L’AMI
Chassez le chien. Il fait du bruit...
(On chasse le chien.)
LE POÈTE
Si je pouvais parler, je sais que le pauvre chien resterait. Il a le droit de me voir mourir...
Mais, c’est que je ne meurs plus du tout! La situation n’a plus rien de pathétique.
Est-ce si vilain, de revenir à la vie?
· · ·
Aymeris, déjà, s’était «fait une raison». L’aventure de la Villette lui était apparue risible. A quel jeune homme n’arrive-t-il pas d’attendre, à un rendez-vous, et de revenir bredouille? Quoi? mortification pénible à son orgueil? Se moquant du lyrisme enfantin avec lequel Georges—invraisemblablement peu formé—avait répondu à ses avances, Lucia l’avait mis sous clef comme un «gigolo», et le «gigolo» était sorti, bien près, croyait-il, d’être un surhomme.
Allait-il devenir un homme?
Le retour à la santé, c’est pour un être jeune, après une très grave maladie, comme s’il renaissait. La bienveillance universelle, l’optimisme de Georges fanfaronnait comme la joie d’Adam encore ignorant de la faute.—Si je n’avais noté mes impressions au jour le jour, je ne me serais rien rappelé, m’a-t-il dit.
Il me conta ce que fut pour lui son premier potage, puis sa première côtelette, après qu’un interne, mandé au paroxysme de la fièvre, fut reparti. Le médecin de Trouville et celui de Caen ne viendraient plus qu’une fois la semaine. On donnait à mon ami tous les livres qu’il demandait. La Bible et la Vie des Saints disparurent de sa table.
Maillac envoya des romans et des poésies dont Georges s’éprit au point de ne plus vouloir faire de la peinture; il esquissa un traité en vers de la «Joie de Vivre», dont il parla plus tard comme d’une des compositions les plus ambitieuses et les plus mélancoliques que pût inspirer à un jeune Français la rencontre de Nietzsche (traduit en anglais).
Je pense que jamais personne ne se sera mieux moqué de soi-même que Georges Aymeris—et cela, le lendemain du jour où il s’était cru Lovelace ou Pindare. Son sens, si juste, de la qualité, devait le rendre, selon l’heure, intéressant ou fastidieux à lui-même.
Durant cette résurrection, et jusqu’à ce qu’on pût, au milieu de l’hiver, le ramener à Passy, la famille Aymeris, y compris l’avocat, était demeurée à Longreuil, maison froide en dépit de ses deux poêles et des vastes cheminées. M. Aymeris n’allant que rarement à Paris pour ses affaires, avait établi Mme Demaille au manoir, après la fermeture de la villa; cette présence, qui eût hier obsédé tout le monde, fut agréée comme celle de Nou-Miette et de l’un des secrétaires. Ces dames tricotaient dans le salon; Mme Aymeris marchait, prenait l’air et se portait mieux: comme son Georges, elle était encore une fois sauve.
Si elle s’aventurait dans la chambre bleue et blanche, elle s’asseyait quelques secondes près de son fils: lui parlait-elle de certaines choses, il feignait d’être trop faible encore pour en discuter.
—Et ces livres, pourtant? Et ces cahiers? Tu écris trop! Ne te fatigue pas.
M. Aymeris venait l’embrasser, lui tâtait le pouls, redescendait à son travail. Les tantes passaient par la chambre, sur la pointe des pieds, et ne s’entretenaient qu’avec la religieuse. Mme Demaille apporta au convalescent son fameux parfum d’Houbigant, des sachets de vétiver. Georges, qui se retrouvait avec elle comme jadis à la rue de la Ferme, lui emprunta en cachette un vaporisateur et ses instruments de manucure, certain polissoir à ongles dont la vieille coquette ne se séparait jamais. Le coiffeur de Pont-l’Evêque tailla la barbe de Georges: elle avait crû aux proportions de celle d’un sapeur.
Un jour Mme Aymeris apprit que Georges, encore au lit, maniait la lime, s’enduisait d’une pâte rouge le bout des ongles; la chambre était tout imprégnée d’«une odeur qui vous renverse», le parfum que Mme Demaille avait fait acheter par Josselin chez Guerlain, selon le désir de Georges, ce contempteur du luxe et de la richesse. Le mangeur volontaire d’une encore invisible vache enragée, jouait à l’enfant gâté; de sa couche, il régna sur tous les habitants de Longreuil, les rôles furent à l’envers; et chacun s’en trouva mieux. La maladie de Georges avait réuni en un seul corps les membres épars de la famille. Après la tempête, c’était une bonace inespérée. Les tantes rouvrirent le piano et, «avec leurs pattes rouillées», sur l’Erard aux cordes détendues, M. Aymeris leur fit jouer la Symphonie pastorale.
«...Sentiments de reconnaissance après l’orage.»
· · ·
Georges Aymeris ne reprit son journal que quatre ans plus tard. Dans cet intervalle, je m’étais lié intimement avec lui pendant un séjour à Cannes, où j’eus l’occasion de le mettre en rapport avec un médecin roumain qui venait de découvrir l’origine du diabète nerveux. Mme Aymeris, à l’insu de son mari qui ne croyait qu’aux vieilles méthodes, suivit un traitement auquel elle dut les quelques ans de survie que Georges allait prendre trop tôt pour la guérison.
Il se jette alors dans le travail comme un forcené. De retour à Passy, il s’enferme avec des modèles et il semble que la crise dont il sort ait grandi son talent; il prend une aisance à la fois et une pondération que Vinton-Dufour, lui-même, remarque, et dont il loue celui qu’il avait naguère si dédaigneusement découragé.
Léon Maillac espère, mais n’est pas encore convaincu.
Depuis sa rupture avec Georges, la Princesse Peglioso, pour la première fois, avait consenti à s’éloigner de Paris; l’une de ses cousines, qui vivait à St-Petersbourg, la retenait chez elle pendant que le palais de l’avenue Montaigne regorgeait d’ouvriers. Un gros héritage, inattendu de Mme Peglioso, lui avait fait acquérir des tentures et des boiseries flamandes qu’elle voulut mettre en place. «Socrate» eut la haute main sur les travaux, y occupa son temps, rendu libre par l’absence de la Sirène.
Aux questions de «Socrate», Georges ayant évasivement répondu qu’il n’allait jamais dans le monde, il ne fut plus parlé, entre eux, de la Princesse; le peintre, tout à son métier, connut enfin les joies d’un labeur régulier et productif. Petersbourg, avec des séductions nouvelles, retenait encore la Princesse. Chaque été ramena les Aymeris en Calvados, comme de coutume. Cette période fut la seule unie que Georges devait vivre.
Un succès, au Salon, avait amélioré sa situation vis-à-vis de sa famille et de la «critique»; son tableau la Plage de Trouville, attira l’attention des peintres par une hardiesse de coloris et une acuité de dessin qui, déplaisant à Beaudemont et aux autres maîtres d’Aymeris, avait fait admettre par Vinton que Georges Aymeris était peut-être parti! Vinton se serait-il donc trompé?
Etait-ce le fruit de ses méditations sur l’oreiller, entre ses gardes-malades? Georges avait fait un acte courageux d’émancipation: il avait renoncé à son atelier de Passy, en avait loué un assez modeste dans une impasse des Ternes, où trente peintres et sculpteurs faisaient alors colonie; et ç’avait été pour lui le début de la période, à la fois la plus active, et la plus périlleuse de ses «expériences».
Dans les fins de vie, il est des phases où les vieillards semblent oublier que le terme approche; les choses paraissent comme en certains jours d’automne mols et sans vent, ne point bouger. Mme Aymeris se sentait mieux portante, M. Aymeris eût été heureux tout à fait, puisque, pour Georges, à la tourmente succédait une embellie; mais l’indépendance du jeune homme devint vite suspecte... Des lettres anonymes apprirent à l’avocat que, depuis quelque temps, son fils fréquentait des anarchistes—à la vérité des hommes de lettres, des poètes, des musiciens et des peintres, dans les bureaux d’une revue «décadente» qui, quel qu’en fût le titre, n’étant pas la Revue des Deux Mondes, ne pouvait être «rien de bon». Antonin sut que, le soir, son jeune maître se rendait, rue de la Michodière, au bureau de cette «revue anarchiste», qu’il dînait «au cabaret», rentrait plus tard que de coutume; il lui arriva même de ne point rentrer du tout, et, excipant d’un rendez-vous de camarades, qui le retiendrait «dans Paris» trop tard pour le dernier train, M. Georges coucherait à l’atelier, dans l’alcôve de la soupente.
Georges n’osa point y faire porter son lit, mais un sofa en tiendrait lieu; dans une autre pièce, on pouvait prendre un repas.
Seules, Caroline et Lili furent aises de cette audace virile; elles se firent inviter à un thé par leur neveu.
—Emmenez-moi avec vous! supplia Mme Aymeris.
Ces trois dames s’exclamèrent sur la décence des lieux, le mobilier «simple, mais de bon goût», un peu effarouchées cependant par des toiles étranges, «des nus sans ces draperies classiques qui donnent le style et la noblesse au corps humain», et s’émurent d’être les convives de Georges, ailleurs qu’à Passy. Elles n’en revenaient pas! Telles des bourgeoises de province, rien ne comptait, rien n’existait pour les tantes, hors de la famille, de la maison, de ce qui «nous appartient». Elles partirent de chez Georges en querellant Mme Aymeris, l’émancipatrice, qui ne riait pas non plus, étant surtout mécontente qu’il habitât cette impasse «si peu chic».
Caroline avait choisi, pour faire le ménage et surveiller son neveu, une matrone de confiance que Georges congédia dès le lendemain de ce gala familial et commandé. Georges appartenait à ses tantes, il s’était senti depuis son premier jour de conscience, comme ce petit ballon captif dans la boule en cristal du presse-papier, un lot gagné par lui dans une loterie à la foire de Saint-Cloud; ses mouvements ne feraient donc jamais éclater cette prison diaphane et sphérique qu’après sa fièvre typhoïde il s’était résolu à briser?
Encore et toujours le fait odieux des traditions? Ah! zut! il ne serait plus le petit ballon bleu et jaune, blanchi par des flocons en corne de cerf, qui tourbillonnent et simulent la neige, quand on agite la boule de cristal.
De plus en plus, en son for intérieur, remercia-t-il Lucia d’avoir secoué les chaînes, puisqu’il se croyait guéri d’elle, comme de sa mauvaise fièvre d’octobre. Un désir violent, comme une aspiration d’air marin, lui avait élargi le thorax, il se sentait vivre physiquement à plein, l’équilibre de ses sens lui donnait une joie qu’il appela dionysiaque. O Nietzsche...
Je l’entends encore qui vaticine à Cannes: Le chardon pousse sur des ruines, mais il descellera les pierres entre lesquelles sa graine est tombée... Ce qui était une mauvaise image, un peu forcée pour le moins.
Passy s’enfonça sous sa ligne d’horizon, comme Longreuil; Paris revêtit pour lui le manteau de Peau d’Ane, et celles du soir devinrent toutes semblables aux premières heures d’un beau matin.
J’avais un atelier au fond de la même impasse, curieux observatoire d’où je pus suivre de près mon confrère, frétillant comme un poisson dans l’eau, avec les pires peintraillons, ne choisissant plus, dépensant ses réserves de sympathie; il ne demandait qu’à s’ouvrir, qu’à se donner, sans savoir au juste qui méritait sa confiance. Alors, son imagination généreuse peuple les ateliers voisins de personnages poétiques, charmants et exceptionnels; il frappe à toutes les portes, veut causer, voir, être reçu; invite «de la jeunesse» chez lui, même un certain Makowski, du nº 8, qui sifflote dans la cour, un béret de velours sur la tête, en blouse d’encadreur, et qui, d’après des agrandissements photographiques, peignit sous nos yeux plus de trois cents portraits d’inconnues défuntes, du quartier. Au n^o 17, un peintre amateur, botté pour la chasse, une trompe autour de son torse, faisait poser des chevaux de manège, dont les piétinements et le crottin furent cause que je résiliai mon bail, ne pouvant lutter contre ce monsieur de Charmozan, qui payait son terme avec des portraits au fusain, où notre propriétaire apparaissait en officier de territoriale, chamarré de décorations de fantaisie; et même—après un long retard du locataire à payer son terme—d’une rosette de la légion d’honneur. Nous avions, au 19, le caricaturiste Sec-Pett chez qui des filles du quartier, avec leurs souteneurs, menaient un train infernal jusqu’avant dans la nuit; si je me barricadais pour être seul, quelqu’un s’introduisait par un vasistas.
Georges se lassa bientôt des visites de porte à porte, toute l’impasse venant chez lui, selon l’usage, quand un nouveau locataire s’y installait. Il sentit le néant, la tristesse des pseudo-artistes, succédané de l’académie Charlot-Matoire. Nul de ces artistes n’exerçait son métier «pour le plaisir de peindre», me répétait Georges Aymeris. Et comme moi, il se barricada.
[Illustration]
S’il a joui un instant du va-et-vient des jolies filles et des joyeux garçons dont les rires emplissaient l’avenue, il travailla avec rage. Tout lui fut alors sujet d’étude; il fit poser tous ceux qu’une boîte de cigarettes égyptiennes et une cave à liqueurs maintenaient immobiles sur la table à modèle.
Ici s’esquissa une des aventures qui déterminèrent l’avenir de mon ami Aymeris; s’il m’est d’ailleurs difficile de choisir parmi ses «histoires», comme disait sa mère, je dois ici découper la silhouette de la personne autour de qui la plupart de ces «histoires» se groupent: Darius Marcellot, directeur de quatre revues, poète dramaturge, philosophe-sociologue, qui concevait le monde parisien «à peu près comme Balzac».
Georges, à propos de ce Darius et de ses lyriques entreprises financières, a dû tirer à boulets rouges sur le papa Aymeris.
Nous suivrons désormais le sillage de Darius, l’«irréaliste transcendantal» jusqu’au bout de notre croisière.
Ce Marcellot était venu chez Aymeris après l’ouverture du Salon, sous prétexte de lui faire illustrer la Fille aux yeux d’Or et, peut-être, les œuvres complètes d’Honoré de Balzac. Georges parla des éditions d’Aloïsius Demaille, des dessins de Delacroix. Quoi? Georges connaissait le nom du grand Aloïsius Demaille? Mais Aloïsius était le père spirituel de Darius! En vérité, les plans de Marcellot devaient être d’ordre financier; Georges, fils de M^e Pierre Aymeris, petit-fils d’Emmanuel-Victor, pourrait devenir utile à la Revue Mauve qui manquait d’abonnés pour «le grand format de luxe à 500 frs.». Les Aymeris bailleraient les fonds.
Ce Darius Marcellot, qui était-il? D’où venait-il? On le disait Arménien. Or il était né d’une Alsacienne et d’un journaliste de Toulouse. Sa mise rappelait l’époque romantique. Son gilet flamboyant, de velours ponceau, à double rang de boutons d’acier, se mariait périlleusement avec un veston de «tweeds» à carreaux verts; ses pantalons, comme taillés dans un plaid d’Ecosse, avaient des sous-pieds. Un feutre tyrolien, une plume de paon piquée dedans, surplombait des yeux clairs de jeune fille, toujours humides d’un rhume des foins; le gauche s’ornait d’un monocle. Une bouche aux grosses lèvres sensuelles, dénonçait de terribles appétits. L’accent de Marcellot, dur et traînant, rappelait l’Est, et sa voix grasse, le Midi.
La première visite de Marcellot à l’atelier déconcerta Georges. Embarras du quémandeur pour expliquer le but de sa démarche. Georges lui refusa de faire des dessins, mais désira le revoir souvent, causer avec cet homme qui possédait «le portrait de la Malabaraise de Baudelaire», des Toulouse-Lautrec et des Guys.
Marcellot avait déjà vu beaucoup plus de choses et de gens que n’avait fait Georges, son aîné. Il tutoyait tout Paris, depuis les derniers survivants du Parnasse jusqu’à des entraîneurs et des gens plus bas dans le monde des courses. Journaliste, brasseur d’affaires, chanteur et impresario, son information était illimitée, sa culture très jolie mais surtout germanique. Enfin, Darius était un homme à femmes. Il en traînait avec lui toujours une, à laquelle il demeurait un ou deux ans fidèle, dans l’espérance d’en avoir un enfant. Il était féru d’une ambition innocente: être le père d’un génie qui réalisât l’œuvre que Darius portait dans son cerveau sublime et empêché.
Je n’ai jamais connu d’être meilleur que cet agneau de périsymboliste, auteur de poèmes en prose, de tragédies absconces et d’inoffensives éthiques. Une frénésie de gloire, d’élégance et de fortune, un sens pratique (partiel) et une totale incompréhension, cohabitaient en ce grand corps, maladroit et dégingandé, qui échappait aux contingences par sa myopie.
—Quelles sont les démarches, me demanda-t-il chez Georges Aymeris, un soir qu’il avait perdu son dernier sou à Auteuil, que doit-on faire pour être reçu au Jockey-Club et accéder à ces tribunes si enviables, dans le pesage de Longchamp? Vous êtes membre du Jockey-Club, n’est-ce pas? Combien paye-t-on ce vert carton rond que les gentlemen du turf portent accroché à leurs jumelles? Mais il y faut une couronne au moins de vidame?
Il ne me crut pas, quand je lui répondis que je ne serais pas admis au Club, même si j’achetais un titre du Pape. Nous savions que Darius attendait cet honneur, récompense pour un ouvrage de théologie qu’il dédierait au Saint Père.
A peine une affaire avait-elle réussi, qu’il l’abandonnait pour en entreprendre une autre: il avait déjà publié des journaux comiques, une revue philosophique, un Courrier des Sports, et un magazine, la Danse. Darius Marcellot fut un précurseur dans le genre des Femina et des Excelsior.
Quand il rencontre Georges, Marcellot en est à sa troisième année de la Revue Mauve, qu’il tirera dorénavant en deux formats: l’un à 2 fr. 50, l’autre à nombre restreint d’exemplaires, s’il se fait une clientèle de riches bibliophiles et d’amateurs mondains. Ce périsymboliste devinait-il le snobisme artistique qui allait faire des ravages dix ans plus tard? Sa combinaison, alors prématurée, allait encore lui causer maints déboires,... il employa la somme des cent premiers abonnements à l’essai d’un système scientifique de martingales, construit sur le tarot pendant une saison à Aix-les-Bains.
Georges se passionna pour cette Revue Mauve où les meilleurs écrivains d’avant-garde collaborèrent; mais ce ne serait pas parmi les relations de sa famille, qu’il récolterait une liste de noms tentaculaires à imprimer sur la dernière page de ces brochures. Je crois qu’il regretta, en cherchant en vain autour de lui des Patrons d’honneur pour l’édition de luxe, d’avoir rompu avec l’hôtel de l’avenue Montaigne; et ce fut sous l’influence de ce rêveur de Marcellot, qu’il réintégra «le monde» et, quoique décidé à ne pas voir Lucia, se rapprocha de certains amis de la Princesse auxquels il recommanderait Darius Marcellot.
Par le Directeur de la Revue Mauve, il fit la connaissance de poètes symbolistes, des peintres «indépendants» dont les œuvres lui étaient familières, mais qu’à lui seul il n’aurait su comment joindre. Il connut Villiers de l’Isle-Adam et Joris Karl Huysmans; il retrouva son ancien professeur d’anglais, Stéphane Mallarmé. Quand il n’allait pas aux soirs de la Revue, il organisait dans son atelier des réunions qui bientôt devinrent trop nombreuses.
En hiver et au printemps, il aperçut tous les «espoirs» de l’Art français et ses Maîtres, fréquenta chez Mme Judith Gautier, Leconte de Lisle, Heredia et chez M. de Goncourt, qu’il reconduisait parfois à Auteuil dans la voiture de M. Aymeris, après les mercredis et les dimanches de la Princesse Mathilde.
En un tourne-main, Darius Marcellot avait fait d’Aymeris un homme en passe de devenir, plutôt qu’un producteur, une figure parisienne; ses œuvres déplaisaient de plus en plus aux amateurs élégants que Mme Aymeris attendait. Parmi les peintres, ses aînés firent «la conspiration du silence». En une chronique du Figaro, un de ces premier-Paris qui à cette époque cassaient les reins d’un maître, ou, en un jour, permettaient à un inconnu d’hier de louer un hôtel dans la plaine Monceau, Albert Wolff choisit Georges Aymeris comme type de l’amateur qui «étouffe» les professionnels. M. Aymeris voulut intenter un procès au Figaro; on l’en dissuada, et le mutisme fut acquis en échange d’un Corot dont M. et Mme Aymeris enrichirent la collection du chroniqueur.
Les avanies publiques couvaient.
Darius Marcellot talonna Georges pour qu’il assiégeât ces millionnaires israélites, si intelligents, si «avertis» et que les romanciers à gros tirage mettaient en scène, au milieu des bibelots du XVIII^e siècle et de collections moyenageuses: une nouvelle aristocratie parisienne de la culture et de la fortune, les héros et les héroïnes de Paul Bourget et de Maupassant, fidèles à la rue de Berri. S. A. I. Mme la Princesse Mathilde les recevait avec Sardou, en tête des auteurs dramatiques, avec les académiciens, les savants, les historiens; parmi eux Goncourt avait la contenance du précepteur qui ouvre la bouche pour parler, mais qu’on n’écoute pas.
Georges, le dimanche soir, dans les pièces basses tendues de soie rouge, causait avec Goncourt, de Péronneau, de Tiepolo, des maîtres de jadis, hérités par la nièce de Napoléon I^{er}, et dont elle célébrait moins souvent les mérites, qu’elle ne louait l’esprit des tableaux de chevalet par son amitié choisis depuis cinquante ans aux vernissages du Palais de l’Industrie, ou aux «envois» des prix de Rome: «ses protégés», dont les noms aujourd’hui sont tombés dans l’oubli. Quelques-uns vivaient encore, dont les habits noirs et les plastrons blancs tournoyaient dans le jardin-d’hiver-galerie, entre «les épaules endiamantées», les aigrettes et les éventails. Mme de Galbois, la Dame d’honneur de Son Altesse, rabattait les cohues du dimanche vers la serre du palmier et la table aux rafraîchissements, afin que la Princesse, déjà fort âgée, s’entretînt tête à tête sous l’abat-jour de «son coin à elle» avec un diplomate ou un intime.
Un soir, M. Gérôme, devant un cercle de femmes, fit à Georges, dans le jardin d’hiver de la Princesse Mathilde qui tenait grand cercle, une scène que racontèrent les journaux. Une des toiles de mon ami avait été, en milieu de panneau, accrochée sur la cimaise. L’importance de cette cimaise, à cette époque! C’était, je crois m’en souvenir, à l’Exposition Universelle du Centenaire, en 1889.
—Vous, jeûne poseur,—lui dit Gérôme qui avait l’air d’un général de division—vous ne seriez pas fichu de môdeler l’ossature d’un cheval, et, pour câcher votre ignorance, vous flanquez des rayons de sôleil sur un mânnequin en plein aîrrrr... et vous appelez çâ l’âllée des Pôteaux! jeune hômme! Vous nous foutez çâ comme un défi. Son Altesse Impériâle vous pistônne et voilà votre nâvet en face de la belle figure nue de mon collègue Jules Lefebvre! Et s’adressant à vingt personnes dont les yeux flambaient de joie:—Mesdâmes, vous êtes coupâbles!...
M. Aymeris, de loin, entendit le roulement franc-comtois de M. Gérôme, et Mme de Galbois vint lui demander, en clignotant, pourquoi Georges était si entouré. Il distillait sans doute des «rosseries»?
—Allons bon—dut-il se dire—Georges aura parlé de Manet à ce brave Gérôme; malheureux enfant! Encore les remontrances d’un vénérable académicien! Et cela, après M. Bouguereau!
Il respectait trop l’Institut, pour mettre en balance la sagesse d’un maître très cher à la Princesse Mathilde, et les impertinences de Georges, telles que Mme de Galbois, après information rapide, les lui rapporta de derrière le palmier et le pouf.
M. Aymeris rentra chez lui, «enfouit cette histoire en sa cravate», comme disait sa femme, mais Georges m’assura que cette scène si ridicule avait développé chez son père un pessimisme morbide qui allait détruire ce qui restait de force à cet homme trop émotif et trop bon.
Georges ne se laissa pas désarçonner, quoique qu’on le tînt pour un «faux confiant en soi qui, un de ces jours, jetterait le manche après la cognée...». Je jugeai, au contraire, que ses ennemis et la mauvaise fortune, pourraient devenir ses meilleurs collaborateurs.
Dans le caractère double de Georges Aymeris, je discernais des germes d’audace chez l’artiste, que l’homme n’avait pas dans la vie sociale. Sa conviction s’accrut qu’il avait «quelque chose à dire» et il inclina devant le chevalet son dos de piocheur, comme un toit sur lequel glissèrent les averses, tant que Darius ne le réquisitionnait pas pour un racolage mondain.
Mme Aymeris avait en Darius, et sans le connaître, un associé que fascinait, comme elle jadis, l’hôtel de l’avenue Montaigne. La lutte, les injures reçues, comme les ratages, longtemps firent la joie de mon ami. Il rebondissait à chaque insuccès, soutenu par sa rare puissance de travail: travail auquel il se remettait à volonté, comme un chien à dormir, n’importe où et n’importe quand. Darius prétendait que Georges devait peindre plus vite, «en faire davantage».
Je lui vis en effet recommencer trente-deux fois une étude qu’il peignit d’après ma tête; si bien que je n’osai plus, de tout un hiver, me faire tailler les cheveux, afin que je me ressemblasse à moi-même. Il fit des calques, des dessins au pinceau, et n’était jamais satisfait, alors qu’à la première indication il avait juré qu’il ne toucherait plus à cette esquisse.
Et il continuait, et il continuait, après d’incessantes interventions de l’entraîneur Marcellot, qui m’eût, à la place de Georges, complètement paralysé.
Mais je ne veux pas m’étendre sur le peintre, si ce n’est en relation avec sa vie privée: les lecteurs ne connaîtront guère les ouvrages de mon ami; il en détruisait maints par divination du sort qui attend l’artiste moderne—et la plupart sont à l’étranger, Georges n’aurait pas su, lui-même, dire où. Avec quelle mélancolie ne parla-t-il pas de ces bordures «à canaux» du jardin d’hiver, rue de Berri, qui, à la mort de la princesse Mathilde, ayant été vendues aux enchères, doivent encadrer déjà d’autres toiles, pires encore que les Heulland, les Lobrichon, les Boulanger, les têtes de Romaines au teint de malaria, les truands et les ribaudes d’Adrien Moreau et les femmes libellules de Louis Leloir! A quel collectionneur de documents napoléoniens était échu certain panneau de quelques centimètres, un James Tissot de 1866, que Georges ne se lassait pas de regarder: c’était l’entrée des Tuileries, à la grille de l’enclos où jouait le Prince Impérial. Des tambours de la garde, en bonnet de poils, battaient la retraite du soir. Des oiseaux, autour du groupe de marbre, l’Enlèvement des Sabines, s’envolaient vers les arbustes sans feuilles au travers desquels se distinguait «le Château»; quelques enfants cessaient leurs jeux, des garçons et des filles vêtus comme l’étaient alors Georges Aymeris et Jessie. Nul, hormis Georges et Goncourt, n’avait déniché ce délicieux tableautin; une draperie le recouvrait près d’une bouche de chaleur qui depuis vingt ans le cuisait comme un pain.
«Le monde» était, par Darius, amené aux réceptions de l’Impasse des Ternes; et aussi un autre «monde», celui de la «gendelettrie» des petites revues. Georges allait-il être mieux compris et apprécié par ses nouveaux compagnons auxquels il se donna sans compter?
Je l’observais au milieu d’eux dans son atelier où, trop rarement, un mot de sincère intérêt répondait à son expansion et à sa maladroite franchise. Ceux qui connaissaient la mère, retrouvaient, disaient-ils, dans le fils, cette gaucherie qui avait presque fait de Mme Aymeris une vieille fille comme les tantes Lili et Caro.
«Certains individus naissent avec une disposition congénitale à créer l’antipathie ou la méfiance—pour le moins!»—m’a dit Goncourt.
Cyprien de Sarjinsky, secrétaire de la Revue Mauve, musicien, critique d’art et reporter au Petit Journal, avocat sans causes, compilateur de mémoires à la Bibliothèque Nationale, s’empare des faveurs de Georges, se rend si indispensable à lui et s’en fait tant chérir, que pour des mois, il habite la soupente de l’atelier. Ce Sarjinsky est sur le point d’épouser une Allemande dont il a deux enfants. Il devient le secrétaire de M^e Aymeris. M. et Mme Aymeris lui offrent leur table, et c’est moi qui, longtemps après, découvris tout un service d’espionnage dont ce Polonais était le chef; il allait de la Revue à l’hôtel Peglioso, tenait un bureau à Passy. Entre le fils et le père, c’est un double jeu, une perfidie que cachent des sourires innocents, des compliments discrets. Avec une politique adresse et une connaissance, toute slave, des familles aux relations compliquées, Sarjinsky manœuvre entre Mme Aymeris et Mme Demaille, entre Darius et Georges, entre M. Aymeris et Albert Wolff, grâce auquel il se glisse comme rédacteur au supplément du Figaro. Il a l’air d’aplanir: il brouille tout avec une joie de bedeau qui se venge de la chaisière et de M. le Curé.
Ce Sarjinsky allait faire une belle carrière comme écrivain politique conservateur, après avoir été le cerbère cauteleux d’une illustre revue, où, lecteur des romans, il rejeta des manuscrits de valeur, alors qu’il avait le goût le plus sûr.
Au moment où les inquiétudes de M. Aymeris se calmaient, Sarjinsky lui présenta des fiches où étaient marquées, au jour le jour, le nom des «mauvaises fréquentations de Georges» et les indices de ce «désordre cérébral» que le professeur Blondel avait naguère signalé. Sarjinsky fit même croire à M. Aymeris que son fils fumait l’opium et se piquait à la morphine. En même temps, il feignait de croire que M. Aymeris contremandait les ordonnances du Roumain, guérisseur de Mme Aymeris; il traitait avec malice l’artiste en présence des camarades ou des amateurs qui fréquentaient l’impasse, mais accablait de compliments son «Cher Georges».
Darius n’osait point dénoncer ce factotum, intérimaire à la Revue Mauve, les jours de «courses au trot» en province, où le Directeur espérait rencontrer la fortune; et Darius était fasciné par le génie de ce Slave qui traduisait des textes de toutes les langues et connaissait la littérature hindoue.
—Oh! Cher, me dit-il, silence! silence, très cher! Notre Slave est le fétiche de la Revue Mauve! Il a sur notre ami une influence merveilleuse et il est aussi précieux au vénérable M. Aymeris qu’à Georges et à moi. Prudence! prudence, cher! Cet atelier de l’impasse devient un cercle «précieux» et de plus en plus «select». Il ne nous manque que la Princesse Peglioso, mais «de» Sarjinski l’y amènera... par la musique. Nous allons donner des quatuors. Sous peu, Georges Aymeris n’aura que des amis, il devient très sympathique, il a tant d’humour... peut-être trop d’ironie, mais c’est là une petite affectation d’homme du monde, une humeur à la Lord Byron.
Ecoutons, au sortir de chez Georges, les propos des camarades qu’il a divertis par ses histoires tragi-comiques; une sourde rancune y perce, malgré le plaisir qu’ils y ont pris:
—Un des heureux de ce monde, pourquoi est-il si amer? De quoi se plaint-il? Il s’est embêté chez ses vieux parents; et nous, chez les nôtres, nous sommes-nous amusés?—dit le poète Aloys de Perdyeux, un Olympio qui drape ses «nonchaloirs» dans les plis d’un macfarlane râpé. Perdyeux a ajouté une particule à son nom, et vit misérablement avec trois gosses et sa belle-famille, dans un logement à trois pièces où il écrit de beaux vers.
—Aymeris veut m’attendrir et se plaint de sa solitude de Passy, où l’on mange à en crever... et moi? La tour de mon manoir ancestral est abolie depuis Louis XII et je fais des dessins de modes pour le Gaulois!
Aussi bien, Georges qui, nous l’avons dit, savait que pour un artiste l’indépendance de ses moyens pouvait être une servitude, après s’être vu, comme son père, en butte aux convoitises, connut-il les tentatives de chantage de la part de tels qu’il avait crus dignes de lui, et qui le bafouaient ensuite comme un «dilettante», un banquier amusant, mais avare et redoutable; et il ne comprenait pas que la camaraderie n’est bonne, possible, même entre jeunes hommes, que si leur genre d’existence a quelque similitude. L’ami de Jean Michel, le fils de l’emballeur, (dont on n’avait plus eu de nouvelles) ne se soumettrait jamais à une loi abominable de la société actuelle, où l’union, le mélange apparent ne se produisent que si l’intérêt du moment, ou le hasard, rapproche les classes. Comme je lui rappelais ce fait, il me répondit:—Oui, c’est ce que prétendaient les tantes, quand j’étais au lycée: si c’est juste, c’est tout de même inadmissible! On encourage le mal en proclamant son existence.
· · ·
Georges s’irrite, par moments, de ne pouvoir retenir auprès de lui certains amis dont le commerce lui serait bienfaisant; il les implore par certains soirs de solitude, plus pesants que d’autres, quand il se dirige à pied par les quais vers Passy. La Seine coule dans les vapeurs poussièreuses, des points lumineux, des becs de gaz sur les ponts, le fanal d’un bateau-mouche, piquent de jaune, de vert et de rouge le crépuscule: la grande ville suspend son trafic, le travail cesse; l’esprit veille. Les vers de Baudelaire affleurent la mémoire de Georges!
Tous ceux qu’il veut aimer l’observent avec crainte Ou bien s’enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte Et font sur lui l’essai de leur férocité...
Il retourne auprès de cette mère qui, elle, ne le maudit pas.
Elle ne «ravale» pas «l’écume de sa haine»... Elle ne «prépare» pas «au fond de la Géhenne, les bûchers consacrés aux crimes maternels».
· · ·
Il retourne auprès de cette mère, aussi ardente que lui pour l’œuvre qu’il projette; il a envie de crier au ciel que lui, Aymeris, a une mère digne de ce nom, et s’accuse de l’avoir voulu quitter.
Et pourtant, les soirs qu’il dînait à Passy, Georges seul avec elle, n’avait plus joui comme naguère de la tendresse filiale; il éprouvait un sentiment vague, bien différent de celui qu’avaient attisé ses déceptions sentimentales d’adolescent, n’ayant plus à franchir l’obstacle que lui opposaient jadis ses parents: entraves au désir, accumulées par une jalouse et aveugle affection. Au contraire Mme Aymeris venait de le jeter dans la fournaise. Faudrait-il quelque jour confesser à sa mère tous ses autres soucis...? Et à quoi bon? Il patienterait, étant maître de soi, puisque sans Lucia, sans amour! Un moindre mal! Peut-être le bonheur sur terre?
Auprès de la chère vieille, il ne retrouvait ni ses exaltations ni ses craintes si douces; elle ne lui apparaissait plus comme la première femme aimée, ce qu’est si souvent une mère pour un fils.
Le temps coulait lentement dans le cabinet de M^e Pierre Aymeris, près de la lampe Carcel et du journal la Patrie.
Voici le soir, l’instant mélancolique où, dans la pénombre, il tire sa montre. Est-ce l’heure du souper de la Revue Mauve, pour lequel Augustin a sorti de la cave deux bouteilles de «Cliquot»? La grande ville appelle Georges, il l’entend bruire au loin. Maman est moins pâle, ses joues sont moins creuses, elle semble rajeunir. Georges voudrait causer. Il s’ennuie! Le cercle des «centenaires» lui réapparaît, devant la bibliothèque; les bustes de Cicéron et de Démosthène, les Bergers d’Arcadie, gravure d’après Poussin, sont toujours là. Monsieur Aymeris dîne rue de la Ferme. Pourquoi donc la Princesse Peglioso lui a-t-elle dit des choses...?
—Georges, tu sembles soucieux? Pourtant tu es content de moi? Je pèse deux livres de plus!
—Oui maman, bravo!
Et puis il se tait.
—Qu’as-tu donc, Georges? Ta pensée n’est plus ici! Ne dis pas le contraire, je le sais, j’en suis certaine, je lis cela dans tes yeux, aussi tu les détournes de moi! Nous ne causons plus comme jadis, tu es ailleurs, oui, ça se voit, ça se sent! Certes, j’ai voulu pour toi tout ce que j’espère que tu possèdes maintenant; j’ai cru que, loin de notre Sainte Perrine de Passy, le succès, les fréquentations du monde illumineraient ton visage; et, au contraire, maintenant que tu as toi-même réalisé mes ambitions, je te devine plus tendu, plus agacé, plus nerveux... As-tu, dis moi cela, mon chéri (je ne t’en ai pas parlé à cause de ton père)... as-tu revu Mme Peglioso?
A ce nom Georges a envie de s’écrier:—Non, maman! Pas ce nom là! C’est justement celui qu’il ne fallait pas prononcer ici, ce soir. Mais il se maîtrise, par pitié, par respect...
Avec la maladresse des mères et des amantes, Mme Aymeris insiste:
—Tu me parles toujours des calques que M. Degas te conseille de faire; dessiner, dessiner! Et peindre donc? Ce portrait que tu devais faire avant ta fièvre, la Princesse y renonce-t-elle?
La maladroite! Chère maladroite!
Sa mère déclenche un ressort qu’il croyait brisé.
L’atmosphère s’alourdit dans la pièce sombre, elle sent la poussière des anciens tapis de Smyrne, le feu de bois vert. Le carlin Trilby ronfle sur les genoux de sa maîtresse, qui lisait du Sylvestre de Sacy; Georges essaye de regarder attentivement les dos de livres dans la bibliothèque: lequel choisira-t-il? Des ouvrages de droit, l’Histoire de l’Empire par M. Thiers, Montesquieu, Guizot?...
—Qu’est-ce que tu cherches, chéri? Moi, je me replonge dans Port-Royal.
Mais cette religion cruelle de sa mère est en même temps une religion de révolte, une arme à deux tranchants. Mme Aymeris est toute hérissée et, après un silence, comme elle ne se tient jamais pour battue, elle éclate:
—Dis-moi, mon Georges, je voudrais savoir: crois-tu que la Princesse t’ait préféré aux autres? Parlons un peu d’elle! Voyons! raconte, raconte, je te trouve beau comme un prince. Voyons, dis, elle a été folle de toi?
Alors Georges n’y tenant plus:
—Maladroite! maladroite! maladroite! C’est toi, mère insensée, cruelle, innocente, pauvre maman, c’est toi, c’est toi, c’est toi qui faillis causer ma mort! Tu m’as jeté dans les griffes de la Sirène, oui c’est toi! et après que j’ai réussi à oublier mon mal, c’est toi qui rouvres la plaie!... Je ne viendrai plus à Passy, il ne faut plus que j’y vienne, c’est le poison, ici j’étouffe! Il est temps pour moi de vivre; songe donc, maman, que je n’ai pas encore vécu!...
Georges s’emporte dans une de ces colères enfantines qu’ont, aux moments les plus inopportuns, les êtres timides qui toujours dissimulent par nécessité ou par convenance. Il empoigne ses cigarettes et au lieu d’en allumer une, jette la caisse d’argent contre une fenêtre, brise une vitre.
—Georges? Es-tu subitement devenu fou?
La voix de Mme Aymeris tremble, les mots s’achèvent en hoquets comme ceux d’un enfant qui va pleurer. A mesure que Mme Aymeris pâlit, Georges se sent plus honteux de sa colère et de sa faiblesse; sa mère se lève, va vers lui, lui pose une main sur la bouche, l’autre sur le front, comme durant la fièvre à Longreuil.
—T... tais... tais... t...oi! Est-ce que M. de Sarjinsky aurait dit vrai à ton père? Tu es effrayant!
Alors il se jette à ses pieds et, la tête à la renverse:
—Pardon! pardon! je suis un misérable! Oh! ma chérie! ne me regarde pas, oublie mon visage de fou! Je ne te quitterai plus. Je vais revenir vivre à côté de toi, me voici. Ah! qu’est-ce qu’a dit Sarjinsky?... Chérie! La typhoïde, est-ce là ce que j’ai eu? Tu me fais délirer!
A la suite de cette scène d’énergumène, Georges passe la nuit dans la maison de sa mère qui a une de ses mauvaises crises et, pendant quelques semaines, il n’ira plus à l’atelier que si l’exige une séance, et il s’échappera aussitôt pour revenir vers la malade.
S’il n’est pas très gai, Mme Aymeris plaisante:
—Georges, j’ai fait raccommoder ta boîte à cigarettes, on a remis le carreau, mais je crains pour les candélabres! Il y a aussi les Horaces et les Curiaces; j’y tiens, tu sais, à cette pendule du Serment, tu ne vas pas encore avoir une colère!
Et ils rient ensemble.
· · ·
Jean Dalfosse, un ancien camarade de l’académie du passage Geoffroy, a pris un atelier contigu à celui où Georges s’est réinstallé. Fils de grands industriels de Moscou, il fait à Paris la fête, et «s’occupe de peinture en amateur». Il a un talent de caricaturiste, peint des jockeys; membre du cercle de la rue Royale, il ambitionne, comme Darius Marcellot, mais avec plus de chances, le Jockey Club, où un parent de sa mère, le marquis de Champbazé, sera l’un de ses parrains. Plein de verve et d’esprit, beau cavalier, «fine lame», très connu dans les salles d’escrime, il est le commensal de la Princesse, auprès de laquelle il a, comme «gigolo» et comme pantin, succédé à Georges; et dès le premier contact, ces deux cadets des Monstres ont conçu une insurmontable aversion l’un pour l’autre. Or, Jean Dalfosse, curieux de Georges, à cause de ce qu’il a entendu raconter de l’impasse, ne se borne pas à une visite afin d’enrichir de ses observations personnelles et de traits nouveaux, le casier d’un prévenu dont le nom se répand à Paris. Il joue donc le rôle d’admirateur et se lie avec Georges qui sera, une fois encore, la dupe de sa propre confiance en les autres.
Jean ne lui parle pas tout de suite de l’avenue Montaigne; mais en écrivant, un soir, Aymeris voit sur son secrétaire la photographie d’une femme voilée jusqu’au menton, et la gorge très découverte, avec, au bas du passe-partout, cette signature aux lettres pointues comme des lames de glaive: la Monstrueuse des Monstres. Derrière le cadre, une main d’homme a tracé ces mots: «Vous êtes destiné à mettre le feu partout et à ne le pas laisser mettre à vous-même.» (Amitiés, amours, et amourettes, par M. Le Pays, 3^e édition, revue, corrigée et augmentée.)
Des matches de boxe avaient lieu dans l’atelier de Dalfosse; à l’une de ces séances, «gala franco-américain, blancs contre noirs», une centaine de personnes furent priées, dont Georges; il s’y rendit à l’heure où, le match terminé, des maîtres d’hôtel versaient du vin de Champagne dans les coupes et offraient des babas et des sandwiches. Georges reçoit un coup dans le dos: c’est l’ombrelle de Lucia Peglioso; la Princesse est voilée comme dans la photographie, mais elle a mis une robe de velours violet, avec un col de chinchilla qu’elle remonte jusqu’aux oreilles, quoiqu’il fasse chaud.
Aymeris entend le rire de Kundry:
—Georges? Comment! Vous? Je vous croyais mort! Vous savez que vous avez de très singulières façons! On vous a dit bien élevé, il paraît qu’on se trompait! Alors, vous me lâchez pour toujours? Vous avez sans doute des maîtresses très accaparantes. Quelle mine, Georges! On dirait que vous sortez pour la première fois après une maladie. Quand est-ce que vous vous déciderez à me peindre en madone? Que devenez-vous? Et mon portrait? Je ne vous plais donc plus? Sans doute, n’ai-je plus assez de fraîcheur pour tenter vos pastels? Mon voile ne signifie pas que je sois comme la comtesse de Castiglione! J’ai encore de quoi donner à manger aux Monstres...
—Madame, ne soyez pas cruelle; j’ai perdu la tête, j’ai été bien malade, je commençais à peine...
De ses rires, elle l’interrompt:
—Mais vous êtes donc éternellement malade? Venez me voir, demain, venez dîner, je serai seule, nous ferons la paix et de la musique... Si votre mère et vos tantes vous le permettent... Comment? On vous a loué un atelier «en ville»? Vous êtes donc un homme, maintenant? Venez, jeune malade, je serai votre guérisseuse... par l’harmonie... Venez à la piscine Frédéric Chopin!
Abasourdi, il promet de dîner avec la Princesse; appelée par d’autres amis, elle disparaît dans la foule des gens qui goûtent, au buffet.
Georges Aymeris passa vingt-quatre heures dans l’agitation, il brûlait de se rendre à l’invitation, tout en la redoutant. Il ne dormit point de la nuit, s’occupa à résoudre ce problème: Dois-je? ne devrais-je pas reprendre des relations avec l’avenue Montaigne? Il revécut, avec l’outrance de la lucidité nocturne, les mois excitants et magnifiques où la puissance de la femme s’était révélée à sa candeur.
Sarjinsky vint le relancer de la part de Lucia. Darius avait encore besoin de quelques abonnements de luxe. L’un et l’autre savaient Aymeris guéri de son amour, mais ils le croyaient aussi snob qu’eux.
Le lendemain, jusqu’au moment de se vêtir pour le dîner, entre plusieurs cravates blanches dont il rata le nœud papillon, il écrivit des lettres d’excuses. Il ferait porter la meilleure; le concierge du passage avait pris un fiacre. Georges déchira successivement tous ces billets, se coucha, puis se releva. Tentation trop irrésistible! il sortit, sauta dans le fiacre, la tête congestionnée, les mains froides, allumant une cigarette à la précédente, la langue râpeuse.
· · ·
Je découperai dans le journal qu’il recommença de tenir à partir de ce jour, quelques pages, autant de stations de ce second «chemin de croix».
20 février 1890.
Rien de changé dans l’hôtel Peglioso, pas même moi! J’ai dû subir l’ironique regard des valets de pied, dès le vestibule. Ils en ont entendu sur mon compte, ceux qui sont à la salle à manger! J’ai gravi à nouveau les marches de marbre lilas, les lévriers ont fait laisser-courre après moi, le boule Fafner, seul, m’a reconnu et agita la queue, en vieil ami. La Princesse était assise à son piano, au fond du boudoir Louis XV du premier étage, dans un tea-gown bleu de paon, avec ses perles au cou et le parfum... Le bas du visage s’est épaissi. Elle est moins fine, mais plus désirable encore. Ses courtes mains pataudes, aux ongles d’ivoire. Quand elle m’entendit, elle ôta ses grosses bésicles de mandarin. Elle jouait la Fantaisie de Chopin (on ne résiste pas à la première apparition du thème); pourquoi a-t-il fallu qu’elle jouât la Fantaisie, au lieu d’un nocturne ou de tout autre morceau?
—Georges, je vous l’ai déjà dit, je n’aime pas qu’on me baise le dessus de la main: le bras, s’il vous déplaît de choisir autre chose.
Et tout a recommencé. Me voici de nouveau dans l’Enfer!
Le dîner fut agréable, mais nous étions trois. Donc, déjà vol. Elle avait fait trève de persiflage, à cause de Mandagora, le compositeur napolitain, troisième convive. Elle fut éblouissante de drôlerie, gamine, gentille. Mandagora est absurde mais peu gênant; deux des Russes et un Prince polonais venus en cure-dent. Quand j’allais me retirer, apparut Jean Dalfosse, Lucia est aussitôt redevenue gouailleuse.
La Princesse me «commande» pour dimanche prochain, midi; elle veut que Jean et moi nous nous mesurions, torses nus, ce serait un duel au pinceau trempé dans du bleu de Prusse... Lucia a des idées d’élève de l’Ecole des Beaux-Arts, cette brimeuse. Elle a fait allusion à ma boiterie. Charmant!
Cette fois je serai maître de mes nerfs; je crois que je suis guéri en sa présence; je ne sens plus le même trouble et, dès la première émotion du revoir calmée, je me suis senti vis-à-vis d’elle comme un peintre devant un beau modèle avec qui l’on cause librement, mais rien de plus. Elle n’est pas de ces femmes qu’on puisse aimer, ce n’est pas un cœur. Reste l’attraction prodigieuse de sa parole, la plus attachante, la plus spirituelle; et son cerveau, le plus compréhensif. Y aurait-il chance—et de combien peu de femmes peut-on dire cela!—de lui faire comprendre la peinture? La peinture! Ce trou noir pour presque tous, où chacun croit mettre quelque chose. La Princesse en a le sens, quand elle ne plaisante pas (mais elle se dérobe, se refuse aux explications). Si parfois vous obtenez une heure de causerie, elle vous dira des choses qui valent la peine d’être retenues. Mais impossible à déchiffrer! Peut-être y a-t-il au fond d’elle un sentiment noble et élevé, que l’expérience de la vie lui fait garder pour soi. Après tout, ne me fait-on pas les reproches mêmes dont je l’accable? Je ne sais quelle fut sa jeunesse, d’où elle vient. Sait-elle où elle va? Qui sait ce que fut pour elle le Prince Peglioso? Cette chambre à coucher, toute d’or et de marbre, qui dira ce qui s’y est passé? Les lévriers et le boule Fafner en ont dû voir de belles, eux, les défenseurs de la vestale qui a l’air de s’offrir, au moment où elle tue! Le faux-art d’un Gino Peglioso, sa retraite à Florence, telle qu’elle m’est décrite, nous pouvons en imaginer les... Enfin... Et tous les «Monstres» sous le dôme du palais de l’avenue Montaigne! Je retiens ce trait: la Princesse, pour faire peur, avait organisé des rondes de nuit autour du jardin. Un homme de confiance se promenait sous les fenêtres, une lanterne sourde à la main, et armé. Dom Gino fit cesser cette vigile, parce qu’une nuit, le gardien tira et abattit raide mort un garçon d’écurie qui se faufilait dans le cabinet de toilette. Six mois après, le prince s’établissait dans une villa de Bellos Guardia. Quelles abominations n’a-t-elle pas connues et peut-on lui en vouloir?...
Mais à moi? J’ai été un dégoûtant. Mon père me juge mal parce qu’il a deviné ce que je suis: mauvais peintre, mauvais amant, mauvais tout ce que je veux être!
Il reste certain qu’elle est cruelle. Je sais que je boite un peu, mais pourquoi sans cesse me le rappeler? Pourquoi ne parler que des choses de l’amour, pourquoi mettre en doute la santé de ses amis, comme si elle leur reprochait de ne pas monter à l’assaut de sa Tour d’Ivoire? Car elle est chaste, je jurerais qu’elle l’est, comme une vestale. Peur de l’Enfer? Sa religion vous porte sur les nerfs, agressive, intolérante, insultante comme elle l’est. Le vendredi, si vous vous laissez tenter par un mets gras (pourquoi en met-elle, sur ses menus?) c’est, pour huit jours, des réprimandes, des allusions intolérables. Elle a dit à notre copain Maréchal, vendredi dernier: Vous avez besoin de prendre des forces; je remplacerai le roast-beef par un bon plat maigre à la cantharide. Une Française ne ferait pas de ces grossières plaisanteries. Mais il y a la musique! là, elle est imbattable; l’autre soir, on se serait cru à la villa d’Este, du temps de Franz Liszt. Divine, sa lecture de l’Elisabeth de Hongrie, l’oratorio de l’abbé compositeur. Marie-Thérèse de Canteleu, avec sa voix de garçon enroué, mais de style, avait obtenu de Marcelin qu’il chantât avec elle. Dans les passages pour le piano seul, Lucia fut incroyable d’adresse et de compréhension; Christus, Faust, toutes les partitions de Liszt sont tour à tour lues, à la joie du Polonais Nikko. Je tourne les pages, je sens le parfum du corps qui sort du bain, de cette peau toujours sèche et fraîche.
Non, la Princesse est d’une autre essence que nous... J’ai été un imbécile! Elle souscrit pour dix abonnements de luxe à la Revue Mauve de mon brave Darius. Au résumé, elle est sublime.
· · ·
Je m’attire des rebuffades; je n’ai point de chance, quand je laisse échapper des mots amers devant ces dîneurs macabres: «ces Pourceaux». C’est trop difficile, avec des vieillards, même avec des gens d’âge moyen, s’ils sont du monde, d’exprimer une opinion. Ils n’en ont pas, d’opinion; sûrement ils n’en ont pas, à eux, du moins. Maréchal pressait la Princesse de commander les statues du vestibule à Mercié, de l’Institut. J’ai boudé. Comment? Il y a un Dalou, il y a un Rodin, en France, et vous choisiriez ce faiseur de sujets de pendule? On me lance à la tête les petits coussins de la salle à manger: la cristallerie, les assiettes volent en éclats; les valets de pied doivent étendre un naperon devant ma place; frémissant, je fais mine de me lever. La Princesse a eu la vilenie de me crier:—Attendez d’avoir eu le prix de Rome, pour parler, vous n’y entendez rien. La menteuse! Elle aurait peut-être commandé les figures à Mercié, mais, une fois livrées, elle en aurait fait une cible pour sa carabine de salon.
Après le dîner, elle disait aux autres:—Vous savez, c’est Georges qui a raison. Votre Mercié est gaga, comme vous, mes vieux rotulards!
Tout le temps des insultes à double percussion et je crois savoir où est son goût à elle; mais il faut donner tort, rabaisser, humilier...
Le philosophe, comme dans le Bourgeois Gentilhomme, a fait une dissertation contre moi, il me hait; les fidèles, pas mieux stylés que des figurants de province, poussèrent des hou! hou! Non! Contre moi? Contre le philosophe? Contre lui, a cru Bredius. Il ne me le pardonnera pas.
Lucia me demande de lui faire connaître Huysmans. D’où colère de Bredius.
28....
Jean Dalfosse est un malin, le chouchou des vieux; il les amuse et les flatte. Je voudrais avoir son entrain de sous-officier et sa verve tapageuse. Avec le rire bruyant, on peut tout dire; ce sont les lignes tombantes de mon visage qui prêtent de l’aigreur à mes moindres paroles, du sérieux à mes boutades, un ton de suffisance supercoquentieuse à mes jugements. J’aime trop ce que j’aime pour avoir des opinions molles et des jugements de dîner en ville.
Jean était gentil avec moi, au passage Geoffroy, et c’est un brave type. Il a le rire et l’organe de cuivre qui permet d’affirmer et de s’en foutre. Chez la Princesse, il me «blague», bien au diapason de la Princesse. Quand il est présent, je retombe dans l’ombre, ou sers de poupée au jeu de massacre. S’il assiste aux séances du portrait, je m’excuse, et ne fais rien. Ce sera à choisir: de lui ou de moi. J’en ai prévenu Lucia, elle m’a promis que nous serions seuls, un de ces soirs.
Je néglige Passy. Heureusement que maman ne se porte pas trop mal.
1^{er} mars.
Nous avons commencé le portrait: Si les séances sont toutes comme la première, le travail sera «de longue haleine». Il faut truquer et adoucir. Je place Lucia dans la pénombre.
[Illustration]
...Un coup monté par Jean, sans doute: quand j’arrive ce matin, le mail-coach est dans la cour et les hommes me disent qu’on va tantôt à la Croix de Berny.
—...Comment? Et la séance?
Je monte chez Lucia, elle était prête à sortir, ravissante avec son cache-poussière gris, son voile blanc, un chapeau de printemps.
—Il fait si beau, dit-elle, j’ai changé d’avis, Jean voulait déjeuner chez Liliane, sur le chemin; nous y allons, venez Georges, je vous emmène.
—Non, je suis venu pour le portrait, c’est mal ce que vous faites. Ou bien ne voulez-vous plus poser, jamais? La première idée du portrait n’est pas de moi.
Une discussion s’ensuit. A ce moment, une grosse averse, Lucia donne des ordres: le mail-coach rentre aux écuries. Nous déjeunerons au Café anglais. A 3 h. 1/2, retour dans le salon où l’on roule mon chevalet; Lucia porte sa robe de peluche vert-bleu, (horrible), je n’ai pas osé la prier de mettre la noire. Elle s’est assise, grognon, dans un de ces énormes fauteuils de chez Penon, ses «bains de siège», dit-elle. Là dedans, plus de taille, plus de cou; fauteuil tout au plus bon pour une jeune fille maigre. Elle m’a fait des grimaces, a tiré la langue en me regardant. J’ai fait semblant de commencer, au fusain. Rien de bon! Je rageais.
A 4 h. 1/2, la table de thé est introduite dans le salon et il y a six personnes qui attendent en bas. Elle s’enfuit pour mettre sa «tea-gown Théodora», et me congédie.
Je suis resté une heure de plus, à faire des dessins, des esquisses de composition. Je sais comment je la veux représenter, je la connais par cœur, je vais faire un portrait de mémoire. Ce sera exécrable.
Voilà ce que c’est qu’un portrait mondain.
· · ·
Cher Léon Maillac, quel ami vous auriez pu être, si votre retenue et votre discrétion m’eussent servi de règle! Cette discrétion, je me demande si elle ne tient pas autant d’un profond scepticisme d’homme à femmes, que de ce sentiment, faux,—je veux me le dire encore—qu’on n’empêche rien, qu’on n’aide personne, que chacun a sa destinée écrite dans les plis de sa main. Vous m’avez vu naître et c’est seulement aujourd’hui que vous abordez avec moi le grand problème?
Vous m’avez dit jadis:—Un homme entre quarante et cinquante ans est à son summum pour l’amour; cela, vous l’avez dit; mais à vingt-cinq ans, à trente, dans votre jeunesse, plus tôt encore? Peut-être m’avez vous célé ce qui vous arriva?
Hier, quand je fus m’asseoir à côté de votre chaise-longue, bon ami dont les yeux s’obscurcissent, vous m’avez pris la main, parce que vous vouliez que je tâtasse votre pouls. Florette, en caraco de pilou, tapota votre oreiller sale, fit quelque absurde remarque, de sa voix de harengère et, quand elle s’en fut retournée dans la chambre où vous coucherez ce soir contre elle, vous, cher Léon! vous soupirâtes longuement. Alors, reprenant la conversation interrompue par Florette:
—Georges, qu’est-ce que vous faites avec la belle Princesse? Vos parents savent-ils que vous êtes encore assidu à l’avenue Montaigne? Et le professeur Blondel? Il ne va plus, dit-on, au dîner des «Pourceaux», il y a là un mystère. Il change chaque jour; longtemps je n’ai pu y croire, aujourd’hui, j’en suis certain: C’est lui qui touche les objets sacrés; pourtant à cinquante ans on n’est plus Lévite; aussi meurt-il, mais je ne devrais pas encore vous révéler les mystères de la Tente d’Assignation, vous êtes trop jeune... Et vous, dites, qu’en faites-vous, de la Princesse?
Aujourd’hui, je ne comprends plus! Pourquoi ne m’avoir pas plus tôt forcé de me confesser à vous, le confesseur idéal, parfait, de Georges Aymeris? Vous m’avez bourré de littérature; si vous ne vouliez pas m’instruire autrement que par des livres, pourquoi m’avoir prêté les Liaisons dangereuses, tant d’ouvrages qui me troublèrent sans que je les comprisse? L’arrangement de votre misérable existence (heureuse, prétendez-vous, grand héros), l’économie en devient pour moi moins énigmatique que naguère: Florette, chez vous, et ailleurs..... votre blonde que j’ai connue, Mme X. et Mme Z.; votre rousse, toutes vos maîtresses mariées, les complications, les drames! D’où cette mine plombée, votre apparence de cadavre! Cher Léon Maillac, vous qui êtes mon grand frère, pourquoi parûtes-vous ému par mon balbutiant récit d’un avant-dernier été? Dès après ma crise, et ensuite, vous sembliez ne vouloir pas que je parlasse. Maintenant, je me laisse aller en confiance; mais vous m’aviez dit ce jour-là:
—Attendez, vous verrez, il n’y a que cela qui compte! L’Art n’est rien, au prix des femmes.
Vouliez-vous dire l’Amour, ou les femmes? Je ne sais pas ce que c’est que la Femme, et je connais l’amour. Parlez! Il y a là une confusion que mon expérience et vos sous-entendus vont perpétuer. Videz pour moi le fond de votre cœur!
Séances, hier, aujourd’hui. Elle pose assez bien, la robe crème est bien, avec les mousselines de soie, près de la gorge. Nikko est venu ce matin, il a passé le temps de la séance, en face de moi, assis, me fixant. C’est odieux, Lucia me faisait des signes qui voulaient dire: Prends garde; il est jaloux.
De quoi, mon Dieu?
