CHAPITRE XVI
LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.
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Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes, lorsque nos voyageurs s'éveillèrent.
À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque invisible lien.
C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent.
Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande.
À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une espèce de tente repliée.
Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence qu'ils étaient munis d'un dossier.
Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une petite roue à pales gauches, servant de propulseur.
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--Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant attentivement cette étrange machine.
--Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...
Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff:
--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt.
Le vieux savant se retourna.
--Vous voulez dire celui de Philips.
--Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans je ne sais plus quelle musée... était en aluminium.
Ossipoff riposta:
--Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même. Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie...
--Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini.
Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un bond jusqu'à l'appareil, où il prit place.
--Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés les escaliers et les échelles!
Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui, sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son guide, les ailes déployées.
Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un oeil méfiant cet étrange véhicule.
--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?
--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des perroquets, riposta l'Américain.
Le jeune comte fronça les sourcils.
--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la nôtre?
--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que nous à la Ville-Lumière...
Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit l'hélicoptère en mouvement.
--Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous rencontrerez...
Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement.
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On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.
--Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais jusqu'à nous!
Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tête dans l'élément éthéré.
Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses bras et ses jambes.
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Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.
--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...
--Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de la dignité américaine.
Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son voisin de gauche.
--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là? demanda-t-il.
Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit au Martien.
Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit:
--Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit.
Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement.
--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore près de cinq cents lieues à faire.
--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble, une étape de dix-huit cents lieues.
L'ingénieur jeta un coup d'oeil du côté d'Ossipoff; le vieillard était tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu un seul mot de l'observation de son futur gendre.
Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit:
--Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos autour de la planète, d'atterrir autre part.
--Ah! fit Gontran.
Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens assez obscur.
--Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres avant l'endroit où nous voulions arriver.
Gontran secoua les épaules.
--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête, pour atteindre l'aile ou la cuisse.
--C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te rendre compte de l'aréographie.
--Oh! répondit M. de Flammermont, les _Continents célestes_ me suffisaient...
Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous de l'appareil avec une rapidité vertigineuse:
--C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité désespérante.
--Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux.
--Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur.
L'Américain riposta:
--_By God!_ je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais pas mieux à New-York...
--Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce qu'un de leurs citoyens leur manque?
--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon poste... et puis, les élections de l'_excentric Club_ ont lieu en juillet... où serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._
Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une colère impuissante...
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--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui s'étendait à ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes terrestres?
L'ingénieur eut un sourire énigmatique.
--Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués, baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage d'avoir été baptisés plusieurs fois.
--Comment cela?
--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit avec leur propre imagination.
--Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la jeune fille.
--On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une gravité comique.
--Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes ne contribue pas peu à rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes sidérales.
Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'_Oréus_, planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Oréus_.
La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur son carnet d'observations, était une platitude désespérante de monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline; partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les baignaient.
Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante.
Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient les derniers rayons de l'astre du jour.
--Voilà le _Trivium Charontis_, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par Schiaparelli, parmi lesquels l'_Oréus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_, le _Styx_, le _Hadès_, l'_Erebus_...
En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens.
Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la planète se noya, indécise et confuse.
Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir, durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons; mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur le paysage une mélancolie singulière.
--La Lune! s'écria Gontran.
Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le bras, il abandonnait sa sellette.
--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée.
Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part, et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de commettre.
--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos?
Ossipoff inclina la tête affirmativement.
--À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...
--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une raideur un peu hautaine.
--Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus...
Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon savant.
Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à cette situation difficile.
--Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est.
--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos.
--Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre...
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--Vous le voyez bien...
--Elles doivent se rencontrer, en ce cas?
--C'est fatal.
--Qu'arrivera-t-il alors?
--Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut bien le voyage.
Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le spectacle d'une éclipse.
Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de la _Ville-Lumière_, capitale intellectuelle de Mars.
Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père, c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec ses avenues rectilignes et brillamment éclairées.
