‹ Aziyadé Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.Chapitre 75 sur 143 · XXXIII

XXXIII

Leur " madame " etait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe et fait tous les metiers; leur " madame " (la madame de Samuel et d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur madame parlait toutes les langues et tenait un cafe borgne dans le quartier de Galata.

Le cafe de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il etait tres profond et tres vaste; il avait une porte de derriere sur une impasse mal famee des quais de Galata, laquelle impasse servait de debouche a plusieurs mauvais lieux. Ce cafe etait surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marches, et il etait prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.

Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'etait ordinairement elle qui preparait a manger a mes deux amis, leurs _affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" etait remplie pour nous d'attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un coffre qui me servaient aux changements de decors. J'entrais en vetements europeens par la grande porte, et je sortais en Turc par l'impasse.

Leur " madame " etait italienne.