Il se taisait. Quand elle se lève pour venir voir le pastel, elle passe son bras autour de mon cou, mon cœur bat. Le Polonais s’agite. Tout cela est trop bête! Mais me trouble, m’irrite. Le mauvais pastel que je devrai signer!
15 mars.
Nous sommes de nouveau dans la folie. Le Polonais assiste aux séances, un pistolet dans sa poche. Hier, on dit qu’il a tiré sur Jean. Je suis sûr que Lucia prépare ces comédies. Il ne faut pas que cela tourne au drame. Passy commence à se douter de la crise...
Le dénouement.
(Lettre de Georges à la Princesse.)
Madame,
Ma dignité m’oblige à me retirer. Vous avez méconnu, j’en ai peur, un artiste pour qui vous étiez tant, qu’il ne saurait choisir un mot pour vous qualifier. J’ai de vieux parents à qui je me dois et dont votre charme m’éloigna. J’ai, pour vous, supporté toutes les brimades de vos fidèles. La balle du pistolet m’a frôlé et, dans un grand éclat de rire, vous avez dit: raté! Le portrait l’est aussi. Je ne serai pas plus longtemps ridicule. L’Art m’appelle ailleurs.
Je vous prie d’agréer mes plus respectueux hommages, mes regrets profonds, mon adieu.
Georges AYMERIS.
P.-S.—Vous devez, madame, le prix de votre abonnement à 10 exemplaires de la Revue Mauve de mon ami Darius. Trois mille francs!
(Le même soir.)
Ma lettre à la Princesse est complètement grotesque. J’y fais allusion à «mes vieux parents», et j’invoque l’Art comme Brédius la Morale. Complètement ridicule. Je deviens plus ridicule encore à partir de ce soir. Et Darius m’a fait mettre un post-scriptum honteux. Quel goût! ô éducation! Voyons, réfléchissons: le modelé du visage était «endêvant», comme disait Nou-Miette; plus rien à sa place, ça dégringole. Pour la peinture, il est trop tard! Mais, pour une autre fin...? Ah! je devenais un vrai «pourceau». Je crois que je vais me marier. Mais je ne veux pas être choisi par les parents d’une personne...
Georges sentit la menace d’une crise semblable à la précédente; il s’en confessa, et Maillac l’obligea à rompre, par pitié pour M. et Mme Aymeris. Le professeur Blondel, qui n’avait plus jamais fait allusion à la Princesse, écrivit ce simple mot à Georges:
«Bibi, tu t’es mal conduit avec Mme Peglioso. Prends garde, ne va pas dans le monde. Tu y es mal jugé, les «Monstres» te revaudront cela. Il faudra que j’en dise un mot à ta mère, qui n’a cessé, depuis trois ans, sans que tu le saches, de me demander où tu en étais avec la Princesse. Tâche de comprendre que ce n’est pas ainsi que se conduit un gentleman. Tu es en train de te fermer tous les salons de Paris.
Ton vieil ami, BLONDEL.»
Les événements se sont précipités; la courte reprise des relations de Georges avec la Princesse Peglioso aurait-elle suffi pour entraîner l’amoureux et l’artiste hors de leur route? Qu’est-ce qui allait être le plus fort, de l’Art ou de la Femme?
Maintenant, il devra choisir, briser des chaînes, par un effort plus énergique qu’au temps où il quitta son atelier de débutant, à Passy. Et Mme Aymeris, à un âge où autour d’elle on s’étonnait qu’elle fût parvenue, semblait, une contre tous, porter un défi aux calculs des plus optimistes. Elle voulait vivre, il fallait qu’elle vécût encore, car Georges n’était pas «arrivé». La bonne dame raillait le mot de Degas: «De mon temps, Monsieur, on n’arrivait pas».
Si les mères rêvent de ne pas partir sans avoir marié leurs enfants, la mère de mon ami ne songeait qu’à la gloire de l’artiste, et elle le détourna d’un mariage «raisonnable» que Georges fut à deux pas de conclure.
Mme Aymeris ne supporterait pas une rivale, cette bru que la sagesse lui eût conseillé d’élire. Elle répétait avec fureur:
—Le mariage de Georges serait un décret de mort!
3.
Rosemary
ROSEMARY
MME Aymeris, afin de garder son fils auprès d’elle jusqu’au terme d’une existence qu’il lui rendait supportable, convertit une orangerie, dans le parc, en un atelier où Georges ferait son œuvre. Quand le local fut orné de boiseries, blanches comme les pages d’un cahier neuf, l’artiste en y rentrant pour la première fois s’écria: «Est-ce donc ici que se passera ma vie? J’y ferai quelque chose d’énorme ou je crèverai!» Il y avait de la solennité dans cette prise de possession, Aymeris pénétrait dans ce local vierge, comme il eût épousé une femme: avec dévotion.
Darius Marcellot n’était pas encore admis au Jockey Club. Georges ne l’avait pas introduit dans le monde—mais le snobisme de Darius avait ravivé chez notre ami ce qui était son instinct: un goût des irréguliers et de ceux qu’on appelait alors les «humbles». Plus exactement, c’est de bohèmes qu’il s’entoura. La soi-disant Malabaraise ayant engendré une fille au lieu d’un fils, Darius essaya d’une Rosa, d’une Myrtille, d’une Dolorès. Ces compagnes du Directeur devinrent celles de Georges Aymeris.
Sur l’ordre de la Princesse Peglioso, le vide s’était fait autour de lui. Elle l’avait représenté comme un malotru, et qui sortait de son milieu bourgeois pour porter des coups de boutoir contre une société trop complaisante à cet orgueilleux sans talent. M. Blondel rampait toujours aux pieds de Lucia; il ne sut, ou ne voulut rien empêcher. Jean Dalfosse feignit d’avoir provoqué Georges en duel, pour insultes aux «Monstres» et à la Patronne; Blondel, en cette seule circonstance, s’était interposé par commisération pour les vieux Aymeris; ils ignorèrent la cabale dont leur fils était la victime. Les nombreuses illustrations que Georges entreprit pour la Revue Mauve de Darius qui était devenu marchand d’estampes, lui furent un prétexte à prendre des habitudes casanières. Il se dit fatigué, le soir, et sortit moins souvent. Il rédigea son journal, fit des vignettes pour d’autres revues d’avant-garde, exécuta une série de gravures sur bois, et s’occupa beaucoup de musique. Darius Marcellot et ses femmes l’accaparèrent. Il émigra dans le pays de bohème.
Mme Aymeris insistait:—Je ne verrai donc pas ta «mention» avant de mourir? Tu n’auras jamais de récompense au Salon!
Georges, pour ne point désobliger sa mère, lui céla que ses espérances, ses goûts étaient ailleurs; on ne le verrait jamais couvert de croix et de rubans honorifiques, comme les Beaudemont-Degetz et les Charlot. Son cœur filial était endolori par cette pensée: Maman à qui j’ai tout sacrifié, je ne puis même pas avoir d’illusions sur elle; de l’enfant sensible que j’étais, elle voulut faire un faux artiste, un Beaudemont. Elle m’a conduit chez ce charlatan, puis chez la Princesse! Ignoré de mon père, j’aurai été insuffisamment compris de maman; mal jugé par mes confrères et mes camarades: trouverais-je un jour, en une épouse, l’aide dont un artiste a besoin, la collaboratrice de toutes les minutes?
Cette préoccupation est bien marquée dans ces pages du journal.
Jour de Pâques.
Grasse, Grand Hôtel.
La toux de mon voisin de chambre m’a empêché de dormir. C’est à peine si je puis croire à ma présence dans cet hôtel, en compagnie de l’ex-Dolorès de Darius Marcellot, lequel exige six toiles pour juin et douze dessins pour la Revue. Pourquoi suis-je venu à Grasse? Pour prendre quelques vacances, après cet odieux «envoi au Salon» qui les agite tant là-bas, comme si mon nom devait figurer sur un misérable palmarès, aux dernières pages du catalogue officiel. Vinton, lui-même, croit encore à ces balivernes, lui qui a grandi à côté de Manet et des Impressionnistes! J’ai envie d’embrasser Degas, qui m’a dit:—Jeune Aymeris, on expose chez le marchand de vins. Il aurait pu ménager maman. Me voilà, après la trentaine, avec un nom connu, mal classé; déclassé, je le crains, et plus seul qu’aucun vagabond de la route, moi qui eus tant de «facilités» et d’occasions, pour devenir celui que j’eusse voulu être, et dans mon apparente félicité, ne serais-je qu’un mécontent? Bien pis qu’un raté inconscient: un mécontent sans bonnes raisons à donner aux autres de son aigreur. Pas une circonstance de ma vie n’est digne de pitié... mes essais de confidence m’ont appris à connaître les hommes. Et je recommencerai tout de même! Pour celui qui peine à placer sa copie, qu’il sorte du ruisseau ou qu’il chante son manoir démantelé, la gloire abolie de ses ancêtres—rien ne compte, hormis la gêne quotidienne; ceux-là ont leurs raisons, mon cœur est avec ceux qui ont faim. S’ils savaient les mille autres façons de souffrir communes à l’humanité entière, peut-être auraient-ils plus de patience envers ceux qu’ils appellent les heureux de ce monde. Evidemment, mon lit est mol, la chambre est claire, le paysage divin; la Méditerranée, ce matin, d’un bleu d’indigo, semble accrochée aux palmiers du parc; cette vieille petite ville si blanche et si rose pourrait être Tunis, l’odeur des orangers monte jusqu’ici étourdissante. Dans un instant, je sonnerai pour le déjeuner, une Luxembourgeoise me l’apportera avec de bons pains croquants et de la confiture de mirabelles; rien à faire, si ce n’est de «me plaire» ici jusqu’à ce soir, et demain, et une semaine, et quinze jours, et toujours si je le voulais. Impossible!
Le Faune de Mallarmé voit le soleil à travers la peau du raisin, mais ma journée s’annonce «morale chrétienne» et peu conforme aux préceptes païens de Darius. Je pourrais connaître la joie, (je le sais maintenant), avec mes frénésies, mon optimisme indéracinable; mais je suis un heureux de ce monde, avec des menottes au poignet, bafoué, châtié dès que j’ouvre la bouche ou que je souris. La franchise n’est permise qu’à celui qui couchera, ce soir, sous les ponts...
Y aurait-il deux moi? L’un qui se dirige à gauche, et l’autre à droite? Je dois être un homme de dialogue et mon interlocuteur ne peut être que moi-même—ou Darius? Mais encore!...
Quelle fut l’influence de ces réflexions mélancoliques sur l’œuvre de mon ami? Comme un prisonnier, s’il fait le tour du préau, revenant sans cesse à son point de départ, il ne voit qu’à de rares instants les murailles dressées autour de lui. Donc, rempli de fierté, sentant sa force, il les veut abattre; il s’est évadé déjà. Il est parti. L’enfant prodigue était alors un sujet à la mode. Il se voit comme le biblique gardien de pourceaux dans le tableau de Puvis de Chavannes. Pourtant il est une épreuve dont il redoute le périodique événement: sa mère l’oblige à exposer ses œuvres au Salon annuel, ces graves assises dont l’importance sociale diminuait à peine à la fin du XIX^e siècle. Un «Groupe de littérateurs de la Revue Mauve», le premier succès qui mit en évidence le nom d’Aymeris, avait rasséréné les centenaires de Passy.
A partir de ce printemps, l’absolution générale semblait acquise à Georges; on l’invitait à exposer aux «Sécessions» d’Allemagne où il avait vendu quelques toiles. Je l’abonnai à un service de Presse dont Mme Aymeris fit ses délices: une mère ne demeure pas indifférente à l’amusement de lire, chaque jour, imprimé le nom de son fils, qu’on le loue ou le critique en plusieurs langues. Georges «réfrigéra» Mme Aymeris:
—Ne te fais pas d’illusions, ma bonne chérie... la plupart de ceux qui signent ces «coupures», ne savent ce dont ils parlent. Si, par hasard, j’ai «conquis leurs suffrages», qu’importe? attends, ma prochaine toile fera oublier le groupe de la Revue Mauve; si elle le rappelle, on la trouvera inférieure à la précédente; si elle est différente, on dira que je ne suis plus le même. Il faudrait dorénavant peindre chaque année le même groupe, comme Vinton-Dufour, ou comme Didier-Puget ses bruyères. Si l’on surprend le public, un beau jour il ne vous permettra plus qu’on le surprenne, il associe une certaine image à votre nom.
Mme Aymeris s’avouait toute «requinquée» par les succès de Georges:—Enfin, je vois que j’avais raison de te rendre studieux malgré toi..... Ton père haussait les épaules:—Laisse-le donc tranquille! Il est si chétif, ne le fatigue pas, disait-il..... Or te voilà aussi robuste qu’un autre, et un homme connu, un artiste fêté!
Georges souriait:—Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais «fêté» est de trop, maman. Il y a les bons petits amis, il y a.... ce qui n’arrive pas jusqu’à toi..... il y a.....
—Quoi? Qu’y a-t-il? Ne me mets pas martel en tête... Mais si, au fait, je veux savoir.
—Eh bien! il y a que je suis un des heureux de ce monde, comme ils disent, un privilégié, un amateur, un «fils à papa», l’ennemi!
—Ennemi de qui? Ton père et moi, que je sache, nous n’avons jamais fait que du bien. Pourquoi, mon adoré, aurions-nous des ennemis?
Georges se taisait comme sur chaque sujet brûlant et sur lequel, avec sa mère, il eût voulu s’étendre. Des silences opprimants se prolongeaient, la pensée fixe du fils et celle de la mère se rejoignaient sur ce seul point: bientôt, nous ne serons plus ensemble.
Or les années s’écoulaient, et Mme Aymeris était toujours là. M. Aymeris, trop parisien pour se tromper lui-même, redoutait pour son fils la revanche des confrères, après le succès du Salon de 90.
Magnard, directeur du Figaro, demeurait à Passy; M. Aymeris et son voisin, rentrant parfois à la même heure, faisaient un bout de route ensemble. Magnard proposa de conduire Albert Wolf chez Georges. Georges n’avait rien de prêt.
L’année suivante, il envoya douze «numéros» au Champ-de-Mars, Sécession française, où l’auteur du Groupe de la Revue Mauve, sociétaire-fondateur, avait droit à un nombre illimité de toiles; il exposa, entre autres, un groupe de jeunes filles qui disposaient une nature-morte sur une table; par la fenêtre on découvrait un paysage maritime, une plage où jouent des enfants. Vinton-Dufour était venu jusqu’à Passy pour juger de cet envoi, se déclara content, quoiqu’il préférât la composition du groupe de 90. Des marchands, des critiques défilèrent chez Georges, et à son grand déplaisir, mais il ne put s’opposer à cette invasion de barbares. Magnard prévint M. Aymeris que son critique d’art insistait; Georges refusa une deuxième fois l’honneur de sa visite; M. Aymeris le supplia de ne point mécontenter un éminent critique, dont il n’avait qu’à se louer.
· · ·
Le jour du vernissage était attendu avec impatience par la famille Aymeris. A l’heure où les journaux arrivent, M. Aymeris, qui se lève tôt, va lui-même ouvrir la boîte aux lettres, près de la loge du concierge. C’est un jour radieux, les cinéraires et les myosotis bordent la petite allée ombreuse qui conduit à la grille; la chienne Trilby, que réveille le soleil de mai, a quitté le lit de sa maîtresse pour suivre son maître. M. Aymeris fait sauter la bande du journal, s’asseoit sur un banc, les jambes molles; sa main un peu tremblante joue avec les clefs dans les poches de sa longue «robe de chambre-redingote», taquine le gland de sa calotte de soie, signe de trouble; parcourt les premières colonnes de l’article d’Albert Wolff. Rien! Rien! Rien dans le compte rendu des salles où il sait accrochées les toiles de Georges. Les yeux congestionnés, il va chercher sa loupe quand le nom de son fils apparaît en grosses lettres, et en tête d’un paragraphe, ce «chapeau»: Déchets. Et il lit ces lignes: «Nous serions-nous trompés en saluant l’an dernier, M. Georges Aymeris comme l’un des grands espoirs de l’Ecole Française? Nous nous sommes trop hâtés. Très rares les épaules assez solides pour résister au gros succès! Le morceau excellent que M. Georges Aymeris nous donna, il y a douze mois, et que l’Etat se hâta d’acquérir pour le Luxembourg, fut un ouvrage d’autant plus remarqué, que, chacun le sait dans Paris, l’auteur, fils de notre grand avocat, universellement célèbre, n’a pas besoin de son métier pour vivre. M. Georges Aymeris est un des heureux de ce monde, que les fées comblèrent à sa naissance. Son esprit facile était connu avant l’aurore de son talent de peintre. Que se passa-t-il depuis mai dernier? Nous ne voudrions pas encore renier ce que nous avons écrit alors, il eût été préférable de passer sous silence une erreur totale; mais les amis de l’artiste ne nous en laissèrent pas le loisir. Puisqu’on m’oblige à parler, je vous donne un conseil, M. Georges Aymeris: Travaillez, réfléchissez, brillant causeur, et ne vous croyez pas encore l’émule de Bastien Lepage. Excusez les critiques qui applaudirent trop tôt: nous ne vous savions pas le favori que vous êtes dans ce monde où l’on s’ennuie et dans celui où l’on s’amuse.»
M. Aymeris pâlit; il fit un effort, appela le jardinier qui l’aida pour se relever du banc.
M. Aymeris s’enferma dans son bureau, tandis qu’Antonin, envoyé par Mme Aymeris, impatiente d’avoir le Salon de M. Wolff cherchait son maître dans le jardin.
A l’heure où il recevait la visite de ses clients, maître Aymeris avait dit à Antonin:—Je n’y suis pour personne. Le patron écarta Antonin, s’habilla seul; dès midi, prétextant un rendez-vous, il s’en alla rue de la Ferme pour s’entretenir avec Mme Demaille sur l’inqualifiable «éreintement» du Figaro.
Le fidèle serviteur, plus courbé aujourd’hui, comme son patron, fouilla partout, mais ne trouva que le Gaulois, l’Echo de Paris et quelques «feuilles» à deux sous où Georges était «éreinté».
Les autres journaux du matin avaient pris le ton du juge suprême, qui rendait la justice; les trois semaines «d’accrochage» pendant lesquelles des professeurs de rhétorique préparaient «leur Salon», morceau de littérature alors dont Paris s’entretenait jusqu’aux grandes vacances. La bonne ou la mauvaise humeur du chroniqueur prussien, ses mots d’esprit faisaient loi. Georges, très fier, mais peiné par le souci de Mme Aymeris, qui s’était fait acheter le Figaro-Salon, s’employa de son mieux à la consoler. Hélas! chacun d’eux était dans un plan trop différent de l’autre... Quels reproches ne lui fit-elle pas!
—Pourquoi n’as-tu pas reçu ce Monsieur dans ton atelier? Tu lui aurais donné une étude! Tu feras toujours des bêtises, mon pauvre enfant! Que n’as-tu pris conseil de moi? Ton père a la haine de la publicité... Il me reproche sans cesse ma «manie», si je souhaite que tu te répandes. Je connais tes idées nouvelles, la bohème, les Indépendants, les «feutre-mou»... C’est la faute de Darius, de ta Revue Mauve; cette saleté de torchon! On ne voit plus ton Darius, mais il est toujours derrière toi, il te fait gigoter comme une marionnette! Ne me l’amène jamais! Il est trop ridicule.
Il faut avoir entendu le mot ridicule prononcé par nos parents. Ridicule était alors la pire de leurs injures.
—Maman, mon instinct me pousse à gauche, on m’a forcé d’aller à droite: aux uns je déplairai, j’inquiéterai les autres...
—Ça, Georges, c’est du Darius tout pur! Je me méfie des gens chez qui l’on dîne, sans potage, d’une langouste et d’une soupière de crème à la Chantilly... Quant aux parents, ils ont le mauvais rôle. Est-ce que je ne m’y connais pas, moi?
—Vieille chérie! Je vous adore et tiens tout ce que vous faites pour le meilleur du monde; mais ne vous rendez donc pas misérables, vous et papa, pour un article de journal! Et ne ris pas des modestes pique-niques de Darius, méchante!... la crème Chantilly est merveilleuse, chez lui, elle a un goût de vanille, si tu savais!
—Je crains pour ton père, avec ces «coupures» de presse, les propos rapportés par je ne sais quels maladroits! Ton père change à vue d’œil. On m’a crue malade depuis dix ans, ne dis pas le contraire! Je le sais! Eh bien, c’est moi qui dois encore remonter ton père, car je ne me sens pas tout à fait au bout de mon rouleau. Quant à tes tantes... un mur à créneaux avec des mousquets chargés.
· · ·
Je devins son confident, Georges me raconta ces scènes.
Léon Maillac dans sa sérénité olympienne, presque aveugle, souffrant les pires douleurs physiques, heureux cependant, puisqu’il était encore sur cette terre, présentait un admirable exemple de philosophie à Georges qui sentait la disproportion de ses peines, comparées à celles de ce sage. Il voulut partir en voyage, fuir Paris avec Darius. Sa mère le supplia:
—Mon fils, ne m’abandonne pas! Tu as encore si longtemps à vivre...
· · ·
Nous avions rendez-vous chez la comtesse Pokiloff pour que Darius lui présentât Whistler. Femme de l’ambassadeur de Russie, la comtesse donnait des séances de spiritisme,—ce soir-là, une réception en l’honneur d’Oscar Wilde qui ferait une conférence, non pas à l’ambassade, mais à Neuilly, dans un hôtel avec jardin où la comtesse, morphinomane, faisait tourner les tables et évoquait l’esprit de Platon et d’Alcibiade. Une foule bigarrée de journalistes, de peintres amateurs; des douairières et des diplomates circulaient dans les salons où fulgurait l’organisateur de ce gala, Darius Marcellot, en gilet rouge, pantalon gris et frac à boutons d’or. Georges se garait de cette cohue, quand s’avança M. Carolus Duran, frisé, la poitrine étincelante de croix et de plaques, comme s’il était chez Son Excellence l’Ambassadeur.
Georges avait pour ce virtuose un peu moins de vénération que le maître n’en exigeait de ses cadets, comme de ses clientes; mon ami hésita s’il saluerait Carolus. Beaudemont vint prendre l’illustre mandoliniste par la taille, lui glissa quelque fadaise, puis, nous apercevant, M. Duran, dans un geste de défi:
—Ah! vous voilà monsieur Aymeris... Eh bien, vous n’êtes pas très content? Vous êtes trop fécond, mon cher!..... et vos toiles ont un kilomètre de long..... on n’a pas pu accrocher votre groupe de femmes dans les galeries... mais il tranche, en montant l’escalier, parmi les projets d’architecture.
—Je ne me suis pas plaint, s’écria Georges.
Alors le peintre hispano-lillois bondit sur Aymeris, et de sa voix grasse de baryton:
—Monsieur Aymeris—dit-il—je tiens à ce que vous le sachiez, j’ai moi-même donné l’ordre de vous mettre dehors, puisque les amis de votre honoré père ont eu la faiblesse de vous nommer Sociétaire, avec l’élite de notre profession; c’est moi-même qui ai relégué votre scandaleuse tartine dans les pourtours, puisque le règlement s’oppose à ce qu’on la refuse. Votre assurance n’égale que l’impertinence de vos jugements sur vos maîtres. Je prends ici nos confrères à témoin. Vous devriez être prudent, car on rapporte vos propos. Ne niez pas, on ne prête qu’aux riches!
On faisait cercle autour de nous, et c’était une troisième édition du «shampooing» dont MM. Bouguereau et Gérome avaient lavé la tête de Georges.
Le vice-président de la Société Nationale s’échauffait:
—Messieurs, n’êtes-vous pas de mon avis? M. Aymeris devrait être mis au ban de notre chère Société!...
Le bonhomme s’emportait dans une colère comique.
Oscar Wilde commençait sa conférence. Georges, pâle, d’une voix blanche, balbutia de vagues paroles. Je l’emmenai. Carolus Duran nous poursuivit jusque dans le vestibule, vociférant, trépignant. Des dames crièrent: Silence, silence, Maître!
Cette anecdote fit encore une fois le tour de Paris. Georges observa dorénavant une retraite rigoureuse. Mme Aymeris pensa: Toujours la faute de son Darius! Le plus atteint fut M. Aymeris: il prit en peu de temps l’apparence d’un spectre.
Sur ces entrefaites le critique du Figaro vint à mourir. Francis Magnard raconta à son voisin ce que l’amitié lui avait dicté de faire.
—Il avait conçu une véritable haine pour votre fils. J’ai pris sur son bureau, le lendemain de sa mort, une chronique folle; votre fils aurait, du coup, été célèbre comme Nicolini. Vous n’aimez pas cette gloire-là, mon cher Maître? donc, ma foi! la corbeille à papier! Mais, voyez-vous, Aymeris, il faut comprendre l’état d’esprit actuel. Les peintres abusent, il n’y en a que pour eux, dans nos colonnes! ils prennent une place aussi prépondérante que celle du théâtre, cette magnifique source de revenus pour nos actionnaires. Les amateurs, les hommes qui font de la peinture par plaisir, tout en se donnant pour des professionnels, vous l’avouerai-je... enfin... notre critique, notre spirituel mais très nerveux chroniqueur, allait entamer une campagne contre eux. Je ne veux pas que votre nom soit prononcé... Que votre fils prenne donc un pseudonyme!
—Je vous arrête, mon cher voisin, fit M^e Aymeris, mon fils n’est ni brillant, ni heureux, sans amis; et moi...
Nous étions à l’heure où allaient s’établir des rapports quotidiens entre les artistes, la Presse et le Monde. La maison Aymeris ne s’ouvrit plus aux visiteurs. Georges allait disparaître. Darius loua pour notre ami un atelier à Montparnasse.
—Au pays de la bohème! dit Mme Aymeris, qui ne désarmait pas et intriguait dans l’ombre. Les «études» ne lui représentaient rien de sérieux; elle croyait innocemment aux tableaux «vendables», aux commandes de l’Etat ou du Conseil Municipal. L’Hôtel de Ville, livré aux peintres, chaque plafond, chaque pan de mur allait être un champ de bataille. Se rappelant les œuvres de Delacroix et de M. Ingres, qu’avaient détruites les incendies de la Commune, elle imagina que Georges serait «pris au sérieux» le jour où il serait un peintre d’Histoire, comme ces grands hommes de jadis; et complota avec le professeur Blondel, ami de plusieurs ministres, membre de l’Académie des Sciences, pour que son fils fût chargé d’exécuter un plafond ou plusieurs. Cette tentative échoua.
[Illustration: Rosemary]
[Illustration]
[Illustration: Rosemary]
[Illustration: Rosemary (stylisée)]
Parmi les maintes sultanes qui succédèrent à la Malabaraise sur les divans de la Revue Mauve, était une Rose-Mary que Darius avait poussée à «faire du théâtre»; disons de la pantomime... Plusieurs dents manquaient à cette fille, son bredouillement eût peut-être convenu pour la farce; or son visage était tragique. Sur les grosses lèvres de Darius, collées par la salive, ce nom moyenageux sonnait comme un olifant: Rosemary! Il me disait avec mystère:—Pourquoi, dites, cher, pourquoi notre ami Aymeris ne peint-il pas des portraits de cette étonnante taciturne, plus suggestive que les damnées de Baudelaire, avec sa peau de miel, ses yeux qui commandent le suicide? Ne la verriez-vous pas, cher, avec, dans une main, la boule de verre où nos Destins se marquent, et dans l’autre, la balance de la Mélancholia de Dürer? Ou en Demoiselle Elue? Très préraphaélite, n’est-ce pas?
Georges, pour lui donner du travail, la peignit en clownesse, et non point en Mélancholia; d’abord par complaisance pour Darius, il la prit à la semaine, mais il se sentit bientôt attiré par de l’inconnu. Ayant découvert que cette créature, rebelle à divulguer ses origines, était la fille naturelle d’un banquier de Hong-Kong,—si cette histoire était banale, l’imagination d’Aymeris allait en faire un roman magnifique de mystère, de douleur, d’injustice sociale. Abandonnée à quatorze ans avec une demi-instruction, Rosie avait «travaillé» dans un «tea room» de Marseille. Certains parents, négociants à Londres et à Bordeaux, assurait-elle, l’avaient appelée tour à tour, mais vite elle s’était enfuie pour venir à Paris «vivre sa vie». Elle rapportait de chez ses bienfaiteurs le mépris et l’effroi de la richesse, un besoin d’insulter ceux qu’elle croyait être ses supérieurs. Modiste sans adresse, incapable plumassière, partout insuffisante et déplacée, il était fatal qu’elle échouât chez un peintre et se fît modèle. Elle n’y manqua pas et, pour ses débuts, posa devant Toulouse-Lautrec.
Elle avait hérité de ses ancêtres anglais son sens du devoir. «My duty», disait-elle, et le sien était un peu celui du mercenaire exact, régulier dans son emploi, le «duty» des serviteurs britanniques, et qu’accompagne une orgueilleuse humilité, parfois si gênante pour leurs maîtres. Rosemary était ponctuelle; mais n’eût point dépassé de cinq minutes le «temps dû» pour les cinq francs que coûtait alors une séance.
Elle rappelait à Georges, par ses silences embarrassants, sa Jessie Mac Farren. Plutôt laide, selon l’idéal parisien, Rosie avait un type de bar-maid irlandaise. Son masque ravagé, mais d’une blancheur laiteuse de rousse, était, je l’avoue, pictural. Ses lèvres pâles pinçaient une moue délicieusement ironique, quoique l’ironie fût bien le dernier de ses défauts. Ses cheveux roux et mats étaient tordus derrière sa tête en un «bun» de coster girl. Elle aurait pu être une chiffonnière de White-Chapel, tant elle était mal tenue, mais préparait bien le thé et nettoyait les pinceaux à la perfection, ce qui n’est pas facile, vous diront les peintres.
Fallait-il que Georges fût abandonné par le monde, et tout à l’étude, pour qu’il louât le studio, à son intention choisi par Darius au fond de ce Montparnasse que Rosie appelait Montpernot! Il n’en sortait plus, et c’était moi qui l’entraînais à présent vers son père et sa mère. Nous restâmes en froid, quelques semaines, parce qu’il me reprochait d’être un «mouchard».
Un soir, j’allai au bout de l’avenue du Maine conclure la paix avec Georges. A la terrasse d’un mastroquet, il était attablé avec Rosemary. Je les aperçus silencieux, elle devant un verre d’absinthe, lui devant une menthe à l’eau. Je m’assis et entrepris—pourquoi? à propos des vieux parents et de Passy?—une fraternelle discussion qui dégénéra en une controverse sur le portrait de la mère de Whistler. Rosemary avait le nez court et les pommettes saillantes de la «Maud», un autre chef-d’œuvre du maître américain, mais qu’Aymeris ne connaissait pas.
Aux tables voisines, des Gugusses du quartier rigolaient avec des filles; Rosie s’ennuyait avec nous.
Je lui demandai, bêtement, si elle avait posé pour Whistler. Elle me répondit avec colère:—Qu’est-ce que c’est ça?
Georges, comme si je n’étais plus avec lui:
—Rosie, pourquoi cet air si mécontent?
et en anglais:
—You have a dissatisfied look, too pathetic! tell me dear, what’s the matter?
—Qu’est-ce que ça voo regarde, Georges? Fiche-moi le paix! Est-ce que je te demande pourquoi vous avez ce ravine le long de ta joue et ton air stioupide? Si on disait ses affaires aux autres, on ne pourrait pas toujours se tenir. Est-ce que je vous embête jamais, moi?
Georges supplia:
—Dis, tout de même! Tu sais que je voudrais tous les gens heureux autour de moi. Tu t’ennuies.....?
Georges, j’en suis certain, profitait de ma présence pour lui parler ainsi. Il s’enhardit, comme je lui faisais signe de ne pas se gêner. Viendrait-il dîner avec moi, emmènerions-nous Rosie? Il n’était que six heures. Je fis semblant de lire mon journal en attendant qu’il en fût au moins sept.
Georges reprit:
—Mais, vois-tu, tu n’as pas les façons des autres femmes, il y a du mystère plein toi, je ne sais quelle réserve dont on aimerait à te faire sortir... Enfin qui es-tu? A certains instants, tu nous lâches des lambeaux de phrases et puis tu te tais! J’adore ta pudeur. Mais parle!
Et s’adressant à moi et à elle, tour à tour:
—N’est-ce pas qu’elle est belle? J’ai pour toi, ma vieille, une franche sympathie, je veux que tu le saches! Ah! si plus souvent elle m’exprimait ses petites idées! Elle en a de si jolies! Oui, je t’assure. Mais on ne t’a pas encore permis d’être toi. Ils sont méchants! Tu es une brave bougresse! Je ne suis pas méchant non plus, n’est-ce pas? Dis à monsieur comme nous passons des journées entières, gentiment, l’un avec l’autre. Eh bien, quoi? Dis? Je voudrais autre chose que cette indifférence extérieure! Ce n’est qu’une apparence, je le sais bien, je suis certain que je peux compter sur toi, comme tu peux compter sur moi. Nous sommes deux cœurs purs, n’est-ce pas Rosie? Tu le sais, dis que tu le sais?
Georges lui avait donné un bon baiser par-dessus la table. Les clients du bistro faisaient des plaisanteries. Rosie l’écarta rageusement:
—Je ne suis pas une de ces filles qui courent les ateliers, comme celles-là! Si je suis avec toi, c’est que j’ai à gagner mon pain, j’ai pas envie de me le procurer autrement qu’en posant, puisque je suis modèle; je fais mon besogne pour les dix francs par jour, ce que tu me payes; c’est comme si je servais dans une café ou dans un maison particulière; croyez-vous que je me laisserais peloter par la cliente! Je suis une «lady», moi, et aussi fière que tu l’es de ta famille, j’ai des parents aussi chics que les tiens: mais on fait ce qu’on peut, n’est-ce pas, quand on est pauvre?
Georges me regarda comme pour que j’attestasse qu’il disait vrai:
—Dis donc à Rosie que je n’ai aucune prévention de ce genre. Rosemary! Je vois toute l’humanité sur le même plan. Je ne méprise que les hypocrites. Les méchants? Il y a des êtres cruels...... mais il s’agirait de savoir s’ils n’ont pas une excuse.....
Rosie interrompit:—Ça est vrai!—Et Georges encouragé:
—On a ses raisons, tu crois aussi? Je suis sûr que nous nous entendrions... Tu dissimules, à quoi bon? J’ai souffert aussi... Parle donc, parle! ma vieille, je t’en conjure.
—Taisez voo, imbécile! N’est-ce pas que Georges est stioupide, monsieur?
Je m’aperçus que Georges en était encore aux préliminaires d’un nouvel amour. La suite n’allait plus être du service commandé par Darius Marcellot. Rosie renversa son verre qui se brisa. Elle avala une autre absinthe, et ordonna à Georges, encore une fois, de se taire. Il s’excusait:
—J’ai une trop longue habitude de me renfermer, pour commettre l’imprudence de la perdre, ainsi, et devant un ami à moi... Plus qu’un mot: alors, je ne suis pas ton copain, Rosie, ton ami à toi?... réponds... je suis si sincère, Rosie!
—Aoh immbécile! sincerity! Cela est pour les pauvres!
Je commençais à regretter d’être venu; cette scène aurait-elle eu lieu, sans moi? Georges était de ceux qui parlent devant un tiers et ne se livrent pas dans le tête-à-tête avec la femme aimée; il profitait de ma présence, eût voulu que je me portasse garant de sa sincérité, et il m’expliqua Rosie comme un jeune auteur fait d’un manuscrit dont il n’est pas sûr, en le lisant à des amis plus expérimentés, et qui défend surtout les parties qu’il sait les plus faibles.
Elle se leva:
—Un copain? Aymeris, tu seras toujours, pour moi, le patron. I know what my duty is! Chacun à sa place! Je ne suis pas une oie! (I am not a goose). Moi, j’ai mon honneur. Tu as toujours été chic avec moi. Tiens, voilà ma main, shake hands! Vous entendez, monsieur? Allez donc dîner avec Georges au boulevard! Moi j’ai trimé, je prendrai un bouillon et je me coucherai. A demain matin, Georges: je serai «punctual»! half past eight, sharp.
Rosemary tendait à Georges ses mains osseuses, il les baisa. Elle perla un rire enfantin, qui dut persuader Georges de l’innocence de cette âme primitive, selon lui, mais non point pour moi, qui la devinais complexe; et je tâchai d’emmener le pauvre garçon vers de la lumière et de la gaîté. Il m’accompagna quelques minutes.
Il fit avec moi quelques pas, puis:
—Ah! non! un autre soir, reviens—dit-il—je suis trop fatigué, je rentre aussi.
Dès ce moment, c’en était fait! Ces deux êtres si disparates, que rien n’eût jamais dû rapprocher, et si éloignés, peut-être encore, quand je les avais vus à la terrasse du bistro, je les avais unis pour leur mutuelle punition. J’entrevis tout de suite les mornes tableaux d’un lamentable collage, l’ennui, le brouillard, le gris d’une existence médiocre, désaccordée, et dont cette scène n’était que le prélude: un de ceux où le compositeur pose les premières notes des thèmes qu’il entremêlera au cours de l’ouvrage, qui éclateront ensemble, de tout leur pathétique, avant la chute du rideau, pour la mort du héros.
· · ·
Le sentiment de Georges s’était formé comme une tumeur interne; depuis des mois atteint, il l’ignorait. Sa passion avait grandi, cruelle, violente et haineuse; je crus à un de ces amours dont nous guérissons quand ils ne nous tuent pas. D’abord, et c’en fut une peut-être, je crus à une crise d’altruisme, aggravée de littérature—bien de l’époque d’Un amateur d’âmes; à une soif de sympathie qu’aurait mon ami, pour un être plus à plaindre qu’il ne l’était lui-même à ses yeux (et aux miens). Rosie avait la bizarrerie que goûtaient tant les artistes d’alors; elle n’était point parmi les «heureux de ce monde», et de quels abîmes, de quelle fange n’était-elle pas sortie, humiliée et vengeresse, pour venir, de Hong-Kong, s’échouer dans un bouge de Montparnasse! Georges, en fils de bourgeois, était subjugué par le mélange de cynisme et d’innocence, par la verdeur de langue, toute métisse, comme par la vision des choses, directe, disait-on, qu’avait cette fille garçonnière et si féminine, dont la peau, telle qu’un camélia, se duvetait de reflets verts, ou se colorait d’un rose métallique, sous une crinière violette et jaune, réservoir d’effluves que les plus durables parfums échouaient à dominer. Quand elle arrivait avant son peintre à l’atelier, et que nous revenions ensemble de chez Lavenue, Georges me disait, dès le seuil: Je suis en retard, je sens sa peau!
J’appris, d’un de mes modèles, que Rosie avait un amant, typographe; qu’elle amassait de l’argent et le plaçait pour lui à la caisse d’épargne, s’occupant chez elle à des travaux de broderies ecclésiastiques dont elle apportait de menues pièces chez «ses» artistes. Une moitié de chasuble à fond d’or, sur papier de soie, traîna toute une semaine dans le cabinet de Georges. Darius fit suivre Rosette, apprit que «le typo» abusait d’elle, la maltraitait, et qu’elle ne pouvait se passer de ces rudes hommages.
Voyant Georges s’engloutir dans cette amitié qu’il croyait sans partage, convenait-il d’exciter sa jalousie? L’affaire Peglioso m’avait révélé un Aymeris incendiaire. Darius le jugea trop oublieux de la Revue Mauve, et, s’avisant qu’il faudrait le distraire de Rosemary, lui révéla, bien mal à propos, que l’innocent n’avait que «les restes d’un autre».
—Cher ami, me dit-il, mais c’est plein de péril, cet envoûtement! Bon pour le Drageoir aux épices de notre Joris-Karl Huysmans! Notre ami y perdra sa distinction native!
Darius fit surprendre le typo et Rosie chez le traiteur où ils se retrouvaient après le travail.
Georges n’en ressentit que plus de pitié. Comment la sauverait-il? Comment pourrait-il jamais élever cette fille au-dessus du bas-fond où elle semblait vouloir croupir? Soudain Georges, admirateur de Dostoïevski, s’exalta sur la religion de Tolstoï, nous dit que son père avait, lui aussi, le «culte des infortunes». Georges devenait un prudhomme fort ennuyeux; il parla d’art utilitaire, d’art populaire, d’éducation des humbles.
Rosemary avait un faible: le théâtre. Où Georges pourrait-il l’envoyer pour l’instruire? Il l’avait jusqu’ici conduite dans les boui-bouis et les music-halls où personne de son monde ne les rencontrerait, comme il avait tout de même honte de sa compagne. Rosie insinuait: l’Opéra-Comique, le «Français»; elle n’avait que trop l’habitude des «boîtes» des quartiers extérieurs, des revues, des saynètes dont elle fredonnait les refrains imbéciles. Comment lui ferait-il perdre cette manie de chantonner, sans gestes, en insistant sur les paroles tendres ou grivoises? Rosemary ne riait pas et gardait sans cesse le front plissé par la dernière ou pour la prochaine colère.
Pauvre petite! Elle avait une trop bonne mémoire... Le «patron» la pressa d’apprendre des vers par cœur, elle choisit la Grève des Forgerons et l’Hymne à l’Epée, toute fière de déclamer du François Coppée et des strophes de la Fille de Roland.
Georges insista pour la poésie anglaise, relut, en songeant à elle, les Idylles du Roi, par Tennyson; Rosie les absorba comme du Bornier; mais il s’en lassait à mesure que Rosemary se familiarisait avec les Elaines et les Marjories préraphaélites auxquelles elle donnait trop de langueur, dont elle faisait des «Mimis». Il risqua les ballades de Kipling; l’argot soldatesque de la marine devenait savoureusement comique avec l’accent, plus anglais que français, mais ni l’un ni l’autre en somme, et montmartrois plutôt, de la «bar-maid».
Comme maîtresse de Georges, elle dégageait très fort la mélancolie spéciale des êtres inférieurs et incultes dont l’amitié est si pesante pour ceux même qui les aiment; et Georges, honteux, ne m’attira plus chez lui, à moins qu’il ne fût davantage en peine que de coutume, et il me disait alors:—Tu ne peux juger Rosie comme moi qui vis avec elle. Elle est extrêmement intelligente! Ses parents sont ignobles de l’avoir abandonnée... Elle a des raffinements, une délicatesse dans des riens... Je vais de découverte en surprise, elle est rafraîchissante comme une pluie douce en août.
Je demandais, discrètement, des exemples.
—D’abord, elle refuse tout de moi, ayant l’horreur de l’argent; je règle ses notes, mais elle exige que ce soit anonymement! J’adresse le montant de sa semaine de pose, à la poste restante. Du jour où elle m’eut accordé quelque chose, elle me défendit que je la payasse de la main à la main.
—Prends garde, mon ami, lui disais-je, tu deviens...
—Gâteux? Tais-toi! Tu ne comprends rien aux choses simples! Elle est si près de la nature, si humaine! Vous êtes tous sophistiqués.
—Je ne trouve pas cela humain, Aymeris! mais imbécile, comment voir ce à quoi riment ces pudeurs?...
—Peu importe... mais ne parlons que de son intelligence. Elle fait des remarques si justes! Comme les gosses!
—Exemple?
—Eh bien, Rosie a un sens épatant de la forme! Elle m’a dit: «Tu m’as fait la cuisse plus courte que le mollet, parce que, pour peindre, tu t’étais assis au dessous de moi.» Est-ce étonnant? Quel œil! Elle me corrige! Elle a l’instinct de la forme... même pour les vers. Elle m’a dit (je lui ai fait entendre le Cid et Phèdre), elle m’a dit:—Ton Corneille, c’est de la rocaille, au lieu que Racine c’est doux, ça vous chatouille comme le zéphir. Pas joli...? Voyons! Naturellement, zéphir lui vient de quelque chansonnette... mais l’emploi qu’elle en fait est bien exquis. C’est ainsi que l’art se renouvelle. Elle est moderne!
Il la parait de toutes sortes de falots petits mérites modestes, s’étonnant de ses «réponses inattendues» dans les occasions les plus banales, et pâlissait si par malheur une réplique sans aucun sens lui faisait, dans un éclair, voir qu’elle était vraiment, irrémédiablement condamnée à l’épaisse torpeur faubourienne; mais prêtais-je à Georges des pensées qui ne lui venaient pas? Il reconstruisait les phrases de son modèle, en donnait des gloses comme d’un sonnet de Mallarmé ou, si elle ne disait rien, il me priait de regarder les yeux verts de cette «chatte de Baudelaire», en lesquels sommeillait un monde que lui seul avait su découvrir.
Darius et moi définissions les silences de Rosemary, ceux d’une boîte qu’on secoue et qui est vide.
Georges étant si épris d’elle, Darius invitait le morne couple à de petits dîners de littérature, dans l’espoir d’entretenir une intelligence supérieure d’artiste, qui s’alourdissait.
Un soir, devant Mallarmé, Darius fit réciter par Rosie quelques vers d’Hérodiade. Bientôt elle se rebiffa:
—Tout cela vaut-il la peine que je me grouille? On ne se f... pas du peuple comme ça. Moi, j’aime la Grève des Forgerons. Un de mes amis l’a dit, c’est superbe!
—Quel ami? demanda-t-on.
—Sauras... sauras pas! Un copain de Montpernot!
On devinait que Georges avait froid à l’échine. Cette fois, je crus qu’il avait envie de s’en aller sans elle; il me dit en sortant:—Pauvre petite! Si je l’avais connue il y a dix ans, quelle artiste en eussé-je fait! Elle était intimidée, la pauvre petite, car elle peut être sublime dans Hérodiade, quand elle ne se trouble pas.
Le plus souvent ils s’entretenaient en anglais. Aymeris me donnait alors des explications, flatteuses et puériles, du vocabulaire indigent de sa protégée. Sa chaleureuse pitié insensiblement substituait à Rosie un personnage idéal qu’il fabriquait de toutes pièces; autour de la «fière et malheureuse épave» il dessina un jardin magnifique: la richesse des plantations la recouvrit, les fleurs parfumaient l’atmosphère pour le maître paysagiste, mais non point pour les promeneurs.
Un de nos plaisirs consistait à choisir pour Rosie des livres dont Georges lui lisait certains fragments, la suppliant de les achever quand il serait dehors. Mary, vaniteuse, s’efforça de lire, mais ne dépassait pas souvent le premier quart d’un volume; parfois encore, au retour d’un spectacle classique où elle prétendait s’être plu, Georges la priait, par façon d’exercice, de lui résumer l’ouvrage, de lui expliquer le scénario à sa manière; et quel bonheur trahissait-il au moindre signe de compréhension quand elle enchaînait quelques phrases qui eussent un sens.
—La pauvre enfant, qu’elle est judicieuse!
Combien de fois Georges et moi la laissâmes-nous seule dans l’atelier, non sans qu’il lui recommandât de «lire ferme» et, comme M. Aymeris à Mme Demaille, de n’aller pas dehors sans être bien couverte. Elle s’enrhumait facilement, ne savait prendre pour elle-même les plus élémentaires précautions, et moquait Georges qui avait été élevé dans de l’«ouate rose»; car si toute femme, même sans se l’avouer, est au début flattée par les prévenances, les attentions gentilles d’un homme, Rosie qui s’était d’abord laissé choyer, se lassa vite, si bien qu’à une question affectueuse de Georges, elle répondit devant moi:—Tu m’emm...es avec ton insistance! Les riches croient tout savoir, même la médecine, mais nous autres, on en sait plus long qu’eux, en pratique.
[Illustration: Le cabinet de M^e Aymeris]
· · ·
Georges retournait en arrière! Et il ne travaillait plus; absorbé par sa Rosette, comme jadis par Jessie, sa passion était là, très dangereuse, inconsciente, et se prenant pour de la pitié, pour un sentiment noble que rien ne rabaisse.
M. Aymeris, chaque jour un peu plus morose et plus faible, ne quittait guère son cabinet que pour se rendre chez Mme Demaille; l’indestructible nonagénaire lui survivrait: nous commencions de la croire immortelle.
Mme Aymeris restait dans son jardin, s’il faisait beau, ou près du feu, avec sa Trilby. Elle se desséchait, sans que les médecins constatassent une recrudescence de son mal. L’avocat feignait d’ignorer le traitement du docteur roumain que Georges avait rappelé; mais M. Aymeris ne parlait pas. Quant à lui, il se laissait mourir, respectueux des desseins de la Nature. Mme Aymeris se remit à lire son vieux missel latin, se fit conduire en voiture aux offices avec plus d’exactitude que jadis; elle priait à voix basse, en remuant les lèvres comme les écoliers qui se répètent à eux-mêmes leurs leçons. Georges la surprit un jour, agenouillée et comme en conversation douloureuse avec le crucifix de sa grand’mère, un souvenir de la rue d’Ulm. Il pensa: Je n’ai jamais vu maman remplir ses devoirs, même à Pâques; le catholique qui ne communie pas, est-il en règle avec l’Eglise? Il y a des ecclésiastiques si compréhensifs, si habiles! Un directeur pourrait être utile à maman qui, j’en suis sûr, n’ose plus se confesser.
A chacune de ses visites, il observait des livres que sa mère, avec le geste d’une femme qui se couvre, si quelqu’un frappe à la porte de son cabinet de toilette pendant qu’elle se lave, cachait dans sa chancelière dès qu’il entrait. Un volume, les Provinciales, dans une reliure du XVII^e siècle, timbrée d’armoiries, était en évidence sur la tablette du bureau. Une fois, il surprit d’autres ouvrages: Madame Guyon et Fénelon, l’Exposition des Maximes des Saints et un Traité du Quiétisme.
Georges, après s’être instruit auprès de Léon Maillac, interrogea sa mère:
—Avez-vous un directeur, maman? Voyons! Vous n’êtes plus janséniste, comme bonne-maman? La terrible férule, que celle de Jansénius! Mais j’aperçois là un Traité du Quiétisme... si je ne me trompe, Fénelon, imbu d’hellénisme, est indulgent aux pécheurs et tolérant pour nos émotions trop vives? Le Jansénisme impose trop d’austérité, de perfection, oh! maman, comment, vous, chérie, une janséniste, m’auriez-vous ouvert la cage et désiré pour moi tous les bonheurs... au lieu que ce soit papa, avec son peu de religion, qui ait eu peur de la vie?
—Laisse-moi, mon Georges! Ne parlons pas de religion; chacun la pratique à sa manière, bien peu atteignent à la perfection. J’ai peut-être eu trop peur de Lui, parce que j’étais trop éloignée de la perfection! Je me rattrape sur le tard. Tu en viendras là... mais laisse-moi à mes petites pratiques. Je lis. J’attends tout de Lui! En tout cas, je crois!
—Faites-vous donc faire la lecture par un bon prêtre, mais un prêtre jeune!
—Merci de tes conseils, mon enfant! Quand je ne lirai plus moi-même, Nou-Miette remplira cet office.
—Alice—disaient les tantes—a toujours été originale. Ses chagrins ne sont point sans l’avoir rendue ce qu’elle est aujourd’hui.
Cet état de concentration fiévreuse inquiétait Georges, si ce nouveau mysticisme plus doux occupait sa mère, qui semblait moins seule dans sa solitude et ne posait plus à son fils de questions relatives au travail, à ce qu’il faisait, à la santé de M^e Aymeris dont tous, hormis elle, s’alarmaient, car elle ne pensait plus qu’à elle-même; les félicités éternelles lui semblaient-elles moins inaccessibles à l’humble pécheresse qu’elle était?
Si ses belles-sœurs s’asseyaient auprès d’elle, pour la journée, avec leur tricot et la Revue des Deux Mondes, cette assiduité l’interrompait dans ses prières, et Alice, qui avait encore des secondes d’emportement, ordonna à ces demoiselles de la laisser seule: elle avait besoin de dormir, ce qu’elle ne pouvait faire sans un ronflement dont elle était humiliée en se réveillant.
—Et puis, mes bonnes amies, vous me regardez trop. Ai-je donc très mauvaise mine?
Quelqu’un de très observateur eût deviné le frémissement religieux, l’angoisse de Mme Aymeris. Mais Georges me dit, beaucoup plus tard, que ce drame de conscience si pathétique, il l’avait suivi dans un rêve, car il était comme un stupide, et tout absorbé par sa Rosie.
· · ·
Blondel, rappelé par Mme Aymeris, interrogea Nou-Miette, qui sortait avec sa maîtresse. Où allait Mme Aymeris? Le professeur recommanda à la Nivernaise de ne quitter Madame non plus que son ombre. Nou-Miette lui apprit que Madame allait dans les paroisses et les couvents, à la recherche d’un prêtre, d’un curé de campagne, d’un brave homme qui la rapprochât des sacrements; Madame aurait pu s’adresser aux tantes; quant à ces Demoiselles, Madame en avait peur, par rapport à la secrète «conversion» de Madame qui voulait se remettre à communier.
Blondel, théologien, seul devina les causes de la crise morale au début de laquelle tremblait encore sa cliente et amie. Il confia à Georges:
—Ta mère, Jojo, a vécu dans l’état d’âme effrayant des solitaires; je l’ai connue jadis telle qu’un Saint-Cyran, courbée par la crainte; ensuite, l’implacable Jansénisme a mis ta mère en état de révolte par amour pour toi; et afin de se justifier en te lançant dans la vie mondaine, elle a, je crois, tout rejeté de sa religion de jeune fille. Personne n’a suivi le drame intérieur de cette âme passionnée; aujourd’hui son cerveau, comme une machine qu’on surmène, a des arrêts; ta mère s’échauffe, discute avec des prêtres sur les différences d’écoles et la pratique des confesseurs; elle paie d’une façon bien noble, mais au centuple, l’austérité de sa vie, les soucis que lui donna son désir de te libérer, tout en n’offensant pas le Bon Dieu. Songe à ce qui doit s’agiter dans cette tête qui se désorganise...
Mme Aymeris changea cinq fois, cet hiver-là, de confesseur. Chacun de ceux qu’elle fit venir à elle, au bout de quelques jours lui paraissait insuffisant ou «trop supérieur».
Georges, on le devine, s’irrita en assistant à cette bataille quotidienne; l’idée du néant ne le tourmentant point pour lui-même, il avait à certaines heures de détresse appelé la mort, dans l’espoir qu’elle fût suivie de l’inconscience, sous la terre avec quoi son corps se confondrait. J’ai entendu Rosemary se récriant, quand il parlait de l’anéantissement de la chair et de l’esprit, en Protestante encore respectueuse des devoirs dûs aux parents; et ce m’était pénible de songer que, lasse parfois de la présence continuelle de Georges, ce fût elle qui l’expédiât à Passy, où Mme Aymeris, disait-elle sérieusement: «a besoin des conseils d’un fils quoiqu’elle ne compte plus pour lui.»
Si j’évitai les occasions de rencontrer Georges et sa maîtresse, Georges ne me les offrait pas non plus. Darius m’en donna plusieurs et qui suffirent à me convaincre que notre ami devenait précisément pour Rosemary, ce qu’il avait été naguère avec Mme Aymeris.
Il s’était mis à peindre d’après son modèle, des figures nues, chastes d’intention, mais d’une brutale sensualité. A une fin de séance, je pénétrai dans le vestibule de l’atelier, attendis que Rosette passât un peignoir: elle le grondait, il ne soufflait mot.
—Je n’aurai plus même de respect pour toi, Georges—disait-elle. Les Français sont toutes pour la rigolade, vous ne croyez pas en Dieu, Dieu vous châtiera comme vous le méritez. Les riches n’aiment pas la famille. Si, au lieu de Rosie, vous aviez pour amie une vraie Française, iriez-vous voir votre mère? Vous êtes ignôbel! Tantôt, je prends le tram avec vous, je vous mène de force chez votre mère... Vous m’embêtez tant avec vos soins!... la pauvre lady en a besoin plus que moi; pendant que vous ferez votre «duty», je resterai sur le pont, regardant la rivière, oui, je suis poétique, moâ!
Georges consentit:
—Mais tu pinceras une bronchite! Reste, j’irai seul, je te le jure.
—Je ne suis pas malade, Georges, mais votre mère est malade, elle. Vous êtes ignôbel! I’ll teach you how to behave (je vous apprendrai à vous conduire).
Enfin, il m’ouvrit la porte, l’air confus.
—Tu drogues là depuis quand? Rosie, tu l’as entendue, me flanquait un suif. Elle a un sens du devoir! J’en suis à plat!
Ainsi Georges passa-t-il quelques soirées à la maison Aymeris, au lieu de traîner Rosie de restaurant en restaurant. Comme Rosie négligeait de faire un bout de toilette, après son travail, il choisissait des traiteurs de Montmartre ou de Montparnasse, pour s’y tenir mieux à l’aise, et n’y être pas repéré. La question du repas soulevait des tempêtes. Rosie ne s’habillait pas, mais elle disait:
—Tu as honte? Tu pourrais bien me balader sur les grands boulevards! Pourquoi tu prétends que tu me respectes, si tu ne me conduis qu’auprès des grues et des «poseuses»? Je suis une dame! I was born a Lady, mon cher, comme toi un gentleman!
Et Georges reprenait le chemin de Passy, prévoyait le jour où il serait seul avec sa maîtresse, impuissant à s’en arracher, la suivant pas à pas, désemparé, honteux et vaincu.
· · ·
La maison paternelle devenait pour Georges un lieu d’épouvante; il dut faire un effort, dont il ne rougissait même plus, pour accorder quelques instants à Passy.
Il faudrait transcrire ici tout le journal intime de l’année 1894, depuis ce moment. A la première page d’un gros cahier, nous lisons ce mot souligné: Personnel.
A la dernière: Prière de détruire ce cahier, à cause de mon fils.
Il n’y a plus de raison pour respecter cet ordre, comme on le verra beaucoup plus loin.
1^{er} janvier 1894.
Le premier, depuis trente ans, que je n’aurai point fait les dix-huit visites protocolaires. Excuse? Maman, papa, malades. Je fus seulement embrasser Mme Demaille. Elle ne semble pas comprendre l’état où est mon père, et le croit retenu par maman.
Le déjeuner à la maison, comme tous les autres matins: ni Blondel, ni Lachertier, ni Fioupousse, ni les secrétaires, ni même les tantes, que je suis passé voir en revenant de chez Rosemary. Elle m’a dit que j’aurais pu attendre jusqu’à ce soir:—La famille avant tout, Georges! Voilà une leçon! Ses cadeaux lui ont-ils fait plaisir? J’ai déposé pour elle une somme de cinq mille francs, au Crédit lyonnais, dont elle pourra se servir selon ses premiers besoins, en cas d’accident. Livrée à sa fantaisie, loin de moi, que lui adviendra-t-il?
(Ma main tremble en écrivant ces mots, comme parfois après ma première cigarette du matin, si je suis pris d’un vertige).
Cette page liminaire ne devrait contenir que les noms de mes parents. L’an prochain, où seront-ils? Cette journée, je la leur devais.
Je vois Rosette telle qu’elle est, peut-être un peu embellie, quoique je connaisse ses limites, ses faiblesses. Je me force souvent pour rester là où elle est, mais si je m’absente, comme un aimant elle m’attire. Me désire-t-elle? Je ne la désire pas toujours non plus! La conversation languit, je m’ingénie à la distraire, et, désœuvrée, elle s’ennuie de mon ennui. Nous dégageons du morne. Et je suis à elle, comme les «Pourceaux» sont à Lucia!
Où sont mes craintes de naguère pour la santé de maman? Rosie, maintenant, m’en inspire et d’injustifiées sans doute?
Rosie me donne des conseils. Elle est admirable. Quelles leçons je reçois d’elle!
En vain!—En ce premier janvier d’une année dont je prévois les drames, je ne désire que le tran-tran quotidien, languissant, 365 jours égaux, fades, de bonne veulerie sans pensée.
Peindre devient chez moi un geste machinal.
15 janvier.
J’ai envie de faire des allusions devant maman, de lui dire que Rosette a aussi des sentiments pieux, et qu’elle m’envoie à Passy. Tant que je n’aurai pas fait mes confidences, ce sera intolérable. Maintenant, si je suis assis sur le sofa aux ressorts détendus, à côté d’elle, il me semble que je lui mens, puisque mon esprit est ailleurs. Je crois que je vais lui parler; mais par où entamerai-je la conversation? Maman ne me demande plus ce que je fais, quel modèle pose pour moi, on dirait que maman se doute de quelque vilaine affaire; elle me regarde et me dit:—Tu n’as pas l’air heureux,—mais elle ne se demande pas, grâce à Dieu! si c’est elle qui m’attriste. Sa pensée est à l’église; la mienne est dans le petit logement que Rosemary s’obstine à ne point quitter; maman attend l’heure où son nouvel abbé, paysan bourguignon, viendra la voir; et, je regarde la pendule: Rosie est-elle rentrée? S’habille-t-elle ce soir pour «son abonnement» de l’Odéon, où l’on ne va pas en peignoir? On joue Chatterton. Rosie eût préféré une pièce moderne. Dîner avec elle chez Foyot? Deux ou trois «Monstres» de Lucia y prennent pension; ce soir, nous dînerons donc chez Lapérouse, ou bien à la Tour d’Argent.