Mais ce qui donnait à la _Ville-Lumière_ un aspect étrange, fantastique, c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments, que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la surface du sol.
--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les Martiens se rendent à leurs plaisirs.
--Ou à leurs affaires! reprit Farenheit.
--La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire des affaires, reprit le jeune comte.
--_The business!!_ répliqua sentencieusement l'Américain.
Et se tournant vers Fricoulet.
--Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous encore, se conformaient à la devise: _Time is money!_
--Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux pour eux, ils le consacrassent aux affaires...
Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes.
--À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?
--Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont arrivés à en résoudre un,--si petit fût-il--ils sont persuadés d'avoir fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir la porte de l'éternel mystère.
--Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont point à leurs plaisirs?
--Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit Farenheit.
L'ingénieur secoua la tête en souriant:
--Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable plaisir?
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En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de lumières.
--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur.
La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.
--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.
--Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte d'Institut et de Palais de gouvernement.
--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même toit?
--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne... ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique, correspondant peut-être à la nôtre actuelle.
--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.
--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la conséquence de leur _Time is money_. Le temps, à leurs yeux, a une trop grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre, chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces gens-là ont l'esprit trop vaste, le coeur trop grand pour que de semblables petitesses y puissent trouver place.
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--Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis!
Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres au-dessus de la ville.
Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute, car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses ailes et de quitter l'appareil.
--Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens.
--Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour.
Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit entendre et Aotahâ les rejoignait.
Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb.
Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi, ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte.
Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils entr'ouvrirent les paupières.
L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui étincelaient de toutes parts.
Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes dans des battements précipités.
--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain effet.
--Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une voix rogue.
--C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions à un faisceau de lumières Jablochkoff.
Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...
--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de Flammermont.
Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible...
--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique...
--Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur, venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la prochaine guerre...
Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et rejoignit les voyageurs.
--Que dit-il donc? demanda Séléna.
--Il fait son métier de _barnum_; il nous présente aux Martiens comme dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui, d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée...
--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des auditeurs?
--Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous soit poussé des ailes.
--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes volatiles...
L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent d'un grand éclat de rire.
Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un vieillard.
Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter attentivement.
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Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié.
--Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!...
--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez platonique.
--Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.
Fricoulet lui posa la main sur le bras.
--Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier que les canons à air dont parle cet individu.
--Pourquoi cela?
--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...
L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait.
En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait ne semblait rien moins que prouvée.
Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le tube un jet enflammé.
Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi que des capucins de cartes.
Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées, confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les baies ouvertes dont la salle était percée.
Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis se retirèrent lentement.
Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue, s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...
Le premier, Fricoulet fut éveillé.
Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses ronflements.
Sitôt l'oeil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.
Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit accourir auprès de lui.
--Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna.
Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides, et les maisons se reflétaient dans l'eau.
--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.
--Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.
--Peine inutile... leurs ailes suffisent.
--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture.
--Pas besoin d'escaliers, en effet.
M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.
--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.
--En quoi les trouves-tu si heureux que cela?
--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens!
Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille:
--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils ignorent également l'écharpe tricolore du maire...
Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt.
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Aotahâ survint au même moment.
--Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques?
Ces paroles, prononcées par Ossipoff, s'adressaient à Fricoulet.
--Sans nul doute, répondit celui-ci.
Et il transmit immédiatement au Martien la réflexion du vieillard.
Aotahâ désigna l'énorme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien avait fait, la veille, l'expérience de son canon à air, et les Terriens remarquèrent, à leur grande stupéfaction, que cette colonne, longue de quatre-vingts mètres et mesurant près de trois mètres de diamètre, n'était autre chose qu'un gigantesque équatorial.
Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut près de l'instrument.
--Que voulez-vous observer avec une semblable lumière? demanda Fricoulet.
--Je veux résoudre l'un des plus intéressants problèmes de l'astronomie moderne, répliqua le vieillard... d'ici, et avec un équatorial aussi puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites Planètes._
Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta:
--Hein! Gontran... les petites planètes?...
Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape.
--Ah! oui, les petites planètes... répéta Gontran... quel régal magnifique!
Et de nouveau, il implora le secours de l'ingénieur.
Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manoeuvrait l'équatorial pour le braquer dans la direction voulue, se pencha vers le comte.
--Observation _petites planètes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il.
Gontran répéta aussitôt:
--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer, à présent, à aucune étude à ce sujet.
Le savant se redressa.
--Et pourquoi donc? demanda-t-il.
Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dorés irradiaient l'espace.
--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, répondit le jeune homme en affectant un ton légèrement railleur.
Ossipoff se frappa le front.
--C'est, ma foi, vrai! répliqua-t-il... il y a des moments, ma parole, où je n'ai pas la tête à moi.
Puis il ajouta:
--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets d'observation ne manquent pas.
Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis longtemps, il colla son oeil à l'objectif de l'équatorial.
Quand il vit le vieillard parti dans l'espace à la suite de son rayon visuel, Gontran tira Fricoulet à l'écart.
--De grâce, implora-t-il, parle-moi des _petites planètes_... qu'est-ce que c'est encore que cela?
Et se prenant la tête à deux mains:
--Jamais, gémit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour résister à tout le travail que je lui impose.
[Illustration]
--Cela la change, répliqua plaisamment l'ingénieur.
--Trop...
--Eh bien! renonce à tes projets de mariage... et redeviens le Gontran d'autrefois.
Le jeune comte eut un geste plein d'énergie.
--Cela! jamais... je préfère avaler les planètes, petites et géantes, après avoir dévoré les moyennes, dussé-je mourir d'indigestion.
--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prépare ton estomac... la gaveuse astronomique va fonctionner...
--Je t'écoute... parle.
[Illustration]
L'ingénieur tira de sa poche son inévitable carnet qu'il tendit à son ami en disant:
--Écris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96.
--C'est fait, et à présent?
--À présent, que remarques-tu?...
Les yeux du jeune homme s'arrondirent à cette question, et sa langue demeura muette.
Séléna, qui était venue le rejoindre et qui regardait par dessus son épaule, murmura:
--Que chaque nombre est le double de celui qui le précède, est-ce cela, monsieur Fricoulet?
--Mademoiselle, répondit l'ingénieur, j'ai rarement vu une personne de votre sexe douée d'un sens d'observation aussi intense que le vôtre.
La jeune fille rougit.
[Illustration]
--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait se donner la peine de faire attention...
--Maintenant, poursuivit Fricoulet, à chacun de ces nombres ajoute 4.
Gontran sursauta.
--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de société auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soirées dites: soirées en long... et où l'on...
Un formidable bâillement interrompit sa phrase.
--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajouté 4?
--Oui, voilà qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52, 100.
--C'est très bien... maintenant, sais-tu ce que représente, à peu près, chacun de ces nouveaux nombres?
--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-là peuvent représenter un tas de choses... cela dépend desquelles on parle...
--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire: chacun de ces nombres représente la distance moyenne d'une ancienne planète au Soleil... écris ceci: Mercure, 3,9--Vénus, 7,2--La Terre, 10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95.
--En effet, observa Gontran, à peu de chose près, c'est identique...
--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne remarques rien?...
Le jeune homme se tut quelques instants:
--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien.
--Et le nombre 28?...
--Tiens! c'est vrai... il ne correspond à aucune planète.
--C'est précisément cette lacune que Kepler avait signalée dans ses recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781, Herschell découvrit Uranus, elle se plaça à la distance 196 qui continue la série...
M. de Flammermont l'écoutait parler, sans paraître comprendre grand chose à son explication...
--Alors, fit-il, ce nombre 28...
--Est celui qui représente la distance à laquelle, entre Mars et Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait échappé à l'observation humaine...
--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents célestes_, murmura M. de Flammermont.
