‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 58 sur 143 · XIV

XIV

Je disais a Aziyade:

--Que fais-tu chez ton maitre? A quoi passez-vous vos longues journees dans le harem?

--Moi? repondit-elle, je m'ennuie; je pense a toi, Loti; je regarde ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits objets a toi, que j'emporte d'ici pour me faire societe la-bas.

Posseder les cheveux et le portrait de quelqu'un etait pour Aziyade une chose tout a fait singuliere, a laquelle elle n'eut jamais songe sans moi; c'etait une chose contraire a ses idees musulmanes, une innovation de giaour, a laquelle elle trouvait un charme mele d'une certaine frayeur.

Il avait fallu qu'elle m'aimat bien pour me permettre de prendre de ses cheveux a elle; la pensee qu'elle pouvait subitement mourir, avant qu'ils fussent repousses, et paraitre dans un autre monde avec une grosse meche coupee tout ras par un infidele, cette pensee la faisait fremir.

--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivee en Turquie, que faisais-tu, Aziyade?

--Dans ce temps-la, Loti, j'etais presque une petite fille. Quand pour la premiere fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'etais dans le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, a fumer des cigarettes, ou du hachisch, a jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou a ecouter des histoires tres droles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait raconter parfaitement.

"Fenzile-hanum m'apprenait a broder, et puis nous avions les visites a rendre et a recevoir avec les dames des autres harems.

"Nous avions aussi notre service a faire aupres de notre maitre, et enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous appartient en propre un jour a chacune: mais nous aimons mieux nous arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

"Nous nous entendons relativement fort bien.

"Fenzile-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus agee et la plus considerable du harem. Besme est colere, et entre quelquefois dans de grands emportements, mais elle est facile a calmer et cela ne dure pas. Aiche est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son appartement!...

Cela avait ete bien souvent mon reve aussi, de penetrer une fois dans l'appartement d'Aziyade, pour avoir seulement une idee du lieu ou ma bien-aimee passait son existence. Nous avions beaucoup discute ce projet, au sujet duquel Fenzile-hanum avait meme ete consultee; mais nous ne l'avions pas mis a execution, et plus je suis au courant des coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eut ete folle.

--Notre harem, concluait Aziyade, est repute partout comme un modele, pour notre patience mutuelle et le bon accord qui regne entre nous.

--Triste modele en tout cas!

Y en a-t-il a Stamboul beaucoup comme celui-la?

Le mal y est entre d'abord par l'intermediaire de la jolie Aiche-hanum. La contagion a fait en deux ans des progres si rapides, que la maison de ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues ou tous les serviteurs sont subornes. Cette grande cage si bien grillee et d'un si severe aspect, est devenue une sorte de boite a trucs, avec portes secretes et escaliers derobes; les oiseaux prisonniers en peuvent impunement sortir, et prennent leur volee dans toutes les directions du ciel.