Je quitterai maman quand, à la porte, sonnera l’abbé Pingoud; je sauterai dans un fiacre, j’arriverai chez Rosette. Les concierges m’apprendront qu’elle n’est pas rentrée du jour. Où sera-t-elle? Où, où donc? J’attendrai sur le trottoir, n’ayant point la clef. Et le temps me semblera court, quoique je compte les minutes. Où est-elle? Je suis à la fois impatient et... et peu pressé.
A huit heures et demie, comme hier, la voici! Elle traîne ses talons. La représentation commence à huit heures, on n’aura pas dîné, elle sera sale et décoiffée.
—Mary, you really are too impossible, dearest, why do you make fun of me so?
Rosemary prétendra sortir de chez le dentiste.
Les dentistes ne travaillent pas le soir. Rosemary aura «fait des courses». Le Bon Marché, le Louvre? le Printemps? Où? Pas de réponse.
—On arrive toujours à temps au théâtre, dira-t-elle négligemment.
—Mary, Mary! Et moi qui me morfonds sur le trottoir! La concierge m’avance une chaise dans sa loge, mais je préfère, naturellement, à Mme Bard et ses ragots, le silence de la rue, l’oreille aux aguets pour reconnaître le son de ton pas, ton odeur, dès le tournant, à gauche. Ton odeur! ô Rosie! je vais toucher tes cheveux, ta peau froide...
Février...
Il lui échappe parfois des mots où sa véritable nature, noble et fière, sensible, réapparaît soudain; mais elle les regrette aussitôt dits. Hier, comme elle résistait à mes ordres après ses épuisantes bronchites, j’annonce que je vais la faire ausculter. Le Docteur Martin s’occupera d’elle. Mary affirme qu’elle ne s’est jamais sentie plus forte. Je perds patience et lui dis:—Triste jour, celui où je t’ai connue! Depuis que je t’aime, ma vie est telle, que je voudrais que nous ne nous fussions jamais rencontrés.
—Pas moi, fait-elle, que serais-je devenue sans toi?
Une pareille réponse vous chavire le cœur. Nous restâmes tout le soir la main dans la main. Les pauvres, qui ne peuvent pas s’extérioriser par la parole!
Février 17.
Mary tousse, elle a de la température. J’ai perdu confiance en le docteur Martin; il me fallait bien demander à mon père une lettre d’introduction auprès du professeur Lardan, spécialiste des voies respiratoires; papa me demande auquel de mes amis est destinée cette lettre.
—Pour un de mes anciens modèles.
Et je ne me contiens plus, je lui parle avec attendrissement de Rosemary, j’en ai peut-être trop laissé entendre!
—Il y a longtemps que je te suis—m’a-t-il avoué—je n’osais rien dire... Avec ta maman, tu n’es plus le Georges d’autrefois: Georges, tu as des préoccupations hors de chez nous... tu aimes quelqu’un. Ne me dis pas qui. C’est une malheureuse? Cela suffit.
La terrible réserve de papa! Comme il aimerait Rosie! A-t-il compris? Tout de même, le mur est plus haut entre nous! Trop tard: le brave homme n’aurait plus la force de faire le geste. D’ailleurs, il se désintéresse, chaque jour davantage, de tout, de moi. Il semble regarder l’au-delà. Sa voix est méconnaissable, M. Lardan ne m’a pas caché ses craintes....
Emmené Rosemary à la consultation. Dans le cabinet du docteur, une scène: elle ne voulait plus de ma présence à cette visite; donc je me retire dans un salon d’attente; mais au bout de cinq minutes, le professeur me rappelle, Rosie est incapable d’expliquer ce qu’elle ressent. Quand je la vois déshabillée sur un sofa, je me détourne.—Vous l’avez souvent vue comme ça, n. de D.!—dit cet animal de Lardan. Ça vous gêne?
—Mais, docteur, pourquoi la dévêtir complètement?
Ces médecins restent toujours les odieux carabins de l’Ecole, leur indiscrétion est telle que papa saura tout, Lardan a déjà peut-être fait des plaisanteries obscènes; et comment exprimerais-je à ce rustre la qualité de mon sentiment pour la petite?
Papa comprendrait, si j’avais le courage de me décrire! Sentiment tout à fait genre papa. Et cependant?... La plupart des gens ne comprennent que ce qu’ils ont eux-mêmes ressenti.
Au retour de la rue de Rennes (il était dix heures, M. Lardan n’ayant que sa soirée de libre), Rosette fut plus silencieuse que de coutume.
Nous passâmes une demi-heure au Concert Rouge. On jouait un trio de Schubert, assez plat (sauf le scherzo). Rosemary verse une larme.
—Pourquoi on ne va pas plus souvent à la musique?
Je lui promis de lui en faire entendre autant que possible.
—Au Concert Rouge? Je parie que tu ne te montrerais pas avec moi, le dimanche, chez Colonne! Pourtant, on y joue rudement bien la Damnation de Faust. Walter trouvait ça épatant.
Qui est Walter? Saurai-je jamais? Peu probable. Un de plus!
Je crois qu’elle est, au fond, artiste comme une autre; elle n’a pas d’opinions absurdes; quand elle regarde un tableau, elle ne répète pas ce que j’ai dit, et si elle se lance... eh bien! ça ne m’agace pas, ses remarques sont souvent justes. Mary, dearest! Si nous pouvions nous soigner ensemble! Malade, j’aurais plus d’action sur elle, nous prendrions les mêmes drogues: mais j’ai les bronches solides, hélas!
Mars...
Dois-je me réjouir ou m’alarmer? Rosemary m’a fait des aveux ce matin. Si c’était vrai: Etre père!
Mon orgueil, de ce fait, pour le moment, m’empêche de trop penser aux suites. Et pourtant? Elle s’inquiète de ce que je ferais s’il y avait un résultat. Je n’ose arrêter ma pensée sur un événement qui déciderait de mon avenir; car, n’ayant plus qu’un désir: Ne jamais la quitter (hier encore si invraisemblable, si irréalisable), me sentirais-je à elle, pour toujours, rivé, oui pour toujours... mais, nous ne ferons, ni l’un ni l’autre, de vieux os. Nous nous usons l’un contre l’autre comme deux bagues.
Mars 18.
Je ne laisserai point disparaître papa sans lui avoir montré celle qui sera peut-être la mère d’un petit-fils ou d’une petite-fille à lui. Il se promène après déjeuner sur le quai de Passy, au soleil de ce premier printemps qui fait sortir les bourgeons. Je me promènerai avec Rosie à la même heure, nous nous rencontrerons, et alors?
Mars 20.
Il advint ceci:
Nous étions en fiacre, papa marchait le long du parapet, et soutenu par Antonin. Je fis arrêter la voiture, présentai une Rosie muette, effarée et l’air arrogant. Papa lui demande si je travaille bien, si elle pose beaucoup pour moi. Elle répond:—Non, il y a longtemps que Georges ne me fait plus travailler; il me croit phtisique, il m’assomme avec ma santé, depuis l’auscultation; votre fils croit toujours qu’on est foutu, vous, monsieur, sa mère, nous tous foutus, enfin c’est rasant!
Papa parut frappé par ces paroles; je brusquai les choses, nous remontâmes en voiture.
Mais papa l’a vue! Enfin!...
Mars 23.
Je ne puis plus prendre sur moi d’entrer dans le cabinet de papa, depuis le dialogue sur le quai. Et pourtant, c’est le tour de ma pauvre chérie, de subir la présentation officielle; il est nécessaire, qu’elle connaisse Rosemary, je tiens à ce que Maman la connaisse. Tirons nos plans; ayons du doigté. Rosemary qui n’y comprend pas grand’chose me dit:—Tu sais, si c’est pour moi, tu pourrais ne pas te «décarcasser»...!
Mars 30.
Un nouveau souci: l’argent! trouver une somme suffisante pour assurer, à une compagnie anglaise, l’être qui naîtra bientôt de Rosemary et de moi; et ensuite, plus que le nécessaire, tout! Je supprime mes dépenses personnelles. Il est un plaisir divin dans la privation «sentimentale». Les choses auxquelles je tenais le plus ne m’intéressent guère, je me sens grandi, meilleur, dans un autre plan. Je ne puis croire qu’une affection comme la nôtre ne soit pas d’un ordre supérieur, puisque tombent tour à tour les préjugés; les menues habitudes des égoïstes font place à l’oubli total de soi-même—ce sentiment est une nouvelle forme de l’inquiétude, unrest, care. Il n’existe pas de mots en français pour ces subtilités impondérables, ces bonnes et mauvaises sensations qui vous stimulent.
Je m’avise que parmi tant de choses inutiles pour moi, il est, à l’atelier, des bibelots de valeur que je pourrais vendre. J’ai déjà proposé toutes mes études, en bloc, à Mannheimer. Combien allait-il m’en offrir? Je me mettais dans la gueule du loup. Il a pris le tout pour dix mille francs; je placerai donc cette somme au nom de Rosemary, en plus des 120 francs par mois, que je payais, avant, pour son assurance. Meubles, objets utiles ou d’agrément: je les fais transporter chez elle; si jamais maman s’aperçoit de ce que j’ai déjà soustrait et fait disparaître de la maison! Antonin demande:—Est-ce une erreur? Il n’y a que trois douzaines et demie de cuillers en vermeil, avec deux A entrelacés. Maman oublie, heureusement, et Antonin ravage l’office, cherche partout, ne trouve rien; Nou-Miette se rappelle quatre douzaines qui venaient de grand’mère. Alors on recommence les rangements. Enfin, Antonin s’adresse à moi; je nie; j’accuse Gonnard—on ne se servait plus de ces vieilleries-là... Ah! si l’on pouvait n’avoir point à mentir, comme si l’on faisait un crime, alors qu’on est tout flamme, tout don, au-dessus de soi-même, en état hyperphysique: propre, blanc, ardent comme un soleil!
15 Avril.
Une ardeur au travail, un besoin de produire... il faut vendre, et non pour soi: pour une mère, un enfant à soi. Obligation de se remettre au portrait; certes point aux portraits gratis, mais à ce que Rosemary appelle les «pot-au-feu». La pauvre fille ne m’y pousse jamais, elle qui refuserait tous mes présents (fière, vivant de rien) et elle ne pourrait comprendre que c’est pour moi autant que pour elle, que je veuille l’entourer décemment. De la part d’une demi-Anglaise, incompréhensible! Mais elle n’a nulle coquetterie. Elle est sublime! Il y a tout de même des saintes, sur terre.
—Si ça n’est pas pour moi-même que je te plais, mais à cause de tes nippes, tu sais, dit-elle, je n’en veux pas! Ce que tu peux être rasant, avec tes manies! Moi, je me sens bien dans ma robe de chambre. Sa robe de chambre! Oh! ce n’est pas anglais du tout, cela!
Je préférerais que Rosemary eût une moindre aversion pour la tenue et la toilette... Je crois qu’elle ne se mire plus jamais dans la glace. Mais la grossesse lui donne une majesté de madone flamande (Van Eyck). Tout de même, ne fût-ce que pour moi? Bête à moi, cela, pas très «hyper»...
Hier, j’ai descendu de la soupente d’anciennes études où Rosie porte sa robe de velours gris, d’Alfred Stevens; une ample jupe d’il y a vingt-cinq ans, avec une «tournure» par derrière, des gants de peau de Suède, une toque en lophophore, genre Lautrec et Degas. Ces morceaux prennent déjà du style. Il faut que les portraits datent. Rosemary avait alors un coloris charmant, avec ses roux, son teint de lait d’amandes.
Aujourd’hui, le visage osseux, les yeux insondables, elle n’a plus cette fraîcheur de poire à peine mûre! Je vois donc encore les êtres tels qu’ils sont, comme je voyais même Jessie, Lucia, Maman? On se damnerait pour une heure d’illusions et d’inintelligence! Bien naturel, que Mme Peglioso n’ait jamais été contente de son portrait, et que les Américains m’embêtent parce que je ne leur donne pas «a pleasing expression». Le visage humain, une prodigieuse chambre claire. Par suite de quelles conventions et de quelles habitudes d’esprit, les hommes forment-ils leur concept de la beauté? Une oreille est un appendice monstrueux et qu’on compare, en poésie, à une conque! Un nez, une bouche? des appareils peu propres. Et pourtant, le nez de Cléopâtre... si le nez de Rosemary eût été?... Son nez n’a pas le galbe que les Américaines donnent à leur peinture, comme un schéma idéal de la «beauté dans l’éternel»! Et l’on dit que Dieu créa l’homme à son image!
25 Avril.
Dépression. Rosemary est lasse. Le tête-à-tête est épuisant. Toujours se mettre à son niveau, trouver un sujet de conversation; ce qu’il y a de sublime, c’est sans doute de s’aimer ainsi sans avoir rien à se dire?
Conversation? Monologue. Entre Passy et chez elle, plus d’occasions d’échange; plus même de théâtre, plus de restaurant, plus de concert. Sinon Maillac, avec qui m’entretiendrais-je? Je me rouille, je ne lis plus. Maillac s’étonne, il sent qu’il y a quelque chose.
Cet aveugle, misérable loque, me raconte les amours de Berlioz, et parfois les siennes. Je me retiens de lui répondre:—Si vous saviez!—car sa Florette nous écoute.
Vinton est toujours un passionné de Berlioz. Ces messieurs ont fait une description de Berlioz à vous tirer les larmes des yeux. C’est ainsi, les artistes. «On ne crée que dans la misère et la douleur.»
Maillac, qui ne crée rien, se dit heureux: et il a Florette.
Retour jusqu’à Passy, par les quais, par une fin de journée radieuse sur la Seine, les Champs-Elysées, les voitures, les femmes, les enfants qui jouent, les marronniers roses, l’air tiède et léger; chacun court, semble avoir un but. Où va-t-on toujours ainsi devant soi, qu’un train ne parte jamais vide, qu’il y ait cette mystérieuse répartition, égale, éternelle, de l’activité? Un but? Ils en ont tous un. Moi, j’avais mes devoirs à la maison... avant l’autre impérieuse obsession. Que de temps perdu, avec mon accoutumance aux attentes vagues, aux stations dans le fiacre; ou bien à m’asseoir chez Rosette, incapable de lire car elle est dehors, Dieu sait où! Aujourd’hui comme tous les soirs, après le mauvais fricot de la concierge, quand Rosie eut fini ses rangements de ménage, je suis resté immobile et impatient, cloué sur ma chaise. Et quand l’enfant sera là...?
Le Journal continuait de décrire le monotone dévidage des jours avec une ironie et une candeur qui se discernent mal l’une de l’autre. Mme Aymeris veut partir pour la campagne, dès Pâques. Georges lui représente l’état de son père, elle ne peut plus le laisser seul à Paris avec Mme Demaille.
M. Aymeris désire que Mme Aymeris s’éloigne, bien résolu à mourir seul, sans avoir à lui parler de son fils. Mme Aymeris passera l’été dans le Calvados. Georges se promet qu’il ira «de l’un à l’autre».
Après des semaines de pluie torrentielle, le temps se mit au beau, à la Pentecôte. C’était déjà l’été. Mme Aymeris, qui ne quittait jamais Paris de si bonne heure, avança son départ et expédia Antonin à Longreuil, pour mettre le manoir en ordre; les domestiques s’étonnèrent, car leur maîtresse semblait hier encore inconsciente des saisons. Ayant des travaux à achever, Georges dit qu’il ne s’absenterait que beaucoup plus tard. M^e Aymeris déclara qu’il se sentait trop faible pour se mettre en route, les médecins ne le laisseraient d’ailleurs point s’éloigner d’eux. Mesdemoiselles Lili et Caroline approuvèrent leur frère:
—Alice n’est plus avec nous—disait Caroline à Lili—la belle besogne que ses confesseurs ont faite là! Sais-tu ce qui l’attire à la campagne? Alice cherche le prêtre qui flattera sa sénile manie, et ne l’ayant pas trouvé, elle retourne vers M. le Curé de Longreuil; ce paysan lui a toujours plu.
Lili ajoutait ses remarques:—L’an dernier, Alice a fait des tentatives pour se lier avec lui, mais la crainte, sans doute, d’une correspondance suivie, pendant l’hiver, l’aura retenue. Je l’entendais l’autre jour dire à Nou-Miette qui la coiffait:—S’ils étaient raisonnables, ils nous laisseraient toute l’année en Normandie. Pour les malades, les exercices religieux sont plus commodes au village, je suis trop infirme, Paris n’a plus de sens pour moi. A Longreuil, je reprends des forces, je ne me suis jamais bien portée que là-bas. M. Aymeris n’a plus besoin de moi. Mme Demaille le dorlotera.
Ces demoiselles ne ricanaient plus:
—Pauvre Alice! Elle ne se rend pas compte de l’état où est notre frère, il n’en a plus pour longtemps. Caro, la fin de Pierre sera abominable. Alice est d’une agitation qu’on ne peut soutenir. Par peur de la névrose, Pierre n’a point permis qu’on la soignât (comme je t’aurais soignée, chérie)... Mais après tout, Pierre la connaît mieux que personne, il a dû se renseigner auprès des princes de la science. Nous deux suivons notre ligne de conduite: Ne jamais s’occuper des affaires des autres. Pas de responsabilités! Quand on a souffert, comme moi, on en vient à se dire qu’à l’âge de Pierre, la fin est une bénédiction! Alice est heureuse, au fond, dans son égoïsme; son rosaire lui suffit, son regain de piété lui rendra plus douce la préparation au grand départ.
Pour une fois, la perspicace Caroline n’était point de l’avis de son adorée:
—Non, Lili, Alice est à la torture. Puisqu’elle veut aller à Longreuil, prenons-en notre parti, nous l’accompagnerons; là-bas, il n’y a pas de directeur janséniste, le bon curé fera tout à fait l’affaire.
Lili redoutait «ses coryzas à n’en plus finir».
—Je n’irai certes pas à Longreuil. Après les pluies du printemps, on en pince pour tout l’été; quant à l’automne... il ne manquerait plus que cela!...
La situation mettait à l’épreuve ces craintives vieilles filles, le sens du devoir et le culte de la famille auraient-ils la force de leur faire rompre des habitudes de cinquante ans? Elles se rendirent à l’évidence, puisque les médecins ordonnaient qu’on séparât Alice de M. Aymeris, «au moment où une catastrophe allait peut-être se produire». Les quatre-vingt-douze ans de Mme Demaille la rendaient, à leurs yeux, négligeable... «même à l’heure, disaient-elles, des testaments». Elles iraient donc à Longreuil.
M. Aymeris avait hâte de voir tout le monde quitter Passy. Il combina avec Antonin des arrangements domestiques. Mme Demaille viendrait encore une fois, pour l’été, chez lui; on meublerait pour elle le pavillon que les Gonnard avaient jadis... profané, mais ces horreurs étaient si loin, si loin!
Ces demoiselles, pleines d’amertume, dénonçaient la conduite de leur neveu: ce fils, naguère si attentif auprès de sa mère, ne venait plus qu’à de rares intervalles, et comme détaché des siens; nul doute qu’il ne fût «pris ailleurs» et la proie de quelque misérable créature. Avaient-elles été clairvoyantes, dès le temps où Georges, encore gamin, pleurnichait avec sa Jessie!
Pendant les préparatifs du voyage, Georges réoccupa pour quelques jours sa chambre d’enfant; une mince cloison s’élevait entre son lit et l’alcôve de sa mère. Nou-Miette, refrognée, le servit comme jadis, il retrouva sa veilleuse de porcelaine, la petite flamme faisait mouvoir les fleurs fanées de la tenture bleu pompadour; les fantômes reprirent forme, sa chemise, ses habits, redevinrent ceux du lycéen; il était incapable de sommeil:—Papa et maman ne se reverront plus, après les adieux du départ! papa seul s’en doute—songeait-il—l’atmosphère de Passy est suffocante; papa, selon sa coutume, ne parle point et il souffre. A-t-il un confident? Mme Demaille retombe en enfance.
Georges se relevait, la nuit, contemplait son père, du fauteuil où il s’asseyait pour avaler, avant le lycée, une tasse de chocolat; M. Aymeris fût-il éveillé comme alors, ou qu’il dormît comme maintenant, l’échange ne se faisait point entre eux. Georges conversait avec son père, à la façon de sa mère avec le crucifix de la rue d’Ulm. La respiration du malade s’arrêtait, la physionomie se contractait en une expression d’angoisse, les chairs étaient livides, à part les paupières si cernées et si sombres, que Georges crut parfois y distinguer une prunelle, un regard, alors que son père dormait.
Le professeur Blondel écrivit à mon ami, lui demandant un rendez-vous, et lui révéla le mal qui consumait M. Aymeris. Georges ne devrait plus le quitter; la volonté formelle de M. Aymeris était qu’on laissât partir sa femme. Craignait-il de s’attendrir, à l’ultime instant? Voyait-il dans sa chambre aux persiennes closes, deux femmes agenouillées auxquelles il ne dirait rien, devant les gardes religieuses, le professeur Blondel, et qui, s’il parlait, n’entendraient pas le sens de ses aveux?
Georges retourna chez Rosemary, s’arma de courage pour lui dire:—Je te quitte, Rosie, il faudra que je surveille mon père quand je ne serai pas à Longreuil auprès de maman... Et toi, ma chérie, te laisserai-je seule, dans l’état où tu es? Je vais être écartelé... Si du moins j’avais mon travail à la campagne! Mais non, rien à faire... quel temps perdu!
Mon ami, ces paroles à peine proférées, était confus de son égoïsme d’artiste. Son travail! Sa peinture, quand l’heure sonnait un glas! Abominable mysticisme de l’Art!
Parfois, dans l’atelier de Longreuil, l’artiste avait tressailli pendant qu’il se hâtait de peindre des fleurs dont les pétales se détachaient un à un, et tombaient sur la table, avec un bruit à peine perceptible; les cloches de l’église du village annonçaient aux habitants du bourg qu’une âme se séparait d’un corps.
Et ce soir, chez Rosemary, un carillon lent, lourd, funèbre, parti d’innombrables clochers, bourdonnait dans le tympan de Georges et il en avait une sorte de vertige, tout s’anéantissait autour de lui... Rosie tirait gauchement l’aiguille, elle ourlait un minuscule bonnet à trois pièces; cette femme était tout son espoir, incarnait un avenir, un double avenir, avec la petite créature qui déjà remuait dans ce ventre recouvert d’un tablier bleu de servante.
La plupart d’entre nous craignent l’âge qu’ils vont prendre; nous tressaillons comme l’avare qui porte sa fortune dans sa poche et croit entendre le pas d’un voleur sur la route. La trentaine déjà nous semble être la ruine, nous regardons fuir la jeunesse, comme un enfant regarde se vider un sac de bonbons.
Qu’est-ce que Georges avait à regretter? Du moins pouvait-il, de l’avenir, attendre un moindre mal?
Ce fragment du Journal (15 juillet) marque cet état d’esprit au crépuscule de la famille Aymeris.
D’ici quelques mois, il ne restera plus personne de ceux qui me formèrent, rien de ce que j’ai connu, depuis que mes paupières se sont, pour la première aube, ouvertes à la lumière et à la connaissance.
La maison de mes pères se fermera, je n’en dépasserai plus le seuil. Ce qui a cessé de vivre est, par pitié, recueilli dans l’urne funéraire ou dans un cercueil; jetez donc nos cendres à travers l’espace, qu’elles se dispersent dans l’air et se répandent au hasard des vents! Si je blasphème, c’est que je ne crains plus ce que j’avais tant redouté, car je fus l’enfant qui tient les jupes de sa bonne, qu’elle ne le perde pas dans la foule. A cet instant parvenu, et auquel je ne croyais plus, voici la dislocation du cortège, les «Centenaires» deviennent des morts. Et il me semblait que je ne pusse point leur survivre!... O mélancolies sans cause, mélancolies «d’enfant de vieux», comme on l’a dit parfois! Et j’assiste à ces agonies, comme les chiens de chasse que le valet retient, tandis que les chevaux s’élancent au son du cor. Chez moi, impatience de vivre: soif d’autre chose, fringale pour tout ce qui vit, horreur juvénile de la lenteur, du silence, dégoût de la déchéance!
Même auprès de ma bien-aimée mère, si je caresse l’aveugle Trilby sur ses genoux, et m’avise que la chère respiration de maman tout à coup s’arrêtera dans la chambre, j’observe ma main, je m’efforce de m’apitoyer; mes bagues et celles aussi que Maman me laissera un jour, tomberont dans la bière, d’osselets dépouillés de ma peau, et qui auront été mes doigts. Mais, aussitôt, l’afflux du sang au cerveau m’entraîne, je galope à travers les blés mûrs et les vertes avoines, sous le soleil de juillet, vers les foules dansantes, vers la foire et vers la fête... et je rêve de trains, de bagages pour les confins du monde, je vois la fumée noire des steamers, et rêve des régions inconnues de l’Orient, de l’Equateur, je veux partir! Joie! Gauguin tourne le dos à la France, cingle vers les rives où Rarahu couronne de fleurs sa tête de faunesse tropicale, et enlace de guirlandes le flanc poli des grands nègres, à la cadence de reptiles qui se lovent.
Calme-toi, mon sang! Maman est seule à Longreuil. Depuis trois semaines, je ne lui ai point écrit—et elle commence de me désirer; les tantes me hâtent de la rejoindre; je prends pour excuse les soins plus pressants que je dois à mon père. Et je mentirai! ce n’est ni pour papa que je reste, ni même pour Rosemary qui ne sortira plus de sa chambre, mais pour peindre, produire, créer. C’est pour courir à mes pinceaux, améliorer ou compromettre, détruire peut-être, une petite étude de quatre sous, que n’importe quel maître d’autrefois n’eût pas condescendu à regarder.
Tel est, chez l’artiste, l’égoïsme, l’orgueil, son désir de laisser une trace de lui. Il pense à ses tubes de couleurs, auprès de ses chers agonisants!... Amour, Art, Altruisme social, divinités aussi féroces que le Dieu de M. le curé... Mysticisme universel!
Georges prolongea tant qu’il le put son séjour à Paris, mais vers la mi-juillet, partit pour Longreuil.
Il retrouva Mme Aymeris galvanisée par le grand air d’une campagne, où l’influence de la mer se faisait sentir.
Mme Aymeris, ressuscitée, allait chaque matin à l’église, se promenait en voiture l’après-midi; les tantes assistèrent ébahies à ce prodige de la volonté.
Il ne restait que l’excitation nerveuse, à laquelle chacun s’était fait, depuis si longtemps, et ce que Nou-Miette prenait pour de l’animation.
Avec une verve fiévreuse, Georges commença et acheva, en deux semaines, ce qui devait être une de ses meilleures toiles: un châtelain des environs, M. de Champore—en costume de chasse—entouré de ses enfants.
Un soir, après la séance, modèles, peintre et autres habitants du manoir sont assis autour de la table à thé; Mme Aymeris est encore au presbytère, la petite bossue qui porte les dépêches se montre sur le perron, elle tend un télégramme à Georges: Présence indispensable, danger imminent. Georges cache le papier bleu dans sa poche, monte à sa chambre. Il n’y a plus pour Paris que l’express du lendemain matin. Il s’agira d’expliquer un départ si hâtif, mais, surtout, ne rien dire à sa mère, ne point mettre les tantes dans le secret! Il fera sa valise pendant la nuit, sans l’aide des serviteurs; Antonin, le seul auquel il puisse se fier, était auprès du moribond.
Georges, qui souffrait souvent de migraines, se couche avant le dîner. A la réflexion, il décide qu’il laissera un mot pour sa mère: une toile s’est crevée en tombant, il la lui faut réparer tout de suite, l’expédier en Amérique où Darius l’a promise à date fixe.
A 5 heures 1/2, il saute dans le train et il sera rendu, avant midi, auprès de son père.
M. Aymeris, seul dans le grand salon du rez-de-chaussée, où l’on avait dressé son lit, reposait, pendant que deux gardes, ses religieuses de la rue de Bayen, mangeaient à l’office. Les médecins, venus à la gare, avaient dit à Georges:—Et surtout, Monsieur Aymeris l’a encore répété hier: Que mon fils ne fasse pas venir sa mère!
Quand M. Aymeris l’aperçut, il se redressa contre deux oreillers placés derrière lui; il regarda si les portes étaient closes, fit signe à Georges de s’asseoir dans l’antique fauteuil vert; signifia d’un geste autoritaire, inconnu chez lui, qu’il ne faudrait pas l’interrompre, mais assez nettement prononça d’une voix sourde:
—Mon cher enfant, te parlerai-je donc, cette fois? Il le faut! Que je ne t’aie jamais rien dit, j’en ai souffert autant que toi. T’ai-je toujours bien compris? M’as-tu compris? Il me faudrait plus de forces et plus de temps qu’il ne m’en reste, pour... (M. Aymeris balbutia):—je ne retrouve plus ce que je voulais lui dire!—... et il reprit: Ecoute-moi: J’ai attendu la dernière minute, par égard pour ton excellente mère, car je la croyais plus malade que moi... et par crainte aussi que tu ne fusses point assez fort... pendant trop longtemps ai-je en toi vu le frêle rejeton de deux proches parents, trop tard unis? Ton frère, après ta sœur, nous furent ravis. Pour toi, j’eus des craintes, je me suis trompé... heureusement, je le sais... trop tard aussi... On m’a beaucoup prévenu contre toi; les tiroirs de mon secrétaire sont pleins de lettres. Ne les lis pas! Je n’ai rien cru... Certaines signatures te feraient de la peine... tes amis...
Georges ne put retenir:—Pas de Darius, papa, ces lettres?
—Non, mon enfant, pas de lui. D’ailleurs, ne te méfie pas... et rappelle-toi qu’il est plus noble d’être dupe que de duper.
M. Aymeris se reposait entre chacune de ses phrases.
—Rends à ceux qui te les demanderont les innombrables dossiers où leur nom est inscrit: secrets d’atroces misères... Mais revenons à toi: la plus intelligente, la meilleure des mères, que tu adores et qui t’adore, a-t-elle su ce qu’il faut éviter surtout dans la vie commune?... Ne contrarie personne, mon enfant! Respecte l’individualité des autres, car l’on n’empêche rien... Cette gêne si pénible entre toi et moi, je l’éprouvais avec ta mère, la seule femme cependant que j’aie aimée. Si tu me juges mal, sache que je n’agis que par respect de mon prochain... Je meurs plus tranquille, maintenant que je te crois capable d’indépendance; tu jouiras de la vie. T’en avons-nous empêché? J’eusse absous tes fautes, si tu en avais commis... ces fautes eussent été les miennes, les nôtres. Pardonne à des vieillards. J’agissais pour le moindre mal de tous. Il n’y a sur terre, pour un cœur loyal, que de choisir sa mission et de l’accomplir... les croyants et les incrédules atteignent les mêmes fins, en donnant des noms divers à une seule et même chose: il s’agit d’être un honnête homme.
Tu as pris de ta mère ce qu’il y avait de plus précieux en elle: la volonté; ta persévérance dans le travail m’en est garante. De moi, tu as reçu un don qui fait souffrir, mais dont il n’y a pas lieu d’être honteux: la commisération humaine. Va! Tu peux marcher seul; tu le seras bientôt...
Ici, le moribond s’arrêta encore.
Georges découvrait son père. Georges n’aurait point autrement parlé... Pourquoi avaient-ils, tous les deux, attendu pour se reconnaître?
M. Aymeris réclama un oreiller de plus, et soutenu par son fils qui lui baisait le front, il dit:
—Et que ta chère maman ne soit pas ici, quel souvenir pour toi, quelle douleur pour nous! Ai-je eu trop de ménagements? Fût-elle venue, je ne t’aurais sans doute rien dit!... Je te recommande la marraine de ta sœur, Mme Demaille. Avec son angélique douceur, elle était l’une de mes pupilles, je lui étais indispensable, parce qu’elle croyait en moi... Et demain, toi?... Je te laisse une fortune honorable, suffisante à tes besoins. Aime les pauvres. Crains la richesse. Réfléchis, si jamais tu songes au mariage... peut-être notre race a-t-elle assez produit. Que vas-tu faire? Que vas-tu faire, ô mon enfant? Je n’en veux rien savoir, de tes desseins, car rien ne sert à rien, s’agit-il de prévoir ou de conseiller. Laisse-moi croire que tu marches vers le bonheur, sache donner, ne méprise que l’égoïsme!
Après un long silence, M. Aymeris laissa choir sa tête, et ajouta ces quelques paroles:
—Vois comme il est doux de mourir, quand on ne se raccroche pas au clou! Si tout pouvait être fini après ceci! Je ne demande qu’à ne plus rien voir! J’ai trop vu de misères, je n’en puis plus!
La voix devenait à peine perceptible... ç’allait être le coma.
· · ·
Serait-ce facile de mourir?—pensa Georges. Il appela les deux religieuses et le prêtre qu’elles avaient mandé. Antonin entra quand tout fut fini, une serviette sur les yeux en guise de mouchoir; s’agenouilla; puis, ayant poussé Georges vers le cabinet de toilette:
—Monsieur Georges, au nom des serviteurs, c’est Antonin qui vous cause, pourquoi que vous n’avez pas amené Madame? Toute la maison réclame Madame, on dit que ce n’est pas bien, ce que vous avez fait! Monsieur Georges sait que Madame Demaille est dans le pavillon, on la tient au lit, depuis ce matin elle tempête, elle veut voir le Maître; sa bonne nous injurie. Ah! Monsieur Georges, qu’est-ce que vous avez manigancé là? Les fournisseurs, les voisins vont faire une mauvaise réputation à Monsieur Georges, c’est abominable! Monsieur Georges si bon, est-ce croyable! Tenez: moi, je paye une dépêche! J’vas en faire une pour Madame... Oui, mais trop tard... Monsieur ne reconnaîtra plus Madame. Que faire, mon Dieu, mon Dieu! Si on appelait un autre médecin? C’est pas Dieu possible, que Monsieur soit mort... Moi, j’disais qu’on le laisserait passer, la garde disait qu’il fallait tenter une opération.
Georges prit les mains d’Antonin.
—Merci, mon bon. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. Faites porter ceci.
Il s’assit au bureau, écrivit deux dépêches: l’une pour Longreuil: «Ramenez Maman par le premier train», l’autre pour Rosemary: «If you felt strong enough, might come before five o’clock.»
Antonin allait en charger la concierge; Georges se ravisant en rédigea une autre, quelques minutes après: «No, don’t come, your presence not wanted yet.»
Deux heures après, un fiacre apportait la réponse.
«Bien sûr que je ne serais pas venue! Inutile de m’inviter dans une maison où, le père vivant, je n’aurais pas été admise. J’ai pris mon parti, je sais ce que j’ai à faire. Si tu as pour moi de l’estime, tu approuveras ma conduite. Je t’ai été fidèle, je t’aimais.
Rosemary.»
· · ·
Georges a deviné la détermination de l’étrange fille, veut courir jusque chez elle, mais comment s’absenter? On procède à la toilette, ce sont les répugnantes besognes, les formalités et les rites funéraires, à la mairie, chez Borniol. Quelqu’un désire voir Georges, et Antonin dépose sur le lit des fleurs avec la carte du baron Wladimir Aaronson, d’Odessa, et celle de Sarjinsky. Antonin murmure:—Voyez, M. Georges! le baron Aaronson; le lâche! comment qu’il ose? Et le Sarjinsky? O les cafards!
Cet Aaronson, l’ennemi acharné de Georges chez la Princesse Peglioso, Antonin se rappelait le mal qu’il avait fait à M^e Aymeris déjà malade, les calomnies dont il avait été le colporteur. Et c’était lui le premier à venir, quand les journaux n’annonceraient que demain le décès du maître.
Voici pourtant d’autres bouquets, des gerbes avec inscriptions sur des morceaux de papier et des cartons: «A mon bienfaiteur», «Une reconnaissance fidèle», «Trois orphelins de Grenelle, qui ont retrouvé un père». Le timbre du concierge retentit; «des dames» sollicitent de Georges un entretien privé, immédiat; elles montent, envahissent la chambre. L’une d’elles debout à la tête du lit se lamente, psalmodie comme une pleureuse antique, manie des ciseaux et injurie les gardes qui l’empêchent de couper une mèche de cheveux: Assassins, assassins! Vous avez tué le grand homme! Qu’on fasse l’autopsie.
Georges entend une autre voix d’hystérique dans le jardin:
—Où est Antonin? Antonin! Antonin! votre maître n’est pas mort... J’amène un chirurgien allemand, le seul opérateur possible, suivez-moi, docteur, je suis ici chez moi! Au nom du Ciel, sauvons mon grand ami, les médecins français sont des ânes...
[Illustration: Mme Demaille]
Dans le vestibule, quelques reporters notent les documents biographiques que d’autres énergumènes leur jettent en pâture. Georges compte les minutes en attendant sa mère. A huit heures, Mme Aymeris arrive de Longreuil, accompagnée de ses belles-sœurs et de Nou-Miette.
Sans ouvrir la bouche, d’un pas assez alerte encore, elle monte, se prosterne, baise les mains et les joues du cadavre, et s’empare d’un prie-Dieu, où elle égrènera son chapelet jusqu’à ce qu’elle s’assoupisse.
Nou-Miette la déshabille, la porte dans son lit, qui est dans la pièce contiguë. Elle s’endort sans avoir pu proférer une parole.
Le lendemain matin, après avoir dit ses prières au chevet de M. Aymeris, elle descend, traverse le jardin, pour voir Mme Demaille. La nonagénaire n’aurait pas compris la nouvelle, lui en eût-on fait part. Pour elle, M. Aymeris, ne pouvait pas être mort, elle ne savait plus ce que c’était que la mort. Les deux femmes se regardent, s’embrassent.
—Alice, vous voici donc revenue?—sourit Mme Demaille. Ce n’est pas encore l’hiver! Il doit pourtant faire bon, à la campagne!
Georges ramène près du cadavre Mme Aymeris, toute impatiente de savoir si M. Aymeris était prêt. Quel prêtre avait-il vu? A-t-il reçu l’extrême-onction? Qu’a-t-il dit? Comment s’est-il comporté avec le prêtre? Et Georges subit une autre scène, Antonin, les dames amies accablent Georges de nouveaux reproches. M. Aymeris est en léthargie. Des pointes de feu, aux quatre membres! Ah! Si Mme Aymeris avait été prévenue! La maison retentit, à nouveau, de cris et de conversations, Georges enferme sa mère dans la chambre, et c’est alors que les religieuses peuvent enfin raconter les visites de M. le Curé; mais la malade, d’une pâleur jaune et translucide, se recouche sur l’ordre des médecins.
· · ·
Georges, vers le second soir, avait à se commander des habits de deuil. Il courut à Montparnasse.
—Où est Madame? demanda-t-il à Mme Bard, la concierge?
—Madame est partie sans donner d’adresse, la femme de ménage a battu tout le quartier; moi, je crois bien avoir entendu Madame dire au cocher: gare du Nord...
Georges essaye de parler. Impossible. Il escalade les cinq étages, pénètre dans le logement. Sur une crédence de cuisine, une enveloppe ouverte porte son nom.
(Je traduis de l’anglais).
Mon bon Georges,
Tu vas être furieux, je suis au désespoir de te faire de la peine, dans un moment où tu devrais être tout à ta famille. Je t’avais volé à tes parents, ils te reprennent, tu n’aurais jamais dû les quitter pour moi qui ne demandais pas, et au contraire, ce que ta bonté te dicta. Ai-je fait erreur? Je ne crois plus être enceinte. Je ne voulais pas te le dire, mais maintenant je le dois. J’ai des parents à Wolverton, ma fierté m’a retenue d’aller les voir en Angleterre, comme ils me le demandent. Si les choses s’arrangeaient, je t’écrirais plus tard. J’ai assez d’argent, ne t’inquiète pas. Tâche d’oublier une «inférieure» qui n’aurait jamais été ton égale, même si tous les notaires y avaient passé. Il n’y a, vois-tu, qu’une chose qui sépare un homme et une femme pour toujours, et tu sais quoi.
Tu m’as trop souvent, et ça n’était guère adroit, parlé de la Florette de M. Maillac. Non, tu n’as pas de tact; aussi, bon et généreux comme tu l’es, tu ne te fais pas aimer. Tu m’as blessée tout le temps, aux heures où tu croyais m’élever, m’éduquer, me cultiver, comme tu disais. Tu n’es qu’un «intellectuel», comme tu le répétais sans cesse avec mépris, quand il s’agit de certains de tes confrères. C’est moi qui suis inquiète pour toi: tu ne sauras jamais t’arranger. Je t’embrasse tout de même de grand cœur. Mais quelle chance qu’il n’y ait pas un polichinelle, tu sais où, le pauvre petit, qu’est-ce que tu en aurais fait? Allons, adieu, peut-être au revoir, qu’est-ce qu’on en sait?...
ta Rosemary.
Georges chancela, s’écroula sur une chaise de la cuisine, foudroyé. Mme Bard, comme il ne redescendait pas, monta voir ce qui se passait. La brave femme avait son idée: une rupture, un départ brusque, Madame ne reviendrait plus. Elle sonna à la porte; n’entendant rien, recommença, frappa. Enfin Georges vint ouvrir.
—Madame Bard, la vérité: elle vous a parlé? Qu’avait-elle comme bagage? Je n’ai pas encore visité l’appartement, venez avec moi.
La concierge, émue par la pâleur de M. Georges Aymeris, pénétra la première avec une bougie, et inspecta les quatre pièces du logement. Les armoires étaient vides; nulle trace des «affaires personnelles». Madame avait fait place nette, on aurait pu mettre un écriteau: logement à louer.
—Je vous laisse les clefs, Madame Bard. Il faut que je retourne chez moi, mon père est mort, je ne sais quand je pourrai m’occuper de vous; d’ailleurs il n’y a rien d’elle ici.
—Monsieur—gémit Madame Bard—Je la trouvais bien nerveuse depuis quelque temps, la pauvre Madame! Je disais l’autre soir à Bard: elle a l’air de se ronger, cette petite femme-là. Peut-être qu’elle attend un bébé, pardon de l’indiscrétion, M. Aymeris. C’était si fière, on n’osait pas la traiter comme une autre, dites, Monsieur? C’était une petite femme qui se tenait bien, malgré ses airs d’indépendance—on savait, quand c’était dehors, que ça ne vadrouillait pas, ça s’était bien rangé. Peut-être qu’elle n’est pas loin, elle reviendra! Mais vous devez en savoir plus long que moi, Monsieur Aymeris?
Georges brusqua l’entretien et, sans prendre congé, sortit de la maison, arrêta une victoria qui maraudait dans la rue. En voiture, il relut la lettre plusieurs fois; de retour dans la chambre mortuaire, il se mit à genoux entre ses tantes et, vaincu par l’excès de ses émotions, sanglota comme un grand enfant.
Antonin annonça: Son Altesse Impériale Madame la Princesse Mathilde.—Georges s’enfuit.
Mlles Aymeris se demandèrent sans doute ce qui provoquait cette crise et pourquoi donc en ce moment-ci plutôt qu’hier, au retour de leur belle-sœur.
Pouvaient-elles deviner qu’auprès de ce lit où gisait M. Aymeris, une «misérable drôlesse», qu’elles eussent tant méprisée, une inconnue, hantât l’esprit de Georges, petit-fils d’Emmanuel-Victor et fils de ce Pierre auquel une nièce de Napoléon était venue, de Saint-Gratien, rendre un dernier hommage; le grand homme auquel tous les journaux consacraient un article nécrologique en première page?
Le surlendemain, un corbillard des pauvres apparut. Une messe basse fut dite selon la volonté du philanthrope.
Les obsèques eurent lieu sans le concours de monde auquel les voisins se seraient attendus: nous étions à la mi-août. Paris était vide, la chaleur torride. La famille, quelques magistrats, MM. Blondel, Lachertier, Darius Marcellot suivirent jusqu’au caveau, avec une foule d’indigents du quartier, des sœurs de charité, des ecclésiastiques. Mme Aymeris ne put quitter ses appartements. M. le Doyen était venu, exprès, de Longreuil pour lui offrir son soutien; Georges, après la cérémonie, s’alla coucher, il avait la fièvre.
· · ·
Quand il fut rétabli, il prit la résolution d’enlever sa mère, de ne plus jamais revenir à Passy. Ils vivraient à Longreuil.
[Illustration: Dr. Brun]
Mme Aymeris, Georges et les tantes dînèrent, la veille du départ, chez le docteur Brun, l’ami intime de la famille. Mme Aymeris causa, elle paraissait plus présente, tenait des propos pleins de raison, insista même pour obtenir un rendez-vous avec le notaire. La soirée était chaude. M. Brun avait fait mettre la table dehors, sur une terrasse qui ressemblait à celle des Aymeris; le jardin était encore fleuri. Georges se réjouissait de voir sa mère presque gaie en cette réunion intime. Vers dix heures, elle se retira au bras de Nou-Miette; il n’y avait qu’à traverser la rue, car M. Brun habitait en face.
Le docteur retint son jeune ami sur le seuil, et lui dit tout bas:—Georges, j’ai peur que vous ne vous leurriez d’un vain espoir; votre maman est plus malade que ne l’était votre père, il y a un mois. Je ferai prendre des nouvelles demain matin; je ne suis pas tranquille pour la nuit.
Le docteur n’avait pas pitié! Quel coup, alors que Georges se demandait s’il ne marchait pas dans un rêve, et qu’il voyait sa mère plus consciente que naguère!...
L’expérience de la vie, pensa-t-il, rend les médecins cruels. Comment, comment allait-il tout de suite se préparer à une séparation qui, quelques minutes auparavant, lui paraissait lointaine? Il venait d’escompter les douceurs d’un armistice; sa tendresse pour sa mère se réveillait, et plus intense depuis que sa camarade l’avait quitté; quel besoin il aurait eu de quelques heures d’embrassement, larmes confondues, tout cœur à cœur avec la chère vieille!
M. le Doyen recevait l’hospitalité à Passy, pour la nuit; en cas de besoin, on l’appellerait. Georges dormit pesamment. Quand il se réveilla, Nou-Miette lui donna de bonnes nouvelles, sa maîtresse avait bien reposé, elle acceptait quelques aliments. Le train n’étant qu’à deux heures de l’après-midi, Georges eut le temps de passer à Montparnasse, il ferma le logement, alla chez le professeur Blondel dans l’espoir que le docteur Brun se trompait. Blondel lui conseilla de tenter encore le traitement roumain, ce régime féroce, toujours condamné par M. Aymeris. Ce n’offrait plus de péril, même si la malade, moins nerveuse, apprenait la nature de son cas. Les ordonnances furent remises au pharmacien, qui enverrait les médicaments à Longreuil, avec de nouvelles étiquettes.
Au bout d’une quinzaine de jours, les traces de diabète diminuèrent, puis disparurent. Georges crut à un miracle; il n’eut plus avec la malade de ces impatiences irritées, mauvaise conséquence, se dit-il, de la crise sentimentale dont il était délivré.
Et Rosie avait menti! Elle ne portait pas dans ses entrailles le fruit d’une triste passion. Il reprendrait pour quelque temps peut-être sa vie de jeune homme, celle d’un petit garçon et d’un protecteur à la fois.
Le mensonge de Rosie le rendait à sa mère.
· · ·
La température fut à la fin de l’été et en automne, d’une douceur dont la Normandie nous récompense après des printemps humides et pluvieux; Georges peignit, à l’intérieur ou en plein air, des fleurs, si colorées à l’arrière-saison et qu’il préférait à celles des autres mois. Sa mère s’intéressait aux études, combinait avec lui des harmonies charmantes. Quelquefois, un peu agacée par les conciliabules de ses belles-sœurs, elle pensait:—Si nous étions seuls ici, Georges et moi, ce serait le bonheur parfait!
Mme Aymeris se laissa tromper sur l’espèce de sa maladie; son manque d’appétit, seul, lui donnait quelques soucis.
Jusqu’à la mort de son mari, elle n’avait plus fait attention à son régime, mais le professeur Blondel était «draconien». Les mets permis semblaient insipides à Mme Aymeris, de plus en plus privée de ceux dont elle était trop friande.
Elle se dessécha encore. La correspondance redevint régulière, de Georges et du Roumain; de féroces exclusions furent maintenues. Emportée et autoritaire comme elle le demeurait, la malade protesta à chaque repas, se plaignit de mourir d’inanition. Plus d’entremets, plus de ces fromages à la crème, son régal aux collations dans les fermes, et but des promenades qu’elle faisait, comme jadis, en compagnie de son fils, ou bien avec les tantes Caroline et Lili.
Entre le presbytère, les visites aux «points-de-vue» qu’elle ne se lassait de déclarer les plus beaux paysages de toute la France, qu’elle connaissait d’ailleurs très mal, la vie avait repris paisible; les affaires de succession viendraient plus tard. Georges et le notaire les lui avaient décrites normales et toutes simples. Le nom du cher défunt n’était presque jamais prononcé; on eût dit que par un accord des êtres et des choses, en cette saison de légères brumes, sans vents d’équinoxe, sans brusque hausse ni baisse du baromètre, Mme Aymeris dût jouir d’un double été de la Saint-Martin.
Georges se posa tout à coup cette question: Que devient donc Rosemary?
Il finit par découvrir une parente «aisée» de son amie, dont il avait perdu l’adresse. A force de diplomatie, il se la procura. Cette personne écrivit que Rosemary avait pris une place de house-keeper près de Wolverton. Il apprit le nom du patron et de l’endroit. Georges lui écrivit une lettre pressante, ne pouvant plus vivre sans nouvelles, mais il eut l’inutile prudence de prier Rosie qu’elle répondît poste-restante à Trouville. On attelait la carriole du fermier de Longreuil, quand la promenade de maman prenait une autre direction, et en ce cas il sortait seul. Il attendit des semaines, rien ne venait. Chaque jour enlevait un peu de ses espérances; il forma une résolution, de celles que Rosemary appelait ses «maladroites impulsions», ces incoercibles et brusques besoins qu’il ressentait comme sa mère. Il écrivit aux patrons de Rosemary:—Que devenait-elle? Il s’intéressait à elle comme à «une sœur», Mr et Mrs Mac Donald devaient savoir qui il était «de grâce, tenez-moi au courant, protégez-la, soyez indulgents pour elle».
La veille de la Toussaint, que l’on passait à Longreuil, Georges reçut un billet dont l’écriture lui rappela celle de Mme Peglioso: écriture conventionnelle, pointue et élégante d’Anglaise. Deux pages seulement. Il y était dit, d’un ton froid et n’invitant pas à plus ample correspondance, que Rosemary n’avait pas convenu pour le service de «parlour maid», et que son congé lui avait été signifié. Elle travaillait, disait-on, dans une auberge de Slough, près de Windsor, à l’enseigne: The Unicorn, chez une Mrs H. S. Smyth.
[Illustration]
Tout ce que Georges avait craint, depuis qu’il vivait avec elle! Cette fille altière et folle d’indépendance recherchait ces situations-là, moins humiliantes pour l’anonyme qu’elle était chez ses maîtres de hasard, que pour son ami, si désireux de l’élever à lui; et ç’avait toujours été là entre Georges et Rosie, sujet à litige, s’il voulait lui faire entendre que, vis-à-vis de son amant, elle, si ambitieuse de «respectability», créait ainsi entre elle et ses «employeurs» des rapports plus pénibles pour lui que ceux d’une bar-maid ou d’une habilleuse d’actrice, avec leur clientèle... Rosemary avait eu bien des métiers, et celui d’habilleuse dans un théâtre de province lui avait paru le plus dégradant de tous. A Bordeaux, traîneuse de coulisses, elle avait fait les commissions des galants, bien profitables d’ailleurs, jusqu’au jour où, en plein visage, frappant d’une pièce de cinq francs un vieux rocantin de la ville, elle l’eut défiguré. D’un coup de tête, Rosemary refusa ce que son service l’obligeait d’accepter; de même rompue aux servitudes sans grandeur, la vagabonde, illogique, à une observation de Georges, le menaçait:—Attends un peu! je me mettrai dans une maison à gros numéro! Quand on ne peut avoir ce qu’on veut, moi je suis pour le pire; je rirais en montant à l’échafaud! Tu ne me connais pas encore!
Et je crois entendre mon ami qui lui répond:
—Et toi, te connais-tu? Si tu m’écoutais! Mary, Mary! Aies donc pitié, cesse de te moquer de moi!
Or elle était bien «dans sa ligne» et le destin de Rosemary déterminait cette nouvelle chute, les bas-fonds l’appelaient. Elle avait choisi l’Angleterre, sachant que Georges comptait, plus tard, y faire de longs séjours, peut-être s’y fixer, au cas où l’avenir ne modifierait point ses rapports fâcheux, depuis ses succès, avec les gens de son pays. Georges qui eût à tous ouvert son brave cœur enthousiaste, était si las des luttes stériles, si meurtri par l’incompréhension et l’injustice des autres, qu’il s’était promis de s’exiler en Angleterre, quand rien ne le retiendrait plus à Paris; et la grossesse de Rosemary avait donné plus de force à ses desseins, lui faisant entrevoir un possible ailleurs, la paix du «home», une villa dans ce Hampstead, qui est Londres et la campagne à la fois, une sorte de banlieue provinciale, comme l’ancien Passy des Aymeris.
Des nouvelles de Slough lui parvinrent. Grâce à des combinaisons subtiles, il avait organisé un système d’espionnage. Dès le retour de Mme Aymeris à Paris, il se remit à tirer des plans insensés: quelqu’un l’assurait que Rosemary avait été malade, après la naissance d’un enfant. Il se laissa convaincre, tant il souhaitait d’être père, et écrivit à son amie.
Rosemary lui répondit; ils entretinrent une correspondance de gamins, dont Georges me lisait des phrases sentimentales et ridicules qu’il admirait. Son travail était mou, il redevint plus impatient avec sa mère, retombée malade depuis peu. Une bronchite avait détruit tout le traitement roumain, et par une indiscrétion, elle réapprit le nom du mal dont elle était atteinte. L’hiver fut rigoureux. Elle s’empoisonna elle-même, de ne plus sortir. Les médecins ne surent quoi tenter. Bientôt la rupture de vaisseaux sanguins provoqua des embarras de la parole; Mme Aymeris se remit vite, puis ces accidents se répétèrent, se prolongèrent; et rien ne fut plus douloureux à Georges que le spectacle de ces attaques, l’hébétude qui s’ensuivait, un long débat avec la mort, aussi déchirant qu’avait été douce l’abdication de M. Aymeris, le père.
La religion n’était plus un secours.
Mme Aymeris parfois s’asseyait auprès de son fils, barbouillait la toile d’un doigt trempé dans la couleur.
Georges travailla dans l’atelier de Passy; sa mère était-elle absente? alors au moindre bruit, il croyait qu’on l’appelait au secours. N’osant plus prendre de rendez-vous pour des séances, il fit de la nature morte. Ses tantes ne s’éloignèrent plus, le D^r Brun traversait la rue, au signal qu’elles lui donnaient.
Georges n’eut donc que trop de temps à lui pour ratiociner, sans même la diversion coutumière des modèles, allant et venant, qui apportent un écho du dehors, et étouffent les soucis du peintre dans le bruit de leurs voix. Sa pensée, plus active dans le travail, se dédoublait, il se souvint que, dès son enfance, comme il déchiffrait la partition de Tristan, il avait entrevu son avenir, tout en s’escrimant contre les chromatiques harmonies; l’exercice mental et manuel d’une lecture ardue où s’absorbent les pianistes, semblait favoriser, chez lui, les plus précis des rêves diurnes. Indulgent à sa manie de noter, il nota ceci parmi ses impressions de chaque jour; par discipline, il notait tout et recopiait même ses lettres à Rosemary, qui se multiplièrent jusqu’à devenir un besoin maladif.
15 avril...
«Dearest, je ne sais plus que croire, tu t’ingénies à me tromper; et que me cache cette manigance?
Tu sais que je serai toujours, que je suis même aujourd’hui (et dans quelles difficultés), prêt à prendre le bateau pour te rejoindre. Il en va de ma santé, de ma vie. Fais, je t’en conjure, que j’aie la force d’accomplir jusqu’au bout ma tâche filiale, toi, si respectueuse de ces sentiments-là, ce dont tu m’as donné mille preuves. Aide-moi, au nom du Ciel, aide-moi à ne pas forfaire, je m’adresse à ta noblesse de cœur, écoute-moi! Ne serais tu donc plus la même créature?
«Un mot, une carte postale, une fois la semaine, n’importe quoi... c’est absurde et très mal, de m’avoir renvoyé les timbres-poste. Le sens de cette boutade m’échappe. Puisque tu n’as pas beaucoup d’argent, quoi de plus naturel que je te paie au moins des timbres? C’est un peu comique, tout cela. Si tu ne peux, de moi, accepter des timbres-poste, de qui accepteras-tu le nécessaire pour vivre? Je suis pour toi un père et un mari! On ne fait pas à ce point souffrir un autre être. Quel démon te possède? Mais je sais que tu haussais les épaules, quand je t’ouvrais le fond de mon cœur... Misérable petite femelle, tu tombes, tu tombes, à mesure que je veux t’élever! Tu m’obliges à te voir plus noire, moi que tu avais ébloui... Aurais-tu compris que, de toi, je pensais trop de bien? Te verrais-tu indigne de mon généreux égoïsme? Ton orgueil de misérable petite femelle, crois-tu le dissimuler quand tu prétends que tu n’as pas de droits sur moi? Façons de cuisinière qui fait de la dignité!...
Orgueil! That blasted pride of yours!... Vis-à-vis de moi, qui suis inoculé contre ce venin! It is really too mean of you, bewitching little dear of mine. Why, why, why do you go on so?...»
27 Avril.
«...Une carte avec une vue de salle d’hospice: mieux que rien! mais après des courses et des courses à la poste, des nuits blanches ou de cauchemars, recevoir ce bout de carton! Puisque tu en es réduite à soigner des malheureux à St-George’s Hospital, vais-je donc enfin te faire une proposition? J’y ai depuis longtemps pensé, sans jamais t’en écrire. Ma mère emploie (et fait plus que de les occuper) deux femmes. Les médecins, absolument hostiles aux religieuses, réclament une trained-nurse. Pourquoi ne viendrais-tu pas? J’arrangerais tout, je dirais que l’on t’a prise à Neuilly. Ce n’est pas très bien, peut-être, ce que je t’offre là, si l’on envisage la chose d’un certain point de vue; mais c’est le moindre mal pour un grand bien, pour me sauver et, comme je te le dis toujours, me protéger. Que puis-je faire de plus que d’implorer pour que tu rendes tes offices auprès de ma mère, c’est-à-dire près de moi? Consider it, Mary, a case of emergency...»
3 Mai.
«...Alors tu ne comprends pas? Tu me fais honte et tu choisis encore une carte postale.
Personne, heureusement, ne lit l’anglais chez nous: mais suppose qu’il en fût autrement! Ce que tu fais est monstrueux, je te le crie, parce que tu es capable, si tu le veux, de le sentir. Une femme sans pitié... Quelle mère aurais-tu fait! N’as-tu jamais eu de tendresse? Alors, tu te résignerais à m’apprendre une catastrophe dont tu aurais été la cause? Ton sexe est capable de tout, du meilleur et du pire, mais c’est le pire que tu réserves à ton Jojo.
Non, je ne puis y croire; viens, viens, viens vite, absolutely necessary!». N.-B.—Je traduis de l’anglais.
Lettre de Rosemary à Georges.—30 juin...
«...Je ne pouvais pas venir, et je vais te dire le pourquoi. J’ai lutté tant que j’ai pu, il faut maintenant que je te l’avoue; j’étais malade. Eh bien! oui, tu es père d’un gros garçon rose et blanc. Si ça n’avait été que pour moi, jamais, entends-tu, jamais tu ne m’aurais revue. Maintenant que le fait est accompli et qu’il vit, the darling, déjà plus bruyant que deux diables, je suppose qu’il n’y a plus deux partis à prendre pour une honnête femme.
....Je suis au bout de mes ressources et, as a matter of fact, c’est toi qui m’as donné le darling. Veux-tu que je te l’envoie? Je pourrais même le mener à Paris. Dis-moi comment faire.
Yours ever, Rosemary.»