--Ta mémoire te sert mal;... il y est question des petites planètes...
--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-là... mais j'ai jugé cela de peu d'importance et j'ai passé à Jupiter.
--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont précisément ces petites planètes que représente le nombre 28.
--Les petites planètes! répéta le jeune homme, combien donc y en a-t-il?
Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative:
--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en découvre tous les jours...
Gontran eut un mouvement d'effroi.
--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la tête les noms de ces 224 planètes.
--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnées; c'est-à-dire leur diamètre, leur surface, leur densité, l'orbite décrite par elles autour du Soleil, avec leur aphélie, leur périhélie, etc.
--Et il y a un _et coetera_! gémit Gontran... non, vois-tu, j'en deviendrai fou!
Et il tendit à Fricoulet le carnet qu'il lui avait prêté.
--Cependant, insista l'ingénieur, la prudence exige que tu ne te laisses pas prendre au dépourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera certainement pas de t'adresser ce soir.
Gontran prit un air résigné.
[Illustration]
--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent vingt-quatre planètes... pour peu que chacune d'elles soit seulement aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer.
--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, répliqua l'ingénieur, tu viens de commettre là une hérésie formidable; d'après la théorie générale du système planétaire, la masse totale de ces deux cent vingt-quatre planètes ne peut dépasser le tiers de la masse terrestre...
--Pourquoi cela?
--Te répondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai...
--Explique-moi donc alors comment cette zone sidérale a été considérée si longtemps comme déserte?
--À cause de l'infinie petitesse de ces astéroïdes, dont les plus importants ont cinq cents kilomètres de diamètre, au maximum, et qui nous apparaissait sous la forme d'étoiles de onzième grandeur... et puis, tu as dû remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver une chose que l'on sait exister, que celle après laquelle on court, à tâtons, sans indications précises, sans certitude.
--C'est la vérité!
--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut déclaré par Titius comme n'ayant aucune représentation céleste, il se forma une association de vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui se dérobait ainsi à la curiosité humaine.
--Et qu'ont-ils trouvé?
--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les petites étoiles du Taureau, découvrit par hasard, précisément à cette distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Cérès_.
--Par hasard! s'écria Gontran... c'était bien la peine de constituer une société de vingt-quatre savants?
--Plusieurs des plus grandes découvertes dont l'humanité s'enorgueillit sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhaïl Ossipoff qui était venu rejoindre ses compagnons.
[Illustration]
Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet:
--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il à l'oreille.
--Du reste, poursuivit le vieillard, si la première fut découverte fortuitement, il n'en a pas été de même pour les suivantes qui, toutes, sont dues à des études persévérantes, à des recherches opiniâtres.
--Il y a, dit à son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour ainsi dire une spécialité des petites planètes. Palisa en a découvert 40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a découvert 34, nous en devons 14 à Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14 également à un peintre allemand, Goldschmidt...
Et l'ingénieur eût continué longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuadé comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanité, étalage d'une science superficielle, ne lui eut coupé la parole avec un mouvement d'impatience:
--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant à Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis.
--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont.
Et, _in petto_, il ajouta:
--Voilà l'assaut!
--Mais votre avis sur la formation de ces planètes, répliqua le vieillard.
Pour le coup, Gontran était acculé à son ignorance; nerveusement, il étirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et ses regards désespérés s'attachaient sur Séléna, lorsque soudain, il vit la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber.
Ossipoff poussa un cri et se précipita: mais sa fille l'avait devancé et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, à M. de Flammermont.
Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumière subite:
--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites planètes ne peuvent être que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore, mais que la science découvrira, aura éclaté.
[Illustration]
Ossipoff hocha la tête.
--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes; seulement, ce n'est pas la mienne.
--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortuné Gontran.
--Parce que, pour un seul monde d'une masse égalant à peine le tiers de la masse terrestre, il était absolument inutile d'une zone aussi étendue que celle occupée par les petites planètes.
