et constata que ces crevasses étaient de formation toute récente.

--Oh! oh! pensa-t-il, nous sommes certainement, ainsi que le disait le capitaine, sur le sommet d'un volcan sous-marin et c'est à une éruption que nous avons assisté hier... pourvu qu'il ne s'en produise pas une nouvelle en ce moment... c'est tout ce que je demande.

Puis, laissant le canot à la garde des rameurs, ils avancèrent dans l'intérieur de l'île, constatant à chaque pas les traces d'une perturbation toute récente du sol.

Et plus il allait, plus Fricoulet se demandait comment l'homme pouvait vivre sur cette terre brûlée du soleil, privée de toute végétation et située en dehors de la route des navires.

--Et cependant, pensait-il, cette île était habitée, puisque nous avons rencontré des cadavres.

Ossipoff, lui, s'enfermait dans un silence absolu.

Soudain, il s'arrêta, releva la tête et regardant l'ingénieur bien en face:

--Ne sommes-nous pas aujourd'hui le 25 février? demanda-t-il.

--En effet... mais pourquoi cette question?

--Vous savez que dans trois jours la lune passe au zénith, et, en même temps, à son périgée, au point le plus rapproché de la terre?

--Oui, je sais cela... mais je ne comprends pas.

Le vieillard fut sur le point de répondre, mais ses lèvres se refermèrent et il se remit en marche, plus sombre encore et plus taciturne.

Ils gravissaient en ce moment un petit monticule élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer; ils espéraient, du haut de cet observatoire naturel, jeter un regard d'ensemble sur cet îlot.

Fricoulet, qui était arrivé le premier au sommet, s'écria:

--Un homme!... un homme!...

--Mort? demanda Ossipoff.

--Non pas, vivant... tellement vivant qu'il accourt vers nous à toutes jambes.

Un homme en effet, tête nue, les vêtements en lambeaux, arrivait de toute la vitesse de ses jambes, semblant fuir un danger terrifiant.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! cria-t-il en anglais.

Il fit encore, tout trébuchant, les quelques mètres qui le séparaient de Fricoulet et de son compagnon, puis, exténué de fatigue, haletant, il roula sur le sol à leurs pieds, répétant d'une voix affolée:

--Sauvez-moi! sauvez-moi!

Eux le considéraient curieusement, apitoyés par l'état misérable en lequel ils le voyaient, souillé de boue et de sang, le visage bouleversé par une indicible terreur, les yeux roulant effarés presque hors de la tête.

--Farenheit! s'écria soudain Ossipoff d'une voix terrible, Jonathan Farenheit!

Ces mots parurent faire sur le malheureux une singulière impression; il se redressa lentement, passa ses mains tremblantes sur son front, comme pour en chasser la terreur qui l'obsédait; puis tout à coup, ses traits convulsés par l'affolement se rassérénèrent, son regard perdit sa fixité de brute et dans la prunelle un rayon d'intelligence brilla.

Il leva les yeux vers les deux compagnons et murmura:

--Jonathan Farenheit! c'est moi; oui, c'est ainsi que je m'appelle... mais comment savez-vous mon nom et qui êtes-vous, vous-mêmes?

Ossipoff était devenu tout pâle.

--Vous souvenez-vous de votre conférence à l'observatoire de Nice et avez-vous conservé la mémoire de Mickhaïl Ossipoff? dit-il.

L'Américain jeta un cri terrible et saisissant la main du vieillard:

--Ah! c'est la Providence qui vous envoie! dit-il... Si vous saviez, le monstre! le bandit! le gredin!

--Qui?... de qui parlez-vous? demandèrent ensemble Ossipoff et Fricoulet.

--Venez, venez!... vous verrez!

Il prit le bras du vieux savant et l'obligeant ainsi à le suivre, il se mit à courir jusqu'à deux cents mètres de là, en un endroit où le sol paraissait plus bouleversé, plus ravagé qu'en aucune autre partie de l'île.

L'ingénieur et son compagnon ne purent retenir un cri d'horreur, à la vue du spectacle hideux qui s'offrait à eux.

Le sol était jonché de débris sans nom: ferrures tordues, planches calcinées, au milieu desquelles une quarantaine de cadavres épouvantablement mutilés gisaient: on eût dit une mer de sang dans laquelle nageaient des bras hachés, des jambes brisées, des intestins déchiquetés, des têtes fracassées.

Les deux hommes sentirent une sueur froide leur inonder les membres et instinctivement ils se détournèrent de cet épouvantable charnier.

Fricoulet, le premier, reconquit une partie de son sang-froid.

--Mais qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il à Farenheit; quel formidable fléau s'est abattu sur ces malheureux?

--Éloignons-nous d'ici, d'abord, répondit l'Américain en entraînant ses compagnons; je vous ferai ensuite le récit de cette horrible catastrophe.

