‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 138 sur 143 · XXXI

XXXI

Brightbury, mai 1877.

J'etais assis a Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mesange a tete bleue chantait au-dessus de ma tete une chanson compliquee et fort longue; elle y mettait toute son ame de mesange, et son chant reveillait chez moi un monde de souvenirs.

C'etait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu a peu les images vinrent, plus nettes et plus precises, je m'y retrouvai tout a fait.

Oui, c'etait la-bas, a Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un de nos jours d'ecole buissonniere et de temerite. Mais c'est si grand, Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui etait a Andrinople!...

C'etait une belle apres-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.

Il etait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et ou tout semble s'etre immobilise depuis les derniers empereurs byzantins.

La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une necropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les epaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et qu'il eut autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes basses, contournees, mysterieuses, surmontees d'inscriptions dorees et d'ornements bizarres.

Entre la partie habitee de la ville et ses fortifications s'etendent de vastes terrains vagues occupes par des masures inquietantes, des ruines eboulees de tous les ages de l'histoire.

Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces murailles; a peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige blanche; toujours les memes creneaux, toujours les memes tours, la meme teinte sombre apportee par les siecles,--les memes lignes regulieres, qui s'en vont, droites et funebres, se perdre dans l'extreme horizon.

Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour de nous, dans la campagne, c'etaient des bois de ces cypres gigantesques, hauts comme des cathedrales, a l'ombre desquels par milliers se pressaient les sepultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle part autant de cimetieres que dans ce pays, ni autant de tombes, ni autant de morts.

--Ces lieux, disait Aziyade, etaient affectionnes d'Azrael qui, la nuit, y arretait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait comme un homme sous ces ombrages terribles.

Cette campagne etait silencieuse, ces sites imposants et solennels.

Et cependant nous etions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, heureux d'etre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.

Son yachmak, tres epais, etait ramene sur ses yeux jusqu'a derober tout son front; a peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses prunelles, si limpides et si mobiles; son feredje d'emprunt etait d'une couleur foncee, d'une coupe severe, que n'adoptent point d'ordinaire les femmes elegantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-meme ne l'eut point reconnue.

Nous marchions d'un pas souple et rapide, frolant les modestes marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant a pleine poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.

Tout a coup, dans ce grand silence, nous entendimes un delicieux chant de mesange, en tout semblable a celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux de meme espece repetent dans tous les coins du monde la meme chanson.

Aziyade s'arreta court, etonnee; avec une mine de stupefaction comique, du bout de son doigt teint de henne, elle me montrait le petit chanteur pose pres de nous sur une branche de cypres. Ce petit oiseau, tout petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se demenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous nous mimes a rire.

Et nous restames la longtemps a l'ecouter, jusqu'au moment ou il prit son vol, effraye par six grands chameaux qui s'avancaient d'une allure bete, attaches a la queue leu leu par des ficelles.

Apres ... apres, nous vimes poindre une troupe de femmes en deuil qui se dirigeaient vers nous.

C'etaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tete; elles portaient un petit cadavre, a decouvert sur une civiere, suivant leur rite national.

--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyade devenue serieuse.

En effet, c'etait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une delicieuse poupee de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle etait vetue d'une elegante robe de mousseline blanche et portait sur la tete une couronne de fleurs d'or.

Il y avait une fosse creusee au bord du chemin. On enterre ainsi les morts n'importe ou, le long des routes ou au pied des murs ...

--Approchons-nous, dit Aziyade, redevenue enfant; on nous donnera des bonbons.

On avait derange pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas etre fort ancien; la terre qui en etait sortie etait pleine d'ossements et de lambeaux de diverses etoffes. Il y avait surtout un bras, plie a angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de devorer.

Il y avait la deux _popes_ a grands cheveux de femme, couverts de sordides oripeaux dores, sales, patibulaires, assistes de quatre mauvais droles d'enfants de choeur.

Ils marmotterent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mere lui enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eut fait sourire, si elle n'eut pas ete faite par cette mere.

Quand elle fut couchee tout au fond sur le sol humide, sans planches, sans biere, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le vieux coude; et elle fut promptement enfouie.

On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.

Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragees blanches, en remit une poignee a chacun des assistants, et nous en eumes aussi, bien que nous fussions Turcs.

Quand Aziyade tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux etaient pleins de larmes ...