‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 37 sur 143 · XVII

XVII

KARAGUEUZ

Les aventures et les mefaits du seigneur Karagueuz ont amuse un nombre incalculable de generations de Turcs, et rien ne fait presager que la faveur de ce personnage soit pres de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractere avec le vieux polichinelle francais; apres avoir battu tout le monde, y compris sa femme, il est battu lui-meme par _Cheytan_,--le diable,--qui finalement l'emporte, a la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se presente au public sous forme de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est egalement drole. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas soupconnees; les caresses qu'il prodigue a madame Karagueuz sont d'un comique irresistible.

Il arrive a Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses demeles avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des faceties tout a fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui scandaliseraient meme un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y trouve rien a dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la lanterne a la main, conduire a Karagueuz des troupes de petits enfants. On offre a ces pleines salles de bebes un spectacle qui, en Angleterre, ferait rougir un corps de garde.

C'est la un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tente d'en deduire que les musulmans sont beaucoup plus depraves que nous-memes, conclusion qui serait absolument fausse.

Les theatres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.

Le mois fini, tout se ramasse et se demonte. Karagueuz rentre pour un an dans sa boite et n'a plus, sous aucun pretexte, le droit d'en sortir.