‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 1 sur 143 · IV

IV

Un beau jour de printemps, un des premiers ou il nous fut permis de circuler dans Salonique de Macedoine, peu apres les massacres, trois jours apres les pendaisons, vers quatre heures de l'apres-midi, il arriva que je m'arretai devant la porte fermee d'une vieille mosquee, pour regarder se battre deux cigognes.

La scene se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons caduques bordaient de petits chemins tortueux, a moitie recouverts par les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mysterieux, de grands balcons fermes et grilles, d'ou les passants sont reluques par des petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les paves de galets noirs, et des branches de fraiche verdure couraient sur les toits; le ciel, entrevu par echappees, etait pur et bleu; on respirait partout l'air tiede et la bonne odeur de mai.

La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude contrainte et hostile; aussi l'autorite nous obligeait-elle a trainer par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, quelques personnages a turban passaient en longeant les murs, et aucune tete de femme ne se montrait derriere les grillages discrets des _haremlikes_; on eut dit une ville morte.

Je me croyais si parfaitement seul, que j'eprouvai une etrange impression en apercevant pres de moi, derriere d'epais barreaux de fer, le haut d'une tete humaine, deux grands yeux verts fixes sur les miens.

Les sourcils etaient bruns, legerement fronces, rapproches jusqu'a se rejoindre; l'expression de ce regard etait un melange d'energie et de naivete; on eut dit un regard d'enfant, tant il avait de fraicheur et de jeunesse.

La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'a la ceinture sa taille enveloppee d'un camail a la turque (_feredje_) aux plis longs et rigides. Le camail etait de soie verte, orne de broderies d'argent. Un voile blanc enveloppait soigneusement la tete, n'en laissant paraitre que le front et les grands yeux. Les prunelles etaient bien vertes, de cette teinte vert de mer d'autrefois chantee par les poetes d'Orient.

Cette jeune femme etait Aziyade.