Mais, au bout de quelques pas, ses forces l'abandonnèrent, ses jambes fléchirent sous lui et, si Fricoulet ne l'eût saisi aux épaules, le malheureux eût roulé à terre.

--C'est le contre-coup, murmura Ossipoff, en voyant Farenheit devenir subitement tout pâle et fermer les yeux.

--Le mieux est je crois que nous le transportions au canot, fit le jeune ingénieur; plus vite nous regagnerons le bord et plus vite nous pourrons lui donner les soins que réclame son état... sans compter que nous avons perdu près de vingt-quatre heures et qu'il nous faudra, coûte que coûte, les rattraper.

Mickhaïl Ossipoff saisit Farenheit par les jambes, Fricoulet l'empoigna par les épaules et d'une marche rendue difficile et pénible par le bouleversement du sol, ils se dirigèrent vers l'endroit du rivage où ils avaient laissé l'embarcation et les rameurs.

Une heure après, le _Salvador Urquiza_ reprenait sa route à toute vapeur et Jonathan Farenheit, couché dans le propre lit d'Ossipoff, dormait d'un profond sommeil.

Le vieux savant avait voulu veiller lui-même le malade; anxieux de ce récit qui lui avait été promis, il voulait être là pour le réclamer le premier, aussitôt que la cervelle de l'Américain serait rouverte à l'intelligence et que ses lèvres pourraient articuler des paroles compréhensibles.

Tout à coup, au milieu de la nuit, comme Ossipoff, étendu dans un fauteuil d'osier, commençait à s'assoupir au bercement du navire, des lèvres du malade un mot s'échappa, vague et confus, mais qui cependant fit bondir le vieillard.

--Sharp! avait dit Farenheit.

Et il répéta à plusieurs reprises:

--Sharp! ah! bandit!... ah! misérable!

Ossipoff se pencha sur le lit; Farenheit dormait et, sous l'impression du cauchemar, prononçait des mots sans suite et sans signification.

Brutalement, le vieux savant secoua le malade; celui-ci ne bougea pas et continua son somme.

Alors Ossipoff courut à la cabine de Fricoulet et heurta à la porte avec une vigueur telle que le jeune ingénieur, réveillé en sursaut, accourut tout effaré:

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda-t-il encore tout endormi, en apparaissant sur le seuil de sa chambre... le feu est-il au navire? ou bien coulons-nous?

[Illustration]

--Rien de tout cela, répondit Ossipoff d'une voix tremblante, c'est Farenheit...

--Est-ce qu'il est mort? s'écria le jeune homme réveillé tout à fait.

--Non... mais il vient, dans son sommeil, de prononcer un nom...

--Eh bien?

--Eh bien! habillez-vous et venez me retrouver; j'aime autant ne pas être seul.

[Illustration: Aristarque et Hérodote, les montagnes étincelantes.]

Intrigué, presque inquiet de l'allure étrange du vieillard, Fricoulet se vêtit à la hâte et courut à la cabine de Farenheit, où il trouva Ossipoff courbé sur le malade et épiant anxieusement le mouvement de ses lèvres.

Le jeune ingénieur, on s'en souvient, était quelque peu médecin; doucement il écarta Ossipoff, puis, prenant entre son pouce et son index le poignet de l'Américain, il se mit à compter les pulsations.

--La fièvre est presque tombée, murmura-t-il au bout d'un instant.

Et sortant de sa poche une petite pharmacie de voyage, il y prit une fiole dont il versa une partie du contenu entre les lèvres du malade.

Celui-ci demeura quelques secondes immobile; puis, soudain, sa bouche s'ouvrit toute grande pour livrer passage à un soupir bruyant; ensuite ses paupières se mirent à battre nerveusement et se levèrent, découvrant l'oeil anormalement dilaté, tandis que les pommettes se rosissaient un peu.

[Illustration]

L'Américain promena à travers la cabine ses regards vagues d'abord, qui s'arrêtèrent ensuite sur Ossipoff et sur son compagnon; un moment il les considéra comme s'il ne les reconnaissait pas; puis, tendant les bras vers eux:

--Mes sauveurs, balbutia-t-il.

Avec l'aide de Fricoulet, il se dressa sur son séant, passa à différentes reprises ses mains sur son front, comme pour y rappeler sa mémoire envolée; soudain ses traits se contractèrent et il murmura d'une voix étranglée:

--Oh! c'est horrible!... c'est horrible!

--Quoi? demanda Ossipoff tout anxieux... parlez... racontez-nous ce qui vous est arrivé.

--Oui, oui, je me rappelle maintenant... hier, après que vous m'avez sauvé, j'ai voulu vous faire le récit de cette épouvantable chose... et puis... je ne me souviens plus.