Et il regardait le jeune comte, épiant la réponse qu'il allait faire pour réfuter cet argument.
Ce fut Fricoulet qui répondit, avant que le vieillard eût pu l'arrêter.
--Ce que vous dites là serait logique si la fragmentation n'avait pas été successive et si Jupiter n'était pas là pour expliquer comment ont pu être disloquées toutes les orbites de ces fragments.
Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa d'ajouter:
--Moi, je n'ai aucune idée à ce sujet; je ne fais que vous répéter, mot pour mot, ce que me disait Gontran tout à l'heure...
L'irritation du vieillard s'apaisa; néanmoins, il répliqua d'un ton un peu sec:
--Toutes les opinions sont libres; quant à moi, j'estime, au contraire de vous, que, loin d'être les fragments d'une planète, ces astéroïdes en sont les éléments constitutifs, détachés de l'équateur solaire par la puissante attraction de Jupiter et empêchés, par cette même attraction, de se réunir jamais pour former un tout.
Gontran hochait la tête d'un air capable.
--Cette théorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vôtre, fit Ossipoff avec un accent un peu amer.
--Sans doute... sans doute...
Fricoulet, qui avait remarqué combien son intervention irritait le vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exaspérer, demanda alors d'un air naïf:
--Comment expliquez-vous, dans votre théorie, cette particularité que les orbites de ces petites planètes se coupent toutes au même point?... n'est-ce point une preuve à l'appui de la nôtre, car vous savez qu'une loi mécanique veut...
Ossipoff le foudroya d'un regard.
--Ah! dit-il, vous êtes bien heureux d'avoir appris cela tout à l'heure pour en faire parade maintenant.
Fricoulet fronça légèrement les sourcils.
--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prière...
--Monsieur Alcide! implora Séléna qui redoutait de voir le jeune ingénieur, exaspéré par le langage acerbe du vieillard, laisser échapper quelque parole imprudente.
Mais Fricoulet, aussitôt rasséréné, leur fit signe de la main de n'avoir crainte.
--D'un autre côté, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois directement à M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont sphériques; Cérès, Fallos, Junon, Hebé, Psyché, Calliope...
Encore cette fois, Fricoulet intervint.
--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de leur forme...
Le vieux savant eut un sourire méprisant.
--Mon cher monsieur, répondit-il, quand on se mêle de parler d'une chose, il faut tout au moins connaître cette chose... or, vous vous imaginez posséder des notions astronomiques, parce que M. de Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'écaille d'elle-même... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a peut-être négligé de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez négligé de retenir qu'ils étaient si petits que dans les plus puissants télescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux.
--C'est précisément ce sur quoi nous nous basons, déclara Fricoulet en prenant un air comiquement important, pour prétendre que ces mondes sont de petits éclats de forme polyédrique, fragments d'un monde détruit!
Ossipoff éclata de rire.
--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre nous, grommela-t-il.
Séléna, pour faire diversion, demanda:
--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a guère de chance pour qu'ils soient habités?
Gontran, à la mémoire duquel revinrent tout à coup les théories philosophiques de son illustre homonyme, répliqua avec une autorité qui impressionna Ossipoff.
--Et pourquoi cela, ma chère Séléna? sur quoi vous basez-vous pour proclamer ces mondes inhabités? sur leur exiguïté, mais je ne vois point en quoi cela peut les empêcher de prendre part au concert de vie universelle... n'avons-nous pas sur la Terre même des preuves de ce que j'avance... La Grèce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas été, pendant de longs siècles, le flambeau de l'Antiquité?
--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les conditions de pesanteur étaient tout autres qu'à la surface de ces globules auxquels tu parais t'intéresser énormément, je ne sais pas trop pourquoi.
--Rien ne prouve que l'humanité ne soit pas colossale; tout, au contraire, porte à le penser,... la taille des habitants étant en raison inverse de l'intensité de la pesanteur.
Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tête, Gontran se pencha vers Séléna avec un gracieux sourire aux lèvres.
