‹ Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètesChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN

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DEUX minutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête apparut.

Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.

Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de faire, d'Amérique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme on dit vulgairement--bu à la grande tasse plus d'une fois.

Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface.

Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.

Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et, de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'oeil sur l'immensité qui l'entourait.

--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité...

Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses, fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace.

Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y parvenait.

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Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague, il poussa un cri de désappointement et de rage.

Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu; avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête?

Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable, à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible, ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes creusées par le vent, des lueurs livides.

Farenheit se sentit le coeur étreint par une inexprimable angoisse; à l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité liquide en furie.

À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour résultat que de prolonger inutilement son agonie.

Alors, sans d'autre regret au coeur que de mourir avant d'avoir assouvi sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme survenant, il se laissa engloutir.

· · ·

«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion, doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi, probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser, néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre? toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive, la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état de cette planète c'est que _la vie doit être peu différente de ce quelle est dans notre monde_.»

Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater _de visu_ la vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux.

Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une autre existence.

--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!

Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.

Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu rude avait contusionné son crâne.

--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.

Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.

Le coeur battait fortement et le sang circulait librement dans les artères.

Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond, il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait l'espoir de revoir Séléna.

Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin, rigides et sans apparence de vie.

Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.

Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.

--Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés!

Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la poitrine; le coeur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.

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Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait arrachés à la mort?

En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.

--Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux.

Et il s'avança vers eux.

Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots qu'ils tenaient à la main.

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--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou tout au moins ils y ressemblent terriblement.

Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des cothurnes.

La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée dans une barbe noire longue et frisée.

--Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa stupéfaction faisait oublier ses amis.

Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite tendue.

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Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.

Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un grand nombre de gestes, vifs et rapides.

--Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces gaillards-là...

Et il ajouta, en frisant sa moustache:

--Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la langue française devrait être la seule adoptée pour les usages internationaux.

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Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable, saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se faisait, dans son esprit, un travail singulier.

--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a, dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?...

Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.

Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la bouche.

Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur prodigieuse.

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Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs classiques, ne comprenait absolument rien.

Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien, qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence.

L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran.

--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec ça--du reste, nous allons bien voir.

Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit:

Mênin Aide thea Poleiadeô Achilleos. Oulomenên ê myriachaio, olgê etechê.

C'étaient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homère, les deux seuls que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil du Lycée Henri IV...

Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran, appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce qu'il venait d'entendre.

Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus lentement encore que la première fois, il recommença:

--Mênin Aide thea Pêleiadeô...

Un franc éclat de rire éclata derrière lui.

Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui, assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.

--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!...

Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:

--Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre!

Puis au jeune comte:

--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en voudrais de rompre ce charme...

Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur:

--En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!...

Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant leurs impressions par une mimique expressive et rapide.

--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère?

--Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que, dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais conservées de mes classiques grecs.

Le vieillard hocha la tête.

--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.

L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement.

Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et, s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du grand poète de l'antiquité.

Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut fini, il parla à son tour.

Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et disparut suivi de ses compagnons.

--Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna?

--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache tout cela?

--Ne le lui avez-vous point demandé?

--Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu...

--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.

--Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord savoir s'il a compris ma question.

--Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps.

--J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.

--Et?...

--Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant, entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.

--En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je voudrais bien savoir où nous sommes.

Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant scrupuleusement dans tous les coins.

Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large: au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du bronze.

Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi, éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante.

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À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que produit le halètement d'une poitrine oppressée.

--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient subitement d'être frappées par ce bruit.

Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui lui sembla être une roue.

--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.

--Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres, quelque chose qui pourrait nous renseigner.

--Tu as raison, riposta Fricoulet.

Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.

Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots.

--Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser l'esprit, tu vas voir...

À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses épaules sur lesquelles il s'agenouilla.

Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le plancher.

Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois.

--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?...

--Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.

--Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua l'ingénieur... parle... où sommes-nous?

--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.

--Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!... d'abord, à quoi as-tu reconnu...

--Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes marines...

Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour:

--Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur un bâtiment vénusien...

--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable au-dessous du niveau de l'Océan.

--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.

Le savant se croisa les bras:

--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce point un bateau?

--Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.

Ossipoff haussa les épaules.

--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je meurs de faim!

L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en murmurant:

--Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand plaisir.

--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des voeux pour que nous nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:

--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également l'élevage des moutons et des boeufs.

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette.

Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.

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Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le plat et leur bouche.

--Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à table...

Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un parfum pimenté nullement désagréable.

Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement, analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison culinaire...

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une voix grave:

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--Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence, dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton.

Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment.

Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que son dégoût.

Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait connaître.

Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le sens.

Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui adressa la parole.

Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué s'arrêtait également.

Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine, beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif.

Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et ceux qui les manoeuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.

Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les portait.

En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait, et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait aussitôt, orientée par une partie de l'équipage.

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Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc ingénieux de féerie.

--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.

--À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots.

--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur Fricoulet, ricana Ossipoff.

L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre.

--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.

--Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau...

--Eh bien?...

--Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux...

M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:

--À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double moyen de navigation?

--Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment; un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur.

--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli à dire mais par quel moyen?

--Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait, assurément, de remplir d'eau des réservoirs.

Gontran eut un hochement de tête.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.

--J'ai que les _Continents célestes_ m'ont induit en erreur, car, du diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus avancée que la nôtre.

L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.

--Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne sont pas chose commune!

--Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens, leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur--ce moteur humain--il est de la dernière insuffisance.

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage, humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.

Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains caractères bizarres tracés sur la carte:

--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.

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Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis, frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Vellina! répéta-t-il.

Ossipoff appela ses compagnons.

--Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue.

Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.

--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui parler... lui avez-vous demandé si Séléna?...

Le vieillard hocha la tête:

--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes; mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de suite ce qui était écrit sur cette carte.

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Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de Flammermont.

--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour, avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre avez eux.

Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement vers eux.

À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.

--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:

--Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès.

--Qui cela, Brahmès?

--Le capitaine de ce bâtiment.

--Et Séléna? demanda anxieusement Gontran.

Le vieillard secoua tristement la tête.

--De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement... mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans qu'il en ait eu connaissance.

--Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute avoir des nouvelles.

--Quand y arrivera-t-on?

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--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il faut nous arrêter à Vellina.

Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu même de l'océan.

--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.

--Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois aucune indication de terre ferme.

--C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en plaisantant.

Ossipoff lui lança un regard furieux.

--Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation sous-marine est tellement développée...

Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec rapidité.

Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.

--Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va plonger.

--Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer est comme de l'huile et le ciel est superbe.

Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car il prononça laconiquement:

--Vellina!

--Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.

Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première fois après leur naufrage.

Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent l'eau qui se précipitait dans les réservoirs.

--Nous descendons, fit Gontran.

Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond de l'océan.

--Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur.

--À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.

--Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne s'échappait.

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur à palettes, se mit à grincer.

--J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de l'avant.

Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait les minutes.

Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur s'arrêta.

--Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.

Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.

[Illustration] marin et sous-marin en usage dans la planète Vénus.

Tous les quatre montèrent sur le pont, débarrassé déjà de sa couverture métallique, et les Terriens ne purent retenir un cri de surprise à la vue du spectacle qui s'offrait à eux.

Le bateau sur lequel ils se trouvaient était échoué sur une plage de sable fin recouverte de quelques centimètres d'eau à peine, et sur laquelle une quantité d'autres bâtiments, en tous points semblables au leur, étaient amarrés.

En relevant la tête, ils aperçurent, à vingt mètres au-dessus d'eux, la voûte d'une crypte naturelle formée au milieu des rochers, de tous côtés des torches de cire rouge, semblables à celles qui éclairaient le bateau de Brahmès, mais bien plus grosses, flambaient, jetant sur le paysage des lueurs d'incendie.

Une foule nombreuse et affairée s'agitait autour des navires, déchargeant ceux qui arrivaient, emmagasinant de nombreux colis sur ceux qui étaient prêts à partir.

Mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Ossipoff et de ses amis, et presque l'horreur, en apercevant, mêlés aux Vénusiens desquels ils différaient entièrement, des êtres étranges, hideux.

Ayant à peu près la structure humaine, mais de dimensions moindres, ces êtres étaient complètement nus; leur corps recouvert d'une sorte de poil dru et luisant comme celui du phoque, était supporté par deux jambes courtes que terminaient des pieds larges, plats et palmés, à la façon des pattes de canards; au sommet du buste s'emmanchaient les bras, longs et maigres, auxquels s'adaptaient des mains dont les doigts étaient réunis au moyen de membranes; la tête, toute ronde, velue comme le reste du corps, reposait sur les épaules même; deux yeux glauques, sans lueur d'intelligence, s'ouvraient dans la face bestiale que fendait transversalement une bouche large, garnie de dents fort aiguës.

De chaque côte de la tête, à la place qu'eussent dû occuper les oreilles, une membrane mobile s'entr'ouvrait fréquemment, semblable à des ouïes de poissons.

--Des axolotes, dit Fricoulet en considérant avec une scrupuleuse attention plusieurs de ces monstres qui causaient avec Brahmès.

Celui-ci les écoutait avec une surprise croissante; enfin il se tourna vers Ossipoff et lui dit rapidement quelques mots.

[Illustration]

Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons:

--On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.

--Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!

--À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...

[Illustration]

Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls au déchargement du bateau.

Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.

Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs esclaves parmi ces tribus aquatiques.

Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants.

--Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent à la façon des argyronètes[2] sur Terre; ils se laissent emporter jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs habitations.

--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette partie de l'océan.

--C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur.

L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra en rampant.

Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais:

--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!

--Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit!

Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion sincère mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas à vous revoir, jamais... _By God!_

Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.

Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se contenta de lui serrer la main énergiquement.

Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda:

--Avez-vous entendu parler de Sharp?

L'Américain haussa furieusement les épaules:

--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le patois usité ici...

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il n'attendait plus que ses passagers pour partir.

Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux, des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder, fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.

Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents lieues de Vellina.

[Illustration]

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et inférieure, sous certains points, à la race humaine.

--Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs.

Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre d'autres applications de la science.

En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos voyageurs arriva en vue de Tahorti.

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.

[Illustration]