‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 30 sur 143 · X

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LOTI A WILLIAM BROWN

J'ai recu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez adressee a bord du _Prince-of-Wales_, elle est allee me chercher a Tunis et ailleurs.

En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre malheur, vous avez recu comme moi ce genre d'education qui developpe le coeur et la sensibilite.

Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune femme que vous aimez. A quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en vertu de quelle morale? Si vous l'aimez a ce point et si elle vous aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; prenez-la a n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, gueri apres, et les consequences sont secondaires.

Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitte; j'y ai rencontre une jeune femme etrangement charmante, du nom d'Aziyade, qui m'a aide a passer a Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; j'y suis intermittent (comme certaines fievres de Guinee), reparaissant tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case a Constantinople, dans un quartier ou je suis inconnu; j'y mene une vie qui n'a pour regle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept ans est ma maitresse du jour.

L'Orient a du charme encore; il est reste plus oriental qu'on ne pense. J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je porte fez et cafetan,--et je joue a l'_effendi_, comme les enfants jouent aux soldats.

Je riais autrefois de certains romans ou l'on voit de braves gens perdre, apres quelque catastrophe, la sensibilite et le sens moral; peut-etre cependant ce cas-la est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, je ne me souviens plus: je passerais indifferent a cote de ceux qu'autrefois j'ai adores.

J'ai essaye d'etre chretien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime qui peut elever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos meres par exemple,--jusqu'a l'heroisme, cette illusion m'est refusee.

Les chretiens du monde me font rire; si je l'etais, moi, le reste n'existerait plus a mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais quelque part me faire tuer au service du Christ ...

Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la debauche sont deux grands remedes; le coeur s'engourdit a la longue, et c'est alors qu'on ne souffre plus. Cette verite n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de Musset vous l'eut beaucoup mieux accommodee; mais, de tous les vieux adages, que, de generation en generation, les hommes se repassent, celui-la est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous revez est une fiction comme l'amitie; oubliez celle que vous aimez pour une coureuse. Cette femme ideale vous echappe; eprenez-vous d'une fille de cirque qui aura de belles formes.

Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigne a respecter; il y a une vie qui passe, a laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant l'epouvante finale qui est la mort.

Les vraies miseres, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; ni vous ni moi, nous n'avons ces miseres-la; nous pouvons avoir encore une foule de maitresses, et jouir de la vie.

Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai pour regle de conduite de faire toujours ce qui me plait, en depit de toute moralite, de toute convention sociale. Je ne crois a rien ni a personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni esperance.

J'ai mis vingt-sept ans a en venir la; si je suis tombe plus bas que la moyenne des hommes j'etais aussi parti de plus haut.

Adieu, je vous embrasse.

LOTI.