--Savez-vous à quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit alors Ossipoff: à avoir des habitants plus grands que les mondes sur lesquels ils sont appelés à vivre!
[Illustration]
Gontran tressaillit et regarda l'ingénieur qui lui fit signe que le vieillard avait raison.
Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire, suivi bientôt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns à la suite des autres formèrent en quelques instants, une longue théorie, semblables au ruban humain qui se déroule, le soir, à la porte de nos théâtres.
Chose singulière que Séléna fut la première à remarquer, les enfants étaient en grande majorité.
[Illustration]
--Sans doute y a-t-il matinée à un _Robert-Houdin_ ou à un _Cirque d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont.
--Le meilleur moyen de savoir à quoi vous en tenir, proposa Fricoulet, est de suivre ces gens-là... du moment que nous sommes sur un monde ou la curiosité est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas nous en vouloir d'être curieux.
Ce conseil fut jugé bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file.
Après une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant à toutes leurs actions une rapidité inouïe,--nos voyageurs arrivèrent à une porte qu'ils franchirent à la suite de ceux qui les précédaient et ils se trouvèrent aussitôt enveloppés d'ombres épaisses, tellement épaisses qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se trouvaient, mais encore s'ils étaient seuls ou non.
Tout à coup, sans qu'ils eussent bougé de place, il leur sembla qu'ils étaient transportés dans l'espace, sous le dôme céleste constellé de mille étoiles parmi lesquelles étincelaient des constellations et des planètes parfaitement reconnaissables.
Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidité vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphère énorme, gigantesque qui bientôt eut envahi le ciel tout entier.
Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprimée par une singulière angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent pu le faire à l'aide d'un puissant télescope, la topographie bizarre de ce monde inconnu: c'était un enchevêtrement inextricable de terre et d'océans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'océans où semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'étaient aussi des trous sombres, ainsi que des cratères de volcans et des pics étincelants comme des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdâtres allongés en bandes parallèles à l'équateur, formaient comme un écran à ce paysage.
Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle d'Ossipoff, murmura à son oreille:
--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte céleste ne mentionne une planète semblable--à votre avis?...
Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout à la fois.
[Illustration]
Au moment où il semblait aux Terriens que cette sphère colossale, s'avançant toujours sur eux, allait les écraser de sa masse, elle éclata, comme éclatent dans l'espace ces belles fusées multicolores par lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice.
Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties infinitésimales des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de ce monde repoussés par une force intérieure à la sphère, s'enfuirent de tous côtés dans l'espace assombri.
Bientôt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua lentement sa marche dans l'infini.
Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre s'épaissit de nouveau autour des Terriens.
--_By God!_ grommela Farenheit, voilà un truc fort intéressant et qui aurait un succès fou à New-York.
--Peuh! répliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de la lanterne magique compliquée de fantasmagorie et de vues fondantes... Gontran avait raison de dire tout à l'heure que les Martiens allaient à une matinée; on se serait cru chez Robert-Houdin.
--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer là? demanda Ossipoff.
--La planète numéro 28, sans doute, répondit Fricoulet.
--Vous êtes fou...
Tout en parlant, les Terriens étaient revenus sur leurs pas; en rentrant dans l'observatoire, ils retrouvèrent Aotahâ.
Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui demander des explications.
Après avoir écouté les paroles brèves et rapides du Martien, l'ingénieur se tourna vers ses compagnons:
--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux innocents les mains pleines?
--Qu'entends-tu par là?
--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de la théorie des _Petites planètes_.
Ossipoff fit un bond formidable.
--Qu'en savez-vous?
--C'est Aotahâ qui vient de me le dire.
--Qu'en sait-il lui-même?
À cette question, Fricoulet ne répondit qu'en haussant les épaules et s'adressant à Gontran:
--Les Martiens ont, depuis des milliers d'années, trouvé le moyen d'enregistrer la lumière comme nous avons trouvé, par le phonographe, le moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons d'assister a été photographié d'après nature et le brisement de cette planète a été pour nous tel qu'il a été, il y a des siècles, pour les Martiens.
