‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 69 sur 143 · XXVI

XXVI

Nous descendions, par une soiree splendide, la rampe d'Oun-Capan.

Stamboul avait un aspect inaccoutume; les hodjas dans tous les minarets chantaient des prieres inconnues sur des airs etranges; ces voix aigues, parties de si haut, a une heure insolite de la nuit inquietaient l'imagination; et les musulmans, groupes sur leurs portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune que tout a l'heure nous avions vue si brillante sur le dome de Sainte-Sophie, s'etait eteinte la-haut dans l'immensite; ce n'etait plus qu'une tache rouge, terne et sanglante.

Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premiere impression, plus rapide que l'eclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n'avais point prevu cet evenement, ayant depuis longtemps neglige de consulter le calendrier.

Achmet m'explique combien c'est la un cas grave et sinistre: d'apres la croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la devore. On peut la delivrer cependant, en intercedant aupres d'Allah, et en tirant a balle sur le monstre.

On recite en effet, dans toutes les mosquees, des prieres de circonstance, et la fusillade commence a Stamboul. De toutes les fenetres, de tous les toits, on tire des coups de fusil a la lune, dans le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phenomene.

Nous prenons un caique au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous arrete en route. A mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zapties nous barre le passage: une nuit d'eclipse, se promener en caique est interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous discutons, le prenant de tres haut avec MM. les Zapties, et, une fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.

Nous arrivons a la case, ou Aziyade nous attend dans la consternation et la terreur.

Les chiens hurlent a la lune d'une facon lamentable, qui complique encore la situation.

D'un air mystique, Achmet et Aziyade m'apprennent que ces chiens hurlent ainsi pour demander a Allah un certain pain mysterieux qui leur est dispense dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes ne peuvent voir.

L'eclipse continue sa marche, malgre la fusillade; le disque entier est meme d'une nuance rouge extraordinairement prononcee,--coloration due a un etat particulier de l'atmosphere.

J'essaye l'explication du phenomene au moyen d'une bougie, d'une orange et d'un miroir, vieux procede d'ecole.

J'epuise ma logique, et mes eleves ne comprennent pas; devant cette hypothese tout a fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyade s'assied avec dignite, et refuse absolument de me prendre au serieux. Je me fais l'effet d'un pedagogue, image horrible! et je suis pris de fou rire; je mange l'orange et j'abandonne ma demonstration ...

A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur oterais-je la superstition qui les rend plus charmants?

Et nous voila, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par la fenetre, a la lune qui continue de faire la-haut un effet sanglant, au milieu des etoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!