‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 32 sur 143 · XII

XII

Le 6 septembre, a six heures du matin, j'ai pu penetrer dans la seconde cour interieure de la mosquee d'Eyoub.

Le vieux monument etait vide et silencieux; deux derviches m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquee, a cette heure matinale, etait d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.

Les deux derviches, en robe de bure, souleverent la portiere de cuir qui fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce lieu venere, le plus saint de Stamboul, ou jamais chretien n'a pu porter les yeux.

C'etait la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.

Je me souviens du jour ou le nouveau sultan vint en grande pompe prendre possession du palais imperial. J'avais ete un des premiers a le voir, quand il quitta cette retraite sombre du vieux serail ou l'on tient en Turquie les pretendants au trone; de grands caiques de gala etaient venus l'y chercher, et mon caique touchait le sien.

Ces quelques jours de puissance ont deja vieilli le sultan; il avait alors une expression de jeunesse et d'energie qu'il a perdue depuis. L'extreme simplicite de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurite relative pour le conduire au supreme pouvoir, semblait plonge dans une inquiete reverie; il etait maigre, pale et tristement preoccupe, avec de grands yeux noirs cernes de bistre; sa physionomie etait intelligente et distinguee.

Les caiques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs formes ont l'elegance originale de l'Orient; ils sont d'une grande magnificence, entierement ciseles et dores, et portent a l'avant un eperon d'or. La livree des laquais de la cour est verte et orange, couverte de dorures. Le trone du sultan, orne de plusieurs soleils, est place sous un dais rouge et or.