Georges faillit s’évanouir, au reçu de ces lignes. Sa mère avait été plus mal encore et, la plupart du temps, ne reconnaissait personne de son entourage. L’urémie s’étant établie, Mme Aymeris pouvait à chaque instant être enlevée. Georges n’était pas sorti de sa chambre, même pour ses repas, depuis la veille. Il tenait sur ses genoux la vieille chienne Trilby qui, quoique aveugle, sautait à terre pour s’enfouir sous les draps de sa maîtresse. Georges, seul, en la caressant, l’empêchait de gémir ou d’aboyer. Mlle Caroline disait à son neveu:—Cette chambre a l’odeur d’un chenil, on devrait donner une boulette à cet animal. Ta pauvre mère ne s’en douterait pas, elle est déjà ailleurs.
Nou-Miette et la garde donnaient raison à ces demoiselles Aymeris, il n’était sain pour personne de respirer l’air d’une chambre de malade, où une bête âgée de dix-sept ans exhalait des parfums innomables. Georges considérait que Trilby devait être là jusqu’à la fin.
[Illustration: Mme New Micke 1895]
Si maman reprenait connaissance? Restons tous autour d’elle avec Trilby, j’y tiens.
La lettre de Rosemary agit comme un ressort. Georges, après en avoir pris connaissance, sortit sans chapeau, courut vers le bois de Boulogne, éperdu d’une joie sauvage. Dès qu’il fut dans une allée solitaire, il poussa des cris, bondit en frappant de sa canne les feuilles des marronniers.
—Je suis père, j’ai un fils, je suis père!
Il passa le reste du jour ainsi dans un subit oubli de ce qui, le matin encore, le clouait au chevet d’une moribonde. Les voitures se suivaient en deux files, aux Acacias; pour traverser, il prenait brutalement les chevaux par le nez, se courbait sous leur tête; les cochers murmuraient; quelqu’un, d’un landau couvert, appela:—M. Georges Aymeris! Qu’est-ce que vous faites?
Il ne se retourna pas. Il erra jusqu’au soir, et, près de neuf heures, le bois devint noir, une pleine lune rouge montait lentement derrière les frondaisons épaisses. Haletant, couvert de sueur, il redouble de vitesse. A la grille de sa maison, des fournisseurs voisins demandent des nouvelles de Mme Aymeris. Il les bouscule; le jardin est obscur; sur le perron, la chienne aveugle, qui s’était échappée, essaye de retrouver son chemin; Georges n’y prend pas garde, l’animal renifle et, suivant la piste de son maître, péniblement monte l’escalier. Du premier étage, Georges entendit un bruit comme d’une éponge mouillée qui tombe, et un grelot. Trilby, dans les ténèbres, étant passée entre deux barreaux de la rampe, s’écrasait sur les dalles du vestibule.
Antonin la soulève, elle râle déjà. Georges s’écrie:—N’y touchez pas! Et la portant dans ses bras, tendrement, la dépose sur le gazon du jardin, à un endroit où la lune, maintenant, fait un grand cercle de blancheur verte. Il se saisit de deux épais coussins dans la guérite où sa mère s’asseyait pour prendre l’air, et recouvre de cet édredon la chienne pour l’étouffer; en pleurant il relève plusieurs fois un des coussins, baise la tête de Trilby, jusqu’à ce que la respiration s’arrête définitivement.
Quand ce fut fini, il retourna auprès de Mme Aymeris, mais le D^r Brun le repoussa:
—Laissez-nous faire, Georges, l’émotion et la fatigue vous ont mis hors d’état de nous être utile. Couchez-vous, je vous l’ordonne!
· · ·
Rosemary était à Paris trois jours après avec l’enfant. Il s’appelait James.
Toute décence mise de côté, devant le D^r Brun et les serviteurs, Georges porta le petit paquet emmailloté, se pencha sur le lit, appliqua contre le corps de Mme Aymeris—inconsciente, mais les yeux ouverts—le peu de peau que ne recouvraient pas les langes; pour ainsi dire greffant, par ce contact, sur la chair grise qui se détruisait, ces tissus aussi tendres que ceux d’une rose en bouton.
—Le vois-tu, chérie? C’est mon fils! Le tien! Touche-le! Baise-le!—disait-il. C’est moi! Et c’est James! Il s’appelle James, chérie! Tu l’auras donc vu, puisqu’il est né à temps, touche-le, touche-le!
Et il frottait l’enfant contre les mains et le front de sa mère.
Mme Aymeris sembla le voir, et, comme si elle fût sur le point de parler... mais un hoquet fut suivi d’un soupir final, les spasmodiques lamentations de Georges se mêlèrent aux vagissements du poupon.
4.
Cynthia
CYNTHIA
M’INSPIRANT de la morale des demoiselles Aymeris, j’évitai de donner à Georges des conseils, dans l’état d’hésitation où il se trouvait; j’eusse voulu qu’il reconnût d’abord l’enfant; mais s’il le reconnaissait, peut-être me reprocherait-il, plus tard, de lui avoir fait faire cet irrévocable pas. Il s’était repris à vivre avec Rosemary; James fut bientôt mis en nourrice. Mais je ne vis guère Georges Aymeris, de 1895 à 1899—moment où nous reprendrons ce récit—car Darius Marcellot s’étant emparé de mon ami, je m’étais senti plus qu’inutile.
Mme Aymeris n’avait pas eu de testament à faire: la moitié de la fortune paternelle, sa part à elle et dont elle avait joui jusqu’à sa mort, revenait de droit à Georges; mais elle avait par écrit exprimé plus que des vœux, des volontés:
«Georges ne vendra jamais la propriété de son père. Ses tantes, qui n’ont que huit mille livres de rentes, pourront disposer du pavillon, que l’on remettra dans son ancien état. Si Mme Demaille doit dépasser la centaine, Georges pourra lui prêter un étage du pavillon—et toujours, veillera sur elle, comme l’a fait M. Aymeris, le modèle de toutes les vertus... Je désire que mon fils se marie immédiatement après ma mort. Il sait quelle est la cousine que je lui ai choisie...»
Georges et Darius Marcellot crurent que ce papier avait été dicté à la défunte par un prêtre. Mme Aymeris n’avait jamais prononcé le nom d’aucune cousine à marier.
La fortune des Aymeris se trouva si réduite par des legs charitables ou pieux, que Georges avait à choisir entre la vente de l’immeuble—que je lui eusse conseillée—et l’Amérique, d’où, par l’intermédiaire de Darius, lui étaient venues des commandes. Il s’y rendrait donc!
Darius insinua qu’il n’y avait point de preuves que le petit James fût l’enfant de Georges. Celui-ci, subitement, conçut des doutes et, sans dire adieu à personne, partit pour New-York après avoir fait une modeste pension aux vieux serviteurs de sa famille et à Rosemary.—Et James...? Comme on le verra il espérait, pour cet enfant, que James ne fût point son fils; si James était de lui, ce serait un malheureux, un dégénéré, un fou! La parole de M. Aymeris poursuivait Georges: Notre race a trop produit...
Il fit entrer Mme Demaille à Sainte-Périne.
La correspondance de son père prouvait que, depuis dix ans, Georges était en butte à d’abominables délations, l’objet d’un perpétuel chantage; et, une nuit, même avait-il failli être assommé, à sa porte, par des hommes dont quelqu’un offrit de lui donner le signalement. J’imagine l’état de désespoir et de panique dans lequel Georges partit pour New-York, mais le journal de mon ami ne se réfère pas à ce voyage, dont il se refusait aussi à parler.
Il m’a cependant écrit d’Amérique: «Je fais mon apprentissage sur la terre du Droit et de la Liberté (!!!) J’ai failli mépriser le Sacro-Saint-Travail, car je croyais ainsi, au début, jouir de mon indépendance, étant dans l’état d’esprit des gens du peuple, candides, ignorants des lois de l’espèce humaine, et qui se figurent que le bonheur est dans le plaisir et l’oisiveté.»
Georges m’a avoué, depuis, que certains soirs, éperdu de solitude et de silence, il allait causer avec les employés d’un tramway, à une station proche de son hôtel.
Au bout de six mois, Darius l’avait abandonné. L’ignorance des langues étrangères ajoutait à l’ennui qui dévorait le directeur de la Revue Mauve internationale.
· · ·
Georges avait peint 160 portraits: la honte de sa vie.
Voici les quelques lettres d’Amérique, qu’après beaucoup de recherches, j’ai pu réunir.
A un ami.
En mer.
«Je t’écris du pont même du transatlantique. Me voici dans la situation idéale où mes rêves me transportaient pendant ma convalescence, après la fameuse typhoïde. La mer est unie, elle se confond avec le ciel, dans une légère brume à l’horizon. Je suis en complet de toile blanche, allongé dans un rocking-chair... ceci devrait être divin, selon ce que j’en attendais en te quittant, puisque je suis maître de moi-même; pourtant, je m’ennuie déjà, mille choses me trottent par la cervelle, et qui m’empêchent de me préparer à la vision trop escomptée de la ville de New-York, au premier coup d’œil qu’on en a, de la baie. Darius est, comme tant de jeunes gens modernes, hanté par le formidable, il me parle de Michel-Ange, de Vinci, de Cézanne, lesquels je connais mieux que lui et que je perche à leur barreau sur l’échelle des valeurs. Il me poussa à partir, à aller gagner ce que tu sais—tu sais pour qui; or, le premier, Darius me démontre que le métier que je vais faire est odieux et méprisable! Darius parle en homme de lettres, comme les critiques du Mercure et autres revues jeunes. Il est évident qu’il n’y a plus de critère; jamais le peintre et la critique n’ont eu le même... Je me dis ceci: quand le critique, le journaliste, porte sa copie au journal, il l’échange contre le pain qu’il donnera à sa famille; quand le sujet de sa chronique ne l’inspire pas (hélas! 99 fois sur 100,) il sera médiocre, (surtout s’il est hanté par le Formidable). Tout est bien, s’il écrit aussi proprement que possible, se mettant ainsi en règle avec sa conscience. Il en va de même du peintre: s’il est consciencieux avec son client, et se propose de donner du bien être, ou le simple nécessaire aux siens. Quand Franz Hals se confronte avec Descartes, il produit un ouvrage dont un Darius Marcellot sera plus frappé que par la tête des buveurs qu’entre deux chopes de bière, à l’auberge, Hals enlève en quelques coups de pinceau, pour boire un bon verre ou manger un bon souper—mais peu m’importe, à moi peintre, le modèle qui pose pour moi. Le métier de peintre, ce n’était autrefois que d’exécuter des commandes, honnêtement. Ne pas viser au Formidable! Darius me cite les croûtes des faiseurs de portraits modernes et me demande pourquoi, jadis, des artistes inconnus n’en faisaient jamais d’aussi mauvais. Je lui réponds: Parce qu’ils avaient du métier, de la science, et que le public ne se livrait pas à l’Esthétique..
Sur le pont de ce navire, voici parmi les passagers des Américains que j’aurai peut-être à peindre. Ils m’appellent chez eux! Pourrai-je demeurer honnête, en reproduisant leur trogne?
.....Je passe en revue les faits de ces derniers ans. Il y a quelque chose d’assez nouveau et de peu négligeable, dans ce simple fait, que je sois, moi, Georges Aymeris, à bord d’un transatlantique, voguant vers le pays où l’on transporte nos vieux chefs-d’œuvre, avec nos ténors, nos acteurs et les coiffeurs de Paris. La carrière de Vinton-Dufour, ou de papa Cézanne, ne sera bientôt plus réalisable en France. Ni la tienne, cher ami. A l’hôtel de la princesse Peglioso, ses cosmopolites, ses hideux barons juifs fraternisaient avec un Blondel, un Lachertier et la dame-garçon qui fit du trapèze, devant l’innocent que j’étais, avec la duchesse de La R.! Un vent de destruction souffle sur la France, la tempête se forme sur les hauts plateaux de l’Est.
Les académies de peinture où j’ai fait «l’intérim» de M. Charlot, comptent plus d’étrangers que de Français.
Quelque chose d’effrayant et d’encore inavoué, de rampant, nous vient d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Russie, de l’Est. Les jeunes Israélites qui, de Fontanes, sautaient dans le commerce ou la finance, «font de la peinture» en professionnels. Ils parlent d’esthétique, d’éthique. Le cas Albert Wolff-Aymeris-Francis Magnard est «formidable», il en dit long sur l’évolution de la vie des artistes!
Le baron juif, qui fut le premier à déposer sur le cercueil de mon père l’hommage de ses fleurs, qu’en dis-tu? Voici le secret, pourquoi le taire? Le baron faisait une démarche propitiatoire: comme il m’avait repris un pastel qu’il m’avait donné quand la signature de Manet était sans valeur, mais qu’une exposition de Manet, chez Durand-Ruel, venait de réveiller l’attention du public, il achetait mon silence, d’une gerbe de roses à dix francs, pour le cadavre de mon père, et revendait le pastel dix mille! Nous allons voir grandir le négoce, la Bourse des «œuvres d’art» en même temps que la simagrée de la «pitié humaine». Mon ami Carrière va devenir une sorte de Jésus, ami des Humbles; ses grisailles, à la suissesse, seront le Chemin de Croix du Temple de la Démocratie. L’Art, sous la feinte de se dégager du commercialisme, va devenir un instrument entre les mains des barons de la finance. Comme le bibelot, oui, la Pitié, la Tendresse seront des fleurs noires du mandarinisme socialo-universitaire. Les mots perdent déjà leur valeur, se rétrécissent ou s’enflent comme la grenouille de la fable. Darius dit que la France «se vide» et il va chercher des fonds en Amérique pour monter une immense revue internationale, qui sera rédigée en anglais, en français, en allemand, en italien, en espagnol et en russe à la fois, et dont le titre serait: Les Mains unies. La France se rétracte, s’efface de la carte d’Europe. Israël triomphera sur les ruines de notre civilisation chrétienne épuisée.
Je fais un plongeon, pour fuir les pièges des faux esthètes, des faux indépendants de la racaille cosmopolite, de la culture journalistique et financière. Est-il concevable que, depuis le Passy de 1867-1880, j’aie pu voir une telle révolution s’accomplir—et le corps des chers miens est a peine refroidi! Je me sens moi-même contaminé.
Enfin, tu es là pour observer avec quelques-uns! Vivez, attendez mon retour!...
La liberté est un vin rare au goût duquel je ne trouve que trop de saveur, mais qui m’enivre très tristement...»
Dans une autre, de 1896
«...Chacun, ici, va à son office, pour gagner de quoi s’offrir, un jour, une maisonnette à la campagne. Chacun fait son métier, et le peintre aussi. Je me sens plus normal, d’avoir une tâche journalière à accomplir, jusqu’à la date de mon retour.
Ces ignorants avec lesquels je m’ennuie, sont tout de même plus dans la vérité que nos mandarins de Paris...:—Combien gagnez-vous? me demande un homme du tramway, avec lequel je cause pour me reposer des conversations de séances. Mes modèles-femmes en ont, des critères! La même confusion que chez nos esthètes. Ce pays est inhabitable dès que l’on se pose des questions «extra-business»; mais ici l’on croit au «business» comme en Dieu. Cela simplifie bien des choses. Le «business»? Peut être le Dieu du XX^e siècle.
Les visages de certains hommes sont comme des péchés capitaux. Je termine le portrait d’un Allemand américanisé, qui revient de Vichy où il a soigné son foie; il est couleur jaune de coing et son pif, le bec d’un oiseau de proie malade. Sa fille me dit:—Father était blanc et rose et très gros, je vous montrerai des photographies de lui. Le père me dit:
—A faire une fortune, on perd sa couleur originelle—et il tire sa montre pour voir combien de temps il me donnera encore avant son rendez-vous au Conseil d’administration du South Pacific Railroad. Il se lève, pendant que je repeins ses yeux et son front, et c’est la dernière séance! Le chèque est signé et je voudrais recommencer le portrait, je n’ai pas fait M. X... assez péché capital, pour moi, ni assez blanc et rose, pour sa fille...
J’attends l’Ariane qui me tendra le fil. Triste Thésée... continence, chasteté.»
1896, à Darius Marcellot.
«...La solitude m’épouvante et donne des ailes à ma pensée, de l’énergie à mon corps que l’hiver à New-York nickelle comme une vieille clef. Je n’en veux à personne, même pas à ceux qui m’ont trahi, et je suis en règle, puisque tu as brûlé leurs lettres à mon père et que je ne prononcerai plus leurs noms. Je regrette les miens et je ne voudrais pas revivre leur temps. J’ai toujours l’espoir de racheter et d’élever, de relever Rosemary. Elle m’écrit. Décidément je ne puis croire que l’enfant ne soit pas de moi. Elle est basse, par volonté, mais honnête et sincère; mon Dieu! elle est humaine, une créature humaine, les pieds pris dans la terre comme un chou. Je dirais presque que je l’aime mieux, de ce qu’elle ne regarde pas le Ciel. La terre a besoin de toutes les bonnes volontés et je ne regrette nulle de mes amours; ni mon amour pour Rosie, ni mon amour pour la Circé des «Pourceaux», car il reste quelque chose de l’Amour que l’honnête homme sème au milieu des insultes... Pourquoi ai-je maudit l’amour?
Je me répète, sans doute, souvent: c’est que je veux enfoncer ces idées en moi et en toi.»
A Darius Marcellot, 1897.
«... Deux mois à New-Port, le Deauville de New-York. Solitude dans «le monde», dans le luxe: ne prendre part à la folie des mondains qu’en employé, comme le maître d’hôtel qui sert le festin. Mais ne pas boire le vin qui reste dans les coupes. Difficile, de te refuser à qui te fait fête et reconnaît en toi quelque agrément; mais alors, prête-toi avec haine, tu es un livre rare de la bibliothèque de ces millionnaires, que manie une jeune fille entre deux matches de tennis. Quelle fatigue! Ces gens dansent, babillent devant des Titiens, des Cellinis, sous des plafonds de Tintoret et de Tiepolo. C’est là, la vie moderne, l’avenir de la société, si nous n’y prenons garde; car ces gaspillages se font dans le pays de l’Argent, du Droit et de l’Egalité. C’est ici que l’on se demande comment s’organisera la hiérarchie dans la démocratie. Mon esprit d’ordre et de désordre, d’orgueil et d’humilité, se demande: est-ce par le rayonnement lumineux du Cœur, que s’affirmera la Démocratie, qui nous fait horreur, à la fois, et seule est humaine? J’ai moins honte de mon métier d’ambulant, je fais la roue comme un paon en me mirant dans ma pauvreté; si fier de m’imposer tant de sacrifices! Oh! Darius! quand tu me fis faire la traduction de Parsifal, les dessins où la Peglioso était Kundry et où tu figurais le Pur Simple, notre emballement pour Parsifal, pour la Grande Communion du Saint-Graal! Combien nous étions naïfs, comme je piétinais mon orgueil sans lequel je serais aujourd’hui le photographe de New-Port, le capitaine du yacht de Mr W. H. V.; un serviteur! Car j’ai fait ce sacrifice, je l’accepte pour toi Darius, pour Rosemary, pour le petit, pour ta Revue Internationale, pour les orphelins que m’ont légués mon père et ma mère; pour garder la maison de Passy!... Oh! bien un peu aussi parce que j’ai cru que m’amuseraient les spectacles nouveaux, les bâtiments à dix-huit étages, et de déguster la «térapine», car je suis gourmand comme toi! Non! Je vaux tout de même mieux que cela... grâce à l’orgueil. Je me calomnie. Tolstoï serait-il un pitre et un fourbe? Nous sommes parvenus à un point de civilisation finissante qui infirme les certitudes que nous avions hier. Un artiste ne peut plus être naturel!
J’ai du travail pour deux ans. Ils en veulent. Va voir le petit James, chez sa nourrice. Dans sa photographie de Nevers, ses yeux sont les miens à son âge. Ce que tu m’écris de Rosie est édifiant, elle est très courageuse, mais je ne puis pas croire qu’elle s’instruise. Si elle pouvait apprendre un peu de grammaire, je t’en serais reconnaissant. Elle écrit mieux. Qui donc rédigeait ses premières lettres? Mystère!»
1899, à Darius Marcellot.
«Je reviendrai vers l’automne et j’ai promis à la Rosie de l’emmener en voyage. Un dernier essai de vie commune; James restera encore chez sa nourrice, par ordre de sa mère. «Her own one». James sera un petit du peuple, si je ne brise pas encore quelques vitres. Mon fils? Oui; mais aussi de Rosie! Ce que tu me mandes d’elle est excellent, mais tu es un brave bohème—tu ne sens pas comme moi. Ambitionnes-tu toujours le Jockey-Club? Mon cher, si tu prends tes bains de mer à Monte-Carlo, cet été, tu fricoteras les chèques d’Amérique pour Les Mains Unies. Et pendant ce, moi je bûche...»
1899, à un autre ami.
«Déjà quatre ans, depuis la mort de maman! Que sont devenus les arbres de Passy, le jardin, la maison? Je n’ai point encore eu le courage d’y retourner. Le bon Darius en a les clefs, et j’ai ordonné qu’on n’ouvrît pas une persienne. Dirigerai-je jamais mes pas vers ce sépulcre? Je songe à faire raser la maison paternelle, ne gardant que le pavillon; que n’ai-je de quoi construire une autre demeure, pour y mettre ma vie, des êtres vivants, de la jeunesse!
Il est bien tard, est-il trop tard? Je suis loin déjà sur la route, j’atteindrai bientôt l’âge qu’avait mon père quand je vins au monde. Dois-je recommencer, moi aussi, la périlleuse aventure? Mon père m’a dit... Et j’ai un enfant!............... ............ Ces quatre années dernières m’ont paru doubles.
J’espérais éprouver le soulagement de celui qui ouvre un vasistas pour respirer de l’oxygène, s’il a pu se traîner jusqu’à la fenêtre, du lit où il allait être asphyxié.
Je cachais mon regard dans mes mains, quand ma mère me disait jadis:—Tu ne t’habitueras que trop vite à ne pas m’avoir avec toi; tu verras! Bientôt après, tu ne penseras même plus à moi. Et j’ai poursuivi mon désir et coupé les cordes! Le ballon s’est élevé... et déjà il se dégonfle et redescend.
Mais j’aurai connu la joie du départ, le «lâchez-tout», la terre qui s’enfonce et vous fuit, sous la nacelle. Je n’eusse jamais admis, malgré l’expérience des autres, ni pu croire à cette force d’expansion animale, loi magnifique de la nature, et qui pousse les vivants loin des tombeaux, dès que la dalle est scellée. N’eussè-je eu que ce bref moment pour goûter le sel de l’indépendance, depuis que commença ma vie nouvelle, exaltante aura été cette minute où je tournai mon dos à mes tombes. Tout mortel a le droit, au moins un jour, de se croire immortel. Tous mes appétits comprimés, plus violents, de ce que j’étais moins jeune, appelaient toutes les nourritures, comme la terre sèche appelle la pluie rafraîchissante. Fus-je cynique? Peut-être, mais approuvé par tous les égoïsmes, par tout le monde; excepté par Antonin, qui n’y tenant plus, me pria de le laisser partir. Il jugea, ce bon serviteur, que ce n’était point la peine d’avoir joué au bon fils pour, dès les tentures funéraires dépendues, prendre le large...
Antonin m’a écrit au premier jour de l’an:
«Monsieur votre père disait «les morts vont vite». Il avait trop raison. On se rend maintenant au théâtre, avec un chapeau de crêpe.»
Je n’avais servi que mes parents; j’allais servir d’autres maîtres, ceux à la face de péchés-capitaux... Me voici, je reviens chez moi... et je n’y trouverai plus personne, de qui recevoir le pardon que je me refuse à moi-même!»
Georges Aymeris revint, en effet, au début de décembre 1899. Darius Marcellot l’attendait à la gare dans une voiture «à traction mécanique», la première automobile dont Aymeris se servit. Il descendit dans une pension de famille de la rue de Lille, pour régler, avec Rosie, le sort et les affaires de James, encore chez une parente de Nou-Miette, en Nivernais, comme un réprouvé, un irrégulier qu’on ne produit pas au grand jour; et, nonobstant l’orgueil de son père, tel un gamin du peuple, il était «en nourrice», comme si ses parents ne pouvaient s’occuper de lui. Rosemary demeurait intraitable: James lui appartenait, à elle qu’une famille bourgeoise française n’eût jamais reçue; et plus légitimement qu’à Georges Aymeris, même si ce père, hésitant et soupçonneux, reconnaissait l’enfant.
Entre Rosie et Georges pèserait toujours un doute, comme une couche de brouillard que leurs colères déplaçaient, sans que rien ne le dissipât tout à fait. Rosie n’aurait jamais confiance, disait-elle. La guerre s’établit entre les deux amants, après une attaque brusquée; Georges la retint dans l’hôtel noir et malodorant de Montparnasse, dont elle avait fait à nouveau ses quartiers, où elle reprenait ses anciennes coutumes, pour satisfaire «les exigences de sa dignité», quoique Georges s’efforçât de lui représenter le ridicule des visites qu’il lui faisait dans ce taudis, et qu’une plus décente demeure fût nécessaire pour lui, un Aymeris, sinon pour elle.
Tentée, quoiqu’à contre-cœur elle accepta l’invitation au voyage que Georges était déterminé à faire en Italie: «Une tournée d’artistes», dit-elle.
Au sang anglais qui coulait dans les veines de Rosie, était peut-être dû son goût pour les pays nouveaux. Sur le point de se mettre en route, mon ami, prévoyant ce qui eut lieu, me pria de l’accompagner, comme un tiers qui pourrait être utile, parfois, entre le peintre et le modèle. Devant aller à Rome, je consentis à entamer avec eux la première étape, puisque nous avions, pour la cinq ou sixième fois, fait la paix, Georges et moi. Dans la gare du P.-L.-M. Rosie chanta des valses sur des paroles sentimentales de Delmet. Elle était vêtue comme pour aller au spectacle. Toute à la joie, elle refusa un sleeping-car, ne comptant pas dormir, mais lire le Baedeker «pour s’instruire et causer avec des gens».
· · ·
Nous nous arrêtâmes d’abord à Milan. Un froid rigoureux couvrait d’une poussière blanche les dalles des longues rues droites de la ville. L’Albergo del Rebecchino était vide; aux chambres qu’on nous désigna, un poêle de faïence donnait une apparence allemande; Georges fit allumer du feu dans la sienne; un bois frais d’olivier répandit jusque dans l’escalier une fumée si épaisse, que Rosie, sans ouvrir ni sacs ni malles, descendit dans la rue, en quête d’un dîner; je les menai à la Galerie Victor-Emmanuel. Rosemary, insuffisamment dépaysée, marqua tout de suite de l’humeur, elle avait, me dit-elle, rêvé des Mille et une Nuits (sa lecture favorite), et Milan était une triste ville du Nord qu’on imaginait baignée de soleil et des parfums de l’orient! Il fallut prendre des billets pour la Scala, où l’on jouait Enrico VIII, du maestro Saint-Saëns. Des Américains nous reconnurent, Georges et moi, nous firent signe de monter dans leur loge; mon ami n’eût pas accepté, car il était en veston de tweeds, mais son amie, effarouchée et déjà lasse de cette musique qui «couvrait les mots du dialogue», rentra fièrement au Rebecchino toute seule:
—Reste donc, je vais me coucher, c’est mieux ta place, ici, que la mienne, va donc voir tes connaissances—fit-elle—je potasserai le guide, pendant que tu te retremperas dans ton monde...
Le lendemain, ce fut une visite au Musée et à la Bibliothèque ambrosienne; Rosie accompagna son peintre «par sentiment de dignité», mais elle y grelotta, les pieds l’un contre l’autre collés aux petits ronds de sparterie qui prétendent pallier le froid du carrelage; elle s’asseyait, pendant que nous nous attardions à contempler le San Marco de Tintoret.
—Vous n’avez pas fini? How tedious! en voilà des cadavres! Georges, tu n’en as pas assez? Mon Bædeker est resté à l’hôtel, je me rase!... Au moins, si vous m’expliquiez!...
Dès cette première étape de leur «excursion d’artistes», la partie était jouée, la belle Italie hausserait encore les barrières qui séparaient ces deux êtres.
Georges s’enthousiasma pour les originaux de tant de chefs-d’œuvre dont les reproductions photographiques n’avaient été pour lui, jusqu’ici, qu’un apéritif; il était enfin en Italie, et seulement, au seuil, dans ce Milan qu’il eût voulu déjà quitter pour quelque autre de ces villes aux noms magiques, où tant de vrai sublime et de formidable nous attendait!
Georges n’était pas «un homme du soir», il n’avait, «de bon», disait Rosie, que son premier sommeil; elle ne dormait que le matin, «tournant», piétinant tard, avant de se coucher; elle chantonnait, sifflait même, en se livrant à des «rangements» qui étaient un dérangement. Si Georges dormait, elle criait:—Tu dors?—et le réveillait en sursaut «pour causer sérieusement».
—James sera, plus tard, garçon coiffeur! C’est un gentil métier et propre; dans les ondulations Marcel, on gagne bien sa vie, pas?... Mais tu roupilles, on ne peut jamais te parler! On est aussi bien seule!...
Elle «rangeait» donc, se plaignait de refaire des bagages, au départ de chaque hôtel. Pourquoi Georges emportait-il un tas de choses inutiles, des livres, des boîtes à couleurs. Avait-on le temps de lire des bouquins en voyage, et, par ce froid-là, Georges pourrait-il peindre?
Dès sept heures, Georges s’habillait, trempait dans un bol de café au lait quelques tranches de «panetone» aux raisins, s’esquivait avec moi, pendant que Rosie s’étirait au lit.
—Surtout, sois de retour bien avant déjeuner! Fais-moi des courses; j’ai vu des merceries comme à Paris, il me faut du cordonnet et de la ganse, le bas des jupes ne résiste pas à nos excursions de Cook’s. Et puis, tu prendras des boutons pour tes bottines; si tu en vois comme les tiens en te promenant, entre et achète. Tout le monde parle français ou anglais ici. N’oublie pas!
Georges s’épanouissait, dès qu’il était seul dans les églises ou dans la campagne. Nous allâmes en voiture à la Chartreuse, proche de la ville; quand il faisait trop froid, nous nous faufilions dans les musées que Rosie rendait odieux, et où elle s’obstinait à chercher les toiles chères dont elle voulait savoir le prix.
La neige tomba; ils renoncèrent à Vérone, Padoue et Venise, quoique les gondoles fussent bien tentantes pour des amants. Ils mirent quelque espoir en la douce côte méditerranéenne, que Rosie appelait, à l’anglaise, la Riviera. Gênes est proche de charmantes stations d’hiver nichées douillettement au midi, qui surplombent la mer bleue, et pour lesquelles le soleil boude peu, puisque le palmier et les camélias y poussent en pleine terre.
Je les quittai à Gênes et filai sur Rome.
Ils revinrent par le midi de la France. La bourrasque, l’aigre mistral, avait changé Gênes en un lieu hostile. Georges avait fait des acquisitions chez les antiquaires, visité quelques palais et des villas dans les environs, à Pegli, Nervi, Santa Margarita, mais Rosie dut soigner un gros rhume et, confinée à la chambre, ne parla plus que de Monte-Carlo, ce Paradis terrestre. Ils y jouirent d’un temps plus favorable, mais quelques jours avaient suffi pour en dégoûter Aymeris qui, à chaque pas, m’écrivait-il, rencontrait des personnes de connaissance; on dévisageait sa compagne, Rosie en marquait son dépit par un refus net de sortir avec Georges. Ils brusquèrent leur retraite vers Paris, par Marseille où des stalactites de glace pendaient aux fontaines du Château Longchamp, et la température était si sévère, qu’ayant le matin commandé, pour le soir, une bouillabaisse à la Réserve, ils n’eurent plus le courage de sortir à nouveau, après être revenus se chauffer dans leur chambre, tant le mistral vous lacérait le visage, au croisement des rues désertes et silencieuses.
Comptant aller en Angleterre, Georges ne fut que de passage à Paris, il s’installa à l’hôtel.
On l’aperçut roulant, en compagnie de Darius, dans sa bizarre voiture mécanique, à forme de char romain, une invention dont le Directeur de la Revue Mauve, des Mains Unies et du Sélect Fin de Siècle-Music-Hall, comptait tirer de gros profits; Aymeris risqua dans la Société d’exploitation «l’Auto-Post», une bonne part des dollars que New-York lui avait rapportés.
A son retour, Maillac était à toute extrémité. Comme Georges allait lui faire ses adieux, Florette, dès la porte, lui dit que Léon ne passerait pas la nuit; Florette savait que Maillac avait des recommandations à lui faire, qu’il lui désignerait certaines choses, lesquelles il voulait lui laisser; et il lui parlerait d’elle:
—Pensez! Il y a quarante-trois ans que nous étions ensemble, comme vous nous avez vus! Et ce n’était pas tous les jours drôle, avec le pauvre garçon!... Il y a longtemps qu’il n’était plus ragoûtant. Je l’ai nettoyé, jour et nuit, comme un gâteux! N’est-ce pas, il me doit bien un souvenir? C’est vous, M. Aymeris, qu’il chargera de me faire rendre justice par ses parents.
Georges recula, lui fit signe de se taire, se précipita vers la chaise longue. Deux mains vertes et transparentes se tendirent vers lui, Maillac avait reconnu la voix de son jeune ami. Le poète Malhaud et Vinton-Dufour regardaient quelques toiles charmantes qui recouvraient la lèpre d’une triste tenture d’andrinople, par places déchirée. Depuis que Léon était tout à fait aveugle, le désordre de l’appartement avait empiré. Vous étiez pris à la gorge par une odeur de chats, de tisanes et de pétrole. Un plaid de voyage devenu bis, et autrefois à carreaux blancs et noirs, glissait à tout moment des minces baguettes qu’étaient les jambes de Maillac, réduit encore et flottant dans un pyjama au vaste pantalon de houzard; un cache-nez, d’orange devenu noir, et couturé de reprises, sortait d’une veste que jaunissaient, sur l’estomac, des taches dont l’épaisseur eut permis de compter les œufs à la coque qu’avait mangés le malade. Ce sage ne se plaignait toujours pas!
Ses quelques derniers mots furent un hommage rendu au Destin, à la belle existence qu’il croyait avoir vécue, la profession de foi d’un souriant optimiste, qu’écoutèrent en silence les spectateurs de cette agonie paradoxale.
La visite d’Aymeris avait été un dernier plaisir pour Maillac. Il s’informa, dans les moindres détails, des conditions où Georges recommençait sa vie, lui parla en des termes si nobles, si affectueux, de M. et de Mme Aymeris, que leur fils fondit en larmes.
Le cas de Maillac et de sa maîtresse Florette, soudain frappa Georges par une trop évidente analogie avec ce qu’eût été le sien si...
Qu’aurait-il fait, s’il s’était vu pris, au lieu de repoussé, par cette Rosemary avec laquelle toutes tentatives d’éducation avaient échoué?
Maillac avait dit trop souvent à Georges:
—Gardez-vous libre, afin de jouir des années de triomphe qui s’ouvrent devant vous!
Georges s’y préparait en pensant combien il serait redevable à ce stoïque épicurien, qui discourait encore aimablement au crépuscule de son dernier jour de douleur ici-bas.
Le poète Malhaud et M. Vinton, en se retirant le soir, recommandèrent à Florette qu’elle leur envoyât, ainsi qu’à Georges, un télégramme, si les choses tournaient mal, la nuit suivante.
Ils ne devaient plus retourner dans l’appartement de leur ami, car ils apprirent, le matin même de la cérémonie, et par hasard, le jour et l’heure des funérailles. Au cimetière du Montparnasse, où était le rendez-vous, ils se rencontrèrent avec Florette, M. Lachertier, Blondel et les concierges de Léon. Florette eut des convulsions, une crise d’hystérie. La famille n’était pas présente aux obsèques. Quelques dames, très voilées, rôdèrent parmi les tombeaux, comme autant de veuves anonymes d’un Don Juan.
[Illustration]
De retour à l’hôtel, Georges sentit qu’il avait pris froid en suivant, tête nue, le corbillard. Son cœur était crispé. Quoi donc encore le retenait à Paris? Passant en revue les maisons où il pouvait aller, il n’en trouva pas deux en lesquelles il se sentirait à l’aise, où il lui sembla qu’il pût jamais reprendre même un vague commerce social.
—Essayons de l’Angleterre! me dit-il. Je me dois à mon fils; je l’installerai là-bas et réglerai les rapports de la mère et de l’enfant, pour l’avenir.
Une photographie de James, prise au village par un ambulant, avait convaincu Georges Aymeris d’une ressemblance avec un portrait de lui-même à l’âge de trois ans, dans le jardin de Passy. Darius ne la contestait pas; je la trouvais frappante, quoique je disse le contraire.
Au moment de prendre une nouvelle direction, d’angoissants problèmes se posaient à mon ami. On ne subit pas le régime auquel il avait dû se plier, pour, d’un coup, acquérir l’autorité qu’implique l’usage de l’indépendance; il s’empêtrerait dans des pièges qu’il se tendrait à son insu, par complication, excès d’imagination, manque de sens pratique, et, surtout, épouvante de la solitude. Il y a des hommes qui ont peur de coucher seuls.
Rosemary n’aurait dû être que la mère de l’enfant, et elle ne demandait qu’à rendre facile une séparation que la raison dictait, que cette folle souhaitait encore une fois. Il croyait avoir besoin d’elle, refusait de rompre tout à fait, tel un propriétaire sur le point de vendre sa maison et qui, chez le notaire, voudrait, au moment de signer, que l’acquéreur renonçât au marché. Allait-il partir ainsi pour l’Angleterre, sans savoir ce qui s’ensuivrait? Darius Marcellot et moi, le vîmes, soi-disant, préparer «son exil», encore incertain s’il n’emmènerait pas Rosemary.—Je ne gagerais pas que l’absurde idée du mariage avec son ex-compagne fût alors tout à fait abolie. Il était de ces artistes qui cesseraient de produire, n’eussent-ils plus leur poële, leur modèle, leurs familiers, même le marchand qui les exploite; et seuls, en province ou en voyage, deviendraient d’indolents rêveurs.
Certains soirs, dans sa chambre d’hôtel, bien plus qu’à New-York, il se demandait: Que faire, que faire? Il suspendit la rédaction de son journal, lut, mais trouva peu de ressources dans la lecture; un livre succédait à un autre, il ne pouvait s’atteler à aucune besogne et, actif comme il l’avait été, avec les nombreux sujets d’intérêt qui auraient dû lui suffire, il était désemparé; les visages, les personnes, plus que l’Art lui-même, l’incitaient à peindre. Il était mû d’un impérieux besoin de causer, de se raconter, plaisir avec Rosemary impossible; il s’agissait, seul ou avec elle, de «tuer le temps», expression dont il comprit dans sa détresse le sens abominable.
Avant minuit, heure où de coutume sa journée prenait fin, et redoutant l’insomnie dans l’obscurité de son appartement, alors, n’y tenant plus, il m’a dit qu’il descendait dans le salon commun de l’hôtel, feuilletait des brochures-réclames, des itinéraires de voyages, les journaux illustrés, tandis que les gens revenus du théâtre, s’arrêtaient un instant pour prendre une boisson fraîche, parcourir aussi les journaux, dépouiller leur correspondance. Georges les regardait, les écoutait, causait avec les plus sociables, ou, sinon, avec ces messieurs du bureau; puis les douze coups de minuit sonnés dans le vestibule, il reprenait l’ascenseur, non sans avoir adressé quelques mots à l’Indien qui prépare le café, debout à la porte des salles où l’on soupe. Il aurait, si ces imbéciles l’eussent invité, accepté de boire sans soif, de manger sans faim; mélancoliquement, il tournait la clef de sa chambre et se déshabillait avec lenteur, heureux s’il distinguait à travers la cloison, des voix humaines qui, du moins, lui étaient un semblant de compagnie.
—Eh quoi!—me disait-il—répandu comme je le fus, ayant donné tant de moi-même aux mille personnes que j’ai dû fuir, au cœur de ma ville, je retrouve un désert! Je connaîtrais plus de monde à Blidah, au Caire, que dans ce caravansérail parisien. N’y a-t-il plus personne à Paris, avec qui je puisse passer quelques heures agréables, au lieu d’errer ainsi, tel un Hottentot, dans ce palace à rastaquouères?
Etait-ce à moi, qui venais à peine de reprendre les relations avec Georges, de lui rappeler qu’il s’était «brouillé avec la terre entière», comme disaient ses tantes—et qu’il n’avait plus de goût, semblait-il, que pour «les Marcellot»? Je le pressai d’aller voir les demoiselles Aymeris, puisqu’il regrettait les temps révolus, la maison de Passy, même la mauvaise humeur de ces braves filles et leurs plaintes; tout paraissait préférable pour lui à cette phase de tiédeur, après les premiers enthousiasmes de la liberté conquise! Par lâcheté, il me demanda, au paroxysme du découragement, s’il ne conviendrait pas mieux encore, pour la reprise de son travail, qu’il fît de Rosemary, ce que Maillac avait fait de sa Florette. Là-bas, en Angleterre, peut-être pourrait-il partager sa vie en deux, et Rosemary serait la gouvernante,—mais quelle gouvernante!—objectai-je.
Etait-elle l’humble compagne dont tant d’artistes ont besoin, à défaut d’une épouse «distinguée et exigeante» que Georges redoutait encore plus que le célibat? Rosemary, une gouvernante? mais a-t-elle, dis-je, même les qualités requises pour le plus subalterne des emplois?
Aymeris avait trop souffert par elle. A son amour pour Rosemary, à son aveugle asservissement, réseau serré sur lui comme les fils d’une toile métallique, la clairvoyance du réveil faisait-elle place, ou bien était-ce encore une fois le doute, les scrupules à quoi les hommes, honteux de l’objet de leur amour, mais loyaux, ne parviennent, par nul effort, à se soustraire? Puisque la mère s’était une fois de plus dérobée, et qu’à l’enfant, sous bonne garde, en Bourgogne, il ne s’était encore lié par l’habitude, il restait à Georges quelques chances de s’évader. Mais les issues se présentaient trop nombreuses. Il ne pouvait, à lui seul, choisir. Certains hommes sont irrésolus par indigence et paresse: Georges s’égarait dans les couloirs de son imagination, avec ses innombrables désirs; il entrevoyait toutes les possibilités comme dans un rêve. Une semaine entière il resta couché.
Je le menai faire une visite aux demoiselles Aymeris, le sachant enclin au pardon et à l’oubli... Ses tantes, vieilles filles dont la vie avait été si triste, n’étaient point responsables; je dirais: au contraire.
Mlle Caroline dit à Georges:—Nous sommes sûres ma sœur et moi que tu es un dreyfusard! tu ne peux être qu’avec les anarchistes et les ennemis de l’Etat-Major!
Georges n’avait pas lu les journaux, ni en Amérique, ni à son retour à Paris; depuis l’article d’Albert Wolff dans le Figaro, il n’en ouvrait plus un. Il savait qu’une grave affaire passionnait le monde; il n’avait pu s’y intéresser.
—Comme nous avions raison, Georges, tes parents et nous, de te prévenir, quand tu étais à Fontanes, qu’il fallait rester parmi les vrais Français! Rappelle-toi les fleurs du baron Aaronson, rappelle-toi ces immondes critiques d’Albert Wolff qui a torturé ton père!
Ces demoiselles feuilletaient des brochures, des journaux, des cahiers où elles prenaient des notes, dressaient des bilans en deux colonnes, dont l’en-tête était, de l’une: Chrétiens; de l’autre: Sémites et affidés des Juifs. Georges entendit les noms d’Esterhazy, du colonel Henry, de Zola, de du Paty de Clam; d’autres encore, que des passagers avaient prononcés avec passion sur le transatlantique, dans le train, et dans les rues de Paris; ces noms prenaient, dans la bouche des demoiselles Aymeris, le son d’une artillerie. Caro expliqua à mon ami, en le tenant par les épaules, les grandes lignes du procès.
En quittant ses tantes, il songea: tout ceci ne me semble pas net et puisqu’elles sentent de la sorte, il faut, sans doute, penser le contraire!
M. Degas qu’il eut l’occasion de voir, était aussi «déchaîné» que les tantes Aymeris; M. Vinton-Dufour, lui, était dreyfusard; Carrière bégayait des paroles sublimes, et son atelier, jadis si mélancolique, si vide, était plein de journalistes, d’universitaires et de dames bizarres qui le regardaient comme un Messie. Georges et moi le fréquentâmes beaucoup, à cette heure où la politique envahissait les plus ignorants et les plus tièdes.
Un jour, certain philosophe hirsute nous lut tout haut la page suivante:
«Le paysan déteste la guerre. L’échec du boulangisme dans les campagnes est dû à l’idée que répandirent les adversaires d’une revanche souhaitée par les partisans du général. Le dégrèvement des charges militaires enchanterait les populations des champs, dans les deux pays (France et Allemagne). Il faut donc espérer que, d’ici à peu de temps, le sentiment des élites et celui des rustres s’accordera, pour restreindre la mimique surannée des gymnasiarques, des soldats professionnels et des rhéteurs.
«Le civil n’a qu’à continuer son effort. Revues, journaux, voyages, représentations dramatiques, tout concourt à l’alliance des âmes. Il suffit d’une persévérance et d’une multiplication des mêmes moyens.
«Il est fâcheux, que les Etats restent en retard sur ce mouvement de l’opinion... Le moindre fait politique qui lui donnerait une sanction, répondrait au désir unanime.» Du pur Darius!
Gabriel Séailles était assis à côté de Jean Dolent, qui avait l’air du Père Eternel, au neuvième jour de la Création. L’assistance était magnétisée. Le même «intellectuel» poursuivit:
«Je pense donc que ces relations entre l’Allemagne et la France, déjà très heureusement rétablies par l’entremise de l’élite intelligente, doivent maintenant se renforcer par le concours de ces énergies qui opéreraient une pression sur la politique des gouvernements. Les artistes, les socialistes, les marchands des deux pays, devraient fonder une ligue germano-franque, avec le but bien net de réduire à rien les expectatives militaires d’une minorité ridicule, bruyante, infime.»
Georges ne savait plus comment causer avec ces artistes sociologues; il tenait encore l’Allemagne pour le pays des lourdeurs, des laideurs et de la grossièreté, étant un Français de 1870. Mais les idéologues du milieu Carrière flattaient, par ailleurs, ce qu’il y avait de généreux et de compatissant dans son âme, et «la raison est flexible à tout».
Georges alla encore une fois à la dérive. Il s’attarda dans un Paris de guerre civile.
· · ·
Le Directeur d’une Académie de peinture, Scarpi, Napolitain et ancien modèle, mari d’une fameuse Stella qui avait posé pour tous les prix de Rome de la génération antérieure, sollicita Aymeris de venir corriger les élèves de son Académie. Georges avait toujours aimé donner des conseils aux jeunes gens, il se savait doué pour l’enseignement où son esprit critique aurait pu s’exercer à miracle. La proposition de Scarpi le toucha, il visita les ateliers, pleins d’Américains, d’Allemands et de Russes, et répondit qu’il ne pouvait encore s’engager pour aucune besogne régulière, malgré son besoin de se dépenser, de rendre service, et de mettre, entre son passé et le présent, un intervalle. A la prière réitérée de Scarpi, il promit de faire un essai, l’automne suivant, après les vacances.
Je découvris ce pourquoi Georges ne s’engageait pas. Il était encore esclave; la chair blanche, les cheveux roux, l’animalité de Rosie étaient les toujours puissants mobiles d’actes d’ailleurs incompréhensibles, et Rosie allait en Angleterre.
Nous dînions une fois ensemble à la terrasse de «Lavenue», quand Rosie passa sur le trottoir; avant que je ne la visse, Georges avait changé d’expression—l’avait-il sentie? Il l’alla prendre par le bras et la ramena au restaurant; n’avala plus une bouchée, et comme sa maîtresse allait nous souhaiter le bonsoir, Georges qui m’avait, une heure plus tôt, redit qu’il la haïssait, me pria de l’excuser encore s’il n’allait point chez un de nos confrères avec lequel nous avions rendez-vous—et il la suivit, sans prendre congé de moi. D’où une brouille momentanée.
· · ·
A la fin de mars, il débarqua à Charing-Cross; Rosemary l’avait précédé, en lui donnant une fausse adresse dans le Norfolk. James était encore en Bourgogne; le père le ferait venir un jour auprès de lui, puisque la mère ne voulait à aucun prix et ne pouvait s’en charger; dès que possible, on le confierait à quelqu’un de sûr, en ville ou à la campagne. Des mois, il chercha Rosemary qu’il ne devait revoir que deux ans après: Aymeris tâcha d’oublier, de recommencer, comme s’il avait vingt ans.
Ses ouvrages étaient très connus à Londres, et surtout l’était son nom, la critique ne s’étant pas exercée contre lui avec la passion partiale qui le meurtrissait à Paris, où l’homme, croyait-il, plus que le peintre, devenait une cible.
Comment, à son âge, allait-il enfin se présenter au public, aux connaisseurs? Déjouerait-il cette conspiration du silence, qui avait succédé, depuis peu, aux articles méprisants et cruellement tendancieux? Certes, il se félicitait d’avoir été discuté, même avec aigreur; mais il n’avait pu atteindre le public que seul dirige l’instinct. Fût-il possible de changer de nom, de devenir obscur! Non, pas plus à Londres qu’à Paris. Il loua, au quartier de Chelsea, dans une triste «mansion», un atelier—il y en avait plusieurs à chaque étage,—derrière des maisons basses, à façade d’aspect riant, sur la rue, et qu’habitaient de vieux célibataires qui vivaient au club.
On traversait un long passage obscur, une serre remplie de géraniums et de plantes vertes, puis on pénétrait dans un vestibule, si noir que le gaz y brûlait en plein jour. Le studio de Georges, au premier étage, voisinait avec une «Académie pour dames» et l’atelier d’un peintre animalier, élève de Rosa Bonheur.
La lumière du soleil s’absorbait dans un papier brun mat; c’était une sorte de grenier, froid en hiver, étouffant en été, rébarbatif pour Aymeris, après la clarté du pavillon de Passy. Conduit par le portier et la «charwoman» son épouse, sortes de revenants du temps de Dickens, quand Georges visita ce vaste local, la cloche d’une église proche sonnait un glas, comme les coups réguliers d’un marteau sur l’enclume; le brouillard filtrait par les interstices des vitres dépolies. Une baie à guillotine s’arrêtait à hauteur d’un mètre au-dessus d’un homme debout. Donnait-elle sur une cour d’écuries, sur une école? Georges entendit les cris d’une marmaille dansant au son d’un orchestre de cuivre, un de ces «german bands» qui vont, de rue en rue, quêter des pennies; un piano-orgue, plus loin, luttait avec le tintement funèbre de la cloche paroissiale, et les omnibus roulaient dans la King’s road, avec le grondement d’un tonnerre lointain.
C’était là que s’écouleraient des mois, des ans peut-être, d’un exil volontaire mais forcé, pensait Aymeris. Il signa le bail, sans chercher ailleurs, vers Richmond ou Hampstead, plus loin encore, où il eût facilement pu prendre un de ces cottages de briques, couverts de lierre et de vigne vierge, tels que tant d’artistes en habitent, loin du centre où la nuit règne presque toujours. Il ne s’écartait guère encore du Brompton de son enfance, plein des souvenirs de 70-71, et un peu son «home».
Touchante, de Boulogne à Folkestone, une famille, de retour des Indes ou d’Australie, avait devant lui palpité d’allégresse sur le pont du navire; dès qu’on aperçut la côte, le père avait dit à l’aîné de ses fils:
—Regardez, la voilà, la chère vieille Angleterre! Derrière cette ceinture de falaises blanches, s’étend la Métropole, nous voici au Home!
Les félicités patriarcales auxquelles rêvent des millions de sujets britanniques retenus aux confins de l’Empire, Georges ne les goûterait-il jamais chez lui?
Il ne pouvait plus se défendre de comparer cette rentrée de «Britons» au bercail, avec les siennes dans ce Paris à l’approche duquel l’étreignait une si monstrueuse et inexplicable épouvante!
Dans Londres, où tout s’offrait à sa curiosité, Georges Aymeris allait néanmoins passer de meilleurs jours. Ses confrères l’accueillirent avec la grâce coutumière des Anglo-Saxons, flattés de son admiration pour l’Angleterre, et surpris de la façon dont il s’exprimait dans leur langue. Il dut bientôt se défendre, ses confrères se le disputant comme une «celebrity» et redoutant peu la concurrence d’un peintre qui ne venait, peut-être qu’en passant, en curieux.
[Illustration: art committee]
Inscrit dans plusieurs clubs d’artistes, Georges subit la monotonie, la médiocrité de ces milieux sans indépendance, où l’on ne vous apprécie que si vous ne jugez pas vos confrères, mais souriez et approuvez. La critique y est interdite, la politesse en tient lieu.
Dans un club de district, il vit le plus illustre des peintres, le plus «demandé», le plus choyé, lettré et musicien de valeur, soir après soir jouant au bridge avec des rapins sexagénaires dont l’ignorance n’égalait que la bêtise et la prétention.
Il les amusa d’abord; puis on le redouta, comme dans l’impasse des Ternes; car rien n’aurait pu l’abaisser, même sa courtoisie, jusqu’à féliciter les uns et les autres de leurs œuvres, ni à rire de leurs lourds «jokes». Il faisait peur.—How unkind he looks! how critical—disait-on.
Il expérimenta tour à tour les différents compartiments de la société, dont les cloisons s’abaissent pour un artiste connu. Il s’amusa plus aux «week-end» élégants, à la campagne, qu’à l’empesté King’s Road Arts Club. On le prit pour un snob, quoiqu’il fût naturel que les châteaux anciens, si nombreux, avec leurs inépuisables trésors, fussent d’un bout à l’autre du pays un sujet d’études pour un étranger; et pour un observateur tel qu’Aymeris, la foule de visiteurs qui les hantent, un enseignement humain.
L’habitude de ces déplacements du samedi au lundi, l’incessante course vers la gare; les valises remplies et vidées, l’obligation d’être toujours aimable avec les nouveau venus, dans les vastes maisons de campagne où l’on compte parfois plus de soixante chambres, le lassèrent vite, en vérité, car rarement ceux à qui l’on plaît vous plaisent, et les maîtresses de maison, pour favoriser des rencontres d’amoureux, difficiles ou dangereuses à la ville, ajoutent à leurs listes de «guests», des hommes politiques, qui ont à causer d’affaires avec d’autres hommes, entre deux parties de tennis, de golf et autres exercices nationaux. Il faut respecter leur méditation, pendant de longues marches qu’ils font, la pipe à la bouche, et se rabattre sur de vieilles dames. La liberté n’est qu’apparente pour ceux qui n’ont pas un flirt ou d’autres intérêts à soigner; Georges était donc trop souvent la proie de quelque raseur vacant, d’un vieux sportsman qui vous empoigne, dès le breakfast du matin, dans la salle à manger; il vous raconte ses exploits à la chasse, vous reprenant, si vous coupez le haut d’une grappe de muscat, au lieu d’en détacher les grains inférieurs; ou si—cela m’arriva, je m’en confesse—on esquisse une poignée de main, ce qui choque tant les Anglais.
Nulle part, ce n’était, en somme, l’équivalent des milieux intelligents, ceux de Georges, à Paris. Irait-il dans les universités? Il tenta Oxford et Cambridge; les professeurs étaient alors dédaigneux des Français, fascinés par l’Allemagne; et dès que Georges était à quelque réunion, on l’attaquait sur le «Dreyfus case», avec des arguments auxquels il était sans réplique, par l’ignorance où il se trouvait des détails du procès, et ses discours en devenaient si puérilement chauvins, qu’il manquait son but. Ainsi, d’ailleurs, dans toute l’Europe, vers 1898, quand un Français sortait de son pays, il se rendait compte de ce que sa nationalité avait perdu en prestige, et du malentendu que l’abominable «Affaire» avait créé.
Il écrivit à ses tantes: «Vous avez raison, tenez bon». Mais leur réponse le scandalisa; elles portaient dans un médaillon une miniature du colonel Henry, et admiraient un faussaire pour son abnégation patriotique.
Aymeris, un instant sur le point de revenir à Paris, sentit qu’il y serait trop malheureux, avec les exigences de son sens critique que combattrait son cœur français. Le général Mercier avait été l’ami de sa famille; tous les «bons esprits» qu’il connaissait étaient contre Dreyfus. Il se mit à étudier, depuis ses origines, «l’affaire», et l’entrevoyant de jour en jour plus grosse de conséquences, s’efforça de la juger très objectivement, comme s’il était un Marsien: mais cela lui fut impossible.
Il chercha en vain une maison qui fût proche de son studio; la crainte des difficultés domestiques lui fit adopter certain hôtel, en face des Kensington gardens. Dans ses chambres, dominant les vastes pelouses du parc et de magnifiques arbres, il se serait cru loin de la ville; la lumière y était belle, alors qu’elle manquait dans le studio; d’autre part ces pièces étaient trop basses, et les dames oseraient-elles y venir? Il faillit donner congé à la «mansion» de King’s road, mais la fatigue d’une longue chasse à l’atelier le fit rester encore à Chelsea.
· · ·
Dans Cheyne Walk demeurait la noble famille Northmount, quatre sœurs dont deux non mariées, l’une veuve, et leur mère Lady Dorothy, fille du marquis de Grevil. Elles s’étaient récemment vues dépossédées du majorat, par la mort du vicomte Durbridge, le père, terres et château passant aux mains d’un de leurs cousins. Les Honorables misses Northmount étaient toutes douées, quant à l’esprit; l’une à la musique excellait, l’autre, la veuve, se passionnait pour la peinture; une troisième se dévouait à la politique conservatrice; enfin la quatrième attendait, depuis dix ans, le retour d’un officier des Gardes qui, son service fini, s’attardait aux Indes, tout à l’étude de la flore de Cachemire.
Cynthia, veuve de l’historien John Merrymore, qu’elle avait épousé malgré les objections de sa très noble famille, avait plus de trente ans alors. Elle fut conduite chez Georges par la directrice d’une Académie de dames, où il avait accepté de donner des conseils; c’est une croyance établie chez les Anglais et les Américains, que les Français, seuls, «savent dessiner».
Aymeris avait souvent remarqué dans l’escalier, Cynthia qui, de séjours nombreux dans le monde universitaire allemand, gardait des habitudes de tenue et de mise très peu britanniques; elle l’intriguait par sa bizarrerie.
Elle parlait joliment notre langue, mais avec un tour trop littéraire, dû à ses lectures. Son ton brusque, sa voix presque masculine étonnaient. Une timidité que rien n’avait pu vaincre, rosissait ses pommettes, sous le regard d’un homme: ses yeux se dilataient, elle était prise d’une quinte de toux, ses mains osseuses tremblaient, les veines de ses tempes se gonflaient; lui donniez-vous un «shake hands», elle ne vous eût volontiers tendu que deux doigts, comme certaines douairières du faubourg Saint-Germain. Inquiétante par les sursauts de son discours, sa terreur des silences la faisait parfois rire sans mesure, au risque même de paraître un peu excentrique, sinon niaise. Selon l’âge ou le sexe de son interlocuteur, «une flamme semblait monter en elle, ou descendre, comme sous un réchaud à griller les tartines». Mrs Merrymore était différente d’elle-même, en tenue élégante du soir, au point que Georges, plusieurs fois, la confondit dans le salon de Cheyne Walk, avec la molle Celia ou l’anguleuse et brune Marjorie, ses sœurs.
Cynthia, toujours en costume tailleur sombre, le jour, ou, pour le dîner, en mousseline gris-souris, une touffe de pois de senteur violets, en toutes saisons, épinglée à son corsage, finit par être pour Aymeris la «Dame de la Mer», puis, l’on ne sait pourquoi, «la Scabieuse», l’«Eternel Demi-Deuil» et, ensuite «l’Ibsénienne».
La maison du style Queen Ann, où les dames Northmount avaient entassé chacune sa part du mobilier paternel, et quelques beaux objets provenant d’Elianmoore-Hall, s’ouvrit à Georges, toute grande. Vers l’heure du thé, il y aurait pour lui quelque chance de s’y divertir; Cynthia et Celia, la musicienne, avaient comme amis beaucoup d’hommes intéressants. «An intersiting set».
[Illustration: Cynthia]
Les sœurs se séparaient par groupes, autour de tables volantes; chacune avait ses adorateurs, sa conversation, ses «sujets», son groupe, hostile peut-être à l’autre; celui de Cynthia était très envié, mais craint comme «avancé», trop original. Lady Dorothy, pâle, immobile, avec ses cheveux d’argent, son bonnet de veuve, ne quittait plus un grand fauteuil, près de la fenêtre, et somnolait; soudain, quelque ouvrage de tapisserie, ou un livre, glissait de ses genoux; on courait vers elle, croyant qu’elle venait de s’éteindre comme une chandelle.