--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit.
--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent à l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la foule que nous avons suivie était presque exclusivement composée d'enfants.
Ossipoff, tout rêveur et quelque peu humilié au fond, se taisait.
--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna, vous qui savez tant de choses, expliquez-moi donc comment on peut arriver à un semblable résultat.
--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le système martien, je ne puis vous répondre, ne l'ayant pas étudié; quant à celui dont se sert maître Robert-Houdin, il est des plus simples: en éloignant rapidement de l'écran tendu entre le spectateur et l'appareil le système optique, on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en même temps que la première s'éteint, on change la projection et le sujet en vue.
--C'est ce que nous appelons «_the dissolving views_,» dit Farenheit.
--Ou «vues fondantes,» ajouta Gontran.
--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose.
--Parlez, mademoiselle.
--Ces gens ont photographié une planète qui n'existe plus; peut-être s'intéressent-ils assez à la Terre pour en avoir pris des vues également.
L'ingénieur se tourna vers Aotahâ et lui traduisit la question de la jeune fille.
Le Martien inclina légèrement la tête et fit signe aux voyageurs de le suivre.
Comme précédemment, les Terriens s'arrêtèrent dans une pièce obscure; puis soudain un voile se déchira, découvrant l'immensité des cieux au fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur très douce et très faible apparut.
Insensiblement ce croissant augmenta, étendant ses deux cornes immenses sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes elles-mêmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrés dans les rayons visuels qu'une partie seule de la planète.
--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous apercevons là,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces cheminées,... tous ces mâts de bateaux...
--C'est fort singulier, dit à son tour Fricoulet, on jurerait qu'on plane en ballon à quelques kilomètres au-dessus du sol.
Une exclamation émue éclata presque aussitôt.
[Illustration]
--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui sort là du brouillard... Paris!...
Et un formidable soupir s'échappa de la poitrine de Gontran: en même temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se dérouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laissés là-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-là il les reverrait jamais.
--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou?
--Pourquoi la rue d'Anjou?
--N'est-ce point là que se trouve la mairie du huitième arrondissement, le plus chic arrondissement de Paris?
M. de Flammermont serra avec énergie le bras de son voisin.
--Tais-toi, fit-il, tes plaisanteries ne sont pas de saison.
Successivement, avait passé sous les yeux des Terriens muets d'émerveillement, le panorama de l'Europe centrale, la Suisse avait exhibé ses glaciers, ses ravins et ses pics neigeux, l'Allemagne ses vieux burgs démantelés et ses forêts mystérieuses, l'Italie, ses campagnes dorées et ses côtes bleues; puis apparurent les immensités blanches de la Russie, les coupoles dorées de Moscou, les glaçons de la Neva à Pétersbourg, les minarets de Constantinople;... ensuite, ce furent les steppes sibériens, les jungles indiennes, les rizières chinoises et les villes du Céleste-Empire, avec leurs monuments bizarrement découpés, ensuite encore une nappe d'eau qui paraissait s'étendre à perte de vue et dont les limites apparurent cependant en quelques minutes.
Alors un _by God_ formidable éclata tout à coup; c'était Farenheit qui témoignait de sa joie à la vue de New-York et de son port tout fourmillant de steamers.
--Ah! fit-il en soupirant formidablement, que les Martiens, ces gens de progrès et de civilisation, n'ont-ils un moyen de me faire rejoindre la cinquième avenue?
--Mais ils viennent de le faire, sir Jonathan, répliqua Séléna; notre rayon visuel ne vous a-t-il pas transporté dans votre ville natale.
--Regardez, mais ne touchez pas, ajouta plaisamment M. de Flammermont.
--C'est le supplice de Tantale, conclut Fricoulet.
[Illustration]