--Oui, répliqua Fricoulet, vous avez été un peu malade... mais maintenant vous allez mieux.

--Écoutez, dit Farenheit... vous vous rappelez, n'est-ce pas, cette conférence que je fis à Nice et à laquelle vous assistiez... vous n'ignorez pas, par conséquent, qu'une société avait été formée pour l'exploitation de précieux gisements de minerais situés dans les plaines lunaires et que j'étais président du comité de surveillance de cette société.

--Oui, firent ensemble Ossipoff et Fricoulet, nous savons cela, mais qu'est-ce que cela a de commun avec l'horrible catastrophe?

--Comment! mais tout, messieurs, tout... car cette société avait acheté les plans d'un savant russe, du nom de Fédor Sharp et plusieurs membres du comité, moi le premier, devaient accompagner ce Sharp dans son voyage d'exploration, destiné à nous bien convaincre _de visu_ que les analyses spectrales ne nous avaient pas induits en erreur... eh bien!

--Eh bien? demanda anxieusement Ossipoff.

--Ce misérable... ce bandit nous a volés... il devait nous prendre comme passagers dans cet obus que la société américaine a payé de ses dollars... il nous a brûlé la politesse... il est parti seul et vous avez vu ce qu'a produit la déflagration de cette poudre terrible... le canon a éclaté... toutes nos constructions ont sauté, presque tous nos aides ont péri... moi seul qui, par un hasard providentiel, étais dans une autre partie de l'île, ai survécu.

Ossipoff poussa un cri terrible:

--Sharp est parti!

--Oui, riposta Jonathan Farenheit, parti pour la Lune!!!

--Ah! je suis vaincu, murmura le vieux savant en tombant accablé dans un fauteuil.

L'Américain, lui, semblait au contraire avoir retrouvé toutes ses forces et toute son énergie.

--Et moi, hurla-t-il en dressant dans le vide ses poings formidables, je n'abandonne pas la partie... je le poursuivrai, ce Sharp maudit, et jusque dans la Lune... il ferait beau voir qu'un chenapan de cette espèce se soit joué impunément de la libre Amérique... Ah! il ne sait pas ce que peut être la ténacité d'un fils des États-Unis!

[Illustration]

Ossipoff, la tête dans les mains, était en proie à un accablement profond, répétant d'une voix brisée:

--Parti! il est parti!... ah! l'infâme... le voleur!...

--Mais, continua Farenheit, il n'y a pas que ce moyen d'aller dans la lune; il est impossible qu'un homme de génie ne trouve pas un système plus rapide de relier la terre à son satellite... Voyons, monsieur Ossipoff, voyons, vous, monsieur... donnez-moi seulement le moyen de me venger et je mets à votre disposition ce que ce bandit de Sharp a laissé de dollars dans ma caisse.

--Ce moyen est trouvé, monsieur Farenheit, répliqua Fricoulet et, tels que vous nous voyez, nous sommes en route pour l'employer.

--Et ce moyen, c'est?...

--Une éruption volcanique du Cotopaxi!

L'Américain fit un bond formidable qui le jeta presque hors de son lit.

--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah! pour le Cotopaxi!

Le jeune ingénieur secoua la tête.

--Malheureusement, dit-il, cette éruption ne doit avoir lieu que le 28 mars et le lendemain la lune passera au zénith et au périgée, c'est-à-dire juste à sa plus courte distance de nous, à 84,000 lieues; elle s'éloigne ensuite et, le 28 mars, il sera, je crois, matériellement impossible de l'atteindre.

--Eh bien! fit Jonathan Farenheit, partons tout de suite!

--Il nous faut un mois pour approprier la cheminée du volcan à sa nouvelle destination!

[Illustration]

L'Américain poussa un juron formidable.

Ossipoff, lui, s'était redressé soudain; son visage rayonnait et ses yeux lançaient des éclairs.

--Puisque le 28 mars est une date trop éloignée, nous avancerons l'éruption!

--Vous dites! exclama Fricoulet ahuri.

--Un de vos compatriotes s'est écrié un jour à la tribune: «de l'audace! de l'audace! et toujours de l'audace!» eh bien! puisque la nature ne se prête pas d'elle-même à nos plans, nous l'y contraindrons; nous forcerons le cratère du Cotopaxi à nous jeter dans l'espace quand il nous conviendra et nous partirons pour la pleine lune de mars.

De nouveau Farenheit poussa un hurrah formidable qui éclata comme un coup de tonnerre dans le silence du navire endormi, pendant que Fricoulet grommelait en regardant Ossipoff avec une surprise mélangée d'admiration:

--Le diable d'homme! il le fera comme il le dit... je commence à croire que nous partirons tout de même!...

[Illustration]