Aymeris, prôné dans ce milieu charmant où Cynthia le faisait valoir, accepta vite un trop grand nombre de ces relations qui encombrent les étagères de cartons de bristol: dîners, bals, conférences, lunchs et séances de musique. Comment choisir parmi tant de noms inclassables, à moins d’avoir une longue expérience de l’Angleterre? Cynthia se chargea de ce «triage», elle marquait ces cartes au crayon: ennuyeux, à éviter, ou bien tolérable. Au bout de quelques mois, le peintre condamna sa porte, comme trop de niais voulaient voir ses ouvrages. A Londres, plus encore qu’à Paris, les oisifs ont décidé qu’un atelier de peintre est un lieu public de rendez-vous, avec tout ce qu’il faut pour se rafraîchir, entre le lunch et le dîner. Madame Merrymore saisit la baguette à écarter les importuns, ne toléra qu’une élite. Entre Cynthia et Georges se noua une sorte de camaraderie intellectuelle, mais cérémonieuse, faite de leurs singularités, c’est-à-dire ce qui, le plus souvent, nous sépare.
Aymeris devina en Cynthia une créature inquiète et découragée; elle racontait des voyages en certaine compagnie qu’il imaginait, mais qu’elle ne précisait point; des séjours à Paris avec une Suédoise, en des hôtels d’étudiants, rue Vaneau. Cynthia revenait du Caire, après une brouille avec cette Suédoise qu’elle avait voulu soustraire à l’influence d’un théosophe.
Cynthia connaissait le centre de la France; elle avait habité près de Moulins avec des artisans sociologues et lettrés. Et l’on s’étonnait qu’une personne, issue d’une famille si traditionnelle de la vieille Angleterre, qu’une aristocrate hautaine et froide d’aspect, comme la fille de Lady Dorothy, la petite-fille d’un duc, vous comprît à demi-mot, autorisât même, chez certains hommes, de libres propos et les opinions les plus révolutionnaires.
Aymeris fut gagné par la sympathie de cette femme, par sa gentillesse, comme d’une sœur, si altière cependant qu’elle aurait pu être la reine Alexandra, ou du moins une dame d’honneur de cette souveraine, tant admirée, copiée par ses sujettes, et dont le haut carcan d’un col à quadruple rang de perles (chez Cynthia, de l’onyx)—coinçait une mince nuque qui ne fléchissait que pour accorder un salut protecteur; ou girait de droite à gauche, comme un automate, afin que le schéma officiel du royal visage se montrât le même pour tous les humains, sourît, puis reprît son caractère de médaille. Mrs Merrymore ne parlait jamais de son défunt mari, ni d’un fils qu’elle avait eu et qui était mort subitement. Les avait-elle aimés? Jusqu’à ne vouloir plus «refaire sa vie».
Un jour de confidences, elle s’avoua meurtrie par de fâcheuses tentatives sentimentales; mon ami les eût devinées, quoiqu’il la connût depuis si peu de temps. Il est, entre ceux qui ont souffert d’un même mal, une télépathie, des formules cabalistiques, et, tacitement, ceux-là s’entendent. Derrière des façades aux lignes si sévères, se réfugiaient deux cœurs toujours sur la défensive qui, après s’être consumés dans l’attente, aujourd’hui se résigneraient peut-être aux tièdes régals de l’esprit: Georges et Cynthia le crurent, ou le désirèrent.
Peu à peu, un mot, une prévenance, un geste de sa nouvelle amie, firent croire à Aymeris qu’elle avait aussi un besoin d’expansion dont les ancêtres de Cynthia, depuis des siècles fixés par des peintres dans les boiseries d’Elianmoore-Hall, eussent frémi, si leurs cuirasses, ou leurs corselets, ne les avaient pas maintenus pour toujours en une attitude de parade.
Georges marquait des points de repère dans le passé de Cynthia: un hiver à Florence, avec une femme-peintre suédoise, parente de Gauguin; puis Dresde avec une des sœurs Northmount, la musicienne; et d’autres stations en Italie, sans Celia. Cynthia revenait à Paris, presque toujours passait l’automne en Provence, avec «l’artiste scandinave». Certain mois d’octobre à Aix, elles étaient à l’hôtel du Cours. Elles sortaient soi-disant pour faire des études, mais, à la vérité, suivre à la piste le maniaque de Bouffan. Cynthia avait vu Cézanne peindre, et certains idolâtres du maître avaient dit à l’Anglaise: Vous vous trompez, c’était un autre! Or cette victoire était attestée par une mauvaise photographie de kodak, qu’elle avait prise d’un vieillard à barbiche, une gibecière sur l’épaule, le chevalet et le pliant sous le bras. Cézanne étant à son avis le plus grand peintre, comme Rimbaud le plus grand poète du XIX^e siècle, d’apprendre que mon ami possédât des pommes et un paysage de Cézanne, lui fit accorder à Aymeris une sorte de privilège sacré, jusqu’à ce qu’on en vînt à d’interminables débats esthétiques, qui dérivaient en des considérations de l’ordre passionnel, où l’accord était plus difficile à se faire entre Cynthia et Georges...
Inquiet, il eût désiré tenir sa confidente au courant de l’histoire de son ancien modèle, de James surtout; il lui fallait être sincère... peut-être se perdre. Cynthia avait déclaré ne plus prendre d’intérêt aux enfants depuis la mort du sien. Et Aymeris aimait-il vraiment le petit James? Comment parlerait-il de Rosemary? Cependant Cynthia se croyait tellement au-dessus des préjugés, qu’au bout de deux ans d’intimité apparente, il s’enhardit, et sans prélude lui fit part de ses soucis: ce fils, il comptait l’élever en Angleterre. Mais comment, et sous quel nom?
—Où est la mère? Pas ici, j’espère! Vous ne la voyez plus? demanda Mrs Merrymore, épouvantée, rougissant, la voix tremblante; car l’histoire venait de se dérouler en un récit terne, pénible, plein d’un parfum de «bohémianism», d’une crudité qui rappelaient à Mrs Merrymore, le Quartier latin, le Théâtre-Libre, les matinées Antoine à la Gaîté-Montparnasse, Huysmans, Zola, Goncourt; une littérature qui était alors, pour les étrangers, la France, la France de l’Affaire Dreyfus—soudain non plus de l’art, mais les mœurs françaises envahissant sa propre vie à elle, son Angleterre!
Mrs Merrymore prenait «bourgeois», dans le sens de philistin, et aussi de «petites gens»; Georges lui expliquait que notre bourgeoisie, celle à laquelle il appartenait, est une classe inconnue de l’Angleterre; et Cynthia se retranchait derrière son seul critérium, ou préjugé: on est un gentleman, ou bien du peuple. Georges était un «gentleman»... donc!... Et les deux amis tournaient l’un derrière l’autre autour de ce concept, comme des chevaux de manège qui auraient les yeux bandés.
—Votre modèle—disait Cynthia, est une fille du peuple, malgré son origine sur laquelle elle a dû vous tromper; êtes-vous certain que le fils de cette femme soit jamais digne de vous? Dans les unions entre Anglais et étranger, c’est notre type qui l’emporte—fait incontestable—comme le sémite domine les autres et se reconnaît pendant plusieurs générations. What a pity! What a pity! murmurait-elle, ensuite, en réfléchissant à ce malheur irréparable, selon elle; quoique toujours incertain si l’enfant était de lui, Georges n’en démordit point: il se devait à James, il fallait qu’il l’élevât et jouât la comédie de l’amour paternel, comme pour éprouver Cynthia.
Dès le lendemain, elle se mit à la recherche d’une famille à qui confier le petit, puisque Georges tenait tant à l’éducation britannique.
· · ·
Une égale passion pour les aspects et l’atmosphère de Londres les faisait sortir, lui avec une boîte de couleurs à l’huile, elle avec quelques pastels; ils prenaient chacun un four-wheeler, ils montaient sur le «bus» ou bien, par le moyen du «tube», faisaient de lointaines excursions dans les quartiers pauvres, du côté de la Tamise.
Aymeris se régalait des rouges, si vifs à Londres, dans la brume; il épiait les filles à la peau de phlox blanc, ou barbouillées de carmin, les ouvriers pesants, l’âpre population des docks, merveilles dont ne s’étaient jamais encore inspirés les peintres. Londres était une mine dont Aymeris voulait extraire les matériaux d’un sublime «poème humain».
Il prit le goût d’aller, le samedi, au théâtre en matinée, avec Cynthia. En s’en retournant vers le West-End, ils marchaient jusqu’à une station du Métropolitain, s’attardant sous les rampes et les réverbères aveuglants d’électricité, traînaient dans Leicester Square et Haymarket. La foule, que dégorgeaient les salles de spectacle, s’emparait avidement des journaux, lisait les placards des hommes-affiches, au reflet des vitrines et sous les globes électriques d’où ruissellent des cascades de lumière jaune ou crayeuse, sur des visages de spectres qui, dieux et mendiants, trois pas plus loin rentrent dans le noir d’une misérable ruelle sans boutiques; l’opulence et la misère, la mort, en pleine santé. D’où la sensation de joie cruelle et démoniaque d’un carnage dans la luxure, d’une pléthore de sève gaspillée, de richesse vitale anéantie dans le bitume et la vase, où, comme à Venise, baignent les fondations des plus beaux palais: splendide et peut-être ultime étalage d’inégalité sociale, de jouissance et de douleur, un ravissement pour l’artiste «qui doit ignorer la morale».
[Illustration: Voir Londres]
Ils marchaient le plus souvent jusque Sloane Street, le long de Saint-James Park et de Knights Bridge, dans la trépidation des énormes voitures publiques bariolées, aux formes, aux lignes d’une beauté moderne d’engins destructeurs, qui défoncent le sol comme un champ où des héros se battraient, et sonnent telles qu’une cloche que des titans copteraient de leur marteau.
Le matin, de sa fenêtre, Georges assistait au vidage dans les tombereaux du fondoir, de seaux pleins de volailles, de langoustes, de fruits, de légumes, reliefs de repas trop riches; les employés de son hôtel, le ventre à moitié vide, aidaient à remplir, comme d’ordures, des baquets d’aliments précieux qui, demain, seraient savons ou chandelles. Et dans le ruisseau, assistant à ce scandaleux «coulage» de la richesse, une mère famélique vendait des allumettes en pressant contre son sein un gosse moribond.
Le soir, dans quelque music-hall populaire de l’Est, il crayonnait sur un album, assis à côté de Cynthia.
—Regardez, regardez! Toutes les femmes sont belles, chez vous, belles de laideur, ou belles comme des nymphes d’Arcadie!... Les contrastes de la lumière et de l’ombre prêtent à vos «costers» la majesté d’un Rembrandt, et c’est «d’aujourd’hui», du neuf, de l’inconnu, du moderne! On n’a jamais peint cela! Voilà ce qu’il faudrait rendre, mais comment interpréter ces choses en les magnifiant?
Dans un monde nouveau, des formules expressives restaient à chercher.
Cynthia prétendait qu’il était impossible de peindre Londres, sans quoi, un Anglais l’eût tenté.
Georges s’y consumerait, mais il essaierait de reproduire avec ses pinceaux cette fourmilière de géants, «race aux angles aigus, chez qui l’ossature a plus de forme que les pierres d’une cathédrale gothique»; il rendrait la qualité comestible de ces chairs où afflue le sang vermeil, quand les pâles chloroses ne les oxydent pas comme des plats métalliques; il peindrait les gosses aux hardes teintes des couleurs les plus audacieuses, ces fillettes qui lui rappelaient Jessie Mac Farren!
Aymeris et une sœur de Mrs Merrymore allèrent ensemble à Eton où était élevé un arrière-neveu de lady Dorothy, son filleul. Ces dames Northmount avaient l’espoir de prouver à un Français qu’un collège de «gentlemen» ne conviendrait pas pour James, quand il serait en âge d’y être admis; il y avait d’autres institutions moins aristocratiques, destinées à la «middle class», qu’elles s’obstinaient toutes à confondre avec notre bourgeoisie. Le Prévôt des Etudes, à Eton, était un charmant vieillard, dont la femme appartenait à la famille de Thackeray. Rossetti avait dédié un sonnet à Mrs X., et Holman Hunt l’avait fait poser pour une madone.
Le logis du «Provost» était parfumé encore de préraphaélitisme; du parloir de Mrs X., tendu d’une cretonne de William Morris, on distinguait à travers les saules, au delà du petit bras de la Tamise, le profil du château de Windsor. Le «Provost» prêtait volontiers des livres rares, il en offrit à Georges, qui parfois alla en compagnie d’une sœur ou l’autre de Cynthia à Eton pour le thé; le filleul y venait après ses leçons; on achevait la journée dans la Saint-George’s Chapel à écouter des fugues de Bach que jouait, pour ces dames, l’organiste du Roi. C’est là que le rejoignit parfois Mme Merrymore. Eton, les garçons, le filleul de sa mère, lui étaient un douloureux spectacle, car c’est là que son enfant aurait dû être alors.
On revenait, à la nuit, par les quartiers suburbains de Londres, parcourant des kilomètres de constructions basses, d’échoppes de bouchers, de marchands de poissons aux torches de gaz; le samedi, des ouvriers et des ménagères faisaient leurs emplettes pour le dimanche, dans les agglomérations des anciens faubourgs mangés par la Métropole, et où la campagne se fond dans la ville; Richmond, Chiswick, Kew et enfin Chelsea. Ces retours emplissaient Georges d’aise et de confiance en cette vie anonyme et pullulante de la banlieue où se dégorge la City, où le travailleur respire comme une plante que l’on met sur le rebord de la fenêtre, au soleil.
Aymeris et Cynthia s’arrêtaient dans les bric-à-brac, rapportaient presque toujours quelque trouvaille; ils visitaient d’anciennes villas du XVIII^e siècle que n’avaient pas encore renversées les entrepreneurs de ces interminables rangées de petites maisons à bon marché, qui les remplacent.
—Je me vois assez bien, ici!—disait Georges en sortant.
—Vous n’allez pas louer, j’espère, une de ces villas du temps des George! elles ont bon style et parfois leurs jardins sont jolis, avec leurs buis taillés, mais les entours sont odieux pour un gentleman—disait Mrs Merrymore en pinçant ses narines. Le peuple sent mauvais!
On aurait cru, d’après ses dégoûts, qu’elle méprisait les pauvres, quand, au contraire, elle s’occupait, à sa façon, de les éduquer et de leur venir en aide; à Paris elle avait fréquenté des classes du soir, des «universités populaires», où de jeunes «dreyfusards» tâchaient d’inoculer aux artisans le poison de la Littérature et de l’Art. Elle avait projeté sur un écran, avec une lanterne magique, des photographies d’après Léonard, Watteau, Cézanne, Degas, et mis en scène des pièces de Shakespeare, où elle avait apprécié la rapidité de compréhension des jeunes Français. D’où sa singulière propagande sociale dans nos universités populaires, son culte pour Séailles et Anatole France. Elle pensait ainsi nous guérir de ce qu’elle appelait la «sentimentality» bourgeoise, qui seule expliquait le tour pris par cette «affaire de trahison» qu’Aymeris lui-même se refusait à considérer du point de vue juridique, comme quiconque l’eût fait dans tout autre pays.
Or, n’était-ce point, de sa part à elle, une autre «sentimentality», l’anglaise?
Mrs Merrymore se montrait sensible à certaines vertus, au charme de la France, comme Aymeris l’était aux beautés de l’Angleterre; mais leurs sympathies inverses et contradictoires se heurtaient, car ils avaient, chacun, la passion d’épiloguer, de discuter et, l’un pour l’autre, une affection qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Mrs Merrymore niait presque Racine—elle ne le comprenait certes pas, elle était fermée au lyrisme de Barrès—«ce nationaliste romantique», mais elle s’entourait de jeunes peintres qui commençaient de subir l’influence de notre néo-impressionnisme, après celle de notre réalisme terre à terre; et elle niait la peinture anglaise. Georges soutenait que l’art britannique faisait fausse route, en abandonnant l’idéal du moyen âge italien, celui du préraphaélitisme à la Burne Jones. L’œuvre de Ruskin était, selon lui, d’une «sentimentality» moins dangereuse, en ses efforts plastiques, que celle de nos «immondes» cartes postales et de notre littérature dramatique.
Mme Cynthia approuvait l’importation esthétique de ce que Georges tenait pour le moins assimilable au génie anglo-saxon; ils se chamaillaient, puis concluaient ensemble qu’il faut, avant tout, être de chez soi.—On ne juge sainement que les choses de son pays; et ils en revenaient à l’analyse de l’envahissante affaire Dreyfus. Le problème du Nationalisme, si aigu à cette époque, ne laissait point Aymeris indifférent, quoiqu’il se crût sceptique et se donnât, parfois, pour un cosmopolite. Combien peu l’était-il, le pauvre Aymeris! Il avait, à dix ans, comparé la vie d’un petit garçon, en France et en Angleterre; James serait un Français, mais d’éducation britannique, jusqu’à 18 ans. Quand le ferait-il venir? Mrs Merrymore lui conseillait de laisser cet enfant dans le Nivernais.
Au fond du landau de Lady Dorothy, côte à côte, Georges et son amie se sentaient, malgré leurs divergences d’opinion, comme deux frères, si peu Cynthia permettait à son compagnon de la traiter en femme. Et jamais Georges, aussi bien, ne s’était, à aucune femme, ouvert comme il le faisait auprès d’elle, sans ce malaise qui, à chaque tentative amoureuse, l’avait égaré.
· · ·
Le journal de Georges m’apprit le sort de James et le peu que nous sachions sur les relations si étranges de Cynthia et d’Aymeris.
Londres 19.
Enfin, James est ici, il a six ans; dans quelques années je le mettrai à Beaumont College, école catholique. James porte mon nom, je l’ai reconnu, malgré les conseils de Cynthia. Quand j’ai revu James, ai-je eu un sentiment paternel, ou simple pitié? La pitié est un sentiment de faible, je me l’interdis. Je ne reverrai plus James avant que Cynthia ne le voie. Je ne rechercherai plus Rosemary, mais je demeure sans rancune; un autre se vengerait d’elle sur son fils. Son fils; le mien? Mais oui, le mien! Ne méprise jamais ce que tu aimas, ou tu te mépriseras toi-même. Sur cette créature obscure qui peut-être roule à quelques mètres de moi, mon amour déposa une patine comme le feu sur le cuivre d’une bouilloire. Un enfant est né, et il porte mon nom. Ses yeux! J’avais, à son âge, cet aspect souffreteux, antipathique; Nou-Miette et mes tantes ne me l’ont pas celé! A peine la Mrs Watkins que les amies des dames Northmount ont choisie, pour le mettre chez elle, et qui adore les enfants, à peine put-elle dire devant moi qu’elle le trouvât «gentil». James a l’air agressif; peut-être une force en lui se cache encore; l’eau qui sourd de la source noire, plus loin, élargira les berges de son lit et deviendra fleuve. Ce que je n’ai pu faire encore, que James un jour l’accomplisse! A James, l’indépendance, seul bien dans ce monde, m’a dit mon père à l’heure de sa mort, à l’heure de la vérité, à l’heure de la lumière.
Je suivrai James, de loin, comme les parents anglais suivent leurs enfants.
Repartons pour Paris, repartons en guerre!
Je reçois toujours des lettres de soi-disant amis. Ils me réclament. Darius Marcellot dans sa fabrique d’automobiles, désespère de moi. Ils m’appellent, et quand je suis près d’eux, ils se retirent. Ici l’intérêt de ma vie est dans un échange incessant avec les inconnus d’hier, demain disparus. Confessions, récits, milieux entrevus. Premier dîner dans une maison, joie d’être un inconnu parmi des inconnus! Les inconnus! A ceux-là j’inspire confiance, comme au garçon du sleeping-car le voyageur qui descendra à la prochaine station...
Mais les amis? De n’être plus sous leur main me rend plus cher à eux; il en est donc qui me veulent du bien? Ils se tourmentent à mon sujet. «Revenez», m’écrit-on. Mon exil est mal interprété, ils doivent m’attribuer des aventures scandaleuses; leurs lettres y font presque allusion. Ou bien: «prends garde, les absents sont vite oubliés»; de Pellells, cette phrase, (Pellells maigre, couleur d’olive et à la barbe d’Assyrien, les yeux cernés). Son agitation de peintre mondain, dans l’embrasure de la porte! il plastronne, fait des signes aux dames, aux habits noirs décorés; ne manque pas une soirée d’Ambassade, et de plus ennuyeuses encore, afin qu’on ne l’oublie pas. Il faut que Pellells «soit vu»; comme la correspondante mondaine du Figaro et les domestiques au buffet, il est de la soirée. Ne l’oubliez pas, Mesdames! M’a-t-il assez dédaigné, ce Pellells, comme s’il était un Vinton-Dufour! Il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût banal ou méprisant, quand nous peignions ensemble. Je l’admirais. Je m’humiliais devant lui. Aujourd’hui, ses grands succès de jeunesse sont à peine dans la mémoire de quelques riches Américaines, auxquelles il s’accroche désespérément, en serrant dans sa poche les restes rancis de sa gloire. Jaune comme un citron, le cuir tanné, il fait le quart sur le pont des transatlantiques, en quête de commandes. Et c’est lui qui s’inquiète pour ma réputation! Beaudemont-Degetz, Matoire, Pellells, vous, les peintres aux petits hôtels de la plaine Monceau, qu’à cause de vous les hasardeux campements de Londres me sont devenus un havre désirable! Bientôt, je rentre. Pour vous irriter, pour vous dresser contre moi. Pellells cite l’exemple de Tissot après la Commune, son retour après vingt ans de gloire à Londres. Trop tard: Tissot était un inconnu! Ni son hôtel de l’avenue du Bois, ni ses collections, ni son œuvre reproduite par la mezzo-tinte, ni sa «Vie de Jésus», ne purent rien contre ceci: Tissot était d’un autre temps... perdu par l’Angleterre.
Je reviendrai, et j’ai chaque jour voulu revenir, le lendemain. J’accommoderai à mes goûts l’ancien pavillon dans le parc et le rendrai habitable pour moi et pour celle qui condescendra. Je reviendrai parmi vous! D’abord seul, puisqu’Elle ne paraît pas encore comprendre: mais je tiens son amitié au chaud, je la couve comme une poule ses œufs.
Cynthia, amazone qui chevauchez une haquenée au souffle un peu court, vous arrêterez-vous à ma porte? Voici le pavillon sous le lierre et l’aristoloche. Cynthia, je le ferai décorer pour vous et pour moi... Ne me faites pas oublier James, vous, si bonne! En guerre, en guerre! Combativité.
Une lettre à Cynthia.
Cofton Lodge, Green Forest.
«Dear Mrs Merrymore,
«De Cofton Lodge, où je viens prendre des idées d’architecture domestique, je vous écris ce que le cœur me manquerait pour vous dire de vive voix. La raison (plutôt l’esprit de lutte) me pousse de nouveau vers la France, au moins pour un temps. Déjà, des amis (je vous disais que je n’en ai pas, mais ce n’est pas strictement exact) me font sentir qu’il faut paraître. J’ai songé, comme vous le savez, à agrandir mon pavillon. Toujours incapable d’habiter la maison de mes parents. Des affaires, cet été, m’appellent à Longreuil; le manoir était loué depuis la mort de ma mère, il est aujourd’hui vacant. J’y passerai quelques semaines, pour m’entendre avec les fermiers; ce sera la moisson, des baux à renouveler. J’y voudrais être sans mes tantes; leurs dos voûtés se détourneraient, hostiles à mes actes et à mes plans, et je ne suis plus capable de «prendre sur moi». Dites-moi franchement, chère Cynthia: Vous et l’une de vos sœurs, même Madame votre mère, puisqu’elle compte changer d’air,... et pour une Anglaise ce n’est rien de traverser la Manche,... accepteriez-vous une hospitalité modeste à Longreuil? Feriez-vous le «house managing»? Une maîtresse de maison me fait défaut, je ne sais rien diriger, et mes tantes ont coupé les derniers fils qui attachaient à moi d’anciens serviteurs (vous savez que mes tantes ne croient ni au dévouement, ni à la fidélité). Nous avons assez causé ensemble, pour que je sache que vous êtes une étrangère, vous aussi, à Cheyne Walk, chez votre mère, comme je fus toujours un étranger dans ma famille. Nous sommes deux isolés qui semblent se comprendre. Alors? Cette lettre est maladroite. Ce n’est pas encore cela que je voulais vous dire...
Chère amazone, quel rire hautain, terrible, si je m’aventurais plus loin! Je désire quelque chose passionnément. Allons-y! Mais une Anglaise garde toujours sa nationalité, même si elle devient, ailleurs, une princesse royale. Je ne puis vous offrir qu’un mariage d’artistes?... Mais, vous allez jeter ma lettre au feu... Je m’arrête court...
Ever yours.»
Autre lettre.
«Alors, dearest, vous l’avez lue jusqu’au bout? Mais vous en riez encore; je bouche mes yeux avec mes poings, comme les enfants pour ne pas voir les éclairs, et mes oreilles pour ne pas entendre votre rire. Vous, si proche et si loin... ce n’est pas uniquement mon nom que vous ne changeriez pas contre celui de votre premier mari—les deux également roturiers. Vous êtes, pourtant, et plus qu’une aristocrate, une anarchiste... je ne veux pas dire une socialiste à blasons, une lady Warwick, une «socialiste au foie gras», comme il s’en rencontre dans les salons, et qui mangent une parcelle de grosse truffe, une lichette de cailles, laissant le reste pour l’égout collecteur. Alors?... Nous aimons les mêmes belles choses; nous nous entendons, avant de finir une phrase. D’avoir beaucoup souffert par les autres, nous les connaissons bien... Mes tantes (oh! quand vous les connaîtrez!) hausseraient les épaules, si elles lisaient cette lettre... mais il me semble que nous pourrions faire quelque bien, si nous étions associés. Si vous refusez d’être à moi, vous ne m’en donnez pas la vraie raison. Peut-être... Mais dites-le donc!... une expérience matrimoniale vous a suffi... hors de votre monde? Vous ne «récidiverez» pas! Ah! l’indéracinable idée fausse! Vous comptez sans ma pugnacité!
[Illustration]
Je n’ai pas de morgue comme vous, mon amazone, mais il me reste quelques traditions de notre vieille... j’ose à peine dire bourgeoisie, parce qu’en anglais, «it sounds horrible». Je ne suis pas «peuple», et je le regrette, puisque vous méprisez surtout la classe intermédiaire dont je fais partie; nous aurions tout l’avenir pour traiter le problème social; mais si, entre vous et moi, il y a de l’infranchissable pour Votre Seigneurie, il en est aussi, de l’infranchissable, entre boulanger et boulangère qui ne s’aiment pas. Méditez, Cynthia. L’œuvre de la vie devient un drame aussi poignant que la création d’une œuvre d’art, dans les temps où nous sommes, pour ceux qui n’acceptent l’héritage paternel que sous bénéfice d’inventaire et sont tout prêts à rejeter le joug. Nous voici engagés dans une même impasse. Qu’un dernier préjugé ne nous empêche donc pas de nous allier pour les tâches de demain. Il y aurait tellement à créer, nous entrons dans des temps nouveaux; depuis que j’ai vécu à l’étranger, depuis la terrible Affaire, je sens qu’un abcès se forme partout: qui donc donnera le coup de bistouri? Mais vous riez: Il s’agit bien de cela!... Pourquoi m’auriez-vous été si bonne et donné tant d’illusions?
La Religion? Voyons, ma chère, vous n’en avez pas! Il est pénible de vous voir chez vous à l’heure de l’office, quand vos sœurs sortent avec leurs gros livres de prières; oui, oui, Cynthia vous êtes une anarchiste déguisée, une suffragette honteuse, il ne vous manque que d’oser. Osons ensemble. Allons ailleurs. D’abord, viendrez-vous cet été à Longreuil? J’attends ici, de vous, une lettre ou un télégramme. Je préfèrerais la lire plutôt que d’entendre la réponse, et surtout, surtout que je ne voie pas vos yeux verts de Dame de la Mer...
Moi, je ne serais heureux qu’avec vous. Je nous verrais, nous deux, un ménage très agréable, un peu singulier; il y en a tant en Angleterre, que ce n’est pas cela qui vous effraierait. La chose serait possible. Mon pauvre petit James! Puisqu’il n’est point de vous, vous en seriez moins honteuse, s’il n’avait pas de génie, ma chère. Quant à moi, je lui souhaite de n’en point avoir! Une bonne moyenne, cela suffit.
Selon votre réponse, je serai à mon studio jusqu’à samedi, car je ne puis prolonger, à cause du week-end.»
La semaine s’écoula, des semaines s’écoulèrent, sans réponse de Cynthia.
Georges était à Longreuil pendant l’été 19... et allait relouer le manoir à des Américains. Un matin, comme il faisait réparer la barrière sur la route, une dame dont une ombrelle grise cachait le visage, s’approcha de lui. Cynthia était venue pour un mois, avec ses pastels, avant de se rendre à Naples où l’attendait la Scandinave, dont Aymeris n’avait plus entendu parler.
Cynthia lui dit:—J’ai pensé que ce serait charmant de nous revoir. Mes sœurs voyagent, Celia est avec ma mère, en Ecosse. Je suis à l’hôtel du village, comme il ne serait pas convenable d’habiter au manoir; M. Haupas l’aubergiste me traite très bien.
Georges fit venir ses tantes pour «rendre convenables» au moins les repas et les soirées que Mme Merrymore passerait chez lui.
Ces demoiselles, très vieillies, un peu radoteuses, reprirent leurs fauteuils, leurs tricots sous l’abat-jour de porcelaine; ces épaves devenaient chères à mon ami, quand j’allai le voir.
Georges me fit amener en automobile par l’inévitable Darius Marcellot, qui faillit nous tuer sur la route. J’ignore ce que le manoir de Longreuil avait été, du temps de M. et Mme Aymeris, mais Marcellot poussa des exclamations en visitant les chambres que Georges—ou ses locataires?—avaient redécorées au grand mécontentement des tantes; et celles-ci ne trouvèrent à leur goût que les anciennes lampes Carcel et quelques meubles en velours d’Utrecht—du moins quand elles relevaient les voiles des Indes dont les sièges étaient recouverts en manière de housses. Des bibelots de Passy et de Londres, ornaient le manoir comme si Georges eût l’intention de s’y fixer, et les lambris, qui jadis imitaient le chêne, avaient reçu un hâtif badigeon bleu, jaune, vert ou vermillon, parfaitement gai. Nous fûmes servis par des gars du bourg, et Georges engagea un cuisinier polonais, qui sortait de la prison de Lisieux.
Mlles Aymeris me comblèrent de prévenances; que le lecteur sache maintenant qu’elles m’avaient plusieurs fois envoyé à Londres, Georges n’avait jamais su que je fusse leur ambassadeur; je m’étais prudemment effacé.
Mrs Merrymore me parut délicieuse, mais plus très jeune, et je conseillai à Georges d’entretenir avec elle des relations de bons camarades, mais de ne point se fiancer. Elle se tenait exactement au courant de ce qu’il advenait à James, chez Mrs Watkins, mais elle n’avait pas demandé à le voir. Mrs Merrymore, par son indifférence, ravivait la tendresse du père pour James. Je compris que l’existence de James empêcherait de s’accomplir un malheur de plus: le mariage absurde de Georges et de Cynthia.
Georges et Mrs Merrymore étaient assez indépendants et assez âgés pour vivre en artistes, et avoir un commerce dont le plaisir ne créât pas de l’irréparable en cessant.
Je ne saurais dire ma surprise après deux semaines, de me sentir si bien à Longreuil, jusqu’à désirer que ma visite ne prît plus fin; or nous étions pourtant en pleine folie, et chaque heure semblait à Georges devoir être la dernière qui pût nous réunir chez lui, tant les conversations, à table et dans le salon ou le jardin, menaçaient de tourner au tragique, avec ses tantes, avec Cynthia, avec Darius.
Eût-il voulu prouver à Mrs Merrymore qu’une Anglaise, comme elle, ne doit, ne peut pas se marier chez nous, Georges ne s’y fût pas pris plus dextrement.
D’une part, Mlles Aymeris, malgré leurs efforts d’amabilité pour l’étrangère,—dont elles subissaient le charme—radotaient sur «l’Affaire», voulaient convaincre Cynthia que l’Angleterre serait, comme la France, dévorée par les Juifs; mais Darius, maintenant rédacteur en chef d’un journal dreyfusiste de province, était marchand de tableaux néo-impressionnistes à Dresde, il excitait Georges à faire de «l’avant-garde» et à quitter l’Angleterre pour l’Allemagne, où «se dessinait un bel avenir pour les artistes français». La fabrique d’automobiles, «Essor», avait des correspondants en Bavière, en Saxe, et bientôt, de Creil, se transporterait en Poméranie. La voiture préférée du Kaiser était de la marque Essor.
Darius suivit les courses de Deauville. Il portait maintenant des cols rabattus à l’allemande, il était gras, son gilet 1830 avait cédé à certain tricot à brandebourgs orange, et ses culottes courtes bouffaient sur des jambes que moulaient des bas verts à raies blanches.
Si Mlles Aymeris ouvraient la porte du salon, elles reculaient d’horreur: Darius, la poitrine découverte et montrant des poils roux, ronflait sur la chaise longue d’Alice Aymeris; il était pieds nus, deux espadrilles traînaient à terre. Lili et Caro répétaient en duo:—Nous brûlerons du sucre dans la maison de notre frère, dès que ce bohème sera parti.
Nous faisions des lectures à haute voix; Darius avait apporté du Rimbaud, du Laforgue qu’il déclamait.
Mme Merrymore traduisait de l’allemand, lisait aux tantes du Chateaubriand, pour éviter les escarmouches à propos de Dreyfus. Tout allait bien quand, un jour, elles annoncèrent qu’elles partiraient le lendemain; on signalait des cambriolages dans la région et Georges me dit que ces demoiselles lui avaient fait une scène, sa citerne n’ayant pas été vidée après qu’un rat s’y fut noyé. Il fallut les retenir; on vida la citerne, on filtra l’eau, et on leur promit que Darius serait rappelé en Allemagne. Une bonne les servit à part dans leur chambre. Huit jours après, elles prenaient le chemin de fer. Cynthia n’accepta donc plus nos invitations à dîner, par réserve; Darius amena ses deux maîtresses, qui logèrent à l’auberge avec Cynthia, et les trois dames firent ensemble du paysage très extravagant. Si M. et Mme Aymeris avaient pu revenir à Longreuil! C’était de plus en plus «la démence».
Mrs Merrymore me dit:—Nous avons aussi à Londres des artistes et des bohèmes, ils m’amusent, mais je ne les reçois pas chez moi: ce que nous apprécions en votre pays, c’est que nous nous y permettons tout ce qui nous est défendu chez nous, même de la peinture un peu bizarre.
—Oui, je sais ce que les étrangers apprécient en France; or nous avons autre chose que des bouffons et des irréguliers, lui assurai-je, si nous ne faisons parade que de ceux-ci. Et j’exaltai les vertus de la vieille et saine bourgeoisie. Cynthia me demanda si ces deux filles Aymeris étaient un exemple que je lui donnerais de notre «classe sociale». Elle ajouta:—Votre bourgeoisie est, avec l’italienne, ce qu’il y a de plus «dull» ici-bas; étant très attachée à M. Aymeris, je me suis proposé, comme un devoir de mon affection, de le faire voyager: il ne faut pas qu’il se laisse ressaisir par des habitudes qui étoufferaient son «génie».
Songeait-elle aussi au mariage?
Mrs Merrymore n’avait pu, pendant son séjour à Longreuil et malgré l’air détaché qu’elle affectait devant nous, feindre tant, que je ne la jugeasse éprise de Georges.
[Illustration: Darius à Longreuil]
Quelques semaines auparavant, lors d’une promenade avec les demoiselles Aymeris, comme Georges, las, voulait rentrer, au bout d’un kilomètre de marche, Cynthia avait pris son bras et s’y était appuyée plus que de nécessaire. Je m’étais prévalu de ses conseils hygiéniques, pour lui insinuer qu’une femme légitime, seule, réglerait l’existence de Georges Aymeris. Lili et Caro applaudirent, si elles poussèrent quelques soupirs. Mrs Merrymore était silencieuse, je lui demandai quelle était la cause de sa tristesse. Elle prononça comme un axiome, après un de ses «Oh!» effarouchés:
—Monsieur, un artiste ne devrait jamais se marier! Un grand artiste surtout, n’appartient qu’à lui-même, son œuvre lui suffit. Aucune femme intelligente n’oserait s’imposer à lui, et peut-on se renoncer?
J’avais cité des épouses admirables, Mme Michelet, Mme Renan, Mme Fantin-Latour.
J’ignorais alors les lettres d’Aymeris à Mrs Merrymore et l’orgueil nobiliaire de notre gentille camarade.
Devenue presque rose, elle avait dit à Georges:
—Monsieur Aymeris détruirait-il un de ses tableaux, parce que sa femme, pour un motif grave, exigerait ce sacrifice?
Et Georges avait presque rompu sa canne sur un tronc de hêtre:
—Dites? ce serait assez stupide, assez idiot cela!—s’était-il écrié.
Et Cynthia avait repris:—Donc, votre œuvre avant votre femme!... Je vous préfère ainsi, les grands artistes ne peuvent et ne doivent pas être modestes. Une femme peut avoir des raisons morales restrictives... Un grand artiste n’en a pas plus que les amants sublimes. Donc...
Les tantes se regardèrent, Caro fit remarquer une troupe d’oies qui couraient dans la ferme, et sortit pour les mieux voir; moyen de diversion à ce scandaleux dialogue. Tout de même, j’insinuai que Dante Gabriel Rossetti, par amour pour sa femme, avait enterré ses manuscrits avec elle; et sans que j’achevasse, Georges corrigea:—Rossetti, après exhumation de ses poèmes, les a publiés. C’est, d’ailleurs, une toute autre affaire!... Mais non! je suis trop sincère pour ne pas confesser que pour personne au monde, je ne renoncerais à mon œuvre; je le répète, la femme d’un artiste peut n’être pas «stupide», et s’effacer devant son mari; mais diable! que diable!... cela dépend de ce qu’est son mari...
Et Georges avait eu un accent d’orgueil, de satisfaction de soi-même, dont je ne le croyais plus susceptible; Mrs Merrymore sourit: «O dear, o dear!», avec son petit gloussement habituel, et elle avait affecté d’admirer un nuage mauve sur le soleil couchant, dont elle eût, un autre jour, dit qu’il n’était guère pictural, et même «un peu commun».
Nous étions rentrés au manoir, en causant d’esthétique sans conviction aucune; Georges tâchait de redresser sa canne, qu’il avait courbée en frappant un arbre dans sa colère—et, le soir, je l’avais entendu qui pleurait dans sa chambre. Le lendemain, il se plaignit d’avoir mal dormi et me parla des femmes qui, comme tant d’hommes, trouvent leur châtiment dans leur orgueil; mais lui s’en croyait totalement dépourvu, à cette heure du désir, où il eût accepté toutes les compromissions.
· · ·
Septembre fut sec et chaud. Darius, après la saison de Deauville, laissa derrière lui sa plus grande «Essor», retourna en Allemagne, et, avec Cynthia, nous visitâmes Caen, les châteaux de la Basse-Normandie, le Mont Saint-Michel. Georges brossa, d’après une fille de ferme, des nus qui scandalisèrent les domestiques; il prépara sa série de «l’Enfer de Londres».
Nous revînmes tous ensemble à Paris, Mrs Merrymore fila vers l’Italie.
· · ·
Aymeris agrandit et transforma son pavillon de Passy, tout en logeant encore à l’hôtel Continental où il passa plusieurs mois d’hiver. Il me fut impossible de connaître le point où il en était de ses projets matrimoniaux. Mais il bâtissait!
A Paris, on l’appela «l’Anglais»:—Vous êtes revenu? disait-on. Nous croyions que vous nous méprisiez. Londres a donc pour vous des attractions extraordinaires? Ah! le mâtin!... Et les femmes?
Ces plaisanteries allaient de nouveau l’atteindre en plein cœur. N’eût-il été engagé par la promesse qu’il avait faite, l’an passé, au Directeur de l’Académie de Montparnasse, il abandonnerait tout. Mrs Merrymore vint lui tenir compagnie. Elle fréquenta la classe d’élèves en lui faisant jurer que personne n’en saurait rien, chez elle. Il n’y avait guère parmi ceux-ci que des étrangers; les Allemandes, les Hongroises, les Russes étaient les plus nombreuses. Plusieurs voisines quittèrent Chelsea et s’établirent à Paris, pour recevoir les corrections qu’Aymeris administrait, le pinceau à la main, souvent peignant sur une mauvaise étude de débutant toute une figure.
C’était, selon lui, le seul moyen de leur enseigner la technique; il institua des visites au Musée du Louvre, car il avait, comme Vinton-Dufour, cette conviction: on n’apprend qu’en regardant les œuvres des maîtres, le travail d’après le modèle nu, à l’atelier, n’est qu’un exercice. Mais se souciait-on encore de peindre?...
Dans cette Académie, autant que parmi les anciens camarades qu’il retrouvait, Aymeris dut bientôt reconnaître que Paris avait, depuis 1895, été balayé par le vent d’une sorte de cyclone, et que ses tantes étaient à peine plus aigries que tous ceux auxquels il parlait.
Mrs Merrymore, elle-même, était effrayée par les haines, qui ne se dissimulaient plus; le talent des artistes était jugé d’après leurs tendances politiques et sociales, dans un tohu-bohu de théories, de vagues aspirations humanitaires, libertaires, «intellectuelles», où se perdaient Charles Morice, le critique du Mercure de France, et ce Jean Dolent, l’apôtre de Belleville, dont elle avait fait la connaissance jadis, chez Carrière. De jeunes et de vieux universitaires distillaient de l’esthétique sentimentale, autour d’Anatole France; ils combinaient tant bien que mal des théories sur Carrière et Cézanne, et donnaient la becquée à des enfants prodiges du «Salon des Indépendants», les lumières de la Société Future, ces génies à la fois «individuels et anonymes, comme les constructeurs de cathédrales», artisans et artistes au front lourd de pensées, parmi lesquels les journalistes d’avant-garde berlinois choisissaient, chaque printemps, les plus vraisemblablement propres à établir la fortune des marchands de tableaux et les canons de la Beauté.
Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait diriger selon le goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre, à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain, qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu comprendrais qu’un chef-d’œuvre, ça se fait comme l’on veut, quand on est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde. Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites expositions «d’un seul artiste»—quelquefois, consistant en pages de croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes, des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons peindre à nos pensionnés. Nous les bourrons de littérature.
Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation, comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.
J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises élucubraient, d’un lundi à un samedi.
—Ce n’est pas de la technique, qu’elles veulent, c’est de l’esthétique! m’avait dit Aymeris. Qu’est-ce que ces mazettes appellent esthétique? Qu’elles aillent à des conférences de Charles Morice! Elles ne savent même pas construire un bonhomme, et elles parlent de «volumes», de rythme, de style et de leur «vision psychique»! Je t’en montrerai une, qui vient à l’atelier pour faire un album de phallus «déformés» selon sa vision psychique..., la bougresse cachait ses ordures, mais notre massière a chipé l’album;—C’est grand, m’a-t-elle dit, comme du Michel-Ange que Rodin et un Japonais auraient stylisé!
La monomane finlandaise était absente, lors de ma visite, mais je pus jouir de ce spectacle: Aymeris corrigeant une fraülein von Schmutzig, jolie et fine blonde qui avait, par touches verticales, peint en vert et bleu, une figure d’ondine, d’après une Napolitaine grosse à pleine ceinture et couleur de cire à parquet.
Aymeris s’excitait:—Voyons, fraülein! Vous me parlez de Cézanne et de votre vision personnelle..., mais votre étude ressemble à de l’Aman-Jean, copié par une élève de Lévy-Dhurmer!
Fraülein von Schmutzig grogna:—Je ne connais pas ces noms-là. Je suis sincère, j’ai ma vision personnelle...
—Mademoiselle, si telle est votre vision, au moins construisez!
—Je vois la nature en longueur, bleue et verte.
—Très bien, mais construisez, faites des «volumes» qui se tiennent! Allons! passez-moi votre palette et vos pinceaux, je vais démontrer qu’on peut construire, même en bleu et en vert! Nous voyons tous de même, si nous rendons, recréons différemment.
—Monsieur! Ne touchez pas! Je veux être personnelle!
Les autres élèves riaient. La massière pria fraülein von Schmutzig de laisser le «patron» donner sa correction au pinceau, sur la toile verte et bleue.
Et Aymeris, assis à terre, exécuta dans la technique «à touches verticales» de l’Allemande, une grosse Napolitaine, bleue et verte, un vrai Schmutzig; et cela à la grande joie des élèves. Aymeris s’appliquait. On faisait le silence. Tout à coup, un tabouret roula par terre, il y eut un cri étouffé. Fraülein von Schmutzig pleurait.
—Chè ne feux pas de la degnique! Chè fiens à Paris pour faire de l’esdédigue! Es ist aber zu!... murmura-t-elle, et elle se trouva mal. On l’emporta dans le vestiaire, quelqu’un alla chercher un fiacre qui reconduisit chez elle l’émotive fraülein von Schmutzig.
M. Scarpi vint dire à Aymeris, quand midi fut sonné, et l’atelier vide:—Mon cher maître, cette demoiselle est recommandée par S. E. Monsieur l’Ambassadeur allemand. Vous ne savez pas le tort que vous nous causez... il faudra que vous fassiez vos excuses, ou je suis ruiné. Nous ne vivons plus que par l’Allemagne!
Georges reçut à propos de l’évanouissement de fraülein von Schmutzig, des lettres indignées de gros personnages politiques et de gens du monde; le prince Radolin lui fit demander un rendez-vous, par l’entremise d’un inspecteur des Beaux-Arts. Mon ami refusa le dîner à l’Ambassade, où le prince l’avait invité, avec le Professeur Liebermann, de Berlin, et herr Doctor von Bode.
En sortant de l’Académie Scarpi, Georges rôdant par son ancien quartier du Montparnasse, s’arrêta chez la concierge de Rosemary dont le logement venait d’être pris par deux Allemandes. Mme Bard lui dit:—Vous avez voyagé, Monsieur Aymeris? Où donc qu’elle est partie, la petite dame? Ça a bien changé, par ici, depuis qu’on ne vous a vus! Votre atelier est loué à des Danois, vous ne pourriez pas manger dans une crémerie où qu’il n’y aurait pas des étrangers... ce n’est plus du bon monde comme vous!
Il déjeuna avenue du Maine, au restaurant de Rosemary; sur les murs, des «Sécessionistes» avaient peint un Gambrinus munichois, nu et couvert de pampres, qui lançait des pintes de bière dans le treillis d’un bosquet de vignes; aux petites tables du café, des étudiants et des étudiantes à cheveux filasse regardaient avec colère un Français, inconnu d’eux, et qui entrait sans façon dans «leur club».
Ces hordes barbares devenaient bien envahissantes; tout Paris semblait à Aymeris aussi cosmopolite que l’hôtel de la Princesse Peglioso.
· · ·
Si j’étudiais l’époque, au lieu de faire revivre la figure d’un homme, il y aurait lieu à ce début du XX^e siècle, de consacrer plusieurs chapitres à l’Aymeris de 1900 à 1905, toujours entre Paris et Londres.
Mrs Merrymore l’avertit que, bientôt, il n’allait décidément plus appartenir ni à l’un ni à l’autre pays. Or n’était-ce pas elle qui, en ce moment même, arrachait à Aymeris ses dernières armes?
L’amour rejetait Georges Aymeris hors de la terre où il aurait dû se développer. Vinton-Dufour avait été pour lui le bel exemple d’un artiste qui naît, grandit, fait sa tâche et meurt dans le cercle étroit dont sa sagesse se contenta. Georges n’avait plus qu’ironie pour Vinton.
Comme sa correspondance le prouve, il fut conscient de ce que doit être l’hygiène morale d’un peintre; mais, trop sensible, il restait un douloureux solitaire dans la foule, mal soutenu par le suprême orgueil de l’artiste que n’atteint pas le bruit de la rue. Et la curiosité, l’appétit du nouveau, son goût de l’activité luttaient en lui contre sa retenue atavique.
Il était, en effet, contaminé.
Pourtant il nous disait:—Défends-toi, fais de toi le centre du monde!—Et nous éclations de rire. Une femme était toujours, pour Georges Aymeris, le centre de son univers.
Nous dînions souvent ensemble au restaurant italien, avec Mrs Merrymore qui, presque toujours, suivait Aymeris dans ses déplacements.
Darius Marcellot partageait parfois notre «minestrone» à la milanaise; nous passions ensuite une heure, à quelque représentation du cirque ou du music-hall, ou remontions à pied les Champs-Elysées, s’il faisait doux. La conversation était plutôt difficile, car Aymeris devenait irritable, même avec Cynthia.
—Je n’y comprends rien!—fit-il devant moi, comme elle voulait le convaincre que les universitaires qu’elle rencontrait chez Metchnikoff, et chez M. et Mme Curie, seuls comptaient en France:
—Vous voici replongée dans les U. P. de Daniel Halévy, je n’y comprends rien! A Londres, vous vanteriez-vous des opinions que vous professez ici? Paris est donc le laboratoire où les étrangers préparent leurs bouillons de culture? Vous venez à nous, comme les femmes curieuses allaient jadis en domino au bal de l’Opéra. Vous, Cynthia, dans votre île, quoique en lutte avec votre «Gens», vous êtes aussi conservatrice qu’elle, et ici, vous êtes socialiste, antimilitariste; chez vous, vous vous êtes passionnée pour la guerre du Transvaal, comme pour notre «Revanche» ce Déroulède, dont vous riez tant! Je ne comprends pas qu’un être tout en nuances se baigne si volontiers dans le gros vin de nos démocrates universitaires.
Darius, grand adversaire de Remy de Gourmont, nous rappela cette phrase d’un «Epilogue» sur la statue de Renan qu’on venait d’inaugurer: «La vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des nuances dans l’intelligence.»
—Comment, «Mistress»—dit-il—vous marchez encore pour les universités populaires, la Science, le Progrès, la Réalisation de la Société moderne? Vous êtes toute conquise à l’«Idée»? Notre ami m’avait dit que vous étiez une «aristocrate»! Comme c’est bien cela, Mistress Merrymore! Je ne connais pas l’Angleterre, d’ailleurs! Vous devez être une exception, Mistress! Oh! Nous autres, n’est-ce pas, nous sommes tout à l’Allemagne, dans le monde intellectuel. Il y a tant à faire de ce côté-là! La question sociale se réglera à Berlin. Impérialisme, socialisme, art, tout viendra de la Kultur allemande.
Georges faisait taire Marcellot, ayant suivi les avatars de l’ancien fidèle des courses, qui avait voulu se présenter au Jockey Club et être le père d’un Surhomme.
—Tout est pour vous de la littérature—s’écria-t-il,—peinture, science, politique! Il n’est pas un mot dont vous ne corrompiez le sens. Chez Scarpi, entre les néo-impressionnistes, les Cézannisants et les Carriérisants, j’entends des propos insanes, des phrases de petites revues, on jongle avec les «synthèses plastiques», «l’élément naturel», «l’équilibre», les «reconstructions synthétiques», la «liberté de la nature», la «Piété humaine». Et le Sentiment, oh! le Sentiment! Et les natures mortes de Cézanne ont la «pesanteur des grands sauriens», Cézanne, notre cher Cézanne «arrache la vie à ses racines»... Nos sots me font l’effet d’accoucheurs de l’Infini, de chirurgiens de la métaphysique! Pendant ce temps-là, le sentiment ingénu d’un Corot, d’un Tourguenev, disparaît dans l’océan du gongorisme, et jamais on n’a plus mal écrit, ni plus mal peint. Combien M. Renan serait malheureux aujourd’hui quand, comme le dit Gourmont,—pardon, Darius!—«le peuple qui pense», doit s’instruire à l’école d’Anatole France, de Carrière et de ce terrible aristocrate: Cézanne!
Mais retournons à la correspondance d’Aymeris, à ces lettres adressées à Mrs Merrymore, qui l’avait depuis six mois quitté.
1914.
«Chère Cynthia,
«Ne parlons plus de mariage. Hélas! vous m’avez habitué à votre chère atmosphère d’affection; elle est indispensable à celui qui, à l’âge où la retraite a déjà sonné pour beaucoup, veut partir et courir à travers champs après les papillons qu’il n’a pas pris dans son enfance. Comme un pantin sorti d’une boîte ancienne, où il avait dormi pendant des ans et des ans, votre main m’a remis en action. Je commence à peine de vivre—par vous. On apprend donc à vivre après quarante ans? Tout est neuf pour moi, par vous, j’ai la candeur d’un débutant... enfin, si vous me connaissez mieux que personne, passez sur mes ridicules, pour vous à qui une famille Aymeris doit paraître un objet de collection, «monsters»—as you say.
Ne me lâchez plus! Sans vous ce serait la dégringolade.
Je ne respire bien qu’auprès de vous. Revenez ici, dans ce Paris que vous aimez plus que je ne l’aime. Faites-le-moi comprendre. Je ne vous importunerai plus de prières impuissantes contre votre détermination. Cependant! Il faudra que je renonce, un jour prochain, à cette position absurde de colosse de Rhodes, un pied sur chaque rive du détroit. Déjà, à Londres, mes confrères s’inquiétaient de m’y voir prendre racine. Prendre racine? Cet espoir n’est plus pour moi. Avec vous, je m’habituerais à Paris. Merci de m’avoir attiré chez vous—mais je m’y sens un «outcast», un paria. Revenez, revenez! Je ne crois pas aux vies manquées. J’ai mon lot, et pourquoi me plaindrais-je, puisque j’aurai connu une amie telle que vous? Ma maison est agréable, il n’y manque que vous. L’Académie Scarpi m’intéresse comme un pépiniériste sa pépinière. J’y reste en contact avec ceux qui sont l’avenir; je prends un plaisir âpre à me voir déboulonner. Vous reconnaissez vous-même que c’est à Paris qu’on se sent le plus vivre; nos amis du New English Art Club sont tout aussi méprisants que nos jeunes «génies», et ils ne sont que des succédanés bien pâlots... venez, venez, votre conversation me manque...
Yours sincerely. G. A.
«P.-S.—Puisque vous ne voulez pas encore connaître James, envoyez quelqu’un de sûr a Windsor, faites-moi tenir des nouvelles du petit.—Expédiez-moi ses cahiers d’écriture.»
Autre lettre.
(Jour de Pâques.)
«... C’est le jour de Pâques. Soyez indulgente, si je n’ai pas été vous rejoindre à Bandham. C’eût été délicieux, cette semaine de fêtes avec nos amis, les enfants en vacances, des randonnées en automobile; et vous, là, pour la causerie dans le parc, après le thé au fumoir (puisque vous vous obstinez aux cigares, homme manqué, chère amie). Cette matinée est douce comme celles des bords de la Tamise, sans un souffle d’air. Les feuilles d’un vert plus tendre que celui de Cézanne (je soutiens, contre vous, qu’elles sont faites de vert Véronèse); les pointes de lilas, les dômes blancs d’arbres fruitiers, les cinéraires bleus et les tulipes jaunes, se retrempant dans la fraîcheur de la nuit. Le silence de la rue est comme d’un dimanche à Slough. Paris, vide. Ne croyez pas que je joue au Faust... mais je me promènerai tantôt sur les remparts, nos «fortifs», du côté des courses d’Auteuil. Le pensionnat dans la maison voisine, est muet, vos jeunes compatriotes sont parties pour leur dear old England; fussent-elles ici, leurs hymnes du dimanche, venant au travers du jardin jusqu’à moi, me donneraient l’illusion que je suis le docteur Faust lui-même dans son cabinet, moins la barbe blanche. Pâques, Pâques! «Christ est ressuscité! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble pitié!» Recommençons. Il n’y a même pas un piano dans le voisinage, qui agite l’air alourdi, ce matin, du coton sur nos têtes, en denses flocons, comme ce jour de régates à Henley, où nous nous endormîmes dans le canot, à l’indignation de nos hôtes.
Je suis seul, comme Faust, quand il va se vendre à Mephisto.
La maison est tout à fait prête, Madame. Qu’une femme y vienne, il n’y manque que vous. Je n’ai pas encore tout essayé! Recommençons! J’ai quatre toiles au Salon, puisqu’il fallait faire acte de présence. J’ose à peine vous le dire, mais c’est encore un coup d’épée dans l’eau. J’ai parcouru les journaux au lendemain du vernissage, par acquit de conscience. Des choses m’arrivent, à peine croyables! Le vieux critique, ami de Beaudemont, celui-là qui a craché, il y a vingt ans, ses premières insultes, fait semblant de me croire mort... Georges Aymeris serait un nouvel artiste, du même nom que moi.
J’avais invité Emmanuel à déjeuner, il est de passage ici, je serai seul, car il a quelque engagement ailleurs. J’irai donc à Saint-Germain, me perdre dans la foule, puis je reviendrai «devant la porte de la ville», aux fortifs, faire le Faust, un peu avant le coucher du soleil, à moins qu’il ne pleuve. Voici des raies bleues dans le coton gris du ciel.
Je ne pense qu’à vous...»
Autre lettre à Cynthia.
«... Cette journée de Pâques a tourné au rebours de mes prévisions. De Saint-Germain, où je n’ai pas déjeuné, je me suis fait conduire un peu au hasard dans la forêt de Marly. En montant jusqu’à l’abreuvoir, l’église à mi-côte; et ce fut, soudain, comme un coup de baguette magique. La belle ordonnance de cette façade à colonnes, je ne sais quoi dans le gris sale, mais si fin, me fit penser à l’Italie, que je connais très peu. Plus haut, derrière l’abreuvoir, je regrettai d’être venu sans ma boîte et un panneau; le peu qui reste de cette architecture majestueuse, l’eau où se reflétait un ciel bleu pâle, une maison blanche, les arbres; une analogie singulière, plutôt une association d’idées, je ne sais quoi! Et je me crus à Mantoue, sur les bords de l’étang du palais des Gonzague.
Moins que l’heure, le jour, la saison, les lieux m’importent; il n’en est pas où l’on ne puisse s’exalter, en avril, et je ne vous fatiguerai plus de mes jérémiades. Je regrette moins, aujourd’hui, de n’être pas en Vénétie, où je voulais vous emmener, et me demande même si ce n’est pas un snobisme, cette religion de la terre italienne. Avril est trompeur, méfiez-vous d’avril, car il embellit toutes choses.
Je me suis, dès les portes de la ville, senti renaître. Ce n’était qu’une neige d’arbres fruitiers, je ne m’étais jamais avisé que Paris eût une telle ceinture; les pétales blancs voltigeaient dans l’air. Claude Monet et Sisley ne sont pas de très grands artistes, mais il leur suffit d’avoir été les premiers à sentir et à faire revivre cette pauvrette beauté.
... Ce que devait, il y a cent ans, être cette banlieue!... Mais c’est quelque chose d’autre qu’il faudra faire demain: retrouver le grand style, organiser, synthétiser, non pas en paroles, mais malgré soi, spontanément.
A Versailles, j’ai fait visite à mon vieux X..., le peintre espagnol, il m’a dit:
—La peinture à l’huile est un art périmé. On n’en fera plus, on ne saura plus la faire. Il y aura autre chose...
X... habite Versailles toute l’année maintenant. A 70 ans, il construit un atelier où il compte bien encore faire des œuvres. Comme nous admirions ensemble la façade du château, qu’il connaît aussi bien que M. de Nolhac et que Lobre, il me disait qu’à son âge, il ne faut plus se préoccuper de ceux qui vous suivent, mais que le bonheur est dans la pratique du culte dans lequel on est né. Il prévoit un bouleversement dans l’art, comme dans l’ordre social; mais ayant vécu soixante et dix ans, il tient à l’«ancien», et lit des mémoires du grand siècle dans les parterres de Le Nôtre. Moi, qui me sens plus jeune qu’à vingt, je souffre de ce double attrait du passé et de l’avenir, je voudrais pouvoir jeter un pont où accompagner, comme sur l’arc-en-ciel à la fin du Rheingold, les jeunes héros dans leur nouvelle demeure; et ne pas les suivre en boiteux, comme Mime, malgré mon «limp» (qui va mieux grâce à votre masseur).
