‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 62 sur 143 · XVIII

XVIII

-- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poetes ? Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! " Helas ! ont repondu leurs voix longtemps muettes, Nous voyons bien la-bas un jour mysterieux !

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C'est peut-etre le soir qu'on prend pour une aurore "

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(VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.)

Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-la, la grande place du Seraskierat, esplanade immense sur la hauteur centrale de Stamboul, d'ou, par-dessus les jardins du serail, le regard s'etend dans le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute tour aux formes bizarres etaient illumines comme aux soirs de grandes fetes. Le deluge de la journee avait fait de ce lieu un vrai lac ou se refletaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon surgissaient dans le ciel les domes des mosquees et les minarets aigus, longues tiges surmontees d'aeriennes couronnes de lumieres.

Un silence de mort regnait sur cette place; c'etait un vrai desert.

Le ciel clair, balaye par un vent qu'on ne sentait pas, etait traverse par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune etait venue plaquer son croissant bleuatre. C'etait un de ces aspects a part que semble prendre la nature dans ces moments ou va se consommer quelque grand evenement de l'histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des lanternes et des bannieres; ils criaient: " Vive le sultan! vive Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes etaient comme enivres de se croire libres; et, seuls, quelques vieux Turcs qui se souvenaient du passe haussaient les epaules en regardant courir ces foules exaltees.

--Allons saluer Midhat-pacha, s'ecrierent les softas.

Et ils prirent a gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre a l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, quelques semaines apres, partir pour l'exil.

Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allerent ensemble prier dans la grande mosquee (la Suleimanieh) et de la passerent la Corne d'or, pour aller, a Dolma-Bagtche, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des deputations de tous les corps, et une grande masse confuse d'hommes s'etaient reunis spontanement dans le but de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent a Stamboul par la grande rue de Pera, acclamant sur leur passage lord Salisbury (qui devait bientot devenir si impopulaire), l'ambassade britannique et celle de France.

--Nos ancetres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancetres, qui n'etaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y a quatre siecles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le laisserons-nous envahir par l'etranger? Mourons tous, musulmans et chretiens, mourons pour la patrie ottomane, plutot que d'accepter des conditions deshonorantes ...