Mes élèves ne comprennent pas que je suis avec eux. Alors, je vais causer avec le vieux X..., à Versailles, puisque je ne vous ai plus en ce moment, et je reviens plein d’inquiétude et me demandant si je ne suis pas très bête de me «tracasser» comme je le fais.
...A mon âge, ce sont des bains de Jouvence, ces après-midi de Pâques à la mi-avril...
Et la rentrée, vers le soir, se fit dans la sérénité, une lumière élyséenne où, comme en Angleterre, les visages orangés, les vêtements, tout se fond dans une vapeur d’aube où rien n’a encore eu le temps de se couvrir de poussière.
P.-S.—Je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce que je voulais. C’est à propos de James que j’avais le dessein de vous écrire. Faites un grand effort: voyez-le. Dites-moi ce que vous en pensez. J’ai de grands projets. Vous les trouverez subversifs.»
Autre lettre, même semaine.
«...Je prends ici plaisir non sans mélancolie, car, chez moi, je revis une longue phase de mon existence, mon enfance, ma jeunesse. Je dois encore être pour vous un homme plein de mystères; mes biographes, si jamais j’en ai, auront maille a partir avec mon œuvre et mon «éthique». Je m’explique ici. Paris me rappelle bien les circonstances que «j’ai subies». Laissez-moi vous écrire longuement; sinon, je me sentirais plus loin de vous; permettez-moi donc de faire, pour vous, un peu de mes mémoires. En me retrouvant avec des jeunes gens dans l’Académie Scarpi, je sens, comme à un siècle de distance, l’abîme qui sépare l’époque de mes études et celle-ci. L’humanité, si elle se transforme toute, comme les artistes se sont métamorphosés depuis vingt ans, Dieu alors où veut-il en venir?»
Georges Aymeris passe en revue, dans cette lettre de douze pages, ses années de lycéen, puis d’étudiant-peintre, l’hérédité de son père et de sa mère, tout ce que nous avons raconté au début de ce livre. Il juge le rôle des parents, dans la société bourgeoise, avec une sagacité que tempère à peine sa grande affection pour les siens.
«... J’aurais sans doute agi comme eux. Quand mon père, en mourant, m’a dit que notre seul bien c’est l’indépendance, songeait-il que nous n’en pouvons pas avoir, dans notre classe, avec les traditions qui pèsent sur nous? Ce bagage de «l’honnête homme», selon la formule de jadis, devient un impedimentum qui s’ajoute à l’héritage physiologique. Je me sens, malgré moi, traîner une laisse, elle se prend au détour des chemins par où je m’échapperais. Mais ce n’est point de moi qu’il s’agit désormais: c’est de mon fils. Tels pourraient me faire des reproches, et je m’en adresse parfois, de l’abandonner à l’aventure; or, mon dessein est de le délivrer, en partie, du premier faix qui m’accabla. Si je tiens à ce qu’il soit élevé en Angleterre, c’est à cause de l’indépendance qu’une éducation à l’étranger m’assurera pour cet enfant. Ces Watkins, d’après ce que vous me dites et ce que j’en ai pu savoir moi-même, sont des gens sans culture mais bons pour l’éducation physique,—cela est excellent pour l’enfance. Le gros problème sera l’instruction. Je ne voudrais pas que James allât, comme votre sœur me l’avait proposé, chez un Pasteur. La Bible des Protestants farcit les jeunes esprits d’une substance dont l’efficacité est trop certaine, et redoutable pour un Français; je ne le veux pas sans religion; catholique, il faut qu’il sache l’histoire de la sienne comme celle des autres religions, comme la mythologie. Mais, je prendrai parti quand je me serai fait une opinion sur ses facultés, ses goûts; m’est avis qu’une grande erreur, c’est d’élever les futurs citoyens du XX^e siècle selon les principes de la classe bourgeoise de leur père, à moins qu’ils n’y marquent des dispositions spéciales.
Quand vous me disiez: L’avez-vous reconnu? Est-il un bâtard ou un fils légitime? Sera-t-il un gentleman?—Mais chère amie, vous exprimiez alors ce que vous ne pourriez pas penser sincèrement (à moins que vous ne soyez pas celle que j’ai cru que vous étiez). Est-on un «gentleman» parce que votre père en était un? J’ai des parents éloignés, mais de même «descent» que moi, même beaucoup plus qualifiés, par leur sang maternel, et qui, affligés de médiocrité intellectuelle, retombent bien bas. Votre cousin, le nouveau chef de famille, supposez-le dans une Angleterre démocratisée, où le majorat n’existât plus! Ne me disiez-vous pas que vous ne le fréquentiez plus, tant il était ordinaire? Vous le méprisez; le mépriseriez-vous, s’il était un agriculteur «successful», un marchand prospère, un grand «ship-broker»? Dans dix, dans quinze ans, où seront les «good manners»? L’apanage de quelques fossiles provinciaux, de vieilles filles... «spinsters» (les fileuses), selon votre jolie expression anglaise.
Aussi bien, comprenez donc que j’insiste tant pour que vous alliez voir mon fils, chez ces Watkins. J’attache la plus grande importance à cette question: Si James n’est pas doué, comme nous entendions ce mot, il faudra découvrir ses aptitudes; je lui donnerai un métier, oui, un simple métier manuel, puisqu’il aura l’avantage, si rare à notre époque, de n’avoir pas reçu ses premières impressions dans un monde dont je crois fermement la fin prochaine. Bientôt, ce sera un privilège, que d’avoir été un enfant de l’Assistance publique, dans ce monde haletant bouleversé, en désagrégation, et dont les cadres craquent avant qu’il ne se reforme. Il faudra trouver un moyen pour que l’enfant, qui sera l’homme du siècle prochain, ne souffre pas comme nous aurons souffert aujourd’hui. Si j’avais pu causer avec mon père! Nous avions besoin l’un de l’autre et nous ne nous le sommes jamais avoué, par orgueil ou prudence de sa part, par impéritie, par peur quant a moi! Il aurait pu m’être utile, s’il m’avait dit plus tôt ce qu’il me dit sur son lit de mort.
Au contraire, avec ma mère, j’ai beaucoup trop causé. Combien je l’ai aimée! Et c’est à elle que je dois pourtant Jessie, Lucia, Beaudemont, bien des malheurs... Rosemary, même. La chère maman avait son orgueil... d’une autre époque! Enfin, ma bonne amie, faites un examen de conscience, considérez votre vie, l’artiste que vous eussiez été, sans votre orgueil, si vous n’étiez plus revenue chez vous, après votre mariage si courageux... mais pardon, Cynthia, Lady Dorothy vous attendait près de la fenêtre d’où elle regarde encore les bateaux glisser sur la Tamise; et vous savez que j’ai cru que je me devais tout à ma mère: Donc je vous eusse approuvée. Mon ami X... se vante qu’avant un peintre, il se considère comme étant un père; moi, j’aurai, plus qu’un peintre, été un fils; jusqu’à... ne disons pas quel âge! Je fus toujours attaché à quelqu’un, ma bonne Cynthia! Mais vous? Les Anglais ne s’imposent pas de ces servitudes, d’enfant à parents, de parents à enfant; sinon, ils ne peupleraient pas vos colonies. Chez vous, les parents lâchent leurs enfants comme des oiseaux. Deviendrais-je maintenant un père, à la façon de mon ami X...? Peut-être... et c’est vous qui vous y opposez! Alors, alors, songez aux conséquences qu’implique ceci... Que voulez-vous faire de moi? Je ne vous comprends plus. Il est là-dessous une sorte d’hypocrisie... protestante... Vous lisez chaque soir quelques pages de la Bible, et n’avez pas tort, car il n’y a rien de plus beau. Le Seigneur ordonne, le Seigneur condamne; mais vous ne tremblez plus, impie! Vous lisez les Prophètes, les Rois, l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, comme ces poèmes hindous ou persans qu’illustrent de miniatures les derniers adeptes du préraphaélitisme. Il en va ainsi de tous les gestes que l’on nous apprit et auxquels nous ajoutons «notre petite note personnelle». Oh! que je ne suis pas sans émotion, en vous écrivant ceci; et vous ne me direz jamais ce que Votre Grâce en pense...
P.-S.—A propos, connaissez-vous ce mot de Wilde? Comme il exprimait son admiration pour l’Evangile, à un ami, il réfléchit et fit cette restriction: C’est complet, sublime... pourtant il y manque quelque chose... Saint Jean aurait dû trahir Jésus...»
Deuxième dimanche après Pâques.
(Lettre à Cynthia)
«... Je crois que les élèves de l’Académie ne reviendront plus. Ils ont pris la clef des champs. La mode est aux berges de la Seine. A quoi sert ma présence, de quelle utilité leur suis-je? Je ne résisterais pas au désir d’aller vers vous, si je n’eusse accepté de peindre plusieurs «péchés capitaux» d’Amérique. La presse n’a plus aucune autorité. En dépit de son silence, on me sait être à Paris: téléphone; c’est une dame de Philadelphie, un monsieur de Francfort—et cætera—des invitations, l’ennui d’être repris par Paris. Je refuse toute sortie, le soir.
Les Américains me relancent. Qui l’eût dit? Mon cas est étrange: les gens du monde, les riches haïssent ma peinture, et pourtant mon nom les attire.
Toutes les «commandes» de l’Amérique donnerais-je pour, en votre compagnie, planter mon chevalet en plein air. L’existence du paysagiste m’a toujours paru la plus enviable. Un Corot a connu les joies du chasseur, du pêcheur à la ligne et du poète aux champs. Léon Maillac me racontait un certain retour de Bordeaux à Paris: dans le même wagon, Léon et Corot assis en face l’un de l’autre. Corot avait rusé—il était un paysan finaud—, et Léon décrivait la mine rose et fraîche du petit vieillard qui, malgré les cahots du train, dessinait sur des bouts de papier, une fuite de nymphes, un satyre sous les saules. L’heureux homme! Corot avait confessé à Maillac que ce qu’il aimait le mieux, c’était, après sa pipette, un verre de vin blanc, les saules de Ville-d’Avray... et la musique du divin Gluck. Je ne vous ai jamais dit cela, chère amie? A vous pour qui Corot, avec Cézanne... enfin, nous connaissons vos autels privilégiés.
Je suis bien ennuyé; vous ne me donnez pas sur James les renseignements que, vous seule, pourriez me fournir. Votre méfiance à l’endroit du fils de Rosemary est inexplicable et, je vous l’assure, pas tout à fait encourageante pour moi...
G. A.
Cynthia se sentait utile à Georges, elle prit le parti de venir à Paris quand il y était; et même, accompagnée d’une ou de plusieurs amies, elle l’entraîna en Italie. Georges, à cause de l’enfant, devait à intervalles réguliers, faire des séjours en Angleterre. Il allait bientôt être temps de mettre James au collège. Georges n’entendait plus parler de Rosemary. Il me demanda comme un service d’aller à Slough; je lui avais démontré, qu’avant de retourner en Angleterre, il se devait de finir chez lui quelques portraits d’Américains, de gagner de quoi remplir les engagements onéreux auxquels il s’était condamné dans sa généreuse imprévoyance; il empruntait sur l’immeuble de Passy, sur sa terre du Calvados, vendait des objets de sa collection, quoique je lui rappelasse que, plus tard, James lui en ferait peut-être des reproches. Georges, comme le père Aymeris, donnait, incapable de compter. Le fils de Nou-Miette, Ellen Gonnard, Antonin, d’inconnus parents aussi de Mme Démaille (qui était morte à 100 ans) tiraient sur lui; c’étaient les enfants des anciens fermiers de Longreuil ou des camarades de son frère Jacques, qui lui demandaient des secours; et il ne refusait jamais. Le commerce de tableaux de Darius Marcellot—ni d’ailleurs sa fabrique d’automobiles—ne «rendaient»; Darius avait fait des appels de fonds et fini par céder ses affaires à une compagnie allemande, sans que Darius versât un sou dans la poche d’Aymeris. Mon ami était—comme son père—assez fier d’être dupe et, quant à l’avenir de James, il disait:—Je vivrai très vieux; quand je m’en irai, l’héritage des miens aura rejoint les vieilles lunes!
Georges commençait à ressembler, surtout par sa silhouette, aux photographies de M. Aymeris, prises vers 1870. Il portait en arrière sa tête chauve, marchait d’un pas lourd, s’appuyait sur une canne dans la rue et, chez lui, s’accotait volontiers à un meuble. Il avait, comme sa mère, des mouvements nerveux qui parfois arrêtaient sa parole, et cette façon de rire qu’il a décrite: un rire qu’on n’entendait pas et qui devenait une grimace douloureuse. Il ne sortait plus; il s’alourdissait.
J’allai donc à Slough, comme un expert va faire l’inventaire d’une propriété, inventorier le pauvre innocent.
Combien eussé-je voulu rapporter à Aymeris cette réponse: James est un enfant prodige, comme Darius en souhaitait un...
Je pris en route Mrs Merrymore, enfin consentante, et sa sœur Marjorie. Nous arrivâmes à Windsor par une après-midi de mai, de celles que Georges aimait tant, avec un ciel bas mais clair sur les aubépines, les fleurs de marronniers, les gazons humides, saupoudrés de gouttelettes. Il avait plu un peu; les jeunes gentlemen d’Eton College les deux mains dans les poches, entraient dans les confiseries et en sortaient, avec leurs chapeaux hauts de forme et cet air d’assurance hautaine, si comique chez ces bambins. Nous prîmes une Victoria, et, par la route qui, contournant le château, suit la rivière, nous arrivâmes chez les Watkins, sans avoir prévenu: en étrangers. Les Watkins louaient des embarcations aux amateurs de la rame et habitaient une humble maisonnette sur le bord de la Tamise.
[Illustration]
—Quel endroit—me dit Cynthia Merrymore—pour aller «visiter» le fils de notre ami!
Ce cottage me semblait parfaitement enviable. Miss Marjorie s’écria: Nous nous trompons de porte, ce n’est pas possible, car je suis sûre que les Watkins sont tout à fait «the wright sort of people» (des gens bien).
Six ou sept enfants accoururent à la barrière quand nous l’ouvrîmes, et aussitôt nous devinâmes James: une «réduction Collas» de son père. Je lui parlai français, il s’enfuit derrière un hangar à canots. Les enfants Watkins, au contraire, allèrent chercher «pâ» et «mâ», nous apportèrent des chaises et se conduisirent avec une aisance gracieuse.
—Est-ce des «punts» ou un «canoe» que désirent ces ladies et ce gentleman?—fit Mrs Watkins—et, comme je parlais ma langue, Mrs Watkins prit à part ces dames Northmount et Merrymore:—Je vois un «french gentleman»—dit-elle—Ne serait-ce pas quelqu’un de la famille Aymeris? Je vais appeler Watkins qui repeint des bancs dans un canoe, là en face. Johnie! Johnie!—Et elle lui fit signe.
Mrs. Watkins tâcha d’attraper James; je la suivis et elle criait:—Mauvaise petite chose! ah! il est comme «a mad dog» (un chien enragé), qui se cacherait pour se jeter sur vous! Ici, James! Vous êtes demandé ici par des visiteurs; ah! la mauvaise petite chose!
Nous avions apporté des chocolats à la crème, des oranges, des «buns», que ces dames distribuèrent aux jeunes Watkins qui n’en avaient jamais tant vu. Je m’approchai de James par derrière; il se retourna, m’aperçut, se sauva plus loin; je le poursuivis et le saisis par la manche de son sarrau.
—Attrapé!—lui dis-je en riant,—viens manger des bonbons!
Il n’entendait plus que l’anglais.
James ramassa une poignée d’herbe et de terre, la lança contre moi, poussa des hurlements.
Mrs Watkins le secoua, lui donna une torgniole; il la considérait avec un air de défi, et d’une grosse voix d’enfant de la campagne, la menaça:
—I’ll get sweeties, you wont catch me! (J’aurai les bonbons, mais vous ne m’attraperez pas!) et il frappa Mrs Watkins de toutes ses forces, planté sur ses jambes fines mais robustes, où se gonflaient les muscles.
J’étais très satisfait de cette scène: celui-là ne se laisserait pas tondre dans la vie, il saurait se défendre...
Je n’insistai plus, mais priai la bonne femme de lui laisser la boîte de chocolats et les «buns»; il reviendrait tout à l’heure à de meilleurs sentiments.
—Vous ne le connaissez pas, Sir! Il nous vaut plus de peine à lui seul, que toute ma marmaille. Si du moins on pouvait le laver! Serait-ce l’habitude dans votre pays, Sir, pour les petits, de ne pas vouloir l’eau froide?
Mr Watkins était en conversation avec les dames Northmount. Il tenait sa casquette dans son épaisse main calleuse de marinier; il ressemblait à ces vieux invalides de l’hôpital de Chelsea, dans le tableau célèbre de sir Hubert Herkomer: les cheveux gris ramenés en accroche-cœur sur les tempes, des yeux bleu-faïence, bons et respectueux.
James s’était glissé à quatre pattes jusqu’à lui. Watkins l’empoigna, le mit à cheval sur son épaule, et le fils de Georges Aymeris l’entoura de ses bras, le baisa sur l’oreille, ce qui fit dire au bonhomme:—Pas de ça, Master Jim! Watkins n’est pas Mrs Watkins!—Et il ajouta plus bas, pour nous:—Je suis son favori; on croirait qu’il a été maltraité par les femmes, il est méchant pour la «mistress»; moi j’en ferais tout ce que je veux.
Nos amies avaient expliqué aux Watkins qui j’étais. La patronne prépara du thé; nous ne pûmes nous dérober à ce repas magnifique, servi sous une tonnelle de clématites, au bord de la rivière. Les trois fauteuils du cottage, dont un rocking-chair qui m’échut, faisaient face à la Tamise. James s’apprivoisa, je le pris sur un de mes genoux, il mangea comme un goret; les petits Watkins gardaient une attitude de princes du sang.
Le brave marinier me confia qu’il faudrait bientôt, à son grand regret, prévenir M. Aymeris que les Watkins ne pourraient plus s’occuper de James, car la classe du village ne serait pas l’endroit où un jeune gentleman devrait aller, puisque le père était un gentleman comme moi, et la mère, naturellement, une lady comme «her ladyships», ces dames Merrymore.
Drôle d’enfant! En prenant son thé, James ne m’avait-il pas, entre autres choses, dit:—Vous ne sentez pas comme nous (you don’t smell as people do, here). Est-ce que les Français sentent comme nous? Et moi, est-ce que je sens comme vous, puisque je suis Français? James m’avait flairé, il reniflait comme un chien de chasse, sur la piste d’un lièvre.
Ceci m’avait paru très singulier... Miss Marjorie n’y trouvait aucun sens. Cynthia ne put croire qu’un enfant si jeune eût l’odorat si fin et l’intelligence si vive qu’il pût remarquer, comme elle l’avait fait elle-même, que les voyageurs rapportent d’Angleterre une odeur spéciale dans leurs vêtements, et que les gens du Continent en ont une autre.
Je demandai à James ce qu’il voudrait être plus tard. Il dit:—Quand je serai grand? Un de ceux qui ont une automobile pour aller plus vite à Windsor.
Et comme je lui offrais des jouets dans une boutique du village, il choisit une boîte de couleurs, et trois pains de vermillon:—Je peindrai tout en rouge!—dit-il.
Après des adieux très tendres et la promesse que nous reviendrions, nous retournâmes à la gare.
· · ·
Dans la voiture et dans le train, nous échangeâmes nos impressions avec mes compagnes. James avait déplu à Cynthia; Miss Marjorie le trouvait «quaint» (bizarre). Je l’aimais déjà; mais qu’est-ce que son père penserait de la palette?
Quelques jours après, comme je racontais ma visite à Georges Aymeris, la palette provoqua les interjections auxquelles j’étais tout préparé.
—Encore un peintre! Mon fils en serait-il un? Horreur! Et il voudra conduire des automobiles! Eternel recommencement! Voici un marmot qui ne sait pas qui il est, n’a vu que des poules et des vaches en Bourgogne, des bateaux et des paysans en Angleterre; et il choisit une palette! Et les automobiles! Aurait-il le goût du luxe? Rien ne pouvait me faire plus de peine... Au fond de moi-même, j’espérais avoir en lui un petit gars bien portant et sans deux idées dans la tête. Enfin il a l’air robuste, dis-tu? Et il a mauvais caractère, il sait ce qu’il veut... Ça, c’est bon!
Georges Aymeris me parut plus que jamais préoccupé par des questions sociales que lui avaient soumises Mrs Merrymore et Darius Marcellot. Il relisait Jean-Jacques Rousseau, qui l’exaspérait et le fascinait à la fois; des jeunes gens lui apportèrent des tracts de l’Eglise de l’Apostolat positiviste du Brésil: «L’Amour pour principe, et l’ordre pour base»; «Le progrès pour but»; «Vivre pour autrui»; «Vivre au grand jour».
L’ordre et Georges Aymeris! Quelle rencontre!
Dès que je le quittais, quelque «intellectuel», envoyé par Darius Marcellot, venait le faire souscrire pour des publications, l’enrôler dans les ligues qui, je le savais, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Et tout le décousu qui se marquait de plus en plus dans sa vie de célibataire, était dû, selon moi, à ses soucis de père, à cet enfant du hasard qu’il tardait toujours à revoir, par terreur de ce qu’il découvrirait.
Jusqu’en septembre, je parvins facilement à faire travailler Georges, en France, quoique Mrs Merrymore fût retenue auprès de sa mère. Des Américains l’emmenèrent en excursion, entre deux portraits, dans les premiers jours d’octobre; puis il alla en Angleterre d’où il m’écrivit quelques lignes nerveuses, dont celles-ci:
«... J’ai revu l’enfant; je me présentai sans prévenir, comme vous autres; la même scène recommença, presque insoutenable d’émotion pour un père; je croyais me voir à l’âge de James. Pauvre enfant, pauvre enfant chéri! Malheureuse créature! James a tout en lui de ce que mes tantes réprouvaient en moi, tout ce qui effrayait mon père; et il a aussi—mais cela vous ne pourriez, vous autres, vous en rendre compte—il a, de Rosemary, des expressions de chat sauvage. Cette mère! Nul ne sait où elle est. J’ai fait faire des recherches par la Police, par des Agences: rien! Mais cet enfant! Avec les couleurs que vous lui avez données, il a fait un album d’aquarelles que mes élèves de chez Scarpi voudraient pouvoir signer. Simplement stupéfiant! Il a surtout imaginé une maison et un jardin dans des plans inconnus, et dont les fenêtres de derrière sont visibles comme celles de la façade! C’est à la fois géométrique et fou, d’une couleur merveilleuse, d’une violence et d’une harmonie de sauvage. Je m’entoure des œuvres de mon fils, il me semble n’avoir jamais rien autant admiré. Est-ce donc cela le génie? James n’a pas dix ans; que fera-t-il de ses dons? C’est effrayant, effrayant à tous les égards! Mon enfant va-t-il être aussi hanté par le Formidable?... Quelle curieuse époque!»
Par d’autres lettres, je sus que Georges, plutôt que d’aller à Windsor, faisait venir James à Londres. Les vêtements du petit garçon, ses façons de «sauvage» gênaient mon ami, quand Georges faisait luncher James au grill room de l’hôtel, ou le menait chez les Northmount; mais Georges ne voulait pas l’habiller autrement, ne le grondait même pas quand il lançait son assiette à travers le restaurant. James lui semblait admirable ainsi, mais il aurait fallu vivre dans une île déserte. Aymeris devrait renoncer à ses habitudes, ou bien ne plus avoir auprès de lui ce «chat sauvage», s’il éduquait James d’après les principes pour lesquels il avait récemment incliné.
Chez lady Dorothy, «l’anomalie» avait encore plus d’inconvénients qu’à l’hôtel, où cependant le manager demanda à Aymeris «qui était cet enfant comme on n’en recevait pas au Kensington-Gardens Palace et dont se plaignaient les voisins de table, ainsi que le personnel».
Alors, Cynthia découvrit dans Kensington, une école catholique, préparatoire à Beaumont College, et commença l’apprentissage de James comme «gentleman», Georges n’ayant pu résister plus longtemps aux prières de ses amies. Et, au fond de soi, il devait apercevoir comme il est malaisé d’être un révolutionnaire doctrinaire quand on est le fils des Aymeris et qu’on espère s’unir, quelque jour, à la petite-fille d’un duc. La vie détruisait, un à un, les plans de Georges Aymeris. Cynthia, son Egérie du moment, troublait l’artiste et n’organisait rien de solide.
James était en retard pour ses études, plus que ne l’avait été Georges. Celui-ci, agissant avec son fils comme Mme Aymeris avait agi pour le sien, exagéra ses soins, fit prendre à James trop de leçons; l’enfant voulut retourner à Slough avec les Watkins, il se disait fiancé à Lettie, l’aînée des fillettes. On le renvoya de sa pension, il fut bouclé chez un «tutor»; ses mains devinrent propres, les sœurs de Cynthia lui choisirent de jolis «complets». Comme il était intelligent et grand liseur, ses progrès furent surprenants; mais il dessina moins. Etouffait-on le génie du jeune phénomène? A la rentrée des vacances de Christmas, qui se prolongent jusqu’au début de février, les prêtres de Beaumont virent arriver une nouvelle recrue, coiffée d’un chapeau de soie haut de forme, avec un col blanc, une Eton jacket et un pantalon gris long. Adieu Jean-Jacques Rousseau et l’Ecole de la Nature!
[Illustration: James chez Lady Dorothy]
Les Northmount allaient refondre dans le moule des anciennes traditions, le fils de Georges, celui qui serait peut-être devenu le Messie que le XX^e siècle attend pour rénover l’Art.
· · ·
Le studio qu’il avait occupé à Chelsea se trouvait encore vacant, Aymeris le reprit pour exécuter une série de toiles qu’il avait hâte de peindre pendant cette année où il ne s’éloignerait pas de James ni de Mrs Merrymore. Le monde des artistes, à Londres, suivant de très loin le mouvement de Paris, des jeunes gens silencieux mais d’avant-garde, créaient des chapelles, des clubs d’admiration mutuelle, et le Maître Augustus John, était déjà le fameux ancien hôte de Montparnasse, un Puvis de Chavannes néo-impressionniste, dessinateur archaïque à la façon des élèves d’Alphonse Legros. On s’entourait de marchands-amateurs, de dames esthètes, socialistes et humanitaires; la sœur d’un duc, qui avait épousé un modeste avocat, lançait des toilettes florentino-chinoises et exhibait dans les concerts de Richard Strauss sa figure de Blessed Damosel. Il sévissait, comme chez nous et à Berlin, des critiques-prophètes; le journaliste Cyril Edwards rendait oracle, avec les yeux clos d’un dieu de la Longévité, les mains croisées sur son ventre de matrone; ce cosmopolite, snob, fort spirituel, avait connu Georges chez la princesse Peglioso; la méchanceté de ce magot papelard s’exerça à loisir contre mon ami pour qui Londres devenait un second Paris des ans sinistres.
Cynthia raillait ce qu’elle appela la «phobie» de M. Aymeris, son «délire de la persécution», et elle le contraignit à fréquenter ces milieux artistes, les seuls où elle allât, depuis que la «Society», selon l’ordre et le désir d’Edouard VII, était envahie par la finance. On ne distinguait plus les frontières de cette «Society», si ouverte à tous ceux qu’une grosse fortune recommandait à un souverain fastueux, ami du plaisir et des milliardaires.
C’était alors à qui inventerait les plus belles fêtes; les danseuses du ballet russe, les comédiens de nos théâtres, nos auteurs dramatiques, allaient à Londres comme à Deauville pendant les courses. Mme Réjane, Jeanne Granier dînaient à la Cour et descendaient chez les duchesses. L’une de celles-ci, pendant le procès Steinheil, se prit, pour l’héroïne, d’un enthousiasme charitable, et allait proposer à cette vedette des tribunaux, de venir à Nimrod Castle, comme dame de compagnie de «Sa Grâce», dont la prestigieuse inculpée élèverait les filles.
Aymeris, comme confrère et collègue du peintre Steinheil (neveu de Meissonier), fut interviewé par des journalistes et alla au studio de la duchesse, qui avait un service à lui demander; invitation que ne put refuser Georges, lui, un des fondateurs d’une société dont un Français, ami de la duchesse, était le Président d’honneur.
Les enfants de cette femme-Mécène posaient pour un groupe que le rival de Sargent, le Chevalier von Münchstorff, brossait pour commémorer le couronnement du roi Edouard, dans la galerie des ancêtres, à Nimrod Castle. Le duc actuel était pour la première fois apparu avec ses insignes, en cette occasion historique, étant «entré» dans ses titres et propriétés peu de temps auparavant.
Aymeris fut reçu au studio, tandis que les jeunes gens et les jeunes filles venaient de prendre le thé; les plus jeunes se livraient à une partie de quilles avec les boules de carton argenté et les tiges d’or des couronnes ducales. Un des fils lui dit, comme il ne riait pas assez fort:—C’est du toc! Maman loue ces objets d’héritage chez un costumier de Covent-Garden, les «coronation-days» sont rares.
Les manteaux de cour avaient été portés par les figurants, le velours cramoisi était de coton; le second fils du duc, Lord X..., agita une sonnette, fit un speech burlesque, en imitant la voix paternelle; c’était «father», à la Chambre des Pairs, bégayant son premier discours sur une question indienne. Le noble Lord ajouta, pour Aymeris:—Nous tremblons, les jours où «father» fait l’orateur au Parlement, et nous ne lisons pas les journaux, car «father» n’est habile qu’à la chasse et à faire des ronds avec la fumée de son cigare!
Tels étaient les jeunes aristocrates dont la femme Steinheil serait, si elle y consentait, la compagne et l’éducatrice.
Le Chevalier von Münchstorff, de New-York, un béret Rembrandt sur la tête, allait au-devant de nouvelles baronnesses du Royaume, d’épouses de «Knights» et de Baronnets à noms allemands, venus à la fin de la séance admirer l’ouvrage du virtuose, offrir à Mme la Duchesse des loges d’opéra pour le cycle Wagner, les ballets russes, ou payer tout ce que voudrait Sa Grâce, perles, meubles rares, robes et fourrures. En Angleterre, il est de bon ton d’accepter.
[Illustration]
Le «second fils» fit un nouveau speech. Cette fois, il imita un commissaire-priseur: les cadeaux de Lady Nathanmeyer furent mis aux enchères et le marteau adjugea à la sœur aînée de Lord X. une limousine Renault que Lady Nathanmeyer fut ravie d’ajouter aux présents qu’elle concevait comme propitiatoires. L’épouse d’un ministre se fît adjuger aussi une salle de bain complète, avec mille litres de parfums pour ses ablutions présentes et futures. Lady Khannweill s’écria:—Non! à une autre!... pour la ministresse, c’est moi que cela regarde! Et les deux baronnesses se disputèrent, en français, car elles étaient «parisiennes» comme la princesse Peglioso et le grand Souverain Britannique qui élaborait l’Entente Cordiale. Et ces gens étaient charmants, aimables, hospitaliers, faciles. Le mot «impossible» était rayé de leur lexique.
Une formidable ruée les entraînait vers le plaisir. Par tous ses pores, exhalant, suant la richesse, Londres, toute à l’insouciance, se prenait à rire d’un rire tragique au milieu de ses usines aux fumées d’incendie. Cela «puait» la révolution. Il fallait peindre cette époque, se cacher pour la mieux voir sans être vu; mais où pouvait-on travailler en silence dans ce vacarme festif et lugubre?
La sœur «conservatrice» de Cynthia déclarait que ce règne d’Edouard VII serait la fin du régime.
· · ·
Georges reprit sa série de tableaux londoniens; il ne signerait plus jamais un portrait, disait-il. Il changerait de logement. Il loua des chambres à la semaine, habita quelque temps près des Docks, puis à Battersea, en face de chez Lady Dorothy; mais à portée aussi des quartiers indigents où Cynthia et ses sœurs avaient des ouvroirs, des écoles d’économie ménagère et d’«arts and crafts» (arts appliqués).
Peu à peu, les rares amis auxquels Aymeris donnât de ses nouvelles, et j’en fus un, se demandèrent quand ils le reverraient. L’intérêt que Georges «tout à son prochain» depuis l’affaire Dreyfus croyait porter vers les questions sociales, les universités populaires, disposition dont Darius Marcellot avait habilement tiré parti—était surtout dû, pensais-je, à la naissance de James, à la morne liaison avec Rosemary. Et peut-être à Cynthia aussi. Mais grâce à Dieu, en Aymeris, l’artiste primait le moraliste, et l’ardeur de peindre l’emporta sur son besoin de se jeter à l’eau, sans savoir nager, pour faire des sauvetages problématiques de filles-mères et de génies à la dérive. A défaut d’un intérieur régulier, d’enfants légitimes nés d’une bonne épouse, il fréquentait à Londres, celui des dames de Northmount où nul doute qu’il ne fût très aimé; nous espérions que son instabilité inquiète y trouverait un palliatif, car Georges ne reprendrait son équilibre qu’aux heures de réaction, après ses crises sentimentales.
Si Claude Monet avait peint—d’une façon tenue alors pour «définitive»—ses vues de la Tamise, prises des fenêtres du Savoy-Hôtel, «des poèmes en couleurs», Aymeris comptait peindre des êtres humains, vivre avec le peuple dont il m’écrivait: Son mystère est poignant. Que fera la nation anglaise, si jamais elle rompt, comme une mer, la digue qui cache à sa vue le reste du genre humain? Elle se croit au-dessus des hommes nés en dehors de son île «patentée»; elle ne voit pas au delà de ses murs de briques, prisons, docks, fabriques, ou des vieilles pierres gercées de ses clubs, de ses églises, de ses palais. Ses traditions lui font encore prendre la filière; elle s’en va comme un mineur aveuglé par la poussière et qui n’allume sa lanterne sourde qu’en descendant dans les puits du coron pour piocher dans les galeries sans fin. Que se produira-t-il le jour où quelqu’une des «anticipations» de Wells se réaliserait?
Ces millions de cancrelas qui noircissent, de leurs fatidiques allées et venues, les gares, les trains de banlieue, les rues, les omnibus, les bateaux, tous les moyens de transport dont ils s’emparent pour rentrer dans leur gîte et en ressortir, que serait dans leur île une révolution, une invasion? Une grande et terrible guerre?
Plusieurs de ces lettres se référaient à l’état de l’Angleterre du règne d’Edouard VII; Aymeris craignait qu’elle n’eût plus qu’à redescendre des altitudes sereines où elle s’était si longtemps maintenue. Il comptait peindre des «May-day», les redoutables défilés de manifestants, avec bannières et orchestres, marchant le long de Piccadilly, en route pour Hyde Park où, sur cent estrades, Russes, Juifs, réfugiés et proscrits des autres capitales d’Europe, discourent, clament leurs revendications, exigent et menacent la Société. Entre deux files de policemen, ils s’en vont tête baissée, coude à coude, vers les pelouses du parc où comme en une foire universelle, au son des orchestres, sous des guirlandes de fleurs, ils crèvent des barriques, se soûlent de gin et de paroles. Puis ils rentrent dans leurs «slums» des quartiers excentriques, plus décidés, se croyant plus forts encore de leurs droits. Georges peindrait aussi le «4 août», les saturnales nocturnes du Bank Holiday, les feux de joie, les danses des gypsies et des «costers» de Whitechapel, qui s’accouplent bestialement dans les bruyères de Hampstead Heath; il nattée de faveurs blanc-bleu-rouge; et avant que le régime ne fût peindrait les concours de chevaux de trait, ces monstres à la crinière aboli, il immortaliserait les cérémonies traditionnelles de Westminster, un bal de Cour, l’ouverture du Parlement, la Pompe royale avec ses «beef-eaters», ses uniformes antiques, les processions de carrosses de cirque, traînés par des chevaux pie, qui semblent lilas et roses, à côté des cochers, des laquais, des écuyers rouge et or.
Il commença par la Rivière, les docks, le Port de Londres.
Cynthia, à cause de sa mère, ne pouvait plus sortir aussi souvent avec Aymeris. Notre ami, chaque matin, jusqu’à l’heure du lunch, s’installait dans un fiacre à quatre places, dont la banquette de devant lui servait de chevalet et de table à couleurs. Si la température n’était pas trop inclémente, il baissait les glaces, et rarement le public l’importunait.
En semaine, London Bridge, vers midi, compose un des plus étonnants spectacles de l’activité moderne. Quelle que soit l’atmosphère, mais surtout sous un ciel glauque d’où filtrent les sinistres rais du soleil bas d’automne, les «cancrelas» humains essaiment sur chaque trottoir, se glissent parmi les véhicules, les bicyclettes, les chevaux aux harnais rutilants de cuivre, les omnibus sang de bœuf, aux affiches polychromes. Un bateau qui passe recouvre d’un panache bleu le pont chargé à faire crouler ses arches. Une fumée ferme son rideau sur ce gris, estompe les formes; puis le vent la dissipe et un rayon, maintenant orangé, réveille le vermillon des roues, allume une étincelle sur les métaux et farde les chairs: kaléidoscope dont un peintre ne peut retenir que de petits fragments de couleur et que Georges, plus souvent qu’avec la brosse qui les eût alourdies, notait par écrit sur un album.
Cynthia venait le retrouver vers une heure et le ramenait chez sa mère pour le lunch. Un jour, il allait ranger ses ustensiles, quand il aperçut une chevelure rousse qui se détachait comme une flamme sur le bitume du pavé de bois. C’était une femelle qui marchait, obèse, en se dandinant lourdement, le ventre en avant comme si elle était enceinte; et son visage rappelait celui de Rosemary. Il lui ressemblait comme vous ressemble votre image dans un miroir déformant qui vous élargit et vous rapetisse, fait de vous un de ces «péchés capitaux» dont Georges sentait de plus en plus le pathétique.
Elle s’approchait. Il voulut sortir de son fiacre et s’assurer que ce fût bien elle, sa Rosie... Etait-ce Rosemary, cela?
Sa langue se sécha, sa gorge se contracta, ses mains se mouillèrent. L’avait-il oubliée? Etait-elle ainsi?
Sur le trottoir, ses jambes flageolèrent.
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—Cela, cela...? et mes souvenirs alors?—se demandait-il à lui-même; il se fit, de la portière, un écran, et suivit du regard, jusqu’à ce quelle disparût, cette mendiante, cette marchande d’allumettes sous un chapeau de plumes comme en portent les balayeuses. Rosie avait perdu les derniers traits de sa jeunesse, tout vestige de sa parisienne coquetterie; ses joues se gonflaient en des bouffissures d’ivrognesse:—Elle boit! Et c’est cela la mère de James!
Il s’excita pour la haïr... Puis se raisonna un peu.
Ses jambes le portaient déjà mieux; il ne tarda point à analyser ses sentiments, et dut enfin s’avouer que cette apparition ne lui causait déjà plus de trouble. Il s’en voulut d’être si insensible, ne pouvant admettre qu’une femme pour laquelle il aurait renoncé à sa peinture même, que Rosie, la mère de son enfant, ne fût plus rien pour lui qu’une passante sur un pont.
Il se rappela le poignant sonnet et le dessin de Rossetti Found! (Trouvée!)
Etait-ce la peur qu’elle vînt à lui qui lui avait fait battre le cœur, la minute d’avant? La peur? Oui, la peur sans doute; oh! il avait beau se monter, il ne sentait pour elle que de l’indifférence. Indifférence! Si ç’eût été de la haine! Il aurait fallu la haïr... Et il la regardait impassiblement, la jugeait, ne pouvait même pas la mépriser! Elle lui semblait grotesque, et il se demandait si elle n’avait pas toujours été telle qu’aujourd’hui.
—Voilà celle que j’ai aimée, comme j’ai aimé maman!
Tout ce qu’il avait prêté de noblesse et de générosité à sa maîtresse, était là, comme des sanies sur cette misérable face de sorcière, avec son nez rouge, sa bouche molle, une raccrocheuse du Strand, une buveuse de whisky...
· · ·
Cynthia venait d’acheter des violettes, elle rejoignit Georges qui s’était assis de nouveau au fond du cab; la boîte de couleurs n’était pas encore fermée. Il méditait.
—Ne venez-vous pas luncher, dear?... Lunch time!
Georges paraissait si distrait que Cynthia fit un tour, puis elle revint, l’aida à plier bagage. Il s’excusa pour le lunch, se dit fatigué et rentra chez lui.
Une subite envie lui était venue d’aller à Beaumont comparer une fois de plus les traits de l’enfant avec les siens. Il avait une terreur d’avoir un jour peut-être et trop tard, à le renier.
· · ·
A côté de Beaumont College, était la villa d’un musicien amateur, fils de banquier; Sir Cyril Edwards, le critique d’art, y passait des week ends avec ce Julius de Campo: depuis Oxford une de ces liaisons que le temps rend plus étroites et fait admettre en Angleterre comme une amitié de vieilles filles. De Campo, converti au catholicisme depuis l’époque où Beardsley avait abjuré le protestantisme, suivait les exercices religieux à Beaumont, et recevait chez lui des ecclésiastiques de toutes nationalités avec des comédiens et des virtuoses...
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Au départ du train, en gare de Paddington, la portière du wagon s’ouvrit; un employé poussa dans le compartiment de Georges le gros Cyril qui trébucha et tomba avec sa valise et un paquet de journaux. Il fallut bien causer pendant le trajet de Londres à Windsor. Sir Cyril s’informa de James avec trop d’insistance; il se l’était fait présenter, dans les jardins du collège, ayant su qu’un fils de peintre français y avait été admis. Cyril supposait que Georges Aymeris était marié, mais qu’il n’amenait pas sa femme en Angleterre; et il le laissait entendre avec une mordante et perfide ironie, avec des paroles telles, que Georges y répondait par de pires accusations à l’endroit de Sir Cyril, en un tournoi de paroles à double sens, polies et blessantes. Le peintre et le critique avaient toujours été sur le point de se prendre à la gorge, quand, naguère, ils se rencontraient aux expositions ou dans des maisons amies et cela depuis leur rencontre à l’hôtel Peglioso.
—Vous n’avez plus montré, depuis longtemps—avait dit Cyril Edwards—de peintures d’après cette belle femme rousse qui vous inspira vos meilleures toiles. La garderiez-vous toute pour le plaisir égoïste de vos yeux? Mais, au fait, n’est-elle pas à moitié anglaise?
—A peu près autant que vous-même.
Piqué au vif, Edwards rétorqua:
—Quand vous avez disparu de la société, on avait dit que vous épousiez votre inspiratrice: la Flora du moderne Titien.
Alors Aymeris reprenant son offensive:
—Vos succès à Oxford n’ont pas pu faire de vous un Anglais, malgré la naturalisation déjà ancienne de M. votre père, le revendeur de Whitechapel; vos compatriotes d’élection n’ont pas coutume de parler ainsi de la vie privée des autres. Imitez leur réserve!
Et Aymeris, dans une de ses colères irrépressibles, saisit le chapeau d’Edwards et le lança sur la voie. A la première station, il changea de wagon—et, à Windsor, aperçut le critique d’art qui allait acheter une autre coiffure chez un chapelier.
Des gamins riaient de ce vieillard élégant dont le vent avait enlevé le couvre-chef.
On espionnait donc Georges Aymeris? Le monde devait savoir qu’il avait un fils, que ce fils était à Beaumont College. Et qu’avaient pu manigancer, comme deux commères sorcières, les hommes de la villa? Pourtant, il réfléchit: James avait été admis sur la présentation des Northmount à Beaumont, où les Pères procèdent, préalablement, à un méticuleux examen. L’enfant passait pour un orphelin de mère. Aymeris avec franchise abordant le supérieur, le pria de lui répondre:—Qui est-ce qui lui avait parlé de James? Father Ambrose hocha la tête:
—We rely upon the Honorable Misses Northmount’s words (nous faisons confiance à la parole de ces dames)—dit-il. Or le prêtre devait être renseigné, autant que Cynthia et ses sœurs. Father Ambrose convoqua dans son cabinet les différents maîtres et le médecin; Georges visita la chambre du «boy», le parc, les grounds de récréation, les réfectoires. Il fut conduit avec beaucoup de cérémonie—peut-être un peu trop de compliments. James avait de bonnes notes, les Pères le rangeaient parmi les premiers de sa classe, se vantaient d’avoir maté son caractère avec leur science merveilleuse de la pédagogie; mais le médecin regrettait que le cricket et le football lui donnassent des transpirations, il avait confiné James, un quart de terme, à l’infirmerie.
[Illustration]
De Windsor, où il resta toute la semaine, Aymeris alla chaque après-midi à Beaumont, causer avec James, se promener avec lui.
James avait déjà d’autres manières, et, plutôt que de répondre spontanément à son père, il disait:—Demandez à Father Ambrose.
Aymeris lui proposant d’aller voir les bons Watkins et «la fiancée», James n’eut plus l’air de savoir qui étaient ces gens; il était fier de son chapeau haut de forme, il ne permettait pas qu’on l’embrassât, se moquait des personnes mal vêtues:—Papa, chez qui vous habillez-vous?—fit-il, un jour qu’Aymeris portait une cravate de couleur, une veste grise et des pantalons d’un autre ton.—Un gentleman n’a que des cravates noires, le pantalon doit être comme la veste! Ou si votre veste est noire, alors le pantalon sera de fantaisie; ça pour la ville. Ici, les pères viennent en «flanelles,» quand ce n’est pas fête.
James ne faisait plus de peinture, et s’étonnait que son père ne suivît pas les chasses à courre.
Les maîtres prièrent M. Aymeris de ne venir à Beaumont que le dimanche, mais ils le retinrent au thé, et les voisins de la villa y assistèrent. Aymeris se retira dès qu’il le put, comme Father Ambrose l’avait présenté à Edwards et à de Campo, lesquels mon ami feignit de ne pas connaître. Se sentant pris dans un nouveau réseau, il appréhenda des indiscrétions dont l’enfant et lui-même, seraient l’objet dans ce Collège choisi par les sœurs de Mrs Merrymore, où quelques Français confiaient leurs enfants, depuis la loi sur les Congrégations. L’incognito serait moins respecté que dans quelqu’une des villes de province; or Aymeris tenant avant tout à l’éducation religieuse, il se lança à la recherche d’une autre école, moins célèbre, plus distante de Londres, peut-être en Ecosse.
Avant d’avoir découvert un établissement «de tout repos», il m’écrivit: «... Je me fais l’effet de quelqu’un qui change de restaurant tous les jours afin de dépister le mari de sa maîtresse. J’ai connu cette crainte de me faire voir en public, du temps où mes parents vivaient; et nous sommes, avec mon pauvre petit, comme des voleurs qui ne dorment jamais sur leurs deux oreilles. James est si fier et observateur! Un mot malheureux, et il comprendrait. Il me demande parfois où est enterrée sa mère, comment elle était, si elle était bien habillée, et riche. Je comptais le lui dire un jour; maintenant que j’ai revu Rosemary, je ne lui dirai rien. Je t’ai écrit qu’il y avait en lui d’un chat sauvage; j’avais cru d’abord reconnaître l’humeur de sa mère; or c’est le tempérament de la mienne qu’il me rappelle le plus; où aurait-il pris, ailleurs que chez la pauvre maman Aymeris, le goût qu’il manifeste pour «les grandeurs»? Ses camarades de Beaumont College, dont quelques-uns portent des noms illustres, l’enorgueillissent, et il m’a supplié de l’autoriser à prendre ses vacances dans le château de Lord W... avec un de ses amis. Quand je l’ai prévenu qu’il aurait peut-être bientôt à quitter Beaumont, il a fait une grimace et déclaré qu’il y reviendrait, à pied, du bout du monde. Nos hérédités sont d’une complication! N’essayons point de les connaître... et mon enfant en a de si terribles, que je pense souvent à la phrase de mon père, avant de mourir... Notre race? Quelle race? Voici toutes mes spéculations pédagogiques, sociales, anéanties par le spectacle de cet enfant que quelques mois ont remodelé comme une boule de cette grasse cire plastique dont, quand j’étais petit, je remplissais des moules: un soldat, des poissons, un artichaut. Qu’est-ce que l’éducation? Quelle influence les parents ont-ils sur les enfants? Il est probable que je serais le même, si je n’avais pas reçu celle qu’on me donna. L’hérédité—puis un jeu perpétuel entre un déterminisme effroyable auquel je crois de plus en plus, et un libre arbitre fort restreint, mais qui existe aussi, ou alors?... Dans quelle fichue posture nous sommes!
Il évita Cheyne Walk encore quelque temps, de peur de céder à la tentation et de parler à Cynthia de l’apparition sur le pont de Londres. Il lui eût déplu que Mrs Merrymore s’exprimât sur le compte de son ex-maîtresse comme de coutume... Il n’accorderait, dorénavant, qu’à lui-même, le privilège d’en penser ce qu’il en pensait aujourd’hui. Il l’aurait encore défendue, eût-elle été critiquée, surtout par Cynthia: à cause de sa honte, aussi, d’avoir nourri si tard de si puériles illusions.
A la Pentecôte, j’allai à Londres. Georges Aymeris me montra six de ses grandes toiles, presque achevées; en dépit ou à cause de l’agitation de son âme, il y avait dans la facture un emportement, une fougue et un accent dramatique, un coloris brillant et mat à la fois, tout nouveaux dans son œuvre. Plusieurs grands managers de galeries le harcelaient pour organiser une exposition d’ensemble; de Paris, il recevait aussi des offres, et l’Amérique lui «câblait» qu’il était attendu. On voulait lui acheter d’avance la série. Je le trouvai vieilli, préoccupé; il effaça devant moi la plus belle de ses toiles, parce que je lui avais fait une légère critique sur le sens symbolique, trop accentué, d’une figure de femme: celle de Rosemary sur le pont de Londres. C’était donc, chez lui, encore l’incertitude, manque de décision, une sensibilité à vif.
James, comme une gibecière de braconnier, disparut; il était chez un «tutor» à la campagne, près d’un collège dont son professeur lui faisait faire les devoirs, sans que l’enfant assistât aux cours. Plus je causais avec Georges, et plus je le trouvais différent du Georges de l’an dernier. Darius Marcellot l’était venu relancer. Ce furent les débuts d’une autre phase, celle des voyages; son fils était à l’abri. Georges Aymeris voulait fuir; qui? Mrs Merrymore? Nous tous? Je dirais: lui-même.
· · ·
Sa raison, alors, me sembla chanceler. Il fit un «rest-cure» (cure de repos) à X... et prit des bains de soleil. Inquiet, je restai à Londres, dans l’espoir de définir le personnage assez déplaisant qu’était pour moi cette étrange Cynthia: énigmatique comme, j’imagine, elle l’est encore pour le lecteur qui ne l’a vue, dans ce livre, que décrite par moi, ou dans les précédentes lettres d’Aymeris. Je ne doutais pas de son affection pour Georges; mais, avant d’abandonner mon ami, je désirais savoir quel fonds nous pourrions faire sur l’assistance morale et pratique de Mrs Merrymore. Georges répétait:—Elle est l’unique personne qui me comprenne. Elle m’est indispensable, mais ne sera jamais à moi; elle me tue!
Pendant notre séjour à Longreuil, elle paraissait souvent contrainte, mécontente, malgré sa politesse d’éducation; en discutant, elle s’enflammait et, soudain, comme par lassitude ou bizarrerie, humeur si irritante chez certaines femmes, elle faisait un tête-à-queue comme un cheval doux mais ombrageux, devant un chiffon de papier. Elle parlait de la chose la plus insignifiante; puis se composait tout doucement. Avions-nous commis quelque inconvenance, ou était-ce lubies, comme chez ces vieilles filles qu’on blesse alors qu’on se croit au mieux avec elles? Mrs Merrymore, ainsi que Mlle Caroline Aymeris, me semblait posséder une énergie un peu virile, qui se brisait au premier choc; son mutisme, ses airs déterminés, pouvaient être l’expression d’une créature irrésolue ou indifférente; ses «How funny!» et ses «Croyez-vous?», pouvaient s’interpréter comme un oui ou un non, ou plutôt comme: Vous êtes, soit un imbécile, ou un menteur!—Pour les autres, ces caractères-là suppriment toute velléité de poser une question précise. Serait-on compris, ou méprisé?
Nous allâmes, elle et moi, au «Court», où l’on jouait les pièces de Bernard Shaw. La salle était proche de Cheyne Walk et de mon hôtel; nous dînions ensemble dans un Grill Room, et marchions jusqu’au théâtre, par les longs crépuscules de l’été. La première fois qu’elle me parla directement de Georges, ce fut au retour d’une représentation de «Man and Superman», tandis que je la raccompagnais à pied, à travers Chelsea; nous nous assîmes sur un banc, près de la Tamise; les brumes du ciel se dissipaient pour la nuit. Comme il faisait chaud, Mrs Merrymore rejeta son manteau chinois, découvrit sa gorge blanche; nous nous attardions avant de rentrer.
—Ces personnages de Shaw sont extraordinaires—dit-elle—le public se demande s’ils se moquent des autres, ou d’eux-mêmes, mais comme ils sont vivants!
—En effet, certains me font penser à notre ami Aymeris.
—Cher M. Aymeris. Poor dear! Qui le connaît? Se comprend-il lui-même?
—Madame, son malheur ne lui viendrait-il pas d’une croyance en sa volonté? fis-je, et de sa faiblesse dès qu’il aime quelqu’un?
—Pour son travail—dit-elle—il a de la volonté, mais très peu, n’est-ce pas, dans la vie? Il ne faut pas qu’il se sache observé, ou dirigé. Nous ne lui donnons jamais un conseil chez nous, et, je pense, nous lui serons utiles un peu... autrement... de loin! Notre amitié est toujours en éveil, comme mon alarme, que M. Aymeris soit ici ou ailleurs, partout! Il faut avoir de longues guides flottantes, avec lui.
—S’il était marié, madame?
—S’il l’était, il désirerait de ne l’être plus. Il y a des femmes qui sont ainsi, monsieur...
—Oui, Madame, j’en connais—et comme je la regardais, Mrs Merrymore eut un geste de «self defence». Elle referma son manteau et reprit, dans le vague:
—Whistler a dû souvent se pencher ici sur la Tamise—n’est-ce pas? Il a inventé quelque chose d’admirable avec ses nocturnes.
—Parlons d’Aymeris—intercédai-je,—Georges m’inquiète, je suis sûr qu’il vous inquiète aussi, Madame? Il n’a plus de famille, ses tantes sont âgées et elles ne lui sont d’aucun secours. Je ne les fréquente pas, personne ne les connaît plus!
—Moi, je crois les connaître. J’ai tenu, par intérêt pour M. Aymeris, à garder des relations avec elles, ce serait un grand dommage, si M. Aymeris n’en faisait pas autant. J’essaie de les «keep together» (les retenir ensemble). Je fais ainsi des petites choses pour lui. Mes sœurs, de même.
Pourquoi Cynthia disait-elle «nous» avec insistance?
Mais, «Nous», c’était elle seule.
Mrs Merrymore toussa, reprit comme par acquit de conscience:—Parlons de Whistler... vous l’avez connu?
Comme je ne répondais pas, elle consentit à revenir à Georges.
—Ces demoiselles Aymeris ont dû être des personnes intéressantes (interesting women).
Et en pesant sur les mots:
—Savez-vous que je les aime assez? Elles sont si Françaises! M. Aymeris a beaucoup in common avec elles!...
—Comment? Quoi? Qu’ont-ils en commun?
—Mais, d’abord, le besoin de posséder quelqu’un à soi tout seul, qui dépende de soi, et dont on dépende... Un besoin d’obéir et de se croire le maître... conception française... le contraire de celle des Anglo-Saxons..., une imprudence française et une prudence exagérée; l’audace dans la pensée, et l’avertissement aux habitudes, dans les actions..., n’est-ce pas très caractéristique de votre race, Monsieur? M. Aymeris se promet de faire des voyages, des expéditions lointaines; O, poor dear! Seul? vous verrez Monsieur, il reviendra tout de suite, à cause de son fils, il imaginera que quelqu’un le rappelle; il faudrait à M. Aymeris une companion (dame de compagnie).
—Madame! Madame! partez avec lui...
—Mes sœurs et moi? O dear! O dear!... Moi—soupira-t-elle, et comme pour, une fois de plus, me faire honte de mon indiscrétion, elle reparla de l’acteur Granville-Barker, de Bernard Shaw, de Whistler, avec la volubilité haletante que lui donnait toute émotion un peu vive.
—Mais Madame... notre ami, son petit James? Causons d’eux, puisque personne ne nous écoute! Vous m’avez dit que vous faisiez des petites choses pour Aymeris: vous pouvez plus, vous pouvez tout... Et James? Madame, il ne vous intéresse pas... je m’en suis rendu compte, à notre première visite avec vos sœurs, chez les braves Watkins. Que deviendra-t-il avec son père qui, à l’heure actuelle, compte voyager, hésite et n’est peut-être point encore sûr que l’enfant soit de lui?
—Si fait, Monsieur, notre ami Aymeris est positive! (convaincu). Qui, de raisonnable, aurait un doute, avec cette ressemblance? Depuis que James est en Angleterre, nous nous occupons de lui, d’une distante manière, et à l’écart de M. Aymeris. Soyez tranquille! James était tout à fait «safe» à Beaumont; son père a compromis les choses, avec Sir Cyril, le critique d’art. M. Aymeris fait un «mess» (grabuge) avec les artistes, il se rend «impossible» avec nos amis—l’avantage en est, qu’il travaille plus encore. Mes sœurs et moi sommes sur le seuil de son studio, ainsi que le Cosaque qui, l’on prétend, couche en travers de la porte du Tsar... je veux dire... symboliquement! Mes sœurs et moi, nous veillons. Est-ce le right word (le mot propre)?
Et dans son rire étouffé, je distinguai des interjections qu’il faut traduire en français par: Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié!
Suprême prudence, elle feignait toujours, avec moi, de ne pas trouver ses mots.
—Je serais plus heureuse, si Monsieur Aymeris n’était pas hanté par le rêve des ennemis. Nous corrigeons ses... dirai-je ses fausses manœuvres? Il est brillant, une remarquable personality! but he’s a wee bit... dangerous in society, we must admit... yet so kind hearted!
—Madame, tout en anglais, ou tout en français, je vous adjure! Vous vous servez si joliment de ma langue!
—Non, je la parle mal... depuis que je lis moins... Eh bien! je pensais: il n’est pas toujours très habile, notre ami! Mais nous le connaissons si bien! mes sœurs et moi, nous sommes toutes devoted to him. A big baby, that’s what he is!
—Encore l’anglais, Madame! Un grand bébé, cet homme-épouvantail? Quoi... Vous l’adorez toutes?
—Oh! Oh! Je suppose! Est-ce le mot?... Nous lui sommes si dévouées! Oui! Il est si généreux! Mais un grand baby... Je ne lui souhaiterais jamais d’être autre chose qu’un bachelor (un célibataire). Je crois aussi ses esprits un peu troublés. Nous serions, comme vous, anxieuses pour lui, s’il voyage seul. Je suis retenue ici par ma mère...
Nous approchions de sa maison. Cynthia m’invita à prendre un verre de soda, elle se sentait fatiguée.
—Madame, je vous accompagne jusqu’à votre porte, mais dites-moi une chose avant de nous quitter: Aymeris vous a-t-il raconté... le Pont de Londres? Rosemary?
—Je sais, je sais! I know! J’ai le signalement de cette abominable créature; la Police nous informe, nous connaissons un haut fonctionnaire de Scotland Yard. Je travaille dur, de peur que le pauvre Monsieur Aymeris ne sache l’adresse. It’s all right!... Si j’ai toujours caché la piste de cette femme, quand il la cherchait, j’aurais dû prétendre qu’elle était digne de pitié et parler hautement en sa faveur. Monsieur Aymeris m’aurait, alors, peut-être parlé d’elle. Il ne faut jamais contrarier notre ami. Il désire qu’on l’approuve, comme la plupart des hommes, et croire que c’est lui qui décide des choses.
Il était minuit quand nous arrivâmes au 62 de Cheyne Walk. Le domestique attendait sur le porche, Mrs Merrymore poussa un cri:—O dear, O dear! Anything happened?—Le butler, d’une voix assourdie, annonça qu’il avait peur que Milady ne fût plus mal; on avait téléphoné au docteur, qui serait ici dans un instant, et c’était ce médecin que Brown attendait sur le porche, pour éviter le bruit du timbre électrique.
Mrs Merrymore me pria de m’asseoir dans le vestibule; elle monta à la chambre de sa mère, et n’en redescendit pas.
Lady Dorothy n’existait déjà plus.
· · ·
Cette mort allait-elle retenir Georges Aymeris à Londres? Partirait-il en voyage? Qu’allait faire Cynthia, maintenant qu’elle n’aurait plus que ses sœurs, à Cheyne Walk?
Pendant nos soirées au Court Theatre, même avant notre conversation encore trop peu libre au bord de la Tamise, j’avais appris quelques-unes des «petites choses» que Cynthia et ses sœurs faisaient pour Georges. La femme de charge, au studio, prononçait le nom de Mrs Merrymore, comme celui d’une personne invisible, mais toujours présente:
—Mrs Merrymore m’a ordonné de faire bouillir un thé de tilleul, pour la nuit; très bon, sir, pour les nerfs, croit-on en France, sir?—ou bien:—Mrs Merrymore a envoyé des draps chauds;—Mrs Merrymore a fait expédier les tableaux;—Mrs Merrymore prend grand soin que je n’introduise auprès de M. Aymeris que les visiteurs dont elle me donne les noms.—Je demanderai la permission à Mrs Merrymore. She’ll know how to do it!—Les misses Northmount savent faire les choses.—Dois-je dire votre visite à Mrs Merrymore?
—Non! Est-ce qu’elle vient ici depuis longtemps?
—Yes, sir! Depuis que M. Aymeris a pris le studio, je l’ai toujours vue ici, souvent, et surtout quand M. Aymeris est dehors. Je ne fais rien sans prendre ses ordres. Elle est si bonne, si habile et si discrète, Mrs Merrymore! Elle est comme une fille pour M. Aymeris... comme la fille de Milton, sir, selon l’image célèbre. Dommage que M. Aymeris soit trop vieux pour elle... quelquefois les élèves épousent le maître, sir?
—Vous croyez Monsieur Aymeris vieux?
—Il a beaucoup vieilli, depuis ces temps, n’est-ce pas, sir? Il paraît «uncomfortable», sir.
Georges et moi étions presque du même âge, ce que j’avouai à cette femme.
—C’est vrai? M. Aymeris paraît beaucoup plus vieux que vous, sir, avec votre permission.
· · ·
Je ne pus rester pour l’enterrement de Lady Dorothy. D’ailleurs les obsèques sont à peine un semblant de cérémonie, en Angleterre, et se célèbrent sans invitations. Une note dans le Journal en tient lieu.
Georges m’écrivit à la fin de Juillet:
«... Mon premier voyage, à cause des vacances de James, sera au «Pays noir», où je compte faire des études dans les mines et les fabriques. Mon amie désire y aller aussi; elle est plus libre de ses mouvements, étant désormais seule avec ses sœurs. J’espère que mes ennemis ne me poursuivront pas jusque dans le village où la chère Cynthia a pris pour elle et ses sœurs, une maison... Peut-être suis-je à la veille du jour tant souhaité...»
· · ·
Alors je perds de vue Aymeris. Le lecteur pourra, à sa guise, imaginer cet été-là dans la campagne anglaise; quant à moi, je vois le peintre peignant entre son fils et Cynthia. Heureux, calme, il réalise son idéal et, au moment où il croit atteindre le «jour tant souhaité», Mrs Merrymore regrette de s’être trop approchée d’Aymeris.
· · ·
Nous allons suivre désormais les événements de sa vie, dans ses lettres, et les pages que j’ai fait copier dans le Journal de mon ami.
(Lettres de Georges en voyage)
Florence, novembre 1909. Villa Epicuria.
«Dearest Cynthia,
«Attendre, attendre, toujours attendre, je ne le puis plus! J’ai cru qu’il fallait oublier l’Angleterre et ceux qui s’y trouvent, sauf ce malheureux enfant, principal obstacle, je le crois, à la réalisation d’un désir devenu pour moi de plus en plus violent. Vous semblez l’aimer, plus que vous ne m’aimez. Aujourd’hui, James est à vous et à vos sœurs. Je vous ai quittée sans mot dire, après une de mes crises de dépression, peut-être la plus forte que j’aie encore traversée, sans motif apparent, cette fois! Je ne puis vous en dire la cause—d’ailleurs futile. Si l’on savait ce qui détermine certains suicides! Mais j’ai alors senti, mieux encore, combien mon équilibre est fragile. Décidément, je ne m’accroche à rien. La vie du célibataire n’est pas faite pour votre ami. Du bruit, du mouvement autour de lui, et beaucoup de solitude pour beaucoup de travail, cela n’est point assez; il me faut une compagne, de moitié dans ce que je fais et dans ce que je pense. Je l’ai rencontrée, cette compagne, et il paraît qu’elle n’est plus pour moi, mais pour ses sœurs et pour mon fils. Donc, j’ai fui. Je n’aurai donc jamais à moi seul une créature aimée? Et l’on appelle cela égoïsme!
Me voici dans le pays où se cachent les détraqués, les vicieux, les mécontents, les irréguliers de toute provenance, les amours inavouables. Ce n’est pas à une Anglaise que j’apprendrai cela, Florence est la Cité à laquelle, depuis plus d’un siècle, vos irréguliers demandent asile.
Chaque jour, en montant à la villa Epicuria, je longe des murailles semées d’iris, derrière lesquelles le diable, seul, sait ce qui se passe: amours terribles, ici, pour ceux qui ont le mystère et la liberté; c’est un aveugle et son jeune compagnon, poète; on ne les voit jamais, ils ne sortent plus. Dans une autre villa, c’est la Princesse, qui plus jamais ne releva son voile que pour sa fameuse amie la romancière, depuis que son royal visage, reflété dans le miroir, a donné de l’inquiétude à cette folle. Elle cultive son jardin, suit la chute du soleil derrière la coupole du Dôme... Florence est le tombeau des déceptions.
Que de loisirs, ici, pour passer en revue mes années d’apprentissage, mes erreurs sentimentales, à l’ombre des cyprès, en cette Toscane dont la terre a produit de si éblouissantes fleurs d’art, mais que je n’ai pas envie de respirer! Quel endroit pour y venir renoncer! Aucun pays ne me donna moins envie de peindre. J’y suis venu comme dans un sanatorium, bâti par les plus grands architectes, et sans laideurs modernes. Une Suisse supportable.
Ici, je n’ai pas de nationalité, je deviens anonyme; un voyageur dans un musée. C’est la prolongation de cet état que vous connaissez comme moi, Cynthia: le rêve dans la couchette d’un wagon-lit; point de lettres, ni de téléphone, toutes communications coupées, une trêve de quelques heures. L’hier a pris fin sur le quai de la gare, à Charing Cross. Mon imagination construit le demain comme un château en Espagne.
Depuis que je suis ici, je vis comme un enfant qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre, et les yeux pour ne pas voir ce qui lui fait peur...
Donc, à vous l’enfant James. Je vous l’ai remis, je vous l’ai confié. Pendant les vacances, vous me l’amènerez. En dehors des vacances, puisque vous ne voulez pas être aux yeux de tous à moi, sachez ce que je compte faire.
Darius Marcellot, complètement ruiné et sous le coup de poursuites judiciaires, compte venir ici. J’opère encore une fois son sauvetage, le sachant honnête homme, à moi dévoué et victime de son imagination romantique. Si vous êtes peu satisfaite de me savoir en sa compagnie, n’oubliez pas que, par votre refus d’être ma femme légitime, vous m’aurez valu ce compagnon—et sa bande. Car Darius amènera une «amie», une Allemande, et des enfants! J’ai loué pour lui cette villa Epicuria—nom absurde—et je vous écris sur le papier qu’y ont laissé les derniers occupants, des Américains.
Je ne suis pas encore installé dans cette villa, mais j’y passe l’après-midi. Une ruine. La partie habitable, date du 16^e siècle. D’une tour fort haute, la vue s’étend jusqu’à Vallombrosa; un peintre autrichien y a vécu, et l’a meublée d’horrible façon; aussi, j’achète des meubles bolonais. Il y a des trouvailles à faire chez les Antiquaires; je viens de mettre la main sur un Ribera magnifique, le plus bel ornement de ma Sala. Avec les murs blanchis à la chaux, des rideaux de damas rouge, ce sera très florentin-esthète, conventionnel, bon à sous-louer à d’autres Américains, quand j’irai ailleurs.
En attendant que j’aie une cuisinière et un jardinier-valet, je prends pension au Lung’Arno, près du pont del Spirito, chez une vieille qui a des filles galantes; mais je dîne chez Volpi, dans l’immonde sous-sol où les artistes et les littérateurs tiennent leurs assises. Je veux «faire vie à Florence», complètement. Je suis déjà dégoûté de ce monde, presque de cette ville—mais j’y suis un inconnu, ce qui ne serait pas possible à Rome; Venise sera pour le printemps.—A Pâques, vous y amènerez James...»
Rome, janvier 1910.
«Chère Amie,
«Oui, je suis venu à Rome, Florence n’était déjà plus possible. Le fils d’un ancien magistrat que connaissait mon père, m’a rencontré à un dîner qu’on m’offrit au cercle Lionardo da Vinci. Florence est la province, immédiatement on apprit que j’y étais seul; des Français, très médiocres, m’ont fait la chasse; le fils du magistrat X... est directeur de l’Ecole française de Florence, une très pâle et pauvre institution, comme la plupart des nôtres, à l’étranger. L’Allemagne règne ici. J’en eus la preuve, dès que Darius et sa Rachel Luxembourg ont apparu chez Volpi. Cette femme, qui est de Dresde, semble célèbre parmi les traînards du Volpi. La villa Epicuria va devenir, par l’industrie de cette Rachel, un magasin de peintures néo-impressionnistes, et de bric-à-brac (meubles coloriés de la campagne toscane, vieilles étoffes de fil et de coton imprimées, etc., etc...). Lœser et Berenson, les esthéticiens américains, savent que Rachel a deux Cézannes à vendre, je n’ai pas de quoi me les offrir, car je suis toujours à court, malgré votre bon management des fonds que je vous ai remis, et Rachel prétend que, grâce à ses affaires avec Darius, la villa Epicuria ne me coûtera rien. Mais je ne puis profiter de cette maison... et la nourriture allemande, saucisse et choucroute, me réussit encore plus mal que celle du Volpi. Pickles, concombres, salades sucrées, café au lait: les régals de Fraülein Rachel Luxembourg. Ses enfants crépus renversent la sauce sur la table, ils sont plus sales que mon petit James ne l’était, du temps des Watkins. Combien je vous suis reconnaissant de l’avoir, malgré moi, mis à Beaumont College!...
Darius est à Naples, pour ses études sur Croce, le philosophe; je l’attends ici. Darius, en plein socialisme philosophique, est devenu très allemand. Nous trouvons des Allemands à chaque coin de rue; et, tout de même, Rome est presque pour moi comme Londres, je me promène dans la Campana, chaque après-midi, en landau ouvert, avec des Anglaises qui hivernent à Rome. Qui connaît du monde à Rome ne peut échapper aux importuns. Un jour, après un déjeuner au Castello dei Cesari, je me rendais, seul, à la Via Appia. Les voitures étaient si nombreuses et la poussière qu’elles soulevaient si épaisse, que j’attendais le crépuscule dans le jardin des Trappistes (catacombes de Saint-Calixte) d’où l’on aperçoit, comme dans un Corot, le dôme de Saint-Pierre, au bout d’une pergola, et, de l’autre côté, le tombeau de Cecilia Metella. Je croquais une tablette de ce bon chocolat que fabriquent ces moines, et je discutais avec un Père chocolatier des moyens de peindre chez eux, et de ranger mes ustensiles sous un hangar. Une voix de femme m’appela: c’était Lady Ethel, la fille de la marquise de Hintley, que je n’avais pas revue depuis 1871, ma compagne d’enfance; on m’avait indiqué à elle dans la chapelle Sixtine. La marquise voyage avec une grande fille phtisique et c’est avec ces deux dames que je fais mon tour quotidien dans la Campana. Elles me mirent en relation avec votre Ambassadeur et les habitués du Grand Hôtel; donc, obligation de déposer au Palais Farnèse une carte pour mon Ambassadeur, puis une autre à la villa Médicis. Les élèves de l’Académie me montrent leurs travaux, et que puis-je en dire? Voilà encore un des problèmes de ces temps: l’Académie de France à Rome! Des fonctionnaires, des petits bourgeois bombardés peintres-lauréats, des intelligences de clercs de notaire. J’imagine les ombres de M. Ingres et de Corot, errant, au clair de lune, dans les bosquets de buis, sous les chênes-lièges de la villa, et leur dialogue! S’ils entraient dans les ateliers des nouveaux Prix de Rome, que diraient-ils à ces déracinés?
Malgré la Via Nazionale, les quartiers-neufs de la Rome des Allemands, Rome reste divine et, quand on y vient pour la première fois, on sent que c’est un événement grave et considérable dans une vie.
Je ne sais pas comment me défendre! Il y a pourtant des hommes de pensée qui, à Rome, installent leur travail et évitent le monde. Héritage de ma mère? Ah! l’hôtel de l’avenue Montaigne, l’odeur en reste dans ma peau, je ne m’en laverai donc jamais!
Si je mange dans les trattorias, il se trouve toujours, près de moi, quelque «art-student», l’une quelconque de mes élèves de l’atelier Scarpi. Deux Anglaises, une miniaturiste et une aquarelliste, ont remis le grappin sur moi. Il faut voir l’intérieur de ces idéalistes, sans feu ni lumière! Toutes à l’Art! Il faudrait aussi que vous vous efforciez de m’avoir un éditeur pour les illustrations du «Songe d’une nuit d’été», dont cette Miss Smithson est l’auteur. Elles crèvent de faim, ces femmes, Lady Ethel a commandé des miniatures à Miss Reed (l’autre vieille fille). Pour soulager de telles misères, on regrette moins d’avoir fait la connaissance de votre Ambassadeur. Ceci: l’héritage de mon père. Misère, misère, misère...
Mais vous avez raison, j’aurais mieux fait de continuer ma série de Londres. On se cache mieux, là-bas.
Les lettres de James sont charmantes—mais je suis convaincu qu’il se demande si vous n’êtes pas sa mère. Ses questions deviennent trop précises... Si vous lui disiez la vérité?...»
Rome, janvier.
«... Vous rappelez-vous un élève de l’Atelier Scarpi, un Munichois du nom de X..., qui faisait de si curieux fac-similés, dans la galerie des Sept mètres, au Louvre?—Un de nos meilleurs élèves—disait Signor Scarpi. Et le Polonais qui peignait des «suicidées» à la Tassaert, en grisaille, comme Carrière? La dernière fois que nous l’avons vu, c’était à la salle Erard, un soir que l’on jouait le quatuor de Debussy. A côté de vous, un macfarlane à capuchon, d’où sortaient des soupirs. Vous vous rappelez qu’ensuite, nous ayant reconnus, il nous fit ses adieux et nous raconta, tout bas, qu’il avait reçu une mission (il était nihiliste) et que cette mission était «au-dessus de ses forces». Il s’agissait d’un attentat, peut-être, contre la famille impériale. Mon Polonais n’a attenté à rien du tout, mais, tranquillement à Rome, il prépare des panneaux de bois déjà peints, et maquille les faux primitifs que le Munichois exécute avec un talent merveilleux. Comment ai-je découvert la chose? Rachel Luxembourg tente d’embaucher mon Polonais, Darius l’ayant retrouvé ici dans une trattoria. Rachel, qui l’a connu à Dresde, le juge propre à décorer des meubles toscans.
Darius a été chez ces misérables, et dans l’enthousiasme où l’avait mis une certaine figurine de cire du XV^e. La figurine était déposée chez un antiquaire; j’y fus, car le studio de mes ex-élèves ne m’est pas ouvert.
—Voici, m’a dit l’antiquaire, une pièce de premier ordre, qui partira pour l’Allemagne. Herr Professor von Bode, de Berlin, est en compétition avec le Metropolitan Museum de New-York. Le Musée du Louvre ne met pas le prix pour acquérir les chefs-d’œuvre.
Or, ma chère amie, je jure sur la tête de James que cette figurine est un faux, la patine de la cire n’est même pas sèche. L’imprudent antiquaire m’a fait passer dans sa galerie des trésors; un certain Watteau qu’il me soumit est du pur «Munichois fecit», un «Amico del Dario».
—Ah! Cher ami, m’a dit Darius, mais ceci est fort grave! je préviendrai Rachel.
Rachel est restée huit jours à Rome. Le Professor Bode était ici, et Rachel a si bien fait la leçon à Darius, que Darius m’a dit, cette fois sans réplique possible:
—Ah! cher ami (imaginez son onction), mais vous faites erreur! Il n’y a que les savants de l’Allemagne, qui soient infaillibles aujourd’hui!
Mes compagnons sont, comme la plupart des Italiens que j’écoute causer, esclaves de l’Allemagne. Dans quelque endroit que j’aille, j’ai la sensation que la parole d’un Français n’est jamais prise au sérieux. Dans un Salon, au Grand Hôtel, dans une Ambassade, dans un train, un Français n’a plus sa place. Hélas! je dois à la vérité que le spécimen courant de mes compatriotes sort je ne sais d’où. «Dear me!» que nous sommes donc mal représentés en dehors de chez nous!...»
Volterra, 15 avril. (Cette lettre adressée à moi-même).
«Mon cher ami,
«C’est, en effet, très mal, de ne t’avoir pas répondu. Mrs Merrymore, ai-je pensé, te tenait au courant de mes faits et gestes, comme de la santé et des études de James, auquel tu témoignes tant de dévouement. Mrs Merrymore devait s’arrêter à Paris, avant de s’embarquer pour Florence, elle t’aurait montré ton filleul, puisque tu as fini par être le parrain de James—encore une des charges que toi et Cynthia avez prises en cachette. Les théories de Cynthia la font agir, sans me prévenir, et feindre de croire que c’est moi qui agis. Point juste, cela! J’ai cru James baptisé, dès après sa naissance, dans la Nièvre. Il sera donc deux fois baptisé. Et son état civil? En avez-vous refabriqué un, en Angleterre? Mrs Merrymore, avec laquelle je fais parfois un tour en automobile, ne m’a rien dit. Elle me traite en «lunatic», mais mon équilibre est parfait. James est dans la joie. Il apprécie ce que je lui montre. Je n’ose plus presser mon amie de revenir à Florence, quand elle aura reconduit James à l’Ecole. Nous évitons toute allusion au passé et a l’avenir, je suis comme mes parents, qui ne causaient de leurs affaires qu’avec les autres, d’où perpétuelle apparence d’hypocrisie, manque de sincérité: la crainte engendre la dissimulation, le mensonge même. D’autre part, Mrs Merrymore m’évite de ces soucis matériels, où je me perdais—et toujours le même regret me ronge... mais peut-être bientôt se ravisera-t-elle, puisque déjà elle ose voyager seule avec moi?
Donc nous voyageons en Toscane. A la fin du mois, je commence un double portrait, pour remplir les trous creusés dans ma caisse par tant de mains. Je te consulterai de vive voix, au sujet des affaires de Darius Marcellot. Mrs Merrymore me supplie de ne pas retourner à Florence, à cause des Marcellot. Quand elle sera à Londres, je lui apprendrai où je suis. Il y a urgence.
Et toi, mon cher?.»
Lettre à Mrs Merrymore.
Florence, fin avril.
«Chère amie,
«Je vous ai désobéi, je suis à Florence.
A la vérité, j’avais à revenir ici, c’était promis, conclu, avec cette Américaine dont je vous ai parlé, celle qui, un soir de janvier, par un froid italien, c’est-à-dire de canard, descendit de l’omnibus et entra à l’hôtel mi-nue. Elle n’avait pas de bagages, et ne portait qu’une étole de fourrure, sur une jupe transparente en tulle d’or, et un grand béret renaissance. Toilette de voyage qui convient assez à cette Mrs Links. Elle a l’air d’une idole chinoise du Silence, on entendait à peine sa voix... la voix des revenants dans les séances de spiritisme.
L’affaire fut bouclée en un instant: j’irais peindre son fils et elle-même, dans sa villa dei Colli. Il le fallait, elle y tenait, cet ordre venait de l’au-delà. Elle sortit, comme elle était entrée: sans me dire son nom. Vous en souvient-il, Cynthia, comme toujours craintive pour moi, vous avez, sur-le-champ, pris ombrage! Tous les malheurs allaient m’accabler. Mon Américaine m’empoisonnerait, on me couperait les quatre veines, dans un bain d’aromates. Vous décriviez la salle byzantine, le «toc» à la vénitienne des salons où cette femme devait se plaire. Eh! bien, sachez-le: il n’y a pas de salle byzantine chez Mrs Links, mais sa chambre à coucher pourrait être un décor pour Roméo et Juliette, au «Lyceum», du temps d’Irving. Je ne sais encore si elle est redoutable. Elle possède un mari, homme charmant et doux. Je crois qu’ils sont unis. Harry est le second époux de Gisell. Le précédent fut tué à la chasse (ceci pour vous rassurer sur mon compte). Réussirai-je?
Le portrait est déjà en train. L’enfant, tout autre que James, a la mélancolie des petits êtres dont la mère s’est remariée et qui ne comprennent pas très bien où ils en sont, ballotés entre deux familles auxquelles ils ne savent jamais s’ils appartiennent, ou non. Il me fait penser à tout ce que vous craigniez pour James.
Les Links avaient préparé un logement à mon usage. Je suis descendu à l’hôtel Byron, au Lung Arno, près du Ponte Vecchio. Ainsi, je serai plus à même de me retrouver, de me recueillir, après les journées à la villa dei Colli...»
Mai 15.
«Vous voila bien, chère amie! Toujours la même! Vous vous ennuyez à faire les honneurs de votre salon aux relations de vos sœurs. Vous êtes possédée comme moi du démon de la peinture. Vous voudriez venir ici, peindre à côté de moi, causer, vous promener avec moi; c’est cela, oui, pour toujours. Les difficultés, les remarques aigres-douces de ces dames Northmount? Vous appartenez à vos sœurs! il vaut d’ailleurs mieux que nous mesurions le temps que vous et moi pouvons supporter, loin l’un de l’autre. Je continue d’être un peu comme dans le sleeping-car, malgré des alternatives d’agitation. L’art de Florence m’ennuie, la ville m’apparaît toujours froide et sèche, avec ses motifs tant défraîchis d’avoir été trop photographiés et aquarellés par les vieilles filles de votre pays et les étudiants d’Oxford.
Mais le ménage Links m’a fait découvrir une autre Florence cosmopolite, celle des villas et des environs. En automobile, nous parcourons le pays. Je ne parle qu’anglais, je ne vois que des Anglais et des Américains à la Henry James. Mon amour pour les types est à même de se satisfaire ici. Il n’y a donc que des fous? J’en suis peut-être un aussi, quoique vous m’ayez souvent rassuré: «les Français n’ont pas d’imagination». Je crois en effet avoir ma «tête sur mes épaules». Les Musées ne me la feront pas tourner. Je les avais évités, l’hiver dernier. Cela est mort, ou bien cela s’adresse aux littérateurs, aux vierges dévergondées et aux messieurs bizarres. A Venise, j’aurais la joie de la vraie couleur, de la pâte, de la peinture, telle que nous l’entendons. Votre Botticelli de chez William Morris, il faut «se battre les flancs» pour l’aimer. Michel-Ange? une autre affaire! Nous sommes du même avis, vous et moi. En attendant, je veux voir des personnes et non pas des œuvres.
Mrs Links est parmi les renoueurs de la tradition, «through» Cézanne. Elle oscille entre le quattrocento et les Indépendants. Elle me met au courant des philosophes de Florence. Quelle drôle de ville! Comme sur la Riviera, des chanteurs, des professeurs de musique, des diplomates à la retraite, qui ont cru trouver du soleil en hiver dans «la Cité des fleurs» l’une des plus froides d’Europe, mais à cause de la Primavera de Sandro, à cause de Donatello et de Michel-Ange, sous le vocable de l’Art, grâce au double snobisme qui régit la société moderne.
Et tout ce monde endormi dort, dort, dort, malgré l’air qui me stimule comme du vin de Champagne. Il n’y a plus ici de forces créatrices; étrangers et natifs dorment; ils croient travailler, parce qu’ils sont en contact avec de belles choses; mais ce ne sont que lazzaroni, qui pourraient être à Nice, avec Jean Lorrain, excepté que s’offrent ici mille occasions de plus—pour les vicieux. Vous me disiez naguère: «On revient toujours à Florence, mais c’est en passant, comme à Milan, entre deux trains». Pas tout à fait juste: on s’y accommoderait mieux que dans votre bien-aimée Pérouse, où vous voudriez vivre...»
Florence, 25 mai.
«Si je ne vous écris pas plus souvent, Cynthia, c’est que j’hésite, je ne sais que vous dire. Dois-je passer l’été en Angleterre, comme vous l’aviez souhaité? Mes devoirs auprès de James? Il faut aussi que je soigne son père, celui dont l’avenir de mon enfant dépend. Je vous assure, croyez-moi, ma situation présente ne peut se prolonger, ou je meurs...
I must settle down. En Angleterre, à Paris? J’aurais dit, il y a quelque temps encore:—A vous d’en décider, Cynthia!—Je vous avouerai que ce séjour à Florence me ferait du bien, physiquement, quoique tout l’art que j’absorbe, du matin au soir, avec Mrs Links, au cours de nos randonnées en automobile, me trouble extrêmement. Je tiens un journal assez exact; je vous le montrerai. Si jamais j’en avais le temps, j’écrirais une histoire des origines de la peinture moderne, avec en sous titre: «La mode et l’opinion».
Mrs Links, ou Gisell, si vous aimez mieux (c’est ainsi qu’on la désigne ici), porte une magnifique intelligence, comme un collier de perles sous sa chemise. Les poses seraient un régal, par la richesse de sa conversation, si cette morphinomane ne tombait subitement dans des silences que rien, pendant des heures, ne peut rompre. Elle a des aventures; je soupçonne un drame dans la maison. Avec ma maladresse habituelle, je m’y mêle, sans le savoir. Je ne vois peut-être point juste. (A éclaircir pendant un petit voyage avec les Links et d’autres amis, à Pérouse). On me supplie de passer juillet et août à la villa. Des spirites sont attendus, les tables qu’on fait tourner me donnent un détestable malaise. Je ne m’attarderai pas au delà du premier juillet...»
Georges Aymeris laisse à peine deviner, en ses lettres à Mrs Merrymore, les attraits qu’avait pour lui son séjour auprès de Mrs Links. Son journal, plein de réserve, de sous-entendus, de transpositions nécessaires, révèle un nouvel intérêt dans sa vie.
Extraits du Journal.
(L’art moderne infusé par Mrs Links).
Cynthia m’écrit que les femmes sont toutes semblables les unes aux autres en Amérique. Je ne la contredirai pas, car elle les connaît mieux et depuis plus longtemps que moi. Selon Cynthia, elles ne vivent que pour parvenir; les unes nous éblouissent par l’argent qu’elles gaspillent, les autres par leur science, leur connaissance de l’Art; et ce sont des femmes sèches, incapables de désintéressement (dans le sens intellectuel); personnelles, pratiques, qui marcheraient sur le corps de leur fils, s’il obstruait la route. L’habitude de la richesse rend les meilleures intraitables, elles n’admettent point que quelqu’un ni quelque chose leur résistent.
[Illustration: Gisell à Florence]
Quand elle pose dans l’immense galerie aux fenêtres toscanes, à grillages, et haut dans le mur, Mrs Links reçoit une lumière reflétée sur les dalles comme par les vitraux d’une église; elle est placide comme ses divinités de la Chine et ses madones Siennoises, dont l’or reluit sur la trame d’un brocart vineux et atténué, dont est tendue la Sala. Gisell porte une tiare chinoise. Si elle se tait, ses yeux sont effrayants, dans son visage bouffi et mat, encadré de cheveux qui moussent comme la perruque d’Ida Rubinstein dans Shéhérazade. La poitrine de Gisell se soulève à chaque reprise de la respiration, comme le levier d’une machine puissante, formidable au repos comme dans l’action. Gisell est un animal de la jungle. Et sa voix est un léger souffle, et sa bouche pâle, lippue et large, n’a jamais ri devant moi. Il faudrait des ans pour qu’un Européen reconstituât le passé d’un tel être. Elle a l’immobilité grave, les lents mouvements d’une odalisque, macérée dans les essences du harem; et cette femme de Chicago organiserait une fabrique de conserves, une boucherie frigorifique, un trust des chemins de fer ou un cinématographe musical! Selon nos définitions des classes sociales dans notre vieux monde établies, vous ne l’appelleriez ni une bourgeoise, ni une Lady. Elle a l’habitude du luxe, et ses raffinements sont d’une personne qui aurait tenu des comptoirs, mais oublié le prix de ses «articles». Toute simple, dans la direction de son «home», et ménagère pratique, ses doigts, si adroits pour l’inutile, n’ont pourtant jamais tenu une aiguille, et Gisell brise une épingle si elle assujettit son chapeau en l’absence de sa maid. Ses notions sont innombrables, avec des trous d’obscurité, une ignorance des plans et des valeurs; mais sa compréhension est si vive qu’elle vous arrête à mi-chemin si vous croyez devoir lui expliquer quelque chose. Elle vous coupe alors la parole, par économie de ce temps, qui «est de l’argent», et, si vous continuez, elle incline la tête sur ses colliers d’ambre, et pense à autre chose.
L’Europe? Tu l’as visitée, Gisell, tu sais, de notre histoire, mieux et plus que nous des dates; mais, Gisell, les livres ne suffisent pas. Si notre vieux Sphinx, qui s’enfouit dans la cendre du Temps, ouvre en amande son œil que tant de couchants n’ont pas fait cligner, renonce, étrangère, à obtenir de sa lassitude royale, toute réponse à tes impertinentes «colles» d’écolière!
Nous sommes donc là, elle et moi, face à face.
La guerre entre deux continents. Deux ennemis en présence, aux forces inégales. J’ai confiance dans les miennes, car je n’ai jamais encore tenu, au bout de mon pinceau, un visage impénétrable. Elles se défendent, elles feignent, mais, sonne l’heure fatale où un pli se déplace, et laisse le peintre voir ce que cachait le vêtement. Visages, mains, caractères, o visages humains! Mes brosses et mes couleurs sont mes balistes et mes catapultes, anodines, selon vous, mais redoutables, pointées par moi.
· · ·
Quand nous fumons une cigarette, dans les intervalles des séances, vous glissez, Gisell, jusqu’à moi; devant mon chevalet, ce «Ah!»... J’avais donc deviné ce qui s’était, la minute d’avant, passé derrière la cloison d’ivoire de votre front? J’étais trop jeune, quand la Princesse Peglioso exposa le sien à mon innocence.
Maintenant, Gisell, retournez à votre sofa!
Le petit John range des pots d’arums sur la terrasse. Appelez-le par la fenêtre, qu’il vienne; j’ai besoin de lui à côté de vous.
Les rayons de midi tombent droit sur le tapis, rejaillissent, comme l’eau d’une fontaine, en gouttelettes d’or.
· · ·
Harry Links s’est levé tard, il est dans sa chambre, tourne, va de sa baignoire au secrétaire où, soi-disant, il écrit une comédie pour une fête que nous préparons. Il veut être auteur dramatique, puisque son industrie de Chicago lui laisse des loisirs en Europe, où sa femme est esthète. On l’a déraciné; il n’a plus ses «affaires», l’homme actif de Chicago fait les commissions de sa femme dans Florence: c’est l’automobile à conduire en ville, des amis qu’il va chercher à la gare, il achète du chocolat chez Jacosa, porte des invitations dans les hôtels. Chaque midi, un déjeuner réunit à la villa quelques-uns des voyageurs de passage. Harry Links, abreuvé d’art, s’ennuie d’être loin de son «office». Il aime Gisell, en chien fidèle; il s’est attaché au petit John comme s’il était le père de cet enfant. Harry allait s’endormir dans les coussins de la villa dei Colli, la lune de miel durait encore, j’en suis sûr, quand j’ai connu sa femme!
Un escalier invisible le conduit de sa chambre à celle de Gisell. Elle vient d’en murer la porte. Je sais que ces amoureux se costumaient en Roméo et Juliette. Harry est mélancolique et s’occupe de l’éducation de John. Serait-ce un commencement de haine? Il y a un drame par là, je le sens, je connais tous les personnages et ne puis savoir lesquels accoupler, mais deux par deux? trois par trois? Sexes ad libitum et interchangeables.
DRAMATIS PERSONÆ
Un mari. } La femme de celui-ci. } Villas. Le Lord de la colline en face.} Lady X., femme de celui-ci. }
Le maître de latin, précepteur in partibus } de l’enfant du ménage principal. } La femme du précepteur, artiste dramatique.} Podere. Un valet de ferme. } Un mécanicien. }
La dame pélerine aux coquilles St. Jacques. } } Figurants: Le vieux couple américain douteux. } En ville. Un copiste anglais, des Uffizzi. } Buveurs de cocktails, esthètes de chez Giacosa.}
En tout, de 20 à 25 personnes.
Lord X... est venu ce matin pendant ma séance. Gisell ne s’est pas enquise de sa femme (son amie intime). Lady X. part demain pour Paris, et elle n’a pas pris congé de Gisell. Je ne puis faire parler Mrs Links au sujet de Lady X. Des Américains pauvres, les Paul Pappers habitent dans le Podere; Paul, le mari, est précepteur du petit John; Isabella étudie l’art dramatique. C’est elle qui jouera le premier rôle dans la pièce de Harry, et le second est tenu par la demoiselle végétarienne aux coquilles Saint-Jacques, qui s’en va, deux fois l’an, jusqu’à Rome à pied (en sandales), un bâton à la main. Je n’assiste pas aux répétitions. On répète, au Podere. Grand mystère. La bonne figure grasse et rose de Harry Links se rembrunit, dès que ces femmes arrivent. Il ne dirigera point, dit-il, les dernières répétitions.
Le chauffeur m’a dit que Harry buvait du whisky dans un cabinet noir; il noie son chagrin. Il boude, quand Paul Pappers s’en va, la leçon de latin finie, et le petit John pleure. Lord X... ne rencontrait jamais Paul Pappers. Notons cela. Isabella se dit malade depuis huit jours. Et la comédie est remise à quinzaine.
Quand je monte par les viale dei Colli, le matin, j’aperçois souvent Gisell, en robe de mousseline blanche, ombrelle bleue, chapeau bergère à fleurs des champs. Alors Gisell n’est plus une Orientale du tout; moins pâle, elle est gaie, presque souriante. Elle se vante d’avoir parcouru dix kilomètres à pied, et d’avoir trait ses vaches, au podere. Une demi-heure après, elle a remis sa tiare et c’est la Divinité silencieuse, qui reprend la pose.
Demain soir, bal travesti, à la villa.
· · ·
Gisell voit l’art italien de la Renaissance, à la façon dont Beardsley a vu le 18^e siècle français. Verlaine, Mallarmé sont ses dieux. Elle me fait raconter mon époque, mais elle vit dans un décor de bric-à-brac, chasubles, fausses madones du quattrocento,—chromos anglaises, d’après Burne Jones, et paysages de Sargent. Elle se prépare déjà à changer toutes ces babioles contre du «néo-impressionnisme». Si je fais son portrait, c’est qu’elle a voulu me connaître. Elle m’annonce déjà que nous en ferons d’autres, sa turquerie n’est qu’une phase. C’est elle qui a choisi la tiare et le costume Bakst. Elle médite une toilette de 1867: «You know how Manet would have painted me». (Vous savez comment Manet m’eût représentée.)
Nous nous amusons beaucoup.
Cette femme, aux silences de mort, décrit la New-York d’aujourd’hui comme le lieu où la vie est la plus intense, et elle parle avec des mots de passion. Je la vois qui se trempe dans la foule de cette ville comme une ligne de fond. Je me sens tellement attiré là-bas, qu’il faut que j’y retourne. Gisell, encore plus que les autres, coupera-t-elle les fils qui m’attachaient à Passy? Puisqu’il y a des merveilles, aux quatre coins de l’univers, comment s’enfermer dans un atelier, à peindre toujours la même chose? Peut-on être d’un seul endroit? Problème jamais résolu.
Si mon père et ma mère me voyaient à Florence...
Quelquefois, dans le dévergondage de cette société cosmopolite, je rencontre un Français. Hier, c’était encore un des maîtres de cette Académie que nous fondâmes ici pour les études historiques et la propagation de notre langue. Une insurmontable répulsion me fait fuir les Français, si je suis «hors de chez nous». L’honorable professeur à redingote et à chapeau mou, sur les rives de l’Arno, représente notre culture. D’insctinct, je m’efforçai d’être aimable, ayant reçu de bonnes leçons. Le «monsieur» avait le même accent que moi; mais nous n’avions que cela seul en commun. L’odieux universitaire à binocle s’est permis des plaisanteries, il fit l’avantageux et le frondeur, parce qu’il a une histoire dans sa vie.—Il y a bien de quoi crâner pour cela!
Le plaisir que je m’étais promis, aux hors-d’œuvre, d’enfin causer avec un être d’éducation semblable à la mienne, se tourna en fureur dès que le «monsieur» parla. Cet homme éminent n’est qu’un commis voyageur, un placier en mots. Ne vous avisez pas de lui demander pourquoi il se déplaît en Italie! Il y apporte ses tares. Les Florentins le trouvent spirituel; moi, ils semblent me trouver stupide... Entre lui et moi, pour le moins, ils ne distinguent pas. Mais on se connaît mal soi-même. Si j’ai mes ridicules, le moindre n’est point (entre nous) l’adaptabilité et mes travestissements successifs. Il serait peut-être plus sage de ressembler à ceux de ma caste, comme ce Monsieur Balzangue, qui ferait un si bon chef de cabinet, à son père, l’ex-ministre; Balzangue n’a certes pas une collection de masques dans son bagage. Ceci est très français. Quant à moi, comme une Istar, je me présente à tous les guichets des remparts; à chacun, pour être admis dans la Cité Sainte, j’aurai dépouillé un de plus entre mes mille costumes de rechange. Quand j’aurai, jusqu’à ma chemise, arraché mes vêtements, que restera-t-il de Georges Aymeris? Ta pudeur de jadis, où sera-t-elle, quand tu abaisseras tes yeux sur ton corps enfin mis à nu? Seras-tu dans la Cité enfin admis? Quelle sera la réponse du guichetier?
Continue tes expériences, marcheur qui sens déjà les cloques saillir à la plante de tes pieds!
J’ai laissé ma malle à la consigne, sans donner mon nom, ni mon adresse. Allais-je déjeuner chez Lapi? Vite, dehors! Quelqu’un allait me reconnaître, et je ne veux plus être reconnu. Dehors, je serai peut-être un autre moi-même de plus. Faisons-en l’essai. Si je suis hors de France, ce n’est pas pour voir, en un autre Français, ce qui, j’espère, n’est pas en moi. Je me dénationalise.
Et le lendemain, faible, je me suis assis à la table du Normalien et, parce que je suis l’incorrigible Français, n’a-t-il pas fallu que je lui demandasse s’il était, lui aussi, un élève de Condorcet?
A son gardien, un prévenu, dans la prison de Mazas, révèle son identité, parce que l’accent du geôlier est celui de Carcassonne; et ces deux hommes feront causette amicale, jusqu’à ce que se revenge de l’autre celui qui porte les clefs: dès qu’aura pris fin le dialogue en patois «de chez nous».
· · ·
James, mon fils, je pense à toi.
A celui qui te succédera, en lui remettant le flambeau de la course, quelle langue parlerais-tu, homme d’aujourd’hui? Le sens des mots, d’une génération à l’autre, change.
Pierre Aymeris, mon père, tu m’as parlé. Ai-je retenu ce que tu m’as dit?... L’ai-je compris? Il me semble...
Aurais-je déjà oublié? Pourquoi n’ai-je, encore une fois, traversé l’Océan? Jadis, le paquebot transatlantique fut pour nous autres, comme dans un cauchemar, quelque chose qui file devant soi, qu’on essaye de suivre, de rattraper, et puis qui va si loin que la fatigue des brassées réveille en sursaut le nageur dans son lit. On ne sait vers où se dirige cette ville flottante. L’Amérique? C’était où l’on n’irait jamais, oui, là-bas dans le lointain, dans l’inconnu, on ne savait où, oui, là-bas, dans l’au-delà. A écouter Gisell, les lieues diminuent, New-York se rapproche encore de moi. Je commençai par la revoir, comme, dans un télescope, la lune. Maintenant, l’Océan n’est pas pour moi plus large que l’Arno, ni New-York plus distant d’ici que le quai de Passy.
Dans mon enfance, Paris, il me semblait que ce fût nous, les Aymeris; puis il y avait Saint-Cloud, Versailles, tout contre, autour du noyau que nous formions; plus loin, la campagne, Longreuil, Trouville, enfin la mer... la mer... et, au bout, la ligne d’horizon. Comme Nou-Miette m’enseignait que «ça descendait» ensuite, je n’essayais point d’imaginer l’abîme où choit le soleil en lançant une lueur verte.
L’Angleterre, l’Amérique, la Russie, la Chine, tout était de l’autre côté de cette ligne d’horizon, tout cela, petit, tout petit, et Paris, les Aymeris, nous étions très grands. Et c’est comme cela, que nous autres, nous nous représentions l’Univers.
Aujourd’hui, je tiens l’Amérique dans ma main. Gisell m’ouvre de nouvelles perspectives et me tend des corbeilles de fruits exotiques. Cuisines! Que ne donnerais-je pour que les mets et les boissons exotiques inconnues me répugnassent! Mais j’ai dû, dans mes existences antérieures, y goûter; ces nourritures et ces breuvages ont comme un goût qui me rappellerait je ne sais quoi d’agréable, à retrouver après des siècles de privation...
Pour les Yankees, nous autres d’Europe sommes des morts; ils viennent nous visiter, comme des cadavres pétrifiés dans les rues d’une Pompéi.
Serait-elle transportée là-bas, chez eux, la vraie vie vivante?
Ici les ruines? Ah! non! Si le soleil se lève sur nos décombres, nous sommes du côté où le soleil se lève et se lèvera toujours. Gisell vient nous voir pour se faire lire nos vieux palimpsestes par ceux qui en possèdent encore le chiffre... Gardons le chiffre, donc... Mais où le cacher? Taisons-nous, taisons-nous!
Son admiration pour notre passé et nos traditions, lui inspire des mots ironiques et de vague défiance, elle a cet œil inquiet dont, chez nous, les jeunes regardent les vieux. Gisell n’en est plus à la phase du respect, et je croirais plutôt qu’elle prit un plaisir cruel à notre décomposition, qu’elle semble humer comme Baudelaire la charogne. Elle se pervertit dans notre littérature, et Mirbeau fut son maître. N’est-ce point elle qui, dans une cage, enferma une douzaine de chats mâles et femelles, pour la jouissance de suivre le combat jusqu’au complet écrasement du plus faible? Il lui plut de venir, comme une Reine des dollars, choisir, ce qui n’était pas à vendre, et qu’on achète puisque le monument de notre hoir chancelle. De sa fenêtre à grillages, elle voit Florence à ses pieds, et songe, en se limant les ongles: J’achèterai le meilleur, puisque tout y est à vendre; et que le reste sombre avec une civilisation qui a trop duré!... il suffira de nos bibliothèques et de nos musées, pour l’érudition des philosophes.
C’est de l’informer, que Gisell demande à ma conversation. Je lui apparais comme un invalide qui, revenu de fameuses campagnes, dénombre les canons et les drapeaux, raconte ses petites anecdotes «historiques».
—Tell me, tell me, I want some more!
Elle veut tout apprendre au sujet de ceux que j’ai connus. Gisell collectionne les noms. Je suis son professeur d’histoire contemporaine (d’un tout petit coin de l’histoire contemporaine). Elle dévorera ces notions, puis, comme un boa gavé de nourriture, retombera dans ses silences, gonflée, gorgée.
Elle passe de l’un à l’autre, presse des citrons, puis jette le fruit dès que le jus l’a désaltérée.
Georges Aymeris, voici ton tour, c’est à toi de satisfaire Thamar.
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Johnnie semble encore perdu dans le ménage de sa mère. Johnnie semble aimer son beau-père Links, si affectueux pour lui, plus même qu’il ne l’est pour Gisell, que Links ne comprend pas. Il appelle Links «mon père» en français (monne péïre); et son défunt père: «father». Hier, Johnnie, dont les grands yeux sont toujours tristes, demande, au milieu d’un de nos grands silences, la permission de parler:
—May I, mother? (Puis-je maman?)
Il avait, en rêve, rencontré «father» aux Cascine, habillé de noir et une fleur à la boutonnière, en tenue de visite. Johnnie voulait s’enfuir, se cacher derrière un arbre; mais il marcha à reculons, si loin, si loin, qu’il tomba dans l’Arno. Et il s’était réveillé.
—Mother? Qu’est-ce que m’aurait dit father? J’avais peur de ses questions. Supposez, si un jour father entrait, par le podere? Il monterait à la villa, peut-être je serais en train de jouer avec «doggy», le long des iris. Si je vois venir father, qu’est-ce que je dois faire? Father me demanderait si je suis heureux. Répondre oui? Est-ce que ça ne serait pas «improper» (inconvenant), de lui dire que «monne péïre» est si bon pour moi, si gentil, que mother est avec «monne péïre», comme si «monne péïre» était father? pourrais-je lui dire:—On vous croyait mort, dirais-je cela comme excuse?
J’ai interrogé Gouvernante. D’abord, elle n’a pas répondu... et puis elle a dit que les enfants ne doivent pas penser ces choses.—On pense aux morts, mais on n’en parle pas! Est-ce «correct» cela, mother?...
A ce moment, Links était en train d’écrire dans sa chambre. On entendait ses pas sur le dallage, et la machine à dactylographier tapait. Il éternua très fort, par la fenêtre. Johnnie leva la tête:
—Mother, est-ce que father écrivait aussi des drames? Father, que faisait-il le matin?
Gisell répond:—Father était tout le temps à la chasse. C’était un grand chasseur de grosses bêtes.
—Et «monne péïre»? Qu’est-ce qu’il chasse?
—Il construit des pièces.
—Qu’est-ce qui est plus difficile? Tuer des grosses bêtes, ou écrire à la machine?
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Mrs Links me rend, comme des restes qu’un habile cuisinier travestit le lendemain, les notions qu’elle a reçues de moi. Elle m’excite sur les choses de l’«avant-garde». L’arrangement, par elle choisi pour son portrait (encore inachevé), elle ne l’approuve déjà plus. Je sens qu’elle n’est plus la femme de Shéhérazade, elle souhaiterait que je donnasse à son âme errante, une enveloppe autre. Elle forme des projets pour beaucoup d’autres toiles que je viendrai peindre à Florence, d’après elle, pour qu’en causant je «l’informe». Elle enrage de ce que je ne sois pas assez enthousiaste pour des œuvres qu’elle vient de découvrir, et me les explique à sa façon, «pour m’instruire». Elle élabore un vague projet de phalanstère d’«avant-garde»; elle recueillerait dans sa villa des artistes pauvres et les ferait travailler.
Elle interprète «Une dentelle s’abolit» avec ingéniosité; la syntaxe de Mallarmé l’arrête moins que moi. Je suis à l’école. Soudain, Gisell évoque un tableau, un vers, une page de prose, que j’oubliais, Gisell me les fait mieux sentir et d’une façon neuve.
Mes habitudes de pensée traditionnelle m’empêcheraient-elles d’en jouir ingénument? et cette élève me révélera-t-elle le sens de ce que je lui ai fait connaître?
Gisell, magicienne dans l’art des «pick me up», «cocktails» à réveiller la plus opiniâtre inappétence, Gisell les agite dans ses gobelets, sans avoir l’air de faire un geste.
Gisell me montrera peut-être celui que j’aurais dû être. Mais sait-elle bien celle qu’elle aurait dû être?
Gisell, je vous vois derrière un comptoir, à Chicago... Me trompé-je?
—J’aime—dit-elle—l’Italie pour sa sordidité. «It is not Beauty but Dirt in the Sun». «Ce n’est pas la Beauté, mais la Saleté au soleil». Connu, lui dis-je, depuis Baudelaire; et point ce que j’apprécie le plus en lui. Et Gisell est trop fine que d’insister. Telle une méduse, elle arrondit sa coupole gélatineuse: le flux l’avait amenée, le reflux l’emporte.
Quand saurai-je ce qui se passe, la nuit, dans cette villa dei Colli?
Elle aperçoit en moi «de la révolte, de l’anarchie comprimée», cette femme délirerait de joie, si elle provoquait une crise.
—Monsieur Aymeris, vous êtes fait pour traverser la vie dans la tempête. Vous viendrez avec moi à New-York? Promettez!
Se croit-elle assez forte? Ces mains courtes, cette chair d’ambre, cette cernure des yeux, cette crinière brune aux reflets rouges, j’en ai subi le pouvoir, chez une autre; vieilles lunes, les chaudes impassibles, les malades de curiosité!
Voici qu’il serait temps pour Cynthia...
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A la villa, le soir, on marche dans l’obscurité. La grande salle ne s’éclaire que de quelques cierges, car Gisell en était hier encore au genre quattrocento; l’électricité est «inesthétique». Les beaux messieurs aux voix flûtées jugèrent qu’un bal travesti serait, sur cette colline, propre au déduit. Or, je me refuse à porter domino et masque; quelques poils postiches au menton me flanquent en dépression. Pierre Schlémihl... La nuit promettait d’être belle. Nous étions à la veille de la pleine lune; l’atmosphère était paisible, assez tiède pour que Gisell ouvrît les baies de la Sala sur la terrasse. Chacun avait gardé pour soi le secret de son travestissement. Isabelle Pappers, pour être toute rendue au bal, et craignant d’être plus malade, s’est installée à la villa, dès hier. A midi, Paul lui ordonne de ne point paraître à la mascarade. Depuis lors, il y a des allées et venues, des portes qu’on claque, des gens qui courent. En guise de séances de portrait, Johnnie et moi aidâmes Agostino à tendre les guirlandes, à remplir les vases de bouquets. Je suis passé partout, aux étages, dans le Patio, sur les terrasses: je n’ai rien surpris d’anormal, et il y a un drame dans l’air. Là-haut? En bas? Links a cassé un verre à déjeuner, en jouant avec Johnnie. Cela porte malheur, dit-il. Gisell fume plus encore que de coutume. Il y a drame, oui, il y a quelque chose quelque part, comme chez M. Maeterlinck.
Je n’ai jamais pu parler aux masques, dont j’ai l’effroi. Dans un coin de la Sala, derrière un paravent de Coromandel, je m’assis sur l’une des quelques marches qu’on descend pour passer du salon rouge dans la salle de bal, où j’ai vu ces muets se faire des révérences, les dames saluaient, de l’éventail; je reconnaissais à leur raideur les hommes enjuponnés. En attendant la danse, les dialogues ne s’animaient pas. Ces messieurs de chez Giacosa ont une préférence pour les habits ecclésiastiques: prélats, capucins, jésuites; des pélerins avec leurs coquilles; quelques mignons, des chanteurs florentins, des postillons, jeunes gens qui montrent leurs belles formes.
Gisell n’a invité que peu de dames, des Infantes de Velasquez, des Carmens, des Napolitaines; les laides sont à leur avantage, les jolies s’enlaidissent, toutes contentes de n’être plus elles-mêmes. Est-ce un bal homosexuel?
1^{re} entrée: un Pape, avec sa cour;—appel de trompettes, «flabellas» de plumes de paon; à l’orchestre, une marche soutenue par l’orgue. Après les entrées, des valses lentes. On se met en train, on se cherche, on essaie d’intriguer.
Je bâille; cela va être lugubre, cette fête dans le noir. Les torches sentent mauvais. L’odeur des orangers monte du jardin et se perd dans celle des fards. Gisell ordonne au chef d’orchestre de jouer un «Virginia Real». Les couples se mettent sur deux rangs qui se font face. Le rythme de cette danse de nègres me réveilla, qu’ils étaient déjà en branle. Des combinaisons infinies de figures divisent les couples, les mélangent les uns aux autres; la prêtrise oublie son caractère sacré; les robes de moines se relèvent sur des jambes nues, les camails s’envolent, les rabats sautillent, les calottes tombent. Des voix de la Sixtine poussent de petits cris. Le Saint-Père brandit sa tiare, les crosses d’évêques frappent la terre: les femmes, cheveux épars, ôtent leur loup; toujours sur le même rythme nègre, le banjo plus strident met une sourdine à la viole et aux guitares. Gisell et l’Esmeralda tapent sur un tambour de basque. Les tailles se cambrent, les hanches, les ventres oscillent; un geste indique que tel enfant de chœur a reconnu tel Jésuite. Au paroxysme de la bacchanale, les cierges pleurent leur cire, une lampe file; on n’y voit plus, et le Virginia Real prend fin quand apparaît, sur un lit soutenu par quatre porteurs, une Ophélie.
C’est Isabelle.
Harry Links, un bouffon bleu et rose, l’annonce, en agitant les grelots de sa marotte. Un masque pousse un cri, signal convenu avec le chef d’orchestre. Les danses reprennent. Ophélie a déjà disparu. Où s’en est-elle allée? Prendre l’air sur la terrasse? Le bouffon amène des serviteurs avec des lanternes emmanchées de piques. Gisell n’est plus là.
Je sors de ma cachette, tandis que les danseurs sont au souper—et m’avance vers une fenêtre, d’où je vois, à travers les arbres, les flammes des chandeliers et des lanternes en marche. J’entends un coup de sifflet, des appels, des trompes d’automobiles. Sort-on déjà?
Harry Links s’écrie:—Agostino revient du podere, il a cherché partout Isabelle et ma femme. Si nous fouillions les berges de l’Arno? On prétend les avoir vues courir vers la ville...
La nuit pâlissait, l’aube était prête à poindre.
Nous ne connaîtrons jamais rien de plus sur cette histoire. Georges Aymeris ne m’en dit mot quand je le vis soudain à Paris, au milieu d’août, et prétendant avoir été plus impérieusement retenu par Darius Marcellot que par la dame américaine, qui semble disparaître à la fin de cette fête étrange. Je pense qu’il était temps qu’elle s’éclipsât.
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A suivre Aymeris dans sa vie comme dans son journal, je me suis une fois de plus convaincu qu’à un certain type de femme correspond une certaine catégorie d’hommes; qu’il est des familles, ainsi qu’on dirait en botanique, qui s’attirent et qui par une sorte de fatalité s’unissent; Gisell, Lucia, sinon Rosemary, ces créatures d’un même sang, étaient, chacune à sa façon, capables de prendre au piège un bourgeois toujours sur le point de s’évader, toujours enchaîné, et qui n’avait jamais rompu avec Passy et ces Centenaires par lesquels son enfance s’était crue étouffée. Cette fois, comme en tant d’autres moments où il croyait agir délibérément ou regarder sans prendre parti, l’entraînait à son insu un charme pervers, étrange, violemment opposé à celui des femmes de son monde; et de même qu’au moment de l’Affaire Dreyfus il inclinait à prendre parti contre ses tantes, comme par protestation et mouvement d’indépendance, de même était-il sensible à ce que lui révélait de mystérieux Gisell de si loin venue vers lui. De plus, préparé, pétri par la main de Cynthia, peut-être avait-il espéré entraîner un acquiescement qu’il n’avait pas cessé de souhaiter; il retournerait vers son amie comme un artiste plus «avancé» qu’elle ne l’avait elle-même cru possible. Tout en s’en défendant, et entre deux conversations avec Mrs Links dont le goût pour la nouveauté lui semblait enfantin—et à qui Georges se donnait, par contradiction, pour un vieux classique—Aymeris, cédant à sa grâce et dans le dessein de paraître au niveau des admirations de l’Américaine, remplissait une toile de deux tons et d’un trait, où, se prenant à son propre jeu, il ne tarda pas à voir l’Univers.
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Florence resta, pour moi, une cité maudite. Marcellot avait quitté la villa Epicuria, pleine encore de meubles et de bibelots. Georges les fit vendre aux enchères, et dans une saison mauvaise, afin de sauver pour la dernière fois, osa-t-il me dire, l’ancien directeur de la Revue Mauve. L’Allemande, sa femme, avait compromis Marcellot dans un scandale de faux tableaux; Darius l’avait chassée, il retombait à charge—et de tout son lourd poids—sur Georges Aymeris.
Tandis que mon ami réglait encore ces affaires si obscures pour moi, James était malade en Angleterre. Aymeris y alla; il revint à Paris, puis retourna à Londres. Il m’appelait chaque fois qu’il était à Passy. Cet ami si peu secret, me cela, avec une sorte de méfiance, les préoccupations intimes dont je le savais assiégé, qui n’avaient pas toutes pour cause la maladie de son fils: pleurésie déjà en voie de guérison, quand Aymeris l’avait revu chez Mrs Merrymore, au bord de la mer.
Mrs Links et la villa de Florence avaient-elles eu une telle influence sur lui!
Frappais-je à son atelier—l’atelier où chacun entrait jadis tout de go—alors Georges entre-bâillait la porte, me priait d’attendre, pour qu’il eût le temps de ranger sa toile: il semblait avoir la crainte des conseils, et même de montrer quoi que ce soit à un camarade.
Comme il a détruit toutes ses études, ses dessins faits à Florence, ou durant l’été d’après, je ne puis rien en dire ici; mais il commanda des perles de couleur, en fit des essais, et son refrain fut, désormais: «La peinture à l’huile est un moyen périmé».
Des caisses expédiées d’Italie, et encore empilées dans son jardin, sous une bâche, contenaient des toiles, œuvres de «post-impressionnistes», que Georges avait rachetées à Darius Marcellot; c’étaient des paysages et des natures mortes par les plus jeunes des cézannisants de France, de Florence et d’Allemagne:—Ceci n’est pas pour toi—me dit-il.
Deux ans plus tard, les caisses devaient encore être closes, sous les mêmes bâches. L’administration du Salon d’Automne invita Aymeris à réexposer en octobre quelques-unes de ses œuvres de début. Je lui fis observer que c’était là un traquenard: on avait le désir de prouver à tous qu’il avait eu du talent, qu’il n’en avait plus, et ses avances aux «fauves» ne serviraient qu’à appuyer, auprès du public ignorant, la réclame savante des négociants du «trust».
Ainsi j’exaspérai les hésitations de Georges, et, comme toujours, la sagesse d’une parole amie et sincère accrut son entêtement.
Il avait l’habitude, qui était un tic, de dire: «O mon Dieu! mon Dieu!», comme les Anglais qui contrefont un Français, et il poussait de gros soupirs; il avait des dépressions, des silences, des regards fixes, des mots blessants; nous ne comprenions rien à rien; selon lui, tout le monde était «bête», sauf je ne sais quels esprits supérieurs avec lesquels il avait noué commerce. Il voulut me conduire voir la collection de ce M. Stein, l’impresario d’un jeune Espagnol, Picasso, le seul aujourd’hui qui eût une parcelle du génie des maîtres quattrocentistes. Aymeris s’était remis à faire de la musique, il lisait avec Maurice Ravel les partitions de Moussorgski: les Russes le ravissaient.
Il projetait de passer l’hiver à Pétersbourg, dans le milieu des artistes qu’il avait rencontrés à Rome, où il y avait eu une saison de leurs merveilleux ballets. Il écrirait des poèmes pour Igor Stravinsky—compositeur encore obscur, du moins pour moi.
—Est-ce une «affaire» de Darius Marcellot?
—Pourquoi? Qui a dit cela? Les imbéciles!
Dans le tumulte d’une scène, de cris et de reproches impertinents, je débrouillai, petit à petit, qu’on lui avait fait croire qu’il était surtout un musicien qui s’ignore. Comme parrain de James, la question «argent» me parut alarmante; la somme gagnée à la villa Links s’était évaporée dans la villa Epicuria. L’Amérique secouait ses sequins; Georges, plutôt que d’y aller comme peintre, rêvait d’autres succès. Il n’y avait plus à raisonner avec lui.
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Je déjeunais au restaurant Prunier, quand Georges vint, courbé et plus claudicant que de coutume, me faire lire une dépêche de Mrs Merrymore: «James n’obéit plus, il ne se laisse pas soigner, devriez venir...»
Il fallait partir immédiatement, par le train de 4 heures du soir, et je devais être du voyage. Je rentrai pour me munir de quelques vêtements, et retrouvai mon ami à la gare du Nord. Dans le wagon-restaurant, une douzaine de personnes reconnurent Aymeris; il causa avec elles, dans le train et sur le bateau, calmé, et à son ordinaire.
Le lendemain, dans l’après-midi, nous étions à Pease-Bank, le village proche de l’école de James. C’était à la fin de novembre, un vent humide et froid soufflait. Mrs Merrymore nous attendait.
—James—dit-elle—s’est échappé, malgré la défense du médecin, il est sorti pour un match de cricket, mais ni le tutor, ni sa femme ne l’ont retenu à la maison. Moi, je n’ose plus intervenir, n’étant ni mère, ni parente; d’ailleurs, même des parents trouveraient «bad form» d’avoir de la prudence, puisque James est considéré comme guéri par le médecin... Je vous «souhaite» ici, depuis que j’y suis venue... sans autorité.
Cynthia dit encore:—Vous avez l’air très fatigué, my dear friend— et examina Georges avec des yeux maternels.—Florence ne vous a valu rien de bon!
Il y avait à la fois une ironie et une immense tendresse dans ses paroles, qui fâchèrent Georges.
En victoria ouverte, nous traversâmes la petite ville de Pease, puis un parc, longeâmes un long canal auquel affleuraient les gazons d’immenses jardins, avec des «detached villas» sur la gauche, et de vieilles façades classiques sur la droite, un peu comme à Cambridge; la mélancolie de la saison et du crépuscule était poignante. Chez le «tutor», nul autre être vivant que les domestiques. Les élèves et les maîtres s’attardaient encore sur le champ du cricket. Notre voiture se remit en route, nous repassâmes par le parc, mîmes pied à terre devant une barrière blanche, et marchâmes longtemps sur une herbe boueuse et glaciale.
Mrs Merrymore nous précédait. Elle appela Mrs W., femme du professeur, l’alla chercher sous la tente où les garçons s’habillent; ces messieurs et ces dames l’avaient quittée quelques minutes auparavant et rentraient à travers champs, lui dit un jardinier; mais des «boys», quelques-uns seulement, finissaient une partie.
Il ne faisait presque plus clair, au cricket field, et le vent montait. Près d’un but, le corps d’un enfant tout recroquevillé, gisait sur le turf.
Mrs Merrymore poussa un cri:—James! Que faites-vous, child? Depuis quand êtes-vous ainsi? Qu’est-il advenu?
James avait reçu une balle dans la poitrine.
Et pas même un manteau pour le recouvrir! Il grelottait, en attendant un camarade qui, soi-disant, devait lui en apporter un.
Et la «matron»? Et le «tutor»? Qui s’occupait de James?
Georges Aymeris souleva James comme un ballot, et d’une course aussi rapide que le permettait sa jambe mauvaise, il s’enfuit sans dire un mot, du moins que nous entendissions. Le haut de son corps se profilait sur le ciel. A quelques mètres de nous, il butta, nous courûmes vers le point où ces deux ombres s’étaient abattues et qui se confondaient avec le brun de la terre. Les ayant retrouvées, nous les relevâmes, et je fis approcher la victoria pour les reconduire à la pension.
Georges Aymeris geignait, James était muet. Mrs Merrymore frotta les membres glacés de l’enfant, tandis que, sur le siège où j’étais assis, je hâtais le cocher qui excitait, avec les claquements de sa langue, un vieux cheval poussif.
Vers dix heures, nous étions tous les trois auprès d’un lit de sangle, où expirait le fils de Georges Aymeris. Le médecin l’avait plongé dans une baignoire d’eau chaude, les cordiaux les plus actifs n’avaient pu ranimer cette petite victime du sportif entraînement auquel les professeurs anglais et leurs épouses soumettent ces jeunes gentlemen qui sont les futurs dirigeants de la Société.
Rome, février 1911 Offranville, 25 juillet 1914
Épilogue
ÉPILOGUE
EN 19... à Rome, je marchais le long du trottoir, dans une petite rue qui aboutit à la place d’Espagne, quand, immobilisé par la foule, j’aperçus un landau arrêté où une dame peignait. Le cocher écartait avec son fouet quelques gamins qui s’apprêtaient à grimper sur les essieux. C’était Mrs Merrymore. Elle tourna la tête, me vit et, comme je la saluais, me fit de la main un gentil appel. Je m’avançai avec la seule intention d’être courtois, et comptant à peine lui parler d’Aymeris dont je n’avais point eu de nouvelles depuis la mort de James. Après m’avoir confié la garde de ses cahiers et de son journal, Georges avait disparu; aucun de nos camarades ne l’avait revu, sauf peut-être Darius Marcellot, pensions-nous, qui entourait de mystère un séjour dans une maison de repos, en Suisse. Notre ami aurait, aussi, fait une cure à Wiesbaden chez un neurologue célèbre, puis en certaine villa au bord du lac de Constance, où Mrs Merrymore aurait établi le malade, avec défense de lire, d’écrire, de travailler d’aucune façon.
—Asseyez-vous près de moi,—me dit Mrs Merrymore, un peu hésitante et confuse.—Vous n’interrompez pas un bien bel ouvrage, car je suis ici, comme gardienne, à petite distance de Monsieur Aymeris; dans ces conditions, je ne fais rien de bon!... Monsieur Aymeris est là, dans une victoria, genre d’atelier dont il a pris le goût à Londres, quand il exécutait sa série «Heures de la Tamise». Je le préviendrai que vous êtes à Rome... J’espère qu’il consentira à vous voir, mais j’aimerais mieux que ce ne fût pas encore ce matin, ni dehors... Il a laissé pousser sa barbe, il est tout blanc, porte des lunettes qui le défigurent et il se croit «inreconnaissable». Il vient d’être si malade que je ne suis jamais tranquille. Heureusement, il est dans une période de production, il fait même des choses très intéressantes, des études pour une autre série des grandes villes. Mais il ne vous montrera rien: il ne montre plus sa peinture. Monsieur Marcellot espère qu’il se décidera à exposer un ensemble, probablement en Amérique ou en Allemagne... il ne s’agirait ni de Londres, ni de Paris, lieux trop pleins de souvenirs pénibles et où l’étonnante évolution accomplie par Monsieur Aymeris depuis son dernier chagrin dérouterait ceux qui l’ont toujours connu: douteraient-ils de sa sincérité?
Je demandai à Mrs Merrymore si c’était sous son influence qu’il avait tant «évolué». Elle m’assura qu’elle n’en exerçait aucune sur lui, que cette transformation datait de Florence; mais je devinais trop qu’elle aussi, et dès le début de ses relations affectueuses avec notre ami, par son silence avait incité Georges à douter de ses qualités les meilleures, selon moi, et qui étaient une vision directe de la nature, une expression naïve, sans «cérébralité» ni littérature.
Mrs Merrymore, tout en causant, observait Georges; il faisait poser, sur la margelle de la fontaine centrale, des enfants et des hommes. Les fleuristes, sous de vastes parasols et des tentes, complétaient leurs étalages; le soleil embrasait les maisons rouges qui bordent les marches de l’escalier par lequel on monte de la piazza à la Trinita dei Monti, un des rares aspects immuables de Rome, en dépit de la municipalité et de la civilisation.
Mrs Merrymore reprit:—Oui, Monsieur Aymeris se livre à une interprétation très libre de ses modèles, il déforme la nature; d’ailleurs Rome l’inspire moins que Venise et Naples, où nous nous rendrons bientôt. Nous sommes en route, partis de Provence où nous avons passé l’hiver. Depuis que je vous ai vu, Monsieur Aymeris est devenu voyageur, de sédentaire qu’il fut toujours, comme vous autres Français, et si j’exerce sur lui quelque influence, ce serait en ce qu’il se déplace plus volontiers. Je lui prouvai que tout, sur terre, est facile à atteindre, que l’hôtel est la véritable habitation des hommes de notre temps.
Je me retirai sans avoir eu l’adresse d’Aymeris, Cynthia ne me l’ayant pas apprise, et ne m’invitant point à ce que je m’en informasse. Un soir, dans une trattoria du Transtevere, comme je commandais un repas à l’italienne, dans la salle commune où des bourgeois et des artistes mangeaient leur «minestrone» et leurs «spaghetti», en lisant le Corriere della Sera ou la Tribuna, le patron, Giuseppe, me fit un signe, de l’épaule, et désignant le coin d’où partaient des cris et des rires:—Monsieur ne connaît pas l’artiste parisien qui dîne avec ces messioûs de la Secezione? Messioûs les foutouristes sont mes clients, je leur réserve un salon à part.
Il nomma Aymeris parmi eux et, en me retirant de bonne heure, j’aperçus dans une épaisse fumée de cigares, Georges et Cynthia au milieu des coupes de vin mousseux et de douzaines de bouteilles à l’enveloppe de paille; un jeune homme qui ressemblait à un Christ tenait un discours, sans doute révolutionnaire. J’écoutai, mais ne compris pas très bien. Georges, à ce moment, sortit, traversa le couloir au bout duquel je m’attardais en curieux sous un bec de gaz; je reculai dans l’ombre; Georges vint à moi:—Quelle chance! me dit-il. Ne te cache pas. Puisque tu es ici, tu vas nous délivrer, mon amie et moi, de ces bougres-là! Je ne suis plus assez robuste, ni jeune, pour ces repas bruyants qui durent jusqu’au matin. Puisque je te tiens, allons faire un tour avec Cynthia vers le Colisée, c’est aujourd’hui pleine lune... Dis donc: j’espère que tu n’as pas lu mes élucubrations? Qu’as-tu fait de mes «cahiers»? D’ailleurs ce ne sont pas les vrais.
Aymeris était en effet méconnaissable, il avait vieilli de vingt ans. J’avais lu son journal qui m’expliquait «bien des choses»—mais... à sa façon. Il y avait en lui de l’histrion et du simulateur.
Une fois dehors, nous nous perdîmes dans les ruelles noires, il pleuvait un peu; Cynthia voulut rentrer à son hôtel, nous l’accompagnâmes; puis le ciel s’éclaircissant, Georges et moi déambulâmes à l’aventure. Nous fûmes soudain au Pincio où, las de notre marche, nous nous assîmes sur un banc d’où l’on découvrait toute la ville basse, les dômes, comme un troupeau dont Saint-Pierre serait le berger, sous la coupole bleue du ciel que la lune éclaircissait, assombrissait, selon le caprice des nuages. C’était en avril, il faisait chaud et orageux.
Je me rappelle très bien, et notai hâtivement ce que me dit Georges Aymeris pendant toute la nuit, car l’aurore nous retrouva là sur ce même banc. Ce fut l’une des dernières conversations longues, fraternelles, paisibles, que nous devions avoir ensemble. Georges me raconta, cette nuit-là et les suivantes, la plupart des choses que je sais sur son enfance et sa jeunesse, ce que son journal ne mentionne pas; dès lors, j’eus, plus qu’avant, la certitude qu’il n’aurait jamais dû quitter Paris, ni sa maison; partout ailleurs, il était un errant, point à la façon de ces étrangers, de ces Anglais, surtout, qui emportent leur «home» dans une valise, en quelqu’endroit où ils campent—mais un pauvre homme qui cherche à mille lieues ce qui était sous sa main; un déraciné volontaire; intelligence en déroute, dédaigneuse ou ignorante de l’élémentaire hygiène, qu’après la Règle de Passy sa maturité tardive et incomplète rejetait. Dès que le besoin d’être aimé l’emporte sur la puissance d’aimer, l’homme qui exige de la part des femmes ce que peu d’entre elles sont capables de donner, celui-là se met sous leur tutelle, ou simplement, s’il cesse soudain de leur rappeler qu’il est le maître, devient la victime de sa tendresse.
Trop de fois, comme il lui fallait prendre une décision et que je l’en hâtais, je l’avais entendu répondre un «oui» brusque et indifférent, dont je sentais la politesse et la fragilité, ce «oui» étant contraire au désir de Georges. Je savais qu’un «non» invaliderait demain cet acquiescement; en définitive, rien ne le contraignait à agir contre sa volonté... Ce dont il se cachait ensuite plus par crainte que par orgueil. La multiplicité de son point de vue chargeait son discours, comme feraient des poids presque égaux dans les plateaux d’une balance folle.
· · ·
Nous étions près de la villa Médicis, que deux pensionnaires, un peintre et un sculpteur, avaient fait visiter à Aymeris, où ils avaient voulu l’attirer pour recevoir ses conseils. Georges pour qui ces jeunes gens étaient dépourvus de toute compréhension artistique, leur avait dit gravement, après une rapide inspection de l’atelier:—Vous savez, moi, je crois au futurisme! Quittez cet antre du «passéisme».
Avec le statuaire, il avait émis, sardonique:—Etudiez donc les monuments funéraires, au Campo Santo de Gênes. La sculpture n’a plus d’emploi ailleurs que sur les tombes où l’on peut vêtir, à la mode du jour, des pleureuses et des veuves inconsolables. Ou bien, devancez les futuristes... la statuaire de demain se fera en boîtes à sardines et ressemblera plus ou moins à la mécanique. Il y a des Russes qui y réussissent assez bien... Connaissez-vous l’illustre Archipenko?
Et comme quelqu’un voulait lui faire entendre la musique d’un autre pensionnaire compositeur:—Est-il «bruitiste»? avait interrogé Georges. Sinon, indésirable!
Ces propos ayant été rapportés aux camarades et au Directeur de l’Académie, l’on pria Aymeris de ne plus venir troubler le sommeil sans rêves des lauréats qu’envoie la République sur les bords sacrés du Tibre. Georges, qui aimait Rome passionnément, Rome qu’il avait connue tard et après toutes les autres villes de l’Italie, il la voyait comme cette rue de Montmartre qui passe sur un cimetière: la rue Caulaincourt devenait pour lui un symbole que son ironie appliquait à lui-même, dans sa crainte que notre époque ne produisît plus rien avant qu’un cataclysme cosmique ne redonnât au genre humain les yeux d’un nouveau-né.
Je ne lui parlai pas sans malice des «futuristes» italiens, du manifeste de Marinetti, sachant, depuis le dîner à la trattoria, qu’il les fréquentait; et même, quelqu’un me l’avait dit, ses tableaux marquaient des déformations saugrenues.
Il s’écria, d’un ton dont je ne savais parfois s’il était sérieux ou ironique:
—L’Art contemporain est semblable au Forum et à ces ruines que le Professore Boni commente devant les touristes allemands. Regarde autour de toi, considère la Ville aux Sept Collines, superposition de terres faites de briques, de pierres et de marbres amalgamés par les siècles. La Chapelle Sixtine se lézarde, elle s’effondrera bientôt. Ce ciel au-dessus de nous est si beau, ce soir! Michel-Ange y compta quelques étoiles de plus ou de moins qu’un astronome n’en compterait aujourd’hui, et c’est le même firmament où des mondes apparaissent et disparaissent, qu’importe? La statue dorée de Victor-Emmanuel, vue d’ici, semble aussi haute que le dôme de Saint-Pierre; pour les Romains d’aujourd’hui, elle est riche de plus de sens et de beauté que le tombeau des Médicis, que le Jugement dernier de la Sixtine; une cheminée de fabrique a plus d’éloquence pour nous que l’Aiguille de Cléopâtre, ou que l’obélisque de Louqsor. Gabriel d’Annunzio dédiera des strophes sublimes au Mémorial de Victor-Emmanuel. L’Art n’est plus qu’un prétexte à gloses, à dissertations. Les œuvres du passé, telles qu’elles parviennent à nous, ne sont plus que des documents historiques,... et la fleur de notre génie moderne est comme celle de ces rosiers que, chaque saison, Signor Boni remplace dans les jardins du Forum: ils fleurissent et meurent dans un sol où les racines ne se développent plus... La terre manque d’engrais; attendons qu’on la retourne, qu’on la laboure, nous la fumons de notre propre substance! Chez nous, dans la campagne normande, le paysan, en automne, fait tomber dans le sillon que creuse sa charrue, le colza vert encore, et qui engraissera le champ où l’on sèmera demain le blé pour l’an d’après. Tu m’as surpris avec une bande de futuristes? Pourquoi pas? Tout le monde est intelligent, tout le monde parle bien, surtout s’agit-il de démolir! Démolir! démolir! En attendant qu’il s’agisse de reconstruire, faisons des théories, l’œuvre viendra plus tard, après nous peut-être... Moi, je suis d’un autre temps... je comprends le passé, je l’aime, je lui appartiens comme le professore Boni... Mais je prévois aussi l’avenir. Combien voudrais-je appartenir à demain! J’attends, j’écoute... Le sol tremble. Allons! causons, écrivons des traités, faisons des conférences... Mais ne peignons plus que pour nous-mêmes, pour nous oublier...
Je lui dis en riant:—Veux-tu me donner à entendre que tu t’assieds... entre deux chaises?
Mais il poursuivit sans même m’entendre:
—Il ne s’agit pas de moi, mais de tous les artistes qui ne voient plus la nature, ou croient l’apercevoir au travers des œuvres du passé... et sous une forme abolie. Nous sommes de vieux enfants chargés de chaînes lesquelles nous ne voulons ou ne pouvons pas briser. Parfois, je me demande si le sens des valeurs a disparu pour toujours avec l’humble critère dont nous usions en face de nos ouvrages, à la façon dont un couvreur juge une couverture, un gobelin une tapisserie, un ébéniste un meuble, Michel-Ange ou Vinci un dessin ou une fresque. Tout cela: aboli! Tous métaphysiciens! A quoi bon nous entêter à faire de la peinture? Je ne sais plus, je ne sais plus!... Et pourtant je croyais avoir quelques mots à dire...
J’interrompis encore Aymeris:—Il nous reste notre sentiment, notre goût... Pourquoi abdiquerions-nous?
—Nous ahanons sous le poids des encyclopédies dont le cerveau des hommes n’est plus de force à entreprendre la lecture... Le cercle des connaissances humaines s’est trop agrandi depuis un demi-siècle, «il ne reste plus rien dans ce ciel décrit dans les antiques cosmogonies... une étoile qui ne brille plus que d’un éclat rouge et fumeux, va bientôt mourir...» Notre globe va peut-être devenir un cube! Pourquoi pas?
Après une pose, Aymeris, avec un rire mauvais, s’écrie:—En nous attardant, nous sommes dans le saugrenu! la vie de l’artiste n’est plus possible; si du moins il pouvait rester anonyme comme ces ambulants de jadis, dont l’on retrouve, en de vieilles demeures provinciales, des portraits qui vous émeuvent autant qu’une présence: une main, un visage dont la forme et l’expression sont un langage que comprennent tous les hommes! Mais prétends-tu mettre encore la main sur un homme naturel? Aujourd’hui, las comme nous le sommes, toute petite secousse nouvelle compte plus pour nous que la Beauté.
Et c’étaient les mêmes paroles qu’Aymeris m’avait dites jadis avec humeur, après la lecture de quelque article de critique. Mais cette belle nuit romaine, le grave paysage alentour, donnaient une sorte de solennité à ces variations sur des thèmes rebattus que l’artiste oublie, dès qu’il tient un pinceau à la main, le ciseau ou la plume.
Je l’interrompis:
—Alors tu renoncerais à la peinture? Sur la place d’Espagne, tu paraissais pourtant, ce matin, appliqué comme un étudiant, quand les gamins posaient autour de la fontaine. Oui, je t’ai surpris, farceur!
—Tu m’as donc vu? Je ne cache que mon étude, celle-là tu ne la verras pas! Oui, je suis plus que jamais enivré, parmi ces inconnus qui vont et qui viennent, qui filent comme des étoiles. Je m’étais promis de n’ouvrir ma boîte à couleurs qu’en arrivant à Naples où nous nous rendons, Cynthia et moi, pour continuer ma série de grandes agglomérations populaires: Darius attend, il nous faut gagner notre pain! Cette place d’Espagne qui évoque fâcheusement Gustave Doré et Henri Regnault, mais embellie par des tramways et des fiacres pareils à ceux de Bruxelles, cette vie moderne «unanime», me donne envie d’essayer quelque chose. Si j’avais vingt-cinq ans, je crois que je peindrais l’abominable monument Victor-Emmanuel, l’antique Piazza Venezia, ses bavards lents et affairés qui, avec leurs têtes de marchands d’oranges, se prennent pour les glorieux Romains de la République... dont ils ont, accordons-leur cela, le profil de médaille... mais fruste et abâtardi... Les hommes sont toujours épatants, avec leurs misères, leurs tares, «leurs péchés capitaux», écrivais-je d’Amérique!... Je ne me lasse point encore de regarder ces somnambules qui se remettent à table deux ou trois fois le jour, se déshabillent le soir, se rhabillent le lendemain, recommencent la même pantomime, et font l’amour. Se demandent-ils à quoi ça sert et où ils vont? Ils n’ont pas d’esthétique, eux!... mais... si pardon... ils ont un goût aussi, les misérables! Dire qu’il me faudra encore affronter le public, notre juge! Oh! le public! C’est lui qui a empoisonné l’art. Si j’écrivais, mes livres seraient tirés à trois exemplaires. Mais quand on est peintre, on expose, et voilà le hic! Diable de Darius Marcellot! Quant à toi, je te mets d’avance à la porte de mon exposition! Non, non, non! Ne prenons plus l’Art au sérieux... pour le moment!
Et poursuivant une idée qu’il n’avait pas encore exprimée:—Si l’on pouvait être, au milieu de la foule, comme un bouchon de liège sur l’océan!...
Georges aperçut une lumière à une fenêtre de l’Académie de France, tandis qu’il reprenait un récit du dîner futuriste, et, au milieu d’un couplet sur les théories nouvelles, qu’il approuvait comme l’esthétique d’une époque négative:
—Il y a donc encore quelqu’un qui remue, là dedans?
Je lui rappelai Passy, ses parents, les êtres chers de son enfance, la tradition que les Aymeris incarnaient. Il reprit:
—Ne me parle pas de tradition. Sommes-nous comme Charles Maurras, qui se reproche de n’avoir pas soutenu l’Académie de France, la Comédie française, l’Académie française, et cætera? Est-ce notre faute, si ce que nous devrions défendre n’est plus viable? La tradition est bonne pour planter des choux, labourer, et encore assure-t-on que nos paysans du Calvados s’entêtent à des traditions absurdes. Et si nous parlions de famille... où serait la tradition?
Et dans une grande émotion, Aymeris me conta ceci:
—Mon ami Michel, mon condisciple du Condorcet, fils d’un emballeur, celui que chaque matin je prenais dans ma voiture, Michel donc s’est marié avec une Dijonnaise, la nièce de son patron-imprimeur; traversant Paris, Michel est venu chez moi avec Madame Michel. Nous avons déjeuné ensemble au restaurant. Michel est toujours le même, aussi intelligent que jadis, et je ne m’étais point trompé sur son compte.
Mais sa femme! Oh! celle-là! Il faut beaucoup de courage à un homme pour lier sa vie à une telle matrone; Michel a eu ce courage. Les Michel ont déjà trois enfants; l’aînée était avec nous, car j’avais choisi l’heure de midi, craignant, si nous dînions ensemble, l’ennui d’une longue soirée, où nous n’aurions rien à nous dire. Or, Madame Michel fut assez causante pour que j’aie pu deviner ce qui unit ces braves gens, et ce sont les seuls liens qu’on ne brise pas. Ai-je été jusqu’à envier le sort de Michel? Michel n’est plus poète; ses vers étaient médiocres; or il paraît que ses livres d’histoire font autorité. Il a donc trouvé sa voie; la carrière de Michel m’eût-elle paru plus tentante que les appas de son épouse? Michel n’a rien du «bourgeois de Bruges», il se contente d’une femme dont les proportions sont celles de trois commères, mais si sa légitime ne lui inspire pas des poèmes lyriques, elle classe ses documents, recopie ses manuscrits, comme Madame Vinton-Dufour nettoyait les pinceaux de M. Vinton, lui faisait la lecture et posait pour lui. Mais à chacun, une épouse assura cette paix, cette sécurité, faute de quoi je suis devenu ce que je suis. J’aurai connu deux ménages parfaits: le ménage Vinton-Dufour et celui de mon brave Michel.... Nous avons été bien mal élevés! Le dimanche nous demeurions sur le parvis du temple par horreur des ténèbres, et craignant la monotonie du service. Nous nous y serions habitués! Le bon fidèle ne reçoit pas la communion aux grand’messes en musique, mais à la messe basse des servantes; aux offices chantés, il chante avec la maîtrise, les paroles latines qu’il sait par cœur, il ne les comprend point....
Georges Aymeris ne m’ayant point encore parlé de Mrs Merrymore, et comme j’ignorais la situation présente de mon ami, ses espérances, ses projets, j’escomptais une autre promenade nocturne pour qu’il me les confiât, et détournai le cours de sa songerie mélancolique.
—Pourquoi dis-tu, Georges, que les principes que nous devrions défendre ne sont plus viables? Ce n’est point notre faute, assures-tu? Mais ne sommes-nous pas tous un peu responsables de cette faillite? Ce sont les artistes, les «intellectuels» qui ont créé l’anarchie, dont tu te plains plus que quiconque....
—Je t’arrête!—dit-il—je ne me plains et ne souffre de rien. J’aime trop la vie pour me plaindre, je regarde et cela me suffit. Je voyage, je suis parfaitement heureux hors de chez moi; nous sommes au seuil d’un siècle où chacun devra être chez lui partout; époque d’individualisme forcené, au sein de collectivités confondues et haineuses. Mais, bast! qu’y pouvons-nous? Pris entre deux tendances contraires, l’individu a, plus que jamais, besoin d’indépendance, d’affirmer son moi au milieu d’une société qui l’englobe, où il se débat et joue des coudes comme quelqu’un qui étouffe dans une panique. Les races, les nations se fondront les unes dans les autres, la science inventera des moyens de plus en plus nombreux de communication, de pénétration, d’échange rapide, d’unification; la doctrine du «nationalisme intégral» deviendra une élégance impossible: et que nous reste-t-il, à part cette doctrine? L’exutoire du Socialisme, du Pacifisme, la chimie de l’Internationale avec ses explosifs. Duquel de ces deux rêves l’avenir fera-t-il une réalité? Tant que la société sera en gésine (ce que j’appelle anarchie, peut-être parce que je suis une branche de l’arbre qu’on est en train d’abattre), l’individualisme dont nous sommes si jaloux, en art, le droit à l’indépendance, la fameuse «personnalité»—on nous en rebat les oreilles! sont en cette phase comme les lilas qu’on fait blanchir en les privant de lumière et d’air: fleurs vite fanées après qu’elles ont répandu leur parfum amorti. Si nous rejetons la règle, refusons les disciplines, est-ce parce que chacun de nous espère avoir plus d’indépendance dans cette société sans maîtres, sans «directives»? Ecoutons les théoriciens, même s’ils divaguent parfois... essayons de tout, mais sans espoir d’un Etat organisé, despotique, comme la France, sous Louis XIV, encadrant l’individu, le soutenant développant la personnalité de celui qui avait quelque chose à créer... L’Académie royale de France, à Rome, fut une institution qui eut sa raison d’être. En aura-t-elle encore, quelque jour à venir? Peu probable! Cette capitale moderne, la Rome couronnée par le monument de Victor-Emmanuel, des milliards furent enfouis en ses quartiers neufs, qu’une folie nationaliste a bâtis. Rome ne devait plus, ne pouvait plus être la capitale du royaume, ne se trouvant sur aucune ligne stratégique mais située hors du champ de l’activité italienne. Le denier de Saint Pierre fut mis à contribution, le Pape connut la gêne, de grandes familles furent ruinées par l’entêtement des mégalomanes qui, dans ces lieux historiques, tentèrent de recommencer l’histoire. Exemple à méditer!... Une autre fondation sera faite, peut-être, pour les besoins de l’art, mais ailleurs, et dans un esprit autre... si la vie est un éternel retour; pourtant ce qui est fini ne recommence jamais pareil à ce qui fut. Pour moi la Villa Médicis est morte, comme la cité antique qui dort à nos pieds... Cette Rome, si je l’aime et l’admire, elle ne m’enseigne plus rien; j’y suis comme le piéton sur la route, et qui s’arrête pour contempler le couchant, mais je ne me fixerai point ici, je ne me fixerai plus nulle part, je veux voir autre chose, j’irai plus loin, et j’oublierai plus loin ma halte d’aujourd’hui. Tu m’as surpris en compagnie des futuristes, rappelle-toi ce que j’ai dit du futurisme aux «passéistes» de la villa Médicis. Entre les uns et les autres, comment balancer? Les futuristes sont, du moins, en train de vouloir quelque chose, ils font des manifestes!... Les autres ne veulent rien et agonisent. Pourquoi se lamenter sur des ruines? Eux, ils aiment trop la vie pour avoir... du goût; quant aux tendances, j’ignore le sens de ce mot.
J’objectai à Aymeris qu’il n’était plus à l’âge où l’on croit au nouveau, en art, comme les jeunes gens qui prennent si souvent pour tel ce qui est «du déjà vu», un peu corrigé et rafraîchi au goût du jour. Il me répliqua:
—Cela, c’est un argument dont usent les doctrinaires, comme d’un moyen de défense, s’ils se sentent menacés. Si fait! et ne jouons pas sur les mots: les hommes produiront du nouveau, le nouveau est le résultat d’une succession d’efforts, de recherches parfois longues. Elles semblent vaines par elles-mêmes. Malheureusement, aujourd’hui, le manifeste et la théorie précèdent l’œuvre; or la théorie devrait se fonder sur l’œuvre. L’artiste de génie est inconscient. Mais, après tout, prouvera-t-on que la beauté des œuvres d’art actuelles n’égale pas celle des plus consacrées? Celui qui pour la première fois, et sans préparation, lirait une pièce de Shakespeare, qu’y verrait-il? Tu me fais dire des truismes...
Nous sommes dans une période de recherches; nous devrions nous cacher pour produire, ne montrer à personne ce que nous faisons à moins d’y être contraints, et surtout cesser de travailler dès que nous n’y éprouvons pas le plaisir qui enfante... l’Œuvre. Cultivons notre lyrisme intérieur, et vive la joie, dans les ténèbres du Devenir!
· · ·
Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain, après qu’Aymeris eut poussé ce cri d’allégresse, qui retentit encore dans mon cœur comme les rires d’un pandémonium. N’est-ce pas, d’ailleurs, par ses contradictions et son impuissance tragique à se mettre d’accord avec lui-même, que Georges représentait pour moi un type de Français de son temps, ou plutôt de sa classe si menacée? De même que ses mouvements étaient les réflexes de certains gestes de ses aïeux, ses idées demeuraient étrangement dépendantes des sentiments ataviques. Il s’était battu contre des spectres, avait livré une guerre de cinquante ans contre un certain lui-même, dernier héritier de tant d’Aymeris dont la généalogie remontait loin dans notre histoire, ces grands bourgeois, ou ces hobereaux, ayant tenu chacun sa place dans une société hiérarchiquement organisée. Les efforts de Georges pour se faire la sienne, en pleine désagrégation sociale, étaient aussi vains que spasmodiques. Son intelligence, sollicitée par l’inconnu et le nouveau, désireuse de s’accroître et de s’enrichir par tous les spectacles et toutes les sensations—et Aymeris cultivait comme un malade son inquiétude—il lui manquait à un degré rare, la méthode par quoi la raison corrige les excès de la sensibilité. Au point que je doutais parfois de cette intelligence sur laquelle je m’étais peut-être mépris... Je parvenais mal à joindre les différentes parties de sa personne morale. J’avais si bien cru le connaître et sa figure s’éclipsait pour moi!
Le tort essentiel du principe de liberté, c’est de prétendre suffire à tout et de tout dominer. Il se donne pour l’alpha et l’oméga. Or, il n’est pas l’alpha, dis-je à Georges Aymeris, songeant à Ch. Maurras que je lisais alors.
Le soir suivant, il ralluma notre conversation de la veille pour corriger ou expliquer certains de ses vagues propos. Il avait parlé d’anarchie d’un ton que je prenais pour de l’approbation; je lui avais dit:—Qu’es-tu donc, mon pauvre Georges? Un anarchiste à rebours, un romantique, un réaliste, un traditionnel, un «évolutionniste»? Ce dont tu manques, plus encore que d’une méthode, c’est d’une Religion, l’Essentiel.
Et je lui rappelai les phases du périple qu’il avait, depuis notre rencontre à Cannes, accompli, en art moins encore qu’en politique et en sociologie. J’aurais craint de l’attrister par le souvenir de James dont il avait songé à faire un «citoyen du XX^e siècle», quand nous sortions à peine de l’affaire Dreyfus. Georges, en ce temps-là, quoique irrité par les tendances nouvelles de l’atelier Carrière, et le germanisme envahisseur, n’en avait pas moins fréquenté «l’Etoile bleue» de Levallois-Perret, les «Soirées ouvrières» de Montreuil-sous-Bois, avec Véra Starkoff, le «Germinal» de Nanterre, «l’Egalité» de Maria Vérone, et «la Pensée libre» d’Arcueil-Cachan. Il avait été de ces bourgeois intellectuels sans qui les U. P. n’auraient pas pu se créer ni vivre.
Georges cita d’autres U. P., avec un rire moqueur: l’Emile Zola du XX^e arrondissement, La Semaille, La Gervaisienne.
—J’ai toujours eu de la bonne volonté, dit-il. Tu m’appelles anarchiste, parce que je parais tout détruire autour de moi; je me suis seulement rebellé contre les centenaires qui se repaissent de la chair fraîche et dont la conception de l’Ordre est inséparable de leur crainte du mouvement, du jugement, bref, de la vie. De même que l’art de la Villa Médicis est la caricature de l’art classique, l’Ordre, dans l’esprit de ces vieillards, est ankylose, paralysie. Ils sont changés en statue, comme la femme de Loth, parce qu’ils se retournent toujours et ne savent regarder qu’en arrière. Ils célèbrent la tradition, et la rompent, plus que nos amis les Futuristes, sans comprendre que la Tradition est, comme je te le disais, la somme de toutes les expériences heureuses où, après des périodes de pauvres récoltes, vient une somptueuse moisson. Ce qu’on appelle Progrès, dans le jargon d’aujourd’hui, c’est le total d’une addition, arrêtée à une certaine date, et à quoi d’autres nombres s’ajouteront, jusqu’à la fin des siècles... Les grandes ères de l’humanité sont celles qui allongent la colonne de ces chiffres. Mais ce progrès, qu’est-ce que ça prouve?
· · ·
La nuit suivante, nous allâmes, Georges et moi, le long des nouveaux quais, sur la rive droite du Tibre, jusqu’au Ponte Mole, et revînmes au Pincio par la place del Popolo. Avant de remonter à notre banc du Pincio, nous fîmes un détour pour voir la maison de Mme de Beaumont. Georges relisait les Mémoires d’outre-tombe. Il était nerveux, irrité de ce que Mrs Merrymore ne nous eût pas rejoints. Il me parla de ses relations avec elle, depuis la mort de James, et je pensai, un instant, qu’ils allaient bientôt se marier, si un mariage encore secret n’avait pas eu déjà lieu. J’avais cru deviner que l’obstacle avait été l’enfant. Georges me dit:
—J’aurai bientôt soixante ans..., pas tout de suite! Mais, tu sais, après la cinquantaine, ça va vite! Si je n’avais pas été surtout un fils, j’aurais aujourd’hui une femme, sans doute une Française, quelqu’une de mon monde, des enfants, une famille, comme mon ami Michel, et je ne serais point ici, cette nuit, à attendre, comme un jeune homme, un être exquis et adoré, mais dont la réserve et la discrétion sont pour moi plus pesantes, parfois, que ne fut l’autorité de ma mère sur mon enfance. La liberté que me laisse Cynthia tient à une erreur de psychologie, assez rare chez les femmes qui, d’habitude, s’imposent à un homme plutôt qu’elles ne s’effacent derrière lui. Cette liberté dont mon pauvre père, en mourant, m’a dit qu’elle était le plus grand des biens, qu’est-ce donc? Dans ma vie, la liberté ne fut que désorganisation. Je me suis dissous dans une action négative, qui est d’ailleurs un des traits individuels de la nation dont nous faisons partie; nous sommes incapables d’organisation, et il semble que la curiosité universelle d’un Léon Maillac, le dilettantisme qu’il cultivait et par lequel il m’attira vers lui, au moment où je me développais, ne fut qu’un de ces excitants dont l’usage prolongé frappe d’impuissance. Je n’ai jamais eu de direction; néanmoins j’ai toujours obéi à quelqu’un ou à quelque chose. L’indépendance devrait nous permettre de choisir entre nos diverses possibilités, mais «à condition de distinguer la valeur, le rôle, la hiérarchie des forces dont nous sommes doués». Tu vois que je lis ton Ch. Maurras. Quand nous nous sommes liés, toi et moi—je venais de m’échapper et je courais hors de ma cabane, tel un chien qui a rompu sa chaîne; aujourd’hui, je fuis l’état de liberté comme un autre chenil; mais où est mon «centre normal»? Je suis battu, mais je sais pourquoi. Je n’ai pas su m’isoler, cesser de tenir compte de ce qui s’était fait autour de moi, de tout ce qui avait été fait avant moi, ne me référer même grossièrement, qu’à mon seul jugement. Il fallait mentir, ils sont obligés de mentir, ceux qui ont quelque chose à sauvegarder. Je n’ai pas assez menti, parce que j’étais toujours amoureux et qu’en cédant à des mobiles sentimentaux ou à des habitudes congénitales, j’ai cru, par besoin de noblesse morale, obéir à ma volonté ou à ma raison. Quelle confusion! J’ai cherché à mettre d’accord ma conduite et mon intelligence. Et je me retire après la défaite de cet orgueil, qu’orgueilleusement encore j’avais voulu et cru vaincre en moi.
Cynthia m’a pris, comme les autres me prirent, pour un dilettante, au lieu de voir en moi un ouvrier, un homme de bonne volonté. Cynthia, par pitié pour le malade qu’elle me croit être, a dit adieu à sa famille, à son monde, à son pays, et elle ne m’abandonnera plus. Compromise à ses yeux et aux yeux des siens, elle a choisi de me suivre. Nous sommes venus à Paris, j’ai entr’ouvert ma maison, Cynthia s’y est installée auprès de moi et ne se montre à personne, sauf à Darius Marcellot; mes tantes sont mortes à quelques mois de distance. Cynthia est mon épouse, mais elle n’est pas et ne veut pas être Mme Aymeris, par respect, je le crois vraiment, oui, par respect pour notre liberté!
Et Aymeris éclata de rire en répétant le mot liberté.
—Mais toutes les grâces et le charme et les soins délicieux dont elle m’entoure, le bonheur qu’elle me donne, rien n’empêche que... j’ai manqué ma vie d’artiste. Ah!...
· · ·
Au bout de tant d’années, je ne sais pas, en vérité, je me demanderai toujours ce qui l’a attachée à moi. Après une première et désastreuse expérience d’amour, peut-être avait-elle redouté de se laisser prendre une seconde fois; ce qui ne l’a pas empêchée d’aimer James, plus que je ne l’aimais. La vie est plus forte que nos morales, il faut s’y abandonner, puisque... enfin, mon cher, tu vois comment notre roman se termine?...
Il s’arrêta, regarda si quelqu’un venait.
—Tu sais comme les goûts de Cynthia et les miens sont pareils; nous nous plaisons ensemble, nous voyagerons pour satisfaire un besoin de tout connaître; nous irons aux Indes, en Chine, mais je possède aujourd’hui la certitude qu’elle ne me connaît pas...
Aymeris avait cru entendre le pas de son amie. Ce n’était point elle. Il me quitta subitement et sans me tendre la main.
Je ne devais plus revoir Cynthia à Rome; nous avions été trop loin, elle et moi, dans nos confidences de Londres au sujet d’Aymeris; Cynthia m’avait livré ses sentiments... Combien j’eusse voulu causer ici avec l’honorable Cynthia, la fille d’un Lord, l’élève d’Aymeris et sa gardienne à la fois, devenue une maîtresse qui se cache d’avoir tout sacrifié à un artiste.
· · ·
Ils n’allèrent ni en Chine ni aux Indes, mais vécurent en Italie et dans le Midi de la France où ils passaient six mois de l’année. J’aurais voulu choisir dans le journal ce qui eût permis au lecteur de suivre, comme je le fis moi-même, les dernières étapes parcourues par mon ami. Mrs Merrymore m’ayant enjoint, comme on le verra, de ne retenir que les fragments où il n’est pas question d’elle, le lecteur ne verra point le ménage dans son intimité.
Furent-ils heureux? Un homme peut-il l’être... si le présent est dominé par les souvenirs d’une sombre existence et la crainte d’un lendemain pire encore que le passé? pour un quinquagénaire à qui le réveil, chaque matin, ramène comme à un adolescent, des promesses, des espérances, l’énergie, l’amour de vivre; le soir l’accable, comme un malade terrassé par la fatigue que lui cause la lumière.
Après ses voyages, Georges revint chez lui, se renferma dans son atelier, écartant de plus en plus ses anciens amis; et il fut à Paris comme dans une de ces chambres noires où l’on voit refléter sur un écran ce qui se passe au dehors.
Retour en novembre 1912 (fragment daté 2 décembre).
A l’horreur de rentrer à Paris, l’angoisse s’ajoute dès l’antichambre, de journaux, de magazines, des cent lettres qu’il faudra passer en revue; l’odeur de la maison à peine rouverte, mélange de la poussière des vieux tapis, de l’haleine fade des bouches de chaleur, et cette vieille «odeur de soi-même» que, tant que vous habitez une maison, vous ne sentez plus; mais dont, au retour du voyage, vous vous demandez: Est-ce donc celle qu’en déposant leur par-dessus dans l’antichambre, les amis respirent? Sentirais-je «le vieux», comme les choses de chez moi? Le gardien de ma maison, ex-sergent de ville, fume sa bouffarde et crache par terre; il faudra toute une équipe d’ouvriers pour lessiver, repeindre. Tout s’en va, rien ne tient plus chez moi si ce n’est les taches qu’on ne peut plus «avoir» avec l’ongle ni la salive, comme dit le bonhomme.
Georges Aymeris rentre pour la première fois à Passy avec sa compagne; deux étrangers, deux intrus dans le silence, l’abandon d’une demeure qui fut celle des Aymeris, et qui ne semble plus être à personne. Les meubles, les portraits, tout ce dont les murs sont encore encombrés, tant de choses qui devraient être chères à Georges, semblent attendues par l’Hôtel des Ventes: elles ont perdu leur personnalité. Il a chassé le dernier de ses anciens domestiques, les témoins; le gardien lui remet les clefs dont le propriétaire ne connaît plus l’usage, la femme de chambre de Cynthia déclare qu’elle ne couchera pas dans cette maison où il doit y avoir des «ghosts» (revenants).
Les lits n’étaient point faits, Georges n’avait pas songé à commander un repas. Lui et Cynthia dînèrent au restaurant, puis allèrent à l’hôtel, pour la nuit. Et c’est ainsi que, ramenant sa compagne sous ce toit, dans ces murs qu’il avait transformés à son goût et pour son propre usage, mon ami était tel qu’un homme venu pour recueillir l’héritage d’un parent, mais qui redoute d’en prendre les charges. Il trouva sa maison hideuse et regretta celle de son père.
D’anciennes peintures de lui, qu’il aperçut dans l’atelier, lui parurent si mauvaises, qu’il n’aurait pas résisté à la tentation de crever deux toiles, si Cynthia ne l’en eût empêché.
Sur la table du vestibule, où les courriers s’accumulent depuis deux mois, car Georges n’a plus fait suivre sa correspondance, il aperçoit des lettres de Gisell, la grosse écriture de Gisell, et des Magazines illustrés dont l’adresse est de la même main. L’un, «Camera Work», sur le rouleau duquel se détachent des caractères en gris clair, bleuté; un papier d’emballage gris: A photographic quarterly edited and published by Walter Triebschen, New-York. A la première page: «For Georges Aymeris, from Gisell.»
Georges note dans son journal:
Avant de couper la ficelle, je flaire que je vais être «rasé», et tout de même, je coupe la ficelle, j’aplatis le magazine, roulé pour la poste, un gros rouleau comme un rolly-polly, et aussi pesant, je le crains, que cet indigeste et succulent entremets; d’abord, je tombe sur «de la littérature»: «The days are wonderful and the life is pleasant», phrase liminaire d’un portrait écrit de Gisell, par Elma Strauss.
Elma Strauss! Oui! Je me la rappelle!... Un hangar, rue d’Assas, au fond de la cour, à droite, les mardis soirs. En ce temps là, je corrigeais encore mes élèves chez Scarpi. L’une d’elles me conduisit chez Elma Strauss et son frère David, un Christ à la barbe rousse, végétarien drapé à la grecque et qui marchait dans le Quartier latin en sandales orthopédiques. C’était assez beau, ce frère et cette sœur, venus d’Amérique à Florence, puis, lors d’un séjour à Paris, soudain touchés par la grâce, à la vue d’une toile de Picasso, se fixant parmi nous; ils avaient trouvé leur chemin de Damas, ils reliaient le présent au passé, ils ne nieraient plus désormais l’art moderne.
...La prose d’Elma m’enchante, me fait rire, me divertit, alors même que m’échappe le sens de la phrase—car je suis un «gogo», mes tantes auraient dit: un snob. Toute ma sympathie, en effet, est acquise au nouveau message que je ne comprends pas tout de suite, à la sonorité nouvelle, à l’inédit... à ce qui n’est pas vieux et décrépit. Je puis avouer dans mon journal, que si je me moque, en public, des portraits qu’écrit Elma Strauss, je les aime cependant. Et voici un autre portrait, celui de Gisell Links; tout s’explique: lettre et magazine.
Gisell n’est donc pas morte? Il semble qu’elle soit devenue Socialiste, dans la Fifth avenue, New-York City; elle vivrait la simple life entre deux palais de milliardaires, dans un modeste appartement: ascétisme (d’art!), mobilier florentin du 16^e siècle, murs crépis à la chaux, et dessus, quelques Henri-Matisse, en attendant qu’elle achète une des Jeunes filles à la Mandoline par Picasso.
Donc, portrait de Gisell par Elma. Gisell rend à Elma la politesse; et voici un article de Gisell sur Elma qui, à Paris, comme écrivain, désavouée par son propre frère, en est réduite à distiller sa pensée pour trois personnes dont je fus une, et, dès le début, Elma est «advertisée» par la réclame de l’ingénieuse propagandiste; Gisell sera, cette saison, la lionne de New-York, les éditeurs tendent vers elle leurs espérances et leurs dollars. C’est l’alliance, bien moderne, de l’Art et de la Finance; allons, bravo! A cette heure du soir européen (il est onze heures, quand je rentre chez moi, encore ému par les marbres du Parthénon, revus avec Cynthia au British Museum), en ce moment même, l’aube dore déjà les gratte-ciel de la métropole américaine et, au vingt-cinquième étage, en haut d’une de ces tours de fer et de ciment armé, près d’une fenêtre que rougit le soleil bas de décembre, sous un ciel laminé par le vent d’est, des hommes, des femmes du Nouveau Monde, sont en train de goûter aussi au cubisme.
«Presque chaque personne pensante—écrit Gisell—est en révolte contre quelque chose, parce que le besoin de l’individu est pour plus de conscience, et que la conscience se développe en brisant les moules qui l’ont jusqu’ici soutenue. Et ainsi, laissons chaque personne dont la vérité personnelle est trop grande pour les conditions de sa vie propre, attendre avant de se détourner de la peinture de Picasso, ou de la littérature d’Elma Strauss, car le cas de ceux-ci est le leur.»
Nous voyons ainsi Georges Aymeris, encore une fois, aux prises avec le problème de l’art moderne. Hélas! il n’était point un dilettante, un orateur, ni un théoricien, mais un peintre; et sa peinture, dont Cynthia me montra quelques échantillons, trahissait un trouble douloureux. Je fus atterré en face de ses œuvres récentes, où je ne reconnus plus aucune de ses qualités.
Il y avait eu, entre Cynthia et moi, un silence.
· · ·
Georges Aymeris et sa femme, car je sus, ensuite, qu’il avait légitimement épousé l’Honorable Cynthia Merrymore—se répandirent avec Darius Marcellot dans les petits cénacles de cubistes, de littérateurs et de musiciens d’avant-garde; ils étaient de plus en plus effarouchés par le monde, et se cachaient de leurs amis. Georges portait les cheveux longs, s’était rasé le visage, il épaississait; sa claudication s’était accentuée. Je me trouvai assis à côté de lui à une représentation de Tristan et Isolde, que donnait une compagnie allemande au théâtre de l’avenue Montaigne. La même saison, je le rencontrai à la même place, enthousiaste et tremblant, lors de la répétition générale du Sacre du Printemps. Il croyait voir en cet ouvrage si révolutionnaire, trépidant, convulsif, macabre, l’annonce d’une ère nouvelle, après un bouleversement universel. Au second tableau surtout, la danse épileptique de la Jeune fille élue, que les hommes-ours guettent comme des mouches noires prêtes à s’abattre sur un gros rat agonisant, lui offrait l’image de sa propre personne dans la société dont il était issu, et qui s’effondrait.
Darius lui fit connaître Richard Strauss, dont Georges méprisait l’art clinquant, faussement original, qui sous des apparences d’étrangeté et d’harmonie neuve, dans le tumulte d’une polyphonie la plus riche, la plus voluptueuse, était si pauvre d’invention, si bas d’intention, et agissait sur les sens des femmes et des faux artistes, comme les mélodies de la Tosca ou de Mme Butterfly.
Georges ne l’avouait point, par crainte de Darius, mais c’était l’Allemagne dont il redoutait l’influence et d’où venaient les sombres nuages qui s’accumulaient sur nous.
Un matin, c’était au mois de mai, Richard Strauss faisait répéter l’orchestre de l’Opéra où la compagnie des Russes allait donner le ballet Joseph. Georges avait eu la commande d’un décor pour un autre ballet où apparaîtrait Ida Rubinstein; Bakst n’était plus jugé suffisamment moderne, et Aymeris, avec un de ses amis, avait conçu des maquettes à peu près irréalisables, à mon avis, et assez médiocrement exécutées par un jeune cubiste dont Marcellot s’était entiché. Aymeris s’était attelé à ce travail, encouragé par Cynthia toujours soucieuse de combattre des crises trop fréquentes de mélancolie, et de lui faire croire qu’il était en état de produire, bien loin d’être un vieillard déjà oublié. Elle espérait ainsi le distraire, l’empêcher de repartir pour des voyages dont elle se lassait elle-même, ou bien leur trouver un objet. La compagnie des ballets Russes comptait emmener Aymeris en Espagne, puis en Italie; l’ouvrage d’Aymeris tiendrait l’affiche avec le Joseph de Richard Strauss.
Le Directeur de l’Opéra était absent pendant la répétition craignant les colères célèbres du kappelmeister berlinois qui créaient un malaise parmi les musiciens de l’orchestre, Strauss faisant recommencer vingt fois de suite une demi-page, un trait des violons, insultant un instrumentiste professeur au Conservatoire. Tout d’un coup, Strauss, debout, à son veston la rosette de la Légion d’honneur qu’il venait de recevoir, frappe de son bâton le pupitre, et pâle, en rage, s’écrie:—Il faudrait un sabre allemand pour les faire obéir!
On téléphona au Directeur, l’enjoignant d’accourir; déjà, ce matin, des propos belliqueux avaient été échangés, des journalistes allemands et le concierge de l’Opéra s’étaient gourmés.
Aymeris s’enfuit avec Cynthia, rentra chez lui vers midi par le tramway; sur l’impériale, de dix voyageurs, six parlaient allemand; Paris était envahi par l’Allemagne; le ballet russe lui-même se germanisait. Après le déjeuner, Georges écrivit une lettre à l’adresse de M. de Diaghilew, à l’effet de rompre son engagement. L’impresario vint le voir et le supplia de lui rendre sa promesse que le décor tant attendu par les critiques d’avant-garde serait prêt pour le mois d’août.
L’installation nécessaire pour ce travail, la recherche d’anciens élèves qui pourraient agrandir les esquisses, l’aider à mettre l’œuvre sur pied, et d’un local assez vaste pour y brosser des décors: toute la partie matérielle de l’entreprise mit Aymeris dans un état alarmant d’excitation nerveuse.
Une échelle manquait, sur quoi il pût grimper et s’asseoir. Il s’en fit faire plusieurs de divers modèles et, à chaque essai, dut reconnaître que sa jambe était si ankylosée que nulle échelle, si commodément établie fût-elle, ne lui donnerait satisfaction.
Il s’avisa que le vieux peintre espagnol Mendoza, qui habitait Versailles, avait inventé un système d’échafaudages et de poulies, ainsi se hissait-il et se soutenait à hauteur voulue. Tout, chez Mendoza, était ingénieux, il faudrait aller chez lui, se renseigner, faire copier cette installation.
Le dimanche suivant, M. et Mme Aymeris louèrent une automobile pour se rendre à Versailles. Après un déjeuner au Pavillon-Bleu, ils s’attardèrent à l’ombre des grands arbres dans le parc de St-Cloud. Des familles d’ouvriers étaient étendues sur le gazon où traînaient des morceaux de papier graisseux avec des os et autres reliefs d’un repas champêtre. Le parc était bruyant des clameurs d’une foule qu’Aymeris trouva hideuse et effrayante. Une bande de jeunes hommes et de femmes dansèrent une ronde en chantant la Carmagnole. Quand une automobile passait, les voyageurs étaient poursuivis par des cris et des insultes. Le chauffeur du taxi amena près des Aymeris sa voiture et les pria de ne point s’attarder dans cet endroit: on venait de percer le caoutchouc d’un de ses pneus; de la malveillance de ce public dominical, tout était à craindre.
Ils se remirent en route pour Versailles; peu avant d’arriver aux «Réservoirs», une roue se détacha. Le mécanicien, après une rapide inspection, comprit qu’une pièce avait été sciée, de façon que l’accident se produisît après quelques kilomètres de marche. Il avait bien cru voir un gamin tripotant sa voiture, n’avait plus songé à y regarder de près; et c’était alors, qu’il s’était permis d’engager ses clients à quitter en hâte le parc de St-Cloud. Mais selon lui, le mauvais drôle n’avait pas eu le temps d’accomplir son méfait à lui seul. Or le chauffeur raconta des histoires telles, qu’à l’entendre, les autos particulières étaient maintenant à la merci d’une populace prête à tout saccager. Aymeris n’était que trop préparé à croire ces paroles. Cynthia comptait prendre son thé aux Réservoirs, pendant que Georges irait chez le peintre Mendoza. C’était jour de grandes eaux. Les salles du restaurant étaient remplies de monde. Georges crut avoir laissé choir la carte de Mendoza en ouvrant son portefeuille pour payer l’addition; le garçon qui servait comprit qu’Aymeris l’accusait d’avoir ramassé un billet de banque. Il y eut discussion.
Puis, calmé un peu, Georges tâcha de retrouver son chemin; croyant se rappeler la maison du vieil artiste, il se mit seul en route, Cynthia s’alla promener dans le parc où il la retrouverait ensuite.
Il fit le tour de plusieurs pâtés de maisons, s’engagea dans des rues désertes, sonna à plusieurs portes. M. Mendoza y était inconnu. Il entra chez un antiquaire et s’enquit; cet homme, qui avait M. Mendoza pour client, donna le numéro et le nom de la rue à Aymeris; c’était très proche, mais il fallait descendre le boulevard de la Reine, tourner à droite, puis à gauche. Aymeris n’écoutait pas, il se remit tout de même en route, se perdit encore et, de guerre lasse, revint au parc. Cynthia n’était plus à la place convenue. S’il était en retard, ils devaient se rejoindre à la gare, puisque l’automobile était en panne. Georges entrevit qu’il n’exécuterait pas son décor, car il ne se procurerait jamais une échelle. Tout se retournait contre lui!
A huit heures, ils prirent un train pour Paris; les wagons étaient combles; des gens, avec des bouquets de lilas dans les bras et des paniers de provisions, encombraient les couloirs de seconde. En première classe, il n’y avait plus de place. Comme il fallait rentrer, Aymeris casa Cynthia entre deux commères suantes, et se tint debout contre la portière, provoquant par sa mine dépitée les quolibets d’un public bruyant, ignoble, ivre de chaleur, d’air et de boisson. Un homme en manches de chemise invita «le Monsieur» à se mettre à l’aise et lui tendit un verre de vin que Georges refusa. Les cris et les rires redoublèrent.
A la station de Meudon, des voyageurs descendirent et laissèrent la porte du wagon ouverte; le train s’ébranla,... et Aymeris, dans un soudain vertige, s’élança sur le quai...
Un cri fut poussé par les spectateurs, Cynthia voulut se précipiter aussi; le chef de gare fit stopper la machine.
On releva un cadavre méconnaissable.
Georges Aymeris venait, pour une futile contrariété, de mettre fin à une existence qu’il aurait eu tant d’autres raisons plus graves, d’abréger.
J’appris son suicide par les journaux, en même temps que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.
Ce fait divers passa inaperçu, dans l’effervescence du moment. Dirai-je pourquoi je ne me rendis point à ses obsèques? Je craignais de revoir Cynthia, Madame Aymeris; mais peu de semaines après, elle m’écrivit, me priant de lui rendre le journal de son mari.
J’hésitai, je fus même sur le point de ne pas répondre; j’avais fait copier presque en entier les cahiers de mon ami. Si Cynthia allait les vouloir détruire? Mais les connaissait-elle?
J’allai néanmoins chez elle, les lui portai à St-Germain où elle passerait quelques semaines, pour régler ses affaires avant de repartir pour l’Angleterre. La guerre était désormais inévitable.
Mme Georges Aymeris me reçut froidement, avec un embarras plus visible encore que ne l’avait été celui de Mrs Merrymore. Elle me raconta le suicide de son mari et les scènes qui précédèrent; très calme, très digne, son chagrin ne se trahissait que par l’altération des traits de son visage. Ses cheveux étaient blancs. Elle me dit:
—Je savais que vous possédiez ces cahiers. Je vous remercie de me les rendre. Sont-ils aussi intéressants que la chère personne qui les a écrits? Je le suppose; car Georges n’a pas accompli son œuvre, il ne devait peut-être pas se réaliser... sinon par le récit de sa propre personne. Je ne les lirai pas; mais, si je ne puis vous refuser le droit d’en faire usage, je vous prie de ne parler de moi qu’après que j’aurai rejoint mon mari.
Cynthia passa dans une chambre voisine; j’entendis le bruit d’une trappe de cheminée, le crépitement d’un feu de bois. Une odeur de papier brûlé se répandit dans l’air.
Elle revint, au bout de quelques minutes, tremblante...
—Ils flambent!—dit-elle—n’entrez pas!...—et reprenant le récit du suicide:—Je croyais Georges capable de tout, sauf d’attenter à ses jours. J’associai ma destinée à la sienne pour éviter des malheurs. Il m’avait plusieurs fois menacée d’un «coup de tête»; une seule fois, je doutai de sa parole et lui portai un défi... il aimait trop la vie, et j’espérais qu’il voudrait encore et toujours recommencer! Le pauvre cher ignorait-il lui, si conscient, que quand nous nous réveillerons d’entre les morts, nous nous apercevrons que nous n’avons jamais vécu?
La veuve de Georges Aymeris allait s’engager bientôt comme infirmière dans une ambulance du front, et son corps devait rester en terre de France, mais loin du cimetière où repose enfin mon ami.
Prieuré de Saint-Louans, août 1918.
NOTES ET JUSTIFICATION DU TIRAGE
NOTES
Remarque.—Les phrases et fragments de phrases donnés entre guillemets dans le corps du récit sont extraits du journal de Georges Aymeris.
Note 1. Viandes rôties.
Note 2. Livres récréatifs.
Note 3. Veille de Noël.
Note 4. Elle a les manières d’une femme du monde.
Note 5. N’imitez pas, cher, ne regardez pas ces gens grossiers.
Note 6. Fiacre à quatre roues.
Note 7. Cab à deux roues.
Note 8. L’ambassade de France.
Note 9. Trop voyant.
Note 10. Emmenez-le! Je ne permets pas à un garçon de m’embrasser.
Note 11. Douairière.
Note 12. Domestiques supérieurs.
Note 13. Les locataires des maisons dépendant du château.
Note 14. Casquette de voyage.
Note 15. Oui, tout aussi fiers l’un que l’autre.
Note 16. Venez, Jessie! venez! allons nous asseoir au jardin: j’ai tant besoin de vous! Venez tout de suite!
Note 17. A quoi destinez-vous cette drogue? Vous n’allez pas la prendre: vous êtes bien portant, vous, monsieur.
Note 18. Laissez-moi la donner à ma sœur: elle est très malade, elle.
AYMERIS a été achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Henri Diéval, le 24 janvier 1922.
Le tirage comprend cinq cent trente exemplaires ainsi répartis:
Dix exemplaires sur papier impérial du Japon, chiffrés de 1 à 10, contenant des dessins originaux de l’auteur;
Vingt exemplaires sur papier impérial du Japon, chiffrés de 11 à 30;
Et cinq cents exemplaires sur papier vergé des manufactures de Corvol, chiffrés de 31 à 530.
EXEMPLAIRE DE LA PRESSE
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